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Les gens de bureau

Chapter 19: XV
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About This Book

The work offers a series of comic sketches exposing administrative life through the misadventures of a young applicant whose hopeful entry to the civil service meets absurd examinations, long waits for promotion, office politics, and petty rituals. Vivid portraits of clerks and chiefs illustrate daily routines, rivalries, favoritism disguised as merit, and the gap between official language and practical inertia. A prefatory anecdote frames the tone, and episodes alternate between bureaucratic procedure, humorous character studies, and satirical scenes that treat ambition, manners, and institutional habit with ironic sympathy.

XIII

Tout rentra dans l'ordre peu à peu; le rapport fut confié au jeune Basquin qui possède la plus belle ronde de l'administration: Gérondeau et Nourrisson s'installèrent à leur pupitre; l'un se mit à tracer un transparent, et l'autre se plongea dans le feuilleton de la Patrie.

—Je voudrais cependant bien faire quelque chose, hasarda Caldas.

—J'ai là un état de mutation, interrompit vivement Gérondeau.

—Et moi un arrêté, minute et ampliation, ajouta Nourrisson.

—Gardez donc votre besogne pour vous, répliqua le commis principal. Le chef m'a spécialement recommandé monsieur, je vais lui faire préparer des chemises.

A l'idée que la préparation des chemises allait devenir son attribution spéciale, Caldas fut saisi d'admiration. Il comprit qu'en administration comme en industrie, la division du travail est la loi fondamentale. L'aiguille, avant d'être livrée au commerce, a passé dans les mains de vingt-sept ouvriers. S'il ne fallait que vingt-sept employés pour le parachèvement d'un dossier!

Romain se mit donc consciencieusement à préparer des chemises, en attendant le jour où on le trouverait capable d'en écrire les intitulés.

Comme il s'escrimait de la règle et du couteau à papier, le garçon du bureau entra.

Une douce intimité régnait entre ce garçon et ses employés.

—Eh bien! Népomucène, cria Basquin, et les amours, et l'écaillière?

(Les amours de Népomucène et de l'écaillière, qui ont égayé plusieurs générations au bureau du Sommier, ne sont plus aujourd'hui qu'une rengaine qui peut se traduire ainsi: «quoi de neuf?»).

Népomucène alla fermer soigneusement la porte qu'il avait laissée entrebâillée, et revenant avec un air mystérieux:

—Vous ne savez pas, dit-il, la femme du sous-chef du bureau de l'Équilibre médical…

—Eh bien?

—Je ne vous dis que ça…

—Ah! bah!

—Et une drôle d'affaire encore!… Faut-il que les femmes aient de la malice… C'est le garçon des lampes qui m'a conté la chose… Dame, il n'est pas beau, M. Ravineux.

—Ne nous faites donc pas languir, Népomucène, dit Gérondeau.

—Eh bien! voilà: M'ame Ravineux, une blonde qui n'est pas piquée des vers, allez, s'en est laissé conter par M. de Gandes du secrétariat…

—De Gandes, un beau garçon, et qui est riche, fit Gérondeau.

—Alors, comme M'ame Ravineux demeure à Auteuil dans une maison qui n'a pas de concierge, elle avait donné une clef au jeune homme; les soirs où M. Ravineux dînait à Paris, M. de Gandes allait à Auteuil. Il était prévenu, et prévenu par le mari, ce qu'il y a de superbe…

—Comment ça? demanda Basquin.

—M. Ravineux porte habituellement des cravates noires; quand il devait manger en ville, sa femme le matin lui faisait mettre une cravate blanche, vous comprenez.

—Pas bête, dit Gérondeau; elle me plaît, cette petite femme.

—Oui, mais voilà le malheur: jeudi dernier, elle était malade; M. Ravineux s'habille, il ne trouve pas de cravate noire, il en met une blanche. M. de Gandes voit le signal, et le soir il court à Auteuil, ouvre la porte, monte à tâtons l'escalier et tombe sur le mari. Dame, tout se découvre!

—J'aurais été plus adroit, dit Gérondeau.

—Qu'est-ce que vous auriez fait? il apportait un gros bouquet de camélias… Au fait, voilà deux jours que M. Ravineux n'a pas reparu, M. de Gandes non plus. Il paraît que ça finira en police correctionnelle.

—Sacredieu! interrompit M. Rafflard en tapant du poing sur sa table, il n'y a pas moyen de travailler ici!

—Voyons, reprit le garçon de bureau, qu'est-ce que je vais prendre à ces messieurs pour leur déjeuner?

Chaque employé donna ses instructions.

—Et vous, monsieur, dit Népomucène en s'adressant à Romain, ne vous faut-il rien?

—Merci, répondit Caldas qui mourait de faim, je n'ai pas d'appétit.

—Moi non plus malheureusement, soupira Gérondeau, mais je mange tout de même, ça m'occupe!

XIV

Au ministère de l'Équilibre national, le déjeuner est l'occupation la plus sérieuse de la journée.

Autrefois on accordait une heure aux employés pour déjeuner au dehors. Mais le ministre ayant reconnu l'abus de cette tolérance, décida qu'ils prendraient désormais leur repas dans les bureaux. Aujourd'hui, grâce à cette mesure efficace, le déjeuner n'absorbe pas beaucoup plus du tiers des six heures réglementaires.

Il résulte de cette mesure un autre avantage: les miasmes des paperasses se trouvent heureusement combinés avec les parfums culinaires les plus variés.

Chaque pièce révèle la nationalité gastronomique de ceux qui l'occupent: il y a le bureau des Alsaciens qui sent la choucroute, et le bureau des Provençaux qui sent l'ail.

L'étranger qui arrive à Paris et va visiter la ménagerie au Jardin des Plantes, ne regarde pas à donner la pièce aux gardiens pour assister au repas des bêtes. De même, pour étudier l'employé de l'Équilibre, il faut arriver à l'heure où il prend sa nourriture. A ce moment les caractères se dessinent, les personnalités s'accusent, les situations se révèlent.

Caldas, qui a bien voulu me servir de cornac quelquefois, m'a promené certain jour dans le dédale de son ministère entre midi et trois heures; car tous les employés, depuis la nouvelle mesure, ne mangent pas au même moment.

Mon ami m'a fait voir l'employé sobre, qui grignotte l'antique petit pain d'un sou et se désaltère de l'eau tiède de la carafe qui mijote sur la cheminée; c'est un père de famille gêné, à moins que ce ne soit un libertin qui nourrit un vice aux dépens de son estomac.

Il m'a montré aussi l'employé goinfre, qui engloutit et digère des montagnes de charcuterie; l'employé gourmet, qui traite son ventre comme un ministre, qui élabore son café, mélange d'amateur, dans une cafetière à condensateur; l'employé que son épouse soigne, à qui l'on apporte chaque jour une collation chaude; l'employé à la bouteille de vin, membre du nouveau Caveau; et l'employé à la bouteille d'eau-de-vie, hélas!…

Ce petit jeune homme a une mère qui le gâte; il arrive les poches bourrées de friandises.

Cet employé économe achète chaque mois sa provision de salaisons à la halle et vit vingt-huit jours sur un jambonneau.

Enfin Caldas m'a fait connaître un ambitieux qui fera son chemin:

C'est l'employé qui ne déjeune pas.

* * * * *

XV

Les quatre employés du bureau du Sommier, collégues de Caldas, étaient éclectiques en gastronomie.

A peine le garçon parti, chacun d'eux prépara sa petite batterie de cuisine.

Grattoirs, plumes et canifs rentrèrent dans les tiroirs pour faire place aux assiettes, aux verres, aux couteaux, aux fourchettes.

Nourrisson prit dans un carton sur lequel on lisait: Affaires litigieuses, un plat de fer battu et un gril.

Le commis principal tira d'une armoire la casserole où il prépare son chocolat, et plaça devant le feu la bouilloire où il fait cuire son oeuf mollet.

Gérondeau avait fait table rase; il mettait la nappe en linge damassé, ma foi! Gérondeau a un huilier, une salière, une cafetière et une cave à liqueurs dont la clef ne le quitte jamais.

Le calligraphe Basquin rinçait son verre; du déjeuner il ne soigne que les liquides.

Le garçon de bureau, messager des appétits, rentra ployant sous le poids d'un filet rempli de comestibles divers; il portait aussi dans un panier à trois étages la collation de Gérondeau, une douzaine d'huîtres, un demi-perdreau truffé, une barbue aux fines herbes, une tranche de roquefort, une poire duchesse et une bouteille de sauterne. L'addition montait à 11 fr. 50 c.

L'expéditionnaire Gérondeau dépense à son déjeuner les appointements d'un sous-chef.

—Ouf! dit le garçon en déposant son filet, j'ai cru que je n'en finirais pas. La dame de comptoir me racontait qu'un des garçons a volé plus de quatre-vingts bouteilles de vin à la cave. Nous lirons ça dans la Gazette des Tribunaux. Et puis, j'ai eu joliment de peine à trouver des harengs saurs, allez!

—Qu'est-ce qui mange des harengs saurs? s'écria le commis principal d'un ton furieux.

—C'est moi, fit Nourrisson, après?…

—C'est vraiment intolérable, continua M. Rafflard, vous semblez prendre plaisir à nous empester! Hier des cervelas à l'ail, aujourd'hui des harengs.

—Vous mangez bien du chocolat purgatif, vous, ça empoisonne la pharmacie!

Au lieu de répondre, le commis principal se précipita vers sa bouilloire. Depuis dix minutes qu'il discutait, il avait oublié son oeuf.

—Sacré tonnerre! s'écria-t-il, je n'ai pas de chance, mon oeuf est dur!

—Tant mieux, dit Nourrisson, je te l'achète pour ma salade.

—Allez au diable, répondit Rafflard en piétinant avec rage sur son oeuf.

Népomucène était sorti. Les employés du bureau du Sommier causaient gaiement la bouche pleine. Au jeu de toutes ces mâchoires, Caldas se sentait défaillir, la faim, que dis-je? la fringale lui mordait l'estomac; l'odeur des truffes de Gérondeau lui donnait le vertige. Il songeait avec effroi, en louchant du côté de ces huîtres appétissantes, que ce supplice de Cancale allait se renouveler tous les jours, et il se demandait pourquoi l'administration ne paye pas ses employés chaque soir.

Le déjeuner tirait à sa fin: Gérondeau ouvrait sa cave à liqueurs. Basquin, qui venait de se tailler quelques cure-dents dans un paquet de plumes à quatre francs, arracha Romain à ses sombres réflexions.

—Vous ne dites rien, collègue; acceptez donc un verre de cognac pour vous égayer!

Caldas se sentit profondément humilié; mais il ne refusa pas.

Au même instant, le garçon de bureau rentra pour remplir la carafe vidée par le seul Rafflard.

—Avec tout ça, dit Basquin, en trinquant avec le nouveau, nous ne savons pas encore votre nom.

—Je m'appelle Romain Caldas.

Népomucène dressa l'oreille:

—Comment dites-vous, monsieur? demanda-t-il.

Romain, un peu surpris de cette familiarité, répéta son nom.

—Eh! j'ai une lettre pour vous, j'allais la rendre au facteur.

Caldas ouvrit de grands yeux, mais il les écarquilla bien davantage en reconnaissant l'écriture paternelle.

Il rompit le cachet d'une main fiévreuse, et un mandat rouge tomba à ses pieds.

Gérondeau, qui sirotait un verre de chartreuse, se baissa pour ramasser le mandat.

—Ah! ah! jeune homme! s'écria-t-il, voilà pour payer votre bienvenue.
Cent vingt francs, ajouta-t-il, en recevez-vous souvent comme cela?

—Tous les mois, répondit Romain, qui voulait se poser dans l'esprit de ses collègues.

La lettre de M. Caldas le père était ainsi conçue:

«Mon cher Romain,

«Si tu ne m'as point menti, cette lettre te parviendra, et je ne regretterai pas l'argent que j'y joins, puisqu'il te sera utile pour t'assurer une position. Si au contraire, comme cela malheureusement t'est arrivé quelquefois, tu avais cherché à m'en imposer cet argent échappera à tes prodigalités.

«Je t'adresse cette lettre au ministère où tu es nommé (à ce que tu me dis), au bureau que tu me désignes. Puisses-tu, mon fils, persévérer dans cette voie, et renoncer à ce dégoûtant métier de journaliste. La statistique, mon fils, t'apprendra que ce métier peuple les hôpitaux et parfois les prisons.

«Adieu, ta mère t'embrasse, elle a joint vingt francs aux cent que je m'étais proposé de t'envoyer.»

La ruse paternelle affligea sensiblement Caldas, mais les cent francs étaient un baume à cette blessure.

Il n'eut plus qu'une idée: sortir pour aller manger.

Mais comment faire? Il n'osait point s'ouvrir à ses collègues. Demander conseil eût été avouer qu'il désirait passionnément toucher ce mandat et faire soupçonner qu'il était sans le sou. L'insidieuse proposition de Gérondeau lui offrit une planche de salut.

—Messieurs, reprit-il, je serais heureux de vous offrir à dîner, mais je voudrais auparavant toucher ce mandat, et je crains qu'à la fin de la séance le bureau de poste ne soit fermé.

—Parbleu! allez le toucher tout de suite, dit l'impudent Gérondeau.

—Mais n'est-il pas défendu de sortir?

—Sans doute, mais on sort tout de même, on exécute le tour du chapeau.

—Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Romain.

Basquin bondit de dessus sa chaise et retomba sur ses pieds au beau milieu de la pièce; il releva ses manches à la façon d'un escamoteur, et de la voix bouffonnement emphatique d'un joueur de gobelets:

—Écoutez bien, jeune homme, dit-il, car je ne parle pas ici pour le reste de l'honorable socilllliété.

LE TOUR DU CHAPEAU
OU
L'ESCAMOTAGE DE L'EMPLOYÉ

Il s'agit d'escamoter un employé sous l'oeil de ses supérieurs, et que ceux-ci n'y voient que du feu! Ça vous paraît difficile, jeune homme, c'est l'enfance de l'art. Mais, me direz-vous: «Malin, comment fais-tu donc ce tour du chapeau?» Rien n'est plus simple, plus aisé, plus commode et plus naturel. Il fait beau, vous voulez prendre l'air, un petit verre ou une queue de billard: vous faites choix d'un collègue sédentaire,—sédentaire, là gît toute la difficulté—d'un collègue dont la tête soit en rapport avec la vôtre; vous lui empruntez son gibus et vous filez avec. Vous avez eu soin de laisser le vôtre en évidence sur votre pupitre, avec votre mouchoir et vos gants, si vous en usez. Pendant ce temps-là le chef peut venir, il voit votre chapeau et vous êtes bien noté. Le tour du chapeau est fait, et le vôtre aussi.

* * * * *

XVI

—Ma foi, dit Caldas, je vais exécuter le tour du chapeau et courir jusqu'à la poste.

Il essaya alors le couvre-chef de ses collègues. Celui de Gérondeau, qui était beaucoup trop grand, ne lui allait pas mal.

Basquin lui enseigna l'art de rétrécir le diamètre d'un chapeau en insérant entre la doublure et le carton quelques feuilles d'un magnifique papier à lettre.

Nourrisson, qui mange des harengs saurs parce qu'il est coquet, lui offrit une brosse, un peigne et du savon qui sentait le musc.

Caldas n'accepta pas. Il était trop pressé.

Au moment où il sortait, Basquin l'arrêta.

—Il fait du soleil, lui dit-il, je vais vous accompagner.

La mine de Romain s'allongea à cette proposition.—Si ce diable d'homme vient avec moi, pensait-il, adieu mon déjeuner.

Il n'osa pas cependant décliner l'offre gracieuse.

—Attendez-moi, dit Basquin, le chapeau qui me va est deux étages plus haut, à la comptabilité. Je vais le chercher.

Gérondeau profita de ce retard pour faire à Caldas quelques recommandations suprêmes.

L'opulent expéditionnaire ne voyait pas sans angoisses son chapeau aller se promener sur la tête d'autrui.

—Ayez-en bien soin, lui dit-il, ne marchez pas trop près des maisons: il tombe des gouttes d'eau souvent de la toiture, et si vous rencontrez de vos connaissances, évitez de les saluer.

Basquin reparut.

—Faites comme moi, dit-il à Romain.

Et il prit à la main une des chemises que Caldas avait confectionnées le matin.

—Pourquoi diable nous embarrassons-nous ainsi de cette feuille de papier? demanda dans l'escalier le nouveau à son collègue.

—Mon cher, nous pouvons rencontrer quelqu'un dans les couloirs. Notre chapeau éveillerait des soupçons. Ce passeport administratif fera croire à une commission à l'extérieur.

Précisément parce que le temps était magnifique, beaucoup d'employés avaient éprouvé la même velléité de promenade; ils en rencontrèrent un certain nombre qui portaient gravement leur feuille de papier; quelques-uns, les plus prudents, s'étaient précautionnés d'un dossier pour de vrai.

Le bureau de poste n'était pas loin. Romain, lorsqu'il eut son argent en poche, calcula que, sans faire une trop longue absence, il pouvait inviter le calligraphe à prendre quelque chose, la monnaie de son petit verre. Il pensait offrir une absinthe et se faire servir une bavaroise au chocolat.

—Si nous entrions dans un café? proposa-t-il; nous avons le temps, n'est-ce pas?

—Si nous avons le temps! répondit Basquin, la feuille de présence ne se signe que demain matin à dix heures! Je comptais bien vous proposer une partie de billard; seulement permettez-moi de vous conduire à notre café habituel.

Et il le mena au

CAFÉ DE L'ÉQUILIBRE

Cet établissement n'est pas le plus luxueux des trois ou quatre de ce genre qui débitent de la chicorée aux environs du ministère.

Si les employés lui ont donné leur clientèle, c'est que le patron a eu l'esprit de mettre aux vitres de sa devanture des rideaux fort épais. Un chef de division peut passer dans la rue, il n'apercevra pas ses subordonnés faisant l'école buissonnière autour d'un billard ou devant un tapis vert.

On a quitté en masse pour cet établissement si discret le café d'en face.

Un loustic de l'administration avait répandu le bruit que le limonadier était un mouchard, en relations intimes avec le ministre, et qu'il faisait coller ceux dont les notes étaient en retard.

Cette excellente plaisanterie a causé le suicide d'un père de famille, trois faillites, et jeté onze enfants à l'hôpital.

Le Café de l'Équilibre fait des affaires d'or.

Lorsque Caldas y entra avec son collègue, les salles regorgeaient de monde. Il y avait bien là cent cinquante jeunes gens, tous employés du ministère.

L'animation était grande; c'était l'heure de la demi-tasse. Il y avait des allées et des venues. A chaque instant la porte s'ouvrait et quelque nouveau consommateur se glissait dans la salle; d'autres s'enfuyaient sans prendre même le temps d'essuyer leurs moustaches.

Beaucoup absorbaient leur moka ou avalaient une chope furtive debout, la tête nue, à la hâte: ceux-là n'avaient pas fait le tour du chapeau. On reconnaissait les employés escamotés à leur quiétude; ces derniers jouaient au billard ou comptaient les cents d'une partie de bézigue en trois mille.

L'entrée de Basquin fut saluée d'un hurrah. Comme il est toujours au café, il est connu de toute l'administration; même il y avait fait de très-bonnes connaissances qui lui donneront plus tard un coup d'épaule. Des gens en passe de monter très-haut ont pris de lui des leçons de carambolage; ce garçon arrivera par le billard.

Ce noble jeu est d'ailleurs, par excellence, un jeu administratif; il a donné à la France un secrétaire d'État sous Louis XIV, M. de Chamillard, qui n'avait pas son pareil pour couler sur une bille et pour faire le bloc.

Le premier mot de Basquin fut pour le garçon.

—Retenez-nous un billard, cria-t-il.

Bientôt la partie commença entre les collègues du Sommier. Caldas, qui avait mangé six flûtes au beurre avec sa bavaroise, était d'humeur généreuse et clémente. Dès les premiers coups il vit bien qu'il pouvait rendre quinze points de trente à son adversaire: il ne voulut pas égaliser la partie, il préféra lâcher son jeu pour faire à Basquin la politesse de le laisser gagner.

Ils choquèrent longtemps l'ivoire en buvant des grogs et des chopes. Romain ne s'ennuyait pas, le caractère de Basquin lui allait assez. Il avait oublié tout à fait l'Équilibre, lorsque Gérondeau apparut sur le seuil du café, le chapeau de Caldas à la main.

Il ne l'avait pas mis sur sa tête, parce qu'il était trop étroit. Comme la pluie, depuis tantôt trois heures, avait succédé au beau temps, l'expéditionnaire avait reçu quelques gouttes d'eau, et il arrivait fort mécontent.

—En voilà une fugue! cria-t-il; il fallait au moins nous prévenir, nous serions venus avec vous: ça n'est pas gentil.

Et s'adressant plus particulièrement à Romain, avec un rictus ironique:

—M. Nourrisson craignait que vous n'eussiez oublié votre si aimable invitation, et j'ai été obligé de l'amener de force.

—Comment, dit Caldas, il est déjà quatre heures! Est-ce que nous ne remontons pas au bureau?

—Eh bien, merci, fit Basquin, vous trouvez peut-être que nous n'avons pas assez donné à l'administration pour ce qu'elle nous paye.

—La journée est finie, dit Nourrisson, bien finie!

—Et on ne s'est pas aperçu de notre absence? demanda Romain.

—Non, le chef est venu, on lui a fait voir vos chapeaux.

—Mais j'y pense, dit Caldas à Basquin, vous n'avez pas rendu celui de votre ami.

—Mon ami est au-dessus de ça, riposta celui-ci; nous n'avons qu'une tête à nous deux.

Gérondeau s'informa de ce qu'avaient fait les deux fugitifs pendant la journée.

Basquin répondit qu'il avait joué au billard et qu'il avait gagné sept parties.

—Dame, vous êtes très-fort, mon petit, dit Gérondeau à Basquin qu'il gagne toujours, vous devriez m'en rendre, je suis dupe; mais si M. Caldas veut me faire le plaisir de jouer l'absinthe…

L'honnêteté de Basquin se révolta de cette proposition.

—Vous n'avez pas de honte! cria-t-il à Gérondeau.

Et se retournant vers Romain:

—Il est bien plus fort que moi, continua-t-il, n'acceptez pas.

—Qu'importe! fit Caldas.

Il joua mollement d'abord, en homme qui ne se soucie pas de gagner; au milieu de la partie, Gérondeau, enhardi par une avance de dix points, lui dit tout à coup:

—Au lieu d'absinthe, êtes-vous homme à tenir quatre bouteilles de vin de champagne pour le dîner?

—Quelle canaille! s'écria Basquin.

Caldas hésita un moment; il trouvait l'offre assez scandaleuse. Il accepta pourtant, mais il soigna son jeu et gagna à un point de différence, en n'en comptant pas trois que son adversaire lui vola.

Gérondeau était furieux d'avoir perdu. Il reconnaissait bien là, disait-il, sa déveine ordinaire. Comme il est plein d'amour-propre, il ne voulait pas s'avouer la supériorité de Caldas, et, convaincu qu'il devait gagner:

—Me donnez-vous ma revanche? demanda-t-il.

—Certainement, dit Romain.

C'était à Gérondeau de commencer. Il fit onze points de suite; la partie était en vingt.

Au onzième carambolage qui ouvrait une série, il fit une seconde motion:

—Tenez, dit-il, je suis bon prince, je joue, contre votre dîner, les quatre bouteilles de vin de Champagne que j'ai perdues et toute la consommation. Garçon, une bouteille de madère et des londrès!…

—Oh! oh! pensa Caldas, c'est par trop violent. Nous allons bien voir.

Et comme la joie avait fait manquer à Gérondeau son carambolage sûr,
Caldas prit la queue et ne la quitta que la partie gagnée.

L'expéditionnaire aux douze mille livres de rente fut anéanti sur le moment. Mais, après réflexion, il dit tout bas à l'élégant Nourrisson:

—Je crois qu'il faut se défier de ce jeune homme. C'est un filou.

Au moment de partir, Caldas s'informa de ce monsieur maigre qu'il avait invité et qui déjeunait de chocolat; on lui répondit qu'il ne dînait jamais en ville, et Gérondeau ajouta que sa figure lui aurait coupé l'appetit.

Déjà l'expéditionnaire riche était consolé. Il est ainsi fait: sensible à la perte comme à l'extraction d'une dent, il est aussitôt guéri; il s'exécute de bonne grâce, et, bon convive, remarquable fourchette, le commerce d'un bon dîner lui donne presque de l'esprit.

Le dîner fut excellent. On se sépara à onze heures du soir, raisonnablement gris.

En rentrant chez lui avec ses cent vingt francs intacts, Caldas faisait des calculs.

—J'ai pourtant gagné trois francs trente-trois centimes aujourd'hui, murmurait-il, et j'ai fait six chemises, soit cinquante-cinq centimes et demi la chemise. C'est bien payé.

* * * * *

XVII

Au bout de huit jours Caldas, qui commençait à se gratter à l'endroit du collier, savait le fond du sac de ces quatre collègues.

Il ne les eût pas observés, que M. Lorgelin les lui eût déshabillés.

Caldas avait fait connaissance de cet employé un jour qu'il avait été chargé d'aller faire des recherches au bureau voisin, qui comprend le reste de l'alphabet depuis H jusqu'à Z.

—Nous n'aimions pas beaucoup M. Lorgelin à l'Équilibre, me disait Caldas; mais nous l'estimions tous. Je dirai plus: nous le respections, bien qu'il ne soit que commis à deux mille sept d'appointements.

Lorgelin est un travailleur infatigable; il y a en lui l'étoffe d'un administrateur; le chef de division lui-même, lorsqu'il se présente quelque question épineuse, ne dédaigne pas de prendre son avis. A tout cela se joignent un extérieur avantageux et des moeurs inattaquables.

Cependant on dit de lui au ministère:—Lorgelin est rasé comme avancement.

Pourquoi? comment? Tout le monde l'ignore, il ne le sait pas lui-même sans doute.

Évidemment il y a quelque chose dans le passé administratif de cet homme remarquable.

Quoi?

Une bévue, une imprudence, un malentendu, moins peut-être.

C'est un mystère que nul n'a jamais pénétré, et voilà vingt ans bientôt que cet homme aux talents inutiles moisit dans les emplois subalternes. Que de nullités lui ont passé sur le dos! que d'incapables il a vus grandir et prospérer! devenus ses chefs, ils ne se sont plus souvenus de lui.

Il aurait donné sa démission depuis longtemps, à la première injustice, ou à la dixième, s'il n'avait été très-pauvre. Il pouvait gagner beaucoup plus ailleurs, il le croyait; mais il n'a pas osé risquer sur la seule carte de son intelligence le pain de sa vieille mère.

Sa mère est morte. Il est resté, il restera jusqu'à la retraite.

On lui a entendu dire une fois un mot douloureux:

—On crève habituellement les yeux des chevaux qui font tourner les manèges: on a oublié de me les crever, voilà tout.

Cet homme serait peut-être le plus complet de tous ceux que j'ai connus au ministère, ajoutait Romain, si parfois l'acrimonie ne lui remontait à la gorge. Il a des accès de misanthropie. Alors il devient aigre, rancunier, méchant; il s'en prend à ceux qui l'entourent; il passe sa colère, comme on dit.

Pitié ou envie, il est âpre aux jeunes gens; à ces enthousiastes de la vie, il aime à arracher les illusions généreuses; il y prend un triste plaisir, comme ces enfants cruels qui plument tout vifs les petits oiseaux.

Lorgelin dit à Caldas, un jour qu'ils se trouvaient seuls:

—Vous devez périr d'ennui et de dégoût dans votre bureau.

—Heu! répondit Romain, en allongeant prodigieusement la lèvre inférieure.

—Je le conçois et je vous plains. Vous êtes avec de petites gens.
Qu'est-ce que Gérondeau? un estomac. Et Rafflard? un estomac détruit.
Nourrisson? un garçon coiffeur; et Basquin? un… calligraphe!

—Vous êtes impitoyable, répondit Caldas en riant malgré lui.

—Impitoyable! s'écria M. Lorgelin en grinçant des dents. Ah! vous ne connaissez pas ces… Mais non, la colère m'emporte. Voyons, mon cher ami, regardez-moi ce Gérondeau, il a cent mille écus de capital. Que fait-il ici? Rien, rien, rien!!! Il était agent d'affaires autrefois; la mort de son père l'a fait riche. Alors il est entré dans l'administration, comme les vieillards pauvres aux Petits-Ménages. Savez-vous pourquoi il reste, pourquoi il y restera jusqu'à ce qu'on le mette dehors? Parce qu'il a peur de se ruiner. Il compte comme le peuple, il ne dit pas:—J'ai douze mille livres de rente; il dit: J'ai trente-cinq francs à manger par jour. Eh bien! il mange ses trente-cinq francs de cinq heures du soir à minuit. Il aime le jeu, le vin, la bonne chère, les filles; tous les jours que Dieu fait, ce poussah chasse à l'ouvrière entre chien et loup. Il appelle les malheureuses créatures que la chaîne d'or de son gilet fascine «du gibier.» S'il les payait encore, mais il les escroque sans pudeur, il veut être aimé pour lui-même!… Enfin son bureau, c'est pour lui comme un conseil de famille, ça le tient. Il reçoit cent vingt francs par mois; mais l'argent est la moindre affaire; quoique avare, car il est avare, il en donnerait autant pour rester à son pupitre, et il y trouverait encore de l'économie… Moi je dis, reprit M. Lorgelin avec une explosion d'indignation, que l'on n'a pas le droit de donner à des gens riches de ces petits emplois. Place aux pauvres!

—J'avoue, répondit Caldas, qu'en entrant ici je ne m'attendais pas à coudoyer des millionnaires.

—Il n'y a pas de millionnaires précisément, continua Lorgelin, mais beaucoup de gens aisés: des timides qui redoutent les luttes de la vie, des paresseux que le travail effraie, des cerveaux faibles qui ne supporteraient pas l'ivresse de la liberté, éternels enfants qui ne sauraient marcher sans lisières du berceau à la tombe, enfin la tourbe des imbéciles incapables de faire autre chose que ce labeur automatique. Eh bien! par le fait seul de leur fortune, ces gens arrivent. L'administration aime les employés aisés.—Si je donne des appointements insuffisants, dit-elle, c'est que j'entends bien qu'on ne vive pas seulement des appointements.

—Il est positif, dit Romain, qui songeait, à ses cent francs par mois, qu'il est difficile de se tirer d'affaire avec ce que l'on gagne.

—Dites impossible, et pourtant plus de la moitié des employés réalisent ce miracle. Vous vous plaignez! vous, jeune homme. Songez à ce que peut faire l'employé marié. Avez-vous pénétré dans un de ces tristes intérieurs? Le mari, au sortir de son bureau, prend à peine le temps de manger; c'est alors que commence sa nouvelle existence, son existence nocturne. Il tient des livres pour une maison de commerce, donne des leçons de n'importe quoi, même de français, reçoit les contremarques à la porte d'un théâtre, ou râcle de la contrebasse dans une guinguette de barrière. J'en sais un qui tient un bazar à treize et vingt-cinq. La femme, de son côté, exerce une petite industrie: elle est mercière ou entrepreneuse de confections pour un magasin. Quand ma mère vivait, moi, j'étais correcteur d'un journal du matin; je doublais ainsi mes appointements, mais j'ai perdu mes yeux.

—Peut-être, interrompit Caldas, y aurait-il moyen de supprimer toutes ces misères.

—Et lequel?

—Doubler les appointements et tripler le travail. Nous sommes huit dans mon bureau, je parie qu'à trois nous faisons la besogne. Qu'on en congédie cinq, et qu'on répartisse leurs traitements entre les autres.

M. Lorgelin se mit à rire:

—Mon cher enfant, dit-il, il n'est pas un jeune surnuméraire qui n'ait fait ce raisonnement après huit jours de présence. Je vous engage cependant à le garder pour vous. Diminuer les traitements et accroître le nombre des employés, c'est l'essence même de l'administration. Restreindre les places, malheureux! Que feriez-vous des nullités, des déclassés, et des cousins des grands personnages? C'est pour eux qu'on a créé le ministère de l'Équilibre, dont le besoin, croyez-moi, ne se faisait pas autrement sentir. Il y a, voyez vous, deux catégories d'employés: ceux que la prévoyance étroite de la famille y case au sortir du collège, parce qu'il faut bien qu'un jeune homme fasse quelque chose, et ceux dont la vocation ne se révèle que vers la trentième année, les fruits secs de toutes les carrières, les naufragés de toutes les tempêtes. A votre sens, de ces deux variétés du genre bureaucrate, quelle est celle qui se produit avec le plus d'avantages?

—Oh! dit Romain, si j'étais entré à dix-huit ans, je serais déjà sous-chef.

—Vous seriez probablement encore expéditionnaire, mon cher. On n'est pas jeune impunément. A vingt ans vous auriez évidemment donné plus d'un coup de canif dans le contrat qui vous lie à l'administration, vous auriez fait des écoles; et lorsqu'à trente ans, riche d'expérience, l'ambition vous aurait saisi, un dossier accablant vous eût à tout jamais cloué au banc de votre galère.

Caldas ne put s'empêcher de sourire de l'emphase de son collègue à cheveux gris.

—Je vous comprends, fit M. Lorgelin, vous trouvez que j'emploie de bien grands mots pour de bien petites choses. Ne vous y trompez pas; il s'agit de la vie. Rien ne se perd ici. Les suites d'un bal masqué en 1822 ont empêché l'an dernier la nomination d'un homme de soixante ans. Ouvrier de la dixième heure, vous avez tous les avantages: vous ne traînez pas le boulet de votre passé et vous ne gâcherez pas sans le savoir votre avenir; vous êtes vierge et fort.

Ces sombres réflexions n'attristèrent point Caldas. Il n'y vit que le pessimisme d'un homme échoué.

—J'accepte, lui dit-il, votre horoscope; espérons que je ferai mon chemin.

—Que vous le fassiez ou non, répliqua Lorgelin, vous êtes un homme perdu.

—Perdu! fit Romain.

—Oui, si vous ne trouvez en vous la force de réagir contre l'administration. Ah! vous croyez que dans dix ans vous serez encore ce que vous êtes, vous croyez qu'on respire impunément cette atmosphère de bureau qui stupéfie comme l'opium, qu'on peut exister à la façon des taupes, claquemuré au milieu des paperasses, tant que le soleil est à l'horizon, lié à quelque besogne écoeurante, et dont souvent je vous défierais de m'expliquer l'utilité. Libres, les autres hommes pensent et agissent; s'ils font un effort, le succès les récompense ou l'espoir les console du revers; pour nous, rien, ni lutte, ni espoir; le même résultat attend le travailleur et le paresseux. On confond la nullité et le mérite; où est le juge? Quoi que vous fassiez, votre sort est écrit. La vie du bureaucrate est un programme tracé à l'avance. Nous le connaissons, et l'on appelle cela avoir son existence assurée! C'est cependant cette assurance contre les risques de la vie qui détruit l'homme chez l'employé, qui lui ôte, pièce à pièce, l'individualité, l'énergie, parfois l'intelligence. L'homme libre vit, l'employé végète. Et c'est pour cela que je vous répète: Réagissez contre l'administration!

—Mais qu'appelez-vous réagir? demanda Caldas.

—Agir en sens inverse de votre abrutissement.

—Que faire?

—Peu m'importe ce que vous fassiez; prenez du plaisir ou de la peine, marchez, parlez, lisez, faites de la gymnastique, dansez, mais ne vous écartez pas de ce principe: ne jamais voir en dehors du bureau les gens à la société desquels le bureau vous condamne. N'imitez pas ces malheureux qui, au sortir de leurs cabanons empestés, vont s'enfermer avec leurs compagnons de chaîne dans un café plus étouffant encore. Fréquentez plutôt des scélérats que des camarades.

—Cela étant, dit Romain, j'irai ce soir au bal masqué, avec des journalistes.

—Bien! répondit Lorgelin, très-bien, jeune homme! C'est le commencement de la sagesse.

* * * * *

XVIII

Cependant Caldas, qui avait de l'ambition, se lassa vite de la fabrication des chemises.

Il conjura M. Rafflard de vouloir bien lui confier quelque travail où il pût davantage faire briller son intelligence.

Après bien des hésitations, le commis principal lui dit un jour:

—Vous sentez-vous capable d'écrire l'intitulé de ces chemises?

—Mais, je le pense, répondit Caldas d'un ton suffisant.

—C'est ce que nous allons voir, dit M. Rafflard, avec un sourire incrédule. Je vais vous donner un modèle et vous expliquer ce dont il s'agit.

Il s'agissait de reporter sur ces couvertures, de différentes couleurs suivant les séries, les noms, prénoms, âge, demeures et qualités de tous les sujets de l'Empire, contribuables ou non, car il y a cela d'admirable dans l'Équilibre, qu'il s'occupe de gens dont n'a jamais entendu parler le percepteur de l'impôt.

Tous ces noms sont collectionnés sur des registres qui constituent une bibliothèque de dix mille in-folios.

On confia à Romain le tome premier de la série des DUBOIS, qui va du trois mille septième au trois mille quatre cent trente et unième volume du Répertoire général.

A ce moment, une difficulté se présenta.

Caldas, qui était au ministère depuis dix-sept jours, n'avait encore ni plume, ni écritoire; il n'en avait pas eu besoin.

—Tiens, dit Basquin, il n'a pas encore reçu sa fourniture de surnuméraire. Je vais lui faire un bon.

Et, sur une magnifique feuille de papier tellière, il écrivit, en énonçant chaque article:

    6me DIVISION
    Section 17e
     —
    9e BUREAU
     Sommier
    ~~~~~~~~

BON POUR:

_Une rame de papier à projets, conforme au modèle ci-joint:

Une idem de papier d'expédition;

Une idem de papier à lettre (Ministre);

Deux idem de papier à lettre ordinaire…_

—Grand Dieu! interrompit Caldas, que ferai-je de tant de papier! J'en aurai pour toute ma vie administrative.

—Par exemple, répondit Nourrisson, il m'en faut autant tous les mois.

—Et le feu à allumer, dit Gérondeau, et les lettres à écrire aux petites dames, farceur!

—Sans compter, ajouta Nourrisson, que rien ne pose comme d'employer pour sa correspondance les têtes de lettres du ministère.

Basquin continua:

… Six règles, dont deux plates et deux graduées.

—Qu'est-ce qu'une règle graduée? demanda Caldas.

—Oh! dit Nourrisson, c'est très-joli, c'est en ivoire, et ça coûte dix-huit francs.

—Mais à quoi ça sert-il? insista Romain.

—Ça sert aux architectes.

… Trois canifs; cinq grattoirs; deux paires de ciseaux; quatre couteaux à papier; deux encriers siphoïdes; une bouteille d'encre rouge; une bouteille d'encre bleue; deux petits flacons en cristal taillé.

—Deux flacons de cristal! fit Romain, pourquoi faire?

—Pour votre toilette, parbleu! répondit Nourrisson; j'y mets ma pommade et mes essences, c'est très-commode.

… Trois sébiles à poudre; un paquet de pulvérin bleu et un idem de sciure de bois d'acajou; un essuie-plumes; six boites de plumes de fer; six paquets de plumes d'oie; deux douzaines de porte-plumes assortis; deux boîtes de pains à cacheter; deux grimaces; une pelote; une livre d'épingles…

—Êtes-vous marié? demanda Nourrisson; on en mettrait deux. … Six paquets de ficelle couleurs variées; deux poinçons; trois presse-papiers, dont un à sujet (bronze)…

—Tiens, dit Gérondeau, il faudra que j'en demande un aussi pour la pendule de ma blonde.

… Une livre de cire à cacheter, rouge, bleue, laque, verte et noire.

—On ne sait pas ce qui peut arriver!

… Deux cachets riches aux initiales R. C…

—Si vous étiez noble, dit Nourrisson, nous aurions fait graver vos armes.

… Une grosse de crayons noirs; trois douzaines de crayons rouges; deux de bleus; un paquet de colle à bouche; deux bouteilles de sandaraque; six petites cuillers à prendre la poudre; une grosse d'enveloppes assorties; une boîte à compas; six tire-lignes de rechange; un dictionnaire français…

—De qui le voulez-vous? demanda Basquin, s'interrompant…

—De Bescherelle, répondit Caldas.

—Vous avez grandement raison, c'est le plus cher. Nous disons donc: … Un Bescherelle, un dictionnaire de droit; un dictionnaire d'économie politique; deux buvards de 1 mètre 25 sur 95; une chancelière…

—Pendant que vous y êtes, interrompit Caldas, je désirerais bien me mettre dans mes meubles…

—Ça viendra, répondit Nourrisson.

—-Je crois, dit Basquin, en relisant son bon, que je n'ai rien oublié… Ah! si, ma foi! et il ajouta:

… Un porte-allumettes; une serviette d'avocat, chagrin violet…

—Voulez-vous, continua-t-il, qu'on y mette votre nom en toutes lettres?

—Oh! inutile, dit Romain, mon chiffre suffira.

—Fort bien…

… Avec le chiffre ci-dessus, estampé à froid.

—Et vous croyez, demanda Caldas, qu'on va ma donner tout cela?

—Vous y avez droit, affirma le commis principal.

—Quoi! tout de suite?

—D'ici deux heures, répondit Basquin, le temps d'obtenir le visa du sous-chef, le visa du chef de bureau, le visa du chef de la section, le visa du chef de division, le visa du directeur, le visa du chef de matériel, le visa du chef de la comptabilité, le visa du contrôleur général, et enfin le visa du secrétariat…

—Mais, demanda Romain, à quoi bon tant de visas?

—Monsieur, répondit le commis principal, on ne saurait prendre trop de précautions pour empêcher le gaspillage.

XIX

Le reste de la journée se passa pour Caldas à ranger son magasin de papeterie dans ses tiroirs et ses cartons. Il admirait la beauté de tous les articles que fournit le ministère à ses employés.

—Il faut bien nous donner le superflu, puisqu'on nous prive du nécessaire, se disait-il en essayant ses compas et les magnifiques règles graduées qui coûtent dix-huit francs.

Quant au papier à lettre, c'est le plus beau qui se fabrique en
France.

La serviette d'avocat surtout ravit Caldas.

—Il y a cinq ans, pensa-t-il, que je serais au ministère, si j'avais su qu'on donnât aux employés ce meuble magnifique.

Aussitôt il vida dans l'élégant portefeuille ses poches de littérateur bohême; il y mit toutes ses notes; ses poésies fugitives, madrigaux, bouquets à Chloris, sonnets, rondeaux, triolets, nouvelles à la main; ses essais dramatiques consistant en trois titres de comédie, un prologue de drame, et un plan de vaudeville; enfin les trente premiers feuillets d'un roman réaliste, les Coliques de miserere.

Mais il ne lui vint pas à l'idée d'y glisser quoi que ce fût de ses fournitures.

Et c'est ici le lieu de protester contre une atroce calomnie. D'aucuns prétendent que les employés de l'Équilibre ne craignent point d'exporter la plus grande partie de leurs fournitures soit pour leur usage privé, soit pour celui de leurs amis. Rien n'est plus faux. Jamais on n'a pratiqué de razzias de ce genre à l'Équilibre, et les employés aimeraient mieux se chauffer tout l'hiver avec le papier de l'administration que d'en emporter une seule feuille chez eux.

Le lendemain, arrivé avant tout le monde, Caldas se hâta de préparer son travail, et, sur le coup de deux heures, il fut heureux d'inscrire sur la première chemise le nom du premier des DUBOIS; successivement il inscrivit:

DUBOIS, Aaron, 30 ans, marchand d'habits, Paris.

DUBOIS, Abdon, 75 ans, marchand de contre-marques, Paris.

DUBOIS, Abel, 3 ans, sans profession, Longjumeau.

DUBOIS, Abel-Gontran-Zacharie-Apollinaire, 59 ans, paveur, Lyon.

Il commençait à inscrire le cinquième DUBOIS, dont le prénom était Abile, quand un «ah! ah!» qui exprimait tout à la fois le désappointement et le mépris, lui fit tourner la tête.

M. Rafflard, les bras croisés, était derrière lui:

—Malheureux, quelle besogne faites-vous là? lui dit ce commis principal.

Caldas était fort satisfait de son ouvrage; il avait écrit, en gros de sa plus belle anglaise, d'une écriture qui eût ravi les imprimeurs du Bilboquet.

Elle ne ravit pas M. Rafflard:

—J'avais bien raison de me défier de vous, continua-t-il; regardez-moi ces chemises, sont-elles présentables?

—Que leur manque-t-il, s'il vous plaît? demanda Caldas vexé.

—Ce qui leur manque! riposta le commis principal, tout. Le nom de famille doit être en grosse bâtarde, le prénom en coulée moyenne, l'âge en lettres moulées, la profession en ronde, et le domicile en cursive.

Caldas posa sa plume avec un profond découragement.

—-Je ne suis que bachelier ès lettres et ès sciences, dit-il, licencié en droit; je ne sais pas encore toutes ces choses.

—Eh bien, il faut les apprendre, répondit sèchement M. Rafflard. Vous avez votre éducation à refaire. Dorénavant, vous vous contenterez de préparer les chemises.

Oh! comme il fut humilié, le pauvre Caldas, si humilié que, prenant à part le jeune Basquin, il le conjura de vouloir bien lui donner quelques leçons de pleins et de déliés.

Mais Basquin ne donne pas de leçons.

—Je ne suis pas maître d'écriture, dit-il, je me suis donné le petit talent que j'ai pour attraper quelques travaux supplémentaires qui ne sont pas mal payés; je ne saurais pas enseigner; d'ailleurs toutes mes soirées sont consacrées à la poule. Mais je tiens votre homme; je vais vous conduire au père Coquillet, le doyen des expéditionnaires-calligraphes et la plume la plus magistrale de l'administration.

Caldas sortait, précédé de l'obligeant Basquin, lorsque, dans le corridor, il fut arrêté par M. Ganivet, son chef de bureau:

—Monsieur Caldas, dit, cet homme si poli, recevez mes compliments sincères: nous savions déjà que nous avions acquis en vous un homme de talent, nous savons aujourd'hui que nous avons acquis en même temps un travailleur.

* * * * *

XX

Le bureau de M. Coquillet est situé au troisième étage de l'aile nord, à l'extrémité du corridor S. Ce bureau, qui dépend d'un service hors cadres, la commission des rapports, est fort petit. Deux employés cependant y tiennent à l'aise en se serrant.

Le collègue de M. Coquillet est un vieux commis d'ordre, fort connu à l'Équilibre, le bonhomme Cassegrain. Débris d'un autre âge, c'est lui qui usera au ministère la dernière manche de lustrine.

Ce vieillard croit avoir des idées; il passe une partie de ses nuits à les rédiger sous la forme de projets dont il accable Son Excellence M. le Ministre.

La pièce où travaillent les deux vieux employés est la plus sombre du bâtiment; aussi y a-t-on installé le prince des calligraphes.

Le prince des calligraphes, M. Coquillet, est un vieillard complètement idiot. Hors une belle écriture, il ne voit pas de quoi peut se vanter un homme. S'il est surpris d'une chose, c'est de ne pas être ministre, lui qui à main levée dessine autour de lettres d'une admirable rectitude les plus merveilleuses arabesques. Il s'en console cependant, et il est heureux, lorsque, dans ses six heures réglementaires, il a couvert une page de parchemin de caractères à faire briser ses planches à un graveur de lettres.

La placidité de ce brave homme est inaltérable; il est naïf et doux; la pureté de ses moeurs lui a laissé quelque chose d'enfantin dans l'imagination et presque sur le visage.

Coquillet est un homme de taille moyenne, ni gras ni maigre, il a la joue rose, son gros oeil bleu-mat ne dit absolument rien; c'est bien la fenêtre de son esprit. Son teint uni et clair vous dirait sa sobriété d'anachorète. Ses cheveux jadis blonds ne sont pas encore tout à fait gris.

Sa mise simple, mais propre, indique un homme soigneux; c'est à la brosse qu'il use ses redingotes. S'il fait quelques frais de coquetterie, c'est pour ses mains blanches et potelées dont il tire vanité.

Il marche difficilement, parce qu'il souffre des pieds. Au pied gauche surtout il a un cor qui lui cause d'intolérables douleurs quand le temps doit changer. C'est pour cela qu'à la place de ce cor il fait faire un gousset à sa chaussure.

Coquillet parachevait une lettre majuscule, lorsque Basquin entra suivi de Caldas.

Le vieux calligraphe aimait Basquin, un élève qui lui faisait honneur.
Aussi il l'accueillit avec joie.

—Maëstro, lui dit Basquin, voici un disciple que je vous amène. Dame, il n'est pas fort, il ne sait pas distinguer la ronde de la cursive.

Coquillet leva les yeux au ciel.

—Comment peut-on, disait ce regard, admettre de pareilles gens au ministère de l'Équilibre?

—J'avoue mon ignorance, fit Romain en s'inclinant, mais on m'a fait espérer, monsieur, que vous voudriez bien me donner des leçons.

—C'est avec plaisir, répondit le calligraphe, d'un ton de fausse modestie, que je mettrai à votre disposition tout mon petit savoir.

Alors, sans doute pour éblouir son nouvel élève, M. Coquillet sortit de son tiroir quelques spécimens de son talent. Véritablement c'était magnifique.

—Hein! comme c'est pur! dit Basquin en faisant admirer la délicatesse de certains déliés.

—Oui, c'est passable, répondit le bonhomme; peut-être arriverez-vous à ce résultat d'ici à quelques années, si vous avez des dispositions naturelles.

—Il n'en a aucune, reprit Basquin.

—Ah! dit M. Coquillet, c'est fâcheux, très-fâcheux; je ne pourrai tout au plus vous donner qu'une bonne écriture de bureau, mais une bonne écriture vous est absolument nécessaire.

Et sur ce, le vieux calligraphe entreprit de démontrer les profits d'une belle main:

Les incapables seuls prétendent qu'une belle cursive est un signe de bêtise. La mauvaise écriture de Napoléon Ier a fait beaucoup de tort à la France. Des gens bien doués se sont gâté volontairement la main pour imiter l'abominable griffonnage de ce grand homme. C'est sous ce rapport surtout que les études en France sont d'une choquante infériorité. A quoi pense donc le ministre de l'instruction publique? On peut être reçu bachelier avec une copie presque illisible. On déforme la main des enfants à leur faire imiter des caractères étrangers, comme si on ne pouvait pas écrire le grec en belle coulée. En cela nous sommes encore victimes des Anglais, qui ont débarqué sur nos côtes leurs abominables plumes métalliques: la plume de fer a tué la calligraphie.

—Elle l'a tuée, continua en s'animant M. Coquillet, mais la plume d'oie n'en restera pas moins l'outil de l'homme de talent.

—Cependant, reprit Basquin, j'ai vu faire de jolies choses avec des plumes de fer.

—Quoi! vous aussi, vous, la gloire de mon école! Où allons-nous, mon
Dieu! où allons-nous?

Coquillet se leva sur ces paroles, et s'adressant à Caldas:

—Il faut avant tout que je voie ce dont vous êtes capable; asseyez-vous sur ma chaise, et écrivez-moi quelque chose.

Caldas prit place devant le pupitre de Coquillet, qui se retira pour causer avec Basquin dans l'embrasure de la croisée.

Le sous-main du prince des calligraphes attira l'oeil de Romain. Ce sous-main disait l'homme lui-même; c'était le confident indiscret, sinon de ses pensées (Coquillet ne pense pas), du moins des sensations qui avaient traversé à un moment donné le vide de son cerveau. Ce sous-main disait les agitations de son âme, ses rêveries, ses passions.

En haut, dans un angle, on apercevait une maison et un arbre exécutés au trait: ce jour-là Coquillet rêvait villégiature. A côté, perdu dans des paraphes, on y distinguait un cheval et un chien: on avait parlé chasse devant Coquillet.

Il y avait des volées d'oiseaux de paradis, et de ces têtes bouffies, spécialité des maîtres d'écriture; des bouts de phrases commencées indiquaient que Coquillet avait essayé une plume nouvelle; ces mots: Monsieur le Ministre et Son Excellence, se trouvaient répétés une vingtaine de fois.

Au centre de ce monument curieux dans son genre, et comme la déclaration des principes de cet apôtre de l'écriture, Caldas lut ces deux versets de l'évangile du calligraphe:

              Il n'est pas donné à tout le monde
                     de savoir écrire;
                   Ce don vient de Dieu

                    Soyez béni mon Dieu
                        et faites
                que je conserve longtemps
                        ma main.

Romain fut ébloui, et il osa commettre une action peu louable.

On ne le regardait pas, il saisit un canif, découpa ces deux phrases dans le papier du sous-main, et les fourra dans sa poche.

Je publie ce fac-simile, fort inférieur à l'original; je n'ai pas hésité à profiter de l'abus de confiance de mon ami pour prouver au lecteur mon grand amour de la vérité.

—Eh bien, avez-vous fini? demanda Basquin a Caldas.

—Encore un instant, répondit celui-ci; et d'inspiration il écrivit ce quatrain, dans le goût des épitaphes anticipées dont il enrichit les colonnes du Bilboquet:

    Du pèlerin demain je prendrai les coquilles,
    Si Dieu veut m'accorder la main de Coquillet.
    Pinxit rageait devant ces pages sans coquilles,
            Pingebat se racoquillait.

—Voilà! s'écria Romain fort satisfait, en présentant son oeuvre à son futur professeur; et il attendit l'effet.

Mais l'effet ne répondit pas à son espérance. Coquillet n'y vit que quatre lignes de grandeurs inégales et abominablement mal écrites.

Basquin découvrit que c'étaient des vers: même il pénétra la pointe finale et essaya vainement d'en donner la clef au prince des calligraphes.

Une seule chose l'intriguait: quels étaient ces messieurs Pinxit et Pingebat qu'on accusait de jalouser le talent de son maître?

—Je connais pourtant ces noms-là, murmurait-il, j'ai vu ça quelque part!… Ah! j'y suis… ce sont des artistes qui font des tableaux.

—Des tableaux! répondit Coquillet saisissant le mot au vol; j'en ai fait aussi, et des chefs-d'oeuvre, j'ose le dire.

—Bah! fit Caldas étonné.

—Je les ai vus, affirma Basquin, qui s'amusait du quiproquo; il a fait les frais de cadres magnifiques; c'est le plus bel ornement de son logis.

—Et ces tableaux sont de M. Coquillet?

—Certainement, ils sont de moi, reprit Coquillet blessé au vif; j'y ai réuni un spécimen de toutes les écritures connues, et je défie personne d'en faire autant.

—Je vous crois, répondit Caldas; vous êtes, monsieur Coquillet, le
Raphaël de la calligraphie.