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Les gens de bureau

Chapter 28: XXIV
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About This Book

The work offers a series of comic sketches exposing administrative life through the misadventures of a young applicant whose hopeful entry to the civil service meets absurd examinations, long waits for promotion, office politics, and petty rituals. Vivid portraits of clerks and chiefs illustrate daily routines, rivalries, favoritism disguised as merit, and the gap between official language and practical inertia. A prefatory anecdote frames the tone, and episodes alternate between bureaucratic procedure, humorous character studies, and satirical scenes that treat ambition, manners, and institutional habit with ironic sympathy.

XXI

Cassegrain, l'homme qui envoie des projets à Son Excellence, n'avait pas ouvert la bouche pendant la visite de Caldas au calligraphe.

Tous les penseurs sont silencieux.

Romain sorti, il prit des informations sur ce jeune homme. Elles furent brillantes; on lui apprit qu'il était protégé par un personnage influent, qu'il était de première force au billard, qu'il recevait des mandats rouges de sa famille, enfin qu'il était un des hommes d'État du Bilboquet.

—Un journaliste, pensa-t-il, c'est mon affaire! Je lui ferai part de mes plans, et, puisque le ministre n'en tient pas compte, j'en appellerai au tribunal de l'opinion publique.

En conséquence, lorsque Caldas vint demander à Coquillet une première leçon d'écriture, Cassegrain l'accapara.

—J'aurais à vous parler, lui dit-il; j'ai là (il montrait d'épais cahiers de papier) de quoi changer la face de la France; c'est l'oeuvre de ma vie, le résultat de trente années de méditations. Je vous dirai tout, vous imprimerez ces mémoires, si vous voulez: et même si vous l'exigez, je vous en abandonnerai toute la gloire et tout le profit. Je ne veux, moi, que le bonheur de ma patrie.

—De quoi s'agit-il? demanda Caldas intrigué par ce début.

—Je vais vous livrer mon secret. Nous sommes seuls, car Coquillet ne compte pas. Nous avons du temps devant nous, je puis parler. Mais avant, dites-moi, aimez-vous l'administration?

—Certainement, répondit diplomatiquement Romain, puisque j'y suis entré.

—Ce n'est pas une raison, mais peu importe. Vous avez pris le parti le plus sage. Il n'y a qu'une carrière dans notre pays, l'administration. On dit que le Français est léger, rieur, badin; c'est faux. Le Français est employé. L'administration mène à tout. Elle vous fera faire un beau mariage ou vous donnera la rédaction en chef d'un grand journal. Soyez fier d'être employé, vous êtes un des deux cent mille souverains de la France. Il peut y avoir une royauté, une république ou un empire; en réalité c'est le bureau qui règne.

—Il a lu M. de Cormenin, pensa Caldas.

—Maintenant, continua Cassegrain, reste à savoir pourquoi les administrations qui gouvernent semblent inférieures à l'armée qui nous obéit en définitive. Vous ne vous en doutez pas, vous êtes trop jeune. Eh bien, je vais vous le dire. Tout gît dans l'uniforme. Il nous faut un uniforme.

—Oh! fit Caldas, qui se voyait par la pensée revêtu de l'habit vert des académiciens ou du pantalon gris-souris des eaux et forêts.

—Je dis qu'il nous faut l'uniforme, et je le prouve, reprit Cassegrain, sans tenir compte de l'interruption. Qu'est-ce qu'un employé? Un soldat, mais un soldat incomplet, puisque rien ne le distingue du bourgeois. Complétez-le. Donnez-lui un képi, un bonnet à poil, un casque, quelque chose enfin, et vous doublez sa valeur et son importance. Tenez, moi qui vous parle, j'ai proposé pour le ministère de l'Équilibre un costume qui nous mettrait au premier rang: pantalon de casimir vert-clair, tunique bleu-de-roi avec revers jaunes, passepoils amarante et broderies d'argent figurant des plumes entre-croisées; l'épée d'acier et le claque à plumes blanches: qu'en dites-vous?

—Je dis que ce serait fort pittoresque.

—Vous avez trouvé le mot, dit l'innovateur enchanté; mais ce n'est pas tout. J'ai là le plan d'un projet grandiose qui assimile chaque ministère à un corps d'armée. Qu'est-ce que le ministre? un maréchal de France commandant plusieurs divisions. Laissez-lui donc son titre alors. Partant de ce principe, l'expéditionnaire est un simple soldat, soldat administratif, le commis un caporal, le commis principal un sergent, le sous-chef un lieutenant (sous-chef, lieutenant, ces deux mots veulent dire la même chose); un chef de bureau est un capitaine, toujours administratif (capitaine, chef, même étymologie, caput, tête).

—Vous m'intéressez prodigieusement, dit Caldas.

—Je vois dans vos yeux que vous allez imprimer tout cela, continua Cassegrain; mais attendez la fin. J'ai là de quoi enchaîner à tout jamais l'hydre des révolutions. J'ai résolu d'un seul coup le problème jusqu'alors insoluble de l'ordre social. Et c'est simple! simple comme l'oeuf cassé de Colomb. Faites porter à chaque Français l'uniforme de sa profession, enrôlez les citoyens, donnez une bannière à chaque corps d'état; vous aurez ainsi le régiment des Boulangers et celui des Couvreurs, le régiment des Cordonniers, des Médecins, des Marchands de nouveautés, des Apothicaires et des Journalistes.

—Oh! oh! fit Romain.

—J'ai rêvé plus encore. A chaque Français je donne un numéro matricule qui devient son nom de famille et simplifie la tenue des registres de l'état civil: on ne sera plus M. Caldas ou M. Cassegrain; appellations qui, soit dit en passant, n'éveillent que des idées triviales; on sera monsieur trois mille sept cent quarante, ou monsieur cent mille cent soixante-treize. C'est là, Monsieur, une des inévitables conséquences de notre immortelle révolution de 89; c'est l'égalité devant le chiffre.

—Allons donc! dit Caldas, celui qui n'a que vingt sous ne sera jamais l'égal de celui qui a cinq francs.

—J'ai prévu l'objection, car je mets à la tête de cette France nouvelle une administration universelle qui perçoit les revenus de la terre, de l'industrie et du travail, et qui donne à chacun tant par mois.

—Décidément, pensa Caldas, il n'a pas lu M. de Cormenin.

Et, sous un prétexte quelconque, il s'enfuit au plus vite en murmurant:

—Est-ce que je ne suis pas dans une maison de fous?

* * * * *

XXII

On demandait un jour au duc d'Otrante:

—Que faut-il, Monseigneur, pour faire de la bonne administration.

—De l'exactitude, répondit le ministre de la police, encore de l'exactitude, toujours de l'exactitude!

L'exactitude, voilà ce que demandait aussi le ministère de l'Équilibre. Malheureusement tous les employés étaient inexacts; ils sortaient bien le soir à quatre heures précises ou même avant; mais le matin on ne les voyait jamais venir. Ils arrivaient, qui à dix heures et demie, qui à onze heures, qui à midi.

Quelques-uns n'arrivaient pas du tout.

En présence d'un tel abus, l'administration prit une mesure radicale.
Elle inventa la

FEUILLE DE PRÉSENCE.

Cette feuille, qui a fait le désespoir de Caldas et de beaucoup d'autres, sert à constater l'arrivée des employés. C'est une simple feuille volante, enregistrée et timbrée au secrétariat, sur laquelle un chacun, depuis le sous-chef jusqu'au dernier surnuméraire, doit apposer sa signature. On l'apporte à dix heures moins le quart dans les bureaux; à dix heures sonnant elle est enlevée.

Sont présumés manquants, et manquants par leur faute, ceux qui n'ont pas signé. On relève soigneusement leurs noms sur un état spécial qu'on transmet à la fin du mois à la caisse du service intérieur.

Chaque absence emporte une amende de dix francs pour la première fois, de quinze francs pour la récidive, et de vingt francs pour toutes les autres.

Cette mesure prise, l'administration dormit tranquille.

Mais, hélas! il en est des abus comme de la mauvaise herbe, qu'on coupe et qui repousse plus vite.

Qu'advint-il? Les employés de l'Équilibre arrivaient avec une exactitude exemplaire; ils signaient la feuille de présence… et ils allaient se promener le reste de la journée.

C'est alors qu'un secrétaire général ingénieux imagina la

FEUILLE DE SURPRISE.

Celle-ci vient à l'improviste, à toute heure du jour, mais surtout quand il fait beau ou qu'il y a une revue au Champ-de-Mars. C'est l'épée de Damoclès suspendue sur la tête de tout employé qui file. Le tour du chapeau n'y peut rien.

Il est vrai que le coeur maternel de l'administration semble répugner à ce guet-apens. On cite les années où l'on a fait circuler une feuille de surprise, et encore fut-ce sur la demande de chefs sournois et pusillanimes qui ne pouvaient contenir par eux-mêmes leurs subordonnés.

L'homme éminent qui occupe aujourd'hui les fonctions de secrétaire général de l'Équilibre, lorsqu'il a l'intention de faire passer une feuille de surprise, a toujours soin de l'annoncer la veille.

Aussi se plaint-on fort de sa sévérité.

Mais qui dira les émotions que donne aux employés la feuille du matin?

On peut s'en faire une idée en assistant à l'arrivée du personnel.

Il faut aller s'installer un matin sous le péristyle du ministère de l'Équilibre, situé, comme chacun sait, dans le haut de la Chaussée-d'Antin. Il faut choisir au mois de janvier quelque jour de dégel, lorsqu'il pleut à torrents et qu'on enfonce jusqu'aux genoux dans le macadam.

Attention! voici que commence le

STEEPLE-CHASE
A LA FEUILLE DE PRÉSENCE

Le prix est de dix francs, non à gagner, mais à ne pas perdre.

Il est neuf heures.

Voici d'abord le bataillon des garçons de bureau. Ils sont en bourgeois; c'est dans l'intérieur seulement qu'ils revêtiront leur livrée marron-clair. Ils arrivent lentement, par petits groupes; leur extérieur trahit l'aisance; si leurs paletots ne sont pas élégants, ils sont cossus, ce qui vaut mieux. Beaucoup portent la cravate blanche, ce qui leur donne l'air de notaires; ils ont tous des parapluies. Si quelques lambeaux de leur conversation parviennent jusqu'à vous, vous y distinguerez ces mots: primes, reports, fin-courant.

Il est neuf heures et demie.

Un employé débouche de la chaussée. C'est le bon employé qui n'a pas de montre. Il arrive une demi-heure trop tôt, dans la crainte d'arriver une minute trop tard. Vous croyez peut-être qu'il va entrer et faire cadeau de son temps à l'administration? Non, il aime mieux user ses souliers à battre le pavé.

Dix heures moins un quart.

Les employés sérieux commencent à paraître à l'horizon. Ils vont plus ou moins vite, suivant l'âge et en rapport inverse du grade. Un chef de bureau ne fait pas sa lieue à l'heure. Parapluies sur toute la ligne.

Dix heures moins cinq.

L'exactitude ne consiste pas à arriver avant l'heure, mais juste à l'heure.

Voici l'employé exact. Ne pas confondre avec le précédent, qui est l'employé zélé. Ces derniers venus sont sûrs de leur montre. La veille au soir, ils ont constaté qu'elle marchait toujours d'accord avec l'horloge du ministère. Encore plus de parapluies.

Dix heures moins deux minutes.

Le steeple-chase prend des allures de plus en plus vives et précipitées. Les parapluies deviennent rares. Au loin, dans toutes les directions, apparaissent les retardataires. Ils vont au pas de course, l'oeil fixé sur l'horloge fatale, les coudes au corps, ils ménagent leur respiration. Ils arriveront.

En voici quatre là-bas qui arriveront peut-être. Ils sont lancés à fond de train, rien ne les arrête, ni le ruisseau grossi ni la flaque de boue.

Ah! celui-ci n'arrivera pas: il a heurté un commissionnaire; il y a eu de la casse; il perd trois secondes, il est perdu!

Perdu celui là-bas que j'aperçois sur l'omnibus. Il n'y avait pas de place à l'intérieur, il s'est élancé sur l'étagère. Dix francs ou une pleurésie: il n'y avait pas à hésiter.

Il a fait coup double, perdu les dix francs et gagné la pleurésie.

Rapide comme une flèche, crotté jusqu'à l'échine, d'un bond cet autre franchit les dix marches du péristyle, il est sauvé. Merci, mon Dieu!!!

Dix heures sonnent.

Tous ces dératés qui fendaient l'air aux quatre points cardinaux s'arrêtent.

Tel le jockey distancé cesse de lutter.

Ils font volte-face et, d'un pas tranquille comme leur conscience, s'acheminent à petites journées vers les cafés du voisinage.

Longtemps après l'heure encore on en voit poindre dans la brume, qui s'arrêtent aussi, dès qu'ils aperçoivent le cadran officiel.

L'un, esclave de sa folie, a perdu cinq minutes à suivre—sans espoir—un bas blanc bien tiré.

L'autre a eu une explication le matin avec son épouse.

Ce dernier enfin, les pantalons retroussés jusqu'aux genoux, victime de ses bottines vernies, a triplé son trajet à chercher les pavés luisants où il devait poser le pied.

Tous ces vaincus vont rejoindre leurs confrères aux estaminets d'alentour.

Caldas n'avait pas de montre, et la pendule de sa chambre garnie s'arrêtait quelquefois.

Une nuit que le thermomètre avait marqué dix-sept degrés au-dessous de zéro, elle s'arrêta sur six heures du matin.

Lorsque Romain s'éveilla, il faisait grand jour; mais comme l'aiguille restait sur six heures, sa fainéantise en profita pour faire un nouveau somme.

Ce jour-là, il arriva à midi et demi au ministère.

—Nous vous avions cru malade, lui dit Basquin.

—Je me porte comme le Pont-Neuf, répondit-il; et il raconta son accident.

—Vous savez que vous avez encouru dix francs d'amende, dit M.
Rafflard.

—Comment cela?

—Vous n'avez pas signé la feuille, reprit Basquin; mais, rassurez-vous, notre chef, qui est homme du monde, vous aura certainement mis une excuse.

Caldas ouvrit de grands yeux, et Basquin lui analysa les petits moyens mis en usage pour se soustraire à la tyrannie de la feuille de présence, la contre-partie des précautions administratives.

—Car, dit Basquin, elle est rusée, l'administration, mais les employés sont bien plus rusés encore. Il y a donc deux moyens d'éviter l'amende: il y a le faux en écriture publique, et la complaisance de votre supérieur. Si vous nous aviez prévenus hier soir, j'aurais signé pour vous ce matin.

—Oh! dit Caldas, c'est grave!

—Cela se fait dans beaucoup de bureaux, mon cher! Et je sais un chef bien embarrassé aujourd'hui. Il a fait ce métier quinze ans lorsqu'il était commis, que peut-il dire maintenant?

—Je comprends, fit Romain; de là vient ce que vous appelez la complaisance supérieure.

—Pas le moins du monde, reprit M. Rafflard; mais il y a des chefs qui ne craignent pas de pousser la longanimité jusqu'à déclarer l'absent autorisé ou malade. C'est d'un bien mauvais exemple, car enfin…

—As-tu fini? s'écria Basquin, on voit bien que ta gastrite t'empêche de dormir et que tu arrives toujours à l'heure.

—M. Ganivet, dit Nourrisson, met toujours une excuse.

—Moi, dit Basquin, je ne m'y fie pas, et quand j'arrive en retard, je vais droit au café; là j'écris que je suis malade. Caldas en aurait dû faire autant.

—Pourquoi cela? demanda Romain.

—Parce que de deux choses l'une: ou vous êtes excusé, ou vous ne l'êtes pas. Si oui, que faites-vous ici? Si non, qu'y faites-vous encore? prenez-en pour votre argent. La maladie a réponse à tout. Le commissionnaire coûte 50 centimes, bénéfice net: 9 francs 50 centimes.

—Allons, dit Caldas, votre feuille, c'est encore la précaution inutile, et l'administration joue toujours le rôle de Bartholo.

XXIII

Le bruit s'était bien vite répandu dans le ministère qu'un rédacteur du Bilboquet s'était faufilé au bureau du Sommier.

Ce bureau, où l'amabilité de M. Rafflard attirait peu de monde, fut dès lors assiégé. On y vit accourir tout ce que l'Équilibre compte d'embryons dramatiques et de chrysalides de journalistes.

Caldas dut renoncer à sa besogne pour donner des audiences. On lui lut des vaudevilles, on lui lut des romans, on lui lut des poëmes.

Tous ces affamés de publicité lui auraient formé, s'il l'avait voulu, comme une petite cour. Il faisait un geste, on admirait; il ouvrait la bouche, on riait d'avance; il ne s'était jamais cru si drôle.

On recherchait avec empressement les bonnes grâces de cet homme heureux qui avait un journal où dire du mal de ses camarades.

Caldas, qui était modeste et qui n'avait aucune vocation pour l'état de confident littéraire, fut bien vite assommé des élucubrations de ces messieurs. Son air froid en rebuta quelques-uns; il renvoya les autres, grâce à quelques mots méchants; mais il en est deux dont il lui fut impossible de se débarrasser.

Ces deux obstinés étaient le poëte Jouvard et l'aimable Sansonnet, nouvelliste à la main par vocation.

Quoi que pût faire Romain, Sansonnet ne le lâchait pas plus que son ombre. Deux fois par jour régulièrement il venait le voir à son bureau, et l'obsédait en lui offrant sans cesse des chopes, des absinthes, des demi-tasses toujours refusées.

Outre que l'insidieux Sansonnet désirait pouvoir faire parade de l'amitié d'un gendelettre, il nourrissait le projet d'arriver par Romain à connaître quelques célébrités, acteurs, actrices, vaudevillistes; enfin et surtout, il espérait parvenir jusqu'au Bilboquet et orner de sa prose les colonnes de ce journal où il s'était juré d'écrire, ou de mourir.

Non moins intéressée et toujours pour le même motif était l'amitié de
Jouvard.

Ce poëte, qui ne manque pas d'esprit, a eu le tort de chercher autour de lui les sujets de ses couplets ou de ses satires. Si encore il s'était souvenu de ce mot profond d'un chef de l'Équilibre:

—«Écrasons les faibles!»

Mais non, ce nigaud s'est attaqué à plus fort que lui; il a chansonné son sous-chef, fait un quatrain, ô imprudence! sur son chef de division, et enfin ridiculisé trois ou quatre gros bonnets par des coq-à-l'âne en vers libres.

Si bien qu'il peut vivre cent ans, il sera cent ans expéditionnaire.

Sa réputation est faite. Se dit-il un mot méchant, se fait-il un mauvais calembour, tout de suite on l'en accuse. Qu'un sot sur le mur blanc d'un corridor écrive quelques injures, immédiatement on dit:

—C'est Jouvard.

Lui n'en est pas moins gai. Il rime toujours.

Caldas avait eu l'imprudente faiblesse de rire à une des chansons de ce Juvénal bureaucratique.

Ah! comme il en fut puni!

Un beau matin, Jouvard, qui guettait l'occasion, pénétra dans le bureau du Sommier à un moment où Caldas s'y trouvait seul.

—Je me fie à votre discrétion, lui dit-il, et je viens vous lire une poésie en canif.

—Qu'est-ce que la poésie en canif? demanda Romain vaguement inquiet.

—Tout simplement des vers monorimes en if. C'est une réminiscence d'un genre qu'on cultivait sous la Restauration. M. Thiers, dit-on, est l'inventeur de la poésie en canif.

—Bah! dit Caldas.

—Écoutez, mon cher.

Et, avec une volubilité dont une crecelle donnerait une imparfaite idée, Jouvard récita ces vers:

POÉSIE EN CANIF.

    Le voyez-vous, ce plumitif,
    Qui s'avance d'un pas massif?
    Voyez son oeil louche et furtif,
    Et son doux air de lénitif.

    Plus pâle il est qu'un vomitif
    Et plus froid qu'un récitatif.
    Son aspect réfrigératif
    Fait l'effet d'un soporatif.

    Devant ses chefs il est craintif
    Cent fois plus qu'un filou fautif
    Qu'on conduit devant le shérif
    Après un vol bien positif.

    Cet homme, peu récréatif,
    D'un faubourg de Caen est natif.
    Un vieux paysan processif
    Est, dit-on, son père adoptif.
    Ce fait est très-explicatif
    Et surtout significatif.

    Ce Normand, rien moins que naïf,
    Se masque sous un air fictif;
    Sa bêtise n'est qu'un faux pif.
    Oui, son visage dormitif
    Ment comme une face de juif.
    Son oeil, rien moins qu'intuitif,
    Cache un esprit alerte et vif.
    Il affecte le ton plaintif,
    Mais nous connaissons son motif,
    Nous tous qui l'avons vu, pensif,
    Presser son front méditatif.

    Cet ambitieux spéculatif
    Roule en son cerveau subversif
    Plus d'un projet résolutif
    Pour lui très-rémunératif.
    Attentif, décisif, actif,
    Doué d'un sens pénétratif,
    Il médite un plan offensif
    Qui le fera grand, lui chétif.

    Et ce plan n'est pas évasif,
    Excessif, exagératif.
    Il est sûr et facultatif,
    Et non le rêve convulsif
    D'un sous-chef imaginatif.

    Ce Normand n'est pas expansif
    Ni certes communicatif,
    Encore moins démonstratif.

    Mais, sans être interrogatif,
    Je suis bien certain qu'un oisif,
    S'il était insinuatif,
    Adroit, fin, interprétatif,
    Partant de son dispositif,
    Pour nous assez indicatif,
    Saurait son plan définitif.

    Mais laissons ce plan présomptif.
    Lui, va vers son but effectif;
    Il va d'un pas sûr, peu hâtif,
    Train continu, s'il est tardif,
    Sans penser modificatif;
    Nul obstacle législatif,
    Aucun décret prohibitif
    N'auront d'effet coërcitif.

    Rusé, mais au superlatif,
    Sans heurter contre aucun récif,
    Il saura guider son esquif
    Vers quelque port très-lucratif.
    Maître alors, maître exécutif
    Du grand corps administratif,
    Il n'aura plus l'air abusif
    Qu'il donne à son front maladif.

    Alors, pacha cumulatif,
    Incisif, accélératif,
    Vindicatif, expéditif,
    Il quittera son ton passif.
    Nous qui l'avons vu subjonctif
    Nous le verrons impératif.

En achevant cette tirade que Romain avait bien essayé d'interrompre par des gestes de protestation, le poëte Jouvard se laissa tomber sur une chaise, sans force et sans haleine.

Caldas avait le mal de mer.

—Que le diable vous emporte! s'écria-t-il, avec votre poésie en canif.

—Je tiens aussi la poésie en grattoir, reprit l'émule de M.
Belmontet, et il recommença avec une volubilité nouvelle:

POÉSIE EN GRATTOIR.

    Venez, et je vous ferai voir
    Un flagorneur de tout pouvoir:
    Ce petit homme en habit noir,
    C'est mon chef… et mon éteignoir.
    Figure en lame de rasoir,
    Il porte sa morgue en sautoir.
    Quand les dignités vont pleuvoir,
    Il est toujours sous l'arrosoir.
    S'agit-il de se bien pourvoir,
    Aucun ne se fait mieux valoir;
    Il sait manoeuvrer l'encensoir.
    Aussi l'avons-nous vu s'asseoir
    Rapidement sur le juchoir,
    Quand plus d'un, qui devrait avoir
    Sa place, fait encor trottoir…

C'est tout ce que put supporter Romain.

Il sauta à la gorge de son adversaire.

—Tais-toi, lui dit-il, misérable, je vois où tu veux en venir. C'est la publicité du Bilboquet que tu désires.

—Oh! si vous vouliez, vous, dit Jouvard, tremblant de crainte et d'espoir.

—Tes vers passeront dans le prochain numéro, mais à une condition: c'est que tu ne m'en liras plus jamais.

—Je le jure!

—Il y aura au moins pour six francs de copie, pensa Caldas, mais je les ai bien gagnés.

XXIV

Dans le bureau voisin, séparé de celui du Sommier par une simple cloison, Caldas, du matin au soir, entendait un bruit discordant de querelles.

Les récriminations et les gros mots éclataient tout d'un coup comme des bombes et réveillaient les échos somnolents de la galerie. La détonation des poings violemment frappés sur la table faisait tressaillir M. Rafflard; puis c'étaient des bruits de porte ouverte avec violence, de fenêtre refermée avec fureur.

Caldas alla aux informations, et son enquête lui révéla encore une des petites misères de la vie administrative.

Ce bureau tapageur est celui de la Vérification.

Dans cette pièce sont rivés côte à côte deux hommes aussi différents de caractère, d'humeur et d'esprit que de tempérament; chien et chat, si vous voulez.

Naturellement ils en sont venus à se haïr de cette haine féroce des forçats compagnons de chaîne dont le caractère ne sympathise pas.

L'un tuera l'autre, soyez-en sûrs, si on ne les sépare,—et on ne les séparera point.

Le premier de ces employés est lymphatique; le second est sanguin.

L'un est habituellement froid, maussade, compassé; l'autre est gai, vif, remuant; tous deux ont l'humeur inégale, mais en sens contraire. Quand l'un est bien disposé, l'autre est dans ses mauvais quarts d'heure, et réciproquement.

La température de la pièce est le motif habituel des querelles.

L'employé lymphatique arrive d'ordinaire le premier, tout emmitouflé, avec un triple étage de pardessus, un châle long pour cache-nez, un plaid sur la poitrine, des bottes fourrées et des gants de peau de lapin.

Il a froid.

Il ajoute une bûche ou deux au feu déjà allumé par le garçon et s'installe devant la cheminée. De temps à autre il se lève pour aller consulter un petit thermomètre placé derrière son bureau; il ne commence à être un peu à son aise que quand la température dépasse vingt-cinq degrés.

Entre l'employé sanguin, sans cache-nez.

Il a chaud.

—On étouffe ici, s'écrie-t-il dès la porte, et il marche droit vers la fenêtre qu'il ouvre à deux battants.

—Ah ça! vous êtes fou! dit le lymphatique, il y a sept degrés au-dessous de zéro.

—Allons donc! réplique le sanguin, il dégèle, voyez plutôt…

Et il montre son thermomètre; car il en a un, lui aussi, mais placé en dehors de la fenêtre.

—Il dégèle! ça vous plaît à dire; mais moi, je meurs de froid.

—Parbleu! vous n'êtes pas un homme, vous êtes un ver-à-soie!

—Et vous un ours blanc!

—C'est du lait d'amandes douces que vous avez dans les veines!

—Et vous, avec votre face rouge, on dirait toujours que vous avez bu!

—Monsieur Gillet!

—Eh bien, monsieur Lambrequin?

La querelle s'envenime, et le lymphatique Gillet s'élance vers la fenêtre.

—Je vous déclare, s'écrie-t-il, que je veux la fermer.

—Et moi, je vous affirme qu'elle restera ouverte.

Le pauvre Gillet, qui n'est pas le plus fort, retourne tristement à la cheminée qu'il emplit de bois à incendier le ministère.

—C'est dégoûtant, ma parole d'honneur! murmure-t-il, c'est à donner sa démission.

Et il réendosse successivement tous ses pardessus, tandis que
Lambrequin, qui se met en bras de chemise, lui dit d'un ton goguenard:

—Dites donc, si vous voulez ma redingote?…

Gillet prend sa revanche à chaque fois que sort Lambrequin qui ne peut pas tenir en place.

Il ferme tout hermétiquement, et comme le bois est à discrétion, il a vite rétabli une température de serre-chaude.

L'instant d'après, au retour de Lambrequin, la serre-chaude redevient une glacière.

Qu'on s'étonne après cela du coryza chronique de l'employé Gillet!

A ces brusques variations de température un thermomètre ne résiste pas.

L'instrument de Gillet, qui oscille perpétuellement entre le climat de la Sibérie et celui du Sénégal, a besoin d'être renouvelé toutes les six semaines.

—Mais pourquoi ne change-t-on pas de pièce l'un de ces deux malheureux? demanda Romain.

—On s'en garderait bien! lui fut-il répondu; la devise de l'administration est celle de Louis XI: Diviser pour régner.

Grâce à cette politique habile, on brûle dans ce bureau, bon an mal an, quinze voies de bois.

Il y fait un froid de loup.

XXV

Les armées en marche ont de tout temps été suivies par des bandes nomades de marchands. Ces petits industriels trouvent moyen de vivre et de prospérer de la paye du soldat, si minime qu'elle soit.

Sous le feu des canons russes de Sébastopol, ces bohêmes du négoce avaient bâti toute une ville de planches et de toile cirée; ils étaient à Magenta et à Solférino; ils ont suivi nos soldats jusqu'au Mexique.

Eh bien! le ministère de l'Équilibre, comme tous les ministères, a aussi ses fournisseurs ambulants, et la race bénie de Jacob a le privilége exclusif de cette industrie.

L'administration, certes, n'est point chiche d'articles de bureau; elle en donne à bouche que veux-tu. Cependant il vient tous les jours au ministère des marchands de plumes et de crayons qui font des affaires d'or.

Il est vrai que ces marchands sont des marchandes.

Caldas fut très-surpris lorsque pour la première fois il vit une jeune et jolie petite juive entrer dans le bureau de Sommier, à l'heure où le public n'entre pas.

Elle était connue des employés, qui accueillirent avec une bonne humeur galante cette distraction en jupons.

Les grivoiseries de Gérondeau l'effarouchèrent peu, mais elle lui vendit beaucoup de menus bibelots, et le riche expéditionnaire paya une quinzaine de francs au moins le délicat plaisir de débiter de triviales gaudrioles à cette petite vertu.

Nourrisson, qui n'acheta qu'un pain de savon et un pot de pommade, s'avisa d'être aussi hardi que son gros compagnon, mais il fut remis vertement à sa place.

Basquin, qui tenait à dire son mot, en fut quitte pour une douzaine de plumes à trois becs (l'administration n'en donne pas).

Caldas lui-même, en voyant les beaux cheveux de cette demoiselle, s'aperçut qu'il avait besoin d'une brosse à ongles.

Seul, M. Rafflard n'acheta rien, et lorsque l'israélite fut sortie, il ne craignit point de dire vertement son opinion sur cette espèce de négociantes auxquelles l'administration devrait bien fermer la porte.

—Car il me paraît évident, continua-t-il, que le commerce n'est pour elles qu'un prétexte, et que ce n'est point seulement pour leurs crayons qu'elles cherchent un acheteur.

—Il faut faire aller le commerce, dit Gérondeau.

—Au dehors, tant que vous voudrez, reprit le commis principal; mais dans les bureaux je dis, moi, qu'elles détournent les employés de leur travail, quand elles ne les débauchent pas. Et enfin, qui vous dit qu'elles ne viennent point ici pour surprendre les secrets de notre administration?

—Supposeriez-vous, demanda Romain, que ces juives sont payées par les journaux belges?

M. Rafflard fit un geste de mauvaise humeur, et Nourrisson expliqua à Romain que les dispositions peu favorables du commis principal à l'égard de la postérité féminine d'Abraham date de certain jour où il acheta de l'une d'elles une douzaine de mouchoirs de fil qui étaient en coton.

Mais il y a des marchands plus sérieux et bien autrement dangereux pour les employés; ce sont les marchands à tempérament.

Pour le créancier, l'employé fut toujours le client de prédilection; avec lui les chances de pertes sont presque nulles.

Apporte-t-il quelque mauvaise volonté ou quelque négligence à acquitter ses dettes, l'opposition aux appointements est là qui le remet vite dans le droit chemin.

Aussi du matin au soir des courtiers de toutes sortes viennent-ils réciter leurs boniments dans les bureaux de l'Équilibre.

C'est d'abord le courtier en horlogerie qui tient sous son bras un cahier de modèles pour ceux qui désirent des pendules. Il vend à raison de cent sous par mois, au prix de cent écus, de belles et bonnes montres en or de soixante francs.

Il y a le courtier en librairie, le plus mal vêtu de tous, qui place les ouvrages en souscription; il vend les livres qui ne se vendent plus, la collection de l'Observateur religieux, les cent vingt volumes de l'Encyclopédie des cuisiniers, et fait les abonnements au Moniteur des sages-femmes. Il propose encore les ouvrages à prime, productions remarquables qui donnent droit à un dîner à deux francs au Palais-Royal, à un gilet de flanelle, et à une entrée à la salle Valentino.

Il y a enfin le courtier marchand de vins, qui se charge de vous livrer, au prix que vous coûterait un grand crû de Bourgogne, d'excellent petit mâcon récolté à Argenteuil.

Ces enjôleurs soufflent à l'oreille des employés besogneux la tentation du crédit. S'il est timide, ils le rassurent par la longueur des échéances.

Lorsque, avant de faire une dépense inutile, et ce sont les plus entraînantes, le pauvre garçon pèse et soupèse son budget, ils l'étourdissent sur l'avenir, ils font luire à ses yeux des ressources inattendues, des augmentations qui n'arriveront jamais, des gratifications sur lesquelles il ne faut, hélas! guère compter.

Ces audacieux l'endoctrinent de théories étranges. Ils affirment que le crédit pose un homme, et qu'on est considéré en raison directe de ce que l'on doit.

«Allons, Monsieur, prenez cette montre, non pour savoir l'heure, mais pour cette chaîne d'or qui fait si bien au gilet.

«Prenez ce vin que je vous vends plus cher que le marchand au détail.
On a toujours de l'économie à acheter en gros.

«Prenez ces livres à prime; rien que la prime en représente la valeur, et la prime ne vaut rien. Demandez, achetez, prenez!»

Et l'employé se laisse séduire. Il achète sous prétexte qu'il payera à la longue, sans s'en apercevoir. C'est plus cher, mais c'est plus mauvais.

On en a vu, hélas! qui achetaient pour revendre, et ici commencent les opérations irrégulières qui conduisent au déficit chronique et à l'abîme.

Le commis Chabannette est un exemple vivant de cette existence de désordre en partie double.

Un jour qu'il avait envie de faire une partie fine et qu'il était sans argent, le démon lui apparut sous les traits du courtier en horlogerie. Chabannette souscrivit pour trois cent cinquante francs de billets, payables de mois en mois, et se trouva ainsi propriétaire d'une superbe montre, dont le soir même l'administration du Mont-de-Piété de Paris lui donnait en rechignant deux bons louis d'or.

Il n'y a que le premier pas qui coûte. Ravi d'avoir découvert ce moyen de battre monnaie, Chabannette eut très-souvent envie de faire des parties fines.

Il acheta, acheta, acheta: aujourd'hui du vin, demain des instruments d'optique, et des livres, et des pendules, et des dentelles, et tout ce qu'on lui proposa.

Chaque nouvel achat ne grevait ses appointements mensuels que de dix francs, l'un dans l'autre.

A la dixième partie fine, Chabannette s'aperçut que son revenu était diminué des deux tiers. Il lui restait juste cinquante francs pour la pâtée et la niche. Il est vrai que ses appointements n'étaient hypothéqués que pour trois ans.

Vivre trois ans avec six cents livres par an, était-ce possible? A partir de ce moment, Chabannette renonça aux parties fines, mais il fut réduit à continuer d'acheter pour vivre.

Aujourd'hui, sa dette flottante absorbe la totalité de ses revenus et au delà. Il achète avec désespoir, il ne peut plus s'arrêter sur cette pente fatale; comme au juif errant, une voix impitoyable, la voix de la nécessité, lui crie: Achète… et il n'a pas cinq sous dans sa poche.

Si la dette est le signe manifeste de la prospérité d'un homme, on peut dire que Chabannette a un bel avenir.

* * * * *

XXVI

Caldas ayant ouvert un livre de statistique, ses yeux s'arrêtèrent précisément sur cette phrase à l'article Prisons:

«Sur cent décès de prisonniers, soixante-quinze ont lieu dans les trois premiers mois de la détention. Cette première période constitue le temps critique du régime claustral. Beaucoup de tempéraments n'y résistent pas; mais passé ce terme fatal, la vie moyenne des pénitentiaires excède de trois ans et quatre mois la vie moyenne du reste des habitants de la France. Cet admirable résultat est dû, on peut le dire hardiment, à l'existence sobre et réglée du détenu, et l'honneur en revient à la sollicitude si éclairée de l'administration supérieure.»

Ce petit alinéa épouvanta Romain.

—Évidemment, se dit-il, je suis dans la période critique. Le malaise général que j'éprouve, je l'attribuais à l'ennui. Je m'abusais: c'est que je ne m'acclimate pas.

Il se regarda dans la glace, se tira la langue à lui-même et se tâta le pouls.

—Certainement, dit-il, je n'irai pas trois mois.

Alors il se prouva qu'il était prudent, puisqu'il avait la faiblesse de tenir à la vie, de renoncer à la carrière administrative. Il y perdrait cent francs par mois, c'est vrai; mais que n'y gagnerait-il pas en revanche?

D'abord il ne s'ennuierait plus abominablement, comme il le faisait depuis son entrée au ministère.

Il pourrait être seul quelquefois, et ne serait plus condamné à cette éternelle cohabitation qui devient insupportable à la longue et fait trouver haïssables les gens que nous sommes le plus disposés à aimer.

N'a-t-on pas entendu dire que des marins, partis les meilleurs amis du monde, en arrivaient, après six mois de navigation, à échanger des coups de couteau.

Or, Romain était las de naviguer sur le même bord que Gérondeau, que
Rafflard, que Sansonnet et que Jouvard le poëte.

Il savait bien que la pauvreté l'attendait, qu'il aurait la malédiction de sa famille. Mais il était résolu à tout supporter.

Il comptait d'ailleurs s'arranger une existence heureuse, égayé de petits bonheurs négatifs; et certes au ministère, pendant un mois, il avait fait provision pour l'avenir de ces jouissances peu coûteuses.

Pourrait-il connaître le spleen désormais après la besogne affadissante à laquelle il avait été condamné?

Il lui semblait aujourd'hui qu'il eût écouté sans bâiller une conférence de M. Frédéric Morin.

Le matin il se lèverait tard; en se roulant paresseusement sous ses couvertures, il se dirait: Voici l'heure d'aller au bureau! Rafflard patauge dans la boue, Basquin sera malade.

Dans l'après-midi, autres félicités.

Peut-être ne déjeunerait-il pas; mais s'il déjeunait, il ne ferait pas sa cuisine lui-même, il mangerait au restaurant, et il ne serait pas exposé par distraction à boire son encrier.

Il irait, il viendrait; il ne serait point cloué sur sa chaise, comme un tailleur sur son établi; il ne ferait plus, à force de rester assis, des genouillères à son pantalon, ce qui empêche un jeune homme de se produire avantageusement dans le monde.

Enfin dans les beaux jours il vivrait au grand air, et se griserait de soleil dans la campagne de Paris.

—Voilà donc qui est décidé, conclut-il; je patiente jusqu'à la fin du mois; je touche mes appointements, et je dis à l'administration: «Tu n'auras pas mes os!» Avec mes cent francs je me lance dans la haute industrie. Heureusement je n'ai plus beaucoup à attendre. Nous sommes le 29, et c'est après-demain.

LE JOUR DE L'ÉMARGEMENT

Il n'y a que douze jours d'émargement dans l'année administrative, un par mois.

C'est dommage. C'est le seul jour qui offre quelque agrément.

Aussi comme ils soupirent après, les employés de l'Equilibre! Comme ils comptent avec impatience, à l'instar des écoliers à l'approche des vacances, les heures qui les séparent de ce fortuné moment! Dès le premier du mois, il y en a qui disent:

—Allons! dans vingt-neuf jours nous toucherons!

Toucher!… c'est la fin de l'employé sur cette terre.

Toucher!… Que les deux syllabes de ce mot sont caressantes pour l'oreille du bureaucrate!

Aussi, à l'Équilibre, ne dit-on pas: «le jour de l'émargement,» c'est le terme officiel; on ne dit pas: «la paie,» comme dans le bâtiment; on ne dit pas: «la solde ou le prêt,» comme dans l'armée. Non, comme l'ouvrier parisien et comme la grisette, l'employé de l'Équilibre dit:

LA SAINTE TOUCHE

Oh! SAINTE TOUCHE, qu'il est doux de célébrer le jour de votre fête!
Comme il est bon de sentir dans sa poche frétiller vos médailles!

SAINTE TOUCHE, venez à mon aide! dit le pauvre diable qui vient de voir filer sa dernière pièce de cinq francs.

SAINTE TOUCHE, secourez-moi! voici mon pantalon qui s'effrange, mes souliers qui éclatent de rire, et mon chapeau qui rougit, le traître.

SAINTE TOUCHE, soyez-moi propice! vous savez avec quelle impatience ma femme attend cette jolie robe de soie qui plaira tant à son cousin Alfred, cette robe de soie qui me ramènera peut-être un quart de lune de miel.

SAINTE TOUCHE, écoutez-nous! le propriétaire s'impatiente, le restaurateur ne veut plus faire crédit, le limonadier demande de l'argent.

SAINTE TOUCHE, priez pour nous! les créanciers hurlent à nos chausses.

SAINTE TOUCHE, ayez pitié de nous!

SAINTE TOUCHE, exaucez-nous!

Sainte Touche a entendu toutes ces voix éplorées qui criaient du fond de l'abîme…

Et c'est aujourd'hui le jour de sa fête.

Dès hier les employés étaient plus frais, plus gais, plus dispos; beaucoup ont parlé de travailler, quelques-uns même ont essayé de se mettre à la besogne.

Tous bâtissaient leurs châteaux en Espagne; ils dépensaient l'argent de leur mois. Les hommes d'ordre, avec un crayon, faisaient leurs petits calculs sur un coin de leur sous-main.

Ceux qui ont des dettes s'ingéniaient à trouver un moyen pour ne pas les payer. C'est à quoi on songe toujours quand on vient de recevoir de l'argent.

Les gens de plaisir complotaient dans un coin quelque aimable folie.

Ce matin ils sont tous arrivés à l'heure; il n'y avait pas de retardataires; il n'y avait pas de malades.

Braves employés! ils n'ont pas de bouquets à leur boutonnière, comme les noceux de campagne, mais leur figure est endimanchée.

La bienveillance est à l'ordre du jour; l'employé lymphatique et l'employé sanguin ne se prennent plus aux cheveux; M. Rafflard est presque aimable, et Lorgelin oublie un peu ses griefs contre l'administration.

L'hôtel du ministère même semble avoir changé d'aspect; la figure du portier est moins rébarbative; les corridors sont moins sombres, les cours moins humides, les vitres moins poussiéreuses.

Comme on voit bien qu'on va livrer à tous ces rongeurs une tranche du budget! Un nuage d'or a crevé au-dessus de la maison.

Tombe, tombe, manne bénie que produit le contribuable!…

Il rit, il chante, il est en fête l'hôtel de l'Équilibre; il est en branle comme un campanile italien pour la sainte Madone; à tous les étages le carillon de l'or dit sa chanson.

Cependant tout le personnel est sens dessus-dessous; les bureaux sont désertés; on court, on se heurte dans les corridors, on monte, on descend, on s'appelle, on crie; à la porte aboie la meute des créanciers qui flaire la curée.

Hallali! hallali!!!

Seul peut-être au milieu de toutes ces joies, le caissier est triste.

C'est son mauvais jour.

Le voyez-vous derrière sa grille, maigre, blême; son oeil a des paillettes jaunes, reflet de l'or qu'il manie à la journée.

Il grogne comme le dogue à qui l'on arrache un os. C'est qu'on lui arrache son or, à lui; c'est qu'il ne serait pas caissier, s'il n'éprouvait pas une douleur à l'âme de voir s'enfuir tant d'argent. Il est plus pâle ce jour-là que l'homme dont on a coupé les veines et qui voit se tarir sa vie avec son sang.

Il grogne, le caissier; il est d'une humeur massacrante; il a des paroles bourrues, des regards haineux. Et pourtant, comme ils le saluent, les employés! comme ils sont obséquieux! comme ils se font doux et petits garçons en allongeant la main sous le guichet étroit.

Tous ne viennent pas à la caisse, pourtant. Chaque bureau délègue un homme de confiance, d'une probité reconnue, qui, lorsqu'il y va, muni du reçu de tous ses camarades, ne manque jamais cette plaisanterie:

—Adieu, Messieurs, je pars pour la Belgique.

Il ne va jamais jusqu'en Belgique, mais il va toujours au Café de l'Équilibre et s'y livre à d'interminables parties de billard.

Comme on s'impatiente en son absence! comme on le maudit! S'il revenait, on pourrait s'en aller. Mais non, le misérable ne reparaît qu'au moment où quatre heures vont sonner.

Un hurrah salue son entrée. On oublie ses torts en entendant le bruit pesant du sac qu'il jette sur la table. Un religieux silence se fait, tandis qu'il établit le compte de chacun. Puis il paye ses amis en or, les indifférents en argent, et ses victimes moitié menue monnaie et moitié billon.

Lorsque chacun a reçu ses appointements, l'homme de confiance ne manque jamais de s'apercevoir qu'il s'est trompé de cent sous à son désavantage. D'un ton de mauvaise humeur, il proteste qu'il ne se chargera plus d'une mission qui ne lui rapporte que des désagréments et des pertes, et il insiste pour que chacun recompte son argent.

La pièce de cent sous ne se retrouve pas.

Alors, d'un ton furieux et toisant toute la compagnie:

—Je ne soupçonne certes, dit-il, la délicatesse de personne, mais à coup sûr il y a un voleur ici.

XXVII

Au bureau du Sommier, c'est ordinairement le jeune Basquin qui se charge d'aller toucher les émoluments de ses confrères. Comme les autres, Caldas s'approcha pour mettre sa signature sur la feuille d'émargement. Basquin l'arrêta.

—Vil surnuméraire, lui dit-il, apprenez que vos pareils ne signent pas à côté de nous sur cet état. Ils vont toucher eux-mêmes à la caisse.

—Pourquoi cette humiliation? demanda Romain.

—Parce qu'ici, répondit M. Rafflard, les surnuméraires ne comptent pas. Les cent francs qu'on vous alloue par mois ne sont pas des appointements, vous les recevrez à titre gracieux de l'administration, qui ne vous doit rien.

—Ah! c'est un peu fort, dit Caldas; est-ce que je ne travaille pas comme les autres?

—Il est vrai, dit Gérondeau, que vous n'en faites pas plus que nous.

—Enfin, vous auriez tort de vous plaindre, ajouta Basquin; le ministère de l'Équilibre est le seul qui paye les surnuméraires. Allez donc voir à la Guerre et aux Finances. Ainsi, croyez-moi, passez à la caisse, et estimez-vous encore trop heureux.

Caldas se levait pour suivre ce conseil, tout en se disant qu'il allait goûter du budget pour la première et dernière fois, lorsque la porte s'entre-bâilla et une voix flûtée demanda:

—Pardon, Messieurs, est-ce ici le bureau de M. Caldas?

Romain fit un bond; il venait de reconnaître le timbre argentin de
Mlle Célestine.

—C'est ici, fit Gérondeau en quittant sa place; veuillez donc entrer,
Madame.

L'ingénue de Grenelle ne se le fit pas dire deux fois.

Elle avait une toilette étrange et singulièrement tapageuse. Un chapeau noir en tulle avec une énorme rosé rouge ponceau sur le côté, une robe à trente-six volants et un burnous gris-perle traînant sur ses talons. Tout ce luxe sentait le temple à un quart de lieue, mais Gérondeau fut fasciné.

—Caldas est un scélérat, dit-il tout bas à Nourrisson, ça doit être une femme du grand monde.

—Je le crois, répondit-il, elle sent l'eau de lavande ambrée.

—Oh! que j'ai eu de peine à vous trouver, monsieur Caldas, fit
Célestine en minaudant, j'ai cru que j'allais remporter ma veste.
Personne ne vous connaissait ici. Heureusement j'ai rencontré un
garçon complaisant qui m'a conduite au chef du secrétariat.

—A M. Le Campion? fit Romain épouvanté.

—Je crois que oui, un vieux qui a une bonne balle de père noble avec son paravent comme dans Michel Perrin. En voilà un qui a allumé son gaz en me voyant. Faut dire que j'avais soigné mon entrée comme dans le père de la débutante; je lui ai vendu mon piano, et me voilà.

—Au fait, pensa Caldas, que m'importe! je m'en vais demain.

Pendant ce commencement d'entretien, Gérondeau, d'habitude si familier avec les dames, était resté debout et découvert.

L'argot des coulisses, que parlait Mlle Célestine, lui imposait, et il croyait y deviner le langage des castes privilégiées où il n'est pas admis.

Mlle Célestine avait fait d'un coup d'oeil l'inventaire du bureau. Elle reprit en tutoyant Romain, oublieuse du décorum qu'elle avait arboré d'abord:

—Ça n'est pas d'une gaieté folle, ton bocal! C'est comme dans Pierrot bureaucrate. En voilà des cartons verts! Qu'est-ce qu'il y a dedans, des souris?

—Les souris et les grâces y logeraient, Madame, si vous y veniez quelquefois, soupira Gérondeau.

L'ingénue de Grenelle considéra un instant le gros expéditionnaire, et se penchant à l'oreille de Caldas:

—Il me va, à moi, ce petit père; il a l'air farce, c'est comme dans Roger-Bontemps. Mais ris donc un peu, tu n'as pas l'air content. J'ai été gentille pourtant, j'espère que je suis exacte.

—Comme une lettre de change, dit Caldas.

Mlle Célestine ne releva pas cette épigramme.

—Est-ce que nous ne jouerons pas les filles de l'air? continua-t-elle; d'abord je dîne avec toi, j'ai fait coller une bande sur l'affiche: relâche pour cause d'indisposition.

—Saperlotte! fit Gérondeau suffoqué, une actrice!!! ô mes rêves!!!

—Viens-tu, Romain? insista l'ingénue.

Comme ils allaient sortir tous les deux, la porte s'ouvrit derechef et la tête carrée de M. Krugenstern apparut.

—Monsir Galtas? demanda-t-il.

Romain, qui ne voulut pas initier davantage ses collègues à sa vie d'intérieur, jugea à propos de donner audience à son tailleur dans le corridor.

C'est un brave homme que Krugenstern. Quand il eût appris que les appointements de son client n'étaient que de cent francs par mois, il déclara qu'il se contenterait de dix pour cent.

—Suivez-moi donc à la caisse, dit Caldas à son tailleur et à son amie.

Ils étaient à peu près aux trois quarts de l'escalier, lorsque Romain s'entendit héler par une voix perçante.

Il se retourna et se trouva face à face avec le critique Greluchet.

—Enfin, je te repince, s'écria ce littérateur, après t'avoir réclamé aux quatre vents du ciel. Il y a un mois que j'arrête tous les passants dans la rue pour leur demander ton adresse.

—Et c'est le 31 qu'on te l'a donnée, observa Caldas.

—A ne te rien céler, comme on dit à la Comédie-Française, continua Greluchet, ce jour m'a paru propice. Mais quelle est donc cette belle enfant?

L'ingénue se présenta elle-même. Au paletot de Greluchet elle avait flairé un homme de lettres, et ses grandes manières lui donnaient une haute idée de son influence.

—Je suis Mlle Célestine du théâtre de Grenelle, répondit-elle en avançant la bouche en coeur.

—Nous vous aurons un engagement pour le Vaudeville, affirma le critique.

Et comme Caldas se remettait en marche, il suivit la bande.

Au guichet de la caisse il fallut attendre quelques instants.

Quand le tour de Romain fut venu:

—Votre nom? demanda le caissier.

—Caldas, dit-il.

Le caissier ouvrit un registre.

—Surnuméraire au bureau du Sommier, n'est-ce pas?

—C'est cela même.

—Eh bien, vous me redevez dix francs.

—Comment, comment cela? demanda Caldas, qui trouvait la plaisanterie de mauvais goût.

—Oui, dix francs,—une amende du 29.

—Soit, mais il me revient quatre-vingt-dix francs sur mes appointements.

Le caissier haussa les épaules.

—Vous savez bien, reprit-il, que le premier mois de vos appointements est versé à la caisse des retraites, vous le toucherez dans trente-six ans.

—Est-ce sérieux ce que vous dites là? balbutia Caldas frappé au coeur.

—Ne me faites donc pas poser, répondit le caissier en refermant brusquement son guichet.

Alors ce fut un terrible concert d'imprécations et de plaintes.

—C'est une abomination! criait Caldas, un vol manifeste! Gardez mon argent, je vous en fais cadeau et ne remets plus les pieds dans cette baraque.

Mais Caldas n'était pas le plus indigne.

Qui peindra la fureur de Greluchet le critique? Son exaspération se mesurait à la perte qu'il faisait; et il perdait à cette déconvenue dix francs qu'il comptait emprunter à Romain, et un bon dîner qu'il était sûr de faire avec lui.

—Il faut leur faire un procès, hurlait-il, leur envoyer des huissiers.

Krugenstern n'était pas satisfait, mais il semblait supporter philosophiquement son malheur.

Mlle Célestine, si elle fit une petite moue, reprit vite sa bonne humeur.

Elle tira Caldas par la manche.

—Console-toi, lui souffla-t-elle dans l'oreille, Mont-Saint-Jean m'a payé ma semaine ce matin, j'ai sept francs dix sous, c'est moi qui t'invite.

Krugenstern, à son tour, prit Caldas à part. Il le conjura de ne pas donner sa démission, de patienter; et comme Romain lui faisait observer qu'il ne pourrait rester trente jours sans manger, ce tailleur-providence lui offrit sa table et lui glissa vingt francs dans la main pour son argent de poche.

Désarmé par tant de générosité, Caldas lui promit de rester dans l'administration.

A ce moment Romain entendit des rires étouffés dans le corridor, et dans la pénombre il aperçut un groupe qui se tenait les côtes.

C'étaient les bons petits camarades de bureau. Ils s'étaient bien gardés de lui apprendre cette retenue du premier mois, afin d'avoir l'agréable spectacle de sa consternation; et l'événement avait dépassé leur attente.

C'est une mystification qu'à l'Équilibre on réserve toujours à l'innocence du surnuméraire.

Un nouveau personnage apparut tout essoufflé. C'était l'aimable
Sansonnet.

Ce bon jeune homme, qui venait de toucher ses appointements, avait couru au bureau de Caldas pour l'inviter à dîner. Ayant su qu'il était avec une actrice, il avait pris ses maigres jambes à son cou pour ne pas manquer cette bonne fortune de dîner avec une femme de théâtre.

—Je vous emmène, dit-il à Caldas.

—Je ne puis, répondit celui-ci; je suis avec madame et ces messieurs,
M. Greluchet, un de nos critiques éminents, et monsieur….

—Mais j'espère, interrompit Sansonnet, que madame et ces messieurs me feront l'honneur d'accepter mon invitation.

Tout le monde accepta, et Sansonnet, ravi de dîner avec tant de gens de lettres, prit le bras du tailleur pour se rendre au restaurant.