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Les gens de bureau

Chapter 32: XXVIII
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About This Book

The work offers a series of comic sketches exposing administrative life through the misadventures of a young applicant whose hopeful entry to the civil service meets absurd examinations, long waits for promotion, office politics, and petty rituals. Vivid portraits of clerks and chiefs illustrate daily routines, rivalries, favoritism disguised as merit, and the gap between official language and practical inertia. A prefatory anecdote frames the tone, and episodes alternate between bureaucratic procedure, humorous character studies, and satirical scenes that treat ambition, manners, and institutional habit with ironic sympathy.

XXVIII

On ne se résigne pas volontiers à perdre quatre-vingt-dix francs, et un honnête homme n'a qu'une parole, même avec son tailleur.

Voilà pourquoi le lendemain retrouva Caldas à son bureau. Mais comme il n'avait pas encore digéré l'affront de la veille, il s'était procuré les tables de mortalité de Déparcieux afin d'étudier la question économique des caisses de retraite.

Ce précieux ouvrage lui apprit que la vie probable d'un homme parvenu à l'âge de vingt-cinq ans (et Caldas les aurait à la Saint-Jean d'été) est de quatorze ans et huit mois.

—Ah! dit-il, je vois bien que l'on trompe ici! Mais consultons quelque autre statisticien.

Ricardo, Adam Smith et M. Schnitzler, dont il invoqua tour à tour l'autorité, ne s'éloignent guère que de quelques mois du chiffre de Déparcieux.

—Allons, pensa Caldas, mes quatre-vingt-dix francs courent grand risque d'être flambés! Mais non, j'en aurai le coeur net, je veux rattraper mon argent, je resterai ici, je ferai mes trente-six ans, et quand j'aurai ma retraite (je suis décidé à vivre très-longtemps) pour vexer l'administration et lui faire du tort, je vivrai plus vieux que le centenaire du Constitutionnel, et l'on mettra ma longévité dans les faits-divers!

Cette résolution prise, il concentra toute son intelligence à se donner l'air et l'esprit bureaucratiques.

Pour commencer, il apporta un vieux paletot, déférant enfin aux observations de M. Rafflard, qui, à plusieurs reprises, avait paru choqué de lui voir conserver pour travailler au bureau ses habits neufs.

Le vêtement de travail, en effet, est aussi nécessaire à l'employé qu'au canotier la vareuse.

Il n'est pas riche, l'employé, en général, et il lui faut faire des miracles d'industrie pour n'avoir pas des chapeaux trop gras avec des appointements si maigres.

Il est presque toujours très-propre. A le voir dans la rue on ne devine pas sa gêne périodique. Il a chaîne d'or vrai ou faux au gilet, sa chaussure est soigneusement cirée, et si son couvre-chef laisse à désirer, c'est que les chapeliers n'ont pas imaginé encore de vendre les chapeaux soixante francs, payables à raison de deux francs par mois.

Le pantalon seul trahit l'employé; ces plis affreux qui se font aux genoux sont sa désolation.

Quelques-uns ont essayé de les prévenir. Pour cela, une fois emboîtés dans leur chaise, ils lâchent leurs bretelles et retroussent leurs pantalons jusqu'à mi-jambe. Vains efforts! la genouillère paraît toujours; seulement, au lieu d'être à sa place ordinaire, elle est vers le milieu des tibias, ce qui leur donne l'air d'avoir des exostoses.

Cette nécessité d'une mise convenable est une des sept plaies de l'employé de l'Equilibre. Il doit être habillé comme un monsieur, lui qui ne gagne pas tant que l'ouvrier.

Et l'ouvrier imbécile qu envie le sort de ce bourgeois en redingote!

Obligé ainsi de sacrifier au paraître, tous, au ministère, depuis le chef de bureau jusqu'au surnuméraire, ont une double garde-robe.

La grande tenue, celle du dehors; la petite tenue, celle du dedans.

Que cette dernière est horrible, grand Dieu!

C'est avec des pincettes, lecteur, que je voudrais te présenter les vieux habits noirs, les redingotes ou les paletots que j'ai vus sur le dos de plus d'un collègue de Caldas.

On ne les brosse jamais, ces fidèles serviteurs.

La poussière, l'encre, les taches s'y entassent d'une année à l'autre, si bien qu'un géologue en friperie pourrait, à ces couches successives, assigner, avec précision l'âge de chacune de ces loques.

Car elles ne s'usent jamais; les vêtements neufs passent, les guenilles restent.

La plupart des gens de bureau se bornent à déposer chaque matin dans l'armoire aux habits dont est pourvue chaque pièce, leur redingote, leur pardessus, et le haillon qu'ils endossent à la place forme un singulier contraste avec leurs pantalons et leurs gilets quelquefois élégants.

On dirait un alliage de Brummel et de Chodruc-Duclos.

Cependant il est un genre d'employé qui sait éviter ce contraste; c'est

L'EMPLOYÉ COQUET.

Celui-là met sur son dos tout ce qu'il gagne, comme dit le peuple; il a l'air d'un gandin, et dîne à vingt-deux sous; il porte la raie au milieu du front; sa barbe est soigneusement ratissée; il fait canne, gants et lorgnon.

L'employé coquet transforme son bureau en cabinet de toilette. Son premier soin, en arrivant, est de changer de tout,—de tout ce dont il peut changer. Il quitte ses bottines vernies pour chausser des savates, et par-dessus sa chemise de batiste il glisse une blouse de flanelle.

Plus heureux est le sous-chef du bureau n° 10, le d'Orsay de l'Équilibre, qui arrive en toute saison avec une fleur à la boutonnière, rose en été, camélia en hiver. Il occupe une pièce à lui seul, et il peut à son aise, en poussant les verroux,—faire peau sale de la tête aux pieds. Il arrive pimpant, s'enferme cinq minutes dans son cabinet; lorsqu'il en sort, on lui donnerait un sou.

Le chef du bureau n° 4 est bien heureux aussi d'avoir une pièce pour son usage particulier. C'est le ci-devant beau. Il se teint les cheveux, se peint les veines, et réussit presque à réparer des ans l'irréparable outrage. Ses dents surtout sont un chef-d'oeuvre, et s'il se renferme toujours dans son bureau, c'est qu'il a l'habitude, dit-on, de les ôter pour travailler. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il y rend la liberté à son ventre, emprisonné, hors du bureau, dans un corset énergiquement sanglé.

Cet homme «bien conservé» a eu jadis des succès auprès des femmes; il en a encore moyennant une douzaine de mille francs par an. Il roucoulait la romance dans les salons sous la Restauration; d'aucunes assurent qu'on peut encore le faire chanter aujourd'hui.

Il affectionne les étoffes de couleurs tendres, porte l'habit bleu barbeau à boutons d'or, et l'été se montre avec des pantalons de nankin.

A côté de ces représentants de la fashion se place naturellement

L'EMPLOYÉ QUI VA DANS LE MONDE

Celui-ci fait de son bureau un petit pied-à-terre dans Paris où son budget restreint ne lui permet pas d'habiter; c'est dans les environs de Montrouge ou de Charonne qu'il a son domicile effectif.

Sa tenue de danseur est soigneusement pliée dans une petite armoire fermant à clef. Il y enferme également des chemises que la blanchisseuse vient prendre tous les huit jours.

Lorsqu'il est invité à une soirée ou à un bal, il va dîner sans se presser, passe ensuite une ou deux heures au café, et sur les huit heures du soir regagne son bureau, où le portier, à qui il a donné le mot et peut-être la pièce, le laisse pénétrer sans difficultés.

Là il se rase, se peigne, se lave, s'habille et se pomponne.

Les maisons où les fêtes se prolongent jusqu'au jour sont celles qu'il préfère; il reste jusqu'au dernier cotillon, et alors regagne encore son bureau.

Il se déshabille, revêt sa défroque de travail, allume un grand feu et s'endort. L'arrivée de ses collègues ne le réveille pas; il les a dressés à respecter son somme.

L'employé qui va dans le monde y va rarement pour son plaisir. C'est une besogne, une tâche qu'il s'impose.

Toujours un motif secret le guide.

Il chasse à l'héritière.

Il cherche des relations et recrute des protecteurs.

Il y en a qui ne vont au bal que pour être invités ensuite à dîner.

Dans tous les cas, l'employé qui va dans le monde est cher à la maîtresse de maison: c'est le danseur dont les jambes sont infatigables; une fois monté, il va toujours, pourvu qu'entre chaque danse il ait le temps d'avaler un rafraîchissement. C'est l'homme précieux et dévoué; il fait valser des dames qui pèsent deux cents, et polke avec les jeunes demoiselles de six ans.

Il est le cavalier servant des dames en turban qui font tapisserie, et on lui donne, lorsqu'il entre, la liste des quadrilles qu'il devra faire danser.

Le rêve de tous ces danseurs diplomates serait d'être invités aux bals officiels, aux bals surtout que donne le ministre de l'Équilibre. Mais les invitations passent bien au-dessus de leur tête.

On en cite un cependant, simple commis, qui s'avisa l'an passé d'un stratagème qui lui ouvrit l'Eldorado de ses rêves. Cet homme intrépide avait d'avance revêtu son costume de bal; il réussit, à la sortie des bureaux, à se glisser dans le corps de logis occupé par le ministre.

Là il s'enferma dans un de ces réduits où d'ordinaire on reste le moins longtemps possible. Il y resta, lui, de quatre heures à dix heures du soir.

A ce moment les salons étaient pleins, et il aurait passé inaperçu sans les émanations subtiles et exotiques qu'il traînait après lui.

Chacun se demandait d'où venait cet homme, plus parfumé qu'un couplet de M. Clairville.

Un employé supérieur, présent à la fête, éventa ce mystère.

On sut par où avait passé l'intrus pour pénétrer dans les salons.

Depuis, par ordre supérieur, on n'oublie plus de l'inviter à tous les bals.

XXIX

Déterminé à rester à l'Équilibre, Caldas en arriva vite à se poser ce problème:

«A quoi mène l'administration?»

Parmi les amis qu'il s'était faits au ministère, il avait distingué deux fortes têtes, deux commis principaux à peu près du même âge, appartenant au même bureau, et travaillant dans la même pièce.

L'un s'appelle Bizos, et l'autre Sangdemoy.

M. Bizos est un homme de trente-quatre ans, maigre et de haute taille, à l'air à la fois intelligent et distingué. Il est commis principal depuis trois ans et n'a en tout que cinq ans de service.

Bizos est un déclassé.

Son adolescence a été orageuse, et de toutes les entreprises qu'il a tentées avant d'entrer dans l'administration, aucune ne lui a réussi.

A dix-sept ans, à la suite de fredaines de jeune homme, il s'est engagé dans un régiment de cuirassiers. Après deux ans de service, son père était obligé de le faire remplacer, pour lui épargner les désagréments de passer devant un conseil de discipline.

Depuis, successivement, il a été associé d'une fonderie de fer, sous-directeur d'une ferme modèle, commissionnaire en marchandises, et juge suppléant au tribunal d'Oloron, dans le Béarn; car il a trouvé le moyen de se faire recevoir docteur en droit, tout en courant ces aventures.

En dernier lieu, il avait entrepris l'exploitation d'un brevet pour le dévidage des cocons du ver à soie de l'aliante; un incendie, une inondation et l'avant-dernière crise sur les soies le frappèrent coup sur coup et firent avorter toutes ses combinaisons.

C'est après ce dernier désastre, et lorsqu'il allait avoir vingt-neuf ans, que, désespéré, sans positions, sans fortune, il se décida à entrer dans l'administration.

Pour lui ce n'était pas le port après le naufrage. Il comptait bien n'y pas rester. Il voulait prendre terre, attendre les événements, et se remettre en mer à la première brise favorable.

Sans doute l'occasion ne s'est pas encore présentée, puisqu'il est toujours ancré au ministère; son avancement d'ailleurs a été rapide, et cependant il a perdu toutes ses illusions sur la carrière bureaucratique.

C'est le type achevé de

L'EMPLOYÉ TANT PIS

Il n'aime pas l'administration; à tout et toujours il trouve à redire. Lui demande-t-on comment il s'y prendrait pour faire mieux, il répond que quand il sera ministre, il dira son secret.

En attendant, il n'est pas une décision qu'il ne critique. Dans chaque mesure, dans chaque acte émanant de l'autorité supérieure, il voit autant de fautes, autant de pas de clerc.

L'administration a-t-elle eu raison, ce succès le désole; il hausse les épaules et se remet de plus belle à la chasse des balourdises et des inadvertances.

Mais si vraiment l'administration s'est trompée, il se frotte les mains, il est radieux.

Il a en médiocre estime le caractère de ses chefs, en plus médiocre estime encore celui de ses égaux et de ses subordonnés. Il trouve les premiers insolents et vains, les seconds plats et envieux.

Lui-même n'est pas envieux. La réussite d'un collègue ne le chagrine aucunement. Il y a beaucoup de mépris dans cette indulgence. Il rit des petites ambitions qui s'agitent autour de lui. Son orgueil en fait comme un géant au milieu des nains.

Il s'est fabriqué une philosophie qui est le contraire de celle de Pangloss: il ne voit les choses que par leur mauvais côté, et s'attend, pour lui-même comme pour les autres, à toutes les déconvenues imaginables.

Il prétend qu'en entrant au ministère, il a lu au-dessus de la loge du portier les mots que Dante écrit à la porte de l'enfer: «Laissez ici toute espérance.»

Il faut l'entendre argumenter à perte de vue sur ce sujet, avec son collègue et son voisin.

L'EMPLOYÉ TANT MIEUX.

Celui-ci fait profession de respect et d'amour; son dévouement est à toute épreuve, et son admiration ne connaît pas de bornes.

Depuis qu'il est au ministère, on a déjà cinq ou six fois changé de systèmes, il les a tour à tour défendus avec chaleur, et, qui plus est, avec conviction. Il parle bien, et dans une autre enceinte ferait peut-être un orateur, mais à coup sûr ce serait un orateur du gouvernement.

Peut-être pense-t-il, comme M. G. de Cassagnac, qu'il faut toujours défendre l'autorité.

Il croit au dogme de l'infaillibilité ministérielle.

Et ce n'est pas un jeu joué, un parti pris, il obéit à la tournure de son esprit. Il réalise le type du parfait croyant entrevu par ce mystique docteur du moyen âge, qui s'écriait, brûlant de foi: Credo quia absurdum.

La foi de l'employé Tant Mieux est inébranlable. Homme d'esprit, il a pu jauger certains de ses chefs sans que son respect en fût altéré. Un supérieur incapable ne prouve pas plus à ses yeux contre l'excellence du système administratif, qu'un Alexandre VI sur le trône pontifical n'ébranle les convictions d'un catholique.

Victime d'injustices, il ne s'est jamais plaint, et, ce qui vaut mieux, ne s'est pas trop attristé. S'il en a souffert, il ne s'en prend pas à ses Dieux, il s'en prend au hasard, à l'inconnu, et il reste parfaitement convaincu que la réparation ne peut tarder à venir. Il en est sûr, et il attend.

L'administration sait bien qu'il ne se plaindra pas. C'est l'employé selon son coeur, toujours content, toujours louangeant. Faut-il une victime, c'est lui qu'elle choisit.

Cette vivante contre-partie de M. Bizos est M. Sangdemoy.

Tels sont les deux oracles qu'alla consulter Romain.

—J'ai vingt-cinq ans, leur dit-il, j'ai fait mon droit, et voilà cinq semaines que je suis entré ici.

—Tant pis, dit M. Bizos.

—Tant mieux, dit M. Sangdemoy.

—Vous avez peut-être raison tous les deux, reprit Caldas, mais enfin puisque j'y suis, que dois-je faire?

—Donner votre démission tout de suite, dit M. Bizos.

—Rester, travailler, et attendre, dit M. Sangdemoy.

—Pourquoi? demanda Caldas.

—Nous y voici, reprit M. Bizos. L'administration est une impasse, il faut en sortir; aujourd'hui vous le pouvez, demain il sera trop tard. En trois mois la vie de bureau use l'énergie. On s'habitue à tout, même à recevoir tous les matins une volée de coups de bâton. Vous prendrez l'habitude de vous ennuyer. Regardez-moi, je vieillis ici d'un an tous les jours, et je n'ai pas le courage de m'en aller. Il faudra un événement pour me décider à donner ma démission. La porte vous est encore ouverte: sortez par la porte, et n'attendez pas d'être obligé de sauter par la fenêtre.

—A mon tour, dit Sangdemoy. Il faut rester, parce qu'ailleurs vous seriez sans doute plus mal qu'ici. Il vaut mieux tenir que courir. Vous gagnez peu, mais c'est sûr. Il faut travailler, parce que le travail est l'artisan du succès et qu'on ne s'ennuie jamais quand on travaille. Il faut attendre, parce que l'administration ne peut manquer de vous récompenser et que chaque heure qui s'écoule vous donne un droit de plus à ses faveurs. L'homme intelligent et actif peut compter sur elle; l'avancement est pour lui seul en définitive, et si l'on vous dit qu'elle voit du même oeil le fainéant et le travailleur, n'en croyez rien; c'est un bruit que les paresseux font courir.

—Je goûte fort vos raisonnements, dit Caldas; mais vous êtes resté dans les généralités, et sur ce terrain on plaide avec un égal avantage le pour et le contre. Passons, s'il vous plaît, à mon cas particulier, et puisqu'il s'agit de moi, faites de la personnalité.

—Soit, continua M. Bizos. Vous gagnez aujourd'hui douze cents francs, dans trois ans vous en gagnerez quinze cents, dans six ans dix-huit, et ainsi de suite. A quarante ans vous aurez un traitement de quatre mille francs, c'est-à-dire à peu près de quoi manger quand vous n'aurez plus de dents. Et notez bien que je vous dore la pilule, je vous suppose de ces gens heureux ou adroits qui retournent le roi cinq fois par partie. Vous ne serez ni heureux ni adroit: attendez-vous donc à végéter toute votre vie dans un emploi de mille écus.

—J'admets le calcul de M. Bizos, riposta M. Sangdemoy; seulement il porte à faux. Si tous les appelés ne sont pas élus, c'est de leur faute. Nous sommes trois mille employés à l'Équilibre: quinze cents resteront copistes, parce qu'ils sont inintelligents ou paresseux; ce sont les traînards et les éclopés; ils peuvent faire leur mea culpa. Mille ne dépasseront pas les grades intermédiaires, ce sont les négligents et les insoucieux, c'est le noyau de notre corps d'armée; mea culpa encore pour ceux-ci. Les cinq cents autres forment l'état-major: avec des capacités et du tact, du tact surtout, on est toujours de ceux-là, monsieur Caldas. D'ici trois ans vous devez être commis principal, sous-chef dans cinq ans, chef de bureau deux ou trois ans plus tard. Vous aurez trente-trois ans et toutes vos dents encore pour manger vos huit mille francs d'appointements. Arrivé là, l'avenir est à vous. Vous devenez chef de division et enfin directeur, conseiller d'État, etc. Tous les chefs de bureau deviennent directeurs: c'est écrit là-haut.

—Parbleu, dit M. Bizos, je vous engage à vous citer pour exemple. Vous êtes un excellent employé, et après dix-huit ans de service vous avez trois mille francs d'appointements.

—Je puis avoir été négligé en apparence, répondit M. Sangdemoy, mais un dédommagement certain m'attend. Mon avancement, pour avoir été tardif, n'en sera que plus rapide. D'ailleurs vous-même, vous êtes la preuve de ce que j'avance, vous qui en cinq ans, sans protection et sans intrigue, êtes arrivé au même point que moi.

—Si je vous entends bien, fit Caldas, les chances sont à peu près égales, comme à la roulette; et puisque je suis ici, ma foi, j'ai bonne envie d'y rester.

—Ah! tant mieux, s'écria M. Sangdemoy.

—Ah! tant pis, s'écria M. Bizos.

—Élucidons encore la question, reprit Caldas. Considérons la chose au point de vue de la vie privée. Un employé de l'Équilibre doit-il se marier?

—Toujours! fit M. Sangdemoy.

—Jamais! fit M. Bizos.

—Parlez, dit Romain.

—Le mariage est une chose grave, reprit M. Bizos. On se marie par amour ou pour de l'argent. Mais les mariages d'amour ne sont permis qu'aux millionnaires, qui sont trop raisonnables pour faire cette folie. Donc il vous faut une dot, et les dots ne se jettent pas à la tête des jeunes commis à deux mille quatre. C'est à la fleur du bel âge de cinquante ans que vous pourrez songer à prendre femme. Si vous vous mariez jeune, ce sera avec une fille pauvre; vous ne mangerez que des pommes de terre dans votre ménage. Si vous vous mariez vieux, vous serez odieux ou ridicule. Dans tous les cas, époux imberbe ou barbon, le métier que vous faites est dangereux pour un mari. Absent toute la journée, votre femme s'ennuie; et quand une femme s'ennuie…

—Est-ce qu'une femme a le temps de s'ennuyer dans la journée? répliqua M. Sangdemoy; elle trouve trop d'occupation dans son intérieur, alors même qu'elle n'aurait pas à ses côtés un enfant, ange gardien du foyer. Une femme ne s'ennuie que le soir, quand son mari déserte la maison. Et d'ailleurs, où sont les hommes qui appartiennent exclusivement à leurs femmes? Est-ce le médecin, cet homme de dévouement qui n'est même pas maître de ses nuits? Est-ce l'avocat, le juge, l'artiste? Il faut que l'employé se marie, et le plus tôt est le mieux. L'employé marié présente plus de surface, plus de garanties; c'est un citoyen, tandis qu'on devrait refuser ce titre au célibataire inutile. Et les bons partis ne vous manqueront pas: quel père de famille ne s'estime heureux de donner sa fille à un homme muni d'un emploi sûr? Ne sait-on pas d'ailleurs que l'administration protège l'employé marié et lui donne de l'avancement en raison du nombre de ses enfants?

—Comme je veux être directeur, dit Caldas, je me marie, et j'ai beaucoup d'enfants.

—Tant mieux! fit M. Sangdemoy.

—Tant pis! fit M. Bizos.

—Mille remercîments, messieurs! dit Caldas. Si l'on suivait jamais les conseils qu'on demande, je serais vraiment fort embarrassé.

XXX

Une occasion se présenta pour Romain de changer de bureau: il en profita. Un des employés du Service Extérieur était malade, il obtint d'être chargé de son travail.

Le chef de ce bureau passe au ministère de l'Équilibre pour un homme sévère: la ponctualité est sa marotte, et c'est lui qui, en 1846, proposa à Son Excellence d'établir un service de voitures qui, tous les matins, auraient été chercher les employés à leur domicile.

Ce projet allait être adopté lorsque les marchands de soupe s'emparèrent de l'idée. L'administration des postes l'utilisa pour ses facteurs, mais celle de l'Équilibre recula devant la crainte du ridicule.

Les employés de cet homme exact sont par lui mal notés s'ils n'ont pas de montre. Il prétend qu'un homme sans montre est un homme incomplet.

Lui-même est un chronomètre, et les petits boutiquiers de son quartier règlent leurs pendules sur son passage.

Il est d'ailleurs très-méticuleux, distribue lui-même la besogne à chacun, et corrige le travail de ses subordonnés avec plus de soin qu'un professeur de quatrième les devoirs de ses élèves.

Ce chef de bureau daigna agréer Caldas.

—Vous allez remplacer momentanément, lui dit-il, un de nos meilleurs employés, un homme exact, ponctuel, soigneux. C'est un travailleur infatigable, âpre à la besogne, qui en une semaine fait plus que d'autres en six mois. Je ne le remplacerais pas, si je venais à le perdre. Malheureusement il est d'une complexion délicate avec des apparences de santé. A travailler sans relâche, il a ruiné son tempérament. Tâchez de marcher sur ses traces.

Cet employé précieux, qui se nomme Ildefonse Brugnolles, travaille seul dans une petite pièce attenant au cabinet de son chef. C'est là que l'on installa Caldas à une table dont l'ordre symétrique disait les habitudes du propriétaire.

Confiance oblige, dit-on. Romain, qui se sentait fier de suppléer un homme indispensable, prit la résolution sinon de le dépasser, au moins de l'égaler.

—Mon garçon, se dit-il, il s'agit de te bien tenir. Tu as ton avancement au bout de tes doigts. Chaque employé de l'Équilibre a son brevet de directeur dans son écritoire. Il s'agit de l'en faire sortir.

Malheureusement il avait peu à faire pour l'instant, et Caldas dut faire preuve d'un génie fort inventif pour trouver à s'occuper un peu.

Il avait bien copié cinq bonnes pages en huit jours, et son activité commençait à faire oublier au chef de bureau son employé absent, lorsqu'il arriva un matin, cet employé.

M. Brugnolles est un grand et gros garçon à la lèvre épaisse, à l'oeil vif, aux cheveux crépus. Sa barbe en éventail, épaisse et forte, tire légèrement sur le roux. Les roses de Provins fleurissent sur ses joues un peu hâlées. Il a le ventre déjà proéminent, les bras courts, la main grosse, grasse et rouge. Il a cette démarche des épaules qui donne en province de l'importance à un homme. Il a la parole facile, le verbe haut, le geste libre et même un peu casseur. Quand il cause il met ordinairement la main droite dans la poche de son pantalon, tandis que l'autre joue négligemment avec une superbe chaîne de montre qui ne fait pas moins de trois fois le tour de son corps.

En apercevant Caldas, M. Brugnolles fit un geste de mécontentement.

—Qui vous a mis là? demanda-t-il à Romain.

—Le chef de bureau, répondit celui-ci; je remplace un employé malade.

—C'est moi qui suis malade, dit M. Brugnolles, et je trouve fort singulier qu'on se soit avisé de me remplacer. Je vais éclaircir la chose avec le chef.

M. Brugnolles sortit, sans que Caldas songeât à répondre quoi que ce soit. Il était stupéfié. Jamais il n'avait vu un malade si bien portant.

Quelle maladie pouvait se cacher sous cet aspect si florissant? Romain cherchait encore, lorsque M. Brugnolles rentra.

—Tout est expliqué, dit-il; notre chef sait qu'il m'est impossible de me ménager en face de la besogne. Je me «crèverais» si on me laissait faire. Vous m'aiderez; et, puisque vous devez rester là, j'espère que nous serons bons amis.

—J'en suis sûr, dit Caldas, à qui la physionomie de cet original revenait.

C'était un rude travailleur, en effet, que ce Brugnolles; une avalanche de besogne arriva, il sauta dessus comme un affamé sur un pain de quatre livres.

Romain ne reconnaissait plus le procédé de ses collègues du Sommier, bureaucrates de la vieille roche, qui travaillent lentement pour travailler longtemps, gens prudents qui économisent la besogne afin d'en avoir toujours sur la planche.

Non, Brugnolles travaillait comme un ouvrier à ses pièces, sans repos ni trêve; il ne déjeunait pas, il avalait un petit pain et sifflait, tout en écrivant, une bouteille de vin. Caldas, lorsqu'il arrivait le matin, le trouvait toujours aux prises avec un dossier, et le soir il faisait allumer une lampe pour piocher jusqu'à six heures.

Deux ou trois fois le chef de bureau était venu, et en présence de tout le travail abattu il s'était fâché:

—Vous êtes incorrigible, mon cher Brugnolles, avait-il dit, vous allez encore vous rendre malade.

Caldas avait beau regarder Brugnolles; rien sur sa figure n'annonçait l'altération de sa santé.

Cependant ils étaient au mieux ensemble, et pendant une semaine, où Romain fit tous ses efforts pour se tenir à la hauteur de son collègue, il reçut de lui les meilleurs conseils.

—Vous avez tort, cher confrère, lui disait celui-ci, de suivre les traces de tous ces jeunes étourneaux et de ces vieux enfants avec lesquels je vous voyais hier soir aller prendre l'absinthe au café de l'Équilibre.

—Mais je ne suis pas leurs traces, dit Caldas.

—Vous y arriverez, si vous les fréquentez. Déjà vous allez au café de l'Équilibre, ce qui est une faute. On va ailleurs, au boulevard, n'importe où. Vous arriverez en retard, vous écrirez que vous êtes malade, pour éviter l'amende. Vous emploierez toute votre finesse à vous décharger de travail. Bientôt vous vous absenterez pendant la séance. Qui sait? vous avez déjà peut-être fait le tour du chapeau.

—Je l'avoue, dit Romain.

—Quel enfantillage! continua M. Brugnolles; vous voulez jouer au plus fin avec l'administration, vous pensez «l'enfoncer,» et vous vous croyez bien habile. Que gagnez-vous à cela? Quelques heures d'oisiveté la haine de vos chefs. La dupe, c'est vous. Car toutes vos malices sont cousues de fil blanc. On les connaît. Vos supérieurs, qui en ont usé avant vous, feignent de ne s'apercevoir de rien, mais au fond ils sont furieux.

—Vous croyez que cela peut nuire?

—Parbleu! fit M. Brugnolles, vous avez le front de me le demander! Mais vous ne voyez donc pas plus loin que votre nez! Il se trouve toujours quelque bouche indiscrète. Tout revient aux oreilles de l'administration, et, si elle a l'air de fermer les yeux, elle ne vous en garde pas moins une dent.

—Peste! dit Caldas, vos mots ne sont pas tirés par les cheveux; vous parlez bien notre langue, vous feriez bonne figure au Bilboquet.

—Je ne lis que ça, j'y suis abonné.

—Ciel! s'écria Caldas, un homme qui paye pour lire ma prose!
Laissez-moi vous admirer!

—Quoi! vous êtes le célèbre Caldas du Bilboquet, l'auteur des Pensées d'un ferblantier!

—J'ai cet honneur, murmura Romain.

—Il y a longtemps que je vous connais, dit M. Brugnolles, qui se mit à réciter à Caldas une dizaine de ses nouvelles à la main. Mais au fait, continua-t-il, vous allez me dire pourquoi, depuis trois mois, on ne voit plus d'articles de vous.

—C'est que depuis trois mois je suis employé de l'Équilibre.

—Et c'est là ce qui vous empêche… Mais, mon cher ami, vous ne trouverez jamais un bureau plus commode que celui-ci pour faire de la littérature.

—Oh! fit Caldas révolté, mon temps appartient à l'administration, et je ne voudrais pas nuire à mon avenir. Tout à l'heure vous m'avez dit vous-même…

—Eh! tout à l'heure je parlais à un collègue quelconque, mais maintenant je sais à qui j'ai affaire, je puis vous ouvrir mon coeur et vous livrer mon secret; vous êtes un homme, et je compte sur votre discrétion.

—Oh! soyez sans crainte, dit Caldas.

—Alors écoutez-moi bien, je vais vous initier à la

THÉORIE DE LA CAROTTE.

Il y a deux espèces de carotte bien distinctes: la petite, et la grande.

On connaît la première. Les carottiers de cette catégorie sont de véritables lycéens, heureux de faire la nique à leurs professeurs.

Ils s'échappent du bureau pour courir au café.

Ils s'esquivent afin d'aller fumer un cigare.

Ils prétextent un mal de tête ou un mal de dents les jours de soleil, pour avoir leur demi-journée.

Ils se font adresser une lettre de faire-part, encadrée de noir, pour assister à un service funèbre imaginaire, et ils ne manquent jamais d'aller jusqu'au cimetière.

Ils se font envoyer un commissionnaire pour affaire urgente.

Ils ont tous les huit jours un parent à conduire au chemin de fer.

Ils exploitent en un mot tous les menus détails de la vie ordinaire; ils mettent les accidents en coupe réglée. Noces, indisposition, baptême, incendie, naissance, garde nationale, prise de voile, déménagement, tirage au sort, enterrement, élections, accouchement, inondation, etc., etc.; ils savent tirer parti de tout aux dépens de l'administration.

Tels sont les carottiers vulgaires, qui semblent bien mesquins à côté des tireurs de grande carotte.

Les premiers sont des pillards qui filoutent une à une les heures réglementaires; les seconds sont des conquérants qui, de par leur audace, s'assurent des mois entiers de liberté.

Au premier abord on pourrait croire que la grande carotte expose à de plus graves dangers que la petite.

C'est une erreur.

Pour dix petites carottes on a dix mauvaises notes; une grande passe presque toujours inaperçue, et, fût-elle découverte, elle ne peut valoir qu'une seule mauvaise note.

Le grand carotteur perd tous les dix-huit mois son père ou sa mère à deux cents lieues de Paris.

Il a à suivre au fond de l'Allemagne un procès dont dépend toute sa fortune.

Il conduit en Italie une soeur poitrinaire.

Il poursuit en Valachie sa femme qui vient de se faire lever par un boyard qui étudiait en médecine.

Le petit carottier exploitait les accidents de l'existence; le grand carotteur exploite les catastrophes. Les morts, les héritages, les crimes, les procès, autant de cordes à son arc.

—Moi, continua M. Brugnolles, je n'ai qu'une corde à mon arc; mais c'est la corde infaillible. Je suis malade.

—Maladie incurable! je m'en doutais depuis que je vous écoute, dit
Caldas.

—Ne croyez pas que cela soit facile. Il ne s'agit pas de dire: «Je suis malade, je vais prendre un congé;» il faut arriver à se faire dire: «Vous êtes malade, prenez donc un congé!» Voilà pourquoi je me tue de travail ici. Chacun sait bien que ces excès de labeur ont délabré ma santé. Je dois dire du reste qu'en huit jours je mets mon service au courant pour deux mois. J'ai fini ma besogne aujourd'hui; demain je commencerai à éprouver des vertiges. Après-demain mon chef me suppliera d'aller me soigner. Et c'est ainsi, mon cher, que, tout en passant pour un excellent employé, toujours porté au tableau d'avancement, j'ai trouvé le moyen de ne venir au ministère que quarante jours par an.

—Mais que faites-vous du reste de votre temps? demanda Caldas.

—Moi, je suis voyageur de commerce.

XXXI

—Allez vous coucher, Brugnolles, allez vous coucher.

Ainsi parla le chef de bureau.

—Je crois en effet que j'ai la fièvre, dit Brugnolles, qui prit son chapeau.

Et, s'approchant de Caldas comme pour le mettre au courant de la besogne:

—Si vous avez des commissions pour Lille, lui souffla-t-il, j'y vais placer des vins.

Romain de nouveau se trouva seul, et de nouveau la besogne lui manqua complètement. Il s'ennuyait sérieusement dans son cabinet.

Comme il ne remplissait au Service Extérieur qu'un emploi intérimaire, un officieux vint lui dire fort à propos que deux autres places étaient vacantes sous deux chefs différents.

—C'est bien, dit-il, j'y réfléchirai.

Il voulait prendre des renseignements sur les chefs de ces bureaux, et on lui fit connaître tour à tour le chef qui ne fait rien, et le chef qui fait tout.

LE CHEF QUI NE FAIT RIEN

Paraît au bureau tous les deux ou trois jours, et c'est vers deux heures qu'il y arrive.

Il confère alors dix minutes avec son sous-chef, qui est un homme capable.

Ensuite, il lit son journal, fait sa correspondance particulière, et donne quelques signatures.

Ces signatures à donner l'ennuient beaucoup.

Dans les premiers temps il lisait exactement tout ce qu'on lui présentait, il redoutait de parapher quelque absurdité. Il s'est façonné depuis; il sait qu'il peut se reposer absolument sur son sous-chef, et il signe les yeux fermés. Il signerait, comme on dit, sa condamnation à mort.

Oh! combien il regrette que l'administration n'autorise pas l'usage des griffes pour les chefs de bureau! Comme il serait heureux de confier la sienne à son sous-chef!

Le chef qui ne fait rien est ordinairement gras; c'est un excellent père de famille; il n'a point de vice à proprement parler, sauf qu'il s'occupe parfois de littérature ou de jardinage. C'est lui qui trouvera la verveine noire, et il est en correspondance avec Alphonse Karr.

Le bureau du chef qui ne fait rien marche admirablement. Ses employés l'aiment, car ils n'ont pas affaire à lui. Son sous-chef encourage et exploite la nonchalance de son supérieur au profit de son ambition.

On dit dans l'administration que le chef qui ne fait rien a de grandes capacités.

LE CHEF QUI FAIT TOUT

Arrive de bonne heure, veille tard, et emporte du travail chez lui;

Ne laisse pas écrire une ligne même à son sous-chef;

Ne supporte pas qu'un de ses employés travaille, et s'il lui en vient un qui soit laborieux, il lui cherche des querelles d'Allemand pour lui faire quitter le bureau.

Cet homme, qui a la manie du travail, se plaît à dire que tous ceux qui l'entourent sont des idiots; il a si peu confiance en eux qu'il fait tout, absolument tout par lui-même. Il rédige, copie et recopie lui-même, fait les projets, les minutes et les expéditions.

Son sous-chef le déteste; les employés, qu'il laisse parfaitement libres, ne savent que faire de leur temps.

On les rencontre un peu partout, excepté dans leur bureau. Ils n'aiment point leur chef, et disent qu'il accapare toute la besogne pour les empêcher de se produire.

Le chef qui fait tout est maigre, soigne peu sa tenue, et porte un parapluie en toute saison.

—Je n'irai certainement dans aucun de ces bureaux, se dit Caldas; l'important pour moi est de rester seul, et, comme je veux faire honneur à l'administration, je vais écrire une pièce pour le Théâtre-Français.

XXXII

Romain travaillait comme un noir à son drame, et déjà il ne lui restait plus à écrire que le cinquième acte, lorsqu'on annonça pour le premier juillet une réorganisation générale du ministère de l'Équilibre, arrêtée en principe depuis dix ans.

On avait encore six semaines à attendre ce grand jour, mais dès l'instant où la décision de l'autorité supérieure fut connue, c'en fut fait de tout travail. A quoi bon s'occuper d'un service qu'on allait peut-être quitter? On comptait sur des remaniements gigantesques, sur des promotions nombreuses, sur un avancement fabuleux. Toutes les petites ambitions s'agitèrent, et on les vit éclater comme un incendie qui couve depuis longtemps sous la cendre.

Les employés de l'Équilibre, qui savent parfaitement que pour avancer on ne doit compter que sur son mérite, se répandirent par la ville en quête de protecteurs. Personne dans les bureaux désertés en masse; plus de feuille de présence. On ne rencontrait dans les corridors que des gentlemen en habit noir, en cravate blanche et en gants paille. Les bureaucrates avaient quitté la livrée du travail pour endosser celle du solliciteur, mais ils ne faisaient qu'apparaître, prendre le vent et s'enfuir.

Le ministère de l'Équilibre avait un faux air de la Chambre des notaires.

Pour cette grave circonstance, M. Brugnolles, qui faisait une tournée sur les bords du Rhin, accourut à son poste.

—Toujours sur la brèche! lui dit le chef de bureau; pour Dieu! monsieur Brugnolles, ménagez-vous.

Caldas crut devoir faire comme tout le monde un petit brin de toilette, et M. Krugenstern, complice de ses menées ambitieuses, lui ayant fourni un habillement de soirée, il se rendit de son pied léger chez son protecteur, l'ancien élève en pharmacie.

Cet homme important avait quitté la direction de sa Revue pour des fonctions indéfinies qui lui donnaient une grande influence. Il était depuis dix-huit mois en train d'ouvrir une enquête sur une question économique à l'ordre du jour.

Après deux visites infructueuses, Romain put enfin forcer la porte de son protecteur.

Celui-ci ne reconnut point son protégé. Caldas fut obligé de se nommer, et comme son nom n'éveillait aucun souvenir, il eut l'imprudence de rappeler à ce personnage le temps où il élaborait les ordonnances suivant la formule.

Aussitôt il fut mis à la porte. Romain regagna son ministère, méditant sur le danger qu'il y a de parler aux hommes arrivés de leurs débuts.

Enfin, le grand jour se leva. Dès l'aurore, une armée d'ouvriers prit possession du ministère. On perça des galeries, on en ferma d'autres; on créa sept escaliers; on fit une salle de conseil d'une enfilade de bureaux, et une enfilade de bureaux de la salle du conseil. Les employés du second étage furent transportés du quatrième au rez-de-chaussée, et ceux du rez-de-chaussée dans les combles. Pas une cloison ne resta debout; là où il y avait des cheminées on mit des poêles, et là où il y avait des poêles ou mit des cheminées.

Cette réinstallation fit le plus grand honneur à l'architecte. Le service en fut singulièrement simplifié. Il est vrai que dans le déménagement une partie des archives fut perdue, mais on combla cette lacune par la création de trois cent quarante nouveaux emplois.

Caldas aussi perdit quelque chose. Il avait laissé le troisième acte de son drame dans le tiroir de son bureau, tiroir dont il avait la clef. Le meuble fut emporté par des hommes de peine à six heures du matin, et depuis, Romain ne l'a pas retrouvé.

Cette réorganisation des services désorganisa peut-être un peu le travail pendant un trimestre.

Mais telle était la simplification qui en résultait, que le temps perdu fut bien vite compensé.

Deux mois après que tout était rentré dans l'ordre, on rencontrait encore dans le corridor des employés qui erraient comme des âmes en peine et qui demandaient à tous ceux qu'ils rencontraient:

—Pardon, vous ne sauriez pas où est mon bureau?

* * * * *

XXXIII

Caldas avait perdu son troisième acte; mais il fut nommé commis. Ses appointements se trouvèrent du coup presque doublés.

Il était donc dans les satisfaits; par contre, il y avait des mécontents, M. Rafflard, par exemple, qui venait d'être nommé au bureau des Affaires Prescrites, une impasse définitive, et Nourrisson, qui était resté au bureau du Sommier.

M. Bizos, promu au grade de sous-chef était furieux; M. Sangdemoy, au contraire, n'ayant eu aucun avancement, se frottait les mains et plus que jamais bénissait l'administration.

Gérondeau, lui aussi, était dans les satisfaits. Cet adroit expéditionnaire avait réussi à s'emparer de fonctions qu'il convoitait depuis longtemps, c'est-à-dire à s'introduire dans un bureau complètement hors cadre, le

BUREAU DES VOITURES.

Les employés de ce bureau forment une classe à part dans l'administration. Ce sont des paresseux intelligents. L'autorité supérieure a su tirer parti de leurs défauts et utiliser des gens jusqu'alors inutiles.

Dans l'intérieur du ministère, ils ne faisaient oeuvre de leurs dix doigts. Renonçant à combattre leur horreur insurmontable pour le bureau, l'administration les emploie à l'extérieur.

Ils font les courses qui exigent la présence d'un homme entendu et capable; ils s'occupent des affaires litigieuses; discutent les transactions, et enfin évitent, pour les affaires urgentes, les lenteurs de la correspondance administrative.

Le nom de ce bureau vient de ce que l'administration autorise tous ces employés à prendre des voitures à son compte. Leurs six heures réglementaires se passent donc dans un coupé, dont quelques-uns sont heureux d'offrir la moitié aux petites dames qu'ils rencontrent.

D'autres voyagent, dit-on, sur l'impériale des omnibus, et réalisent ainsi d'honnêtes bénéfices.

Gérondeau n'est pas de ceux-là. Il affirme qu'il y met du sien.

* * * * *

Basquin n'était ni content, ni mécontent. On l'avait fait passer, toujours en qualité d'expéditionnaire, à un bureau de création nouvelle, le

BUREAU DE LA CORRESPONDANCE PARTICULIÈRE.

Ce nouveau service est l'oeuvre et l'invention d'un sous-chef rempli d'astuce. Depuis cinq ans il rumine ce projet, depuis trois ans il travaille à le faire aboutir.

C'est au portier du ministère que jadis les facteurs de la poste remettaient les lettres particulières adressées à Messieurs les Employés.

Le portier les distribuait aux garçons de bureau, lesquels les transmettaient à leurs destinataires.

Le sous-chef rempli d'astuce vit là matière à centralisation. Il fit remarquer que le portier empiétait sur les droits de l'administration; il rédigea un projet où il était démontré, clair comme le jour, que la distribution de ces lettres ne devait pas être dans les attributions du concierge et nuisait à ses fonctions administratives.

Dans un second rapport, il indiqua tous les désavantages de ce mode de procéder. Les lettres pouvaient se perdre, et dans ce cas à qui s'en prendrait-on? Elles pouvaient arriver en retard; de qui serait-ce la faute? Où trouver une responsabilité?

En conséquence il proposait une amélioration notable à cet état de choses, et concluait à la nomination d'un chef de service, aux appointements de huit mille francs. En même temps il s'offrait pour remplir cette mission toute de dévouement.

Ce sous-chef rempli d'astuce avait de nombreuses relations; il fit parler, agir, et ma foi, à la faveur de la réorganisation qui venait d'être enfin réalisée, il enleva sa nomination.

C'est alors qu'il installa son bureau. Il lui fallait un état nominatif de tous les employés du ministère de l'Équilibre, avec l'indication du bureau auquel ils appartenaient et de la pièce dans laquelle ils travaillaient.

Pour dresser ces états, il obtint deux expéditionnaires. Il avait déjà un garçon de bureau chargé de porter les lettres.

Il ne s'en tint pas là. Comme il devait être toujours au courant de toutes les mutations, il se mit en rapport, avec le bureau du personnel et se fit donner un commis principal, chargé de tenir à jour un registre des mutations. Le garçon de bureau se trouvant insuffisant, il en eut deux.

A la tête de ce personnel de cinq individus, il se déclara littéralement accablé de besogne; il cria, clabauda, se plaignit amèrement, et enfin se fit accorder un sous-chef.

Ce nouveau venu était un ambitieux; il fut mécontent d'avoir peu de chose à faire, et résolut d'innover pour se faire valoir. Il décida qu'on transcrirait sur des registres spéciaux l'adresse de toutes les lettres, y compris la désignation du timbre et du lieu d'expédition.

Ce surcroît de travail n'exigea pas moins de trois employés nouveaux, dont deux commis et un surnuméraire. Depuis lors ce bureau fonctionne régulièrement.

Chaque année on dresse un relevé exact de ces registres, et ainsi on se rend compte du nombre des lettres reçues et on sait, ce qui n'est pas moins important et utile, quel est l'employé dont la correspondance est la plus étendue.

Autrefois, lorsque le portier faisait par complaisance le service de vaguemestre, toutes les lettres arrivaient en temps utile, aucune ne s'égarait.

Aujourd'hui, on les reçoit très-exactement le surlendemain, excepté celles qui se perdent en route.

XXXIV

Bonheur nuit quelquefois. Caldas nommé commis dut changer de bureau. M. Brugnolles, qui a toujours su tirer son épingle du jeu, avait été nommé sous-chef. Il fut remplacé par cinq employés, et Romain dut aller exercer ses fonctions de commis dans un des sept bureaux du ministère où l'on travaille, le bureau de l'Alimentation.

Le chef de cette branche du service, un des hommes les plus capables de l'administration, s'appelle Izarn. Il est entré à l'Équilibre au sortir du collège, vers la fin de 1850. Son avancement, on le voit, a été assez rapide, sans avoir rien de scandaleux. Il en est redevable, un peu à son mérite, beaucoup à la politique raffinée dont il ne s'est jamais départi un instant.

M. Izarn est le type achevé de

L'EMPLOYE QUI SE FAIT PETIT.

A quarante ans il est encore petit garçon, très-petit garçon; il feint devant ses supérieurs une timide et respectueuse émotion. Loin de chercher à se faire valoir, il cache ses talents administratifs avec plus de soin que les autres n'en mettent à les étaler. Fait-il quelque chose de bien, de remarquable, il laisse tout l'honneur en rejaillir sur son chef immédiat, et il pousse si loin l'habileté, que celui-ci n'éprouve aucun embarras à se parer des plumes qu'il n'a point trempées dans l'encre.

A-t-il été commis une boulette au contraire, l'employé qui se fait petit n'hésite pas, si étranger qu'il y soit, à en assumer la responsabilité. Il devient le bouc émissaire, tend le dos à tous les reproches, reçoit volontiers les savons, et sans murmurer se laisse laver la tête.

Ce plan de conduite repose sur une connaissance approfondie du coeur humain. L'homme qui, ***(lacune)*** ment d'humeur, a passé sa colère sur un innocent, éprouve toujours le regret d'avoir été trop loin. Il répare, surtout lorsque la réparation ne lui coûte rien; et le supérieur, qui a dit à l'employé qui se fait petit des choses désagréables, se sent obligé de faire pour lui des choses qui lui seront utiles.

C'est ainsi que M. Izarn est arrivé à diriger le bureau de l'Alimentation. Il y a dix-huit employés sous ses ordres, qui tous travaillent comme des nègres. Dans son service, pas moyen de flâner. S'il n'y a pas de besogne, il en invente, et du matin au soir il est sur le dos de ses employés, qui le trouvent «taonnant.»

La manière dont M. Izarn a composé ce bureau exceptionnel mérite vraiment d'être rapportée.

Il a procédé par élimination. Sur dix employés qu'on lui donnait, il s'en trouvait toujours un qui, bien stylé et exactement surveillé, faisait à peu près son affaire; cet homme précieux, il le gardait et se débarrassait des autres en faveur de ses collègues.

C'est ainsi que, depuis trois ans, il n'est pas passé moins de cent quatre-vingts commis et expéditionnaires dans le bureau de M. Izarn; il en est resté dix-huit; mais aussi quels piocheurs! Chacun d'eux est de la force de dix employés-vapeur. Aussi n'avancent-ils jamais. Ils sont là à vie.

On sait trop bien que si on venait à les perdre, on ne les remplacerait pas. L'avancement même de M. Izarn, qui sera chef de division avant qu'il soit trois ans, ne les fera pas rentrer dans le droit commun. Il les léguera à son successeur.

On cite de M. Izarn, pour se défaire des employés qui ne lui vont pas, des traits héroïques.

Vers 1867, on lui envoya un commis principal qui était le plus paresseux et le plus inexact des bureaucrates; au bout de huit jours il en était positivement excédé. Le nouveau venu entravait le travail, débauchait ses camarades et leur soufflait l'esprit d'insubordination. M. Izarn demanda d'abord son changement; il ne lui fut point accordé.

Alors il proposa purement et simplement la destitution de ce cancre. Par malheur ce cancre était bien en cour, si bien qu'il fut maintenu envers et contre son chef de bureau.

Le pauvre chef était au désespoir.

N'osant plus attaquer le taureau par les cornes, il employa mille petits moyens pour se dépêtrer de ce commis impossible. Il répandit, c'est un fait avéré, des bruits étranges sur le malheureux; il insinua que ce pouvait bien être un agent secret de quelque pouvoir occulte, espérant ainsi le faire malmener et renvoyer par ses collègues.

La ruse ne réussit pas, et, dans son exaspération, M. Izarn alla jusqu'à lui susciter un duel. Le commis principal en sortit sain et sauf.

C'est alors que M. Izarn fit voir de quoi il était capable. Du jour au lendemain il changea de tactique…

Et trois mois après le cancre était nommé sous-chef dans un autre service.

* * * * *

XXXV

—Comment sortir de cette galère? se demandait Caldas.

Et de fait il n'avait plus un instant à lui. Pour achever sa pièce et refaire le troisième acte, perdu dans le déménagement, Romain fut réduit à travailler le soir chez lui, sur les genoux de Mlle Célestine, ce qui était bien dur.

Autre malheur. Il avait plu à M. Izarn.

Caldas, qui n'avait pas acquis dans la petite presse la réputation d'un Bénédictin, se trouvait, sans faire le moindre effort, à la hauteur des travailleurs austères du bureau de l'Alimentation. N'ayant aucune chance de passer sous-chef, il songeait sérieusement à tomber malade.

A ce moment une grande nouvelle mit en émoi tout le bureau. Un chef de division voulait choisir un secrétaire parmi les forçats de M. Izarn. Romain se serait mis sur les rangs, sans les sages avis de M. Lorgelin qu'il était allé consulter.

—Vous voulez donc perdre votre avenir administratif? lui dit celui-ci.

—Mais il me semble, répondit-il, que lorsqu'on s'approche du soleil…

—On se grille, répliqua M. Lorgelin. De deux choses l'une: ou vous ferez l'affaire de votre chef de division, ou vous ne la ferez pas.

—Je ne vois pas d'autre alternative, observa Caldas.

—Si vous faites son affaire, il vous confisque à son profit, et vous voilà devenu secrétaire perpétuel.

—Comme M. Villemain, mais sans les jetons.

—Si vous ne faites pas son affaire, il vous renvoie honteusement, et vous voilà noté d'incapacité ou de paresse pour le restant de votre vie.

—Je vous comprends, reprit Romain, vous me conseillez de ne pas m'enterrer: mais je suis enterré vif dans ce maudit bureau de l'Alimentation.

—Vous êtes sous la coupe d'Izarn? fit M. Lorgelin.

—Oui.

—Et vous lui plaisez?

—J'ai ce malheur.

—Vous avez donc travaillé?

—J'ai commis cette imprudence.

—Alors, c'est fini, pourquoi me demandez-vous conseil?

—C'est que je voudrais sortir à tout prix de cet étouffoir, je n'entends pas renoncer à l'avancement.

—Alors, ne faites plus rien.

XXXVI

Caldas montra bien qu'il était un ambitieux. Il suivit strictement les avis de Lorgelin-Mentor. Pendant quinze jours on ne le vit pas écrire une seule ligne. Il allait dans la journée faire des parties de billard au café de l'Équilibre. M. Izarn, qui entre cent fois par jour dans le bureau de ses subordonnés, ne le trouvait jamais à sa place.

Surpris de ce changement à vue, le chef de bureau essaya d'abord de ramener le réfractaire à de meilleurs sentiments; il lui parla affectueusement, du ton de l'intérêt le mieux senti, et humecta à propos sa paupière de deux ou trois petites larmes qu'il a à sa disposition. Il lui représenta le désespoir de sa famille, lorsqu'elle apprendrait que par des étourderies de jeune homme il compromettait sa carrière. Caldas, que deux ans de bureaucratie avaient vigoureusement trempé, ne s'attendrit point à ces larmes de crocodile. Il promit hypocritement de s'amender, et resta huit jours sans venir.

Pendant sa maladie qui tomba bien, car le temps fut superbe, il fit savoir adroitement à son chef qu'il écrivait dans les journaux.

Lorsqu'il reparut, il trouva sa place prise. Il alla demander une explication à M. Izarn.

—Je m'étais bien trompé sur votre compte, répondit celui-ci; vous êtes, je le vois, de ceux qui désertent devant l'ennemi.

—Quel ennemi? demanda Caldas.

—Le travail, puisque le travail est votre ennemi, à vous autres, mauvais employés.

Caldas, ravi au fond de l'âme, baissa la tête comme un coupable.

M. Izarn reprit:

—Vous serez enchanté, j'imagine, de l'emploi qu'on vous donne; vous passez au bureau des Duplicatas, on n'y fait absolument rien, et le chef, M. Deslauriers, est aussi un homme de lettres, un homme d'esprit; on joue des pièces de lui sur les théâtres, il vient des actrices le voir pendant la séance. Vous serez au mieux ensemble. Adieu, grand bien vous fasse!

—Deslauriers! se disait Romain en gagnant le bureau des Duplicatas,
Deslauriers, je n'ai jamais vu ce nom sur aucune affiche.

Ce chef de bureau, qui s'appelle Deslauriers au ministère et dans la vie privée, signe du nom charmant de Saint-Adolphe les levers de rideau qu'il fait représenter aux théâtres de flons-flons.

C'est un homme de cinquante-cinq ans, rond comme une pomme, à l'oeil vif, à la bouche souriante, et portant au bout du nez la décoration des membres du Caveau. Quoi qu'en dise M. Izarn, il travaille et mène fort bien son service. Il est un peu causeur, mais ce n'est pas un défaut, lorsque comme lui surtout on cause bien. Il en tire vanité, et n'est jamais plus heureux que lorsqu'il trouve un auditeur bienveillant qui rie à ses calembours et comprenne ses mots. Sa mémoire est un inépuisable répertoire d'anecdotes mi-partie administratives, mi-partie théâtrales.

M. Deslauriers accueillit admirablement Romain.

—Vous êtes monsieur Caldas, lui dit-il, je suis, parbleu! enchanté de faire votre connaissance. C'est vous qui, dans le Bilboquet, avez parlé si avantageusement du Gondolier des Pyrénées dont je suis l'auteur.

—Quoi! vous seriez Saint-Adolphe? dit Caldas abasourdi.

Saint-Adolphe s'inclina modestement.

M. Deslauriers reprit:

—J'espère qu'en entrant dans l'Administration vous ne faites pas d'infidélités à Melpomène.

—Oh! dit Caldas, quand on veut faire son chemin…

—Eh bien, est-ce que l'un empêche l'autre? La littérature et la bureaucratie sont soeurs. Que dis-je, l'Administration est le noviciat des grands hommes.

—Il est vrai, balbutia Romain, rougissant de cette impudente flagornerie, il est vrai que votre exemple le prouverait.

—Je ne suis pas le seul, continua Saint-Adolphe. Ainsi, nous revendiquons Dumas père, qui est entré au Théâtre-Français par le Palais-Royal; Ancelot, qui n'a fait qu'un saut du ministère de la marine à l'Académie. Ah! ah! il aiguisait bien l'épigramme, Ancelot; connaissez-vous celle qu'il fit à la première représentation de la Pie Voleuse?

—Oh! oh! fit Caldas.

—Oui, je sais, c'est un peu leste, mais c'est gai, très-gai. Dans les jeunes nous comptons Barrière, l'auteur des Faux Bonshommes, un échappé de la Guerre. Nous aurons bientôt Caldas.

—Peut-être, répondit Romain, j'ai en portefeuille une pièce en cinq actes que je destine aux Français.

—Quel titre?

Les Oisifs.

—Bon! toute l'Administration ira voir ça. Avez-vous lu?

—Pas encore, je ne connais personne.

—Eh bien! je vous donnerai un coup d'épaule. Je ne suis pas votre chef de bureau pour rien. Nous irons voir Got et M. Régnier, et puis j'ai dans ma manche certain personnage…

—Oh! Monsieur, comment vous remercier! s'écria Caldas enthousiasmé.

—C'est bon, c'est bon! vous me remercierez le soir de la première représentation. Mais il faudra m'apporter le manuscrit. Vous en êtes content?

—Ma foi, oui; il n'y a que le troisième acte qui m'inquiète. Je l'avais écrit, il était bon, et puis voilà que je le perds dans le déménagement. Je l'ai refait deux fois, mais il n'est pas aussi bien venu que la première.

M. Deslauriers hocha la tête.

—Ces déménagements, dit-il, amènent toujours des catastrophes.

—Il faut bien s'en consoler, fit Caldas; et pour tâcher d'oublier mon malheur, je vais aller noyer mon chagrin dans des flots d'encre administrative. Quand on a le tort d'être homme de lettres, on a raison de déployer tout son zèle bureaucratique.

—Du zèle! s'écria M. Deslauriers; comment, c'est vous, un lettré, qui prononcez ce mot-là! Vous ne savez donc pas ce qu'a dit Talleyrand?

—Oui, répondit Romain, je sais: «Surtout pas de zèle!» Voilà une maxime qui a dû rassurer bien des consciences de paresseux.

—Ne riez pas de ce mot profond. Il est toujours d'actualité. On peut être zélé et paresseux. Le zèle, mon cher ami, c'est la plaie de l'Administration. C'est lui qui dénature toutes les intentions et fait des absurdités des choses les plus raisonnables. Connaissez-vous l'histoire des chapeaux gris?

—Est-elle dans Aristote? demanda Caldas.

—Ah! très-joli! fit Saint-Adolphe; non, c'est une histoire presque contemporaine. Je vais vous la conter. Mais tirez donc le verrou, qu'on ne vienne pas nous interrompre.

Caldas obéit.

—Vous devez savoir, reprit M. Deslauriers, que pendant l'été de 1829, les adversaires de la Restauration (elle en avait beaucoup) s'avisèrent de porter des chapeaux de feutre gris. C'était, vous comprenez, un signe de ralliement, une cocarde. Tous ces mécontents faisaient ainsi de l'opposition et étaient bien aises de vexer le gouvernement sans danger. Ils pouvaient de la sorte se compter, et le gouvernement de Charles X n'avait rien à dire, car, en bonne politique, on ne peut arrêter un homme parce qu'il porte un chapeau de feutre gris.

—Mais le zèle? demanda Caldas.

—Nous y voici. Le ministre de l'Équilibre, qui était à cette époque M. le comte de… ma foi, je ne me rappelle pas son nom, fut informé qu'en province, un certain nombre d'employés de son ressort portaient cet emblème du libéralisme.

—Y voyaient-ils malice?

—Peut-être bien que non. Toujours est-il que le ministre prit une feuille de papier et y griffonna la note que voici textuellement, car je me la rappelle:

«Prier MM. les chefs de service des départements d'engager leurs subordonnés à ne point porter de chapeaux de feutre gris.»

—L'avertissement était paternel, remarqua Caldas.

—N'est-ce pas? Mais la note du ministre tomba entre les mains de son secrétaire, un homme fort zélé, et il en changea légèrement la rédaction; il écrivit:

«MM. les chefs de service des départements veilleront à ce que leurs subordonnés ne portent plus à l'avenir de chapeaux de feutre gris.»