XIX
LA GRISE
La marquise de Fontaneilles était devenue folle du duc de Parisis, si le duc était devenu amoureux d'elle.
Il s'avouait à lui-même qu'il se donnait bien de la peine pour conquérir non pas le coeur qui était à lui depuis longtemps déjà, mais pour conquérir ce bien plus visible et plus humain qui s'appelle le corps. «Une guenille,» dit Diogène. «Toute la femme,» dit don Juan.
Le marquis de Fontaneilles était parti pour Londres, où il devait acheter des chevaux et où il était attendu par son ami lord Harttford, pour quelques visites dans le Devonshire.
La marquise était seule à Paris: il devait la retrouver, à Fontaneilles ou à Ems. Depuis qu'elle aimait Octave, elle avait pâli, elle ne respirait qu'à moitié, la fièvre la prenait souvent; son médecin avait conseillé au marquis de la conduire à Ems pour y faire une saison, ne fût-ce même qu'une demi-saison. L'eau providentielle d'Ems et l'air balsamique des montagnes voisines devaient effacer ces premières atteintes d'une irritation de poitrine. Il était convenu que si Mme de Fontaneilles se décidait à aller à Ems, elle y emmènerait sa jeune soeur, cette jolie Clotilde de Joyeuse, ces dix-sept années qui s'éveillaient légères et souriantes sous la plus belle chevelure rousse qui eût rayonné en France depuis Mlle de Fontanges.
Mme de Fontaneilles, ne savait que faire; tous les matins elle se décidait à partir pour la terre de son mari, toutes les après-midi elle se décidait à aller à Ems, mais tous les soirs elle se décidait à rester à Paris. C'est que tous les soirs elle recevait la visite de Parisis.
Mme de Fontaneilles, une fois dans la bataille, n'avait pas défendu son coeur. Elle avait donné son âme, mais elle défendait sa vertu, comme si on pouvait faire deux parts, une pour Dieu et une pour le diable.
Octave ne doutait pas de son triomphe. Un soir déjà, la marquise était tombée presque évanouie dans ses bras, en lui disant qu'elle voulait mourir. Elle s'avouait vaincue, mais elle le suppliait à mains jointes de la tuer dans ses embrassements, afin qu'elle ne se réveillât pas.
Elle versa tant de larmes ce soir-là, que Parisis se sentit désarmé. Une femme qui se donne est quelquefois plus difficile à prendre qu'une femme qui résiste; une femme qui combat est plus près de sa défaite qu'une femme qui se croise les bras, parce que l'enivrement du combat la précipite dans sa chute.
Le lendemain de cette soirée mémorable, M. de Parisis pensa bien sérieusement à ne plus revoir la marquise. Il prévoyait une passion violente qui déborderait de ses rives: rien ne pourrait l'arrêter ni la contenir: il en serait lui-même submergé, malgré son habitude de fuir toujours le mal qu'il causait. M. de Morny, qui le connaissait bien, disait de lui: «Parisis met le feu aux monuments, mais il ne se laisse pas consumer; il ne s'inquiète même pas s'il y aura des pompiers.»
Mais la sagesse n'a jamais raison des hommes: si Parisis fût retourné à Parisis, tout le monde eût été heureux, lui tout le premier, mais surtout la duchesse de Parisis, mais surtout la marquise de Fontaneilles.
Pourquoi ne partit-il pas? Parce qu'il n'avait pas encore perdu l'habitude des conquêtes. C'était Napoléon qui voulait aller à Moscou; le conquérant des femmes est comme le conquérant des villes, il ne veut jamais rebrousser chemin, même s'il doit mourir en chemin.
Le duc de Parisis ne partit pas, parce qu'il n'était plus maître de lui, parce que la terrible destinée des Parisis allait bientôt se montrer dans toute son horreur.
XX
QUE L'AMOUR DE LA RÉSISTANCE EST AUSSI IMPÉRIEUX QUE LE DÉSIR DE
L'AMOUR
Octave retourna donc vers cinq heures chez Mme de Fontaneilles, qu'il trouva plus adorablement belle que jamais. «Je ne vous attendais plus, lui dit-elle; mais puisque vous voilà, je serai votre maîtresse.»
Et comme Octave lui fermait la bouche par des baisers trop éloquents, elle se dégagea pour lui dire ses volontés. «Mon ami, je vous aime et vous donne ma vie: peut-être Dieu me fera-t-il cette grâce que je mourrai bientôt. Je ne crois pas aux années selon l'almanach, je crois aux siècles selon le coeur. J'ai plus vécu depuis que je vous aime que je n'ai vécu jusque-là; donc, je ne défends plus rien de moi-même.»
Et comme Octave voulait trop prendre à la lettre ces dernières paroles: «Laissez-moi parler, continua-t-elle doucement. Je vous avoue qu'ici même, dans cet hôtel, qui est l'hôtel de M. de Fontaneilles, je ne veux pas braver une pareille trahison. Depuis que je vous aime, je ne me sens plus chez moi quand je suis chez moi.»
Parisis vit apparaître l'image de Geneviève. «Ni chez moi ni chez vous, reprit Mme de Fontaneilles.—Je vous comprends, dit Octave, chaque maison a une âme qui est un peu notre conscience. Je vais vous proposer une chose bien simple: nous allons monter en fiacre et nous irons débarquer au Grand-Hôtel ou à l'hôtel du Louvre, comme des voyageurs qui traversent Paris.—Eh bien! non! répondit la marquise: j'y ai songé, mais ce n'est pas encore cela. Il faut que je vous aime de toutes mes forces, mais dans l'air vif des montagnes, loin de Paris, plus loin que la France, à Ems.»
Octave pensa que c'était bien loin. «Vous ne me répondez pas? reprit-elle avec anxiété.—C'est mon rêve comme c'est le vôtre, répondit Octave; mais n'oubliez pas que je suis attendu à Parisis et que si je n'y suis pas demain, après-demain matin Geneviève sera à Paris.—Ah! bien, mon ami, vous irez à Parisis et j'irai à Ems. Adieu.»
Octave ne se résignait pas si vite à dire adieu. Il regarda Mme de Fontaneilles et ne put s'empêcher de se dire en lui-même: «Elle est pourtant bien belle!»
La femme ne néglige jamais la figure visible, même si elle est tout sentiment, tout coeur, toute âme. Celles-là mêmes qui ne croient pas à la force des sens mettent en campagne toutes leurs coquetteries. Ce jour-là, quoique la marquise n'eût songé qu'à jeter de l'eau sur le feu, elle avait je ne sais quoi de provocant dans sa chevelure à la Récamier, dans ses yeux pleins d'amour, dans sa pose inquiète et agitée, qui donnait un voluptueux mouvement à sa gorge, que recouvrait à peine une légère robe de mousseline entr'ouverte, dans la forme des robes Pompadour.
La robe n'a pas été inventée par la pudeur, mais par l'amour.
Octave prit les mains, prit les bras, prit les épaules de la marquise, puis l'appuyant violemment et tendrement sur son coeur: «j'irai à Ems,» lui dit-il.
Il espérait bien la vaincre soudainement par cette promesse; mais elle sortit victorieuse de ses bras.
Quand Octave prit son chapeau, la marquise se leva et l'accompagna amoureusement jusque dans l'antichambre. «A Ems! lui dit-elle.—A Ems!» lui répondit-il.
Cette promesse fut scellée par un dernier baiser; mais dès qu'Octave entendit refermer la porte, il murmura en descendant l'escalier: «Je n'irai pas.»
XXI
LE DERNIER SOUPER
Le soir, Octave voulait partir pour Parisis. Il fut retenu par Villeroy qui lui dit que Miravault et Monjoyeux voulaient dîner avec lui.
On se rappelle peut-être que dans les premiers chapitres de ce livre on a mis en scène quatre amis très opposés de caractère, qui aspiraient: AU POUVOIR: c'était M. de Villeroy;—A LA FORTUNE: c'était M. de Miravault;—A LA RENOMMÉE: c'était Monjoyeux.—A L'AMOUR: c'était M. Parisis.
Ils se retrouvèrent donc ce soir-là à dîner. «Eh bien, leur dit Parisis, c'est moi qui ai eu raison. Vivre amoureux et oublié, c'est le souverain bien.—Et pourtant, dit Monjoyeux, inscrire son nom sur un chef-d'oeuvre.—livre, statue ou tableau,—qui traversera les siècles, n'est-ce pas plus beau que ces heures de paresse passées aux pieds d'une femme? Mais après tout le duc de Parisis a raison, car combien faut-il de livres, de statues et de tableaux pour créer une oeuvre immortelle!—d'autant que tout a été fait.—Je m'avoue vaincu devant Octave.—Et moi aussi, dit M. de Villeroy, car je vais vous confier un secret. Vous savez tous que je rêvais le pouvoir par le ministère des affaires étrangères. Eh bien! j'ai brûlé mes vaisseaux, après vingt années de diplomatie. Hier, on m'a offert une ambassade; j'ai eu le tort de dévoiler que j'avais des idées absolues en politique. Il y a en France un homme qui pense et un homme qui parle; j'ai compris cela trop tard. Je n'ai pas de rancune et je reconnais que l'homme qui pense et l'homme qui parle sont deux maîtres. Je n'ai pas voulu m'humilier devant moi-même: j'ai discuté pied à pied comme un homme qui sent que son épée est bonne. Quoique ma nomination fût décidée, le ministre a dit qu'il aviserait. Nous nous sommes salués froidement. Vous avez vu ce matin au Moniteur un autre nom que le mien.»
Monjoyeux félicita Villeroy. «Ces défaites-là, lui dit-il, sont des victoires. On perd son ambassade, mais on se gage soi-même. Vous voilà un homme libre, buvons à votre liberté.»'
Marivault leva son verre, mais tristement. Depuis le commencement du dîner il était soucieux. «À quoi pense Marivault? demanda Parisis.—Mon cher ami, répondit l'homme d'argent, je pense que moi aussi, je m'avoue vaincu devant vous.—Je m'en doutais, reprit Octave. Depuis que je vous ai vu monter l'escalier de la marquise Danaé, j'ai tremblé pour vos millions.»
Miravault soupira, brisa son verre et parla ainsi:
«Meâ culpâ! J'ai défié l'or et j'ai été mitraillé par l'or. J'ai eu mes soudaines ascensions, mais d'un seul coup je suis retombé à mon point de départ. Ah! mes amis, quel steeple-chase que cette course au pays de l'or! quelles stations douloureuses dans les cohues indicibles! Combien de sourires aux coquins qui vous ont dépassé d'une tête! Combien de beaux sentiments il faut tuer sous soi! Et tout cela pour n'avoir pas le prix! Ah! si c'était à recommencer, comme j'irais me jeter dans ma petite terre paternelle pour y vivre de rien, c'est-à-dire de m'a petite fortune patrimoniale. Voilà mon histoire en quatre mots: J'avais quatre-vingts mille francs. Que voulez-vous faire de quatre-vingts mille francs à Paris? Il n'y a pas de quoi vivre plus d'une année quand on a des passions. Or, quand on a mangé son capital, on n'a plus de revenus; j'ai mieux aimé ne vivre qu'un jour. J'ai joué à la Bourse sur les idées de Parisis, j'ai ramassé ses miettes et je suis devenu maître de quatre millions. Mais qu'est-ce que quatre millions quand on a quatre millions! La veille, c'était beau; le lendemain, on aspire au cinquième million. Nul ne reste dans l'escarpement; on veut monter, toujours monter, jusqu'au point où l'on tombe à la renverse poussé par le vertige. C'est moins encore la fortune que l'amour qui m'a trahi. Parisis avait raison, il a toujours raison. Quand il m'a vu amoureux de la marquise Danaë, il m'a dit: «Elle a deux fausses dents, cela ne l'empêchera pas de te manger.» Elle m'a mangé tout vif.
«Voilà, mes amis, l'histoire de l'argent. De tous ceux qui s'élancent dans la vie à travers la jeunesse, l'homme qui court après l'argent est le plus malheureux. Je n'ai pas eu le temps de vivre une heure. Je traversais les fêtes comme vous, mais j'entendais les minutes me crier: «Tu perds ton temps!» Et j'allais, et j'allais, et j'allais toujours! Je n'ai pas eu le temps de voir mourir ma mère! je n'ai pas eu le temps d'admirer les oeuvres d'art qui illustraient mon hôtel et mon château, qui seront vendues ces jours-ci! je n'ai pas eu le temps de voir un soleil couchant! que dis-je? je n'ai pas eu le temps d'être amoureux! Quel rocher que celui-là! Sans compter que les fortunes d'aujourd'hui sont versées dans le tonneau des Danaïdes.»
Miravault essuya son front. «Adieu, mes amis! dit-il en se levant. Je suis resté digne de vous, je le prouverai. Je vais faire un plongeon pour me retremper: quand vous me reverrez à la surface de l'eau, c'est que j'aurai le bon vent. Adieu!» Et, comme un fou, Miravault serra la main de ses amis et s'éloigna en toute hâte, «Ce pauvre Miravault! dit Villeroy; qui de nous se fût imaginé qu'il bâtissait son château sur le sable!—Moi, dit Parisis. J'étais plus riche sans argent que lui avec ses millions, parce que je dominais la femme, tandis que lui était dominé par la femme.»
Comme Parisis parlait ainsi, Léo Ramée entra. On le salua par un toast. «Tu arrives à propos; il n'y a qu'un instant, nous étions quatre blessés sur le champ de bataille de la vie.—Oui, dit Monjoyeux; comme Salomon lui-même, nous reconnaissions que tout est vanité, rien que vanité;—que la femme est amère;—que l'ambition a trop de cartes biseautées dans son jeu;—que la renommée a trop de caprices,—et que la fortune a des coups de théâtre tragiques.—Vous avez oublié le travail!» dit Léo Ramée.
Il parlait avec une noble fierté. «Le travail, mes amis, vous ne le connaissez pas; c'est la muse du matin qui vous éveille doucement, qui vous conduit à l'atelier dans l'auréole des rêves, qui vous met le pinceau à la main en vous pariant Raphaël, qui vous chante la gaie chanson de l'alouette et qui vous dit, à toute heure, que l'Art aussi est une royauté.»
Parisis serra la main à Léo Ramée. «C'est beau, tout ce que tu dis là; je ne t'ai jamais vu si enthousiaste et si radieux!—C'est que, tout à l'heure, j'ai été nommé membre de l'Institut.»
Monjoyeux porta un second toast à Léo Ramée. «Au Travail! s'écria-t-il avec une vive expansion d'amitié.—C'est bien, mon cher Léo, dit Parisis, mais pourtant n'oublie pas que Raphaël n'était pas de l'Institut.»
XXII
UNE CAUSERIE SUR LES FEMMES AU CONCERT DES CHAMPS-ÉLYSÉES
Ce soir-là, c'était un vendredi, «tout Paris qui n'aime pas la musique» était au concert des Champs-Élysées,—le concert Musard, comme on dit toujours,—parce qu'en France la royauté a toujours un lendemain.
Parisis et Villeroy allèrent au concert, non pas pour la musique, mais pour voir quelques-unes de leurs contemporaines. Il y avait tant de monde que c'était à grand'peine si deux promeneurs de front pouvaient passer. Aux loges d'avant-scène, s'épanouissaient dans la fumée de cigare les plus grandes dames. On s'était disputé les places, non pour être au spectacle, mais pour être en spectacle; aussi les promeneurs ne voyaient que le dessus du panier. Quelques bourgeoises prétentieuses avaient voulu, comme les grandes dames, faire corbeille de fleurs; mais c'était des bouquets de la fontaine des Innocents. Celles qui aimaient la musique c'étaient, comme de coutume, approchées des musiciens, s'imaginant tout bêtement que le concert des Champs-Élysées est un concert et non un salon.
Après tout, celles-là avaient raison, parce que celles-là n'étaient pas piquées de ce démon parisien qui dit aux femmes les mieux nées: «Vous jouez un rôle, entrez en scène.»
Les deux amis, qui savaient tout cela, emportèrent d'assaut une position difficile: ils prirent deux chaises à la porte et se firent une avant-scène devant les avant-scènes, décidés à tout braver, non seulement les murmures des femmes, mais le parlementarisme des hommes.
Ils s'étaient établis, sans le savoir, devant le cercle de la duchesse de Hauteroche; on allait se fâcher autour d'elle; mais comme elle ne douta pas que Parisis se fût mis là pour ses beaux yeux, elle apaisa d'un signe d'éventail les colères qui s'élevaient autour d'elle.
Quand il reconnut Mme Hauteroche, Parisis salua de son beau sourire et força la duchesse à se remettre sur le devant de la scène, elle et une de ses amies, Mme de Tramont, surnommée dans son monde la Forte-en-Gueule, quoiqu'elle eût la plus adorable bouche qui fût au monde. Mais quand on a de si belles dents, il faut bien mordre son prochain, surtout quand on n'a pas d'amant. Combien de femmes qui sont méchantes parce qu'on ne leur a pas donné l'occasion d'être bonnes! «Monsieur de Parisis, dit Mme de Tramont à Octave,—ils se connais- saient bien,—puisque nous avons la bonne fortune de vous rencontrer avec M. de Villeroy, qui ne vaut pas mieux que vous, vous allez nous faire quelques portraits à La Bruyère et à La Rochefoucauld.—Après vous, madame,—Oh! moi, je ne sais plus mordre.»
Et elle montra ses trente-deux dents, trente-deux perles fines, pas une de moins, pas une perle noire. «Voyez-vous, dit-elle, depuis qu'il m'est poussé deux dents de sagesse, je ne me reconnais plus.»
Mais comme on ne peut pas vaincre les bonnes habitudes, elle dit en voyant passer une femme irréprochable au bras de son mari: «C'est une femme parfaite comme les tragédies de Racine, voilà pourquoi elle est si ennuyeuse. C'est elle qui, à la cour, chante si bien: Il pleut-t-il pleut, bergère…—Vous n'aimez pas les liaisons, madame, dit Villeroy.—Non; une femme qui dit t-il pleut, bergère, me révolte; si j'étais son mari, je demanderais ma séparation.—C'est égal, dit Parisis, je vous trouve sévère; à tout prendre, j'aimerais mieux t-il pleut, bergère, qu'un ténor dans la chambre à coucher de ma femme.—Chut! la voilà là-bas, la femme au ténor, dit Mme de Hauteroche.—Pourquoi chut! dit la belle amie de la duchesse, est-ce qu'elle disait chut! au ténor, quand il chantait?—Il paraît qu'il n'avait pas assez de voix quand il a chanté un duo avec elle, car elle lui a dit adieu à la troisième station.—La pauvre femme, dit Villeroy, elle avait perdu deux années de sa vie, deux années! sept cent trente et un jours! à étudier les quatre ténors de Paris. Le soleil de la rampe est trompeur; elle a choisi celui qui avait la mauvaise méthode.—Enfin! dit Parisis, il faut bien que les femmes prennent des leçons de fugue et de contre-point.»
Passa la veuve de Malabar: «Tambours, battez aux champs, dit Villeroy, voilà un monument d'un autre âge; quand on a été belle, on l'est toujours; les ruines ont encore leur grandeur et leur caractère. —C'est aujourd'hui la veuve idéale; elle est en deuil de son mari et de son amant. Je me rappelle toujours le mot de son mari quand son amant l'a planté là: «Tu pleures, ma chère amie! tu es si bonne; je t'avais toujours dit que cet homme-là nous tromperait.»—Les maris d'aujourd'hui, dit Parisis,—eût-il dit cela avant d'être marié?—font jouer le rôle ridicule à l'amant. Par exemple, voilà un homme d'esprit passant avec sa femme qui a eu son quart d'heure de folie plus ou moin platonique. Le mari protégeait beaucoup l'amant; il lui savait gré de porter l'éventail, le manteau et le chien de la dame; c'était lui qui demandait les gens, qui se précipitait au marchepied, qui faisait les lectures pieuses. Le mari aimait l'Opéra,—vu des coulisses;—il ne s'inquiétait pas de quelques nuages sur les ciels bleus de l'hyménée. Il savait que sa femme était une brave créature qui, comme toutes les femmes, aurait ses jours de révolte en passant le cap des Tempêtes, après quoi elle lui reviendrait à jamais amoureuse et reconnaissante. Voilà qu'un jour l'amant ou l'amoureux s'aperçoit que la dame a pris un train de plaisir sur les bords du Rhin avec un jeune crevé de haute lignée. Dieu sait si l'amant s'indigna! Il va trouver le mari et lui représente qu'il ne peut laisser sa femme voyager ainsi. «Est-ce que cela vous fait beaucoup de chagrin?» dit le très spirituel mari en éclatant de rire au nez de celui qui plaidait l'honneur de la maison.»
Rodolphe de Villeroy fit remarquer que le XIXe siècle était le siècle des maris. Ils voient tout et se moquent de tout. «Excepté, dit la duchesse de Hauteroche, ce savant célèbre qui passe là-bas avec sa femme et ses deux filles, une de ces femmes immaculées qui n'ont hanté que les montagnes neigeuses. Elle ne manque pas un sermon! si ce n'est pas pour elle, c'est pour ses filles. En effet, dès que ses filles sont assises devant la chaire, elle change de paroisse, elle court à un autre prêche, elle monte quatre étages quatre à quatre, elle trouve un jeune avocat stagiaire qui la renverse par son éloquence. Pendant ce temps-là, l'astrologue se laisse choir dans un puits.—Dans un puits! dit la dame aux trente-deux dents, il se laisse choir dans les bras d'une comète, un joli bas-bleu qui a une tache d'encre pour grain de beauté. Je les ai vus qui s'en allaient bras dessus bras dessous piper les étoiles.»
Passa la reine des Abeilles: «Saluez, Villeroy, voilà la reine des Abeilles; les grenouilles demandent toujours un roi, les abeilles demandent toujours une reine. Cette reine des abeilles nous vient de loin, mais elle est plus Parisienne que les Parisiennes nées sur le boulevard des Capucines. Elle règne impérieusement sur la mode et sur l'esprit; elle donne le ton; les envieuses disent le mauvais ton, mais elles le prennent. Autrefois, il y avait le coin du roi et le coin de la reine; aujourd'hui, il y a le coin de la princesse de M—— —Oui, elle marque bien son coin.—Il n'y a pas un critique musical qui ne deviendrait plus savant s'il allait à son école. Ils ne parlent que par ouï-dire, elle parle par ouï-chanter.»
La princesse salua le groupe avec sa grâce enjouée et spirituelle. «Elle n'a peur de rien, dit Parisis, parce qu'elle n'a pas peur d'elle-même.»
Une jeune brune passait alors. «Ce n'est pas comme cette femme sentimentale qui se fait un masque de son éventail, tant elle craint de montrer son coeur. Regardez bien, elle va rougir et pâlir tour à tour quand va passer devant elle ce jeune aide de camp qui a été un héros à la guerre et qui est un mauvais soldat dans sa passion. —Pourquoi ces deux femmes blondes ne se quittent-elles pas? Parce qu'elles fricassent ensemble le moineau de Lesbie, comme autrefois Ninon et la Maintenon.—Et cette femme rousse, pourquoi est-elle seule là-bas en face de nous?—C'est pour être deux; depuis qu'elle a été chassée du Paradis par Adam lui-même, cette Ève majestueuse siffle des airs de serpent.—C'est la fête des rousses! Fontanges serait plus à la mode que jamais. Qui donc est couché dans ce fauteuil?—C'est une Havanaise: un diable-à-quatre, qui fait du mariage la vie à trois.—Je m'aperçois que l'empire n'est plus aux Parisiennes. Voyez donc toutes ces Italiennes, ces Espagnoles et Américaines. L'Océan a jeté ses vagues jusque sur le bord du lac. —C'est la force de Paris de faire des Parisiennes de toutes les figures du globe.»
Passa une chercheuse d'esprit qui n'a jamais trouvé: «Ah! voilà la belle des belles! dit Villeroy. Elle est descendue de son char de triomphe et marche dans la souveraineté de la queue de sa robe et de sa niaiserie héraldique.—Qu'est donc devenue sa soeur depuis son équipée? demanda la duchesse.—Sait-on ce que deviennent les vieilles lunes? dit Parisis, car la femme à la mode est comme la lune, elle se renouvelle tous les mois. Aussi la femme à la mode a toujours je ne sais quoi de l'inconstance de la lune naissante et décroissante dans ses passions ou dans ses fantaisies, non pas seulement tous les mois, mais toutes les heures.—Toutes les femmes ne sont pas lunatiques. Combien qui sont des anges de douceur et de vertus, de grâce et de charité!—Je n'en connais pas une, à commencer par moi,» dit Mme de Tramont.
Parisis regarda la dame: «Celui qui voudrait faire l'histoire des contradictions ferait votre histoire, dit Parisis. Vous avez raison, la logique de la femme c'est d'être illogique; elle ne triomphe que par l'imprévu, elle n'est parfaite que par ses imperfections, elle n'est divine que parce qu'elle est humaine.—Chut! dit Mme de Tramont, voyez donc Mme de Clarmonde qui pleure son premier amour parce qu'elle n'a pu en trouver un second.—L'amour est un temple en ruines; on n'y cueille que les fleurs de la mort. Les Romains avaient raison de porter au temple de Vénus tout ce qu'il fallait pour les funérailles des trépassés, car rien ne consume plus rapidement la vie,—la vie de l'âme,—que la volupté.—Voyez donc cette comédienne et cette duchesse qui se regardent du haut de leur dédain, plus ou moins théâtralement; elles portent pourtant des robes faites par la même couturière, comme elles-mêmes sont faites par la pareille nature.—Vous trouvez ces robes invraisemblables?—Non, dit Mme de Tramont, ce sont les femmes.—Impudicus habitus signum est adulterae mentis.—La mode a toujours raison. M. de Buonaparte a très bien dit: Quand le Français est entre la crainte des gendarmes et celle du diable, il se décide pour le diable; mais quand il est entre le diable et la mode, il obéit à la mode.»—Et pourtant c'est le peuple, le plus spirituel de la terre, à ce qu'il dit.—Il lui faut toujours des idoles à ce peuple parisien; quelles sont donc les nouvelles idoles du jour? demanda Mme de Tramont.—La femme la plus adorée, la plus peinte, la plus sculptée, la plus gravée, c'est une morte: Marie-Antoinette. Tout le monde lui a bâti dans son coeur une petite chapelle expiatoire; c'est qu'on a reconnu un peu tard que son seul crime avait été d'être une femme sous sa couronne de reine. Crime qu'elle racheta si noblement en restant une reine quand elle ne fut plus qu'une femme.—Oui, elle a laissé partout sa figure et sa marque. Celle qui sera la figure de la Charité au XIXe siècle, est tout entourée des meubles de Marie-Antoinette, qui sont, il faut le dire, les plus adorables bijoux qu'on ait travaillés dans aucun temps,—reliques royales.—Mais toutes les vraies princesses ne sont pas mortes. Combien qui sont l'inspiration, le charme et la grâce de leur temps! Il en est une qui sculpte avec le grand art des Italiens de la Renaissance; il en est une qui promène l'âme impériale et artiste de la Russie par tous les musées et tous les salons de l'Europe; il en est une qui le dimanche tient sa cour plénière, ayant encore, non pas des taches d'encre aux doigts, mais des taches de couleur sur sa blanche main, car elle peint comme un homme.»
Une perle fausse passait. «Ah! par exemple, dit Mme de Tramont, elle s'est trompée de porte, cette fille rousse égarée à Londres et qui s'est retrouvée à Paris. Qui donc lui donne ses chevaux et ses cheveux? De beaux cheveux et de beaux chevaux?—Elle ne sait pas; c'est le luxe effréné des filles. Il en est plus d'un qui s'est ruiné pour elle, quoiqu'elle soit toujours ruinée. On aime ses passions comme ses enfants, plus que soi-même. Plus d'un homme se refuse un fiacre, qui donne un carrosse à sa maîtresse.»
Passèrent deux femmes renommées pour leur figure et pour leur amitié. «Voilà, dit Parisis, «deux cocottes du meilleur monde» qui ont une cour et qui en abusent, qui ont ouvert un hôtel Rambouillet pour y parler la langue verte, mais, au demeurant, «les plus honnêtes femmes du monde.» Chez elles, tout s'évapore en fumée. Combien qui ne font pas parler d'elles comme cette pâle duchesse qui écoute là-bas, à travers les causeries de son entourage, des motifs du Trovatore, parce que la musique de Verdi lui rappelle ses crimes cachés; celle-là n'est même pas soupçonnée, on lui donnera le paradis sans confession.»
Mme de Hauteroche se rappela l'Heure du Diable; elle eut une soudaine émotion qui se trahit sur sa figure; mais Parisis seul s'en aperçut.
Pendant que la femme aux trente-deux perles éclatait de rire au passage d'une Américaine qui accentuait trop les modes, Parisis dit à la duchesse: «Voulez-vous prendre mon bras et faire le tour des mondes?»
Elle obéit sans répondre, entraînée malgré elle. «Vous m'avez bien haï, n'est-ce pas? lui dit Parisis après un silence, en pressant contre lui la petite main de la duchesse.» Elle tressaillit. «Moi, poursuivit-il en penchant la tête pour parler dans l'oreille de la duchesse, je vous ai bien aimée.»
Un second silence. «Je vous ai haï et je vous ai aimé, lui dit-elle, moi toute ma vie n'aura été qu'une heure. Je me croyais la femme du monde la plus vertueuse, je n'aspirais qu'aux oeuvres de charité, je ne croyais qu'à l'amour divin. J'ai trouvé avec vous l'amour de l'enfer; il m'a consumée. Je ne sais si cette pauvre Alice s'est repentie en mourant: le croirez-vous? moi je n'ai pas la force de me repentir. J'ai horreur de moi-même, mais je me retourne doucement vers mon crime et j'y reste abîmée.»
Parisis regardait la duchesse: elle était pâle comme la mort, ses grands yeux flambaient, son coeur agitait son sein. «Vous avez voulu, lui dit-elle, savoir le secret de mon âme, vous le savez; maintenant, allons dire du mal des autres.»
Parisis conduisit la duchesse dans son cercle, mais il ne resta pas avec Villeroy.
Il avait vu non loin de là Mme de Fontaneilles. Quoiqu'il lui eût dit adieu, il ns put s'empêcher d'aller à elle. «Je vous avais vu et je vous attendais, lui dit-elle, je vous croyais déjà à Parisis.—Je pars à minuit.» Et il lui serra la main. «Et moi! reprit-elle avec un sentiment de passion mal déguisé, quoique sa soeur fût là, quand partirai-je pour Ems—la terre promise!»
Ils tressaillirent tous les deux: une flamme invisible courut sur eux et les brûla. Ce fut à ce point que Mlle de Joyeuse, une vierge encore toute à Dieu, eut leur secret ce soir-là.
XXIII
LA FATALITÉ
Octave partit le lendemain matin par l'express pour Parisis. Quand il vit au loin dans l'après-midi se dessiner sur le ciel et sur les grands arbres les vieilles tours qui lui semblèrent prendre pour le regarder leur meilleure physionomie, il dit encore une fois: «Non! je n'irai pas à Ems.» Mais, pour le malheur de tout le monde, la fatalité voulait que le duc de Parisis allât à Ems.
Quand il arriva à Parisis, la duchesse était en larmes; il la prit dans ses bras, la caressa doucement et lui demanda pourquoi elle pleurait. «Je pleure mon bonheur perdu, répondit-elle.—Tu es folle, Geneviève! Je te rapporte ton bonheur. Si tu savais comme je m'ennuyais à Paris! Mais tu sais bien que Paris vous retient de force par les mille raisons des choses, même quand on est attendu par une femme comme toi.—Ce n'est pas ce la qui me fait pleurer, reprit Geneviève en embrassant son mari; tu n'as donc pas vu le ministre avant de partir?—Non, j'ai vu l'Empereur.—Et l'Empereur ne t'a rien dit?—Il m'a beaucoup parlé d'Alexandre et de César.—Tu vas comprendre mes larmes!»
Geneviève conduisit Octave dans le petit salon d'été.
Il comprit tout de suite en voyant sur la table une grande enveloppe qui portait son nom sous le timbre du ministre des affaires étrangères. Il lut deux fois: «Ministère des affaires étrangères!» comme s'il avait peur de savoir la nouvelle. Et se parlant à lui-même: «A-t-on assez la fureur en France de ne pas parler français? Si je deviens ministre des affaires étrangères, on dira comme autrefois: ministre des affaires extérieures. Étrangères! qu'est-ce que cela veut dire? Étrangères à qui? Étrangères à quoi?»
Geneviève s'impatientait: «Mais lis donc?» dit-elle.
Octave prit le pli et lut. C'était sa nomination de ministre en Allemagne. La duchesse s'aperçut qu'il avait pâli. La pauvre femme ne pouvait comprendre pourquoi cette pâleur.
Il avait pâli, voyant que la fatalité le rejetait vers Mme de Fontaneilles. Il fallait qu'il passât près d'Ems pour aller à sa légation. «Eh bien! dit-il à Geneviève, il n'y a pas de quoi te désoler, puisque aussi bien tu voulais me voir continuer ma carrière.»
La duchesse interrogea son mari du regard. «Et sans doute, reprit-elle, tu vas partir tout de suite?»
Le démon du mal avait déjà dicté la réponse de Parisis. «Oui, sauf à revenir bientôt te chercher.—Eh bien! non, mon ami! je veux partir avec vous.—Ma chère Geneviève, ce serait une folie; j'aimerais mieux donner ma démission. Je sens déjà trop que j'aimerai les enfants que tu me donneras, pour que tu les sacrifies en te sacrifiant toi-même.—Et si je meurs d'ennui ici?—Rassure-toi; je courrai là-bas pour montrer ma bonne volonté; mais à peine arrivé, je reviendrai en toute hâte ici.—Eh bien? ne parlons plus de cela. Tu dois mourir de faim?—Oui. Mais je ne t'ai pas encore mangée.»
Et Parisis embrassa Geneviève sur les bras, sur les mains, sur le cou, sur les cheveux. Ce fut comme une âme de feu qui courut sur la jeune femme.—Oh! que c'est bon! dit-elle en respirant. Sitôt que tu n'es plus là, je me sens mourir: j'ai froid jusqu'au coeur. Un jour, si tu es trop longtemps sans revenir, tu me trouveras changée en statue de marbre.—A propos! tu sais que Monjoyeux fait toujours des siennes? Il vient d'exposer un groupe qui fait courir tout Paris; je veux qu'il fasse ton buste. Ce coquin-là donne la vie au marbre, on dirait qu'il le pétrit comme Dieu a pétri le monde, ou plutôt comme nos fermières pétrissent leur pâte. S'il fait un jour Galathée, elle descendra de son piédestal.—Mon ami, dit la duchesse, je ne veux être représentée en marbre que sur mon tombeau; si tu veux un portrait de moi, tu me feras peindre.—C'est une bonne idée, s'écria Octave: nous allons goûter ensemble sur le perron, après quoi j'enverrai une dépêche à Léo Ramée. Il viendra faire ici son ébauche pendant les huit jours que je vais passer avec toi; dans trois semaines, je le reprendrai à Paris pour revenir encore et il finira ton portrait avant notre départ.» Geneviève dit qu'elle ne le voulait pas: «Le temps que je poserai sera du temps perdu, je n'aurai pas le temps de te regarder, j'aime mieux être seule avec toi.—Tu ne connais pas Léo Ramée, on ne pose jamais devant lui quand il vous peint. Il a fait des Dianes et des Junons très ressemblantes: est-ce qu'elles ont jamais posé devant lui! Tu verras, toi, ma Diane et ma Junon, quelle belle chose il va faire avec cette figure divine. Tu as peur de ne pas être seule! Mais Léo Ramée est un brave coeur, il sera si heureux de nous voir heureux, que nous ne verrons pas qu'il est là. D'ailleurs, il est comme l'hirondelle, il porte bonheur à la maison.—Eh bien! écris-lui de venir.»
Geneviève pensait qu'elle avait perdu la moitié de son bonheur le jour où son amie la marquise de Fontaneilles était venue lui demander l'hospitalité. Elle pensa aussi qu'un ami d'Octave troublerait peut-être à son tour cette fête intime de deux coeurs qui vivent des mêmes joies. Mais l'amour profond a des timidités enfantines, elle n'osa dire cela à son mari. «C'est égal, se dit-elle à elle-même, le proverbe arabe a peut-être raison: «Prends garde à ton meilleur ami, prends garde à ta meilleure amie, un atome fait ombre, l'amitié fait peur à l'amour.»
Et, malgré elle, elle pensa à sa meilleure amie, la marquise de
Fontaneilles.
Mais Léo Ramée ne devait pas trahir l'amitié d'Octave, comme la marquise devait trahir l'amitié de Geneviève.
Il vint à Parisis pour faire le portrait de la duchesse: il était encore dans toutes les joies de son triomphe à l'Institut. Arriver à l'Académie en cheveux blancs, c'est à la portée de tout le monde; mais y arriver dans l'auréole des cheveux blonds, c'est une bonne fortune.
Léo Ramée ébaucha largement, dans la grande manière, le portrait de la duchesse. Déjà le quatrième jour, non seulement la figure sortait du chaos, mais l'âme même de la duchesse de Parisis rayonnait par les yeux et par le sourire. «Quelle belle chose tu vas faire là!» dit Parisis à son ami.
Mais le lendemain, Léo Ramée était parti. «Il est donc fou!» s'écria Octave. Et il amena la duchesse devant le portrait. «Quel malheur! dit-il; il eût fait là un chef-d'oeuvre. Vois donc, Geneviève, quel adorable dessin et quelle charmante couleur! Tu ressembles à une déesse de Prudhon ou plutôt tu ressembles à toi-même.—Si ton ami est parti, dit la duchesse, c'est qu'il a désespéré de bien finir ce qu'il avait si bien commencé.»
En effet, Léo Ramée avait trouvé la duchesse trop belle: la fièvre de l'amour l'avait saisi…
Jusque-là, il avait idéalisé ses modèles d'atelier. Pour la première fois, la vraie beauté posait devant lui: il était vaincu par la nature et par l'amour.
Il avait fui comme Joseph devant Putiphar, mais sans laisser son manteau, ne voulant pas avoir l'occasion de revenir.
XXIV
LES ADIEUX
Ce fut avec un déchirement de coeur que la duchesse vit s'éloigner Parisis. Elle l'accompagna jusqu'à la station. On était parti de bonne heure; elle attendit dans la calèche que le train se fût éloigné. Elle avait voulu revoir encore Parisis à la portière; elle agita longtemps son léger mouchoir, un mode d'adieu un peu démodé depuis que nous prenons la vie en riant. Quand elle rentra à Parisis, elle s'imagina qu'elle était dans la solitude depuis un siècle; si elle n'eût craint alors de ne plus arriver à temps, elle serait repartie pour rejoindre Octave. Elle monta dans sa chambre, tomba sur un fauteuil et se résigna.
Le soleil venait jouer à ses pieds; il lui sembla d'abord que c'était une ironie; mais peu à peu la sérénité reprit son âme; elle s'accusa de manquer de courage; elle se réjouit à l'espérance qu'elle serait bientôt mère, et s'enorgueillit à la pensée que son mari serait bientôt ambassadeur.
Mais Geneviève n'était pas de celles qui vivent du bonheur de demain; elle avait été si heureuse de vivre au jour le jour, qu'elle ne voulut pas s'accoutumer à la solitude. Elle décida énergiquement que, si Parisis ne venait pas la reprendre après quinze jours d'absence, elle partirait seule pour l'Allemagne avec Hyacinthe.
Et comme son coeur débordait, elle prit une plume et écrivit à Octave.
L'écriture est la vraie marque de l'amour. Quiconque n'aime pas, quiconque n'aime plus, ne tourmente pas la plume, parce qu'il ne trouve rien à dire. Mais les vrais amoureux sont terribles. Ils ont l'éloquence impitoyable de Sapho, de sainte Thérèse et de Lélia. On trouve dans leurs lettres le mot jailli du coeur comme d'une source vive; mais quel torrent de phrases perdues qui vont se jeter dans l'océan de la pensée! Or, je ne sais rien au monde de plus bête à certaines heures que l'océan, cette éternelle voix qui bégaye depuis la création du monde sans avoir rien dit, ce monstre sans conscience qui bat la terre sans savoir pourquoi.
Voici comment écrivit Geneviève:
«Quand je pense, mon cher Octave, que tout ce que je vais te dire arrivera à toi tout glacé sous la main de la poste français de la poste allemande, je m'arrête découragée. Tu me le disais un jour: les lettres qu'on envoie à cent lieues sont comme les duels qu'on remet au lendemain. Eh bien! je reprends mon courage; je sens qu'un coeur qui parle garde sa force pour parler loin. Je suis sûre que, quand tu ouvriras ma lettre, il s'en exhalera je ne sais quoi de mon âme qui ira droit à la tienne. Ah! mon Octave, je suis désolée de n'être pas partie avec toi: l'absence, c'est la mort. Tu as emporté mon coeur et je ne respire plus.
«Que te dirai-je? Le château est désolé comme moi; jusqu'aux chansons d'Hyacinthe qui se changent en litanies. Ah! bien heureux ceux qui aiment et bien heureux ceux qui n'aiment pas. Ainsi Hyacinthe est triste de me voir triste, mais comme elle va et vient avec insouciance! Ne te désole pas de mon chagrin, ce n'est que le nuage du départ; j'aurai le courage de garder mes larmes. Je vais vivre dans l'espérance de te voir bientôt; non, je ne veux pas pleurer.»
La duchesse pleurait.
«Tu sais que je suis forte et que je puis dominer mon coeur. Reviens pourtant bien vite; d'ailleurs, prends-y garde, si tu tardais d'un jour, tu me trouverais mourante.
«Je ne suis pas jalouse, mais prends garde; si tu prenais quelque goût aux Allemandes sentimentales; si tu disais un seul jour à une autre que tu l'aimes, je sentirais ici un coup de poignard dans mon coeur.»
Pour tromper son chagrin, la duchesse écrivit plus de dix pages à son mari; mais elle se dit tout à coup: «Ce pauvre Octave! il faut que j'aie pitié de lui.» Voilà pourquoi elle ne lui envoya que la première page.
Sur ces mots où elle disait: «Non, je ne veux pas pleurer,» elle laissa la trace de deux larmes. «—C'est mal, dit-elle, d'envoyer des larmes.» Mais elle ne refit pas cette page; il lui sembla qu'une lettre recopiée n'était plus une lettre d'amour.
XXV
LE DÉMON DE L'ADULTÈRE
Pour ne pas inquiéter la duchesse, qui n'aimait pas Paris, Octave lui avait dit qu'il partirait pour Nuits pour prendre le chemin de fer de l'Est.
Dès qu'il fut à Nuits, il écrivit cette dépêche qu'il donna au télé- graphe pour la marquise de Fontaneilles:
«Midi. Je pars pour Ems. J'y serai après-demain. Je vous saluerai
à l'hôtel d'Angleterre ou à l'hôtel de Russie.
«PARISIS.»
Dès que la dépêche fut partie, Octave comprit son imprudence; non qu'il s'inquiétât d'avoir donné son nom aux hommes du télégraphe, mais le marquis de Fontaneilles pouvait arriver de Londres tout juste pour recevoir la dépêche. «Alea jacta est!» s'écria-t-il. Et il n'y pensa plus.
La dépêche arriva dans les blanches mains de Mme de Fontaneilles, le marquis n'étant pas revenu de Londres. Elle la lut vingt fois, parce qu'elle y vit la marque de sa destinée. «Et moi aussi, je serai à Ems après-demain, dit-elle en écoutant battre son coeur.»
Elle entendit la voix de Mlle de Joyeuse, qui montait l'escalier. Elle chercha une allumette pour brûler la dépêche, mais, ne trouvant pas de feu sous sa main, elle la déchira et la jeta dans l'âtre, se promettant de la brûler plus tard. «Ma chère belle, dit-elle à sa soeur, nous partirons ce soir pour le Rhin. Es-tu contente?—Plus joyeuse que jamais, dit la jeune fille qui avait l'habitude de jouer sur son nom quand elle était heureuse.—Tu sais, reprit Mme de Fontaneilles, que nous nous arrêterons à Nancy chez la chanoinesse, mais pour quelques heures seulement. Je te donnerai une robe de dentelle qui fera bien des jalouses à Ems, car on se fait belle là-bas!
On partit le soir; à Nancy on manqua le train; un accident en vue d'Heidelberg retarda encore les voyageuses; si bien qu'on n'arriva pas le surlendemain à Ems comme on se l'était promis.
La marquise piétinait d'impatience comme une femme qui ne veut pas obéir aux événements. Mlle de Joyeuse, qui était très babillarde, remarqua que sa soeur était devenue bien silencieuse.
C'est que Mme Fontaneilles était dominée par une seule pensée qu'elle ne disait pas; elle dessinait d'avance dans son imagination toutes les scènes de son entrevue avec Octave. Elle se demandait comment elle échapperait à la vigilance de Mlle de Joyeuse. N'y avait-il pas mille manières de tromper tout le monde? on rencontrerait Octave par hasard; on s'étonnerait beaucoup de part et d'autre, il serait là retenu pour attendre des ordres du ministre; rien ne s'opposait à ce qu'on passât une journée ensemble, sinon dans le même hôtel, du moins dans la même calèche et à la même table. La nuit venue, Mlle de Joyeuse, qui avait encore le sommeil des enfants, s'endormirait bien vite; Mme de Fontaneilles écrirait des lettres dans la chambre voisine; ne voyant plus de lumière, sa soeur la croirait couchée, pendant que, toute éperdue, elle serait chez Octave, donnant son coeur, donnant son âme, donnant sa vie; heure adorable et terrible que les femmes appellent l'heure du sacrifice.
Mme de Fontaneilles était partie à huit heures du soir par l'express de l'Est.
A neuf heures, le marquis arrivait de Londres par l'express du Nord.
Il était si hautain et si fier que nul dans sa maison n'osait lui adresser la parole. Il entra silencieusement et monta droit à la chambre de sa femme.
Au moment où il allait entrer, la femme de chambre se hasarda à lui dire que la marquise était partie. M. de Fontaneilles ne put retenir un mouvement de colère. «Partie! Et depuis quand?—Ce soir même.—Avec sa soeur?—Oui, monsieur le marquis. Madame à écrit à Monsieur. Je l'ai conduite à la gare de Strasbourg. Madame doit s'arrêter à Nancy.—Est-ce qu'elle toussait toujours?—Pas du tout, monsieur le marquis.»
Le marquis entra dans la chambre et referma la porte violemment. Son oeil jaloux courut partout sur le lit, sur les meubles, sur le tapis. Il déposa sur le petit secrétaire le bougeoir qu'il avait à la main. «Elle m'avait écrit, dit-il. Mais sa lettre ne me reviendra que dans deux jours.»
Mme de Fontaneilles avait laissé la clef de son secrétaire comme une femme qui n'a pas de secret: le marquis l'ouvrit et n'y trouva que des lettres de femmes. «Suis-je assez fou, dit-il, en voyant dans la psyché ses cheveux en désordre, sa pâleur, ses traits contractés. Ma femme va à Ems avec sa soeur, quoi de plus naturel, puisque c'était convenu; puisque c'est par ordonnance du médecin?»
Mais la jalousie tenaille le coeur des jaloux; il n'en était qu'à ses premières tortures.
Voyant quelques chiffons dans la cheminée, le marquis y courut et les saisit. Il découvrit du premier regard un lambeau de dépêche télégraphique. «J'ai trouvé,» dit-il avec une joie mortelle.
Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour retrouver les autres lambeaux: c'était l'appel de Parisis à la marquise.
M. de Fontaneilles faillit tomber à la renverse. Il éclata dans sa fureur et brisa la psyché.
La pendule sonnait dix heures. «Si je n'arrivais!» dit-il.
On peindra mal toutes ses angoisses; il adorait sa femme sans le lui dire jamais, comme si son amour eût paru une humiliation. «Ce Parisis, cria-t-il d'une voix sourde, je l'ai toujours haï!»
Il alla dans sa chambre, qui n'était séparée de celle de la marquise que par une petite bibliothèque intime où ne se montraient guère que des livres de religion. Dans sa chambre, sur une table où il n'y avait que des armes, il prit tour à tour un revolver, un poignard, des pistolets, un couteau malais. «Malheur! malheur! s'écria-t-il. Si j'arrive trop tard, je les tuerai tous les deux. Si je n'arrive pas trop tard…»
Il retint sa phrase pour laisser tomber ce mot froid comme l'acier:
«Je te tuerai, Parisis!»
Et après un silence: «Et que ferai-je de cette femme?»
XXVI
NÉE POUR AIMER, NÉE POUR SOUFFRIR
Le marquis de Fontaneilles se fût vengé de son malheur sur tout le monde, tant la haine éclatait en lui.
Il eut la cruauté, que dis-je? la lâcheté d'aller lui-même au télégraphe pour envoyer cette dépêche à la duchesse de Parisis:
«Madame la duchesse de Parisis est avertie par le marquis de
Fontanes que M. de Parisis et madame de Fontanes ne l'attendent
pas la nuit prochaine à Ems, hôtel d'Angleterre ou hôtel de
Russie._
«FONTANEILLES.»
Il était minuit quand Geneviève reçut cette étrange et horrible dépêche. Elle comprit bien que Fontanes voulait dire Fontaneilles. La jalousie, qui n'était pas aveugle cette fois, lui dessilla les yeux. «Ah! mon coeur! dit-elle, ne trouvant plus d'air à respirer, je pressentais bien cela. Cette femme t'a frappée à mort dans ton bonheur.»
Elle appela Hyacinthe. «Hyacinthe, lui dit-elle, je vais mourir.—Mourir! s'écria Hyacinthe en la soulevant dans ses bras, car la pauvre femme était évanouie.—Non! dit Geneviève en se ranimant, je veux aller à Ems, je veux sauver mon bonheur.»
Elle conta tout à Hyacinthe. «Oui, dit la jeune fille, il faut partir, et je veux partir avec vous.»
Une heure après, les deux femmes étaient à Tonnerre, où elles prenaient l'express pour Paris. Le soir, Geneviève partit par le train de Cologne, sans rencontrer le marquis de Fontaneilles, qui partait en même temps.
Qui peindrait jamais les angoisses de cette pauvre femme,—cette pauvre mère déjà, qui risquait son enfant pour son mari? Il n'y a que celles qui ont été trahies dans les joies de leur amour qui comprendront ces horribles douleurs.
Hyacinthe tentait de consoler la duchesse. «Non, non, disait
Geneviève, je suis comme ma mère: née pour aimer, née pour souffrir!»
A Cologne, la duchesse se sépara de Hyacinthe, quelles que fussent les prières de la jeune fille. «Non, Hyacinthe, je veux arriver à Ems toute seule et mystérieusement. Allez m'attendre à Parisis—vivante ou morte.»
XXVII
TOURNE-SOL ET LA TACITURNE
Cependant Parisis était arrivé seul à Ems par une de ces éclatantes journées de mai, qui font croire à l'amour ceux-là mêmes qui ne sont pas amoureux.
A la gare de Coblentz, Parisis avait rencontré Mlle Tourne-Sol et la
Taciturne, qui allaient tenter la fortune sur la rive étrangère.
Il les avait à peine saluées de la main, ne voulant pas refaire leur connaissance, se croyant devenu un homme tout à fait sérieux par son titre de mari et par son titre de ministre; mais à Ems, il s'aperçut, cinq minutes après son arrivée, qu'elles étaient, comme lui, descendues à Englischer-Hof.
Il pensa aller retenir sur la promenade un autre appartement. Il ne voulait pas être en pays—de connaissances—pour recevoir la marquise de Fontaneilles.
Mais il ne trouva pas mieux que l'hôtel d'Angleterre. En effet, l'appartement était vaste et il avait deux entrées. Et d'ailleurs Octave n'avait-il pas écrit à Mme de Fontaneilles qu'il l'attendait à l'hôtel d'Angleterre ou à l'hôtel de Russie? Or, à l'hôtel de Russie, il n'y avait rien à louer, hormis sous les toits.
Parisis essaya d'abord de vivre renfermé; il demanda à déjeuner; mais cela lui parut si triste de tenir compagnie aux gravures allemandes qui ornaient son salon de passage, qu'il ne put résister au plaisir d'aller déjeuner au soleil, devant la Conversation, comme il faisait à Bade,—comme on fait à Ems. «A la bonne heure, dit-il en écoutant la chanson du vin du Rhin tombant dans son verre, on peut déjeuner ici gaiement.»
Mais à peine lui avait-on servi un filet de chevreuil aux confitures de groseilles, que Tourne-Sol et la Taciturne vinrent se pencher au-dessus de lui. «Eh bien! voilà comme tu déjeunes sans nous, toi!» Elles étaient de si belle humeur, elles répandaient un si doux parfum de Paris, qu'un peu plus Octave leur disait de s'asseoir. Mais il les maintint debout, presque à distance, par ce simple mot: «Chut! j'attends la reine de Prusse.»
Les deux demi-comédiennes s'envolèrent comme deux oiseaux.
Mais elles n'allèrent pas loin; elles s'abattirent sous la prochaine branche et firent tout haut un menu franco-allemand des plus imprévus. Par exemple, elles demandèrent du vin de Champagne du Rhin; Octave ne fut pas peu surpris de voir qu'elles étaient plus savantes que lui sur ce sujet, puisqu'en effet on leur apporta du vin de Champagne du Rhin, un vin mousseux avec je ne sais quoi de sauvage dans le bouquet.
Parisis, tout en gardant sa sévérité, ne pouvait s'empêcher de songer un peu à ces bonnes années de sa vie où il vivait sans préjugés et sans soucis, ne craignant de s'attabler en plein soleil avec des comédiennes: Mais la vie ne se passe pas à déjeuner;—bien mieux, les hommes sérieux ne déjeunent pas,—hormis en voyage.
Cependant Mlle Tourne-Sol et la Taciturne, voyant que la reine de Prusse n'arrivait pas, se hasardèrent à envoyer une coupe pleine à Octave. Il ne fit pas de façons pour boire avec elles. Il regarda la coupe où pétillait le vin du Rhin mousseux et y trempa ses lèvres avec un sentiment de mélancolie. C'est que, sans le savoir, il buvait à la dernière coupe de sa jeunesse.
Il rentra chez lui sans avoir renoué conversation avec ces demoiselles. «Après tout, dit-il, la vraie sagesse, c'est la folie; ne ferais-je pas mieux de passer gaiement une heure avec ces deux toquées que de m'aventurer plus loin dans cette passion qui me fait peur?—moi qui n'ai jamais eu peur!»
L'immoralité qui rit est à moitié pardonnée; le seul péché sérieux, c'est l'immoralité sérieuse. Prendre une fille qui passe, c'est chasser sur ses terres; prendre la femme d'autrui, c'est voler une famille.
Ces idées traversaient l'esprit du duc de Parisis. «Et pourtant, dit-il, si jamais quelqu'un s'avisait de songer même à aimer Geneviève!»
C'était la première fois qu'il se sentait jaloux.
S'il eût été temps encore, peut-être eût-il envoyé une dépêche à Mme de Fontaneilles pour lui dire qu'il était forcé de quitter Ems à l'heure même. Mais il réfléchit que la marquise avait dû partir de Paris la veille. Et puis cet obstiné désir de prendre sa part dans la vie de toutes les femmes, l'aveugla encore. Il se raffermit dans sa nature en disant le vers de Byron;
«L'amour est un fruit qu'il faut cueillir au risque de casser la branche.»
Il écrivit à la duchesse.
Combien d'hommes divers dans un homme, combien de sentiments opposés dans un coeur.
Il attendait le soir la marquise de Fontaneilles et il écrivit une lettre tendrement amoureuse à sa femme. Les poètes à symboles ne marqueraient pas de dire que l'adultère ricanait devant l'amour conjugal. Voici la lettre:
«Ma Geneviève,
«Comme je suis loin de toi! j'ai beau me dire que tu es là dans mon coeur, dans mon esprit, dans mon âme: j'ai beau voir apparaître à toute minute ton admirable figure, je me sens triste; il me semble que je suis séparé de toi par un monde et par un siècle! C'est que tu m'as gâté; c'est que j'ai vécu de ton amour. Tu sais que tu m'as fait croire aux anges avant de croire à Dieu. Ah! ma chère Geneviève, pourquoi faut-il que l'homme soit quelque chose dans la vie? Si l'ambition allait m'exiler du bonheur! N'est-ce donc la sagesse de vivre avec toi à Parisis, dans l'oubli du monde, étouffant ma pensée sous la gerbe odorante de tes cheveux! Tes blonds cheveux, voilà la la vraie moisson, la moisson d'or. Le reste ne vaut pas la peine d'y aller.
«C'est égal, je te jure que je ne m'éterniserai pas à représenter mon souverain dans les capitales. Je ne veux vivre que pour toi, ce sera vivre pour moi.
«Adieu, ma douce adorée. Je rêve que tu viens t'incliner pendant que j'écris, pour me surprendre par un de ces divins baisers qui font refleurir mon front. Je me retourne, mais, hélas! tu n'es pas là! Et pourtant, il me semble que j'ai senti tes lèvres.»
«PARISIS.»
XXVIII
LA FEMME VOILÉE
Et là-dessus, le duc de Parisis monta à cheval et suivit la route d'Ehrenbreistein, tout en se rappelant les promenades de lord Byron sur ces belles rives du Rhin où les deux grandes figures poétiques de la Révolution—Hoche et Marceau—ont trouvé leur tombe héroïque. On pourrait y mettre pour épitaphe les paroles de Childe-Harold: «Brave et glorieuse fut leur jeune carrière, ils furent pleures par deux armées, celle qu'ils commandaient et celle qu'ils combattaient.»—Ah! dit Parisis, bien heureux celui qui meurt jeune,—plein de jours, —pour une grande pensée dans une grande action! C'est ainsi que je voudrais mourir.»
Le soleil allait se coucher dans un lit de pourpre,—éternelle formule des poètes qui s'obstinent à croire que le soleil est toujours la lampe d'or de la terre;—le crépuscule répandait ses mélancolies. Octave admirait ses paysages grandioses qu'il voulait vainement comparer à ceux de Parisis, où il avait accentué les sites sauvages. Il pensa à la duchesse et au doux horizon du parc où sans doute elle se promenait à cette heure. Tout à coup, un nuage de fumée appela ses regards et sa pensée. C'était le train du soir qui amenait de Coblentz les voyageurs venant à Ems. «Déjà!» dit-il.
Il s'imagina que la marquise de Fontaneilles arrivait alors; il rebroussa chemin, donna un coup d'éperon et rentra au galop à l'hôtel d'Angleterre.
C'était le moment où les voyageurs arrivaient eux-mêmes; il ne doutait pas que la marquise n'apparût tout à coup; mais trois calèches survin- rent avec des étrangers, sans qu'il reconnût Mme de Fontaneilles. «Pourquoi? se demanda-il. C'était pourtant bien aujourd'hui; elle a dû partir hier soir, elle avait dit qu'elle s'arrêterait à Coblentz pour n'arriver ici que la nuit. N'est-elle donc pas partie!»
Il avait commandé à dîner à l'hôtel; mais il ne toucha pas plus au dîner qu'il n'avait touché au déjeuner. Il alla dîner à sa table du matin sous les arbres du Casino. Mlle Tournesol et la Taciturne étaient aussi à leur table, elles avaient prolongé leur dîner, parce que Mlle Fleur-de-Pêche était fraîchement débarquée apportant des nouvelles de la Maison d'Or. Quoique devenu étranger au monde doré, Parisis ouvrit ses oreilles sans avoir l'air d'écouter.
Il apprit que le prince Bleu, qui se consolait avec Mlle Fleur-de-Pêche de la mort de Mme d'Antraygues, qu'il avait pleurée ostensiblement pour se donner des airs d'un homme à passions, était arrivé lui-même; mais il dînait à l'hôtel de Russie avec le duc H——, éperdument amoureux de Mlle Nimporteki et venant la surprendre à Ems.
Le duc de Parisis demanda du feu à ces dames pour allumer une cigarette. Quand il dînait seul, il avait l'habitude de fumer dans les entr'actes. «Sans écouter aux portes, dit-il à Fleur-de-Pêche, j'ai compris que le prince était venu avec vous.—Oui. Il va être enchanté de vous trouver.—Est-ce qu'il n'y avait pas d'autres Parisiens dans le train?—Non, c'était le train du silence.»
Et se reprenant: «Attendez donc, nous avons voyagé avec une dame voilée qui avait l'air d'aller à son enterrement, tant elle était vêtue de noir. Elle n'était ni dans le compartiment des des femmes, ni dans le compartiment des fumeurs, elle avait un coupé pour elle toute seule et sa confidente.»
Fleur-de-Pêche se mit à rire. «Pourquoi riez-vous? dit Octave avec émotion.—Je ris, parce que le prince Bleu, qui aime à faire des folies, a voulu monter avec elle comme s'il se trompait de bonne foi. Mais c'est une femme sérieuse, il a eu beau faire pour voir la couleur de ses paroles: Impénétrable comme une statue.—Est-ce qu'elle est descendue aussi à l'hôtel d'Angleterre?—Je ne l'ai pas vue depuis Coblentz.»
Octave ne douta pas que cette femme voilée ne fût la marquise de
Fontaneilles. Il retourna à l'hôtel d'Angleterre et alla à l'hôtel de
Russie, espérant la trouver, mais aucune femme voilée n'y avait paru.
Il ne restait plus à Octave qu'à s'attabler au trente et quarante pour tuer le temps.
XXIX
LES DEUX ATHÉES
Ce soir-là, Parisis perdit vingt-cinq mille francs en s'obstinant à la noire. Et il ne jouait pas son grand jeu. «Allons, dit-il en se levant quand ce fut fini, il paraît que je suis heureux en amour. Tous les bonheurs se payent cher.»
Il était irrité de sa déveine; il demanda un sorbet sous les arbres, à la belle étoile, tout en injuriant la rouge.
Un philosophe allemand qu'il avait connu à Paris, au dîner du Commandeur, vint s'asseoir à sa table. «Eh bien! monsieur le duc, vous avez perdu de belles batailles ce soir?—Oui, expliquez-moi pourquoi un homme qui joue si bien est battu par les cartes. Je commence à croire à la malice des choses plus qu'à la malice des hommes.—Et vous avez peut-être raison. Et pour commencer par le commencement, croyez-vous à Dieu?—Non. Et vous?—Moi, je crois à Dieu.—C'est étonnant, dit Parisis en regardant son philosophe, en France vous êtes athée, et en Allemagne vous êtes déiste?—J'ai changé d'opinion; un peu de philosophie éloigne de Dieu, beaucoup y ramène.—Voulez-vous prendre un sorbet?—Non, un verre de kirsch. Je suis de mon pays.—Et où voyez-vous Dieu?—Partout. Dans ce beau ciel étoile, qui est comme la couverture historiée du livre des mondes; sur cette terre, qui n'est que l'ébauche de l'oeuvre de Dieu. Que dis-je? Je le vois même en vous qui le niez.»
Un chien passait, qui s'arrêta, lui aussi, devant la table. «Voyez-vous Dieu dans cette bête?—Oui.—Alors ce chien a une âme, une parcelle de la divine intelligence?—Oui, il a une âme matérielle.—Je vous vois venir; vous donnez une âme aux bêtes et une âme aux gens; vous voulez que la première soit mortelle et la seconde immortelle. Croyez-vous donc qu'il y ait bien loin de l'âme du chien qui rêve sans nous écouter, à l'âme de notre voisin qui nous écoute en buvant de la bière et qui ne nous comprend pas? Croyez-vous que le chien ne raisonne pas aussi profondément que ce buveur de bière quand, à la chasse, il rapporte la perdrix à son maître? Pourquoi la rapporte-t-il, lui qui aime le gibier,—au bout du fusil?—C'est qu'il a le sentiment du bien et du mal. Pas un coup de dent, lui qui a faim, c'est stoïque! Mon cher savant, il ne manque à ce chien que de faire un cours à vos universités allemandes pour réduire ces raisonnements en syllogismes.—Peut-être, dit le savant devenu plus pensif, chaque pas qu'on fait dans la science est un pas dans l'abîme.—Voyez-vous, reprit Parisis, quand j'ouvre Malebranche, je suis effrayé de ces lignes: «Les bêtes perdent tout à la mort; elles ont été innocentes et malheureuses, mais il «n'y a point de récompenses qui les attende.» Ainsi, Dieu n'existe pas, puisqu'il n'est pas juste. A quoi servira-t-il au perdreau d'avoir été assassiné et mangé par moi? L'univers n'est qu'un vaste tombeau où s'éteint l'âme des hommes comme l'âme des bêtes.—L'univers est une vaste résurrection, parce que la vie est dans la mort comme la mort est dans la vie.—Et pourquoi passerions-nous dans un autre monde? Le nôtre est admirable; celui qui n'y trouve pas son idéal est un sot ou un rêveur. Mon idéal, je l'ai toujours saisi. Quoi de plus beau que la nature en fête? quoi de plus beau qu'un cheval de race? quoi de plus beau qu'une belle femme? quoi de plus beau que le ciel du soleil ou le ciel des étoiles? Si j'avais une prière à faire à Dieu, ce serait de me faire revivre dans ce monde-ci.»
Parisis ajouta en raillant: «D'autant que l'autre n'existe pas —Monsieur le duc, dit le savant, ce monde-ci n'est que l'ébauche de notre destinée.»
Octave se leva: «Adieu, mon cher savant, c'est assez bâtir sur sable. Rappelons-nous le mot de Gassendi: «Les philosophes qui parlent de l'âme sont confine ces voyageurs qui racontent ce qui se passe dans le sérail, parce qu'ils ont traversé Constantinople.»—Oui, mais si on parle du sérail, c'est que le sérail existe.—Ah! vous êtes entêtés, vous autres Allemands.»
Quand Octave fut seul, il leva les yeux vers les millions d'étoiles qui lui parlaient de l'infini. «Et pourtant, dit-il avec un mouvement d'enthousiasme, je serais si heureux si je pouvais croire en Dieu.»
Une femme se jeta à sa rencontre. Il reconnut la marquise de Fontaneilles. «Enfin! s'écria-t-il.—Oui, c'est moi, lui dit-elle en lui serrant la main et en appuyant son front rougissant contre lui. Mais chut! ma soeur est là qui marche en avant vers l'hôtel. Nous sommes arrivées tout à l'heure. Nous avons pris un appartement près du vôtre, mais nous sommes en voisinage d'un personnage prussien qui partira demain. Donc, à demain.»
Parisis voulut retenir la marquise. «Mais qui vous empêchera de venir ce soir causer avec moi!—Causer avec vous! Je ne sais pas causer à deux.»
La marquise le regarda avec une expression voluptueuse: «Non! demain.»
Et elle courut rejoindre sa soeur.
Il a fallu que Louis XIV aimât Montespan pour comprendre tout le charme divin de La Vallière, comme s'il fallait voir l'ange à travers le démon. Ce fut un peu le sentiment qui s'empara de Parisis quand il pensa à Geneviève après avoir dévoré d'un oeil ardent Mme de Fontaneilles, comme s'il prenait déjà une part des ivresses promises.
L'image mélancolique de Geneviève amena l'image désolée de
Violette,—puis celle de Mme d'Antraygues,—puis celle de Mme de
Revilly,—puis celles de tant d'autres qui avaient payé cher les
heures d'amour passées avec Parisis.
Ce fut la vision de Louis XIV, qui, près de mourir, vit apparaître tout éplorées les vingt femmes qu'il avait aimées et qu'il avait condamnées à toutes les misères, au repentir, au désespoir, à la mort: Marie de Mancini, Henriette d'Angleterre, La Vallière, Fontanges, Montespan, dont le cri de douleur retentira au delà des siècles. «Pauvres femmes! dit Parisis en voyant passer dans son souvenir toutes celles qui l'avaient aimé.—Après cela, reprit-il philosophiquement, bien heureuses celles qui meurent jeunes! Mourir jeune, dans la joie ou l'angoisse de l'amour, c'est aller au ciel—s'il y a quelqu'un là-haut!»