XXX
M. DE FONTANEILLES
À Ems, M. de Fontaneilles descendit au Kursaal; mais dès que ses bagages furent dans son appartement, il alla à l'hôtel d'Angleterre avec son sac de nuit.
Pourquoi ce sac de nuit? C'est qu'il portait à l'hôtel d'Angleterre ce qu'il avait de plus cher dans ses bagages:—ses pistolets,—son poignard espagnol,—son couteau malais.
Il savait déjà, par le cocher qui l'avait conduit au Kursaal, que le duc de Parisis était à l'hôtel d'Angleterre. Octave était naturellement le lion du pays, par son grand nom, par son grand air et par son grand jeu.
Le marquis demanda s'il restait quelque chose à louer au premier. On lui offrit deux chambres. Il arrivait à propos; celui qui les occupait, M. de Bismark, venait de partir pour Cologne. Il y avait trois portes sur le palier. M. de Fontaneilles entra chez lui par la porte du milieu. «C'est bien, pensa-t-il, je suis sûr d'être voisin de Parisis.»
Il ne discuta pas sur le prix. Voyant une porte condamnée: «Où donne cette porte?—Sur le salon de M. le duc de Parisis, dit l'hôtelier, qui était fier d'avoir un duc français tout au début de la saison.—Et quel est mon autre voisin?—Deux dames françaises venues cette nuit qui n'ont pas encore donné leur nom.—C'est bien, murmura le marquis, j'ai mis le pied dans le nid de vipères.»
Il dit tout haut: «Je laisse mon sac de nuit. Tenez, voilà mon nom.» Il donna la carte d'un marchand anglais qu'il avait gardée par mégarde:
————————————— | | |WILLIAMS COOLIDGE | | | |Mark-Lane, London. | | | —————————————
Il enferma son sac de nuit et retourna au Kursaal. Il ne reparut pas de la matinée. Mais vers trois heures, il demanda sa clef, une bouteille de kirsch, une plume et de l'encre, disant qu'il avait à écrire et priant qu'on le laissât en paix.
On le trouvait fort original et fort sombre; mais un Anglais!
Quand il fut seul, il parcourut l'appartement pour s'assurer que nul ne le pouvait voir, après quoi il tira de sa poche un marteau, une lime et un rossignol. Il venait d'apprendre que Parisis était monté en voiture, à deux heures, avec une dame voilée, accompagnée d'une jeune fille, pour aller se promener à la maison de chasse d'Oberlahnstein.
Le marquis s'avouait qu'il était arrivé trop tard; il ne doutait pas que la trahison ne fût consommée, il n'avait plus d'âme que pour la vengeance.
Tel était son aveuglement, qu'après avoir examiné la porte condamnée, il ne craignit pas de décider qu'il fallait scier les charnières sans s'inquiéter du bruit qu'il ferait. Il se mit à l'oeuvre, croyant que Parisis et sa femme ne rentreraient qu'à l'heure du dîner.
Le temps fut plus long qu'il n'avait cru; mais, armé de sa vengeance, il ne se reposa pas une minute. Au bout d'une heure, c'était fini. «Et maintenant, dit-il, cela ne m'empêchera pas de crocheter la serrure, pour faire moins de bruit; mais, quoi qu'il en soit, je suis sûr de les surprendre—et de les tuer!»
Disant ces mots, il s'agenouilla et pria Dieu. Voilà pourquoi Dieu pardonne souvent à ceux qui ne le prient pas.
XXXI
PROPOS PERDUS
Fleur-de-Pêche, Tourne-Sol et la Taciturne s'arrêtèrent vers deux heures sur le pont, pour voir passer au loin le duc de Parisis qui emmenait deux dames en promenade, la marquise de Fontaneilles et Mlle Clotilde de Joyeuse. «Oh! oh! dit Tourne-Sol, on nous enlève Parisis; c'est dommage, j'espérais qu'il jouerait pour moi. Dieu des décavés, ora pro nobis!—Ces princesses, dit Fleur-de-Pêche, n'ont-elles pas tous les privilèges? Elles vont à la cour, ce qui ne les empêche pas de venir nous prendre nos hommes jusque sur les tapis verts. N'est-ce pas, la Taciturne?—Question d'argent, dit celle-ci avec son indolence accoutumée.—Mais non, ce n'est pas une question d'argent; c'est une question de principes. Décidément, je finirai par le mariage. Je veux, moi aussi, aller partout.—Mais quand tu seras mariée, nous ne te recevrons plus.—Je m'en consolerai. Je prendrai ces grands airs que donnent l'hyménée et la vertu. Voyez ces dames: nous avons beau faire, elles ont un art de pencher la tête, des mouvements de cygne et de roseau que je ne puis pas attraper.—Est-il heureux, ce Parisis! car il est toujours dans les deux mondes, celui-là: il dîne de la messe et soupe du théâtre.—Mais non, ma chère, il est devenu un saint. Il nous parle encore, mais nous n'en ferons plus rien. Ni oui ni non, dit la Taciturne.—Quand je pense qu'il n'y a pas ici un seul Russe pour me venger de la rouge! reprit Tournesol. Encore si la Taciturne était plus expansive, elle séduirait son voisin un jouvenceau.—Oui, mais je suis désarmée.—Il est cousu d'or, demande au prince Bleu.—J'en accepte l'augure.»
Le prince Bleu, qui montait à l'autre bout du pont, fut bientôt près de ces demoiselles. «Dites-moi, leur demanda-t-il, je ne puis pas rencontrer Parisis; il n'est pourtant pas parti?—Parti! Il n'y a qu'un instant, il passait en calèche avec deux dames.—Est ce que sa femme est ici?—Chut! n'entrons pas dans la vie privée.»
Le prince Bleu, après avoir promis de présenter le voisin de la Taciturne, un jeune Russe qui voulait entrer à Paris par la porte d'Enfer, alla, pour la seconde fois, à l'hôtel d'Angleterre, questionner l'hôtelier sur Parisis. Etait-il venu seul? Quelles étaient les dames qu'il promenait? Reviendrait-il de bonne heure? «M. le duc est venu seul, dit l'hôtelier; mais je crois bien qu'il connaît les deux dames qui sont arrivées cette nuit.—Pouvez-vous me dire le nom de ces dames?—Oui, je viens de les inscrire: c'est si je me souviens bien, la marquise de Fontaneilles et sa soeur, Mlle de la Gaieté.—Vous voulez dire Mlle de Joyeuse.—-Ah! oui, dit l'hôtelier, qui pensait en allemand; je traduisais mal.»
Le prince s'éloigna. «Que diable tout ce monde-là fait-il ici?» Il rencontra Monjoyeux: «Vous ici! par quel miracle?»
Monjoyeux arrivait en toute hâte de Paris, parce qu'un modèle—la soeur de la femme de chambre de Mme de Fontaneilles—lui avait appris l'histoire du rendez-vous à Ems et le départ du marquis.
Il était parti lui-même, pressentant un malheur.
Monjoyeux n'avait qu'un ami: il veillait sur lui. Il ne voulut rien dire au prince, craignant que cet évaporé ne mît le feu aux poudres.
Le duc de Parisis rentra à l'hôtel d'Angleterre à onze heures, avec la marquise de Fontaneilles et Mlle de Joyeuse. Il avait dîné avec elles dans une villa voisine.
Le duc et la marquise ne s'étaient pas dit un mot d'amour, mais quelle adorable causerie des yeux!
A l'hôtel, Octave serrant la main de Mme de Fontaneilles, avait dit tout haut: A demain, pour Mlle de Joyeuse, mais il avait dit tout bas: A minuit.
Et il était sorti pour passer l'heure d'attente à la salle de jeu.
XXXII
OU ÉTAIT LA DUCHESSE DE PARISIS?
Elle était arrivée à la station d'Ems à une heure; elle s'était logée tout à côté en donnant un nom quelconque; elle s'était bientôt hasardée dans les promenades qui bordent la rivière, mais se dérobant à chaque instant pour n'être pas reconnue.
Elle avait bientôt vu ce qu'elle brûlait de voir, ce qu'elle n'aurait pas voulu voir: Parisis se promenant avec Mme de Fontaneilles et Mlle de Joyeuse. La jeune fille n'était pas pour les amoureux un témoin bien embarrassant, car elle courait les buissons et ne s'occupait ni de leurs oeillades ni de leurs causeries. Au détour d'une allée, comme Geneviève s'était approchée, emportée malgré elle, elle avait vu Parisis qui saisissait la marquise par la ceinture pour l'embrasser en plein soleil. «Ah! c'est un coup de poignard,» dit-elle en portant la main à son coeur. Elle voulut se montrer, mais elle eut le courage de se contenir et de s'en aller, craignant un éclat public, car des promeneurs s'étaient approchés.
Elle était rentrée en proie à mille desseins contraires. «J'en mourrai,» disait-elle à chaque instant. Et elle avait écrit plusieurs lettres à son mari, à la marquise, à Mlle Hyacinthe; mais ces lettres, on les retrouva inachevées le lendemain.
Le soir, Geneviève s'était décidée à aller à l'hôtel d'Angleterre. Comme elle passait devant le palais de la Conversation, elle avait rencontré Parisis qui venait de conduire Mme de Fontaneilles et qui revenait à la salle de jeu. Le nom d'Octave échappa aux lèvres de la duchesse, quoiqu'elle eût résolu d'arriver chez lui incognito. Parisis retourna la tête, très surpris de reconnaître la voix de Geneviève. Il lui saisit la main. «C'est toi?—Je sais que vous ne m'attendiez pas.—Comme je suis heureux de te retrouver!»
Ce mot était si bien dit, que toute la jalousie de Geneviève tomba presque comme par enchantement. Mais elle se rappela le baiser à la promenade. «Et la marquise? dit-elle,—La marquise, elle devient folle, répondit Parisis, elle est ici, elle ne sait pourquoi. Elle dit pour sa poitrine, moi je dis pour son coeur. Je l'ai promenée aujourd'hui avec sa soeur, pour lui faire des remontrances.—En l'embrassant?—Oui, comme un bon prédicateur que je suis: je ne veux pas la mort du pécheur.»
On sait que Parisis avait par excellence l'art de conjurer toutes les tempêtes de l'amour. Il n'avait peur de rien, parce qu'il était fertile en ressources: tromper, toujours tromper, c'était son jeu. Geneviève le trouva si calme, si souriant, si amoureux, qu'elle ne voulut plus lui parler de Mme de Fontaneilles; elle pensa que le marquis avait été aveuglé par la jalousie, et qu'entre son mari et la marquise il n'y avait eu qu'une simple rencontre de hasard à Ems.
La duchesse eut pourtant le courage, en entrant à l'hôtel d'Angleterre, de demander à Parisis pourquoi il se hâtait si lentement d'aller à son poste. «Tu sais, ma chère amie, lui répondit-il, que j'ai gardé quel- ques-unes de mes mauvaises habitudes. J'aime toujours le jeu.» Et après un silence: «Mais j'aime bien mieux l'amour.» Et il prit Geneviève dans ses bras avec toute la douceur pénétrante de la véritable passion.
Une des filles dé l'hôtel, qui avait vu les manèges de Parisis et de Mme de Fontaneilles, ne put s'empêcher de dire en voyant Octave si amoureux de sa femme: «Eh bien! Dieu merci, que va dire l'autre tout à l'heure!»
Parisis avait voulu que Geneviève soupât. Peut-être espérait-il pouvoir s'échapper un instant pour avertir la marquise; mais Geneviève, qui n'avait pris depuis le matin que du thé et du café, ne voulut pas souper. Après avoir été toute à sa douleur, elle était toute à sa joie: elle embrassait Octave et le dévorait des yeux. Son bonheur, qu'elle croyait perdu, elle le retrouvait plus rayonnant.
Que se passait-il dans le coeur d'Octave? S'il était inquiet, il cachait bien son inquiétude. «Tu sais que je vais me coucher, lui dit tout à coup Geneviève. Et moi donc, lui répondit-il.» Sur ce mot elle jeta ses gants sur le canapé, et décoiffa d'un revers de main son mari qui, sans doute, n'avait gardé son chapeau que pour pouvoir sortir encore.
Geneviève qui, à Parisis comme à Champauvert, passait une heure le soir à se déshabiller, ne fut pas cinq minutes cette nuit-là, d'autant plus que Parisis y mit la main avec sa grâce accoutumée.
* * * * *
Or, M. de Fontaneilles était à son poste; avec une vrille, il avait percé deux trous imperceptibles pour voir le spectacle.
Mais contre son attente, on ne venait pas dans le salon, on restait à causer dans la chambre à coucher.
XXXIV
L'HEURE D'AIMER
La porte qui s'ouvrait de la chambre à coucher sur le salon était fermée. M. de Fontaneilles entendait vaguement un bruit de voix sans qu'une seule parole vînt à son oreille.
Que se disait-on? Il écoutait avec anxiété, il regardait avec fureur le sillon de lumière qui passait sous la porte. «Oh! ma vengeance,» dit-il en se contenant.
On causait toujours. Après une heure d'attente, la porte s'ouvrit. Octave seul passa dans le salon. Que venait-il y faire? il n'y apporta pas de lumière, mais la lumière de la chambre le suivit d'un pâle reflet.
La chambre de la marquise de Fontaneilles avait une porte sur ce salon: Octave tentait-il de lui donner des nouvelles? La duchesse appela son mari. Octave retourna dans la chambre sans refermer la porte.
Alors M. de Fontaneilles vit, à demi masquée par Octave, une femme qui le pressait amoureusement sur son sein.
Le marquis rugit. Il avait entendu cette parole—ce cri d'un coeur éperdu: «Ah! si tu savais comme je t'aime!»—«Elle ne m'a jamais dit cela!» dit-il en étouffant sa voix.
Il regardait toujours. Octave commença à déshabiller Geneviève avec sa grâce accoutumée. Et, tout en la déshabillant, il lui baisait les cheveux, il lui baisait le cou, il lui baisait les bras.
M. de Fontaneilles voyait mal, mais il voyait trop.
Et quand la robe tomba, Octave prit doucement Geneviève et la porta sur le lit avec les paroles les plus amoureuses. «Il me semble qu'il y a un siècle!» dit-elle.
Parisis alla fermer la porte ouverte sur le salon. Cette fois, le marquis ne vit plus rien et n'entendit plus rien. Sa curiosité fébrile le clouait encore à la porte condamnée.
Tout à coup, il arracha cette porte. Il saisit le poignard,—il avait le revolver dans sa poche,—il se précipita dans la chambre à coucher.—Tout aveuglé et tout éperdu il frappa.
Octave se défendit mal, parce qu'il fut surpris se déshabillant.
Quoique la femme fût presque nue, elle se jeta hors du lit pour se précipiter au-devant du furieux, comme pour préserver Parisis. En se jetant hors du lit, elle renversa le candélabre, les bougies s'éteignirent.
Mais M. de Fontaneilles, voyant une forme blanche devant lui: «Toi aussi, je te tuerai!» dit-il en rugissant comme une bête fauve.
Il avait déjà blessé Parisis.
Avant que Parisis se fût jeté entre l'assassin et sa femme, l'assassin eut le temps de frapper. Et il frappa au coeur.
Geneviève poussa un cri: «Octave, je meurs! je meurs!»
M. de Fontaneilles n'était pas assouvi; pendant que sa femme entraînait Parisis qui l'avait prise dans ses bras, le marquis frappa encore.
Parisis cria avec l'effroi de toutes les douleurs: «Geneviève!
Geneviève!»
Frappé au côté, ne s'inquiétant que de sa femme, qui tombait à moitié morte dans ses bras, il n'avait pas reconnu M. de Fontaneilles, il ne comprenait rien à cet assassinat.
A ce cri d'Octave appelant Geneviève, M. de Fontaneillés eut peur. Déjà quand Geneviève avait dit:—Octave, je meurs!—, il avait pensé que sa femme parlait à son amant en déguisant sa voix.
Il courut dans sa chambre et revint avec une bougie.
Il vit la duchesse de Parisis mourante, mais s'agitant encore sous les baisers et sous les cris d'Octave.
Alors il s'enfuit épouvanté, laissant tomber son poignard.
Octave venait de tout voir et de tout deviner. Tout ensanglanté, il ramassa le poignard et courut sur le marquis.
Il était effrayant: le visage livide, les traits contractés, les yeux injectés de stries sanglantes.
Quand le marquis vit accourir Octave, il saisit un des deux pistolets qui étaient sur la table. «N'avancez pas, lui cria-t-il, n'avancez pas ou je vous tue.»
Octave avança, et, frappant au bras M. de Fontaneilles, il détourna le coup.
La balle alla trouer une boiserie et briser bruyamment un miroir dans la chambre voisine.
C'était la chambre de Mme de Fontaneilles.
Elle ne savait pas que Geneviève fût venue à Ems non plus que M. de
Fontaneilles.
A cette heure même, la marquise, aveuglée par son amour, se demandait pourquoi Octave ne lui faisait pas signe, puisqu'il avait été convenu qu'à minuit, pendant le premier sommeil de Mlle de Joyeuse, elle irait, de son pied léger, continuer sa causerie amoureuse avec Parisis.
En attendant, elle se mirait et se trouvait belle. Elle avait les deux battements de coeur de celles qui attendent.
Au coup de pistolet, mille éclats de la glace volèrent sur elle. Elle fut stoïque et ne cria pas.
Il restait assez du miroir pour lui montrer qu'elle était défigurée.
Mlle de Joyeuse, presque endormie dans une chambre à côté, accourut, poussa un cri et recula avec effroi devant ce spectacle. «Ma soeur! ma soeur!—Chut! prions Dieu, Clotilde,» dit Mme de Fontaneilles en tombant évanouie.
Mlle de Joyeuse essuyait de ses mains et de ses lèvres le sang qui perlait sur la figure de sa soeur.
La femme adultère était frappée à jamais dans ce qu'elle aimait le plus: sa beauté!
XXXIV
LE JUGEMENT DE DIEU
Parisis avait renversé le marquis de Fontaneilles; il avait frappé deux fois déjà… «C'est une lâcheté! dit le marquis, je suis désarmé.—Une lâcheté! dit Octave avec amertume; est-ce que ma femme était armée?—Vous savez bien que je croyais frapper ma femme.»
C'était la première fois que le mot lâcheté résonnait aux oreilles de Parisis. Il domina toutes ses colères et toutes ses douleurs. Il se releva et dit avec calme: «Eh bien! il vous reste un pistolet chargé: voulez-vous le jugement de Dieu?—Le jugement de Dieu! dit le marquis se relevant aussi. Vous ne croyez pas à Dieu!»
Ce fut à cet instant que Mlle de Joyeuse jeta un cri en voyant sa soeur toute sanglante.
Octave crut entendre la voix de Geneviève et courut à elle.
Il lui parla et l'embrassa comme s'il voulût lui donner son âme pour la ranimer.
La lune répandait sur la figure de la duchesse un pâle sillon de lumière.
Geneviève avait les yeux ouverts, mais elle ne voyait plus Octave.
Il s'agenouilla: «Oui, le jugement de Dieu! dit-il avec désespoir; le jugement de Dieu, puisque tout est fini.»
Et comme si Geneviève dût l'entendre: «Geneviève! Geneviève! mon adorée Geneviève, attends-moi!»
Il l'embrassa encore. «Non, dit-il, l'âme n'est pas morte!» Et levant les yeux dans la nuit, cet athée s'écria: «Credo!»
Cette fois, il eut des larmes. Il lui sembla qu'il revoyait déjà au ciel sa mère et sa femme.
Mais le marquis attendait. Il retourna vers lui. «Voyons, dit-il, j'ai hâte.—Moi aussi, dit M. de Fontaneilles. Voilà deux pistolets, tous les deux sont couverts de sang: prenez!»
Mais Parisis dit qu'il reconnaissait celui qui venait d'être tiré.
Le marquis déplia une serviette, la jeta sur les pistolets et les tourna trois fois. «Prenez donc!» dit-il avec impatience.
Parisis, toujours galant homme, écrivait sur le coin d'une table:
«Je me bats en duel avec M. de Fontaneilles.
«DUC DE PARISIS.»
Ce 28 juin, minuit et demi.
A son tour, le marquis de Fontaneilles écrivit:
«Je me bats en duel avec M. de Parisis.
«MARQUIS DE FONTANEILLES.»
Ce 29 juin, minuit et demi.
Le duc croyait que toute la nuit appartenait au jour passé. Le marquis comptait, en homme ordonné, le jour nouveau à partir de minuit. Voilà pourquoi on trouva deux dates: le 28 juin et le 29 juin.
Parisis mit la main sous le repli de la serviette et prit un pistolet. Quand il l'arma, il lui sembla, malgré son émotion, tant était grande son expérience des armes, que le canon de ce pistolet était encore tiède comme si on venait de s'en servir. «Dieu me condamne, Geneviève m'appelle,» dit-il en levant fièrement la tête.
Les deux adversaires se placèrent presque l'un contre l'autre, le doigt sur la détente, la gueule du pistolet à peine à dix centimètres du coeur.
Eclairés par la flamme vacillante d'une bougie, ils se regardèrent un instant d'un terrible regard; ils entendirent battre leur coeur sous le canon des pistolets. «Un, dit Octave.—Deux, dit M. de Fontaneilles.—Trois, dit Octave.»
Une détonation retentit dans le silence de la nuit.
M. de Fontaneilles vit le dernier des Parisis, frappé d'une balle en pleine poitrine, faire quelques pas en arrière.
Tout à coup, ressaisissant un éclair de vie, Octave alla d'un pas rapide tomber avec un grand cri de douleur sur le sein de la duchesse de Parisis.
Elle eut encore un tressaillement.
XXXV
MONJOYEUX
Quoiqu'il fût minuit et demi, quelques joueurs attardés avaient reconduit après souper Mlles Fleur-de-Pêche, la Taciturne et Tourne-Sol jusqu'à la porte de l'hôtel d'Angleterre.
Ces deux dames ne recevaient pas intrà muros.
On entendit le coup de pistolet qui frappait Parisis. «Entendez-vous? dit un joueur, c'est un décavé qui joue à la rouge.»
Horrible mot, quand on pense à tout ce sang répandu.
Le prince Bleu devisait gaiement avec ces demoiselles; il avait rencontré à onze heures Parisis et sa femme qui allaient entrer à l'hôtel d'Angleterre; ils lui paraissaient si heureux, qu'un rayon lui était venu jusque sur la figure; il n'avait jamais été si gai.
Cette détonation l'inquiéta pourtant.
Ce fut alors qu'un homme, plus inquiet que lui, arriva dans le groupe et demanda de quoi il était question. C'était Monjoyeux, suivi bientôt de Villeroy qui était arrivé par le train du soir.
Quand on leur eut répondu qu'on venait d'entendre une détonation: «Oh! mon Dieu! s'écria Monjoyeux, il y a là-haut un assassinat.»
On voyait courir des lumières dans l'hôtel, on criait et on parlait haut.
Monjoyeux carillonna pour entrer. La porte s'ouvrit. Le prince Bleu s'élança désespéré.
Monjoyeux allait le suivre, mais M. de Fontaneilles sortit.
Monjoyeux remarqua qu'il était tout couvert de sang. «On ne passe pas, lui dit-il en l'arrêtant.—Pourquoi? demanda froidement le marquis.—Parce que vous ressemblez à un homme qui fait son crime.—Moi! Je ne fuis pas. Cet homme m'avait pris ma femme, je vais tout droit me constituer prisonnier.—Eh bien! vous êtes mon prisonnier,» dit Monjoyeux. Et quand il eut appris l'horrible tragédie: «Va! lui dit-il, je t'abandonne à toi-même, va cuver ton sang!»
Mais le ressaisissant: «Tu m'as tué mon seul ami; tu porteras un jour ma marque, si tu es absous.»
Le rude Monjoyeux pleurait comme un enfant. Et comme à toutes choses il y a une moralité, Monjoyeux ajouta: «Il faut en finir une fois pour toutes avec ces hommes qui assassinent les femmes. Dieu merci! la peine de mort contre la femme est abolie.»
Monjoyeux courut vers Parisis. Il lui sembla qu'il tressaillait encore. Il voulait l'embrasser; mais, quand il le vit couvrant de ses mains et de sa figure la chaste nudité de Geneviève, il tomba agenouillé et il éclata en sanglots.
Le médecin qui était survenu, les supplia, lui, Villeroy et le prince Bleu, de sortir de cette chambre sanglante, où tout le monde voulait entrer. «Oui, dit Monjoyeux, allons-nous-en. C'est la chambre nuptiale de la mort. Que personne ne la profane.» Et après avoir respectueusement baisé la main de la morte, il ajouta: «Demain j'y reviendrai seul.»
Mais le lendemain, quand il revint, on lui dit que son ami était déjà dans le cercueil. Il rencontra dans l'escalier de l'hôtel une femme qu'il avait vue à Paris au bras d'Octave.
C'était la Femme de Neige.
Elle lui tendit la main: «Tout est fini!» dit-elle tristement. Il voulut lui parler, mais elle passa rapide et mystérieuse.
XXXVI
UNE NOUVELLE A LA MAIN
Madame d'Argicourt était sérieusement malade. Elle aussi avait perdu son amant; elle aussi s'était réveillée de toutes ses illusions. Horrible réveil, quand déjà la jeunesse décline et qu'on n'espère plus reprendre pied dans le pays de l'amour. Cette femme, si vive et si gaie, toute emportée par la force de sa nature, devait tomber d'un seul coup comme ces arbres branchus qui appellent la foudre.
Une soeur de charité la veillait.
C'était une jeune religieuse, pâle et méditative, qui lui était venue par son médecin ou par son confesseur, je ne sais pas bien.
La jeune religieuse, toute à ses livres de prières, ne semblait rien savoir des choses de ce monde. On apportait les journaux de sport, de haute vie, de nouvelles à la main à Mme d'Argicourt, la soeur de charité ne les lisait jamais.
Mais un soir, comme Mme d'Argicourt s'impatientait dans la fièvre, elle lui dit: «Ma soeur, je vous en prie, lisez-moi les journaux, faites-moi oublier que je souffre.»
La religieuse tenta de la convaincre que si elle écoutait quelques lectures pieuses elle sentirait comme par miracle ses douleurs s'apaiser, tant les légendes chrétiennes sont un baume sur toutes les douleurs, même sur les douleurs corporelles, puisque, selon l'apôtre, il n'y a que l'âme qui vit. Là est le vrai stoïcisme.
Mais enfin, pour complaire à la malade, la religieuse ouvrit le premier journal venu.
Elle promena ses regards çà et là. D'où vient que la première chose qu'elle lut fut cette nouvelle à la main toute fraîche venue d'Ems par le télégraphe, comme s'il se fût agi d'un événement politique?
«La ville d'Ems inaugure mal sa saison. Voici, en quelques mots, la tragédie épouvantable dont cette petite ville, toujours si gaie, vient d'être le théâtre. Il y a là un dénouement pour les faiseurs de drames.
«Un duc célèbre dans le monde parisien était arrivé hier sans sa duchesse. Il paraît qu'il venait à Ems pour y rencontrer une belle marquise parisienne.
«Mais le duc et la marquise avaient compté sans la duchesse et le
marquis.
«Or, la duchesse arrive à temps et prend sa place le soir dans le
lit du duc, c'était son droit; c'était son devoir.
«Mais, par malheur, le marquis, en proie à sa fureur jalouse, ne doute pas qu'il va trouver sa femme dans le lit du duc; dans son aveuglement, il se précipite, il entend parler une femme, la jalousie lui dit que c'est la sienne, il est armé d'un poignard. Il veut frapper le duc, peut-être pour frapper la femme ensuite.
«Le duc était debout, se déshabillant; la femme était déjà couchée. Au premier coup de poignard, la femme se précipite; dans son aveuglement, le marquis la frappe à son tour.
«Il frappe au coeur.
«Le duc est blessé et la femme tuée. Rien ne peut peindre cet horrible carnage.
«Ce n'est pas tout: duel au poignard, duel au pistolet, jugement de Dieu, que sais-je! Le duc est tué, le marquis s'est livré à la justice allemande.
«On n'a pas de nouvelles de la marquise.
«C'est d'autant plus épouvantable, que le duc et la duchesse s'adoraient. On sait qu'ils étaient encore dans leur lune de miel. Mais n'est-ce pas bien mourir que de mourir heureux?
«Et maintenant, on se demande ce que faisait là une dame étrangère connue à Paris sous le nom de la Femme de Neige?
«Tout est mystérieux en cette tragédie d'Ems.»
La religieuse ne lut tout haut que les premières lignes de cette «nouvelle à la main.» Mme d'Argicourt se souleva. «Lisez, lisez, ma soeur. Je suis sûre que c'est le duc de Parisis. Oh! mon Dieu! mon Dieu! quel malheur!»
Mme d'Argicourt s'aperçut alors que la religieuse venait de tomber évanouie.
XXXVII
LES ROSES FANÉES
Cette dépêche de Bade avait averti d'Aspremont, qui était alors en
Bourgogne:
M. le comte d'Aspremont à Dijon. Ami, allez nous attendre à Paris.
Épouvantable malheur. Duc et duchesse assassinés. Funérailles
mardi.
MONJOYEUX.
D'Aspremont courut au château de Parisis. Il y trouva, dans la chambre de la duchesse, Mlle Hyacinthe, à peine revenue de Cologne. Elle avait le matin cueilli des roses pour Geneviève. Elle venait, elle aussi, de recevoir, une dépêche de Monjoyeux.
Quoique d'Aspremont connût à peine la jeune amie de la duchesse, il se jeta dans ses bras et pleura avec elle. «Voyez-vous, lui dit-il, je ne retrouverai jamais un ami comme de Parisis. Brave comme le feu, généreux comme l'or, celui-là ne se marchandait pas. Il donnait son coeur et son âme comme sa fortune. C'est un deuil pour tout Paris! car il était partout la joie et la vie.—Et la duchesse? s'écriait Hyacinthe en éclatant dans ses sanglots, c'était la plus adorable de toutes les femmes: la beauté, la vertu, lâchante. Elle n'avait pas sa seconde, si ce n'est la Violette.»
D'Aspremont fut touché des larmes de Mlle Hyacinthe. Il n'avait jamais si bien pleuré. «Dieu ne voulait pas qu'ils fussent heureux, lui dit-elle, car Violette était morte pour eux.—Qui vous a dit que Violette fût morte? dit d'Aspremont. Je suis sûr que je l'ai reconnue à Paris aux filles repenties, quoiqu'elle se cachât bien.—Oh! dites-moi que Violette n'est pas morte; si vous saviez comme nous nous aimions! Si vous saviez comme la duchesse aimait sa cousine! Il n'y a pas une fleur ici qui n'en témoignerait.»
Mlle Hyacinthe eut un sourire à travers ses larmes. «Geneviève, reprit-elle, effeuillait tous les jours des milliers de roses en souvenirs de Violette. Les pauvres roses de Parisis et de Pernan, qui donc les cueillera?»
Hyacinthe montra à d'Aspremont une couronne de roses blanches qu'elle avait jetée sur le lit de la duchesse. «Ce lit, dit-elle, où on ne la couchera plus, même dans la mort! Ce lit où j'espérais la voir mère!»
D'Aspremont eut à cet instant comme une vision de sa vie future: il sembla que ces roses déjà fanées étaient jetées sur le tombeau de son coeur. Il se jeta dans les bras de Hyacinthe comme un désespéré qui voudrait mourir.
Hyacinthe ne comprenait pas; elle s'imagina un instant que d'Aspremont l'aimait. Mais d'Aspremont n'était si triste que par prescience: comme un spectateur au théâtre de sa vie, il voyait le drame avant que le rideau fût levé. «Que m'importe moi-même, dit-il à la jeune fille; mon vrai désespoir, c'est la mort de Parisis. Que ferai-je sans lui, maintenant!»
Et ce fut à Paris le cri de tous les amis d'Octave, tant il était l'âme de toutes ses belles folies.
XXXVIII
VIOLETTE ÉTAIT-ELLE MORTE?
Celui qu'on surnommait le prince Bleu, le marquis de Villeroy et Monjoyeux accompagnèrent au château de Parisis les dépouilles mortelles du duc et de la duchesse. Monjoyeux avait des bouffées de colère contre ce jeu de hasard que d'autres appellent la destinée. Villeroy était grave, triste et silencieux: un chagrin diplomatique. Le prince était méconnaissable. Il sentait qu'il avait perdu celui qu'il aimait, lui aussi, comme son seul ami.
On se racontait dans ce pèlerinage de la mort tous les épisodes amoureux d'Octave de Parisis. Il semblait que la vie parisienne fut déjà en deuil. Qui donc vivrait si bravement dans toutes les aventures, dans le luxe inouï, dans les élégances exquises; une fois encore le beau monde avait perdu son d'Orsay.
Les trois amis parlaient de Geneviève comme d'une soeur et comme d'une sainte.
Quand on arriva devant le château, qui ce jour-là riait au soleil, on vit, appuyée sur Mlle Hyacinthe, une religieuse voilée, qui descendit le perron et qui fit le signe de la croix sur les deux cercueils recouverts de velours.
La religieuse était blanche comme un linceul; elle ressemblait à ces figures d'Angelico da Fiesole qui n'ont plus rien de la terre. Aussi était-ce un étrange contraste que de la voir soutenue par Mlle Hyacinthe qui, quoique toute à sa douleur, gardait l'éclat de ses vingt ans.
C'était l'image de la mort soutenue par la vie.
Monjoyeux demanda à Mlle Hyacinthe si cette religieuse était de la famille. «Vous ne la connaissez donc pas?—Dites-moi son nom.—Elle s'appelle Louise de la Miséricorde, comme Mlle de la Vallière.»
La religieuse avait posé ses deux mains sur les deux cercueils, comme si elle eût senti battre encore le coeur d'Octave de Parisis et de Geneviève de La Chastaigneraye. «Octave, murmura-t-elle, priez Dieu pour moi!»
XXXIX
LA LEGENDE DES PARISIS
Les funérailles du duc et de la duchesse de Parisis appelèrent au château le beau monde qui naguère était venu si joyeux aux noces d'Octave et Geneviève.
Mais il y eut des absents.
Ce pauvre château de Parisis! un instant réveillé pour les fêtes, désormais le campo santo d'une grande famille dont le nom ne retentira plus!
Après les funérailles, dans la crypte des tombeaux, la religieuse ne dit qu'un seul mot, le mot de Geneviève:—C'EST LA!—
Et elle montra les deux cercueils.
Monjoyeux ne dit qu'un seul mot à la religieuse: «Ma soeur ainsi le voulait la légende des Parisis, qui a dit:
L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT, L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
La soeur de charité murmura: «Oui, puisque je suis morte pour ce monde.»
XL
FRAGMENT D'UNE LETTRE DE MONJOYEUX
On donnera ici quelques lignes d'une lettre écrite par Monjoyeux à celui qui a conté cette histoire:
N'imprimez pas encore le mot FIN. Il n'y a jamais de dénouement dans les histoires de ce monde. La mort ne tue ni l'âme le souvenir, ni la passion. Le tombeau n'est pas le néant; ne parle-t-il pas à ceux qui survivent? Que de chapitres à travers la mort! Demandez à Violette, cette autre Louise de la Miséricorde, qui porte son linceul, mais qui ne peut pas mourir.
Demandez à Mme d'Antraygues, à Mme de Fontaneilles, à Mme de Hauteroche, à toutes celles que nous avons vues dans les pâleurs de la passion.
Violette me disait hier: «Pourquoi la tombe ne s'ouvre-t-elle pas pour moi, puisque je traîne mon suaire!» Et elle ajouta: «Mourir d'amour, c'est vivre deux fois: de la vie présente et de la vie future.»
La pauvre et douce Violette avait raison. C'est une vraie femme celle-là, une figure et un coeur, une âme dans la passion!
Plus je vais, plus je reconnais la supériorité de la femme.
Qu'est-ce que l'homme? Un rhéteur. Notre ami Octave n'était pas un
rhéteur. C'était la jeunesse emportée par la passion.
Pauvre Parisis! J'ai pleuré sur son tombeau; mais je ne puis croire qu'un homme si vivant soit couché dans un linceul. Quand je vois une belle femme, il me semble toujours qu'il n'est pas loin.