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Les grandes dames

Chapter 20: VIOLETTE
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About This Book

The narrator assembles vivid portraits of fashionable women and the pleasures and perils of a decadent Paris, focusing on a charismatic duke whose irresistible allure leads several admirers to ruin. Episodes move through lavish fêtes, masked balls and circulating gossip while the narrator alternates anecdote with moral reflection, arguing that fatality, caprice and social vanity conceal deeper suffering. Through sketches of courtesans, socialites and their entanglements, the work compresses multiple encounters and judgments to reveal how glamour and impulsive passion coexist with decline and personal disaster during an age of extravagance.

XII

LE TOUR DU LAC

Quoique le temps fût abominable, à quatre heures Octave était à cheval pour faire le tour du Lac. Il bravait la bise, la neige et le verglas. Il y avait peu de voitures. Il jugea qu'il ne lui serait pas difficile de reconnaître celle qui signait la Dame de Pique.

Le ciel sombre avait jeté des teintes grises dans son imagination. «Monjoyeux a peut-être raison, pensait-il, le chapitre des illusions perdues va commencer.»

Un petit coupé que traînaient deux chevaux de race débusquait au-dessus du rocher. «C'est peut-être cela, dit Octave.» Et il s'inclina, comme sans y penser. C'était à la fois un salut ou un mouvement de curiosité. La dame tint bon, elle ne dérangea pas sa tête d'un millimètre. «Non, il est impossible que ce soit celle-là!» dit Octave qui avait reconnu la comtesse d'Antraygues.

Son cheval était déjà à vingt pas du coupé quand il détourna la tête.

La comtesse d'Antraygues s'était trahie; elle avait soulevé l'abat-jour du petit oeil-de-boeuf. «Est-ce que ce serait elle?» se dit Octave.

Il voulut tourner bride, mais il aima mieux être discret; il continua sa route, jurant qu'il saurait à quoi s'en tenir à la seconde rencontre, ce qui ne l'empêcha pas de jeter un coup d'oeil scrutateur dans les autres voitures. Son imagination était déjà prise par Mme d'Antraygues. C'était une des plus jolies femmes des fêtes parisiennes. Elle n'avait pas la beauté sculpturale, mais elle avait la beauté charmeuse; je ne sais quoi dans les yeux et dans la bouche qui triomphe plus sûrement des hommes que le jeu des lignes absolues.

Parisis l'avait rencontrée ça et là dans les plus beaux salons, mais à de rares intervalles; elle passait la moitié de son temps en Angleterre et vivait beaucoup dans son hôtel, un des plus jolis nids de l'avenue de la Reine-Hortense, quoique son mari n'y fût presque jamais,—on pourrait dire, parce que.

A la seconde rencontre elle sourit; mais Octave, qui s'y entendait, vit l'émotion à travers le sourire. Cette fois il ne douta plus et éperonna son cheval pour faire deux fois le tour du lac pendant que Mme. d'Antraygues faisait son troisième tour.

Il aurait pu simplifier cette tactique, mais il pouvait compromettre la comtesse; sans parler du cocher et du valet de pied, il y a toujours, au Bois, des yeux vigilants, envieux, jaloux.

Ce n'étaient pas les yeux de M. d'Antraygues, qui passait sa vie au club, à fumer ou à jouer, quand il n'était pas enfermé dans l'appartement de Mlle. Eva, surnommée Belle-de-Nuit.

A la dernière rencontre, Mme. d'Antraygues pencha tout à fait la tête à la portière, avec la coquetterie d'une femme qui s'est trop cachée sous l'éventail et qui est fière de montrer sa figure. Elle semblait dire: «Vous voilà bien attrapé; vous pensiez que j'étais laide et je suis jolie.»

Le coupé partit au grand trot pour remonter l'avenue de l'Impératrice. Octave le dépassa pour revoir encore la comtesse et pour qu'elle eût de ses nouvelles en rentrant à son hôtel. En effet, quand elle rentra, après un tour dans les Champs-Èlysées, sa femme de chambre lui remit une boîte de dragées.

«D'où cela vient-il? demanda Mme. d'Antraygues.—D'une dame des amies de madame la comtesse, qui sans doute a été marraine.—Il n'y avait pas de lettre?—Non, madame.—Qui a apporté cela?—Un nègre.—C'est singulier, dit la comtesse, mes amies n'ont pas de nègre.»

Elle eut un pressentiment. Dès qu'elle fut seule, elle ouvrit la boîte.

«Point de carte! dit-elle, je me suis trompée.»

Elle prit une dragée et la croqua. Ce fut alors qu'elle s'aperçut que les dragées n'étaient pas dans l'ordre idéal travaillé en mosaïque par les marchandes de bonbons.

Elle renversa la boîte dans une coupe à cartes de visite. «Un billet!» dit-elle en rougissant. Son émotion fut si vive qu'elle regarda le billet sans y toucher. «C'est amusant, l'amour!» murmura-t-elle. Elle s'imaginait déjà qu'elle était adorée. Elle prit le billet en regardant la porte: «Il me semble que cela va me brûler les yeux.» Elle lut:

Puisque vous êtes si belle et puisque je vous aime, venez à la fête de nuit des patineurs; n'ayez pas peur d'un amour à la glace. D'ailleurs, vous savez la chanson: Il est plus dangereux de glisser sur le garçon que sur la glace. Je serai voire parachute.

«Je n'irai pas,» dit Mme. d'Antraygues.

Elle y alla. Je vous fais grâce des combats qui se disputèrent son âme. C'était sa première aventure. Elle voulait. Elle ne voulait pas. Elle suivait dans son imagination tous les méandres d'un amour imprévu et tourmenté. Puis tout à coup elle se réfugiait avec la quiétude de la conscience dans les devoirs du mariage. Mais je dois dire que l'image de son mari ne l'y retenait pas longtemps. Elle avait dépensé pour lui ses premières aspirations romanesques; elle s'était aperçue, avant-le dernier quartier de la lune de miel, que son mari n'était pas son homme.

On dira ici, si voulez bien, l'histoire de ce mariage.

XIII

POURQUOI MADEMOISELLE ALICE SE FIT ENLEVER

Il y avait cinq ans qu'Alice était mariée; cinq ans de curiosité et de déceptions!

Mme d'Antraygues tentait çà et là de se prendre aux distractions du monde. Elle s'amusait de sa beauté, de son éventail, de ses diamants, de ses robes et des bouches en coeur qui souriaient autour d'elle, mais elle n'imaginait pas qu'elle dût tomber «dans la gueule du loup.» Cinq ans de vertu! c'était la seule station qu'elle pût faire dans son devoir. L'heure de la première crise venait de sonner.

Voilà pourquoi elle avait écrit au duc de Parisis, voilà pourquoi elle alla à la fête des patineurs.

Il arrive souvent qu'un galant homme s'imagine avoir une femme parce qu'il est marié; mais là où est la femme, souvent la femme est absente. Son esprit et son coeur font ménage ailleurs. Il n'y a pas séparation de corps; c'est bien pis, car il y a séparation d'âmes.

Vous savez qu'en Angleterre une jeune miss bien née, qui n'aurait pas été quelque peu enlevée par son mari avant la bénédiction nuptiale, se considérerait comme la plus malheureuse des filles de la romantique Albion. Or, les Anglaises de Paris ont souvent introduit en France les plus belles traditions d'Outre-Manche.

Mlle Alice Mac Orchardson était fille unique et comptait à peine dix-neuf printemps. Elle avait vécu ses plus jeunes années à Brighton. Sa mère, une veuve de keepsake, avait obtenu du faubourg Saint-Germain ses lettres de grande naturalisation. Jusqu'à l'automne de 1867, Alice sut du monde ce qu'on en apprend au couvent, ce qui est déjà beaucoup. Mais elle avait dans ses veines du sang des héroïnes de Shakspeare et de Byron, et son esprit avait souvent erré au clair de lune sous les ombrages des parcs anglais.

Donc, le jour où elle revêtit pour la première fois la blanche robe de bal, Alice se récita quelques vers du Songe d'une Nuit d'été, et elle se jura solennellement devant son miroir qu'elle ne se marierait qu'après avoir été enlevée, comme une héroïne.

Six semaines après son premier bal, Alice était aimée de Fernand d'Antraygues, un turfiste trop beau pour faire quelque chose.

Mlle Alice ne voyait pas cet amour d'un oeil dédaigneux, mais elle tremblait à cette idée:—que son amoureux pourrait bien ne pas vouloir l'enlever.—Un beau jour, ou plutôt une belle nuit de bal chez lady Syons, Fernand profita de la solitude d'un petit salon pour déclarer à Alice qu'il était amoureux fou. «Je le savais avant vous, Monsieur, car vous avez des dettes et j'ai; un million de dot. Mais m'aimez-vous assez pour m'enlever?»

C'était un homme très prosaïque. Il fut presque effrayé de la besogne: «Vous enlever, Alice! à quoi bon? Ma mère a déjà parlé à la vôtre. J'ai espéré que tant de bonheur…—Eh bien, non; je ne croirai qu'à l'amour de celui qui consentira à m'enlever, interrompit Mlle Alice; c'est un serment que j'ai fait. Voyez si vous voulez tenir mes serments.—Vous êtes mineure, mademoiselle; on voit bien que vous n'avez pas fait votre droit, vous….—Si vous n'êtes qu'un homme de loi, épousez une Normande. Moi, je me donne à qui m'enlève.—Faut-il fréter un navire ou arrêter un fiacre?—Tous les moyens sont bons.» Il fut arrêté que le lendemain, à minuit, le héros du roman serait rue de Londres, à vingt pas de la porte d'Alice; la jeune fille descendrait par l'escalier, l'enlèvement par la fenêtre n'étant plus d'usage depuis l'invention des becs de gaz et des sergents de ville.

Fernand d'Antraygues fit bien les choses: on eut un coupé attelé de chevaux de poste à grelots. Il faut toujours des violons. Tout se passa comme il avait été prémédité: La mère dormait; sa fille descendit avec des battements de coeur, mais elle ne trouva pas d'obstacles; le suisse tira le cordon avant qu'elle ne l'eût demandé. Dans la voiture, elle se jeta tout en pleurant dans les bras de Fernand. «Je suis effrayée de mon bonheur, lui dit-elle.—Les vents sont pour nous, dit l'amoureux; voyez comme le ciel est beau et comme la lune nous fait bon visage!»

Et ils allèrent ainsi au galop des chevaux, au bruit des sonnettes et des propos amoureux.

Le rossignol chantait peut-être, mais je ne l'ai pas entendu.

Au premier relais, à Ville-d'Avray, Fernand proposa de faire une station dans un pavillon où Alice serait comme chez elle, et où elle trouverait une aile de perdreau et un pâté d'alouettes. Toute romanesque qu'elle fût, elle avait bien un peu envie de manger une aile de perdreau, de toucher au pâté d'alouettes, et de dormir sur un lit moins cahoté.

Les chevaux s'étaient arrêtés à la grille d'un petit parc, « C'est comme dans les légendes, dit-elle: il y a de la lumière au château.—C'est le feu de la cuisine, car j'ai envoyé une dépêche télégraphique pour que le souper fût cuit à point.»

Mlle Alice traversa le parc. «Quelle admirable solitude! je suis tout embaumée par les lilas.» Elle monta le perron et se trouva, sans aller plus loin, dans une salle à manger où deux couverts étaient mis. Le souper venait d'être servi. «C'est une féerie, dit Alice.—N'êtes-vous pas magicienne?» Le souper se continua sur ce temps. Alice était ravie.» Quelle nuit! soupirait elle en ouvrant la fenêtre.—Voyez, Fernand, comme la lune baigne de douces clartés les arbres du parc. Voulez-vous venir là-bas, sous les grands marronniers?—J'irais avec vous au bout du monde! répondit Fernand en ouvrant la porte.»

Une femme était sur le perron. «Je viens trop tard pour souper, dit-elle en entrant.» Alice poussa un cri et se cacha la tête dans ses mains. «Enfant, je te pardonne,» lui dit sa mère. Alice se jeta dans ses bras. «Quoi! tu étais ici?» Et se tournant vers Fernand d'Antraygues, qui riait à la dérobée: «Ceci est une trahison, monsieur, car vous aviez tout dit à ma mère.—Mais enfin, ma belle Alice, vous avez été enlevée?—Oh! si peu et si mal! Je ne vous pardonnerai jamais. J'aurai mon quart d'heure de vengeance!»

Alice comprit qu'elle n'avait plus qu'à se marier; mais, tout en donnant sa main, elle réserva son coeur.

M. d'Antraygues eut beau faire, elle ne l'aima point: il avait fermé son roman, un autre devait le rouvrir.

Octave de Parisis n'était pas homme à avertir une mère—ni un mari.—Il disait,—car il avait ses maximes comme La Rochefoucauld, «une femme qui veut se donner appartient par droit de conquête à celui qui la prend.»

Je dois dire—pour la vertu de Mme d'Antraygues—qu'elle était mariée depuis cinq ans et qu'il n'avait fallu rien moins que la haute éloquence de Don Juan de Parisis pour la rejeter dans les folies romanesques. Je dois dire aussi que son mari avait deux torts envers elle: il avait une maîtresse et il jouait.

Il croyait trop à lui-même, il croyait trop à sa femme pour ne pas la perdre. On citait de lui un mot typique: «Tu as épousé une bien jolie femme,» lui disait un ami. Il répondit: «Il faut toujours épouser une jolie femme, parce qu'on peut s'en défaire.»

XIV

SUR LA GLACE

Le soir de la rencontre du duc de Parisis et de la comtesse d'Antraygues, le bois de Boulogne était dans toute sa splendeur hivernale.

Parisis ne fut pas le dernier à faire entendre le gai carillon des grelots; il fit atteler quatre chevaux nains, quatre merveilles.

Qui ne se souvient de cette fête nocturne que Paris a donnée sur la glace? Les lacs étaient couverts de traîneaux et de visiteurs, mais ce n'était pas là le vrai théâtre. La fête se donnait sur l'étang réservé. Jamais on n'avait si bien illuminé la neige et la glace. C'était une féerie. Le beau monde arrivait avec des cris de joie; il y avait un peu du carnaval de Venise dans ce carnaval de la neige.

Paris est en toutes choses la synthèse du monde connu et inconnu. Ici, la zone torride avec ses fleurs éclatantes et ses arbres qui mettent cent ans à fleurir: là, la zone hyperboréenne avec ses neiges, ses forêts poudrées et ses plaisirs d'hiver.

Il n'y a pas longtemps, l'hiver parisien n'était encore qu'un hiver français. C'est pour en faire un hiver du Nord qu'on a imaginé le bois de Boulogne et ses lacs. Si le bois de Boulogne est charmant, l'été, avec ses grands massifs, ses méandres capricieux, ses perspectives lumineuses et ses chemins sablés tout vivants de promeneurs et d'équipages, il est plus charmant encore par la neige. C'est alors que vous avez le droit de vous croire en pleine région norwégienne. Les taillis de sapins verts se profilent sur la grande tenture blanche qui éblouit; les arbres courbent leur front sous les panaches neigeux; dans les sentes écartées, recouvertes d'une couche de flocons vierges de toute trace humaine, vous pouvez apercevoir çà et là la trace furtive de quelque lapin égaré, ou les étoiles faiblement imprimées par la patte engourdie d'un rouge-gorge ou d'un roitelet. Un silence absolu règne dans le bois; vous vous croyez transporté dans quelque désert, dans une de ces solitudes blanches où l'on n'entend que le craquement lointain de la neige glacée et le vent qui pleure sur le torrent des avalanches.

C'était un spectacle et une fête. Le duc de Parisis et le comte Olympe Aguado furent les plus remarqués par l'élégance et la richesse de leur attelage. Parmi cette nocturne cavalcade, on remarquait aussi l'Empereur et l'Impératrice, le duc d'Albe, le duc d'Aquila, la comtesse Walewska et le comte Walewski, le duc et la duchesse de Persigny, le prince Napoléon dans son char pompéien. Tous les grands noms du sport et toutes les beautés célèbres se donnaient le spectacle de l'hiver, en faisant eux-mêmes la mascarade. Les hauts financiers étaient là, eux qui, ne consacrant que peu d'instants à la vie de plaisirs, la mènent à grandes guides et ne connaissent aucun obstacle sur, leur route.

Les traîneaux dorés à la tête de cygne, les chars à l'antique, les chariots bas des boyards, le long patin des Samoyèdes, le patin court et recourbé des Hollandais, jusqu'à la planche des montagnards de l'Islande, tout était là qui courait, glissait, volait, décrivait des courbes gigantesques, se croisait, se fuyait, se recherchait et s'évitait. C'était la fièvre du froid dans la fièvre de l'amour.

Vers la fin de la fête, un curieux aurait pu entendre cette petite conversation entre un patineur et une patineuse, qui n'avaient pas l'air de se connaître depuis longtemps, mais qui avaient bien envie de faire connaissance: «Je vous jure, Madame, que c'est une très jolie promenade de venir chez moi en passant par la petite porte du jardin. La serrure est un bijou; tenez, voyez plutôt la clef.»

Le patineur fit briller une clef d'argent d'un travail exquis. «Quelle coquetterie! monsieur.—En entrant on ne trouve pas de fleurs, si ce n'est de givre aux arbustes. Mais une fois dans le jardin, on est bientôt dans la serre, où on est reçu par cent camélias, armes au bras, fleurs à la boutonnière. Ce sont mes cent-gardes. Après la serre, on rencontre une porte que cette clef ouvre pareillement. On trouve un escalier dérobé,—le dernier escalier dérobé,—qui vous conduit par ses spirales de marbre à une petite bibliothèque où je travaille quand j'attends quelqu'un, à moins que je n'aille attendre dans la serre. Savez-vous un chemin plus facile que celui-là?—Oui, monsieur, un chemin qui mène chez moi.—C'est imprimé. Mais ce qui est imprimé aussi, Madame, c'est que rien n'est ennuyeux que de passer par le même chemin. Du reste, je ne vous demande qu'une grâce, c'est de garder ma clef.—Oui, vous en avez une autre que vous donnerez demain, sans compter celle que vous avez donnée hier. On vous connaît.—Je vous jure que je ne donne jamais deux clefs à la fois.—Comment la marquise rousse a-t-elle rencontré chez vous la comédienne rousse?—Conjonction de comètes!—Vous savez qu'on nous regarde!—Adieu! Madame.»

Le patineur en donnant à la patineuse une poignée de main, lui laissa dans la main la petite clef d'argent. Elle voulut la lui rendre, mais il avait fait un tour de valse, et déjà, avec la grâce charmante des Hollandais,—sur la glace,—il gravait avec un burin savant un A et un O entrelacés.

Jamais ce chiffre n'avait apparu aux yeux en si belle calligraphie; on eût dit que le patineur avait étudié les lettres ornées du moyen âge. L'Empereur, qui patinait comme un roi de Hollande, félicita Octave d'écrire si bien. «Après vous, Sire.»

Parisis rencontra encore, sur la glace, madame d'Antraygues. «Comme vous écrivez bien, lui dit-elle.—Je n'écris bien que votre nom, comme je vous aime, Alice!—Oui, sur la glace, jusqu'au prochain dégel: votre amour tombera à l'eau. Vous savez que j'ai perdu votre clef; mais rassurez-vous, elle a été ramassée par une main blanche qui vous la rapportera en passant par la petite porte,—Je vais vous en donner une autre.—Est-ce que vous seriez serrurier comme Louis XVI? Savez-vous que vous êtes un homme dangereux! Vous crochetez les serrures—et les coeurs—Adieu! Monsieur.—A revoir, Madame. A propos, j'oubliais de vous dire que je vous adore!»

Et Octave répandit son âme dans un dernier regard. «Ce n'est pas vrai, dit-il, elle n'a pas perdu la clef; la petite main blanche c'est la sienne; elle viendra demain.»

XV

L' ESCALIER D'ONYX

Comme les femmes, le Bois a ses heures: il ne reçoit qu'entre quatre et six heures au mois de février;—Mme d'Antraygues s'habilla tout en noir, se voila comme une veuve et monta dans un coupé, tout en ouvrant son porte-monnaie.

Elle pensait donc à faire une bonne oeuvre? Sans doute elle allait frapper à la porte de quelque misère cachée?

Il ne faut pas la canoniser si vite. Il y avait à peine trois ou quatre petites pièces de cent sous dans ce porte-monnaie, de menues aumônes qu'on donne en passant, le prix d'un goûter au lait au Pré Catelan avec une amie, ou d'un goûter aux oranges glacées chez Guerre ou à Frascati.

Mais dans ce porte-monnaie il y avait une clef d'argent.

La comtesse se fit descendre dans l'avenue de l'Impératrice devant l'hôtel de la trop célèbre Mme —— qui recevait ce jour-là. D'où vient qu'elle n'entra pas? Est-ce qu'elle allait se tromper de porte? Tout autre jour, elle aurait pu s'inquiéter des curieux, mais ce jour-là, il neigait comme la veille, les curieux ne mettaient pas la tête à la fenêtre ni à la portière.

Quoi qu'elle n'eût pas beaucoup étudié la géographie, comme elle connaissait bien la façade de l'hôtel de M. de Parisis, elle ne demanda son chemin à personne pour tourner autour du jardin. Ce fut d'autant mieux, qu'elle ne rencontra âme qui vive dans les rues avoisinantes. Elle devina la porte. «Voyons, dit-elle, si je ne me suis pas trompée?» Elle prit la clef et la mit dans la serrure. C'était bien cela. Vous croyez peut-être—Madame—qu'elle ouvrit la porte? Eh bien! non, elle retira la clef et se promena. On n'a jamais du premier coup le courage de son opinion.

Cependant il ne faisait pas un temps à rester indécise; il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. Or, dans la vie on a toujours peur d'ouvrir ou de fermer une porte. Ouvrir la porte! Que va-t-on trouver de l'autre côté! Ne pas l'ouvrir! Et si c'est le bonheur?

Pour Alice, c'était la porte du paradis et c'était la porte de l'enfer. Le paradis, c'est-à-dire un amoureux qui vous attend. L'enfer, c'est-à-dire un amoureux qui vous attend. Dante a eu beau être terrible, il n'a dégoûté personne de l'enfer, parce qu'il a peint dans l'enfer tous ceux qui ont été emparadisés dans leurs passions.

Mme d'Antraygues remit la clef dans la serrure et tourna rapidement. C'était une porte docile qui ne faisait jamais de façons pour s'ouvrir, ni pour se fermer. Personne n'avait passé là depuis la veille, peut-être depuis l'avant-veille. La neige était immaculée comme celle du Mont-Blanc. On n'y voyait que les hiéroglyphes imprimés par les pattes d'or des merles.

Alice faillit laisser la clef dans la serrure, tant elle était troublée. Elle imprima aussi ses petits pieds sur la neige, une page blanche dont elle faisait un acte d'accusation. Mais elle ne voyait pas encore le tribunal. Son petit pied, dans sa bottine plus petite encore, se dessinait en criant dans les lignes les plus gracieuses du monde.

Un imbécile eût préparé le chemin, mais Octave n'avait eu garde de balayer la neige.

Alice avait reconnu la serre; la porte était entr'ouverte comme par mégarde. Une fois qu'elle eut franchi le seuil, la jeune femme respira, et comme si les camélias eussent fleuri pour elle, elle murmura avec un sourire: « Oh! les beaux camélias! »

Les femmes s'imaginent volontiers que tout ce qui fleurit, comme tout ce qui chante, est un hosannah à leur beauté.

Après ce premier sentiment d'enthousiasme contenu d'ailleurs, Alice se dit: «Il n'est pas là. Est-ce qu'il s'imagine que je vais monter son escalier plus ou moins dérobé?»

Quoique romanesque, elle avait souvent l'esprit railleur. Cet esprit la réconforta un peu. «Après tout, dit elle, on n'est pas une dame aux camélias pour avoir traversé cette serre.» Elle réfléchit que M. de Parisis ne l'attendait pas, car c'était bien l'heure convenue. Il lui semblait que lui aussi aurait bien pu traverser la serre à sa rencontre, « Il faut bien en prendre son parti, dit-elle. On a supprimé les tournois, il y a encore des amoureux, mais il n'y a point de paladins.»

Comme la porte de la serre, la porte de l'escalier était entr'ouverte. «C'est toujours cela, pensa-t-elle.» Et elle poussa la porte en y appuyant son manchon. «Mais cet escalier est un bijou!» dit-elle.

C'était un bijou, en effet, un bijou en onyx; la spirale était une merveille d'architecture, comme l'escalier du château d'Anet, ou plutôt une copie en miniature de l'escalier de l'hôtel Païva. «Je ne monterai pas,» dit-elle. Et elle monta la première marche. Elle monta la seconde, parce qu'elle avait monté la première, elle monta la troisième tout en se retournant et tout en voulant descendre. Mais la queue de sa robe ondoyait si bien sur l'onyx!

Se fût-elle arrêtée en chemin? Son coeur battait bien fort, l'émotion brisait ses forces. Elle qui était vaillante quoique paresseuse, elle qui avait la jambe de Diane et qui eût valsé toute une nuit sans se reposer, elle s'appuya à la balustrade, toute chancelante.

Le duc de Parisis parut alors. «Ah! c'est vous,» lui dit-il. Et il se précipita pour lui prendre la main. «Oui, c'est moi,» dit-elle d'une voix étouffée. Octave était devant la comtesse, il la prit dans ses bras et l'embrassa sur les cheveux. «Ah! reprit-elle, je ne me croyais pas capable de venir jusqu'ici, mais je n'irai pas plus loin.—Je ne comprends pas.—Je ne me comprenais pas non plus, mais je me comprends maintenant. Il y a deux femmes en moi, la femme qui rêve et qui parle, une vraie folle, celle-là! Mais c'est assez de rêver; chez moi l'action ne suit pas la parole: adieu!»

Octave saisit violemment Mme d'Antraygues et la voulut emporter. «Alice, je vous aime!—Qu'est-ce que cela prouve? Cela prouve que je suis venue chez vous! Cela prouve, hélas! que je vous aime, mais c'est tout.» Elle soupira: «C'est déjà trop, adieu!» Et alors, ressaissant toutes ses forces, elle se délivra d'Octave et s'enfuit.

Il la rejoignit dans la serre. «Alice, pourquoi jouer ce jeu de coquettes, si vous m'aimez.» Il la reprit dans ses bras, il faillit la vaincre. Elle pâlit et inclina la tête comme une victime résignée. « Mon ami, ayez pitié de moi? je me sens mourir.—Je vous emporte là-haut pour vous faire respirer des sels.»

Mme d'Antraygues était revenue à elle. «Non, dit-elle, je vais respirer l'air vif, vous n'avez là-haut que du vinaigre des quatre voleurs.» Et elle se mit à rire. «Vous riez, donc vous êtes désarmée.» La comtesse leva les yeux sur Octave. «Je ris?» dit-elle. Elle montra deux larmes. Il les prit sur ses lèvres, et fut ému lui-même, tout en jouant à la moquerie. Mme d'Antraygues n'était pas encore à la porte. La lutte recommença. Octave était charmant, mais elle avait peur. Son âme entraînait son corps loin des tentations; il lui semblait qu'une fois dehors elle retrouverait cette quiétude du coeur qui est bien plus près de la joie que les fièvres de la passion. «Non,» dit-elle tout à coup.

Cette fois elle avait brisé tous les liens qui la retenaient. Octave comprit que son rôle de tentateur était fini; il connaissait trop, les femmes pour ne pas savoir qu'une fois chez elle la comtesse regretterait de n'être pas restée un peu plus longtemps chez lui. Il compta sur le lendemain ou le surlendemain. «Donc, dit-il d'un air dégagé, vous ne voulez pas que je fasse mon salut avec vous? Moi qui avait juré que nulle femme ne passerait plus par cette petite porte.» Alice fut atteinte au coeur, mais elle cacha sa blessure. «J'oubliais de vous rendre la clef, dit-elle, en essayant un sourire. Je sais qu'il y a beaucoup d'appelées et beaucoup d'élues. Je suis désespérés d'avoir empêché quelque belle dame de l'un ou l'autre monde de franchir votre seuil aujourd'hui, mais elles se rattraperont, car il paraît qu'on fait queue pour venir chez vous.—Quelle calomnie! je ne suis jamais chez moi.—Je comprends, vous êtes chez celle-ci ou chez celle-là. C'est égal, voilà votre clef, placez-la en de meilleures mains.»

Octave prit un air suppliant. «Faites-moi une grâce, gardez cette clef. Demain, dans un an, toujours, vous me trouverez le plus heureux homme du monde si vous montez l'escalier.—Eh bien! je la garde, je viendrai dans un an, un jour de neige; aujourd'hui j'ai monté trois marches, je prendrai mon courage à deux mains pour en monter six,—Je vous attends, et ce jour-là je ne serai pas si bête que de m'humilier devant votre vertu, comme si l'amour avait pitié des robes blanches. —Vous avez bien fait, monsieur de Parisis; contre la faiblesse il n'y a pas de force. Les violences donjuanesques me font pitié; on ne prend une femme que si elle se donne. Je vous aime, mais je me garde. Adieu! adieu! adieu!

Mme d'Antraygues s'enfuit, tout en gardant la clef.

Le duc de Parisis se promena par la neige. «Je ne suis pas content de moi, pensa-t-il, c'est une bataille perdue.»

Il rentra dans la serre et salua philosophiquement ses camélias. «Vanité des vanités! reprit-il; d'où vient cet insatiable désir de conquérir des femmes comme les ambitieux conquièrent des villes?—Après tout, reprit le duc de Parisis, je n'aime en Mme d'Antraygues que sa beauté, et je ne veux pas m'embarquer dans une passion à perte de vue. Ah! si c'eût été la Dame de Coeur.»

Son imagination était toute à cette figure à peine entrevue. «Mais la Dame de Coeur, reprit-il, ne viendra même pas jusqu'à la petite porte du jardin. Le lys qu'elle tient si fièrement à la main se flétrirait en traversant la serre aux camélias.»

XVI

VIOLETTE

De Parisis n'en continua pas moins sa vie aux aventures. Il n'était pas homme à s'attarder dans un rêve; chaque jour était pour lui un feuillet blanc qu'il fallait remplir par une page d'histoire plus ou moins romanesque. Il y en a qui vivent par la tête, d'autres par le ventre; ceux-ci par l'esprit, ceux-là par le coeur. Octave vivait par l'esprit du coeur. Ni la fortune, ni l'ambition, ni la renommée n'avaient de prestige pour lui; il ne s'amusait qu'aux aventures de l'amour. Il disait que ce qu'il y a encore de plus inconnu, c'est la femme; il s'indignait du philosophe qui a dit: «Toutes les femmes sont la même.» Pour lui, toute femme, quelle qu'elle fût, était un monde nouveau à découvrir. Et quand il avait joué le rôle de Christophe Colomb, il jouait celui d'Améric Vespuce. Ce fut une de ces aventures qui lui ouvrit le vrai roman de sa vie. Voici comment:

Il passait rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel avec son ami Monjoyeux. Ils venaient de voir un de leurs camarades resté fidèle au pays latin jusqu'après son doctorat. Le quasi-ambassadeur et le sculpteur néo-grec s'en allaient bras dessus, bras dessous, fumant leur cigare. Octave riant un peu de la simplicité de l'étudiant qui étudie. «Pas si simple, dit Monjoyeux; le jour viendra où il nous prouvera sans peine qu'il a pris le chemin le plus court. L'étude a du bon quand on est jeune; sans compter que Georges a aussi ses heures de distraction. Nous allons traverser le Luxembourg qui est encore émaillé çà et là de jolies fillettes qui ne coûtent pas cher à habiller.—Ne parlons pas par antiphrase, dit Octave. Les fillettes en question ont passé l'eau; il n'y a plus au pays latin que les ombres de Rosine, de Mimi Pinson et de Musette.—Tu ne sais pas ce que tu dis. C'est toujours ici qu'elles poussent; elles ne vont s'effeuiller sur la rive droite qu'après avoir fleuri sur la rive gauche.—Je t'entends; cela veut dire que nous n'avons plus que les regains.—Tiens, justement en voilà une!»

Une jeune fille qui n'avait pas dix-neuf ans, d'une beauté pudique, d'une pâleur de marbre, venait de sortir de la porte étroite et sombre d'une vieille maison de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Une robe brune à peine attachée à la ceinture, un léger fichu noué au corsage, dont il ne voilait qu'à demi les lignes indécises encore, un petit bonnet qui enserrait mal une gerbe de cheveux noirs, des souliers en pantoufles, voilà dans quel équipage la jeune fille apparut aux deux amis.

Octave fut frappé par l'expression de candeur souriante qui embellissait encore cette jeune fille. On voyait tout de suite que celle-là n'avait aimé que sa mère, que nul souvenir d'amour coupable n'inquiétait son coeur; elle avait peut-être rêvé aux passions de ce monde, mais comme le voyageur qui se promène sur la rive et qui voit de loin la tempête envahir le navire.

Elle ne vit pas d'abord Parisis et Monjoyeux; toute à sa douleur, car elle avait les larmes dans les yeux, elle marchait lentement, comme si elle ne savait pas où aller.

Octave, lui voyant les yeux baissés, lui dit étourdiment: «Mademoiselle, vous avez perdu quelque chose.» Elle leva doucement ses beaux yeux noyés et répondit avec simplicité: «J'ai perdu ma mère, monsieur.» A ce seul mot, si bien dit, le duc de Parisis, qui s'était cru d'abord en bonne fortune, fut frappé au coeur: «Mademoiselle, je vous demande pardon.»

La jeune fille était déjà partie. Mais il courut à elle et lui demanda où elle allait. «Où je vais? je ne sais pas, puisque je n'ai plus ni maison ni famille? mais pourquoi me parler puisque nous ne suivons pas le même chemin.»

Le compagnon de Parisis l'avait rejoint? «Sais-tu, lui dit-il, que tu deviens trop romanesque. Voilà les passants qui s'amusent du spectacle: allons-nous-en,—Va-t'en si tu veux; pour moi, je suis dans un quart d'heure de charité et je me soucie bien d'être en spectacle. —Ce serait bien pis si je m'en allais. Un pareil duo dans cette rue.»

La jeune fille marchait toujours. «Mademoiselle, reprit Octave, je serais au désespoir de vous importuner, mais il ne sera pas dit que je vous aurai vu pleurer sans vous consoler.—Je ne pleure pas, Monsieur.—Permettez-moi d'être votre frère, ne fût-ce que cinq minutes.—Mon frère? dit la jeune fille en regardant Octave pour la première fois, il ne vous ressemblait pas.—Vous l'avez donc perdu aussi?—Oui, monsieur; s'il était revenu du Mexique, je ne serais pas là, car ma mère est morte de chagrin. La pauvre femme! elle n'avait pas de quoi porter le deuil de son fils, et moi, mon plus grand chagrin est de ne pouvoir porter le deuil de ma mère.—Eh bien! permettez-moi de vous acheter une robe.»

Et Parisis se tournant vers son ami. «Voilà qui me ferait pardonner toutes les robes de fête dont j'ai habillé les sept péchés capitaux.» La jeune fille s'était encore éloignée. «Mademoiselle, je suis sérieux, parce que votre douleur m'a gagné. Encore une fois, permettez-moi d'être votre frère pendant cinq minutes. Si vous saviez comme l'argent me coûte peu! Ce n'est point, Dieu merci, une aumône que je vous propose, vous êtes trop fière et trop digne pour cela.»

Monjoyeux prit la parole: «Non, mademoiselle, mon ami ne vous donnera pas d'argent, mais il vous en prêtera; je connais ses mauvaises habitudes, c'est un prêteur sur gages.» La jeune fille ne put s'empêcher de sourire. «Eh bien! monsieur, j'allais au mont-de-piété, dit-elle en soulevant une étoffe qu'elle avait sous le bras; voilà deux rideaux que j'ai sauvés, car on a tout vendu hier à la maison.—N'allez pas si loin, je vous prête dix louis sur vos deux rideaux. Si ce n'est pas assez….—Sans parler de la reconnaissance, dit Monjoyeux. D'ailleurs, je suis témoin du contrat.» La jeune fille était devenue rêveuse. «Monsieur, dit-elle gravement et en levant la tête, j'accepte vos deux cents francs; il ne m'en faut pas davantage pour payer les dettes de ma mère, et pour garder notre petite chambre. Je vous demande un an et demi, car je puis, si je travaille bien, mettre trois francs de côté par semaine.—Que faites-vous donc, mademoiselle ?—Je travaille en vieilles dentelles. Si maman n'était pas tombée malade, je ne serais pas si pauvre, car il y a des jours où je gagne jusqu'à cent sous,—quand je passe la nuit,—ajouta-t-elle avec un sourire qui parut d'autant plus douloureux à Octave qu'il remarquait sur ce jeune visage les ravages de la misère et du travail.»

Octave prit dans les poches de son gilet une petite poignée d'or. «Voilà qui est convenu, mademoiselle, ceci est à vous pendant un an et demi, mais pas un jour de plus.» Il prit la main de la jeune fille et y versa l'or. «Comptons, monsieur, vous me donnez plus qu'il ne me faut.—Elle a raison: ce n'est pas généreux, dit Monjoyeux.»

La jeune fille avait compté: «Ceci n'est pas pour moi, dit-elle, en remettant à M. de Parisis quatre pièces de vingt francs.—Que voulez-vous, dit-il, je n'ai pu apprendre les mathématiques.—Adieu, monsieur, adieu, messieurs, dit la jeune fille en s'inclinant.»

Elle retourna d'où elle venait. «Mais, mademoiselle, dit Octave en la rappelant, où vous retrouverai-je dans un an et demi?—Ah! c'est vrai; j'oubliais. Vous me retrouverez où je demeure aujourd'hui, là-bas, à cette porte grillée.—Mais je ne sais pas votre nom, mademoiselle? —Louise Marty.»

En moins de quelques secondes, la jeune fille disparut dans la sombre allée de la maison d'où elle était sortie quelques minutes auparavant «C'est bête comme tout, dit le duc de Parisis, ému; c'est égal, voilà toujours deux cents francs bien placés.—Pas si bien placés que cela, dit le sculpteur, car elle te les rendra.—Tant pis, mon cher. Ainsi, dans ton opinion, c'est une honnête fille?—Pure comme un beau jour d'été. Pas un nuage à l'horizon, excepté toi, peut-être. N'as-tu pas vu cela tout de suite dans ses yeux? C'est bleu, doux et profond comme la vertu. Cela fait du bien de voir une pareille créature!—A nous surtout qui en voyons tant d'autres! Oh! Paris! ténèbres sur ténèbres! Avec deux cents francs, cette fille est peut-être sauvée; or, j'en connais plus d'une qui, à cette heure, en dévore cent fois autant d'un seul coup pour des robes ou des bijoux dont elle ne voudra plus demain matin.—Mais, après tout, reprit Monjoyeux, devenu pensif, la femme est toujours la femme. Cette belle fille va peut-être oublier d'acheter une robe de deuil.—Oui, si nous allions la rencontrer avec une rose quand nous viendrons surprendre notre ami le normalien à la Closerie des Lilas!»

Et, parlant ainsi, les deux compagnons d'aventure traversèrent le Luxembourg et gagnèrent la rue de Seine, où ils prirent un coupé. Ils se dirent adieu sur le boulevard des Italiens. «Mon cher Octave, dit Monjoyeux en serrant la main de son ami, si tu veux je serai de moitié dans ta belle action; je vais te donner cinq louis.—Non, non, dit Octave avec impatience, ce n'est pas la peine de se mettre deux pour un pareil capital.»

Un sentiment de jalousie l'avait pris au coeur. Sa pensée le reportait déjà, avec je ne sais quel charme mélancolique, vers la scène qui s'était passée rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Il regrettait que la jeune fille n'eût pas gardé les quatre louis qui lui restaient; car elle aurait beau faire, ce n'est pas avec deux cents francs qu'on paye son terme, qu'on paye ses dettes et qu'on paye une robe de deuil.

Il se promit d'aller la voir le lendemain; ce qui ne l'empêcha pas de dîner au café Anglais, en compagnie de Mlle Va-t-en-Guerre et de Mlle Cosaque, deux vertus guerrières qui avaient sauté d'un char de l'Hippodrome dans une victoria de Longchamp.

Après le dîner, on alla aux Bouffes Parisiens, dans une petite loge infernale où l'on fit semblant de s'amuser de tout, et où l'on ne s'amusa de rien. Après le spectacle, on raccola des amoureux et des amoureuses dépareillés pour aller souper. Ce fut une de ces fêtes bruyantes dont les tapageuses disent toujours le lendemain: «Tu n'y étais pas; nous avons bien ri.» Ri de quoi? Elles ont beau boire des vins généreux, ces Aspasies de hasard n'en sont pas plus spirituelles: le vin ne fait que donner du ton à leur bêtise.

Au beau milieu du souper, Octave se leva, prit son chapeau et sortit en disant qu'il allait revenir. Il ne revint pas. Pour la première fois, il voyait tout le néant de cette vie à la surface. Il se demanda comment il avait pu perdre les plus fraîches de ses belles années dans ce tourbillon doré, où l'on respire les fumées de l'ivresse, où l'esprit prend un masque, où le coeur ne se retrouve jamais.

Le duc de Parisis rentra chez lui avec le contentement d'un homme qui vient de faire une mauvaise traversée et qui franchit le seuil de sa maison. Il n'avait pu d'un seul coup rompre avec son passé. Toutes les figures de femmes qui avaient hanté sa première jeunesse le suivaient, souriantes ou railleuses; il semblait qu'elles voulussent garder leur proie. Son coeur n'était occupé que de la vision du matin; mais son esprit, plus faible que son coeur, était obsédé du souvenir des folies amoureuses. Et pourtant, dans l'espace de quelques jours, Octave avait trois fois renié le diable comme saint Pierre avait trois fois renié Jésus. Trois fois, de par l'apparition de Mlle de la Chastaigneraye dans l'avenue de la Muette, de par le charme impérieux de la Dame de Coeur, de par la vertu si simple et si douce de cette petite fille égarée au pays latin.

Le lendemain, que fit Octave? Sans bien savoir pourquoi, il fit atteler et se conduisit lui-même à la porte du Luxembourg. Il traversa le jardin à pied et monta bientôt les cinq étages de l'ouvrière en dentelles. Quatre paroles du portier lui avaient appris que la belle fille était en odeur de sainteté dans toute la maison. «Elle travaille bien?—Si bien qu'elle n'a jamais le temps d'ouvrir sa fenêtre, si ce n'est pour respirer quand sa journée est finie. Et encore il lui arrive plus d'une fois de recommencer sa journée quand sa journée est finie.»

Cependant Parisis frappa à la porte. «C'est déjà vous, monsieur?» dit Louise en rougissant. Elle demeura sur le pas de la porte comme pour empêcher Octave d'entrer. «Oui, c'est déjà moi, mademoiselle; il me semble qu'hier nous avons oublié de nous dire quelque chose.—Nous avons oublié…—Voulez-vous m'accorder une audience de cinq minutes?»

Elle n'osa refuser et présenta une chaise de paille à Octave. «Monsieur, je commence par vous remercier, car tout ce qui est ici, grâce à vous, est à moi. C'est singulier, depuis hier je suis presque contente.» Et, disant ces mots, la jeune fille reprit son travail; son travail, c'était une robe de laine noire. «Elle ne nous a pas trompés, pensa Octave, voilà bien la robe de deuil.—Maintenant, monsieur, voulez-vous me dire pourquoi vous êtes monté si haut?»

Le duc de Parisis regarda la jeune fille avec un sentiment profond. «Parce que je vous aime.» La jeune fille pâlit et se leva: «Monsieur, si je suis chez moi, allez-vous-en; si je suis chez vous, je m'en vais!—Vous êtes chez vous et je ne m'en vais pas. Je croyais que vous m'estimeriez assez pour ne pas me rappeler la dette qui est entre nous. Pourquoi vous fâcher d'un mot tout simple? C'est donc un grand crime que de vous dire: Je vous aime, quand on parle selon son coeur? Ne m'aimez pas si vous voulez; mais ne vous offensez pas si je vous aime.»

La foudre était tombée dans la chambre: la jeune fille, toute hors d'elle-même, voulut dévorer ses larmes, mais ses larmes l'étouffaient. Octave lui saisit la main et la porta à ses lèvres avec effusion: «Louise, ce sont les seules larmes que vous verserez à cause de moi. Voyez en moi un ami, et si mon amour vous fait peur, je n'en parlerai plus.»

Que vous dirai-je? Je ne veux pas peindre cette singulière passion dans toutes ses nuances. Ce qui est certain, c'est que, le lendemain, la jeune ouvrière pleura encore, mais cette fois ce fut parce que Parisis ne vint pas. L'amour ne vit que d'imprévu; elle l'attendait: s'il fût venu, elle ne l'aurait pas attendu le lendemain;—il ne vint pas, elle l'attendit quinze jours durant avec les anxieuses impatiences de la jeune fille,—le dirai-je?—avec la fièvre de l'amour. Elle ne se l'avouait pas, mais elle aimait Octave. Et comment ne l'eût-elle pas aimé? Il revint. «Je ne vous attendais plus, dit Louise, sans vouloir cacher sa joie.—Vous m'avez donc attendu?—Vous le savez bien.»

Ce jour-là, ce fut une vraie fête. Il avait apporté une branche de lilas qu'elle pressa sur son coeur et qu'elle embrassa à diverses reprises. «Oh! que je suis heureuse, dit-elle tristement, il y a deux ans que je n'ai touché une fleur.—Pauvre enfant, s'écria Octave, je veux vous donner un bouquet tous les jours.—Tous les jours? jusqu'à quand?—Jusqu'à toujours.—Toujours, toujours, murmura-t-elle avec amertume.—Après tout, reprit-elle, toujours c'est peut-être demain et peut-être après demain.»

Et elle embrassait encore la branche de lilas. Et elle racontait à Octave qu'autrefois, avec sa mère et son frère, elle allait dans les bois de Meudon se faire des bouquets agrestes: «Si vous saviez mon bonheur, lui dit-elle, quand je voyais des blés à la barrière d'Enfer, où je trouvais des bleuets et des coquelicots!»

Octave apporta tous les matins un bouquet de lilas ou de violettes. Une fois, il se hasarda à apporter une robe de soie: «Vous ne m'aimez plus, lui dit Louise tout en révolte, cette robe est une injure.» Octave comprit qu'il s'était trompé: «Louise, ne m'en veuillez pas, ne parlons plus de cette robe, mais prenez le bouquet qui est dedans.» Le diable garda la robe.

Pendant dix jours, le duc de Parisis ne manqua pas un seul jour à ce rendez-vous. Tous les matins, après déjeuner, il montait en voiture, descendait à la grille du Luxembourg et courait s'enfermer une heure avec Louise. Et l'heure passait trop vite. Il se disait qu'elle était trop fière et trop pure pour devenir sa maîtresse. On se demandera pourquoi il revenait tous les jours: il ne le savait pas lui-même. Il éprouvait une joie indicible à se retrouver dans la petite chambre de Louise. La vertu a son atmosphère qui rassérène l'âme, comme les horizons du matin, dans les beaux jours, où le vent ne secoue que l'odeur saine et fortifiante des blés en fleur et des chênes verts. Il y avait trop longtemps que Parisis n'avait respiré cet air vivifiant pour qu'il n'en fût pas pénétré jusqu'au fond de l'âme.

Çà et là, Octave avait tenté d'augmenter sa créance, mais Louise n'avait jamais voulu augmenter sa dette. «Vous m'empêcherez d'être heureuse, si je ne suis plus digne de moi.»

C'est à peine si elle avait accepté une jardinière, un livre d'heures, un dé d'or et un coucou de cinquante francs. Et encore elle n'avait accepté le coucou qu'après que Parisis eut bien prouvé que c'était pour voir l'heure. «Savoir l'heure! à quoi bon! Ne saurai-je pas toujours l'heure où vous ne reviendrez pas? avait dit Louise.—Vous voulez donc me fermer votre porte?—Jamais.»

La pauvre Louise ne connaissait pas le vieux proverbe: «Si tu ne fermes pas ta porte à l'amour, l'amour te mettra à la porte.» Un matin, on ne vit pas Louise courir d'un pied léger chez la fruitière qui lui vendait du lait, des oeufs et des pommes. Ce fut un vrai chagrin dans le quartier quand on apprit qu'elle avait disparu, le soir, au bras d'un amoureux «à équipage.» «Quel malheur! dit la portière. Une fille si bien élevée! C'était comme une hirondelle: elle portait bonheur à la maison.—Eh bien, dit la fruitière, elle se portera bonheur à elle-même.»

Octave n'avait pas de préjugés: il aimait la femme, quelle que fût son origine et quel que fût son pays. Il l'avait prouvé en ramenant une Chinoise. Il aimait le faubourg Saint-Germain, mais il aimait Bréda street; il aimait les Champs-Élysées, mais il aimait le pays latin. Devant toutes frontières, il répétait le mot de Louis XIV: «Il n'y a plus de Pyrénées.»

Il n'eut pas le pressentiment que cette jeune fille n'était pas du pays latin.

Le lendemain, non loin de l'hôtel de Parisis, dans une maison de l'avenue d'Eylau, cachée sous les grands arbres d'un jardin, une jeune fille venait cacher sa vie. Je ne sais pas si elle devait porter bonheur à cette petite maison humide et malsaine, que les derniers locataires avaient quittée. C'était cette solitude même qu'Octave avait cherchée pour Louise. Il voulait lui louer le premier étage, mais elle avait peur du luxe, et elle demanda à habiter l'étage mansardé: cela lui rappellerait sa mère et elle travaillerait mieux, car elle comptait bien travailler toujours. Elle aimait trop à toucher la dentelle et les fleurs pour vouloir se croiser les bras. Octave eut beau lui dire qu'il lui en donnerait pour elle-même; elle refusa.

Octave ne voulut pas l'encanailler dans l'acajou, ce pauvre bois trop décrié. Il lui donna des meubles en citronnier, un petit mobilier de villa, très simple, mais pas vulgaire. Il ne voulut rien oublier: elle eut des oiseaux dans une petite cage dorée et des pervenches dans une petite jardinière rustique. «Cela ne vous empêchera pas, lui dit-elle, de m'apporter tous les matins un bouquet de violettes.—Oui, ma Violette, répondit-il.—Oui, s'écria-t-elle avec joie, Violette c'est mon nom, car je veux vivre toujours cachée.»

La pauvre Violette s'imaginait qu'entre Octave et elle c'était à la vie, à la mort. «N'est-ce pas, lui dit-elle, qu'entre moi qui vous aime et vous qui m'aimez, c'est à la vie à la mort?» Octave tressaillit, il se rappela la légende des Parisis. «Si j'allais l'aimer! Et si elle allait m'aimer!» dit-il, avec un sentiment de tristesse. Et il reprit: «Il faudra que je jette de l'eau sur le feu.»

Le soir il alla voir sa tante. Geneviève était au spectacle avec la marquise de Fontaneilles. «C'est dommage, dit-il, j'aurais voulu apaiser mon coeur dans l'atmosphère de la province.»

Il joua au reversis avec sa tante. «Êtes-vous bien amoureux? lui demanda-t-elle.—Effroyablement! J'aime trois ou quatre femmes.»

XVII

POURQUOI OCTAVE SENTIT UNE PETITE MAIN SUR LA SIENNE QUAND IL VOULUT SONNER

Pas un homme ne suit logiquement son coeur ni son esprit. M. de Parisis avait peur d'aimer et d'être aimé,—et il ne voulait vivre qu'au milieu des femmes.—Il pensait vaguement, sans trop s'inquiéter du reste, que la légende des Parisis pourrait bien l'envelopper à son tour dans sa robe funèbre à ses premiers jours de bonheur,—et il était insatiable à chercher le bonheur.—Il voyait çà et là flotter sous ses yeux la légende des Parisis: «L'amour des Parisis donnera la mort,»—et il s'aventurait tête perdue dans les folies amoureuses.—Il croyait bien, il est vrai, qu'en ne s'y attardant pas, il cueillerait tous les amours sans y trouver le fruit mortel.

Les contrastes ont leur poésie. Octave se disait que Violette dans sa blancheur de vierge était peut-être le véritable amour pour un coeur endurci comme le sien. C'était le voyageur qui a épuisé toutes les coupes et qui trempe ses lèvres à la source glaciale qui jaillit du rocher.

Mais les lèvres insatiables de Parisis ne devaient, comme toujours, boire qu'un seul jour à cette fontaine d'eau vive.

Il avait plus d'une fois revu Mme d'Antraygues dans le monde. Il s'était fait présenter officiellement; mais il n'avait pas abusé du droit que prennent tous les hommes, de parler aux femmes. Il semblait lui dire, en ne lui disant rien, qu'il ne pensait plus à elle. Alice lui avait rappelé la clef d'argent comme une menace gracieuse.

Enfin un soir, à la Cour, comme on chuchottait à la ronde sur les amours de M. d'Antraygues avec Mlle Belle-de-Nuit, elle alla bravement à Octave et lui dit qu'elle l'attendrait le lendemain chez elle entre onze heures et minuit. «J'aimerais bien mieux vous attendre chez moi, lui dit Octave.—Non, lui dit-elle, je n'aurai jamais le courage de monter votre escalier d'onyx.»

Octave avait trop d'esprit pour insister; il prenait les femmes là où elles voulaient se donner. Or, les femmes se donnent plus volontiers chez elles, comme si le démon de l'adultère leur imposait le champ de bataille.

Le lendemain, la comtesse, qui s'était jetée tête baissée dans la folie de son amour, écrivit ce mot à Octave:

Ce soir à minuit. J'en mourrai, mais qu'est-ce que ça fait!

Quand les femmes sont en train de se perdre, elles y vont bien. Mme d'Antraygues signait ce petit billet,—la condamnation à mort de sa vertu,—sans s'imaginer qu'elle jetait son bonnet par-dessus les moulins.

Or, ces deux lignes étaient le commencement d'un drame.

A dix heures, Violette, jalouse par pressentiment, alla chez Octave qui lui avait dit qu'il ne sortirait qu'à onze heures pour aller au club.

Octave venait de sortir, elle monta en se disant qu'elle attendrait. Il lui arrivait çà et là de lui faire cette amoureuse surprise; pourvu qu'elle ne vînt pas chez lui de deux heures à quatre heures, il lui permettait toutes ses fantaisies.

Dès qu'elle fut chez lui ce soir-là, tout naturellement elle trouva le billet de la comtesse d'Antraygues. Il n'était pas long, mais il était explicite.

Violette fut frappée comme d'un coup de poignard. Elle pâlit, elle chancela, elle tomba sur le canapé presque évanouie, «Et moi aussi, dit-elle, j'en mourrai!»

Une volonté subite la ranima. Elle relut la lettre. Le hasard fait bien tout ce qu'il fait: sur la cheminée, près de la lettre, elle vit un petit revolver qu'elle connaissait bien. C'était un vrai bijou. Parisis le lui avait plus d'une fois montré en lui disant: «N'interroge jamais cette bête-là, parce qu'elle te répondrait dans l'autre monde.»

Violette appuya sur son coeur la bouche du revolver. «Non! dit-elle, je veux mourir sous ses yeux.»

Mais où était-il? Les femmes savent tout. Le matin, Violette était allée au parc Monceaux, cueillir des herbes pour ses oiseaux: elle avait vu Octave qui fumait dans l'avenue de la Reine-Hortense et qui regardait les fenêtres d'un hôtel. «C'est cela, dit-elle, je me suis sentie jalouse, je ne me trompe pas!»

Et, presque folle de désespoir, elle courut avenue de la Reine-Hortense.
«Mais s'il est entré!» dit-elle.

M. de Parisis avait passé par le club pour bien s'assurer que M. d'Antraygues, le joueur obstiné, était bien à une table de baccarat.

Octave serait donc ce soir-là le plus heureux homme du monde parisien.—C'était entre onze heures et minuit,—l'heure féconde où se nouent et se dénouent presque toutes les comédies amoureuses. Les drames et les tragédies pour tout de bon ne commencent qu'après les dernières scènes de l'Ambigu et de la Comédie-Française.

M. de Parisis fumait, renversé dans une légère victoria enlevée par deux chevaux anglais de la plus altière désinvolture. A les voir passer, au clair de la lune et des réverbères dans l'avenue de la Reine-Hortense, on eût dit qu'ils ne touchaient pas la terre. Une pianiste a la main plus lourde sur les touches d'ivoire que ces pieds légers pour effleurer le sol; ils jetaient dans le silence de l'avenue un léger battement très harmonieusement cadencé, qui certes ne devait pas réveiller les belles dames déjà endormies dans les villas voisines.

Cependant, dès qu'ils dépassèrent la rue du Faubourg-Saint-Honoré, qui coupe l'avenue, on aurait pu voir une ombre blanche soulever un rideau à la fenêtre d'un prochain hôtel. Avait-on reconnu le pas des chevaux ou venait-on rêver à la belle étoile?

A Paris, on ne rêve plus à la belle étoile, les pendules vont trop vite pour cela. Les pendules! J'ai voulu dire les passions.

Octave sauta sur la chaussée en donnant l'ordre à son groom de promener les chevaux dans le voisinage comme s'il n'attendait personne. Il regarda autour de lui: il ne vit que les arbres et les réverbères. L'avenue de la Reine-Hortense, qui va du parc Monceaux à l'Arc-de-Triomphe, est déserte à la tombée de la nuit; c'est l'avenue de Paris où on passe le moins à pied: on y voit le matin des cavaliers, dans l'après-midi des carrosses, le soir on y rencontre ça et là les rares habitants qui regagnent leur hôtel, quelques cuisinières amoureuses, quelques sergents de ville distraits, en un mot, une vraie voie pompéienne après le Vésuve.

Quelques secondes après, Octave s'arrêtait devant une porte et levait la main pour sonner. Mais il ne sonna pas.

Une petite main blanche s'appuya subitement sur sa main. Lui qui ne s'étonnait de rien, s'étonna pourtant cette fois. Il n'avait vu personne autour de lui; mais les femmes jalouses ont l'art d'être invisibles et de n'apparaître qu'au moment tragique.

M. de Parisis s'était retourné et avait reconnu Violette. «Eh bien! lui dit-elle, je vous y prends.» Octave vit briller deux yeux que l'enfer de la jalousie avait embrasés. «Tu es folle, Violette!—Oui, monsieur, folle parce que je vous aime.»

Octave releva la main pour sonner, mais une seconde fois la main de Violette détourna la sienne. «Je te dis que tu ne sonneras pas.—Voyons, Violette, soyez sage; il est minuit, je vais en soirée, rentrez chez vous.—Ah! vous allez en soirée!—Si vous ne voulez pas rentrer chez vous, rentrez chez moi; prenez ma victoria si vous voulez, mais pour Dieu, plus un mot, n'est-ce pas?»

M. de Parisis avait sonné. La porte s'ouvrit. Violette voulut s'élancer, mais il la rejeta doucement comme en un tour de valse et lui ferma la porte au nez.

Violette sonna à son tour en femme décidée à tout. Le duc de Parisis, voyant la porte se rouvrir, retourna sur ses pas. Il rejeta Violette une seconde fois tout en lui serrant la main avec amour. Mais il referma la porte bruyamment.

Il entendit un cri, son nom retentit dans le silence. Il aurait voulu foudroyer Violette. Il se demandait s'il ne ferait pas mieux de rebrousser chemin et de remettre sa bonne fortune à des nuits meilleures.

Une femme de chambre s'était avancée vers lui. «Monsieur demande madame la comtesse?» dit-elle d'un air entendu. Elle avait déjà trahi la femme pour le mari, elle allait trahir le mari pour la femme. Elle croyait ainsi racheter sa faute. «Oui, dit Octave en lui donnant cinq louis; si on sonne encore, n'ouvrez pas.—C'est bien simple, je vais rompre le fil, et on ne sonnera plus.»

Cette belle idée décida tout à fait Octave à monter chez la comtesse. Alice l'attendait sur le palier dans le plus adorable déshabillé de minuit. Un peignoir de mousseline garni de point d'Angleterre, cachant à peine une chemise transparente,—des mules de satin rose sur des bas à jour—et une chevelure désordonnée, s'échappant des peignes en cascades voluptueuses. On voyait que la chevelure était de la fête.

Il ne reconnaissait pas la comtesse. Etait-il possible que celle qui, tout effrayée d'elle-même, avait fui l'escalier d'onyx, fût la même femme qui le recevait ainsi à bras ouverts? Le premier mot d'Alice fut un mensonge. «Je ne vous attendais pas, dit-elle à Octave.» Octave prit Mme d'Antraygues dans ses bras et la porta doucement jusque devant un feu qui flambait joyeusement, quoiqu'on fût déjà dans la belle saison. «Je croyais ne pas arriver, dit-il en baisant les cheveux d'Alice. Votre avenue n'est pas sûre! j'ai été arrêté à votre porte, j'ai failli être poignardé sous vos fenêtres.—Vous m'épouvantez! Ceci m'explique pourquoi j'ai entendu parler; il me semblait que c'était une voix de femme. Je ne voulais pas ouvrir la fenêtre parce que ma voisine n'est pas encore couchée.—Oui, c'était une voix de femme.

Les hommes n'ont qu'un ennemi dangereux, c'est la femme; pour moi, j'ai plus peur d'une femme que de quatre hommes.—Vous avez peut-être raison. Mais quel est donc ce mystère? Parlez vite, vous êtes ému, voulez-vous des sels?»

Mme d'Antraygues soupira. «Je ris, continua-t-elle, mais c'est moi qui vais me trouver mal.» Octave reprit Alice dans ses bras et l'appuya sur son coeur. «L'émotion c'est la vie. Ne me parlez pas des lacs, parlez-moi des torrents.»

Parisis savait Alice romanesque et même romantique. «Comme vous êtes belle avec ces airs penchés! Moi qui croyais vous retrouver railleuse!—Quand je vais dans le monde, je suis armée jusqu'aux dents; quand je suis ici en face de moi-même ou en face de vous-même, je deviens bête jusqu'à montrer mon coeur. Ah! mon ami, comme je vous aime!»

Cette femme qui riait de tout avait les larmes dans les yeux. Le duc avait déjà oublié Violette, il respirait avec passion les savoureuses senteurs de l'épaule, du cou et des cheveux d'Alice. «Mais enfin, reprit la comtesse, qu'est-ce que cette femme?—N'en parlons plus, c'est une femme qui me demandait son chemin. Je lui ai répondu que je ne savais pas le mien; mais ne parlons que de vous, de vos beaux yeux pers, qui sont des abîmes; je suis effrayé quand je les regarde: c'est l'inconnu. Les yeux, voyez-vous, c'est tout un monde, c'est l'infini, c'est Dieu.» Octave embrassait Alice. «Voilà pourquoi vous fermez les miens, dit-elle en souriant.»

M. de Parisis se jeta aux pieds de Mme d'Antraygues, non pas mélodramatiquement à la manière des jeunes premiers de l'Ambigu, mais en comédien qui sait jouer tous les rôles.

Être aux pieds d'une femme, c'est être à mi-chemin de sa conquête. L'amour fait bien ce qu'il fait. S'il devient respectueux au point de tomber à genoux, c'est pour se relever plus triomphant.

La comtesse, tout amoureuse qu'elle fût, jetait toujours en toute chose son vif et charmant éclat de rire.

Minuit sonna à une petite pendule, un temple rond à colonnes avec des acanthes et des perles d'or; une merveille d'horlogerie attribuée à Louis XVI. «Déjà minuit, dit la comtesse.—Cette impertinente pendule qui se permet de mesurer mon bonheur, dit Octave.—La pendule, dit Mme d'Antraygues, c'est la plus odieuse des inventions. La pendule va toujours trop vite ou trop lentement.»

Les femmes ont peur de cette action mystérieuse qui marque le temps, qui compte les minutes—et les rides. Par l'horloge, la vie est divisée en cent mille parcelles inaperçues, comme le coeur est divisé par l'amour en cent milles syllabes errantes. Ce sont les grains de sable qui tombent sans fin sur les grains de beauté. Ils tombent du sablier jusqu'à ce qu'enfin le sablier soit vide et que le cercueil soit plein.

M. de Parisis voulut embrasser la comtesse un peu violemment. Elle le repoussa avec douceur. «C'est cela, dit-il. La femme règle l'homme, comme l'horloge règle le soleil.» Et après un baiser: «N'oubliez pas: vous m'avez averti que vous me mettriez à la porte pour aller voir lever l'aurore au club.—Ah! oui. Il faut que je vous donne une leçon de géographie. Si, contre toute attente, il prenait à M. d'Antraygues la fantaisie de rentrer….—Soyez sans inquiétude, il ne quittera sa table que pour aller chez sa maîtresse.—Enfin il pourrait se tromper de porte et venir chez sa femme. Vous savez, l'empire des mauvaises habitudes!—Il ne faut jamais jurer de rien.—Donc, s'il rentrait à l'hôtel et s'il frappait à ma porte, cela lui est arrivé le jour de ma fête, parce que sa maîtresse le lui avait rappelé,—vous passerez par mon cabinet de toilette … mais il faut que je vous montre cela….»

Alice conduisit M. de Parisis dans son cabinet de toilette, après quoi elle lui fit traverser la salle de bain et lui montra un escalier à jour qui descendait au jardin. «Quand vous serez dans le jardin, lui dit-elle, vous jugerez que les murs ne sont pas difficiles à escalader. Vous trouverez d'ailleurs un marche-pied volant. Le jardin conduit à un jardin voisin; ce jardin, si je ne me trompe, s'ouvre sur la rue de Courcelles; ne craignez rien, il n'y a pas de pièges à loup.—Il n'y a pas de pièges à loup! se récria Octave, mais qu'est-ce donc que ces beaux bras qui m'enchaînent à vos pieds!»