XVIII
LE ROI DE THULÉ
Cependant M. de Parisis passait sur son cou les belles mains de la comtesse. «A propos, dit-elle, je vous ai invité à prendre une tasse de thé et mon monde est couché.—Quel contre-temps! dit Octave, moi qui ne suis venu que pour cela.—C'est d'autant plus fâcheux que j'aurais pu vous faire apprécier mon vieux Sèvres. Voyez-vous cette merveille sur cette console?—C'est d'autant moins fâcheux, Madame, que vous avez un bon feu, que j'ai vu dans votre cabinet de toilette une petite bouilloire d'argent, et que vous allez de vos blanches mains me préparer vous-même une tasse de thé.»
Octave n'aimait pas à tordre le cou à ses aventures. Un dilettante en amour savoure le roman chapitre par chapitre sans brusquer le dénouement.
Mme d'Antraygues ne se fit pas prier, elle mit la bouilloire au feu pendant que M. de Parisis apportait le tête-à-tête sur un guéridon doré, à trois cariatides sculptées en syrène.
Octave admira la forme svelte, la couleur tendre, les fleurs délicates de cette petite merveille qu'une main féerique avait travaillé pour Trianon.
«C'est admirable, dit-il, je n'ai jamais vu de forme plus exquise et de tons plus harmonieux. Ce sucrier est un bijou.—J'aime encore mieux la théière. Voyez donc comme l'anse est dessinée! voyez donc comme le goulot se profile bien!—Croyez-vous, Madame, qu'à Trianon ou ailleurs, depuis qu'on prend du thé, ce divin tête-à-tête ait jamais eu la bonne fortune de caresser des lèvres aussi amoureuses que les nôtres.»
Octave embrassait Alice. «Octave! décidément vous avez trop soif, murmura Mme d'Antraygues en riant.—Vous êtes comme le vieux Sèvres, d'une pâte exquise.—Oui, pâte tendre.» Octave alla embrasser encore Alice. «Chut! dit-elle, voilà l'eau qui bout.—Quelle jolie chanson! je comprends que les poètes aient parlé des symphonies de la bouilloire; moi qui vous parle, j'ai une petite bouilloire dans ma chambre pour me rappeler mon enfance. Ma grand'mère m'a bercé au chant de la bouilloire.—Vous avez été élevé dans l'âge d'or; moi, ma grand'mère m'a élevée aux duos d'Antony, de Lelia et de Faust.»
Alice chanta du bout des lèvres une strophe du Roi de Thulé. «Oh! chantez! chantez! dit Octave. Vous allez attacher mon amour à cette chanson.—Oui, comme on cloue un papillon dans un herbier.—N'ayons pas d'esprit et chantez-moi cette adorable ballade.»
Mme d'Antraygues la chanta avec l'accompagnement des vagues de la bouilloire et du pétillement du fagotin. Et elle la chanta presque aussi bien que Mme Carvalho, musique de Gounod, traduction toute nouvelle:
Il était un roi de Thulé,
Qui perdit un soir sa maîtresse
Il but comme un inconsolé
Le souvenir avec l'ivresse.
C'était dans une coupe d'or
Portant le chiffre d'Arabelle:
«Heureux, disait-il, qui s'endort
Dans l'amour, comme a fait ma belle!»
Plus d'une fois, quand il rêvait,
La nuit, en écoutant les merles,
Il prenait sa coupe et buvait,
Croyant y retrouver des perles.
Perles et pleurs! Le sort amer
Le fit vieillir fidèle et sombre.
Un soir qu'il regardait la mer,
Et qu'il évoquait la chère ombre:
«O ma belle! nulle après toi
A cette coupe savoureuse
Ne boira plus. Nul après moi
N'y mettra sa bouche amoureuse.»
Et dans les vagues, tristement,
Par lui la coupe fut jetée,
Ne voulant pas qu'un autre amant
Profanât la coupe enchantée.
Pendant qu'Alice chantait, M. de Parisis promenait son vif regard sur sa beauté épanouie; tout un poème en vingt-quatre chants, à commencer par les cheveux blonds en révolte, à finir par les pieds mignons qui jouaient dans les pantoufles.
Alice était grasse et blanche, légèrement rosée, légèrement brunie, comme si le soleil eût passé sur elle trop longtemps dans sa dernière villégiature. Quoiqu'elle fût une femme du Nord, elle avait la nonchalance des Havanaises. Elle vivait couchée, quittant son lit pour son canapé, son canapé pour sa calèche; aussi faisait-elle une rude pénitence quand le dimanche, à la messe d'une heure, elle s'agenouillait à Saint-Philippe-du-Roule au milieu de ses amies. La mère de M. d'Antraygues lui avait dit plus d'une fois: «Prends garde à ta femme, elle est romanesque et coquette.» Le jeune mari répondait à sa mère: «Il n'y a rien à craindre, elle est trop paresseuse pour cela.»
Un fin physionomiste n'eût pas répondu ainsi. Et, en effet, les yeux d'Alice,—ces terribles yeux de mer, à reflets changeants, qui ne disent jamais le secret du coeur, révélaient une âme troublée par les rêves amoureux comme la mer par les nues qui renferment l'orage. Il y a des femmes qui se montrent tout entières par leurs regards. On les pénètre du premier coup comme ces sources vives jaillies de la montagne dans leur premier lit virginal.—fontaines que nulle lèvre humaine n'a touchées encore.—Mais il y a des femmes profondes comme la mer: l'oeil s'y perd; plus on les croit connaître et plus on est dans l'abîme: «Bien fol est qui s'y fie,» disait François Ier devant celles-là. M. d'Antraygues ne connaissait pas si bien les femmes que François Ier, il n'avait pas appris à lire dans ce livre du bien et du mal, une oeuvre toute divine que Dieu a livrée au diable.
Il est des femmes à l'abri des tentations par leur figure; les passions ne frappent pas à toutes les portes, elles laissent sommeiller dans la vie les âmes qui n'ont pas revêtu une enveloppe attrayante. La beauté qui ne tombe pas de son piédestal de marbre est un ange de vertu. La laideur qui meurt immaculée ne mérite pas les canons de l'Eglise. Toute- fois, il faut bien le dire, il n'y a pas de laideur absolue, et toute femme, quel que soit son masque, a son quart d'heure de rayonnement.
Mme d'Antraygues était faite pour la volupté sinon pour la passion; yeux profonds sous la flamme, lèvres rouges, une forêt de cheveux, dont les broussailles envahissaient le cou et les oreilles, des sourcils qui se joignaient presque et qui semblaient peints, tant ils étaient énergiquement et finement dessinés, de longs cils retroussés et mobiles qui accentuaient encore l'expression mystérieuse de ses yeux. L'ovale du visage était peut-être trop arrondi, mais il était embelli par un second menton dont la ligne ondoyante se fondait mollement sous le premier. L'oreille était un bijou ciselé sur la chair; elle était un peu rouge peut-être mais par ce temps d'anémie, qui se plaindrait de voir le sang vif s'accuser! Ce soir-là, la comtesse avait de grands anneaux pompéiens, mis à la mode par les femmes excentriques.
M. de Parisis n'arrêtait pas son regard à la figure seule; comme un voyageur qui a entrevu à peine le pays inconnu, il promenait çà et là de la tête aux pieds, sur les montagnes et les vallons, pénétrant la robe un peu diaphane, admirant les surfaces de l'épaule, les grâces abandonnées du cou, le marbre rosé du bras. «Quel joli pied vous avez!» dit-il à Alice après un silence. Et sans qu'elle y prit garde ou qu'elle voulût y prendre garde, il lui saisit le pied dans sa pantoufle, comme il aurait pris sa main dans son manchon.
Les jeunes filles qui liront ce roman pourront me demander pourquoi M. de Parisis allait à minuit chez Mme d'Antraygues, puisque ce n'était ni sa femme ni sa soeur; je répondrai aux jeunes filles que le thé de la comtesse était fort bon.
XIX
OCTAVE JETTE SA COUPE A LA MER
Madame d'Antraygues avait mis deux pincées de thé dans la théière, Octave voulut prendre la bouilloire. «Non, lui dit-elle, il y a un art de verser de l'eau que vous ne savez pas.» Et avec une grâce charmante, elle précipita dans la théière une petite cascade d'eau bouillante. Une douce fumée parfuma la chambre.
Alice présenta le sucrier à Octave. «Permettez-moi, madame, de prendre une pince à sucre.» Il prit les doigts de Mme d'Antraygues et les mit dans le sucrier avec une douceur idéale. En vérité, dit-elle, en retirant deux morceaux de sucre, vous me feriez passer par un trou d'aiguille: je n'aurais jamais cru que ma main pût entrer là-dedans.—Et maintenant, dit Octave, donnez-moi du thé à pleins bords, car il sera exquis.»
Glou, glou, glou, glou: les deux tasses furent pleines. «Quelle belle couleur! dit Alice, on dirait de l'or en fusion.—L'amour est un magicien, tout ce qu'il touche devient or.—Ah! l'amour, c'est encore la plus belle invention des anciens.—Pour les modernes.—Vous buvez déjà, vous allez vous brûler les lèvres.—Non, il est à point, voyez plutôt.»
Et Octave présenta sa tasse à Alice. Elle venait de se rasseoir près de lui sur le canapé, leurs bouches n'étaient pas loin l'une de l'autre.
Quand la comtesse porta les lèvres à la tasse, le duc y porta aussi les siennes: deux bouches à la surface du thé. » N'est-ce pas que c'est bon?»
On s'était embrassé,—j'imagine. «Eh bien! Madame, dit Octave en relevant la tête, c'est la première fois que je comprends le thé: je jure que jamais je n'oublierai ce festin de nos lèvres.» Et il but jusqu'à la dernière goutte. Et il jeta la tasse dans le feu.
Le petit chef-d'oeuvre fut brisé en mille éclats. «Que faites-vous là? demanda la comtesse avec plus de surprise encore que de regret.—Vous ne le devinez pas? répondit M. de Parisis qui avait repris sa railleuse expression adoucie par un sourire de pénétrante volupté. Est-ce que vous auriez permis, Madame, que d'autres lèvres eussent profané cette tasse? J'ai fait comme le roi de Thulé, j'ai jeté ma coupe à la mer.»
XX
UNE FEMME EN HAUT, UNE FEMME EN BAS
Cependant il était une heure du matin, M. de Parisis avait-il pris une seconde tasse de thé avec la comtesse? La comtesse à son tour avait-elle jeté sa tasse au feu pour achever le sacrifice et garder un souvenir plus vivant de cette heure amoureuse?
On ne me l'a pas dit. On m'a dit seulement qu'elle avait perdu dans le va-et-vient une de ses mules de satin rose et que son mari, en rentrant, l'avait retrouvée dans l'escalier: ce qui prouverait assez qu'elle avait reconduit Octave sans lumière.
Si Mme d'Antraygues eût reconduit Octave un peu plus loin, elle eût assisté à une autre scène amoureuse.
Dès que la porte s'ouvrit, Octave retrouva Violette couchée par terre. Un pressentiment traversa son esprit; il se pencha et vit un flot de sang qui avait jailli sur sa robe. «Violette!» s'écria-t-il. Violette ne répondit pas.
Les platanes agités par un vent d'orage promenaient alternativement l'ombre et la lumière; mais tout d'un coup un nuage ayant passé, la lune répandit sur Violette sa blancheur d'argent.
Octave s'était précipité et avait soulevé la jeune fille dans ses bras. «Violette! Violette! ma Viola! c'est moi qui te parle, dis-moi que tu m'entends!»
Violette ne dit pas un mot. Le duc l'embrassait et lui parlait toujours: elle avait les lèvres tièdes et le front glacé. «Ma petite Violette, tu sais que je t'aime!»
Octave aimait Violette. Il ne me faudra pas faire un cours d'esthétique sur les passions de l'âme pour démontrer que depuis les siècles de décadence, c'est-à-dire depuis le commencement du monde, l'amour vit de contraste et que la loi primordiale du coeur, c'est de conquérir, si ce n'est d'être vaincu.
Octave venait d'adorer Mme d'Antraygues; mais il aimait Violette. Il s'en revenait de conquérir la comtesse avec un vague sentiment d'orgueil, mais la volupté seule avait été de la fête. Ce n'est pas toujours le coeur qui remue les lèvres, l'amour le plus éloquent jaillit de l'imagination. Quand Salomon a dit: «La femme est amère,» c'était le cri de l'esprit humain et non le cri du coeur humain. S'il eût trouvé dans son palais, parmi ses sept cents femmes, une brave fille, un coeur d'or comme Violette, il eût peut-être poussé à travers les siècles un autre cri sur la femme.
Mais la femme de la Bible n'était pas la femme de l'Évangile; l'âme n'avait pas encore dompté le corps, le sentiment n'avait pas dévoré le coeur. Aujourd'hui, il y a beaucoup de Violettes qui se tuent héroïquement pour leurs passions. Faibles coeurs! disent les philosophes et les moralistes. Ames vaillantes! peut-on dire plus justement de toutes les phalanges d'amoureuses que la jalousie ou le désespoir a jetées dans l'abîme.
Octave arracha le corsage de Violette. En s'agenouillant, il trouva son petit revolver, ce bijou qu'elle avait pris au sérieux. «Tu es donc devenue folle,» lui dit-il en l'embrassant.
M. de Parisis, tout en parlant à Violette, avait à deux reprises appelé son cocher. Au moment où les chevaux arrivaient devant l'hôtel d'Antraygues, Octave posait Violette sur le banc de l'avenue le plus rapproché. Elle était souple, de son adorable souplesse de roseau, comme une femme endormie, les bras pendants, la tête renversée.
Quand elle fut sur le banc, Violette s'agita. «Dieu soit loué!» s'écria Octave. Il eût donné dix ans de sa vie pour voir vivre Violette pendant dix minutes; sa blessure même eût été mortelle qu'il eût été presque consolé de lui entendre dire qu'elle l'aimait. «Je meurs, je meurs, murmura-t-elle d'une voix coupée, il ne faut pas le dire à maman.»
La pauvre Violette ne savait plus que sa mère fût morte. «Violette! tu ne mourras pas, ma Violette, je t'aime et je te sauverai.—Non, je me suis frappée au coeur.»
A cet instant, un coupé arrivait devant l'hôtel par la rue de Courcelles. C'était le coupé de M. d'Antraygues, qui, par hasard, rentrait chez lui avant l'aurore. Ceci mérite bien une explication. Ce jour-là, M. d'Antraygues, appelé du Club à la Maison d'Or, y avait rencontré quelques demoiselles de l'Opéra. Il avait bu avec elles—non pas précisément dans du vieux Sèvres—et, ne pouvant se griser d'amour, il s'était grisé de vin de Champagne. Le comte, tout bête qu'il fût, avait compris dans les fumées champenoises qu'il ferait cette nuit-là un bien mauvais joueur et qu'il risquerait de perdre ce qu'il avait déjà gagné. Voilà pourquoi il revenait chez lui.
En descendant de voiture, il reconnut l'attelage d'Octave. Il s'approcha tout en se dandinant et vit le duc qui soulevait Violette. «Qu'est-ce cela? lui demanda-t-il.—Cela, répondit M. de Parisis, sans paraître s'inquiéter de la présence du comte, c'est une femme qui se trouve mal.»
M. d'Antraygues eut d'abord l'esprit traversé par un soupçon de jalousie, mais voyant bien que ce n'était pas sa femme, il se contenta de dire à Octave: «Diavolo! mon cher ami, vous chassez sur mes terres au milieu de la nuit comme un braconnier; il est vrai que je viens de chasser sur les vôtres. Vos petites amies de l'Opéra m'ont fait boire outre mesure, et pourtant ma mesure est bonne.—Eh bien! dit Octave, allez vous coucher.»
Le comte, qui chancelait sous l'ivresse, releva la tête: «J'irai si je veux! Il paraît que monsieur ne veut pas être troublé dans ses rendez-vous nocturnes.—C'est vous, mon cher, qui êtes nocturne. Votre femme vous attend.»
Le duc avait repris Violette pour la poser dans la victoria. «Ma femme m'attend? Est-ce qu'elle vous l'a dit?—Oui. Hâtez-vous, car elle va vous faire une scène.» Le comte, jaloux cette fois comme un tigre, saisit le bras d'Octave qui montait à côté de Violette. «Vous savez, mon cher, que je ne ris pas après minuit.—Vous savez, répliqua Octave furieux, que je vous défends de dire un mot de plus—à moins que vous ne trouviez un mot spirituel.—Un mot spirituel, je ne suis pas si bête que cela; la preuve, c'est que je vois bien que vous n'avez amené cette femme que pour cacher votre jeu! Vous venez de chez ma femme.—La vérité dans le vin, pensa Octave.—Mon cher, dit-il tout haut, allez voir chez vous si j'y suis.—Oui, monsieur, et je me vengerai, et je briserai tout, et je jetterai la femme par la fenêtre.»
Cette fois, en voyant la colère subite du comte, Octave aurait voulu reprendre les paroles qu'il avait dites. Il le savait capable de toutes les folies et de toutes les sottises. «Voyons, lui dit-il, revenez à vous et ne vous donnez pas en spectacle à la lune; rentrez chez vous silencieusement, et surtout ne dites pas à votre femme ce qui s'est passé à votre porte. Sachez-le donc, mon cher, cette pauvre fille que vous voyez là, baignée dans son sang, vous ne la reconnaissez pas?»
Le comte se rapprocha. «Comment la reconnaîtrais-je? vous la masquez.—C'est votre maîtresse.—Laquelle?» Ce cri partait du coeur. «Je ne sais pas laquelle, dit le duc de Parisis. Je l'ai trouvée ici comme je revenais du boulevard Malesherbes, un revolver sanglant à ses pieds. Tenez, le voilà!» Et Octave donna le bijou au comte sans trop bien savoir pourquoi. «Adieu, mon cher, pas un mot de ceci à Mme d'Antraygues. Et n'allez pas vous servir du revolver contre vous-même.—Pauvre fille,» dit le comte, avec des larmes de vin dans les yeux.
Et tout chancelant sous l'ivresse et sous l'émotion, il se souleva pour voir Violette. Mais sur un signe d'Octave, les chevaux étaient partis au galop.» Pauvre fille! dit encore le comte, ai-je fait assez de malheureuses comme cela?» Il regarda le revolver sous le réverbère, «C'est vrai qu'il est taché de sang! C'est un bijou. Je montrerai cela demain à mes amis.»
A cet instant, Mme d'Antraygues, qui avait assisté toute haletante du haut de son balcon à cette scène tragi-comique, hasarda ce nom de baptême: «Fernand!» Le comte oublia qu'il était ivre et marcha d'un pied plus assuré jusque sous le balcon. Au nom de Fernand, il répondit par le nom d'Alice. «Que faites-vous là, mon ami?» Et comme un écho, Fernand dit aussi: «Que faites-vous là, mon amie?» Naturellement, Mme d'Antraygues répondit: «Je vous attendais.»
Cela était jeté du haut du balcon comme une aumône sur un pauvre. Fernand ramassa ces paroles d'or et murmura: «Décidément, je ne mérite pas tout mon bonheur.»
Il craignit que sa femme n'eût tout entendu. «Alice, est-ce que vous êtes là depuis longtemps?—Non, je viens d'ouvrir la fenêtre, répondit-elle vivement.—Alors vous n'avez pas vu ce fou de Parisis qui enlevait une femme?—Non, mon ami! Adieu, je meurs de sommeil. Ne venez pas frapper à ma porte!»
Cette scène d'intimité se passait en pleine avenue, mais les étoiles seules écoutaient. Pas âme qui vive au voisinage. Il faut se loger avenue de la Reine-Hortense quand les maris partent pour la Syrie.
Alice avait fermé sa fenêtre. Toutes les femmes ont compris ce mot: «Ne venez pas frapper à ma porte.» Quand M. de Parisis dit au mari: «Allez voir chez votre femme si j'y suis,» il savait bien qu'il y était. L'amour a cela de beau dans ses enchantements, qu'il permet à l'amoureux ou à l'amoureuse de garder l'image aimée. Quand la femme aime, elle n'est jamais seule.
XXI
LES DEUX RIVALES
C'était au temps des thés diurnes. Vers quatre heures de l'après-midi, Parisis et Mme d'Antraygues prirent le thé ensemble, par rencontre, chez une Havanaise des Champs-Élysées. Il y avait beaucoup de monde. Quelques figures sévères obligeaient au cérémonial; on parlait tout haut. «Est-ce que vous aimez le thé? dit Octave à la comtesse en lui passant une tasse.—Pas le matin, dit-elle.»
Et elle refusa, tout en jetant un regard dédaigneux sur la tasse de porcelaine anglaise que Parisis avait passée sous ses yeux.
On parlait déjà dans tout Paris d'une jeune fille qui s'était brûlé la cervelle la veille dans l'avenue de la Reine-Hortense. «Vous ne savez pas cela? dit une dame en questionnant Octave avec une bonne intention de femme.—Comment! dit Octave, je ne sais que cela. Je ne connais pas la dame, mais c'est moi qui l'ai trouvée «baignée dans son sang,» comme dira la Gazette des Iribunaux.—Il paraît que c'était avenue de la Reine-Hortense?—Je ne me souviens pas bien, dit Octave; c'était peut-être avenue d'Iéna.—On dit que c'est un désespoir de jalousie?—Si Mme d'Antraygues n'était pas là, dit audacieusement Octave, je dirais que la demoiselle a prononcé le nom de baptême de son mari. Après cela, il y a tant de Fernands!—Voyez-vous, dit la maîtresse de la maison, on racontera tant d'histoires sur ce coup de pistolet, qu'on ne saura jamais la vraie. Vous avez raison, madame, reprit Octave; l'histoire n'a été inventée que pour cacher la vérité.»
Et il jeta une citation latine qui lui fit le plus grand honneur chez toutes ces belles dames qui s'écrièrent en choeur: «Il est inouï! il voit tout, il est partout, il sait tout!»
Naturellement Octave, en s'en allant, trouva Mme d'Antraygues dans l'escalier. «Monsieur de Parisis, lui dit-elle, je sais tout; ce soir, à onze heures, en revenant de chez ma grand'mère, j'irai prendre le thé chez vous.—Par quelle porte?—Par la grande, par celle de Violette. Moi aussi, hélas! j'ai le droit d'avoir mes grandes entrées.—Vous savez que vous trouverez Violette?—C'est pour elle que je veux aller chez vous.—Pour lui brûler la cervelle?—Oui, mon mari m'a donné le revolver.»
Le philosophe, ou plutôt le moraliste, car il y a un abîme entre le philosophe et le moraliste, aurait étudié avec une bien vive curiosité les métamorphoses rapides qui s'emparèrent de la comtesse d'Antraygues et de cette jeune fille que Parisis avait surnommée Violette. Les hommes politiques les plus dévoués à leur fortune ne font pas d'aussi soudaines évolutions,—même dans les révolutions.
Au lieu de se sauver l'une par l'autre, elles achevèrent de se perdre en se rencontrant. Comme elle l'avait dit, Mme d'Antraygues alla le soir chez Octave. Il l'attendait dans son petit salon, un journal à la main. «C'est l'histoire d'hier que raconte le journal, sans doute, dit Mme d'Antraygues en s'asseyant à côté de lui pendant qu'il lui baisait le front.—Oui, écoutez plutôt:
«Hier, vers minuit, avenue de Wagram, une jeune fille a reçu six coups de couteau dans la poitrine. On ne doute pas qu'elle n'ait été victime d'une fureur jalouse; elle a survécu à cet acte de barbarie; elle a été transportée à l'hôpital Beaujon. On croit connaître le nom de l'Othello. La justice informe.»
«Eh bien! voilà un journal bien informé.—Quoi! vous doutez du journal? Mais c'est la loi et les prophètes.—Vous savez que je veux voir cette jeune fille?—Eh bien! vous vous imaginez qu'elle est ici? Elle est chez elle.—Je ne suis donc pas mieux informée que le journal!—Pourquoi voulez-vous la voir?—Parce que la passion qui va jusque-là est encore de la vertu. Et puis, je ne sais pourquoi, mais j'aime cette jeune fille.»
La comtesse regarda doucement Octave, «C'est peut-être parce que vous l'aimez. Puisqu'elle n'est pas ici, je m'en vais.—Quelle étrange femme vous faites!—Peut-être. Mais il me semble que cette jeune fille est pour quelque chose dans ma destinée. Comment va-t-elle?—Mal, mais elle ira bien. La balle s'est promenée sur le sein sans pénétrer; elle a une forte fièvre; j'ai eu peur jusqu'à midi, parce qu'elle n'était pas revenue à elle, mais Ricord m'a répondu de sa vie.—Conduisez-moi chez elle.—Non! je ne ferai pas cette folie. Il faut que les femmes du monde restent dans, le monde.—C'est l'histoire du Paradis; vous m'avez ouvert la porte pour m'en aller et je ne la refermerai pas.»
Mme d'Antraygues soupira. «C'est fini! je ne m'amuserai plus chez moi, à moins que vous ne métamorphosiez mon mari en homme amusant. Donc, si vous ne voulez pas me conduire chez Mlle Violette, car je sais son nom, j'irai toute seule.—Nous ne ferons pas cette bêtise-là ni l'un ni l'autre.»
Mme d'Antraygues se leva. «Don Juan, dit-elle à Octave, montrez-moi donc votre palais. Je suis tout éblouie, ici, moi qui n'habite pourtant pas une chaumière.»
Elle marcha rapidement, suivie d'Octave, parlant de toutes choses en femme qui connaît un peu toutes choses. «Dites-moi donc, Alice, le nom de la Dame de Coeur?—Oui! Et de la Dame de Carreau et de la Dame de Trèfle? Je suis trop jalouse pour vous le dire; et d'ailleurs, j'ai juré sur votre tête que je ne le dirai pas.—Je vous donne ma tête.—Je n'en veux pas.» Ce fut en vain que Parisis insista, Il embrassa Alice, «Voyez, je vous mets à la question.—J'y resterais plutôt un siècle!» s'écria Mme d'Antraygues. Et, se dégageant des bras d'Octave: «Adieu, dit-elle tout à coup, je reviendrai.»
Octave, qui avait promis à Violette d'aller la voir à minuit, ne retint pas de force la comtesse. «Demain, reprit-elle, nous nous verrons aux Italiens.» Elle partit. Octave l'accompagna jusqu'à son coupé. «Adieu. Je vous aime; mais vous n'irez pas voir cette pauvre enfant?—Non, puisque vous ne voulez pas,» Mais Mme d'Antraygues alla droit chez Violette.
On sait déjà que Violette habitait les mansardes d'une petite maison de l'avenue d'Eylau, perdue dans un de ces vieux jardins de Paris qui disparaissent tous les jours sous les pyramides de pierres. La comtesse avait été bien renseignée, car elle traversa le jardin sans même dire le nom de la jeune fille au concierge; elle monta les trois étages et sonna; une garde-malade vint ouvrir et la conduisit au lit de Violette. «Je suis une amie inconnue, du la comtesse, je sais tout, j'ai voulu vous voir et vous serrer la main.—Je ne comprends pas, dit Violette en essayant de se soulever.—Ne remuez pas, imaginez que je suis une soeur de charité; si la femme qui vous veille veut se reposer demain, je viendrai vous veiller moi-même.—Je comprends de moins en moins, dit Violette; comment savez-vous qui je suis et où je suis, moi qui ne connaissais personne?»
Violette regarda Mme d'Antraygues jusqu'au fond du coeur. «Ah! c'est vous!» dit-elle en laissant retomber sa tête. Elle avait jugé que c'était sa rivale. Elle faillit se trouver mal, mais elle eut le courage de lutter. «Oh! madame, murmura-t-elle d'une voix éteinte, venez-vous ici pour me railler?»
Et, avec un sourire: «Une femme qui veut mourir et qui ne meurt pas est si ridicule! mais j'espère que Dieu me fera la grâce de ne pas survivre.—Mademoiselle, je suis venue par un sentiment d'admiration et de sympathie. Ne voyez pas une rivale en moi, mais une amie.—Après tout, madame, dit Violette, l'amitié est si rare qu'il faut toujours lui dire: Soyez la bienvenue. Je crois sérieusement que je vais mourir, je vous pardonne ma mort» Ce n'est pas une balle qui m'a tuée, c'est une trahison.
—Pauvre enfant! vous êtes comme moi, vous n'êtes pas de votre siècle. Une trahison d'Octave de Parisis! mais vous ne savez donc pas qu'il trahit toujours le lendemain celle qu'il a adorée la veille. On a raison des hommes, non pas en se tirant des coups de revolver, mais en se moquant d'eux.—Mais si on les aime?—dit Violette toute naïve encore et ne craignant pas d'ouvrir son coeur,—si on les aime, on se moque de soi-même.—Vous avez un coeur d'or, mais il se bronzera. Adieu, je suis contente de vous avoir vue, je reviendrai demain.—Oui, revenez, dit Violette devenue curieuse.» Mme d'Antraygues lui serra la main et partit en lui montrant le plus beau sourire du monde.
La beauté exerce un despotisme qui soumet tout le monde. Si Violette eût vu venir à elle une figure quelconque—effigies sine anima—une de ces figures qui ne parlent pas au coeur, peut-être se fût-elle révoltée, mais elle subit avec je ne sais quelle douceur le charme invincible de la comtesse; elle sentit d'ailleurs que ce n'était pas pour la trahir qu'elle venait à elle. Les coeurs se voient. Violette, qui n'avait jamais rencontré une amie, se prit à cette amitié imprévue. Elle s'imaginait d'ailleurs que Mme d'Antraygues ne lui prendrait plus Octave, comme si son coup de pistolet était un titre sacré.
Octave entra chez Violette, cinq minutes après le départ de Mme d'Antraygues. «Comment vas-tu?—Bien, si tu m'aimes.» Parisis baisa Violette au front. «N'est-ce pas, reprit-elle, que tu m'aimeras toujours?» Il ne put s'empêcher de sourire. «Je lis ta pensée, dit vivement la jeune fille; tu m'as aimée, mais tu ne m'aimes plus.—Si je ne t'aimais plus, serais-je là?—Non, ce n'est pas l'amour qui te conduit ici, c'est un sentiment de pitié. Je me vengerai.—Et tu feras bien! dit Octave qui voulait lui donner la soif de vivre.—Tu n'as pas rencontré ta belle maîtresse?—Elle est donc venue? je m'en doutais; c'était bien sa voiture qui fuyait vers l'Arc de Triomphe. Elle est aussi folle que toi. Puisque ta maison devient une maison de fous, je n'y reviendrai plus.—Octave, tu veux me faire mourir?—Non, je t'aime, je veux que tu vives; si cela t'amuse, je reviendrai avec elle.»
Le duc de Parisis embrassa doucement Violette. Il passa la nuit à la veiller. Le lendemain, Ricord déclara qu'elle n'en avait que pour une semaine. «Dis-moi que tu m'aimeras toujours,» disait-elle à son amant. Et il répondait «Toujours!»
Mais le surlendemain il envoya à Violette un adieu en ces mots:
Je crois que nous n'avons plus rien à nous dire, ma petite
Violette. Ne vous tuez plus pour les hommes, redevenez belle.
Prenez une boutique de fleuriste et vendez-y de tout, excepté des
violettes!
Ne voyez pas trop les femmes du monde, elles vous perdraient.
Adieu, je pars pour Londres et je vous embrasse. Tournez la
page—comme celle du livre de la vie.
Point de signature. Octave ne signait presque jamais. Violette tourna la page en pleurant. Elle s'indigna en y trouvant un bon de dix mille francs sur M. de Rothschild. Elle le jeta au feu. En le voyant flamber, elle s'imagina qu'elle avait brûlé dix mille francs. Elle se dit: «Il ne sait pas que cela ne vaut pas dix de mes larmes.»
Mme d'Antraygues survint. Elle lui conta tout. «C'est beau, cela! dit Mme d'Antraygues. Je vais écrire à Octave, il vous enverra vingt mille francs.—Je ne veux rien, murmura Violette: Je veux mourir.»
Violette devint plus malade qu'elle ne l'avait été. Elle se fût laissée mourir de chagrin si la comtesse n'était venue la consoler.
Mme d'Antraygues se consolait elle-même en la consolant; elle n'avait pas vu la profondeur de sa chute. Quoique son mari fût de jour en jour plus indigne, elle reconnaissait qu'elle était plus indigne que lui. C'est à la femme bien plus qu'à l'homme que Dieu a confié l'honneur de la maison. Un amoureux avait franchi le seuil de la sienne: quand il avait repassé la porte, il était son amant. Elle ne comprenait pas cet éblouissement, ce vertige, cet abîme. Elle s'armait de toutes ses vertus pour remonter le courant, pour retrouver ce sommet où l'on n'a pas les curiosités de l'orage, mais où l'on respire l'air vif.
C'en était fait! Elle devait bientôt s'avouer qu'une femme ne se repent d'un amour que dans un autre amour. C'est la loi fatale, la vertu ne se reconquiert pas; le Rubicon est facile à franchir, mais si on se retourne vers l'autre rive, elle est devenue inabordable.
Violette devait-elle, comme Mme d'Antraygues, se repentir de son premier amour dans les bras d'un second amoureux?
XXII
LE DUC DE PAS LE SOU
Il y avait un secret dans la vie d'Octave, que Mlle Geneviève de la Chastaigneraye ne lui avait pas dit au bal masqué. Nul ne savait ce secret, pas même Geneviève.
M. de Parisis passait pour un des hommes les plus riches de Paris; on parlait de la terre de Parisis comme une des terres les plus fécondes de la France, on parlait surtout de ses mines d'argent dans les Cordillères. On l'avait vu plus d'une fois arriver au club avec une poignée de pépites d'argent ou un lingot en forme de sabot chinois. «Quand je pense, disait-il d'un air convaincu, que j'ai cent Indiens dans les Cordillères où on ne trouve que de l'argent, quand je pourrais avoir cent Californiens qui me trouveraient de l'or!»
Pareillement, çà et là, il lisait tout haut quelques lignes d'un journal de province, où on vantait les troupeaux de Parisis, ses vignes, ses bois et ses champs de betteraves. C'était une terre modèle.
La fortune lui arrivait par toutes les routes, puisqu'il gagnait aux courses, puisqu'il gagnait au jeu, au club comme à Bade, à la Bourse comme chez les dames qui jouent.
On le disait généreux, on le disait même prodigue; il pensionnait plus d'un ami et ne regardait jamais ce qu'il donnait aux pauvres.
Quand deux chenapans se battaient, il les payait pour qu'ils s'embrassassent. Il est vrai que ce spectacle ne lui coûtait pas bien cher. Il renouvelait ainsi l'histoire d'un de ses devanciers, le comte de Grammont, qui donna un jour vingt-quatre livres à deux voleurs qui se battaient pour avoir chacun trois louis, quoiqu'ils n'en eussent volé que cinq.
Tout cela était un jeu bien joué, car le duc de Parisis n'avait pas le sou. Mais il cachait sa pauvreté à quatre chevaux comme les vrais riches cachent leurs millions à deux rosses. A première vue, cela doit paraître étrange: rien n'était plus simple.
Quand il était entré dans la diplomatie, il avait recueilli un million en rente trois pour cent, en actions de la Banque et en obligations de chemins de fer. Le château de Parisis était estimé deux millions, total trois millions. Mais il y avait dix ans de cela. Le premier million dura bien deux années. Octave avait toujours les mains pleines et les mains ouvertes; il était la providence des comédiennes, des dames du Lac, de ses amis; il lui fallait quinze cents francs par jour pour vivre vaillamment dans le premier feu de la jeunesse, avec son titre de duc, sa soif de plaisir, ses manières d'enfant prodigue. Ce n'était pas trop. Il ne comptait pas bien, il s'imaginait que deux millions sont une mine inépuisable: mais toutes les mines s'épuisent, même celles des Cordillères, où les cent Indiens qui travaillaient toujours pour lui trouvaient à peine de quoi vivre eux-mêmes depuis quelques années.
Quand Octave était revenu d'Amérique, il lui avait fallu emprunter par hypothèque sur son château. Il prit d'abord un million. A son retour de Chine, il ne lui restait plus que la ressource des secondes hypothèques; on lui prêta encore cinq cent mille francs, parce qu'on savait que, le cas échéant, la terre de Parisis vendue par expropriation dépasserait toujours deux millions. Ces cinq cent mille francs ne firent qu'une saison. M. de Parisis jouait alors sa vie et sa fortune en homme qui n'a pas souci du lendemain, décidé à vivre plus tard comme il plairait à Dieu,—ministre à Carlsruhe ou à Dresde,—ou recueillant des débris de son patrimoine pour planter ses choux au château natal.
Il appartenait d'ailleurs à cette nouvelle génération qui vit au jour le jour et qui brave le lendemain. Cette génération n'est pas plus sage que l'autre, mais elle, n'est pas beaucoup plus folle, car la vie n'est ni une maison de banque, ni un grenier d'abondance. Un galant homme ne meurt jamais de faim; ceux qui vivent riches pour mourir pauvres, sont des esprits supérieurs à ceux qui vivent pauvres pour mourir riches, puisque ce sont les vrais riches. Dépenser gaiement un louis, c'est l'avoir; le retenir d'une main avare, c'est le perdre.
Tant et si bien qu'à vingt-huit ans, Octave de Parisis n'avait plus rien, mais il n'était pas ruiné pour cela: je m'explique.
Je ne parle pas de quelques poignées d'or qui pouvaient lui venir tous les ans de Lima, puisque le dernier arrivage, après un silence de dix-huit mois, n'avait été que de quelques milliers de dollars; je ne parle pas de ce qu'il pouvait retrouver dans la vente du château de Parisis, puisqu'il le voulait garder coûte que coûte; je parle de son crédit qui était encore un capital. On ne saurait s'imaginer le nombre de beaux viveurs qui vivent sur leur nom et qui sont encore riches quand ils n'ont plus d'argent. Pourquoi tous les oisifs ne vivent-ils pas ainsi? C'est qu'il faut avoir été riche, c'est qu'il faut avoir le prestige du nom et de la mode.
Brummel, d'Orsay et les autres dilettantes de la haute vie, ont toujours vécu en grands seigneurs sans qu'on sache bien avec quoi; un homme d'esprit disait sans vergogne: «Il faut laisser aux imbéciles le privilège d'avoir pour les autres une maison, une femme, un cheval et le reste.» Le braconnier prend plus de gibier que le chasseur. Le trouve-t-il moins bon? Greuze qui fut cocu comme Molière, disait que les hommes à la mode sont les braconniers du mariage. Ne sont-ils pas les braconniers de la vie? Octave de Parisis était plutôt un comte d'Orsay qu'un Brummel. Il vivait sur sa fortune passée et sur sa fortune future Il menait toujours grand train, mais çà et là dans le train des autres. Comment avait-il encore une écurie de course et des équipages de chasse? Parce que le jeune marquis de Saint-Aymour lui avait dit un matin, au retour de Chine: «Veux-tu que nous fassions courir et que nous chassions ensemble?—Oui. Mais je n'ai pas d'argent comptant.—Qu'à cela ne tienne, nous compterons plus tard.» En attendant le compte, Octave partageait la moitié des prix gagnés. C'était de toute justice. Et naturellement, pour tout le monde, c'était Octave qui faisait courir et qui donnait les parties de chasse.
Il savait bien qu'il payerait tout cela un jour. Il ne doutait pas qu'un nouveau voyage à Lima ne le sauvât de toutes ces belles misères.
Parisis n'avait pas de train de maison. On a trouvé chez un duc de ses amis, le jour de l'inventaire, quatre volumes dépareillés, un La Rochefoucault, le Dictionnaire des Actrices de Paris, le Parfait-Écuyer et la Clef des Songes. Dans la cave d'Octave, on eût à peine trouvé quatre cents bouteilles dépareillées. Il n'avait pas à s'inquiéter de sa cuisine, il était de tous les dîners officiels: à peine avait-il un jour par semaine à donner aux femmes. Mais comment s'était-il bâti un hôtel avec le luxe des sculptures, des fresques et des marbres? C'est encore bien simple. Il avait eu le bon esprit—car il n'était pas si désordonné qu'on pourrait le croire—d'acheter un terrain avenue de l'Impératrice, vendu par expropriation, à peu près la moitié de sa valeur. Cela se voit tous les jours, selon les bruits de la guerre ou les sinistres de la Bourse. Son notaire n'avait pas eu de peine, une fois l'hôtel commencé, à lui trouver par un emprunt de quoi payer le terrain et la moitié de l'hôtel. L'hôtel terminé, comme il avait grande mine, un second emprunt était venu à point. Paris est le pays de la confiance. Le crédit crée des prodiges; si on ne travaillait à Paris qu'avec de l'argent comptant, on ne ferait pas grand'chose: or, on y remue des mondes.
Mais comment Octave se payait-il le luxe des femmes? Avec des bouquets de violettes, des bouquets de lilas blanc, des bouquets de roses-thé. Le plus souvent par des cartes de visite; les courtisanes s'estimaient bien payées par sa carte de visite quasi royale: n'était-il pas le prince des amoureux? Il n'avait pas de scrupule en se rappelant qu'il avait débuté dans la vie par brûler plus d'un million sur l'autel de madame Vénus.
Depuis trois ans, le duc de Parisis avait vécu sans un sou vaillant, mais sans se priver de rien, tout en restant un des rois de Paris. Seulement il ne jouait plus guère, parce qu'il ne voulait pas être frappé de déchéance en dette d'honneur.
On commençait par dire qu'il devait à Dieu et à diable, mais ses amis attribuaient ses dettes à son insouciance de toutes choses; selon eux, s'il devait, c'est qu'il oubliait de payer.
Toutefois, il commençait à s'inquiéter de cet abîme qui s'appelle la dette privée et qu'il franchissait tous les jours au risque d'y tomber. C'était danser sur le volcan: mais on ne faisait plus autre chose au dix-neuvième-siècle.
Le duc de Parisis avait bien pensé ça et là à quelque beau mariage; mais plus le mariage est beau, moins la femme est belle. Et puis, il aimait peut-être trop les femmes pour aimer une seule femme.
XXIII
UNE RÉAPPARITION A L'OPÉRA
Parisis était à l'Opéra avec ses amis, Miravault et Monjoyeux. On jouait le Prophète. On écoutait religieusement le ballet des Patineurs.
Miravault, qui vivait à la minute, regardait sans cesse à sa montre; Monjoyeux jetait çà et là une saillie; Parisis ne regardait pas l'heure et n'écoutait pas les beaux mots. Il avait vu apparaître, dans une loge de galerie, la jeune fille qu'il avait rencontrée au bois de Boulogne.
C'était bien elle, c'était la même beauté, hautaine et décidée, que tempéraient la grâce innée et la douceur du sourire. C'était bien ce même profil idéalement sculpté, c'était la même chevelure abondante, retenue dans sa révolte, blonde comme les gerbes mûres. Elle était ce soir-là plus belle encore: ses bras admirablement modelés, ses épaules de marbre, son cou ferme et ondoyant à la fois, sa main qui agitait l'éventail avec la simplicité du haut style, achevaient de séduire Octave. «Voyez donc là-bas, dit-il à ses amis.—Eh bien! dit Miravault, c'est la marquise de Fontaneilles, la duchesse d'Hauteroche et une jeune fille que je ne connais pas. Mais tu n'as pas le temps de t'attarder à ces curiosités-là: vois donc l'heure qu'il est. Tu sais bien qu'on nous attend chez M. Million.»
Octave devait emprunter cent mille francs pour une dette de Courses.
Il se tourna vers Monjoyeux: «Puisque vous restez dans ma loge, il faut que vous me sachiez le nom de cette belle créature. J'espère revenir d'ailleurs avant la fin du spectacle.—Allons! allons! dit Miravault, te voilà encore avec ta soif de conquêtes. Il n'y a rien à faire par là, mon cher; tu sais bien que la marquise est toute à Dieu, que la princesse est une ambitieuse qui veut mettre un écu d'or de plus sur son blason. Quant à ce qui est de la jeune fille, qui me semble ce soir faire son entrée à l'Opéra, tu dois bien juger au premier coup d'oeil qu'elle est aussi imprenable que le quadrilatère rhénan. Tout ce que tu pourras faire, ce sera de passer à côté. Viens vite, M. Million n'attend pas.»
Octave serra la main de Monjoyeux. «Vous me direz le nom de cette jeune fille.»
Il était bien loin de penser que dans la même loge il voyait du même coup trois cartes de son dernier jeu: la Dame de Carreau, la Dame de Trèfle et la Dame de Coeur.
Si l'homme était toujours dans la coulisse, prendrait-il grand intérêt au spectacle?
Octave donc avait prié Monjoyeux du savoir le nom de la jeune fille qui était avec la marquise de Fontaneilles dans la loge de Mme d'Hauteroche. Mais elles étaient parties à la fin du quatrième acte. «Ça n'est pas de ma faute, dit Monjoyeux à Parisis, quand il reparut vers la fin du spectacle: j'ai fait tout au monde pour les retenir; j'ai dit à l'ouvreuse qu'un duc, un vrai duc, un comte des croisades, demandait à être présenté à la marquise de Fontaneilles.—Est-ce que vous avez dit mon nom?—Non.—Mais vous ne me dites pas le nom de la jeune fille.
—Elle s'appelle Geneviève.—Geneviève de quoi!—Ah! je me suis arrêté au baptême.»
Octave était furieux. «Geneviève! reprit-il, je connais ce nom-là.
Ah! pardieu, c'est le nom de ma cousine; mais celle-là est une vraie
Parisienne, tandis que ma cousine est une provinciale. Il faudra
pourtant que j'aille voir Mlle de La Chastaigneraye.»
Octave tarda d'un jour; le lendemain, quand il se présenta au petit hôtel de sa tante, elle était partie.
En rentrant chez lui, il trouva parmi ses lettres du matin ce billet qu'il n'avait pas lu:
Je pars très mécontente, monsieur mon neveu. J'ai tenté deux fois de vous trouver pour vous dire adieu. Mais monsieur le duc ne recevait pas. Je ne vous pardonnerai que si vous me faites la grâce de venir à Champauvert. Puisque vous avez peur de votre cousine, je vous promets que vous ne la rencontrerez pas. Elle a, d'ailleurs, le plus grand désir de ne jamais vous voir.
Sur ce, monsieur le Duc, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
RÉGINE DE PARISIS.
«Eh bien! dit Octave, j'irai chasser cette année à Parisis.»
XXIV
POURQUOI M. D'ANTRAYGUES DEMANDA A SA FEMME SI ELLE GANTAIT L'OCTAVE
Octave ne voulait pas—selon son habitude—revoir madame d'Antraygues. On sait qu'il n'aimait pas se retourner vers le passé. Il aimait plus les aventures que l'amour, ou plutôt il aimait l'amour des aventures plus encore que les aventures de l'amour.
Mais, trois jours après, à un bal de la princesse ——, il vit entrer la comtesse dans toute la souveraineté de la jeunesse, de la beauté et des diamants. Tout le monde s'écria: «Comme elle est belle!» Faut-il le dire, la comtesse était plus belle après sa chute que dans la souveraineté de sa vertu. L'orage fait éclore le lendemain mille fleurs inattendues. La vertu a son despotisme, ses contraintes, ses chaînes inflexibles. La passion, quand elle ne rougit pas, quand elle ne pleure pas, quand elle ne s'humilie pas, a je ne sais quelle désinvolture irrésistible. Chez les femmes du monde, elle s'abrite encore sous des airs de vertu qui la font plus pénétrante, comme ces adorables voluptueuses de Prudhon, dont les yeux sont à la fois baignés d'innocence et d'amour. La fable a fait Vénus plus belle que Junon.
M. de Parisis fut pris soudainement d'un vif revenez-y, comme disait
Mme de Sévigné. Il alla saluer Alice et lui dit qu'il mourait d'amour.
«Je vous connais, répondit-elle, aussi je ne crois pas un mot de ce
que vous dites.»
Tout autre qu'Octave eût été rejeté bien loin, mais il eût bientôt prouvé à Mme d'Antraygues qu'il ne l'avait pas revue parce qu'il n'avait voulu revoir Violette. «Vous savez qu'elle vous attend toujours?—Oui, mais c'est fini. Le coup de revolver a tué mon caprice. Je n'aime pas ces bêtises-là. Comment voulez-vous revoir un sein de femme qui a été ensanglanté?—Mais ce sang coulait pour vous, monstre charmant!—Plus un mot de Violette. Qu'avez-vous fait de votre belle jeunesse depuis notre dernière rencontre?—Je vous ai haï.—C'est toujours par là que l'amour commence.—Que l'amour finit.»
On jasait autour d'Octave et d'Alice. Quoiqu'il ne mît pas beaucoup d'orgueil dans ses aventures galantes, il ressentait bien quelque plaisir à être accusé de cette conquête.
Comme Mme d'Antraygues semblait décidée à ne plus le recevoir ni à ne plus revenir chez lui, il la menaça d'un air dégagé de se consoler avec une de ses amies qui était surnommée la consolatrice des affligés. Elle aima mieux, tout bien considéré, qu'il vînt se consoler chez elle, où il restait encore un tête-à-tête en porcelaine de Sèvres—pâte tendre.
Le lendemain, à minuit, quand M. de Parisis se retrouva chez la comtesse, il lui fallut vaincre sa rébellion par toute la comédie du sentiment. «Ah! vous voilà à mes pieds. Je vous attendais là. Eh bien, restez-y, mon cher duc.—Toujours, dit Octave en joignant les mains sur les genoux de la comtesse.—Je ne puis m'empêcher de penser, en vous voyant ainsi en adoration plus ou moins railleuse, que dans les pièces de théâtre, c'est toujours à ce moment critique que le mari frappe à la porte. Prenez garde à vous!»
La comtesse avait à peine achevé ces mots, qu'on frappa trois coups à la porte. Les amoureux ne raillèrent plus. Octave fut moins de temps à se remettre debout qu'il n'en avait pris pour s'agenouiller. Il interrogea Mme d'Antraygues du regard. Mais, pour toute réponse, elle appuya le doigt sur ses lèvres agitées.
On frappa encore trois fois. «Ce n'est pas mon mari, dit la comtesse, car Gladiateur n'a pas aboyé.» Modèle des petits chiens de garde: elle ne l'avait appris à aboyer que contre son mari. Qui donc a dit que le chien était l'ami de l'homme?
«C'est égal, reprit Alice, jetez-vous sur le balcon!» M. de Parisis obéit. Il ouvrit la fenêtre en homme expérimenté. Jamais un voleur ou un amant n'avait fait moins de bruit. «N'a-t-on pas frappé? demandait-elle en jouant l'innocence.—Comment donc! je ne fais que cela! cria d'Antraygues.»
Mme d'Antraygues ferma la fenêtre, déploya les rideaux et poussa un fauteuil dans l'embrasure, tout en disant: «Ah! c'est vous, mon ami! Est-ce que vous voulez que je vous ouvre la porte?—Vous le voyez bien, puisque je frappe depuis une heure!—Dites-moi ce que vous voulez?—Je n'ai pas l'habitude de parler par le trou de la serrure.—Puisque vous avez la clé?»
Mme d'Antraygues était bien sûre de la lui avoir prise.
Le comte frappa encore trois coups; mais cette fois avec le pied, comme signe de haute impatience. «En vérité, mon cher, vous n'aimez pas à parlementer. Je me couchais; je remets ma robe. Faut-il faire la conversation? Faut-il vous lire le journal du soir? On annonce que Mlle Patti se marie et que Mlle Brohan divorce.—Pardieu, le monde est un malade qui n'est jamais tourné du bon côté.»
La comtesse ouvrit. «Vous faites des maximes comme votre cousin La Rochefoucauld? Je ne parle pas de l'ancien.—Merci, ma chère; tous les La Rochefoucauld sont bons, même les mauvais. Vous ne savez pas pourquoi je viens vers vous à une pareille heure?—C'est vrai, vous ne rentrez jamais que vers quatre ou cinq heures du matin. Or il est à peine minuit.—J'ai juré de ne plus jouer et je vous supplie de me lier les mains. J'ai joué ce soir pour la dernière fois. J'ai perdu près de sept cents louis; mais, en vérité, c'est une bonne fortune, puisque je ne jouerai plus. Ah! ma chère, je vais redevenir un homme de l'âge d'or.»
Et le comte ajouta, comme se parlant à lui-même: «Quand j'aurai payé.»
Mme d'Antraygues avait entendu. «Quoi! vous n'avez pas payé?—Oh! cela se fait toutes les nuits. On joue sur parole. C'est la dernière parole d'honneur.—Si vous n'avez pas payé, je suppose que ce n'est pas faute d'argent.» Le comte prit dans la poche de son gilet une pièce de cent sous à l'effigie de Louis XVIII, trouée en trois endroits, un vrai fétiche qui naturellement lui avait toujours porté malheur, «Faute. d'argent madame! Mais voyez donc cet objet d'art!—C'est tout ce qu'il vous reste?—Oui, ma chère, avec notre pièce de mariage.—Nous parlerons de notre pièce de mariage demain, monsieur. En attendant il faut payer.»
Et Mme d'Antraygues, qui ne comptait pas encore, ouvrit son chiffonnier. «Vous êtes aimable, lui dit son mari, de considérer les billets de banque comme des chiffons. Comment faites-vous pour en avoir toujours?—C'est que je ne joue pas. Combien vous faut-il?—Donnez-moi seulement dix billets roses.—Cinquante mille francs, dit-elle, les voilà. Mais vous voyez ce qui me reste.—Vous êtes un ange, Alice.»
M. d'Antraygues se pencha pour baiser la main de sa femme. Il ne donna pas le baiser. Il avait vu sur le tapis un gant qui ne lui parut pas un gant de femme.
Il le ramassa. «Madame, voulez-vous essayer ce gant-là?» Il tenta violemment de ganter sa femme. «Je m'en doutais, lui dit-il, vous gantez maintenant l'Octave.» Et il rit de son mot pour dissimuler sa colère.
Il se demanda sérieusement s'il allait tuer Alice. «Adieu, madame, je vais payer pour l'honneur de la maison que vous protégez si bien. Demain, je vous rendrai cet argent avec les intérêts!» Il partit. Toute cette scène n'avait pas duré une demi-minute. Alice courut à l'a fenêtre. «Nous sommes perdus! Il a ramassé un de vos gants, il a joué sur le mot, il m'a demandé si je gantais l'Octave.—Soyez sans inquiétude, dit Octave, mes chevaux m'attendent rue de Courcelles, je serai au cercle avant lui.» Et il baisa la main que M. d'Antraygues n'avait pas voulu baiser. «Octave! Octave!—Adieu! adieu!»
Quand M. d'Antraygues arriva au cercle, il trouva M. de Parisis à une table de baccarat. Il lui tendit son gant au bout de sa canne. «C'est votre, gant, n'est-ce pas? Oui, dit Octave, si vous n'êtes pas content, gardez-le.»
Et s'adressant à tous les spectateurs. «Messieurs, nous nous battrons demain, M. d'Antraygues m'a trouvé chez sa maîtresse. Pas un mot, car si Mme d'Antraygues le savait!»
Le duel fut terrible. Tous ceux qui tiennent une épée s'en souviennent encore. On se battit dans le parc d'une villa du bois de Boulogne. M. d'Antraygues, blessé à la main, ne voulut pas cesser le combat. Il dit que c'était un duel à mort. Il atteignit Octave à l'épaule, il vit jaillir le sang, mais ce ne fut pas assez. Il eut beau faire, Octave se contenta de se défendre par de simples oppositions de quarte et de six. A chaque nouvelle attaque, il se retrouvait à la même parade. Mais M. d'Antraygues lui perça la main. Octave, toujours souriant, Octave reprit son épée de la main gauche et désarma deux fois son adversaire.
Les témoins se jetèrent entre eux et déclarèrent que l'honneur était satisfait. Mais on recommença. D'Antraygues se battit en furieux. Il finit par se jeter sur l'épée savante de Parisis. Le sang jaillit de la poitrine. Il tomba en rugissant et en agitant son épée. «Eh bien! dit-il aux témoins avec un rire horrible, l'honneur est-il satisfait?»
L'honneur n'eût été satisfait que si M. d'Antraygues avait forcé l'amant de devenir le mari. Le duel n'était pas fini: Il recommença entre M. d'Antraygues et sa femme.
Quand le comte fut porté chez lui, il demanda la comtesse. On lui apprit qu'elle était partie à l'heure même du duel et on lui remit cette lettre:
Adieu, monsieur, je vais en Irlande chez ma grand'mère. Nous n'avons plus besoin de séparation de corps, puisqu'elle est faite depuis longtemps, ni de séparation de biens, puisque vous les avec mangés. Adieu.
Alice.
Avec la même encre elle avait écrit à Octave:
Décidément, votre amour porte malheur. Vous avez presque tué
Violette et vous m'avez exilée.
Je ne vous dis pas où je vais, parce que vous n'y viendriez pas.
Alice.
XXV
UNE AMBASSADE GALANTE D'OCTAVE DE PARISIS
Le duc de Parisis s'ennuyait bien un peu çà et là, comme Rodolphe de Villeroy, d'attendre trop longtemps sa nomination de ministre en Allemagne, quoiqu'il n'aimât pas beaucoup la rive droite du Rhin.
En attendant, il ne se consumait pas dans l'orgueil trompé. Un de ses amis, Guillaume de Montbrun, devait épouser Mlle Lucile de Courthuys à la chapelle du Sénat. Les lettres de faire part s'imprimaient. Le lendemain, la nouvelle devait éclater par tous les mondes de Paris.
Comme Octave, Guillaume était de tous les mondes, du meilleur et du plus mauvais. Il alla dès l'aurore réveiller le duc de Parisis: «Pourquoi viens-tu si matin?—Parce qu'il n'y a pas un jour à perdre. Tu m'as promis d'être toujours là pour mes affaires d'honneur; voilà pourquoi je te réveille.—Parle; un duel?—Oui, un duel à mort: je me marie.»
Octave se souleva sur l'oreiller. «Pourquoi cette mauvaise plaisanterie?—Parce que j'ai trouvé une jeune fille adorable; je ne te l'ai pas dit plus tôt, connaissant tes allures, tu me l'aurais enlevée. Et pourtant celle-là, Dieu merci! n'est pas une de celles qui se laissent enlever. Tu ne t'imagines pas ce que c'est: un ange!—Un ange avec cinquante mille livres as rente? Le pain est si rare à ta table.—Ne parlons pas d'argent.—Tu as raison; on n'en a jamais et on en a toujours.—Mon cher, je ne viens pas pour te parler de la fiancée ni de la dot.—A propos, que va dire cette belle dame que j'ai entrevue une fois sous les ombrages de la Vallière, à Versailles? Elle était bien voilée, mais je crois qu'elle était bien jolie. Elle marchait comme une reine, et si depuis elle a boité comme Mlle de la Vallière, c'est qu'elle avait pris une entorse en se promenant avec toi.—C'est précisément pour te parler d'elle que je suis venu ici.—Alors, c'est elle qu'il faut que j'enlève?—Je ne vais pas jusqu'à te demander un tel service. Mais enfin, tu t'es si souvent montré mon ami….—Explique-toi, sphinx.»
Guillaume de Montbrun se renversa dans un fauteuil. «Voilà. Je suis adoré comme tous ceux qui vont se marier; une femme ne vous aime bien que quand une autre femme est là, c'est de toute antiquité.—Ah! mon ami, comme tu es malheureux si tu es aimé!—Ne m'en parle pas, tu sais cela, toi. Eh bien, mon cher ministre plénipotentiaire en disponibilité, il faut que tu ailles bravement chez la dame en question, et que tu lui arraches son amour du coeur.—C'est simple comme tout. Je vais à elle et je lui dis: «Madame, n'aimez plus mon ami Guillaume, parce qu'il a confié les destinées de son coeur à une autre femme.» Et quand j'aurai parlé, la dame dira: «Je ne l'aime plus.» Cela se fait toujours comme cela. Tu as donc peur qu'elle poignarde la blanche épousée?—J'ai peur de tout; j'ai peur surtout qu'elle ne se poignarde elle-même. Quand une femme tombe dans la bêtise d'aimer, elle est capable de toutes les autres.—Alors tu feras bien mieux de ne lui rien dire du tout jusqu'à la lune de miel.—Ah! s'il n'y avait pas de journaux! Mais, un de ces jours, elle va lire la nouvelle et tomber chez moi comme une avalanche, ou comme un coup de tonnerre. L'amour qui commence est une bien belle chose, mais l'amour qui finit….—Voilà pourquoi tu recommences.—Ne rions pas, c'est sérieux.»
Guillaume de Montbrun se leva et porta à Octave, toujours couché, une enveloppe cachetée à ses armes, renfermant une cinquantaine de lettres, autant de pâles souvenirs déjà scellés dans le tombeau. «Voilà ses lettres. Tu iras chez elle, tu la trouveras à deux heures; son mari ne rentre qu'après la Bourse….—Où, naturellement, il est heureux. Comment s'appelle-t-il, ou comment s'appelle-t-elle?—Elle s'appelle Mme … Mme de Révilly.—En vérité! Je ne l'ai jamais vue, mais on m'a dit qu'elle était charmante.—Elle ne va jamais dans le monde. Elle s'était emprisonnée dans notre amour avec une fenêtre ouverte sur le ciel. Tu sais, les femmes arrangent tout cela: Dieu et le diable.—Parce que les femmes sont l'oeuvre de Dieu et du diable. Donc je porterai ces lettres à Mme de Révilly. Et tout naturellement tu lui demanderas les miennes. Tu comprends que si le lendemain des noces il lui prenait fantaisie de les envoyer à ma femme, Lucile ne me pardonnerait pas d'avoir écrit à une autre avec une pareille éloquence de coeur.»
Parisis regarda son ami Montbrun avec admiration. «Je te trouve beau, en vérité, de t'inquiéter de pareilles billevesées. Ta femme te pardonnera d'autant plus que ton éloquence sera plus belle. Mais enfin, tu veux briser, brisons.»
Octave regarda la pendule. «Dix heures. Je n'aurai pas le temps de m'occuper de moi aujourd'hui. Un duel à arranger, ce qui veut dire qu'il faut qu'il ait lieu; une visite au ministre pour lui prouver que je n'ai pas de rancune; ta chaîne à briser—ô esclave blanc qui en a déjà une autre;—un nouveau cheval à montrer, je veux dire à monter au Bois; un dîner officiel et un bal à l'ambassade d'Autriche. Enfin, à minuit je pourrai commencer ma journée.—Je sais bien que tu es comme le sage, et que, pour toi, chaque grain qui tombe du sablier est un grain d'or.»
M. de Montbrun s'était levé: «Adieu, je compte sur toi, Tu sais tout ce qu'il faut dire à la dame. Parle-lui de mon chagrin et de mes dettes.—Oui, on se marie pour échapper à une maîtresse qui vous ennuie et on met cela sur le dos de ses créanciers. Sois tranquille, je suis un excellent avocat pour ces causes désespérées. Sais-tu pourquoi?—Parce que cela t'amuse.—Parce que c'est une étude de femme.—Et parce qu'on n'apprend à connaître la femme qu'après avoir mis le scalpel dans tous les coeurs.—Oh! je ne suis pas si médecin que cela.—Je reviendrai chercher la réponse à six heures.—Oui, tu me trouveras; c'est l'heure où je m'habillerai pour aller dîner.»
Les deux amis se serrèrent la main. «N'oublie pas qu'elle demeure boulevard Haussmann. Te rappelles-tu, quand l'autre jour tu m'as demandé du feu pour allumer ton cigare? c'était sous sa porte cochère. Que Dieu te conduise!—Sois heureux, va cueillir des fleurs d'oranger.»
A deux heures, M. de Parisis descendait à pied le boulevard Haussmann, tout à sa mission; comme un avocat qui va plaider une mauvaise cause, il cherchait de bons arguments. «C'est là que demeure la belle, dit-il tout à coup en regardant un petit hôtel d'architecture trop composite.—Mme de Révilly? demanda-t-il.»
Sur un signe affirmatif, il monta l'escalier. Le concierge avait fait deux fois retentir le timbre pour annoncer un homme. Il ne sonnait qu'une fois pour une femme. Octave vit, par le grand air de l'escalier, qu'il était dans une bonne maison.
Un valet de chambre lui demanda son nom et revint tout de suite pour lui dire d'entrer. Il fut quelque peu désappointé en voyant deux dames au lieu d'une. Il tombait mal, on recevait ce jour-là. Toute femme du monde qu'elle était, la maîtresse de la maison ne put masquer une vraie surprise en voyant entrer M. de Parisis. «Je ne m'attendais pas à cette gracieuse visite, dit-elle avec un sourire charmant.—Madame, j'étais dans mon tort. Il a fallu toute une histoire, que je vous dirai, pour m'autoriser à me présenter ainsi devant vous, sans avoir eu l'honneur de vous êtes présenté.»
La visiteuse comprit qu'on ne dirait pas l'histoire devant elle. Après de profondes réflexions sur la pluie et le beau temps, elle se leva et sortit sans qu'on fît de bien grands efforts pour la retenir.
M. de Parisis avait déjà étudié la dame du logis. Elle était fort jolie, dans tout l'épanouissement de la seconde jeunesse, qui est peut-être la vraie. «Madame, reprit Octave avec gravité, pouvez-vous m'accorder quelques instants et pouvez-vous m'ouvrir une parenthèse de cinq minutes dans vos trois heures de réception?—Je ne réponds de rien, dit la dame, plus surprise encore qu'à l'arrivée d'Octave, seulement vous avez toutes chances de n'être pas troublé, car les vraies visites ne commencent qu'à quatre heures, mais surtout au retour du Bois. Parlez, monsieur.—Eh bien! madame, je vais droit au but. Avez-vous lu des romans? Avez-vous été à la comédie? Oui, n'est-ce pas? Eh bien! figurez-vous que vous êtes une héroïne de roman ou un personnage de comédie. La vie! qu'est-ce autre chose, surtout la vie du coeur?—Je ne comprends pas bien.—Il me semble que je vous ai vue à cette première représentation d'une comédie où il y a une jeune fille qu'on aime et une jeune femme qu'on a aimée. Le comédien est très amoureux de la jeune femme, mais il va épouser la jeune fille; c'est la loi du monde.»
La dame avait pâli. Octave se tut un instant pour voir ce qu'elle dirait, mais elle garda le silence. «Vous vous rappelez, reprit Octave, que l'amoureux a si peur de lui, qu'il prend un ambassadeur pour le suprême adieu à sa maîtresse.»
A ces derniers mots, la dame se leva et s'écria: «Il se marie! Je l'avais deviné. Il y a huit jours que j'ai senti un coup au coeur.»
Et la dame retomba atterrée sur son fauteuil.
M. de Parisis se leva à son tour pour lui prendre la main. «Il se marie, madame, mais il vous aime. Il vivra à côté d'une autre, mais il vivra dans votre souvenir tout vivant. Que voulez-vous, le monde est ainsi fait! Voilà pourquoi l'âme aspire toujours à une autre patrie, ce qui prouve que le divorce doit être décrété.»
La dame semblait ne pas entendre. «Mais, monsieur, c'est impossible; a-t-il donc oublié que je lui ai tout sacrifié, mon honneur et l'honneur de ma maison? Songez donc, monsieur, que mon mari sait tout et m'a maudite. Il ne veut pas me revoir. Le scandale n'a pas éclaté, parce que mon mari est un galant homme. Mais il m'a exilée de ma famille. Me voilà seule! seule! seule!»
La dame se leva. Elle était effrayante de pâleur et de désolation. —«Il ne me reste que le désespoir, il ne me reste que la mort.—Tout s'arrange, madame. Le bien enfante le mal, comme le mal enfante le bien.—Eh! monsieur, je ne me paye pas de phrases, quand on m'a dit: «A la vie, à la mort,» j'ai subi fatalement cette passion, parce que votre ami mourait de n'être pas aimé. Si vous saviez comme j'ai résisté, comme je lui cachais mon coeur, comme je m'attachais à mon devoir? Et maintenant que je suis tombée comme toutes les femmes qui tombent, par sacrifice, il s'en irai gaiement, sans souci de mes larmes, faire le bonheur d'une autre. Non, je ne le veux pas! le scandale éclatera plutôt, tant pis! Je lui montrerai qu'on ne me traite pas comme une poupée. Quand il entendra mes sanglots, il ne voudra pas me condamner à mort. Mais il n'a donc pas de coeur, votre ami? Et moi qui ne croyais qu'à son coeur!»
La dame avait dit tout cela avec un accent de passion qui émut beaucoup M. de Parisis. «Voilà une vraie femme,» se dit-il. Ce qui ne l'empêcha de prendre les lettres et de les présenter à l'Hermione farouche. «Ce sont vos lettres, madame.» La jeune femme bondit. «Mes lettres!» Elle les prit et les jeta au feu. «Oh! non, dit Octave, cela brûlerait trop vite.»
L'enveloppe brûlait déjà. Il reprit les lettres dans l'âtre. «Et il s'imagine que je vais lui rendre les siennes? Non, monsieur! qu'il vienne plutôt m'arracher le coeur. Ah! si vous saviez….»
La jeune femme retomba pour la troisième fois sur son fauteuil. Cette fois, elle était à demi morte, son coeur battait à tout rompre, elle chercha son flacon. M. de Parisis le saisit sur la cheminée et le lui fit respirer. «Monsieur, lui dit-elle, vous aller me trouver bien ridicule. Je sais qu'on ne permet pas à une femme d'avoir du coeur, mais enfin, puisque vous êtes son confesseur,—(une indiscrétion que je ne comprends pas, tout galant homme que je vous reconnaisse), —soyez le mien aussi. Vous comprenez que je ne suis pas de celles qui donnent toute leur vie pour un caprice. Si j'ai fait cette chute profonde, c'est que je croyais le retrouver toujours avec moi dans l'abîme. Pour moi, la solitude c'est la mort. Dites-le-lui bien. —Mais, madame, vous voulez vous abreuver d'idéal sans mettre les pieds sur la terre. Songez donc que s'il se marie, c'est parce qu'il n'a pas d'argent.—Il n'a pas d'argent! Ne dirait-on pas que je lui ai mangé son argent? Il ne s'est pas ruiné avec moi, Dieu merci! Je ne lui ai jamais coûté que des bouquets de lilas blanc.—Je n'en doute pas. Mais enfin, il n'a pas d'argent. Le mal était fait depuis longtemps. Que voulez-vous qu'il devienne, lui qui se réveille ambitieux et qui porte un beau nom: noblesse oblige?—Oui, noblesse oblige à être un honnête homme. Qu'importe s'il n'a pas d'argent, puisque j'en ai, moi!»
Octave sourit. «Pardon, madame, vous estimez trop mon ami pour le soumettre à ce régime-là, et moi je vous estime trop pour ne pas attribuer cette parole à la colère.—Mais, monsieur, ma fortune est à moi. Si bien à moi que mon mari, brouillé à mort avec moi, vient de partir pour une de mes terres…. Mais vous avez raison: je suis folle, je ne sais plus ce que je dis. Votre ami est un lâche, car, s'il m'aimait, il ne dirait pas qu'il n'a plus d'argent.—Que voulez-vous? l'homme n'est pas parfait; celui-là vous a adorée, il vous aime encore; sa mauvaise destinée l'arrache à son bonheur. Il faut lui pardonner.—Lui pardonner! jamais! Dites-lui qu'il vienne, je veux lui parler.—Oui, mais il ne veut pas vous entendre; il sait trop que vous parlerez bien et que vous aurez raison.»
Octave se dit à lui-même: «Eh bien! j'ai été bien mauvais avocat, ou la cause était désespérée. Je n'ai plus qu'à battre en retraite.» Et s'inclinant vers la jeune femme: «Madame, voici vos lettres; voulez-vous me donner celles de mon ami?—Monsieur, je ne veux pas de mes lettres et je ne veux pas lui rendre les siennes. Ses lettres sont à moi comme les miennes sont à lui.—C'est irrévocable?—J'ai dit. Adieu, monsieur. Encore un mot. Dites-lui que je le hais.—Je savais bien, madame, que vous me diriez ce mot-là, mais je sais le traduire.» Et se rapprochant de la jeune femme: «Vous le haïssez bien, n'est-ce pas, madame?—Oui, dit-elle en cachant ses larmes.»—Elle reprit sa dignité: «J'en mourrai. Dites à Horace….—Horace! s'écria M. de Parisis.»
Il s'imagina que la jeune femme avait deux amants. Il la regarda tout émerveillé. «Mais, madame, ce n'est pas Horace qui m'envoie. C'est Guillaume.—Guillaume! quel Guillaume?»
Octave se demanda si elle jouait la comédie. «Voyons, vous le connaissez bien! Guillaume de Montbrun.»
La jeune femme partit d'un grand éclat de rire. «M. de Parisis, vous vous êtes trompé de porte; adressez-vous à côté.—Vous n'êtes donc pas Mme de Révilly?—Non, je suis Mme d'Argicourt.» Ils riaient tous les deux de cette méprise de comédie—de comédie à faire.—«Tout justement, reprit la jeune femme, Mme de Révilly était là quand vous êtes arrivé.—C'était elle; voilà donc pourquoi, quand j'ai demandé au concierge Mme de Révilly, il m'a dit de monter.—Oui, monsieur de Parisis, c'est ma meilleure amie, mais celle-là se consolera.—L'amour console de l'amour.—Si j'ai un conseil à vous donner, c'est de lui dire que vous l'adorez, avant de lui dire que son amant ne l'aime plus.—Soyez tranquille, madame! Je reconnais que je suis un mauvais diplomate. Désormais, je serai plus féminin.»