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Les grandes dames

Chapter 34: XXX
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About This Book

The narrator assembles vivid portraits of fashionable women and the pleasures and perils of a decadent Paris, focusing on a charismatic duke whose irresistible allure leads several admirers to ruin. Episodes move through lavish fêtes, masked balls and circulating gossip while the narrator alternates anecdote with moral reflection, arguing that fatality, caprice and social vanity conceal deeper suffering. Through sketches of courtesans, socialites and their entanglements, the work compresses multiple encounters and judgments to reveal how glamour and impulsive passion coexist with decline and personal disaster during an age of extravagance.

Octave et Mme d'Argicourt étaient devenus les meilleurs amis du monde. Elle était si heureuse de ne pas perdre son amant, qu'un peu plus elle se jetait dans les bras de M. de Parisis.

Il devina ce mouvement. «Ah! madame, dit-il en jouant une passion subite, c'est ici qu'il me serait facile de me tromper moi-même!»

Cependant une pensée sérieuse était venue frapper le coeur de Mme d'Argicourt; elle pencha la tête et prit l'attitude d'une de ces belles repenties que peint si éloquemment et si simplement Mlle de la Vallière dans sa lettre à Mabillon.

Une profonde expression de tristesse s'était répandue sur sa figure.

M. de Parisis la regardait avec surprise; il se pencha vers elle et prit sa main retombante. «Et moi qui me croyais heureuse! dit-elle.—Puisqu'on vous aime toujours, madame!» Elle releva la tête avec énergie, tout en dégageant sa main: «Mais, monsieur, c'était un secret à deux! Vous êtes venu surprendre mon secret! c'est fini. Je n'oserai plus être heureuse!»

Il y avait dans l'accent de la jeune femme de la douleur et de la colère. Il lui semblait qu'en arrachant ce secret de son coeur, Octave venait d'arracher tout le charme de son amour. Sa solitude à deux—car l'amour, même à Paris, est toujours une solitude à deux—était pour jamais violée. Elle croirait toujours que M. de Parisis serait là avec son sourire railleur, au spectacle des scènes les plus intimes. C'était le diable lui-même qui était venu jeter une lumière fatale sur le secret de sa vie.

Et, comme Mme d'Argicourt était toute à l'émotion du moment, elle s'abandonna comme un enfant à sa colère et à sa douleur.

Octave étudiait ce caractère tout primesautier, avec une vive curiosité. «Voilà, se disait-il, une femme charmante qui fait bien ce qu'elle fait; je suis sûre que quand elle est avec son amant, elle ne va pas chercher midi à quatorze heures.»

Il jugea qu'il fallait la jeter dans un autre courant d'idées. Elle paraissait le prier de la laisser à son chagrin; mais il eût trouvé indigne de lui de ne pas consoler, par toute sa rhétorique, une si belle créature.

Et, d'ailleurs, Octave sentait que la curiosité seule ne l'aiguillonnait pas. «Quoi! madame, parce qu'un galant homme a surpris, comme par une fenêtre ouverte, que vous vous consoliez du mariage par l'amour, vous allez vous émouvoir de cela? Il est passé, le temps des héroïnes qui pleurent. Vous êtes trop belle pour pleurer.—Vous avez peut-être raison, dit Mme d'Argicourt en reprenant son beau sourire. L'amour m'a perdue, mais à force d'amour je veux élever ma passion jusqu'à l'héroïsme. On ne condamne pas tout à fait une femme quand elle subit son coeur.—Madame, on ne condamne jamais une femme quand elle a votre adorable figure. «Belle figure, belle âme,» dit Lamartine.—Je suis belle? je ne m'en doutais pas.—Est-ce qu'il ne vous trouve pas belle, lui?—Peut-être. C'est un esprit taciturne qui m'aime en silence.—Et comment s'appelle-t-il, cet Horace heureux?—Vous voulez tout mon secret? Il s'appelle….» Mme d'Argicourt s'interrompit. «Il s'appelle l'Amour.—Et vous êtes bien heureuse?—Oh! bien heureuse!»

C'était l'expansion de la joie après les mouvements de la colère et de la jalousie. Les lèvres s'agitaient comme des roses après l'orage. «Eh bien! puisque vous êtes si heureuse, madame, il faut que je vous embrasse; cela me portera bonheur.» Mme d'Argicourt ne voulait pas, mais Octave l'appuyait sur son coeur. «Un baiser fraternel, n'est-ce pas? dit-elle en jetant sa tête en arrière.—Oui, le baiser de René à sa soeur.» Mme d'Argicourt présenta son front, mais M. de Parisis descendit jusqu'aux lèvres. «Ce n'est pas de jeu,» dit-elle gaiement.

La jeune femme, toute sentimentale qu'elle fût, était une des plus luxuriantes créatures que la Bourgogne envoie à Paris. Or, on sait que la Bourgogne produit les plus belles nourrices et le sang le plus vif. C'est le sang de la vigne. Aussi est-ce la vigne même que tètent les nourrissons. M. de Parisis appuyait toujours sur son coeur Mme d'Argicourt.

C'était une femme de trente ans, qui avait épousé un gentilhomme campagnard sans relief, sans caractère, sans énergie, un de ces hommes comme il y en a tant, qui sont nés pour mourir sans avoir vécu, parce que la fée Passion n'est pas venue à leur berceau.

Mme d'Argicourt, fille d'un vigneron haut en couleur et en fortune, n'avait épousé M. d'Argicourt que pour son titre de baron. Dans la ville de Dijon … la belle Dijonnaise avait voulu éblouir tout le monde par l'éclat de son blason. Par malheur, elle prenait un mari dont les vignes, usées depuis longtemps, ne devaient plus enivrer personne; voilà pourquoi, vers la troisième année, la belle Dijonnaise ouvrit son tome second avec un amant plus bourguignon que le premier. Avec son mari, elle n'avait bu qu'un petit ordinaire maçonnais; avec son amant, elle avait goûté au vin de Nuits et au vin de Tonnerre. Mais elle n'en était pas encore aux grands crûs.

M. de Parisis lui révéla, dans cette étreinte de dix secondes, je ne sais quel bouquet de Clos-Vougeot et de Romanée qui l'enivra subitement.

L'amant qu'elle adorait n'était un dieu que dans son imagination. M. de Parisis, qui lui était de cent coudées supérieur par la beauté, par l'esprit, par la noblesse, et, le dirai-je, par la coquinerie donjuanesque, lui fit perdre en dix secondes la moitié de son prestige. Il y a des magnétismes despotiques qui enchaînent une femme et bouleversent son âme. On avait dit d'Octave: «Tout ce qu'il touche devient feu,» comme on dit du soleil: «Tout ce qu'il touche devient or.» En effet, quand il avait touché une femme, elle pouvait s'envoler impunément de ses bras, mais elle gardait toute sa vie son souvenir. C'est que nul n'avait plus de force dans la grâce, plus de feu dans la passion.

Mme d'Argicourt était enivrée.

Le poison de l'amour, le plus subtil de tous les poisons, avait pénétré dans son âme et dans son sang; elle le subissait sans révolte, comme si ses bras fussent enchaînés dans les roses. Octave, penché au-dessus d'elle, respirait son souffle avec adoration et répandait le sien sur ses yeux comme pour l'aveugler.

«Je crois que vous êtes le diable,» murmura-t-elle.

Le timbre retentit une fois. La jeune femme se dégagea et tourna sa tête vers la glace. «Ah! mon Dieu, dit-elle, vous m'avez toute décoiffée.» Elle s'enfuit vers son cabinet de toilette. Octave n'était pas homme à rester cloué à la cheminée pour recevoir une visiteuse quelconque, il ne considérait pas la partie comme perdue. Il suivit Mme d'Argicourt, qui était déjà à sa toilette. «Pourquoi fermez-vous la porte? lui dit-elle.—Parce que je suis entré.—Et pourquoi êtes-vous venu?—Parce que, moi aussi, je veux me rajuster les cheveux.—Monsieur de Parisis, nous sommes fous tous les deux.—Je suis fou, madame, parce que je vous ai vue.»

Mme d'Argicourt, qui s'était assise devant sa toilette, venait de se relever pour recevoir la visiteuse; mais Octave l'arrêta au passage. «Vous savez que vos admirables cheveux sont tout aussi désordonnés que tout à l'heure et vous font mille fois plus belle encore.»

Mme d'Argicourt voulait passer, mais Octave la ressaisit dans ses bras. «Voyons! monsieur de Parisis, on m'attend.—Et moi qui vous attendais depuis que j'existe! car je n'ai jamais aimé que vous.» Et, sur cette belle parole, il embrassa une seconde fois la jeune femme. «Mais c'est une tyrannie! Me voilà encore toute décoiffée; je vais crier.—Je vous ferme la bouche.»

Ci-gît un troisième baiser, «Oh! que je suis malheureuse! J'ai la tête perdue, je voudrais vous battre.» Octave souriait, tout en regardant Mme d'Argicourt avec passion et en l'appuyant toujours sur son coeur. «Je suis au désespoir. Si nous rentrons par là tous les deux, ce sera un scandale.—Aussi suis-je bien déterminé à rester ici.» Mme d'Argicourt essaya de railler: «Comme si vous étiez chez vous!—L'amour est toujours chez lui, madame.»

On peut tuer d'un seul coup par le ridicule un amant dans le coeur de sa maîtresse; il arrive même que, par la comparaison, on peut à jamais démonétiser un amoureux. Mme d'Argicourt s'était jetée tout éperdue dans les bras du sien, parce qu'il était un autre homme que son mari. Maintenant qu'elle voyait face à face cet irrésistible Parisis, dont les femmes disaient tant de mal, elle ne put s'empêcher de mesurer les tailles: Octave dépassait Horace par toutes les supériorités, par son titre de duc, par sa beauté hautaine, par son esprit railleur.

Elle avait jusque-là appelé son amant son ange et son dieu,—style dijonnais,—mais Parisis avait du démon, il sentait l'enfer. Elle risquait son heure de damnation comme toutes les femmes qui cherchent trop le paradis.

Cependant la visiteuse, qui s'ennuyait de faire le pied de grue, se mit au piano et joua la valse des Roses. «Un tour de valse,» dit Octave en prenant Mme d'Argicourt à la ceinture. C'était la ceinture de Vénus: on la dénoue en y touchant.

La visiteuse joua merveilleusement cette adorable valse qui a enivré toutes les belles pécheresses depuis cinq ans. Et quand résonna le dernier soupir—de la valse—et de l'amour: «Oh! mon Dieu! dit tout à coup Mme d'Argicourt, Et ma visiteuse!—Oh! mon Dieu! dit tout à coup Octave. Et mon ambassade!»

XXVI

LA VALSE DES ROSES

Octave ne fut pas plus tôt dans l'escalier de Mme d'Argicourt, qu'il pensa à Mme de Révilly.

Il se demanda comment il allait jouer son rôle; mais comme il était de ceux qui ne croient qu'à l'inspiration du moment en toutes choses, comme il savait que le plus souvent les plus belles batteries perdent leurs feux dans un siège, à l'heure même où un accident, une trahison, une défaillance, un acte d'héroïsme donne la place à l'ennemi, il résolut d'aborder, sans parti pris, la maîtresse abandonnée.

Il se présenta à sa porte. Elle était rentrée après sa visite à sa voisine, mais elle venait de sortir encore.

Après tout, cela se trouvait d'autant mieux qu'il n'avait pas cinq minutes à perdre pour monter à cheval.

Il arriva un peu tard au Bois, mais il ne manqua pas son effet. Le cheval qu'il voulait présenter, une bête bien née, recueillit les plus vives admirations. Tous les hommes disaient autour d'Octave: «Il n'y a vraiment que Parisis pour faire de pareilles trouvailles.» Toutes les femmes disaient: «Il n'y a que lui pour monter comme cela un si beau cheval.»

Il pensait vaguement à Mme de Révilly et à son ambassade, quand tout à coup il vit la jeune femme en calèche qui jouait de l'ombrelle, comme la princesse T—— joue de l'éventail. «Elle est décidément fort jolie,» dit-il en s'inclinant avec un sourire.

Au Bois, on n'est jamais inquiet du salut qu'on donne, il y a toujours quelqu'un pour le rattraper. Mme de Révilly prit le salut pour elle. «M. de Parisis!» dit-elle.

Une légère rougeur se répandit sur sa figure. Elle salua elle-même avec une grâce charmante, comme une femme du monde qui n'est pas tout à fait du haut monde, quand elle est saluée par le prince de Metternich, le comte Walewski ou le duc de Persigny. «C'est bien, dit Octave, nous voilà de vieilles connaissances, car c'est la seconde présentation. Quand j'irai chez elle demain, nous pourrons déjà parler du passé.»

Il constata qu'elle était fort jolie.

En remontant l'avenue de l'impératrice, Parisis revit Mme de Révilly; cette fois il put s'approcher de la calèche. «Pardonnez-moi, madame, si j'entre sans frapper trois coups.»

C'était une femme d'esprit, elle répondit tout de suite: «Il n'y a personne, monsieur.—Je viens, madame, vous demander une audience de cinq minutes.—Une audience! monsieur, vous vous imaginez donc que j'accorde des grâces.—Quand ce ne serait que la grâce de vous voir!—C'est une grâce que je n'accorde jamais chez moi, car je ne reçois que mon mari, et il ne me regarde pas. Allez-vous ce soir au bal de la ville, voir les princes étrangers?—Oui, si vous voulez m'accorder mes cinq minutes.»

A ce moment, le cocher, qui ne s'inquiétait pas de la conversation, s'éloigna trop de l'allée des cavaliers pour qu'Octave pût entendre la réponse de la jeune femme; mais par l'expression du signe d'adieu qu'elle lui faisait, il jugea qu'elle serait très accessible le soir dans la solitude de la foule panachée de l'Hôtel-de-Ville, entre les princes, les artistes, les ambassadeurs—et, malgré la diplomatie des femmes,—les expropriés et ceux qui demandent à l'être.

On dit que quand on cherche une femme on ne la trouve pas. Ce ne fut pas ce qui arriva le soir à M. de Parisis. Comme il montait l'escalier, il suivait une traîne de la plus belle envergure, un taffetas idéal, semé de fleurs et couvert de dentelles. Un membre de l'Institut, Académie des inscriptions et belles lettres, qui n'avait jamais marché que dans le jardin des racines grecques, mit son pied sur cette traîne, ce qui fit tourner la tête à la dame. «C'est elle!» dit Octave.

Et il salua, tout en enjambant trois marches. «Il y a, lui dit-il, des gens qui font leur chemin, mais qui ne sauront jamais marcher dans le monde.—Comme vous avez raison! Si je ne me hâte d'arriver, je n'aurai plus du tout de robe.»

Octave remarqua que la robe de Mme de Révilly n'était pas précisément une robe montante. Un noeud de rubans aux bras, deux doigts d'étoffe sous la ceinture, et deux petits nids pour les seins, de blanches colombes aux becs roses voulant prendre leur volée; ce qui prouvait irrévocablement que Mme de Révilly était une femme bien faite. «Est-ce que vous êtes venue seule, madame? demanda Parisis.—Oui, c'est un jour de liquidation, mon mari fait danser les chiffres. On vous a peut-être dit qu'il avait la folie des millions; moi, qui suis sage comme Minerve, je viens au bal faire danser mes diamants.—Eh bien! prenez mon bras, madame.—Jamais! Que dirait-on ici?—Avez-vous peur d'être expropriée?»

Tout en ne voulant pas, Mme de Révilly mit sa main sur le bras d'Octave.

Il passa tant de monde à la fois qu'elle jugea qu'on ne la verrait pas. Mais elle était fort décolletée; mais Octave était fort à la mode; un haut personnage, qui connaissait bien le dessous des cartes de la bonne ville de Paris, accentua son sourire spirituel quand elle fit son entrée. «Voyez, dit-elle à Octave, vous m'avez horriblement compromise, me voilà toute désorientée. Faites-moi valser bien vite pour me remettre.»

Parisis pensait, tout à sa curiosité de l'éternel féminin, que Mme de
Révilly était un type; beaucoup d'esprit et pas un atome de pensée.
Elle demandait à valser pour se remettre, parce que le tourbillon
était son élément. Elle ne passait pas, elle tournait dans la vie.

Octave valsa avec elle. Ce fut un joli tableau de les voir tous les deux, dans leur jeunesse et dans leur beauté, valser la valse des Roses—toujours la valse des roses—avec la plus adorable désinvolture.

Les valseurs et les valseuses d'occasion qui encombraient le terrain s'étaient peu à peu effacés pour ces dilettantes et ces virtuoses.

Octave ne pouvait s'empêcher de penser que c'était la seconde fois dans la même journée qu'il entendait la valse des Roses, avec une vraie joie.

Mme de Révilly, qui aimait la valse jusqu'à s'en faire mourir, appuyait sa tête enivrée et haletante sur le sein de Parisis, qui tressaillait sous la chaleur de ses lèvres et sur la neige de ses bras.

Après la valse, Mme de Révilly avisa deux chaises dans une porte et y entraîna M. de Parisis, tout en lui disant: «Et maintenant, c'est l'heure des affaires sérieuses; vous m'avez demandé une audience, je vous l'accorde. Dépêchez-vous, car vous n'avez que cinq minutes. Voyez plutôt, voilà un danseur—une âme en peine—qui s'approche.—Madame, je vous défends de danser le premier quadrille, si ce n'est avec moi.»

Mme de Révilly partit d'un éclat de rire, ce qui empêcha le danseur en disponibilité de venir jusqu'à elle. «A merveille, dit Mme de Révilly, je me croyais libre jusqu'à deux heures du matin, mais il paraît que mon mari vous a donné ses pouvoirs. Vous seriez bien attrapé si je vous prenais au mot et si je dansais avec vous, car je vois là-bas une belle dame qui vous lorgne avec les pâleurs de la jalousie.—Madame, quand je suis dans le monde, je n'y suis pas avec mes passions de la veille; voulez-vous connaître ma philosophie de l'amour? Le plus beau sentiment qui fasse battre le coeur est celui qui n'a pas de lendemain; je m'explique: rencontrer une femme adorable comme vous, l'aimer tout à coup doucement et furieusement, rêver ensemble que Dieu nous a jetés sur la terre pour nous rencontrer une heure dans le souvenir du ciel, sous les nuées de feu de notre âme soudainement amoureuse, enivrés par un baiser suprême quand le coeur sa précipite sur les lèvres, ah! madame, voilà le souverain amour, voilà le bonheur inespéré. Une heure ainsi passée, c'est un siècle, on s'en souvient toute la vie, on s'en souvient toute l'éternité.

Mme de Révilly n'était pas habituée à cette éloquence; elle regarda, toute surprise, Octave qui lui prenait la main, sous prétexte d'admirer son bracelet. «Alors, pour vous, monsieur, l'amour n'a pas de lendemain?—Un lendemain peut-être, un surlendemain passe encore, mais que voulez-vous que fassent des amoureux qui tombent dans l'habitude? C'est odieux, c'est ridicule, c'est malséant. Si vous aimiez le vin, je comparerais cela à des gourmands qui ne boivent jamais d'une bouteille quand elle a été débouchée. Dans le flacon qui contient l'amour, cette liqueur de Dieu, il n'y a que la première goutte qui donne l'ivresse.»

Mme de Révilly, pour la première fois de sa vie, ne s'aperçut pas qu'on dansait sans elle.

Octave lui fit très sataniquement le tableau de son amour avec Guillaume de Montbrun, je veux dire qu'il en fit la caricature. Il montra à la jeune femme tout le ridicule de ces vieux soupirs éventés, de ces poses académiques, de ces mensonges officiels; il étala devant elle avec une complaisance railleuse toute la friperie des rôles qu'on joue plus ou moins mal dans cette comédie éternelle; il prouva que l'amour n'engendrait que la haine, que les chemins battus ne répandaient que de la poussière, qu'il n'y a en ce monde que des commencements, que la suite à demain veut toujours dire un roman ennuyeux qu'il faut donner à lire à sa fille de chambre. Bien entendu que le nom de Guillaume de Montbrun ne fut pas prononcé, M. de Parisis était si persuasif qu'à chaque mot la maîtresse de son ami se disait tout bas: «C'est pourtant vrai!» «Croyez-moi, reprit Octave, tout en appelant à lui l'éloquence des yeux, il n'y a en ce monde que l'imprévu et le premier chapitre. Un homme et une femme qui vont aimer sont adorables, parce qu'ils mettent en jeu toutes les forces, toutes les grâces, toutes les poésies de l'âme comme du corps; un homme et une femme qui se sont aimés, mettent au fourreau, pour des temps meilleurs, leurs plus irrésistibles coquetteries; ils ne vivent pas, ils sommeillent.—C'est pourtant vrai, murmurait toujours Mme de Révilly; quand Guillaume est avec moi, il ne trouve plus rien à me dire.»

Octave allait frapper son dernier coup. «Il y a, madame, un sentiment qui domine tous les autres, c'est celui de la dignité de l'âme.—Ah! monsieur de Parisis, vous allez me faire mourir de rire: c'est donc un sermon?—Non, madame; je reprends mon mot et vous allez le comprendre. Supposez un instant—c'est une supposition—que vous avez eu un jour de passion; n'est-il pas bien plus beau à vous de briser tout de suite, que de traîner après vous un amant morfondu qui se bat les flancs pour se tromper et vous tromper vous-même? Qui n'a eu ses heures de folie? Ce sont celles-là que Dieu et la conscience pardonnent, parce qu'il faut bien subir les orages. Mais ce que Dieu et la conscience ne pardonnent pas, c'est de vouloir perpétuer sa folie quand la lumière s'est déjà faite dessus. J'estime bien plus une femme qui a eu dix amants par aventure, qu'une femme qui garde un amant par réflexion.—Je vous admire, voilà une nouvelle morale. Dites-moi, est-ce que le ministre vous a autorisé à faire des conférences? Il fallait me dire tout de suite que je devais payer ma place. Et pourquoi me sermonnez-vous tout cela?—La belle question! parce que j'ai valsé avec vous et parce que je vous aime.»

Mme de Révilly parodia les deux vers:

Vous m'aimez, j'en suis fort aise; Eh bien! dansons maintenant.

Parisis ne dansait que par force: Il se résigna. Mais il avait à fait peine une figure, quand il avisa un de ses amis, à qui trois ou quatre quadrilles ne faisaient pas peur: il lui remit la main de Mme de Révilly. «Madame, mon ami, un gentilhomme italien qui danse toujours sur un volcan, va danser par intérim; nous nous retrouverons tout à l'heure, et vous me direz si vous êtes contente de lui.—Est-il impertinent! pensa Mme de Révilly.

Elle voulait se mettre en colère, mais il avait tant de séduction, jusque dans son impertinence! L'intérimaire était d'ailleurs un cavalier charmant. Quand le quadrille fut fini, Mme de Révilly retourna à sa place et chercha des yeux M. de Parisis. Elle sentit tout à coup la solitude autour d'elle. «Est-ce qu'il s'est envolé, maintenant qu'il a éloigné tous mes amis?»

Octave reparut et reprit sa place entre les deux salons. «Eh bien! madame, mon ami vous a-t-il plu?—Oui, pour danser. —Mais je n'ai pas eu la prétention de vous le donner pour qu'il vous enlève. A propos, jusqu'à quelle heure restez-vous ici?—Pourquoi cette question? est-ce que vous avez la prétention de m'enlever?—Un autre dirait: Peut-être, moi je dis: Oui.—Vous êtes impayable—Vous comprenez bien, madame, tous les dangers que vous pourriez courir en retournant seule chez vous, là-bas, dans les solitudes du boulevard Haussmann; demandez plutôt au préfet.—Si bien qu'avec vous je ne cours aucun risque. Vous êtes admirable! Et que diront mes gens?—Je sais bien que vous avez plus peur de vos gens que de l'opinion publique, mais si vous retournez seule chez vous, que diront-ils? Ils verseront des larmes sur votre abandon. La pauvre femme!… toujours seule!… un mari qui ne s'occupe plus d'elle!… un amant qui la trahit!»

Mme de Révilly bondit et se leva à moitié. «Un amant qui me trahit! Qui vous a dit cela? Par exemple, je voudrais bien voir qu'on m'accusât d'avoir un amant!—Erratum! vous aviez un amant, mais vous n'en avez plus.—Vous devenez fou, monsieur, en me parlant ainsi.».

Parisis prit l'éventail de la jeune femme et lui donna quelques bouffées d'air. «Voyons, on n'écoute pas aux portes, nous sommes entre nous. Pourquoi dépenser mal à propos des réserves de dignité? Je sais trop mon monde, madame, pour ne pas savoir que M. Guillaume de Montbrun a été votre amant.»

Mme de Révilly se mordit les lèvres et vit bien qu'il n'y avait pas à s'en dédire. «Pourquoi a été, monsieur, s'il vous plaît?—Parce que j'ai appris à conjuguer les verbes au passé et au futur. A été, madame, veut dire qu'il ne l'est plus.—Et depuis quand, monsieur?—Depuis qu'il a rencontré Mlle Peau-de-Satin et qu'il achève de se ruiner dans la poussière de ses chevaux.»

La jeune femme, toute bouleversée qu'elle fût, se contint, et de l'air du monde le plus dégagé, elle dit à Octave: «Si nous allions prendre une glace?—Oui, madame. Et puisque toute l'Académie est ici, disons comme son Dictionnaire: Allons pictonner un peu.»

Le tohu-bohu, le va-et-vient, le mouvement de la fête devait masquer son émotion, Sa pensée rapide embrassa toute la période de son amour. Elle ne douta pas des paroles d'Octave, surtout quand elle se rappela que depuis plusieurs semaines déjà Guillaume avait une expression de contrainte, sinon d'ennui. Elle jugea qu'il n'avait pas voulu briser, par un sentiment de commisération. «Ces coquines-là!» murmura-t-elle.

M. de Parisis avait entendu. «Ne m'en parlez pas, madame, elles me prendront tous mes amis.—Et vous par-dessus le marché.—Oui, si les femmes du monde font toutes comme vous. Vous me jetez à la porte de votre voiture ou vous ne voulez pas venir dans la mienne.—Quelle heure est-il?—Madame, il est l'heure de demander vos gens ou les miens.—Allons toujours au buffet.»

Celui qui étudie le coeur humain remarquera que la femme, créature idéale, mais gourmande, ne veut jamais perdre ses droits aux festins, quel que soit l'état de son âme. Le diable savait bien cela en lui donnant une pomme à manger.

Au buffet, Mme de Révilly prit une tasse de chocolat, un ou deux petits pains de foie gras, une coupe de café glacé, un sandwich, un quartier d'orange et une grappe de raisin. Que n'eût-elle pas dévoré, sans cette fatale nouvelle?

Or, pendant qu'elle se désolait ainsi au buffet, M. Guillaume de Montbrun la regardait, tout en s'effaçant dans un groupe; il était venu à l'Hôtel-de-Ville pour y rencontrer sa fiancée. Mais la vue de sa fiancée n'avait pu l'arracher tout à fait au souvenir de Mme de Révilly. Il ne doutait pas du chagrin de sa maîtresse, car, dans son esprit, si Octave était avec elle, c'était pour consoler un peu ce pauvre coeur déchiré.

Il aurait bien voulu parler à son ami: mais voyant que Mme de Révilly reprenait le bras d'Octave, il remit sa curiosité au lendemain.

La jeune femme n'avait pas pris tout à fait au sérieux les plaisanteries de Parisis. Elle se disait que Guillaume affichait peut-être une maîtresse pour mieux cacher son jeu.

On se rencontra au buffet avec Mme d'Argicourt. On se montra les dents sous prétexte de manger des pommes d'api. «Vous me trahissez déjà, dit tout bas la belle Bourguignonne à Octave. Et pourtant je porte vos armes!»

Elle avait dans les cheveux un poignard d'or.

Cinq minutes après, on criait du même coup du haut de l'escalier: «Les gens de Mme la comtesse de Révilly!—Les gens de M. le duc de Parisis!» Ce qui fit dire au duc d'Acquaviva, consolateur de Mme d'Argicourt, que dans ce hasard des noms jetés à la porte, celui d'Octave sortait toujours à côté de celui d'une jolie femme. Simple rapprochement—du hasard.

Au moment où M. de Parisis et Mme de Révilly descendaient l'escalier, Octave qui connaissait bien les hommes, dit à la jeune femme de retourner la tête. «Pourquoi? lui demanda-t-elle,—Parce que vous verrez M. Guillaume de Montbrun.»

Octave avait bien jugé. La curiosité, l'amour et la jalousie avaient entraîné son ami jusqu'à l'escalier. «C'est lui! dit Mme de Révilly toute surprise. Que vient-il faire ici? Je suppose que ce n'est pas pour y trouver Mlle Peau-de-Requin?—Non, mais supposez-vous qu'il y soit venu pour vous.»

Mme de Révilly était furieuse. «Ah! si je l'avais aimé!» dit-elle. Octave jeta ce mot profond: «On n'a jamais aimé les amants qu'on n'aime plus.»

La voiture de Mme de Révilly se présenta la première. Octave donna la main à la jeune femme et se jeta résolûment à côté d'elle, après avoir dit à son groom de faire suivre son coupé.

C'était une charmante créature que Mme de Révilly. Elle se révolta de voir Octave à côté d'elle; elle voulut qu'il descendît, elle alla jusqu'à vouloir descendre elle-même. Mais il lui parla si doucement, il magnétisa ses colères avec tant d'à-propos, il lui prit les mains si amoureusement, qu'elle se laissa désarmer peu à peu.

C'est un joli voyage nocturne que celui du quai d'Orsay aux anciens abattoirs du Roule, traversés aujourd'hui par le boulevard Haussmann. On part à deux heures du matin par les quais, on touche à l'obélisque, on suit l'avenue Gabriel, on trouble le silence de la rue de l'Élysée, on traverse la place Beauvau, on monte la rue Miroménil, et on est arrivé par le chemin des écoliers.

Mais pourquoi est-ce un joli voyage? Est-ce parce qu'on voit errer sur les quais les ombres amoureuses des femmes du Directoire qui ont émaillé le Cours-la-Reine? Est-ce pour les bouquets des jardins de l'avenue Gabriel, illustrée par Mme de Pompadour?

Demandez à M. Octave de Parisis.

J'oubliais de vous dire que c'est un joli voyage dans la voiture de
Mme de Révilly.

La comtesse dit tout à coup à Octave: «Ce n'est plus de jeu: par quel chemin me faites-vous passer.—Par le chemin le plus court,» répondit-il dans un baiser.

Quand la femme de chambre vint pour déshabiller Mme de Révilly, c'était déjà fait. «Madame a sans doute joliment valsé, lui dit cette fille, pour avoir ainsi perdu sa ceinture et les rubans de ses épaules?—Oui, murmura la comtesse, c'est la Valse des Roses.—Oh! mon Dieu, madame, qu'est-ce donc que ce poignard d'or que je trouve dans vos cheveux?—Je ne sais pas.»

C'étaient les armes parlantes de Parisis.

XXVI I

LE DERNIER MOT DE L'AMBASSADE

Quand Guillaume de Montbrun se présenta le lendemain chez son ami Octave de Parisis, il était pâle et inquiet. «Et ton ambassade? lui demanda-t-il.—Ah! diable! se dit Octave, et moi qui n'ai pas pensé à parler de ce mariage à Mme de Révilly!» Il paya d'audace: «Tout va bien, mon cher. Je te dois une bonne fortune.—Une bonne fortune! dit Guillaume avec inquiétude.—Oh! je ne parle pas de Mme de Révilly. Mais je me suis trompé de porte.»

Et Octave raconta son aventure avec Mme d'Argicourt. «Voilà pourquoi tout va bien, dit Octave en finissant de conter son aventure.—Tout va bien avec Mme d'Argicourt, mais es-tu bien sûr que Mme de Révilly ne va pas venir à moi comme une Hermione furieuse?—Tout est fini, pas un mot de plus! vous vous reverrez dans six mois.»

Guillaume déguisait mal son émotion. «La pauvre femme, dit-il en soupirant, comment a-t-elle pris cela?—Mais elle a très bien pris cela, dit Octave qui n'avait pas dit un mot du mariage à Mme de Révilly.—Tu veux rire?—Veux-tu que je pleure avec toi?—Non; mais je connais Mme de Révilly, elle ne se consolera pas.—Je la connais tout aussi bien que toi. Va te marier, elle aura la grandeur d'âme de ne pas aller aux noces.—Et mes lettres?—Fumée que tout cela.—Elle a tout brûlé!»

Tout en ne sachant pas trop où il en était, ressentant à la fois la douleur d'avoir brisé et le bonheur d'être libre, il prit la main de son ami: «Je te remercie.—Il n'y a pas de quoi.»

M. de Parisis ne put cacher un sourire railleur. «Tu ris toujours, toi.»

Guillaume ne put cacher un second soupir. «Ah! c'était une belle maîtresse!—Avec trois points d'admiration!—Merci encore; la belle enfant que je vais épouser te devra son bonheur.—Qui sait?»

Ainsi se termina cette; histoire d'une ambassade extraordinaire en l'an de grâce 1867.

Les affaires de coeur, qui sont les plus graves, puisque ce sont celles-là qui mettent le monde à feu et à sang, seraient toujours menées à bonne fin si on choisissait des diplomates comme Octave de Parisis.

Mais tout n'était pas fini. Cet imbroglio galant devait avoir son dénoûment tragique.

Octave croyait trop que les femmes se donnent et se reprennent comme elles feraient d'un bouquet ou d'un éventail. Les plus légères et les plus rieuses subissent plus profondément que les hommes les contre-coups de la passion. Mme de Révilly n'était pas consolée parce qu'elle avait commis un péché de plus: «On ne badine pas avec l'amour,» lui avait dit Alfred de Musset quand elle était toute jeune fille.

XXVIII

LE NAUFRAGE DU COEUR

Guillaume de Montbrun épousa Mlle Lucile de Courthuys à la chapelle du
Sénat.

Naturellement M. de Parisis alla à cette messe de mariage. Ce n'était plus une chapelle, c'était un salon. On croyait y continuer une conversation commencée la veille dans quelque belle société du beau Paris.

Quand il s'approcha de son ami Guillaume, il le trouva heureux, mais inquiet. «Tout est bien qui finit bien,» lui dit Parisis à mi-voix. «Oui, mon ami, mais je ne serai peut-être content qu'après la lune de miel; j'ai toujours peur que Mme de Révilly ne vienne troubler la fête.»

Les deux amis s'étaient dit ces paroles très rapidement à la fin de la messe.

La jeune mariée, toute radieuse qu'elle fût, semblait les interroger du regard. Elle s'était bien aperçue de l'inquiétude de son mari; elle devinait qu'Octave avait le secret de Guillaume.

Toute jeune mariée a un nuage à l'horizon.

Après la messe, Parisis s'en fut droit au boulevard Haussmann. Allait-il en amoureux désoeuvré ou en philosophe curieux étudier les battements du coeur d'une femme trahie? Je crois que ces deux sentiments l'entraînaient à la fois; mais c'était surtout le premier, parce qu'il se disait: «Si Mme de Révilly n'est pas chez elle, je monterai chez la belle Dijonnaise.»

On verra tout à l'heure qu'il monta chez la belle Dijonnaise, parce que Mme de Révilly—n'y était pas.—

En s'approchant de l'hôtel de la jeune femme trahie, il vit neuf voitures de deuil suivant un corbillard; tout cela harnaché, pomponné, armorié, comme pour les enterrements de première classe. Un R sous une couronne de comte le frappa. «Révilly! dit-il tout à coup. Est-ce que ce serait son mari?»

Il espéra encore que cet R ne voulait pas dire Révilly. Toutefois, quoique les voitures de deuil se fussent éloignées déjà, il s'arrêta devant la porte de Mme de Révilly sans avoir le courage d'entrer.

Il passa de l'autre côté du boulevard, regardant aux fenêtres, comme s'il devait lire sur la façade de la maison.

Personne n'était aux fenêtres. Déjà il avait interrogé vainement le triste cortège. Tout en regardant la façade de l'hôtel de Révilly, il regarda la façade de l'hôtel d'Argicourt. Une figure lui apparut à demi voilée par un rideau de guipure. Il lui sembla que c'était Mme de Révilly elle-même. Il entra tout joyeux à l'hôtel d'Argicourt.

Le concierge, qui avait voulu être du spectacle, n'était pas dans son «salon.» Comme Parisis savait que son mari était en Bourgogne, il se hasarda à monter. Il sonna; ce fut une femme de chambre qui ouvrit. «Mme de Révilly?» lui dit-il. Cette fille ne comprit pas et lui ouvrit le petit salon sans lui répondre. Mme d'Argicourt vint à lui. «Ah! que suis heureux de vous voir, lui dit-il en lui serrant la main; j'avais peur que vous ne fussiez dans cet horrible corbillard.—La pauvre femme! murmura Mme d'Argicourt.—Vous la connaissez donc? demanda Parisis avec surprise.—Mais vous êtes donc fou? C'est Mme de Révilly qui est morte.»

Octave recula de trois pas. «Oh! madame, je vous demande pardon, je croyais voir Mme de Révilly.—Comment! elle était blonde et je suis brune! Je vous remercie de vous rappeler ainsi ma figure.—Que s'est-il donc passé?» demanda Parisis tout atterré.

Que s'était-il passé, en effet? Trois jours auparavant, une lettre de faire-part était venue frapper au coeur Mme de Révilly. Naturellement c'était une amie qui, sachant son histoire amoureuse, lui avait envoyé la lettre de mariage de M. Guillaume de Montbrun avec Mlle Lucile de Courthuys. Elle ne vivait pas dans le monde où allait vivre son amant; elle le croyait à Londres depuis le bal de l'Hôtel-de-ville. Nuls pressentiments ne l'avaient avertie. Elle relut vingt fois cette lettre fatale, tout en l'inondant de larmes.

M. de Parisis avait pu, toute une nuit de bal, lui faire oublier M. de Monbrun par je ne sais quelle séduction inattendue; la valse, les violons, les jolis propos, toutes les magies d'une fête nocturne lui avaient tourné la tête; elle s'était abandonnée à un mouvement de passion subite. Mais le lendemain matin, en se réveillant, elle avait eu horreur de sa faute, et—voilà bien la logique des femmes!—elle avait en elle-même demandé pardon à la fois à son amant et à son mari.

Octave croyait avoir séduit une femme; il n'avait surpris qu'une expansion d'ivresse. S'il fût venu le lendemain frapper à la porte de la jeune femme, certes, elle ne lui eût pas ouvert. Si elle l'eût rencontré, elle se fût cachée. S'il lui eût parlé, elle se fût écriée:—Je ne vous connais pas!

Et que fit-elle après avoir lu cette lettre de mariage qui lui parut une lettre de mort? Elle devait aller dîner à Chatou, chez des amis qui l'attendaient tous les jeudis. Elle y alla.

Il lui eût été impossible de rester chez elle où tout lui rappelait son malheur. La pauvre femme ne savait pas que le malheur est un hôte qui vous suit partout, plus terrible encore dans le voyage qu'à la maison; car les figures étrangères vous refoulent plus loin encore dans l'enfer du désespoir.

Avant de monter en wagon, elle s'arrêta à l'église Saint-Augustin. Pourquoi? Son second adultère lui avait-il ouvert les yeux sur le premier? La seconde chute lui montrait-elle toute l'horreur de la première? Où n'était-ce que le chagrin de perdre son amant?

Chez ses amis de Chatou, elle ne dit rien, elle cacha sa douleur, elle essaya même de sourire, elle les trompa par quelques éclats de gaieté. On servit à goûter dans un petit pavillon de verdure au bord de l'eau, devant une barque toute pavoisée qui attendait. Comme on lui reprochait de ne toucher à rien, elle mangea des fraises et but coup sur coup d'un air de vaillance trois ou quatre petits verres de vin de Malaga. Après quoi on monta dans la barque, selon la coutume, car toutes les semaines on allait à Bougival, où l'on se rencontrait avec d'autres Amphitrites, Parisiennes en villégiature.

Les jeunes amies de Mme de Révilly remarquèrent qu'elle était devenue silencieuse; elle penchait mélancoliquement la tête sur les vagues légères, murmurant à diverses reprises: «N'est-ce pas que l'eau est belle aujourd'hui?»

Quand la barque s'approchait du bord, elle essayait de cueillir des roseaux et des fleurs aquatiques. Elle cueillit un beau nénuphar qu'elle montra à tout le monde. On l'entendit qui disait presque tout haut? «Et quand je pense qu'il n'est pas venu me dire tout cela!»

La barque avait repris le milieu du fleuve et voguait à pleine voile. Mme de Révilly se penchait au-dessus de l'eau et y trempait le nénuphar blanc cueilli sur la rive.

La fleur s'échappa de sa main. «Oh! mon Dieu!» dit-elle. Etait-ce pour le nénuphar? Elle se pencha un peu plus et tomba. «Oh! mon Dieu!» crièrent à leur tour les deux amies.

Il y avait un homme qui conduisait la nacelle, un hardi navigateur d'eau douce, qui, comme tous les navigateurs, ne savait pas nager. On sait avec quelle imprudence les Parisiens, et surtout les Parisiennes, s'aventurent sur les bords de l'Océan. Le jeune homme voulut s'élancer: ses soeurs le retinrent, tout en appelant. On avait vu reparaître la robe de Mme de Révilly; mais on fut plus de cinq minutes sans qu'un sauveur se montrât.

Quand on ramena la pauvre femme sur la rive, elle était bien morte.
Vainement les médecins tentèrent tout, elle ne rouvrit pas les yeux.
L'âme amoureuse et blessée était partie.

«Comprenez-vous cela? dit Mme d'Argicourt à M. de Parisis. Une femme qui riait toujours!—Oui, dit Parisis ému profondément; elle a pris son coeur au sérieux. Plus j'étudie les femmes et moins je les connais.—Son mari ne se consolera pas, dit madame d'Argicourt. Il parlait, lui aussi, de mourir.—C'est Guillaume de Montbrun qui ne se consolera pas.»

Mme d'Argicourt accorda une larme à Mme de Révilly. «C'était la plus charmante voisine du monde; je l'entendais chanter comme un oiseau, je la voyais sourire sur le balcon: je sens que mon âme est toute en deuil.»

Octave regardait la jeune femme. «C'est étrange! se dit-il à lui-même; il me semble que je vois toujours Mme de Révilly dans Mme d'Argicourt. Adieu, madame, reprit-il tout haut. Nous reparlerons d'elle.»

Et quand il fut seul: «Oh! les femmes! Quel abîme de ténèbres! Cette pauvre morte! elle avait trouvé tout simple de prendre un amant pendant que son mari jouait à la Bourse; elle a trouvé tout simple de le trahir une belle nuit; et parce qu'il l'a trahie lui-même, elle se jette à l'eau. Explique cela qui pourra: moi je m'y perds.»

Et pensant aux deux femmes: «Il me sera impossible de revoir jamais
Mme d'Argicourt.»

XXIX

LES MÉTAMORPHOSES DE MADEMOISELLE VIOLETTE DE PARME

C'était un jour de grande réception chez M. Mabille: fête de nuit, lanternes chinoises, palais vénitien, feu d'artifice. Et, pour le bouquet, fiançailles universelles. Ces beaux messieurs du Bois-Doré et ces belles dames du Bois-Joli ne s'étaient pas donné rendez-vous, mais on se rencontrait pour causer mariage et divorce.

Octave de Parisis allait comme tout le monde fumer çà et là un cigare à Mabille. Il avait dîné ce samedi-là avec Miravault qui voulut bien lui donner le bras pendant vingt-huit minutes; à la trentième minute, il devait être au concert des Champs-Elysées.

Ils étaient à peine entrés qu'ils remarquaient que décidément le beau style serait toujours l'apanage des Françaises. «Entends-tu ces vocables dignes des grammaires héraldiques?» dit Octave à son ami.

C'était une jeune personne de dix-sept ans qui sortait du giron de sa mère et qui disait à une de ses amies. «Ne me bêche pas, ma chère, ou je te donne du poing sur le baptême.»

Réponse éloquente de la dame, ainsi apostrophée, en langue javanaise, que je ne saurais traduire.

On s'était approché. Il y avait déjà foule, quand arriva une femme à huit ressorts. Elle se drapa dans sa dignité et s'écria: «Faites place, mesdames et messieurs, c'est une honnête femme qui passe.» Et elle passa.

Un duc anglais qui ne savait pas marcher, s'entortilla dans la queue de sa robe. Elle se retourna avec une exquisse politesse. «Milord Muffleton!» dit-elle avec un accent anglais.

L'offensé demanda des réparations. «Des réparations! c'est vous qui me devez des réparations, puisque vous m'avez déchiré ma robe.—Tais-toi! dit un ami de l'Anglais, ou je te fais mettre dedans.—Tais-toi, où je te fais mettre dehors.—Madame, répondit l'ami de l'Anglais, tout cela peut s'arranger; un homme mal élevé dirait «sortez,» nous savons trop notre monde pour ne pas dire «sortons.» Et on se donna rendez-vous pour les réparations au café Anglais.

Quelle était cette femme qui se donnait si bien en spectacle?

Octave ne fut pas peu surpris de reconnaître Violette, qui avait déchiré tout ce qui lui restait de sa robe virginale pour revêtir en pleine lumière la robe à queue épanouie. Il n'y comprenait rien. Il savait pourtant que les métamorphoses des femmes d'Ovide ne se font pas plus rapidement que les métamorphoses des femmes de Paris.

Violette l'avait reconnu, elle avait caché un battement de coeur, en laissant tomber sur lui un regard de haut dédain et d'amère raillerie. «Violette!» dit-il, comme pour l'arrêter en chemin. Elle ne se retourna pas. Il marcha plus vite, mais Miravault le retint. «Tu sais, si tu as des affaires ici, je m'en vais.»

Octave se remit au pas de son ami, se promettant de parler plus tard à Violette. Ils firent trois ou quatre tours. Violette était allée s'asseoir dans le «salon d'honneur,» où elle eut bientôt un cercle composé des hommes les plus à la mode.

Elle s'était donnée pour une étrangère, qui venait de prendre les bains de mer à Brighton et qui allait faire sauter la banque à Wiesbaden.

Tout en tournant, Octave jetait sur elle un vif regard. Quoiqu'ils fussent séparés par tout un parterre des plus panachés et des plus bruyants, elle ne perdit pas un seul regard d'Octave; elle le haïssait, mais elle désirait le voir, ne fût-ce que pour le jeter à ses pieds; il avait brisé sa vie, il avait brisé son coeur: elle aurait voulu le briser lui-même.

C'était l'amour dans la colère.

Elle était heureuse de se voir si bien entourée, croyant le piquer au jeu et le ramener à elle. Elle ne se trompait pas. Octave avait cessé de l'aimer sous sa douce et sentimentale figure d'honnête fille; tendre et dévouée comme une épouse, rêveuse et poétique comme une fiancée, toute à lui, fidèle jusqu'à la mort, le chien de la maison. Maintenant qu'il la croyait à tout le monde, il sentit qu'il aimait encore. C'était un autre amour qui se relevait plus vigoureux sur les anciennes racines, amour étrange, furieux, terrible, qui met le feu dans le sang et l'enfer dans le coeur.

Octave eut pourtant la patience d'attendre que Miravault l'eût quitté pour aller dans «le salon d'honneur.» Il ne s'inquiéta pas de la cour improvisée de Violette. Il dérangea même quelques-uns de ses adorateurs, et, traînant une chaise à sa suite, il s'assit sans façon tout contre la dame. «Violette! expliquez-moi par quel chemin vous êtes venue ici.»

Ce fut une révolution dans le cercle des courtisans de Violette. «Comment, il la connaît!—Tu sais bien que Parisis connaît tout le monde; il l'aura rencontrée en Chine ou en Amérique.—Pas de chance! dit un jeune premier, dès que je veux parler à une femme, c'est toujours Octave qui me répond.»

Aucun de ceux qui papillonnaient là n'était homme à céder la place hormis à la pointe de l'épée. Tous étaient plus ou moins braves comme l'acier. Mais tel était l'empire de Parisis qu'on le reconnaissait toujours comme un maître; on s'effaçait devant lui sans croire que ce fût un pas en arrière. Il faut bien que la supériorité ait ses privilèges; d'ailleurs, tout le monde voulait être l'ami d'Octave.

Après avoir regardé froidement l'homme qu'elle avait tant aimé, Violette détourna la tête et voulut continuer la conversation commencée avant l'arrivée de M. de Parisis.

Il répéta sa question, et comme elle le regardait une seconde fois avec la même froideur, il partit d'un éclat de rire. Et alors, ce fut elle qui le questionna. «Pourquoi riez-vous? monsieur.—Je ris—madame—parce qu'en regardant votre main, j'y retrouve un souvenir d'une autre existence. Vous savez que je crois à la métempsycose; or, il y a bien longtemps, quand vous étiez une vertu irréprochable, vous avez mis à votre doigt cet anneau de six francs cinquante centimes, qui se cache comme—une violette au milieu des roses,—que dis-je, des roses! ce sont des diamants.»

Ramenée tout entière à sa vie passée, Violette se leva et demanda à Octave de faire un tour avec elle. Tous les jeunes gens se regardèrent et s'offrirent des cigares, ne pouvant s'offrir Violette.

«J'avais juré de ne plus vous parler, dit Violette au duc de Parisis, mais vous êtes le tyran de ma vie; dès que je vous revois, je redeviens esclave. Je vous hais!—Et moi aussi, dit Octave. Mais pourquoi êtes-vous ici?—Pourquoi je suis ici? Il faut bien aller un peu dans le monde quand on est femme du monde. Et d'abord, sachez que je ne suis plus Violette, je me nomme Violette de Parme. La pauvre petite Violette, de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, a été piétinée sous vos pieds; son dernier parfum s'est envolé vers le ciel des amoureux.—Violette de Parme! à la bonne heure.—J'ai monté en grade; vous comprenez bien, mon cher, qu'après votre gracieux abandon, c'était la vie ou la mort, la vie dans le torrent ou la mort dans le tombeau; mais on ne se tue pas deux fois; c'était donc la mort, dans quelque sombre atelier où l'on oublie tout à force de travail. Il n'y a que la joie du coeur, il n'y a que la vertu qui s'arrange de tout, même de la pauvreté. La mort n'avait pas voulu de moi, je n'ai pas voulu d'elle, non plus que des pâleurs et des misères du travail. Ne vous étonnez pas de me voir ainsi, je suis votre oeuvre. Adieu, mon cher, car je partirai demain à huit heures pour Dieppe avec le prince Rio.—Qu'est-ce que le prince Rio?—Un prince du sang qui paye mes chevaux.—Eh bien! ce n'est pas avec ces chevaux-là que tu iras à Dieppe.»

XXX

LE VOYAGE A DIEPPE

Octave de Parisis et Mlle Violette de Parme arrivèrent, un beau jour d'août, à une heure de l'après-midi, à l'hôtel Royal de Dieppe, ce qui fut un grand scandale, non seulement dans la ville de Duquesne, mais encore dans toute la Normandie:—Une ville collet-monté dans une province bégueule!

Quoi de plus simple et de plus légitime? M. de Parisis n'avait pas de conseil de famille et mademoiselle Violette était émancipée. Il n'y avait donc pas détournement de mineurs. Mais ce qui scandalisait les mères de famille et les demoiselles à marier, c'est que M. de Parisis était du meilleur monde, allié aux plus hautes familles, convoité depuis longtemps pour un mariage par le faubourg Saint-Germain et par le faubourg Saint-Honoré.

Il y avait à l'hôtel Royal tout un groupe de dames de la cour: celles-là qui tous les hivers sont émaillées d'épithètes flamboyantes par les chroniqueurs à la mode. A Dieppe, on s'ennuie toujours un peu, même quand on s'amuse. Ce matin-là on s'ennuyait beaucoup à l'hôtel Royal; on attendait l'heure des promenades, on sommeillait sur les journaux du jour, on disait du mal de son prochain et de soi-même, quand M. de Parisis, qui conduisait son phaéton, un lorgnon dans l'oeil, un cigare à la bouche, une demoiselle à côté de lui, entra dans la cour au bruit de ses deux chevaux bai-bruns.

Tout le monde se mit aux fenêtres. «M. de Parisis!» Ce nom courut sur toutes les lèvres avec un sourire de curiosité et de surprise. «Eh bien! dit Mme de Valbon en regardant Violette de Parme du haut de son balcon, mais surtout du haut de sa grandeur: voilà ce qui s'appelle jouer avec l'audace.—Il paraît, dit Mme de Pontchartrin, que M. de Parisis n'est pas embourbé dans la forêt des préjugés.»

Depuis qu'il était né, M. de Parisis avait toujours tout bravé. Il ne s'inquiéta pas beaucoup des mines ébahies qu'il voyait autour de lui. Toutefois, il jugea qu'il était bien un peu trop en spectacle; c'était la première fois qu'il venait à Dieppe; il croyait que tout le beau monde était à Trouville; il n'avait pas pensé qu'il dût trouver tout d'un coup tant de figures de connaissances.

Mais il fut brave dans son rôle, car il était bon comédien dans la vie. Il commença par demander deux salons et quatre chambres à coucher pour Violette. «Madame la comtesse attend du monde? dit un garçon très savant en art héraldique: il avait vu une couronne de duc sur le phaéton et sur les harnais.—Oui, répondit Parisis, madame attend sa mère, sa grand'mère, son oncle l'archidiacre et sa tante la chanoinesse.»

Il dit cela assez haut pour être entendu de tout le monde. «Pour moi, ajouta-t-il, il ne me faut qu'une chambre à coucher et un cabinet de toilette. J'oubliais: une écurie pour huit chevaux.»

Quoiqu'il n'y eût que des sceptiques autour de lui, il parla si naturellement que nul n'eût osé dire qu'il raillait. On le tenait d'abord pour un homme si fantasque et si invraisemblable, que les choses les plus impossibles n'étonnaient pas trop avec lui.

Il avait mis pied à terre. Mlle Violette sauta dans ses bras. Il la confia à une fille de service et alla gaiement serrer la main à quelques amis de turf et de club. «Quelle est donc cette belle ingénue? lui dit l'un d'eux.—Je ne la connais pas, dit froidement Octave; elle venait à Dieppe, nous avons voyagé ensemble; elle m'a offert une cigarette et nous sommes les meilleurs amis du monde; mais je n'ai vu ni son signalement, ni son dossier, ni ses états de service. Je crois qu'elle est encore à sa première campagne. Je n'en dirai rien, car je n'ai pas fait la guerre avec elle.»

M. de Parisis s'assura que ses chevaux seraient bien logés et qu'ils auraient une bonne table; après quoi il monta, sans se faire prier, au troisième étage.

Une demi-heure après, il se jetait à la mer. Une heure après, il écoutait sur la plage, en compagnie de quelques fumeurs, la musique du Casino, une vraie musique normande. A six heures, il dînait avec ces dames de la Cour, qui ne cessaient de l'interroger sur sa compagne de voyage. A huit heures, il était sur la jetée avec Violette, qui ne pouvait comprendre pourquoi la mer faisait tant de chemin sans avancer. A dix heures, il jouait aux jeux innocents avec les dames de la Cour. A onze heures, il improvisait un lansquenet. A minuit….

Ici le romancier tourne la page.

XXXI

SUR LA PLAGE

Le lendemain, Octave alla voir ses amis au spectacle des baigneuses. Ils avaient tous des lorgnettes et regardaient les jolies évolutions de ces dames, comme on regarde les danseuses à l'Opéra.

On s'émerveillait d'un quadrige de naïades, des intrépides qui savaient nager et qui jouaient au volant; joli jeu, où le vent, la vague et l'imprévu font danser les joueuses.

On entendait les cris et les rires. Gai tableau pour Isabey ou pour Ziem. La mer était bleue et perlée; quelques barques peuplaient l'horizon; le soleil, perdu dans les nuages transparents, répandait de vifs rayons sur les flots; les chevelures dénouées, ailes de corbeau et gerbes blondes, s'éparpillaient çà et là sur les vagues; la mer monta et rapprocha les joueuses: on s'arrachait les lorgnettes. Chaque fois que s'en allait la vague amoureuse, on surprenait à travers la gaze humide la fine ou fière sculpture du pied, de la main, du cou, de l'épaule d'une de ces dames.

On affirma avec autorité que c'était le grand livre héraldique qui jouait au volant. On citait une duchesse, une marquise, une lady et une jeune fille de grand nom. Quel était l'enjeu?

Octave de Parisis eût été quelque peu étonné si on lui eût dit que presque tout son jeu de cartes était là.—Il ne manquait que la dame de Pique.—Sans doute, parce qu'il l'avait retrouvée.

Oui, la dame de Coeur, la dame de Carreau, la dame de Trèfle, elles étaient là toutes les trois qui se renvoyaient le volant.

Dans l'après-midi, quand la plage est encore déserte, quelques curieuses réunies à quelques désoeuvrés chuchotèrent en voyant arriver, toute blanche comme un pastel, dans la plus adorable robe de linon, Mlle Violette de Parme un panier à la main.

Elle alla s'asseoir près de l'orchestre, sous une tente solitaire. «Voyez donc comme elle se prélasse? dit une dame.—Non, dit une jeune fille, elle marche bien, voilà tout.—Vous appelez cela bien marcher! Elle va comme une tortue.—C'est là ce qui donne cette grâce nonchalante qui lui sied à ravir.»

Il y avait là un rhétoricien qui osa comparer, en face de sa mère, Mlle Violette de Parme à un lys que le vent balance et à un cygne qui glisse sur un lac.

Quand la compagne de voyage d'Octave se fut assise sur une de ces abominables chaises qui ornent la plage de Dieppe, elle regarda la mer et y perdit sa pensée. La mer a de si grandes éloquences, qu'elle parle à toutes les âmes, même aux plus simples; elle ouvre dans la pensée je ne sais quels horizons inattendus. C'est un livre écrit en hébreu, mais les caractères ont des figures expressives qui disent mille choses étranges. Jusqu'ici, Victor Hugo seul a osé illustrer ce beau livre. Mais l'âme la moins illuminée de poésie n'est pas tout à fait étrangère aux sublimités de cette langue de l'infini.

Je crois que Mlle Violette de Parme ne se jetait pas la tête la première dans l'abîme des rêveries; elle regardait en curieuse les embarcations légères tout émaillées de robes et de casaques rouges, blanches, orange; elle regardait les mouettes qui venaient se perdre dans la vague pour piper leur goûter.

Tout à coup, comme si l'amour du travail fût une habitude invincible chez elle, elle prit dans son panier une tapisserie commencée et se mit à l'oeuvre sans presque lever les yeux, comme une écolière bien apprise. Elle filait un oiseau bleu couleur du temps.

Comme le matin, Octave vint sur la plage; son nom bourdonnait à toutes les oreilles, mais il semblait très insouciant des contes débités sur lui. La raillerie des autres ne montait jamais «à la hauteur de son dédain.»

Il alla saluer gravement Violette et il lui parla avec une certaine réserve; quiconque eût bien étudié, n'eût reconnu entre lui et elle qu'une amitié de passage qui ne viole pas les bienséances par des airs de familiarité à la mode dans le beau monde. Les voisines furent même édifiées par la conversation. «Eh bien! disait M. de Parisis, comment vous trouvez-vous à Dieppe? Est-ce que vous y ferez une saison? L'air de la mer vous va à ravir. Avez-vous reçu des lettres de votre famille?»

Et Mlle Violette répondait: «Je ne m'ennuie pas, mais je n'ose me hasarder dans ces vagues furieuses. Je suis très contrariée de n'avoir pas reçu de lettres ce matin. Je vous ai dit que l'archidiacre avait la goutte. Je suis allée prier pour lui aux deux églises. Je ne sais pas si l'air de la mer me va bien, mais je sais que j'ai déjeuné comme quatre. Si vous voyez par là ma femme de chambre, dites-lui de m'apporter des pêches.»

En un mot, une conversation irréprochable; j'oubliais de vous dire que Violette termina sa période par un adorable: «Tu sais que tu m'embêtes.»—Ce à quoi Octave répliqua: «Ce n'est pas étonnant, car je m'embête tant moi-même!» C'était le thermomètre de toute la plage.

M. de Parisis ne prit pas racine auprès de sa maîtresse, il alla s'asseoir en face, contre le Casino, dans un groupe de jeunes femmes qu'il n'avait pas encore saluées à Dieppe. On ne manqua pas de lui demander ce que c'était que cette belle inconnue,—cette Ophélie de Shakespeare, peinte par un aquarelliste d'aujourd'hui, Chaplin ou Vidal—ou plutôt peinte par elle-même.

Il continua son jeu; il ne la connaissait que pour avoir voyagé avec elle. C'était une jeune fille excentrique de la plus haute vertu qui craignait d'autant moins la vie à la diable qu'elle était plus vertueuse. Elle voyageait incognito comme les princesses; elle avait un frère zouave pontifical; un oncle archidiacre et une tante chanoinesse. Il désirait entrer un peu plus dans son intimité, mais il n'espérait pas franchir les limites des civilités puériles et honnêtes.

Dans le groupe qui l'écoutait, il remarqua de prime abord une jeune fille qui avait un oiseau bleu sur son chapeau.

Il reconnut la belle fille du bois de Boulogne et de l'Opéra dans cette blonde aux yeux noirs, d'une beauté étrange, qui n'avait aucun des caractères des beautés de convention, avec sa fierté si noble et si naturelle. Elle rappelait ces figures à la Corrège et à la Prudhon qui, à première vue, vous prennent l'âme comme le corps: un nuage de volupté dans la pureté idéale des yeux, sur la virginité des lèvres un aiguillon d'amour. On voudrait les aimer avec violence et avec douceur; on voudrait vivre et mourir pour elles. C'est le mariage le plus profond et le plus impénétrable des sens et de l'esprit, l'étreinte des bras et l'expansion du coeur.

C'était la première fois que Parisis voyait sa cousine de si près.
Naturellement il ne se doutait pas qu'il avait devant lui la
Marguerite des Marguerites, ni la Dame de Coeur.

Elle aussi filait de la laine comme Mlle Violette. Singulier rapprochement! pendant que Mlle Violette filait un oiseau bleu, Mlle Geneviève de La Chastaigneraye filait un bouquet de violettes.

Quoique la jeune fille semblât ne pas écouter les propos de M. de
Parisis, elle entendait mot à mot et souriait du coin des lèvres.

Parmi les dames qui étaient autour d'elle, la marquise de Fontaneilles, la duchesse de Hauteroche et lady Harrisson furent saluées à cet instant par deux jeunes gens qui, ne connaissant pas M. de Parisis, allaient passer outre. Mais, sans doute, ils étaient de bonne prise ou de bonne rencontre, car les trois dames se levèrent soudainement comme si elles eussent obéi à la même idée. Mlle de La Chastaigneraye se trouva donc seule un moment avec M. de Parisis. «Mademoiselle,—si je puis m'exprimer ainsi,—dit Octave gravement, voulez-vous me dire pourquoi vous avez souri si malicieusement quand j'ai parlé?—Monsieur, dit Geneviève, j'ai souri comme cela m'arrive chaque fois que je vais à la comédie.—Je suis donc un comédien?—Oui, monsieur.

Quand vous parlez à des comédiennes ou à des femmes familières aux planches du monde, qui ont appris comme vous l'art de parler pour déguiser leurs pensées, vous avez la chance d'être cru sur paroles: elles ont tant de fois brouillé le mensonge avec la vérité, qu'elles ne savent plus reconnaître le vrai du faux. Mais moi qui, dans la vie, ne suis pas encore entrée en scène, même pour jouer la dernière ingénue, j'ai traduit ce que vous avez dit dans la vraie langue des coeurs simples.—De grâce, Mademoiselle, donnez-moi votre traduction.»

Geneviève regarda du côté des trois dames. «Je veux bien, dit-elle sans se faire prier; je commence par vous avertir que je sais la géographie du monde sans avoir beaucoup voyagé sur la carte parisienne. Or, du premier coup, je reconnais le caractère des nationalités. Ainsi, je ne confondrai jamais une femme du monde avec une femme du demi-monde, quoiqu'elles se confondent si bien entre elles par les panaches du langage et des chiffons; je ne confondrai pas davantage une femme du demi-monde avec une demoiselle qui n'est pas tout du monde, quels que soient les grands airs et le bel esprit de celle-ci. Voilà pourquoi, monsieur, je vais traduire ainsi ce que vous avez dit tout à l'heure: «Cette jeune fille n'est pas excentrique, puisqu'elle ressemble à toutes ses pareilles; elle n'est pas de la plus haute vertu, parce qu'elle n'est pas de la vertu, d'ailleurs la vertu n'est ni haute ni basse. Si elle craint d'autant moins la vie à la diable, c'est qu'elle est toujours affichée. Elle ne voyage pas incognito, puisqu'elle n'a pas de nom; si elle voyage comme les princesses, c'est que c'est une princesse de théâtre. Elle n'a pas de frère zouave au service du pape, ni d'oncle archidiacre au service de Dieu, ni de tante chanoinesse au service des pauvres. Vous ne désirez pas entrer dans son intimité, vous désirez en sortir, mais les hommes ne savent jamais battre en retraite dans ces batailles perdues.» Voilà, monsieur, ma traduction littérale.—Mademoiselle, si j'étais de mauvais goût, je dirais votre traduction libre; mais vous avez parlé si juste, partant si bien, que je serais indigne de vous répondre, si je prenais un masque avec vous. Dites-moi qui vous a donné cette pierre de touche?—Voyez-vous, on a beau faire pour enchâsser le strass, il se trahit lui-même en face du diamant. Ma pierre de touche, c'est mon coeur. Dans la jeunesse, l'âme est une petite goutte de rosée que Dieu a mise sur une pervenche ou sur une violette: la goutte de rosée réfléchit le ciel, elle voit tout, jusqu'à l'étoile la plus lointaine, jusqu'aux nuages les plus perdus. Mais quand vient le mauvais jour, la goutte de rosée tombe dans le torrent qui roule le sable des montagnes; elle ne voit plus que le chaos.—Vous avez raison, voilà pourquoi la jeunesse est une perle sans prix.»

Et M. de Parisis ajouta: «Mais dites-moi, mademoiselle, à quelle école avez-vous été?—A l'école de Dieu.» En disant ces mots, Mlle de La Chastaigneraye leva ses grands yeux veloutés sur M. de Parisis. C'était le regard de la vertu même. Ces beaux yeux noirs, vaillamment ouverts et doucement ombragés par de longs cils, répandaient une si divine expression de candeur, que M. de Parisis fut atteint au fond de l'âme. Lui que tant de femmes avaient regardé avec amour, avec volupté, avec passion, il tressaillit, comme atteint d'une émotion jusque-là inconnue. Il avait toujours nié ce qu'il appelait la beauté et le charme des pensionnaires: il reconnut qu'il avait nié la première moitié de la femme.

Geneviève regardait Violette à la dérobée. «Eh bien! dit-elle tout à coup, je me trompais tout à l'heure, cette demoiselle a un grand air et ne ressemble pas à ses pareilles.—Non, car elle vous ressemble—par la figure—dit Parisis.»

Les trois dames revinrent s'asseoir «Eh bien! M. de Parisis, dit la duchesse, vous avez déposé votre carte sur la chaise de notre belle amie. Je vous avertis que c'est une carte perdue, car son coeur ne reçoit personne, même dans l'antichambre.»

Survint une visite. M. de Parisis se rapprocha de Geneviève. «Je n'ose pas, lui dit-il doucement et avec un sentiment de mélancolie, mettre ma carte à vos pieds. Je suis comme le voyageur qui cueillerait bien une fleur sauvage dans le ravin, mais qui ne la cueille pas pour ne pas faire tomber la goutte de rosée dans l'abîme.»

Mlle de La Chastaigneraye rougit et pâlit; pour la première fois de sa vie, elle saisit son éventail et le passa devant sa figure.

Octave de Parisis regardait Geneviève avec adoration: il lui sembla qu'un rayon descendait dans son âme et y répandait une lumière toute divine. «A propos, dit la marquise de Fontaneilles, qui avait voulu réserver son effet, je ne vous ai pas présenté à Mlle Geneviève de la Chastaigneraye.—De La Chastaigneraye!» s'écria M. de Parisis.

Il se leva et s'inclina: «Mademoiselle, vous êtes ma cousine; moi je vous présente M. Octave de Parisis; car vous ne m'avez jamais vu.» Geneviève, qui jusqu'à ce jour n'avait pas menti, ne s'en acquitta pas trop mal: «Je vous ai vu, monsieur mon cousin, mais c'est du plus loin qu'il m'en souvienne.—Ma cousine, il faut que je vous embrasse!» Geneviève, très émue, essaya de railler.—«Oh! mon cousin, devant la mer, que dira le flux?—Le flux reculera épouvanté,» dit Mme de Hauteroche.

On s'embrassa vaillamment, ce qui n'eût pas peu surpris Mile Violette de Parme, si elle n'eût alors regardé un grand d'Espagne qui fumait pour elle. Cigare d'Espagne de première classe! Parisis parla de sa tante, du séjour à Paris, de son regret de n'avoir pas vu Geneviève. «Moi, mon cousin, je vous voyais tous les jours.—Où donc?—Partout. Au Bois, à la Cour, à l'Opéra.—Ah! oui, je me souviens. Il fallait donc me dire que j'avais la plus belle cousine du monde!—Il fallait le deviner.—Expliquez-moi, ma cousine, par quel miracle nous nous retrouvons ainsi, nous qui sommes Bourguignons, sur cette plage normande, comme des naufragés.—Rien ne s'explique, mon cousin; il est impossible de trouver un sens aux grands événements qui bouleversent le monde: comment voulez-vous savoir pourquoi nous nous rencontrons ici? Je suppose que ce n'est pas pour me voir que vous y êtes venu.»

Geneviève jeta un rapide regard vers Mlle Violette. «Je vais vous le dire, pourquoi vous êtes ici tous les deux, reprit Mme de Hauteroche: c'était écrit là-haut; c'est la destinée qui a marqué votre rencontre à Dieppe; je ne suis pas une tireuse de cartes, mais je lis dans les astres—et dans les coeurs.»

On entama une causerie à perte de vue sur le hasard et sur la destinée. Personne ne fut convaincu; tout s'évanouit dans les notes harmonieuses de la valse de Faust, qui se maria amoureusement aux hymnes de la mer.

M. de Parisis avait tenu bon, malgré les signes de Violette; mais Violette ayant brisé son éventail, il jugea qu'il ne lui restait que le temps d'aller à elle. Il salua les dames, tout en disant: «Nous reparlerons de cela.» En allant vers Violette, il murmura: «Quel malheur que Geneviève soit ma cousine!»

Il lui sembla que tout son amour était déjà tombé à la mer. Le coeur aime l'inconnu; a beau aimer qui vient de loin. «On n'a jamais aimé sa cousine,» reprit-il.

Violette fit une scène. Il dîna avec elle pour l'apaiser. Mais il était distrait. Violette lui demanda s'il se croyait toujours au bord de la mer avec les femmes comme il faut. «Chut! dit Octave, pas un mot sur ces dames.» Violette parla plus haut et débita des malices sur les grandes dames qui prennent aux petites leurs modes et leurs amants. Octave se fâcha et sortit seul pour aller fumer sur la jetée. Quand il revint, une demi-heure après, on lui dit que Violette était partie par le train de huit heures avec le grand d'Espagne. «Tant mieux!» dit-il. Ce fut son premier mot. Son second mot fut: Tant pis.

Violette était partie désolée, furieuse et jalouse. Elle croyait se venger.

Le duc de Parisis alla au concert du soir, espérant trouver sa cousine Geneviève avec Mme de Fontanelles et ses autres amies. Geneviève et la marquise étaient parties comme Violette par le train de huit heures.

Il ne prit pas racine à Dieppe. Il partit par le train de minuit.

Il ne chercha pas Violette. Et pourtant il l'eût trouvée seule chez elle, éplorée et désespérée.