Dans son souvenir, il voyait du même regard Geneviève et Violette. «On dirait deux soeurs tant elles ont le même air,» murmura-t-il. Les ai-je perdues toutes les deux?
Il courut chez la marquise de Fontaneilles, où il apprit que Mlle de La Chastaigneraye était allée rejoindre sa tante au château de Champauvert sans s'arrêter à Paris. Mlle Régine de Parisis, tombée malade, avait rappelé sa nièce par un télégramme. «J'irai voir ma tante,» dit le duc de Parisis en pensant à Geneviève.
XXXII
LES DIX MILLIONS DE MADEMOISELLE RÉGINE DE PARISIS
Mademoiselle Régine de Parisis avait été prise par une pleurésie dans son parc un jour d'orage; le médecin de Champauvert, qui était pourtant un médecin Tant mieux, lui parut inquiet. Elle se résigna saintement à mourir, mais elle ne voulait pas mourir seule.
Dès le retour de Geneviève, le médecin l'avertit qu'elle allait perdre sa tante. «Je meurs contente, dit la vieille demoiselle en essayant de soulever sa main pour repousser Geneviève, comme si elle eût peur d'être étouffée par ses embrassements. Prends garde! l'air me manque, je ne respire plus.» Et regardant sa nièce avec cette belle joie des coeurs aimés qui se retrouvent: «C'est fini, ma pauvre Geneviève! Je ne te reverrai plus bientôt, toi que j'ai bien aimée! Mais, enfin, je me console déjà, je meurs en Dieu et je trouverai d'autres anges là-haut.»
Naturellement, Geneviève voulut convaincre sa tante qu'elle n'était pas malade. «Si, si, si, je suis malade. La preuve, c'est que j'ai fait mon dernier testament.—Votre dernier testament, ma tante! Pourquoi faire?—Pourquoi faire? pour faire le bien. Je connais mon monde; il y a ceux qui m'aiment, et il y a ceux qui aiment mon argent. Pour ceux-là, je t'en réponds, ce sera un amour platonique; mais pour toi….» Mlle de Parisis essuya deux larmes. «Tiens, reprit-elle, prends ma boîte à ouvrage.» Geneviève prit la boîte à ouvrage et voulut la donner à sa tante. «Non, regarde dedans…. C'est cela. Prends ce papier et lis-le…. C'est un billet de cinq millions cela! Leur banque de France a beau cuver son or depuis 1830, elle n'en délivre pas encore de pareils.» Geneviève ne voulait pas prendre le testament. «Je comprends, dit-elle, ton amour pour moi ne se paie pas avec des millions. Tu as été ma jeunesse quand j'étais déjà vieille; tu as été mon sourire, tu as été ma joie: Je te bénis!» La jeune fille tomba agenouillée sous ce dernier mot. «Et Octave? dit-elle en relevant sa belle tête.—Octave! Eh bien! il viendra te demander ta main, et il aura cinq millions, sans compter tous les trésors de ton coeur.—Vous ne connaissez pas Octave, ma tante, si vous voulez qu'il ne m'épouse jamais, il faut me faire riche.—Mais tu ne sais donc pas qu'il est aux trois quarts ruiné. Je m'en lave les mains.—Mais, ma tante, si vous saviez comme il est chevaleresque. Ses amis lui coûtent cher. Sans Octave, celui qu'ils appellent le prince Bleu vivrait à Clichy depuis longtemps. Tout l'argent qu'il a gagné aux courses, il l'a peut-être donné aux pauvres; or, Dieu sait si cet argent des courses le ruinait. C'est à qui gagne perd.—Tais-toi donc, ma belle! Si Octave a donné aux pauvres, c'est qu'à Paris les pauvres sont des femmes,—et quelles femmes!»
Geneviève avait recueilli dans son voyage à Paris quelques belles actions anonymes d'Octave. Elle les dit à sa tante, en leur donnant une grandeur toute épique. «Allons! allons! dit Mlle de Parisis, tout cela est bien; mais plus naturel à un Parisis? Ne faut-il pas canoniser Octave pour avoir ouvert ses mains pleines d'or! Pour moi, je ne lui pardonne pas de ne pas t'avoir épousée sur ma prière.—Mais, ma tante, n'oubliez pas la légende des Parisis.»
Geneviève conta à sa tante la rencontre sur la plage de Dieppe: «Je vous jure, ma tante, que je serai la duchesse de Parisis si vous me faites pauvre.» Tout en parlant, Geneviève avait apporté une plume trempée d'encre et une belle feuille de papier. «Écrivez, ma tante. —Que veux-tu que j'écrive?»
Geneviève dicta un tout autre testament à sa tante qui murmura: «—J'écris, mais je ne signerai pas. Je veux faire une surprise pour pouvoir rire après ma mort.»
La vieille demoiselle mourut le lendemain dans l'après-midi. Geneviève donna l'ordre d'envoyer des dépêches télégraphiques à toute la famille, mais elle dicta elle-même le billet à Octave:
M. Octave de Parisis, avenue de l'Impératrice, à Paris. Ma tante vient de mourir; je suis désespérée et vous ne viendrez pas!
GENEVIÈVE.
Octave, absent, ne reçut le télégramme que le surlendemain. Aussi, n'arriva-t-il à Champauvert qu'à l'heure des funérailles. Le soir, il embrassa fraternellement Geneviève et alla coucher au château de Parisis.
Quand le matin il salua la sépulture de sa famille, il lui sembla qu'il assistait encore à des funérailles, tant il retrouva vivant le souvenir des siens.
On vint le chercher à midi, pour commencer l'inventaire des papiers de la succession de sa tante Régine; il avait voulu d'abord se faire représenter, mais le juge de paix et le notaire avaient insisté pour qu'il fût là à cause des innombrables testaments ou codicilles que sa tante railleuse s'était amusée à faire.
C'était la toile de Pénélope. Cette femme, qui avait passé sa vie sans faire un pas, tout occupée à prier Dieu et à mettre une pièce d'or sur une pièce d'or, avait beaucoup vécu par le rêve. L'action ne l'avait jamais tentée; son amour pour l'argent était un amour tout platonique, puisqu'elle le cachait et ne s'en servait pas. Mais une de ses plus grandes distractions était de rêver à toutes les aventures de voyage, à toutes les bonnes oeuvres, à toutes les féeries qu'elle pourrait réaliser avec les mains pleines d'or. En ces dernières années, elle n'avait plus songé qu'à ses héritiers. Chaque fois qu'elle faisait un testament, c'était pour suivre de la pensée dans l'avenir les évolutions de sa fortune. Jamais on n'avait tant tourmenté le papier timbré; mais on ne joue pas tous les jours avec cinq millions.
On savait dans le pays que Mlle Régine de Parisis recommençait toujours l'oeuvre de ses dernières volontés; elle ne s'en cachait pas d'ailleurs, elle disait à tout le monde qu'elle léguerait des surprises. Son seul chagrin, dans l'idée de la mort, c'était de ne pas pouvoir soulever la tête dans son tombeau pour voir la figure de ses héritiers.
Octave de Parisis, quoiqu'il fût le vrai chef de la famille, paraissait avoir bien moins de chances qu'aucun autre à cet héritage. Il n'était jamais venu voir sa tante, il lui écrivait, à peine une fois l'an, des lettres de quatre lignes, d'un tour charmant, il est vrai, mais trop sommaires en vérité. Comme celle-ci qu'on retrouva dans la correspon- dance de la tante Régine:
«Bonjour ma tante! Adieu ma tante!
«Quel bonheur d'avoir une tante comme vous, et quel malheur de ne la voir jamais! J'ai votre portrait et je vous parle tous les matins; vous me dites des choses qui me vont au coeur; je jure tous les soirs que j'irai me jeter dans vos bras, mais je ne suis qu'un neveu dénaturé, et je mérite vos malédictions! Avec lesquelles je vous embrasse._
«OCTAVE DE PARISIS.»
Après tout, avec une tante fantasque comme celle-là, cette lettre était peut-être un vrai titre à l'héritage. Un héritier vulgaire eût écrit des platitudes au moins douze fois l'an.
Le dernier hiver, comme on sait, Parisis avait vu sa tante à Paris, mais il ne lui avait pas fait les caresses d'un héritier présomptif. Une fois il avait refusé de dîner avec elle, une fois seulement il avait trouvé une heure de loisir pour prendre le thé, sachant d'avance que Geneviève ne serait pas là. Il avait été jusqu'à faire le reversis; mais il n'était pas homme à prendre de bonnes habitudes; rien n'avait pu le décider à retourner chez sa tante, un peu parce qu'il ne trouvait jamais une heure pour bien faire, un peu beaucoup dans la peur de rencontrer sa cousine.
Il ne désespérait pourtant pas de sa part d'héritage. Il représentait à lui seul le beau nom de Parisis: sa tante n'avait pu vouloir déshériter son nom.
On commença l'inventaire des papiers. Il y avait cinq héritiers directs: Octave de Parisis; Mlle Geneviève de La Chastaigneraye; un jeune lieutenant de vaisseau, absent pour le service de l'empereur; deux petites filles qui étaient au couvent et que représentait un second notaire; et enfin Mme de Portien, une Parisis qui s'était encanaillée.
Cette femme n'était aimée de qui que ce fût dans la contrée. Il y a dans toutes les familles l'image du bien et du mal. Geneviève était l'ange, Mme de Portien était le démon. Et ce n'était pas un joli démon.
Le premier notaire apportait quatre testaments déposés en son étude; le quatrième détruisait naturellement les trois premiers. Octave demanda qu'ils fussent tous lus par ordre de date, pour montrer les diverses aspirations de la testatrice.
Dans le premier testament, Mlle de Parisis ne dérangeait presque rien à l'esprit de la loi; elle se contentait de faire quelques legs aux pauvres du pays. Dans le second, elle donnait le donjon de La Roche-l'Épine à son neveu Octave de Parisis, à la charge par lui d'en remettre les revenus à l'hospice de Tonnerre où elle avait failli se faire soeur de charité. Dans le troisième, elle donnait un million hors part à sa nièce Geneviève de La Chastaigneraye. Dans le quatrième, ce million passait aux deux petites orphelines.
Le notaire ne connaissait pas d'autres testaments. Il remua beaucoup de parchemins, des titres de la terre de Champauvert et de La Roche-l'Épine. Pendant qu'il semblait chercher, Octave et Geneviève se regardaient avec un sourire de quiétude.
Des cinq héritiers, Octave et Geneviève étaient les seuls qui fussent, comme on dit, intéressants. Et, en effet, c'étaient les seuls pauvres. Geneviève n'avait rien; Octave n'avait plus rien, à moins que les mines des Cordillères ne se rouvrissent pour lui par miracle.
Pourquoi la tante avait-elle abandonné sa nièce dans le quatrième testament? C'était inexplicable. Geneviève était l'ange, le charme, le sourire de sa vie; elle était là toujours qui lui donnait son bras pour se promener, sa voix pour lire, sa gaieté pour la réconforter. La jeune fille avait pourtant ses heures de rêverie, ses mouvements fantasques, ses tristesses soudaines. En certains jours, elle avait pu blesser sa tante sans y penser. «Quelle est la date du quatrième testament? demanda tout à coup Geneviève.—Deux août, répondit le notaire.—Ah! oui, je comprends,» reprit Mlle de La Chastaigneraye.
Elle se tourna vers Octave: «Vous rappelez-vous notre rencontre à Dieppe?—Si je me la rappelle! Pas un mot tombé de vos lèvres ce jour-là n'a été oublié par mon coeur.—C'est beau de me dire cela à l'heure où je suis déshéritée. Eh bien! figurez-vous, mon cher cousin, que ce jour-là ma tante, qui ne m'avait accordé que quinze jours, m'a déshéritée parce que le dix-septième jour je n'étais pas encore retournée chez elle. Mais rassurez-vous, il y a d'autres testaments, je n'en doute pas.»
A cet instant même, le notaire venait d'en trouver un sous une enveloppe qui portait ces mots: Papiers précieux.
Ce testament voulait que la fortune fût partagée selon les droits de chacun, quand Mlle Geneviève de La Chastaigneraye aurait pris d'abord le donjon de La Roche-l'Épine, les fermes qui en dépendaient et tous les loyers en retard. Les deux petites filles auraient pour elles, outre leurs parts naturelles, les bijoux, les perles et les diamants, cent mille francs à peine.
Je ne parle pas du codicille qu'on trouva dans la même enveloppe, il ne renfermait que des legs minimes, au curé de Champauvert et au médecin de la Roche-l'Épine.
Octave commençait à désespérer, il voyait bien, par la lecture de tous ces testaments, où son nom était à peine prononcé pour des bagatelles, que ce n'était pas à Champauvert qu'il retrouverait une fortune. «Au moins, se disait-il, je serais consolé si la meilleure part revenait à ma belle cousine.» «Je sais un autre testament, dit tout à coup Geneviève, je ne l'ai pas lu, mais j'ai vu ma tante qui, déjà malade, l'écrivait d'une main tremblante.—Où est-il? demanda le notaire.—Je crois qu'il est dans la boîte à ouvrage qui a été enfermée dans l'armoire aux bijoux.
On leva les scellés de l'armoire aux bijoux, on l'ouvrit avec quelque émotion, on y trouva non seulement le testament indiqué par Geneviève, mais deux autres encore.»
Le notaire éleva la voix. «Je lirai les autres testaments tout à l'heure, mais je vais lire celui-ci dont la date indique que c'est la dernière et suprême volonté de Mlle Régine de Parisis.»
Et il lut tout haut:
«Ceci est mon testament.
«Je donne mon âme à Dieu. Que la terre soit légère à mon corps!
«J'institue pour ma légataire universelle Mlle Anne-Geneviève de La Chastaigneraye, ma nièce bien-aimée, qui a été pour moi une fille, qui a été pour moi un ange. Elle disposera de toute ma fortune sans aucune réserve; de tous mes biens, meubles et immeubles, quels qu'ils soient, à la charge par elle de donner cent mille francs à chacun de mes héritiers naturels.
«Tous les ans, le jour de ma fête, soit qu'elle habite Paris ou Champauvert, ou tout autre pays, elle prendra deux poignées d'or dans ses petites mains en allant à la messe pour le premier pauvre qu'elle rencontrera.
«Je donne mon livre d'Heures à mon cher neveu Octave de Parisis.
«Telles sont mes dernières volontés. Champauvert, ce 3 août 1867.
«ANGÉLIQUE-RÉGINE DE PARISIS.»
Après la lecture de ce testament, il se fit un grand silence. Tout le monde fut convaincu que c'était le dernier mot.
Octave se leva solennellement, prit les mains de sa cousine, la baisa sur le front et lui dit d'une voix haute: «Ma chère Geneviève, voilà ce qui s'appelle de la justice; je crois que personne ici ne s'avisera de réclamer contre les dernières volontés de ma tante; ce qui est écrit ici est écrit là-haut.»
Ces paroles firent une grande impression: on sentait qu'elles étaient dites du fond du coeur. Octave avait de trop nobles sentiments pour jouer à l'hypocrisie. Sa tante lui eût laissé un million qu'il n'eût pas trouvé cela mal: mais quoiqu'elle ne lui laissât que cent mille francs, de quoi vivre cent jours, il trouva cela bien.
Mme de Portien n'était pas à cette hauteur, il lui fut impossible de cacher son chagrin et son dépit. Elle hasarda quelques mots tout à fait dignes d'elle; il lui semblait que les testaments les meilleurs ne sont pas bons; puisque la loi a réglé les successions, on avait toujours tort de violer, par le caprice d'un moment, les règles immuables de la loi et de la nature; dans un pareil héritage, puisqu'il y avait cinq héritiers et cinq millions, le mieux eût été de laisser aller tout naturellement un million à chaque héritier; enfin elle ne désespérait pas de voir Mlle Geneviève de La Chastaigneraye se contenter de quelques avantages comme le donjon de La Roche-l'Épine qu'elle aimait beaucoup, et abandonner à ses cousines et à ses cousins une part plus sérieuse que les cent mille francs indiqués par le testament.
Octave reprit la parole. Il ne comprenait rien à ce que disait sa cousine Portien; quand un testament était fait, c'était la loi, puisque la loi autorise les testaments.
La cousine Portien répliqua qu'elle était bien sûre que Geneviève ne pensait pas comme Octave. Geneviève ne dit pas un mot. Sa figure sibyllique n'exprimait pas sa pensée. Elle admirait Octave et savourait dans son coeur toutes les joies de son admiration. Elle avait subi trop de rebuffades de sa cousine Portien pour s'attendrir sur le désespoir de cette femme qui ne pardonnait à personne sa mésalliance.
La vacation avait été fort longue. Le notaire dit qu'il allait lever la séance pour faire enregistrer le testament. «Et si on en retrouve un autre? dit Mme de Portien.—Cela n'est pas impossible, dit le notaire des deux orphelines.—Non, répondit Geneviève; après ce testament, ma tante Régine ne m'a plus demandé la plume qu'une seule fois.—Eh bien! dit Mme de Portien, c'était peut-être pour écrire ses dernières volontés.—Non, ma cousine.»
Cette fois, Geneviève ne put masquer son émotion. Elle reprit: «Ç'a été pour me dire adieu, car elle ne pouvait plus parler.»
Comme Octave était près d'elle, elle lui dit tout bas: «Le croiriez-vous! cette nuit….» Elle se tut. «Non, reprit-elle, je ne veux rien dire.»
Le dîner avait été préparé pour les héritiers, les notaires et le curé de la Roche-l'Épine. Mme de Portien dit qu'elle était attendue et demanda sa calèche; le premier notaire, qui s'intéressait surtout au lieutenant de vaisseau, dit qu'il devait faire signer ce jour-là un contrat de mariage et demanda son cheval; le second notaire, qui représentait les orphelines, ne savait quelle figure faire et demanda sa canne.
Il ne resta pour dîner que Parisis et Mlle de la Chastaigneraye.
Le curé se fit attendre. Le cousin et la cousine se promenèrent un instant dans le parc sous les grands châtaigniers. «Quelle belle solitude, dit Octave, comme on serait heureux ici!»
Il se tourna vers sa cousine: «Si on n'était pas seul!—Oui, mon cousin, mais le bonheur n'est pas de ce monde.—Vous avez bien raison, ma cousine.»
Il lui prit la main. «Et pourtant, quand je songe que si ma tante m'avait donné sa fortune, je me fusse peut-être jeté à vos genoux pour vous prier d'être ma femme!—Peut-être! mais voilà le malheur, dit avec un charmant sourire Mlle de La Chastaigneraye, je vous aurais dit? «Relevez-vous, et allez-vous-en, mon cousin. Les La Chastaigneraye sont aussi fiers que les Parisis. Par exemple, si je vous donnais ma main pleine de cinq millions, vous ne la voudriez pas, n'est-ce pas, mon cousin?—Non, non, non, ma cousine. —Eh bien! parlons politique.»
XXXIII
LA DAME BLANCHE
Octave et Geneviève causaient encore politique quand survint M. le curé.
C'était une bonne âme de curé, qui croyait à Dieu sans savoir pourquoi. Il n'avait jamais bien compris l'Évangile; il ne s'égarait pas dans les subtilités de la théologie. Il prêchait sans savoir ce qu'il disait, hormis qu'il prêchait le bien. Il n'aurait pas tué une mouche, mais il voyait tomber avec un vif plaisir, au temps de la chasse, les lièvres, les perdreaux et les cailles, s'il devait en avoir sa part. Par exemple, il n'était pas si bon apôtre aux chasseurs qui ne payaient pas la dîme. Il allait tous les jours, comme Louis XIV, émietter du pain aux carpes de sa pièce d'eau et aux poules de sa basse-cour, mais il les mangeait sans regret. Il était né gourmand et n'avait pas songé que ce péché de gourmandise, mortel pour ses paroissiens, pouvait le conduire tout droit en enfer. D'ailleurs, bon aux pauvres, même quand il n'avait pas dîné. Au demeurant, le meilleur curé du monde.
A peine eut-il salué Parisis et sa cousine, qu'il tira sa montre, ce qui voulait dire qu'il était l'heure de se mettre à table. «Oui, monsieur le curé, dit Geneviève; mais nous vous attendions.—Que voulez-vous? c'est le catéchisme. Ces pauvres enfants, il faut leur corner la sainte vérité comme à des boeufs.»
Et le curé marcha en avant.
Octave eût envoyé de bon coeur le curé au diable.» Rassurez-vous, lui dit Mlle de La Chastaigneraye, il y a une âme dans cette figure enluminée. Il a de l'esprit à ses heures. D'ailleurs, ma tante l'aimait beaucoup. Vous voyez déjà qu'il a un beau caractère: il croyait hériter, il sait déjà qu'il n'a rien, et n'en est pas moins gai.»
Geneviève ne put retenir ce mot: «Il est vrai qu'il va se mettre à table.»—Quand ce serait un ange, ma cousine, je ne lui en voudrais pas moins de rompre notre tête-à-tête?—Est-ce que vous vous imaginiez que nous allions dîner en tête-à-tête?—Pourquoi pas? Je ne suis pas venu ici pour aller dans le monde.—Eh bien! mon cousin, il faut en prendre votre parti; mais vous dînerez non-seulement en compagnie du curé de La Roche-l'Épine, mais aussi en compagnie d'une jeune personne qui a quatre fois vingt ans, une amie de ma tante, une Minerve qui me prend aujourd'hui sous son égide.» Parisis fit une effroyable grimace. «Voyons, n'ayez pas peur. ô homme sans principes! je ne vous placerai pas à côté d'elle, je vous ferai une surprise.»
A cet instant, la surprise apparut sur le perron.
C'était une jeune fille d'un château voisin, qui était venue à Champauvert pour les funérailles de Mlle Régine de Parisis; Geneviève avait obtenu de la mère de cette jeune fille, Mme de Moncenac, qu'elle resterait un mois à Champauvert, où d'ailleurs Mme de Moncenac viendrait la voir souvent. «Qu'est-ce que cela?» demanda Octave avec effroi.—«Cela, mon cousin, c'est une Bourguignonne.»
Mlle de Moncenac était rouge comme une cerise, petite, le nez retroussé, des pieds à dormir debout, des mains d'oie. Et ce beau corps avait été habillé par une couturière du village voisin. «Ma cousine, reprit Parisis, soyez assez bonne pour me placer à côté de votre Minerve.»
On se mit à table, après les présentations. La conversation s'établit entre le curé, Geneviève et Octave. La vieille demoiselle et la jeune fille babillèrent ensemble des modes nouvelles; le curé débita une parabole fort ingénieuse pour faire entendre à Octave et à Geneviève qu'ils devraient bien à eux deux rétablir les splendeurs de la Roche-l'Épine, de Champauvert, de Belle-Fontaine et de Parisis. Autant de demeures seigneuriales qui n'avaient plus de seigneurs. Octave lui répondit qu'il aviserait; il allait partir pour le Pérou, d'où son père avait rapporté tant d'argent. La mine était presque épuisée, mais il ne désespérait pas d'y trouver encore une fortune. Il promit solennellement de restaurer, dans tout l'esprit du style gothique et de la renaissance, Belle-Fontaine et Parisis. Il ne doutait pas que Mlle Geneviève de la Chastaigneraye ne le devançât avec plus de goût et plus d'éclat dans la restauration de la Roche-L'Épine et de Champauvert.
Octave demanda ses chevaux quand on servit le café. «Non, mon cousin, dit Geneviève; vous m'accorderez au moins cette faveur de passer vingt-quatre heures chez moi.—Oh! quel bonheur!» s'écria Mlle de Moncenac.
Elle rougit encore, si c'est possible. Elle eut peur qu'on ne se fût mépris sur ce cri de joie qu'elle avait jeté, elle ajouta: «Quel bonheur que tu sois chez toi, Geneviève!—C'est précisément parce que vous êtes chez vous, ma cousine, que j'ai demandé mes chevaux sitôt. Que dirait ma cousine Portien? Elle dirait que je veux vous épouser pour vos millions.—Ma cousine Portien sait bien que vous ne voulez pas épouser une provinciale.—Je ne sais pas à Paris une Parisienne aussi parisienne que vous.—Eh bien! parisienne ou provinciale, je vous ordonne de rester ici jusqu'à demain après la messe. Et vous irez avec le livre d'heures de ma tante Régine. Et vous lirez la messe. J'ai mes idées, je ne veux pas que vous mouriez dans l'impénitence finale, je veux que vous fassiez votre salut. Vous commencerez demain votre belle action en venant avec moi à la messe, vous verrez quelle jolie église nous avons à Champauvert. Vous ne savez peut-être pas que ma tante y a fait merveilles; par exemple, vous y retrouverez l'admirable groupe de Bonassieux, représentant la Charité; jamais le ciseau d'or de la Renaissance en France ou en Italie n'a trouvé une plus maternelle et plus divine expression. Ce n'est pas tout, nous avons un beau vitrail de Maréchal et une Assomption de Cabanel, deux chefs-d'oeuvre. Ma tante ne donnait son argent qu'à Dieu.—Vous faites comme les papes, ma cousine, vous voulez me conduire au paradis par le chemin des artistes; vous avez raison, le trait d'union de l'homme à Dieu, c'est l'art.—Non, mon cousin, c'est l'amour.—L'amour! Lequel?—Demandez cela à M. le curé.»
Le curé venait de voir avec passion sa seconde tasse de café. Il ne disait pas comme l'abbé de Voisenon: «Je ne tiens que chopine;» il redemandait toujours une seconde fois de tout ce qui passait sur la table, disant qu'il ne voulait pas contrarier la nature. Il essuya ses lèvres avec sa langue, parut se recueillir et répondit avec componction: «L'amour! je ferai un sermon là-dessus.»
C'était sa manière de répondre à toutes les questions. «Pas si bête! dit Octave à Geneviève, car s'il eût parlé, il n'eût pas manqué de dire des sottises. Qui donc parlerait bien sur ce chapitre?—Si ce n'est les plus simples d'esprit comme moi, répondit Mlle de la Chastaigneraye.—Eh bien! ma cousine, pour devenir un simple d'esprit comme vous, je consens à aller à la messe demain à Champauvert. Je vous avoue qu'il y a bien longtemps que je n'ai trouvé Dieu dans son église; car à Paris, en vérité, hormis les jours d'enterrement, l'église n'est pas du tout catholique; on y va moins pour Dieu que pour ses créatures. Voilà pourquoi Dieu ne daigne pas s'y montrer. Je croirais bien plus à l'action divine dans les églises de village, si je croyais à quelque chose.»
Sur ce mot, le curé dit les Grâces. Après quoi on se leva pour aller au salon. «Mon cousin, puisque vous êtes pris au trébuchet, vous allez faire le whist.—Ma cousine, j'ai juré que j'obéirais.—J'aime cette résignation; c'est déjà un renoncement et je ne désespère pas de votre salut.»
A onze heures, après avoir perdu trois francs cinquante centimes, Octave, ému d'une pareille déveine, montait tout seul le grand escalier pour aller se coucher. Il connaissait déjà sa chambre. C'était la chambre d'honneur, une grande pièce tendue de perse ancienne où s'ennuyaient deux pastels, un monsieur et une dame du temps de la Régence, condamnés à perpétuité à faire ainsi bon ménage. Octave soupira en les regardant. «Ah! dit-il, s'ils descendaient de leurs cadres, en voilà deux qui me diraient le secret de la vie.»
Des livres nouveaux et des gazettes variées parsemaient le guéridon. Naturellement Octave, qui avait quitté Paris depuis deux jours, chercha des nouvelles de Paris.
Il avait déjà entrelu trois ou quatre journaux quand il ouvrit la croisée pour respirer l'air vif et écouter les rossignols, qu'il ne connaissait que par ouï-dire. Il n'entendit que le silence. Il ne savait pas que les rossignols ne chantent qu'au printemps, les paresseux! des ténors qui prennent neuf mois de congé!
Octave ressentit toutefois un vrai plaisir à se perdre dans cette solitude immense qui ne l'avait jamais envahi. Ce parc, ces forêts, ces montagnes, ces horizons, ces étoiles, toutes ces éloquences émerveillaient son âme. La nature a des attractions et des forces qui dominent les plus rebelles. Octave comprit qu'il avait trop vécu jusque-là dans le tourbillon parisien; il rêva qu'il lui serait doux et salutaire de se retremper dans ces luxuriantes vallées de son pays natal, qui sont comme un exemplaire du Paradis perdu.
Il y avait plus d'une heure qu'il était à la fenêtre, abîmé dans ses rêveries, quand il vit passer au loin, sous les arbres, un homme tout de noir habillé, comme vous et moi.
Il s'imagina d'abord que c'était le curé de la Roche l'Épine qui s'était attardé dans le parc, mais il vit bientôt que l'homme était grand et souple. Et, d'ailleurs, son habit n'était pas une soutane.
Il était plus de minuit. Minuit! une heure incroyable dans les provinces. Que pouvait faire à minuit cet homme dans le parc de Champauvert?
Octave ne fut pas longtemps à adresser cette question indiscrète aux étoiles.
Une blanche vision lui apparut errant aussi sous les arbres et marchant vers l'homme noir. «C'est impossible!» dit Octave avec une fureur subite.
Il avait cru reconnaître Mlle de la Chastaigneraye.
Il passa ses mains sur ses yeux pour mieux voir. Il ne vit plus rien. Il écouta, il n'entendit que le bruissement des feuilles. «Allons, allons, allons, dit le duc de Parisis, je deviens fou ou halluciné. Ce que c'est que de ne croire à rien!»
XXXIV
LA MESSE DE DON JUAN
Le lendemain, quand Octave salua Geneviève, elle lui remit le livre d'Heures de sa tante Régine. «Votre salut est là, mais lisez toutes les pages,» lui dit-elle. Il était dix heures et demie. M. de Parisis et Mlle de la Chastaigneraye, suivis de la dame aux quatre-vingts printemps et de Mlle de Moncenac, faisaient leur entrée dans l'église de Champauvert. Tous les habitants du village se retournèrent et saluèrent comme si Dieu lui-même fût entré.
Octave était distrait: il lui semblait avoir vu Violette errer autour du château. «Pourquoi serait-elle venue?» se demandait-il.
Dans la chapelle de la Vierge, Mlle de la Chastaigneraye s'agenouilla devant une simple chaise rustique. «Si vous voulez, mon cousin, vous pouvez vous placer au banc d'honneur avec Mlle de Moncenac et Mme Brigitte qui sont des orgueilleuses. Moi je trouve que la plus belle place est la plus humble.»
Octave se garda bien de quitter Geneviève.
Il tenait à la main le livre d'Heures. Il voulait continuer la conversation, mais elle lui dit: «Mon cousin, ouvrez votre livre, si ce n'est pour vous, que ce soit pour ma tante. Lisez la messe en son souvenir, cela vous fera du bien.»
Octave feuilleta le livre d'Heures.
C'était un vieux missel à miniatures dignes d'un Musée de souverain ou d'un Trésor d'église. La calligraphie et les peintures étaient dignes de la plus belle période du XVe siècle. On n'avait jamais été plus hardi ni plus délicat, on n'avait jamais traduit avec plus de charme et plus d'onction les grandes pages de l'Evangile.
Octave était tout à ce chef-d'oeuvre, quand un papier plié en quatre s'échappa du livre d'Heures et tomba à ses pieds. Il n'appela pas le suisse pour le ramasser, vous n'en doutez pas.
Son coeur battit, son oeil s'illumina; il s'imagina, je ne sais pourquoi, que c'était un billet de Geneviève.
Elle était si fantasque qu'elle avait voulu sans doute lui parler avec toute la solennité de l'Église et du livre d'Heures, comme si Dieu lui-même eût ainsi consacré ses paroles.
Geneviève avait vu tomber le papier; tout en regardant dans son livre de messe, elle ne perdait pas un seul des mouvements d'Octave.
Les femmes ont des yeux qui voient quand ils ne regardent pas.
Octave se demanda s'il ouvrirait ce pli. Qui sait s'il était pour lui? Il n'osait se tourner vers sa cousine, comme s'il eût craint de voir son émotion. Car, enfin, si c'était un billet d'elle!
Si c'était le secret de ce coeur qui ne se démasquait jamais!
Octave déplia à moitié le papier; cela fit du bruit. Il lui sembla que Geneviève le regardait. Il se tourna vers elle: leurs yeux se rencontrèrent. Il n'aimait pas à jouer au mystère: «Vous avez vu, Geneviève?—Oui, j'ai vu un papier tomber du livre d'Heures, vous l'avez ramassé et vous ne l'avez pas lu.—Savez-vous pourquoi je ne l'ai pas lu? C'est qu'il ne m'appartient pas.
—Vous vous trompez: N'est-il pas dans le livre d'Heures qui est bien à vous?»
Octave ne se fit pas prier.
Cette fois il était convaincu qu'il allait trouver quelque charmante surprise de Geneviève.
Mais point. C'était une autre surprise. Octave regarda Geneviève d'un air désappointé.
Mlle de la Chastaigneraye prit une voix très-douce: «Si c'est illisible, il ne faut pas en vouloir à ma tante, voyez-vous, car je crois bien qu'elle a écrit ceci à sa dernière heure.»
Une émotion subite remua Octave; il comprit qu'il avait sous les yeux une des pages de sa destinée.
M. de Parisis lut:
«Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. Que la volonté de Dieu soit faîte dans le monde, et la mienne dans ma famille.
«Ceci est mon testament.
«Reconnaissant que la meilleure part de ma fortune me vient des générosités de mon frère, M. Raoul de Parisis, à son retour du Pérou.
«Voulant que le grand nom de Parisis ne puisse déchoir.
«Moi, dame Angélique-Régine de Parisis, soussignée, je lègue toute ma fortune, telle qu'elle s'étend et se comporte: mes châteaux, mes terres, mes inscriptions de rentes, mes obligations de chemins de fer, mes meubles et bijoux, à mon cher neveu Jean-Octave de Parisis. Le priant de venir, ne fût-ce qu'une fois l'an, à mon tombeau, me faire les visites dont il m'a privée pendant ma vie. Mais je suis sûre que si j'eusse été moins riche, il eût été plus de mes amis.
«Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.
«Au château de Champauvert, en mon lit de mort, le 4 août 1867.
«RÉGINE DE PARISIS.»
En relisant pour la seconde fois: «Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit,» Octave de Parisis se signa et dit «Ainsi ne soit-il pas.—Ah! je me réjouis en Dieu, dit Geneviève; la grâce a touché Don Juan, il vient de faire le signe de la croix: Satan est réconcilié avec Dieu.»
Deux larmes brillaient dans les yeux de Geneviève.
Parisis, qui n'avait pas pleuré depuis bien longtemps, voulut cacher deux larmes pareilles. «Savez-vous pourquoi, Geneviève, je viens de remercier Dieu et de faire respectueusement ce signe d'adoration? Ce n'est pas parce que j'ai vu le doigt de Dieu dans ce testament, c'est parce que j'y ai vu le doigt de la plus noble et de la plus divine des créatures, le doigt de Geneviève de La Chastaigneraye.»
Geneviève voulut comprimer son émotion. «Je ne comprends pas, Octave.» Ce nom, qu'elle n'avait pas encore prononcé en lui parlant, résonna au coeur de Parisis. «Vous ne comprenez pas, Geneviève. Vous ne voulez pas avouer que vous comprenez; pour moi, je vois juste. Ce testament n'exprime pas la volonté de ma tante, il exprime la vôtre. Voilà pourquoi je n'en veux pas.»
Geneviève reprit sa parole railleuse. «Je vous remercie, monsieur, vous devriez avoir plus de soumission pour ma volonté, si c'est la mienne.»
Octave avait replié le testament et l'avait remis dans le livre d'Heures. «Voilà, dit-il à Geneviève en agrafant les fermoirs d'argent.—Eh bien! monsieur, j'irai aujourd'hui même le porter chez le notaire.»
Octave reprit le livre par un mouvement soudain. Geneviève ne devina pas ce qu'il voulait faire.
Une seconde fois il déplia le testament et baisa doucement la signature de sa tante Régine.
Puis le déchirant avec sa grâce exquise: «Voilà mon dernier mot, dit-il simplement.—Octave! qu'avez-vous fait?» s'écria Geneviève.»
Il lui donna la moitié du testament et mit l'autre moitié dans le livre d'Heures. «Gardons ceci tous les deux pour nous prouver, ne fût-ce qu'à nous-mêmes, que si la noblesse du coeur était bannie de ce monde, on la retrouverait chez les Parisis.»
En ce moment, le curé de Champauvert chantait le Pater Noster qui es in coelis.
XXXV
LE BOUQUET DE ROSES-THÉ
Quand la messe fut dite à l'église de Champauvert, il se passa devant le portail une scène imprévue qui vint tout à coup effacer les douces émotions qui avaient pris le coeur de M. Octave de Parisis et de Mlle Geneviève de la Chastaigneraye.
Tout le pays savait déjà l'histoire du testament—je ne parle pas du dernier;—puisque Mlle de La Chastaigneraye était la légataire, il fallait bien manifester sa joie: les jeunes gens et les jeunes filles avaient imaginé, de lui tresser, avec des rameaux, des feuillages et des fleurs, un petit palanquin ou plutôt une chaise à porteurs de la forme la plus rustique.
Huit paysannes, toutes vêtues de blanc et couronnées de marguerites, étaient venues là, vers la fin de la messe, pour offrir des bouquets à Geneviève et pour la supplier de monter dans la chaise à porteurs.
Mlle de La Chastaigneraye prit gracieusement un magnifique bouquet de roses-thé que lui présenta la plus jeune des paysannes, mais elle refusa de monter.
«Vous avez tort, ma cousine, lui dit Octave, vous allez désespérer ces braves gens.—Tant pis, mon cousin, répondit Geneviève en prenant le bras d'Octave et en respirant le bouquet; songez bien que c'est aux cinq millions de ma tante qu'on fait cette fête. Or, c'est vous qui devriez monter dans cette maison rustique.»
Et comme les jeunes filles insistaient, elle se tourna vers Mlle de Moncenac et lui dit gravement que c'était à elle à monter dans la chaise à porteurs. «Pourquoi?—Parce que vous êtes vous-même un bouquet de rosés.»
Mlle de Moncenac était trop simple pour s'imaginer qu'on pût railler sa figure à prime-roses et sa robe à ramages. Elle monta sans se faire prier dans la cabane de fleurs, trouvant tout simple que les huit jeunes filles la portassent au château.
Quand on fut devant le vieux portail, Geneviève demanda à Octave qu'il voulût bien l'autoriser à prendre sur la succession de sa tante Régine huit fois mille francs pour doter ces jeunes filles. «Vous savez bien, Geneviève, que j'ai déchiré le testament, vous savez bien que vous êtes maîtresse absolue de cette fortune; faites des dots à tout le monde. Si un jour il ne vous reste plus de quoi vous faire une dot à vous-même, je viendrai peut-être vous demander votre main.—Eh bien! ce jour-là, mon cousin, je vous donnerai peut-être ma main.»
Geneviève se sentit rougir et se cacha la figure dans son bouquet, tout en le respirant encore avec ivresse.
Il lui sembla qu'elle respirait le bonheur dans les paroles d'Octave.
Le bonheur! Le bouquet lui tomba des mains. Octave qui la regardait, vit la pâleur se répandre comme un nuage sur cette belle figure. «Octave! dit-elle en lui tendant la main, je me sens mourir.»
Octave ne comprenait pas, mais il ne put empêcher Geneviève de tomber foudroyée. «Oh! mon Dieu! s'écria Mlle de Moncenac, la voilà morte!»
Qui donc avait donné le bouquet de roses-thé?
XXXVI
LE BOUQUET DE ROSES-THÉ ET LE POISON DES MÉDICIS
Mademoiselle de la Chastaigneraye qui n'avait pas voulu retourner au château dans un palanquin, y fut portée dans les bras d'Octave.
Ce fut une révolution tout autour d'elle; le curé et le médecin accoururent en même temps: c'était à qui sauverait son âme, c'était à qui sauverait son corps.
Le curé n'avait que faire de toutes ses bénédictions, parce que Geneviève était une de ces pieuses créatures qui traversent le monde comme une image de Dieu, exemple vivant de toutes les beautés et de toutes les vertus.
Le médecin pouvait-il sauver le corps? Le duc de Parisis lui dit qu'il ne doutait pas qu'elle n'eût respiré dans un bouquet le poison subtil des Médicis, dont le secret s'est transmis dans quelques grandes familles. Le médecin secoua la tête d'un air de doute; mais comme Octave insistait, il s'écria: «Attendez donc! Je me souviens que par Richelieu ou Mazarin j'ai le contrepoison; mais je crois encore que Mlle de La Chastaigneraye est tout simplement évanouie.»
La jeune fille était couchée sur une chaise longue devant une fenêtre ouverte. L'air vif frappait son front et soulevait ses cheveux. Le médecin demeurait à la porte du château; il courut chez lui, après avoir recommandé à Octave de tenir toujours des sels sur les lèvres de Geneviève.
Quand il revint, Geneviève avait entr'ouvert les yeux; Octave la soulevait dans ses bras, agenouillé devant la chaise longue. Son âme, devenue une volonté, avait-elle fait le miracle du contrepoison? Non, sans doute. Geneviève referma ses yeux et sembla retomber plus profondément dans la mort.
On peindrait mal le désespoir d'Octave; il regardait Mlle de La Chastaigneraye, il regardait le médecin avec des yeux désolés et suppliants. «Docteur! docteur! apportez-vous la vie!—A-t-elle parlé? demanda le médecin.—Non; elle a entr'ouvert les yeux et les a refermés presque aussitôt.—Elle m'a regardée, s'écria Mlle de Moncenac en poussant des hurlements; je suis sûre que c'était pour me dire adieu.»
Le médecin s'était penché sur Mlle de La Chastaigneraye; il lui versa dans la narine et sur la bouche une composition où dominaient le chlore, le café et le thé. «C'est tout simplement le contrepoison des Orientaux, dit le médecin.» En même temps il oignit les tempes d'une liqueur blanche qui exhalait une forte odeur marine. «La nature, donne les poisons, la nature donne les contrepoisons. J'ai essayé cette eau sur une femme qui venait de mourir; l'action est telle, qu'elle a remué la tête.»
Comme le médecin disait ces mots, Geneviève rouvrit les yeux et tendit les bras comme pour mieux respirer. La vie était revenue. «Je ne comprends pas,» dit-elle.
Une heure s'était passée, elle se croyait encore sur le chemin de l'église; elle n'avait aucune conscience de son évanouissement. Elle sembla touchée de voir Octave à ses pieds, dans l'attitude de l'amour et de la douleur; l'émotion l'avait brisé, il était pâle et désolé, il ne savait pas si on triompherait du poison; car, pour lui, il ne doutait pas du poison dans le bouquet de roses-thé.
Il se rappelait que c'était une jolie petite fille, toute blonde et toute souriante, la plus jeune des paysannes, qui avait offert le bouquet à Geneviève. Mais ce n'était pas cet enfant qui avait cueilli les roses. Il donna l'ordre qu'on recherchât la petite fille. «Que s'est-il donc passé? demanda Geneviève.—Vous avez respiré ce bouquet qui est là-bas, vous avez pâli et vous vous êtes trouvée mal.—Bien mal, sans doute, puisque je me sens mourir encore.—Voyons, voyons, dit le médecin, il faut vivre, il faut vouloir vivre, vous allez marcher.—Jamais,» dit Geneviève anéantie.
Octave comprit, comme le médecin, que l'immobilité était fatale. Bon gré, mal gré, il fallut que Geneviève essayât de se tenir debout, appuyée sur Octave et sur le médecin, avec les larmes de Mlle de Moncenac pour spectacle.
On avait amené la petite fille. «Mon enfant, qui vous avait donné ce bouquet?—Mais c'est un bouquet du château.—Qui donc l'a cueilli?—Tout le monde.—Qui est-ce tout le monde?—Je ne sais pas, on m'a dit que c'était le plus joli bouquet et qu'il fallait me le donner à moi, parce que j'étais la plus petite.—Qui vous a dit cela?—Tout le monde.»
Vainement on questionna l'enfant, elle ne répondit pas autre chose. Octave se promit bien de faire une enquête, mais il ne voulut pas mettre la petite fille à la question.
Le souvenir de Violette, qu'il croyait avoir entrevue errant autour du château, lui revint tout à coup. «Oh mon Dieu!» murmura-t-il. Mais il dit aussitôt: «Non, ce n'est pas elle.»
Cependant Mlle de La Chastaigneraye commençait à marcher toute seule; sans doute elle trouvait bien doux de s'appuyer sur Octave, mais sa pudeur s'était réveillée avant sa force; elle se dégagea du bras de son cousin et alla s'appuyer à la fenêtre. «Quel beau ciel, dit-elle comme pour remercier Dieu.—Oui, dit le médecin, est-il possible que le ciel soit si pur et qu'il y ait des empoisonneurs sur la terre; car vous l'avez échappé belle. Il y avait, je n'en doute pas, sur le bouquet une poussière d'opium, d'acide prussique, de digitale pourprée, de noix vomique et de ciguë, que j'ai combattue par mon antidote.»
Le médecin ne voulait pas qu'on s'imaginât que ce fût un évanouissement. «Oui, dit Geneviève, on avait voulu me faire mourir dans les roses; je sais bien, moi, qui a donné ce bouquet; mais je serai comme la petite fille, je dirai que c'est tout le monde.»
Cependant le bouquet avait disparu. «Où sont donc ces roses! demanda tout à coup Geneviève.—Je ne sais pas, dit Octave; j'avais dit qu'on apportât le bouquet ici, je ne le vois pas.» Quelques minutes après, on entendit un grand tumulte dans la cour de service; on criait au secours, on pleurait tout haut. «Qu'est-ce que cela? demanda Mlle de La Chastaigneraye.—En voici bien d'une autre, dit le médecin qui remontait tout pâle, en agitant le bouquet de roses.»
Il se jeta sur un fauteuil. «Parlez! parlez!—Comme je descendais, on m'a dit? «Accourez donc vite, voilà Rose Dumont qui se trouve mal.» Elle se trouvait si mal qu'elle était morte.—C'est impossible!—C'est impossible, mais cela est. Et ce qui va bien plus étonner, c'est qu'elle a été tuée par le fameux bouquet de roses. Vous voyez bien que les roses étaient empoisonnées. Vous en êtes revenue de loin, mademoiselle. Figurez-vous que cette grosse bête-là s'est mise à rire quand on lui a dit que vous étiez empoisonnée par des roses. Elle avait elle-même rapporté le bouquet. «De si belles roses!» s'est-elle écriée. Et elle a respiré à plein nez et à pleine bouche, comme elle eût fait d'un panier de fraises. Cela n'a pas été long: quand je suis descendu, on me l'a montrée couchée sur les dalles. Mais j'ai eu beau faire, le sang est trop vif chez elle, le contrepoison n'a pu agir; il était trop tard.»
Le médecin avait dit tout cela en tenant à la main le bouquet de roses. Octave le prit, arracha ce qui restait de papier et dénoua le ruban rouge de Violette. Et comme il prenait les roses une à une, Geneviève lui dit: «Est-ce que vous voulez les respirer aussi?—Non, je cherche.—Vous imaginez-vous que vous allez trouver la carte de celui ou de celle qui a envoyé ces roses?—Il faudra pourtant savoir d'où elles viennent.—On le saura, dit le médecin. Ah! c'est un beau cas pour la médecine.—Chut! dit Geneviève, gardez-vous bien de parler de cela.—Quoi, mademoiselle, je ferais le silence sur un crime aussi abominable!—Oui, vous ferez le silence; car je serais désespérée que, hors des murs de ce château, on s'occupât de moi.—Mais, mademoiselle….—Mon cher docteur, vous m'avez sauvé la vie, n'est-ce pas?—Eh bien … oui, je vous ai sauvé la vie.—Achevez votre oeuvre; n'oubliez pas que vous me ferez mourir de chagrin s'il y a un procès criminel.»
Le médecin serra la main de Geneviève et sembla lui promettre, en ne disant plus un mot, qu'il ne parlerait pas de l'empoisonnement.
Octave avait éparpillé toutes les roses. Le médecin les ramassa en disant: «Vous me permettrez au moins, pour mon amour de l'étude, d'emporter le bouquet, cela paiera ma visite de ce matin.»
Le médecin réunit les roses et les emporta, sans oublier le ruban rouge. «Eh bien! dit Mlle de La Chastaigneraye à M. de Parisis quand ils furent seuls, que pensez-vous de cela?—Je pense, ma cousine, qu'il n'en faut rien penser du tout.»
XXXVII
L'ADIEU DE VIOLETTE
Or que se passait-il hors de l'église?
Violette ne s'était pas consolée avec le grand d'Espagne des volageries d'Octave; elle avait beau comprimer son coeur, le premier amour était là qui parlait haut. Un instant, quand elle s'était jetée dans la vie d'aventures, elle avait espéré oublier le duc de Parisis; mais cette fatale image était revenue plus despotique que jamais, s'imposant par toutes les fascinations. Elle voulait devenir une femme forte; mais elle avait beau mettre tous les masques qui cachent le coeur, la pauvre petite Violette se réveillait toujours tendre et douce. Aussi c'était pitié de lui voir jouer la haute comédie des coquines.
A peine Octave était-il parti pour Parisis, qu'elle fut prise d'un grand désespoir pour s'être vengée à Dieppe. Puisqu'il s'était affiché avec elle, c'est qu'il l'aimait. Elle aurait dû se résigner à ses fantaisies. Elle ne doutait pas qu'en reprenant sa douceur des premiers jours, elle ne reconquît son amant.
Elle alla pour le voir à son hôtel le soir même de son départ. Un des domestiques d'Octave, qui voulait du bien à Violette et qui croyait que son maître s'ennuyait à Parisis, lui conseilla d'aller le retrouver au château, où sans doute il serait ravi de la voir arriver. Rien n'est impossible à une femme amoureuse: elle partit pour Parisis le jour où l'on faisait à Champauvert la lecture des testaments.
La Bourgogne était le pays de sa mère; mais Violette n'y était pas allée depuis sa naissance. Elle avait plus d'une fois dit à Octave: «Nous sommes du même pays,» comme si cela dût la rapprocher encore de lui.
Le hasard, qui fait bien les choses, la mit nez à nez, à une table d'hôtellerie à Tonnerre, au Lion-d'Or, avec Mme de Portien, qui dînait là pour n'avoir pas voulu dîner avec Geneviève de La Chastaigneraye et Octave de Parisis.
Quoique Mme de Portien n'eût pas une figure sympathique, il restait dans son air je ne sais quoi de la femme de race qui plut Violette. On verra bientôt que ces deux femmes devaient fatalement se rencontrer.
Mme de Portien était encore tout à la fureur qui l'avait prise au dernier testament lu. Aussi, ne regardant qu'en elle-même, ce fut à peine si elle avait entrevu Violette.
La jeune fille avait eu le bon esprit de revêtir un simple costume de voyage comme toutes les femmes du monde qui vont aux eaux, si bien qu'on ne pouvait s'imaginer que ce fût une femme galante. On sait que Mlle Violette de Parme avait une figure poétique qui eût été partout une lettre de recommandation, même dans le meilleur monde, quand elle ne se barbouillait pas trop la figure de poudre de riz.
Comme il n'y avait ce jour-là que des hommes attablés dans la salle à manger, elle se hasarda à parler à Mme de Portien. «Le château de Parisis, madame, est-il bien loin de Tonnerre?»
Mme de Portien leva la tête avec la plus vive curiosité et dévisagea
Violette. «Vous allez à Parisis, mademoiselle?—Peut-être, madame.»
Violette avait rougi comme la Violette d'autrefois. «Eh bien! madame,
vous ne trouverez pas M. de Parisis.»
Mme de Portien avait dit tour à tour mademoiselle et madame comme eût fait un juge d'instruction.» Il est donc déjà reparti pour Paris? demanda Violette.—Non, mademoiselle; mais il est en train de se marier au château de Champauvert.» Cette fois, Violette pâlit. «Ah! dit-elle simplement, je ne savais pas cela.» Mme de Portien vit bien qu'elle avait porté un coup à Violette. Ce lui fut une grande joie; il lui sembla doux de faire souffrir son prochain comme elle-même: c'était son pain quotidien. Même quand elle était heureuse, tout le monde était malheureux autour d'elle.
De tous les Parisis, Mme de Portien était indigne de ce beau nom. Sa mère, une soeur du duc Raoul de Parisis, avait épousé le comte de Pernan et n'avait eu qu'une fille: aussi Edwige avait bientôt dominé la maison avec les caprices violents d'une nature rebelle.
Elle avait mal commencé. A seize ans, après une aventure avec le vicomte d'Arse, elle allait à Paris avec sa femme de chambre pour accoucher d'un enfant anonyme qu'elle ne voulut pas revoir, moins dans l'horreur de sa faute que par l'absence d'entrailles. A dix-sept ans, elle avait fui le château natal avec un aventurier qui avait dirigé un théâtre à Lyon et qui était venu près de Parisis voir un oncle curé, dont il espérait quelque argent. On ne dira pas cette vulgaire histoire d'un enlèvement qui ne se fit que par une brutale passion où l'amour ne se montra pas. Au bout de quelque temps, le curé arrangea tout. On aima mieux le déshonneur d'une mésalliance que le déshonneur d'une aventure. On espéra tout sauver: on perdit tout. Théodore Portion, qui signait Théodore de Portien, avait commencé par entamer la dot, même avant la cérémonie; il continua de plus belle, jusqu'au jour où la mariée se retourna contre lui pour défendre son bien, car elle était née avare; enfant, elle vendait ses poupées pour avoir de l'argent; jeune fille, elle volait les jetons du jeu; bien mieux, elle volait les pauvres: quand sa grand'mère, la duchesse de Parisis, qui était aussi la grand'mère d'Octave, volilait qu'une aumône arrivât à son adresse, il ne fallait pas qu'elle passât par ses mains déjà souillées. Quand Théodore Portien trouva une femme rebelle devant son coffre-fort, il s'imagina qu'il était sur la scène et parla mélodramatiquement; il menaça de se faire déclarer en faillite; le coffre-fort tint bon. Il montra un poignard; mais la femme était à la hauteur du mari: elle saisit le poignard et le leva sur lui; il y eut une lutte horrible qui retentit jusque dans les journaux du temps. On se sépara, puis on se reprit: il y a des amours qui ne vivent que dans les injures de la honte et du crime; il y a les voluptés du désespoir. On se sépara encore; cette fois, le tribunal parla. Quand les biens furent à l'abri, l'horrible femme livra encore son corps. Théodore Portien jouait le rôle de ce marquis de la cour de Louis XV qui ne venait voir sa femme que moyennant cent pistoles, et qui ne se débottait pas si le souper n'était pas bon.
Mais la vraie passion de la Portien, c'était la passion de l'or. Elle achetait les faveurs de son mari: elle eût vendu les siennes si elle se fût trouvée sur un tout autre théâtre; mais elle vivait très oubliée dans une petite terre qui lui restait de sa dot, à quelques lieues de Parisis, convoitant sa part d'héritage dans la fortune de Mlle Régine de Parisis, et se promettait bien, dès qu'elle aurait un bon million, d'aller jouir de son reste à Paris. Sa tante Régine n'avait que quelques années plus qu'elle, mais elle semblait lui promettre, par sa pâleur maladive, de mourir bientôt.
Voilà quelle était Mme de Portien quand mourut Mlle Régine de Parisis. A l'heure de la mort, elle alla s'installer au château comme pour veiller sur son bien. On n'a peut-être pas oublié les deux mots dits par Geneviève à Octave pendant la lecture des testaments: «Le croiriez-vous? Cette nuit … mais je ne veux rien dire….» Or, que s'était-il passé cette nuit-là? Pendant que tout le monde dormait au château, une vraie nuit de repos après tant de nuits d'anxiété et de fatigue, Mme de Portien, tourmentée par le bruit des testaments, avait pénétré à pas de loup dans la chambre de la morte; et là, dans l'horrible silence des mauvaises pensées et des mauvaises actions, elle avait forcé un petit secrétaire en bois de rose où sa tante écrivait et cachait ses secrets. Qu'avait-elle trouvé? des brouillons de lettres et des brouillons de testaments. Elle avait lu rapidement. Elle désespérait de mettre la main sur autre chose, quand un pli cacheté lui apparut avec sa cire rouge: elle le saisit, ne doutant pas qu'elle ne tînt sa ruine ou sa fortune.
Geneviève, qui ne dormait pas non plus cette nuit-là, mais qui sans doute ne pensait pas au testament, avait suivi sa cousine avec curiosité; elle avait tout vu, parce qu'elle avait pu se cacher sous la portière du cabinet de toilette. Elle ne fut pas peu surprise de l'étrange expression de cette figure dominée par une idée maudite; mais elle fut bien plus surprise encore quand Mme de Portien, après avoir lu le pli cacheté, regarda autour d'elle et l'alluma à la bougie. Mlle de La Chastaigneraye s'enfuit effrayée; elle alla se cacher comme si elle eût été atteinte elle-même par cette souillure d'une personne de sa famille. Mme de Portien avait brûlé un testament qui la déshéritait, mais un testament déjà ancien.
Ce sacrilège n'avait pas empêché l'horrible femme de subir le déshérit. On comprend dans quelles idées de sourde fureur et de sourde vengeance elle s'était éloignée du château de Champauvert.
Elle ne doutait pas que Geneviève ne devînt bientôt la duchesse de Parisis; elle se voyait non seulement bannie de la fortune, mais bannie de la famille. Elle enrageait de voir s'évanouir ses dernières espérances; le rôle qu'elle voulait jouer à Paris, elle ne le jouerait pas; les paysans au milieu desquels elle vivait ne manqueraient pas de se moquer d'elle, elle ne voyait plus sur son chemin que des avanies; elle avait semé le mal, elle ne recueillerait plus que le mal.
Toutes ces idées lui traversaient la tête, quand Violette, qui dînait à côté d'elle dans l'hôtellerie de Tonnerre, lui adressa cette question: Le château de Parisis est-il bien loin de Tonnerre?
Mme de Portien interrogea Violette, comme si elle avait sous la main, par un hasard providentiel—les coquins et les coquines mettent la Providence partout—comme si elle avait sous la main un instrument de vengeance: elle avait deviné tout de suite que Violette était une maîtresse d'Octave de Parisis.
Les amoureux et les amoureuses aiment à jaser quand on parle à leur coeur. Violette ne vit dans Mme de Portien qu'une femme curieuse, car celle-ci ne démasquait jamais ses batteries. «Vous l'aimez donc bien, ce mauvais sujet? demanda Mme de Portien.—Oui, ç'a été mon bonheur et mon malheur, dit ingénument Violette. Mais que voulez-vous! on n'en meurt pas, puisque je ne suis pas morte. On dit qu'on se console parce que la vie est un perpétuel chagrin. Se consoler, c'est souffrir ailleurs. Moi je me consolerai en pensant au bonheur d'Octave.—Ah! vous n'êtes pas vaillante! s'écria Mme de Portien, emportée plus qu'elle ne voulait. Vous n'aimez pas les batailles de femmes; vous ne voulez pas lutter contre Mlle de La Chastaigneraye.—Non, je veux que M. de Parisis soit heureux.—Qui vous dit qu'il sera heureux? Geneviève est une étrange fille qui fera le malheur du duc.—Vous la connaissez donc?—Un peu: mais elle est si singulière qu'elle ne se connaît pas elle-même. Ah! si j'étais comme vous, belle et jeune, je ne voudrais pas que mon amant m'échappât. C'est lâche de rendre les armes avant le combat.»
En ce moment, une fille de l'auberge apporta un magnifique bouquet de roses-thé, qu'elle venait de cueillir dans le jardin voisin; les roses de Tonnerre sont renommées comme les roses de Provins. La fille d'auberge présenta le bouquet à Mme de Portien. «Non, dit Mme de Portien, dans la peur de donner cent sous à cette fille. Offrez cela à mademoiselle.»
La fille d'auberge se tourna vers Violette, qui lui donna un louis «Ah! les belles fleurs!» dit Violette. Elle les admirait et les respirait. Quand une idée traversa son coeur et le fit battre. «Madame, dit-elle en se retournant vers Mme de Portien, savez-vous quel sera le dernier mot de ma passion pour M. de Parisis? Ce sera ce bouquet.—Comment cela?—Je vais le lui envoyer avec une prière, une prière de l'offrir à Mlle de La Chastaigneraye.—Ce sera votre cadeau de noces?—Oui, et jamais elle n'entendra parler de moi.—Jamais?—Jamais! jamais! jamais!»
Une idée traversa aussi le coeur de Mme de Portien. Elle avait sa vengeance: «Eh bien, mademoiselle, dit-elle, donnez ce bouquet à ce gamin qui joue là du violon: dans deux heures, il sera dans les mains du duc de Parisis.—Madame, je vous remercie!»
Violette écrivit ce simple mot à Octave:
«Mon ami, j'étais revenue à vous; mais je sais tout. Adieu, nous ne nous reverrons pas. Gardez-moi une bonne pensée, comme je garderai de vous mon plus cher souvenir. Nous sommes morts l'un pour l'autre, ne profanons jamais nos tombeaux.
«VIOLETTE.»
Mme de Portien avait appelé le petit joueur de violon: «Tu vas aller porter ce bouquet au château de Champauvert, où je t'ai rencontré hier. Tu seras bien payé, mais pars tout de suite.»
Violette avait demandé du papier blanc pour envelopper le bouquet. Après l'avoir baisé une dernière fois, elle noua la tige avec un ruban rouge qu'elle prit dans ses cheveux. «Il aimait tant mes cheveux!» dit-elle avec un soupir.
On vint avertir les voyageurs que le train de Paris allait partir: Violette pensa que ce qu'elle avait de mieux à faire c'était de rebrousser chemin. Elle se hâta de mettre son chapeau, elle serra affectueusement la main sèche, et crochue de Mme de Portien, elle donna un autre louis à son petit ambassadeur en guenilles, et elle sauta dans l'omnibus qui conduisait au chemin de fer.
Or, Violette manqua le train. Elle rentra à Tonnerre, repassa par l'hôtel, tout en se demandant ce qu'elle allait faire jusqu'au train de nuit. «Si je pouvais voir Octave!» se demanda-t-elle.
Le silence et l'ennui de la province jettent les amoureux de Paris plus loin dans la passion, parce qu'ils sont tout à eux-mêmes.
Violette demanda s'il y avait de bons chevaux à l'hôtel. Naturellement on lui répondit qu'on pouvait atteler à une calèche les deux meilleurs chevaux du département. Elle parla de Champauvert: on lui promit qu'en moins de deux heures elle serait là.
Il était trop tard. Mais comme cette idée de revoir Octave l'avait envahie, elle décida qu'elle irait le lendemain à la première heure à Champauvert.
Quand Octave se leva le dimanche matin, comment ne vit-il pas Violette qui rôdait dans la campagne, les yeux sur le parc?
Pour elle, elle l'aperçut qui fumait sur le perron. A quoi pensait-il? Il semblait rêver. Elle se demanda si son souvenir ne passait pas dans son âme. Elle eut envie de sauter par-dessus les haies pour aller dans ses bras! «Est-ce possible! se dit-elle. C'est lui et c'est moi! En une demi-minute je pourrais l'embrasser et pourtant je reste clouée ici…. Mais cette jeune fille viendrait, je ne veux pas la voir….»
Octave descendit dans le parc. Violette se rapprocha de la clôture.
S'il se fût approché, sans doute elle eût crié:—Octave, c'est moi!
Comme il tournait la tête de son côté, elle s'imagina qu'il l'avait vue, mais il s'enfonça sous les marronniers. «C'est étrange, dit-il, je pensais à Violette et cette femme qui passe là-bas me la rappelle un peu.»
Si Violette eût été devant le parc de Parisis, certes elle eût franchi la haie; mais elle se voyait devant le château de Mlle de La Chastaigneraye: elle ne se hasarda pas. «Non, dit-elle, je ne suis ici ni chez moi ni chez lui.»
Elle sentit que plus elle s'était rapprochée d'Octave, plus elle était loin de son amant. Elle se décida à regagner sa calèche qui l'attendait à quelque distance du village. Elle était venue jusqu'au parc par des sentiers détournés; en s'en retournant, elle se hasarda un peu plus et voulut même entrer à l'église. Ce fut alors qu'elle vit apparaître M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye, suivis de Mlle de Moncenac et de Mme Brigitte. Ils allaient tous à la messe.
Violette était masquée par le bouquet d'arbres de la place publique; mais elle vit bien l'expression amoureuse d'Octave et de Geneviève. «Puisqu'ils sont heureux, dit-elle tristement, je m'en vais.»
Elle ne fut pas surprise, à cet instant, quand elle vit passer des jeunes paysannes qui préparaient une ovation à Mlle de La Chastaigneraye à sa sortie de l'église. On vint faire la répétition sous les arbres. C'était une vraie comédie. Quoiqu'elle se fût un peu éloignée, Violette comprit bien de quoi il était question. Elle fut plus surprise encore quand on apporta du château son bouquet de roses-thé. On le plaça sur la corbeille de fleurs qu'on devait offrir à la «châtelaine,» selon l'usage antique et solennel.
Elle avait reconnu son bouquet à son ruban rouge. Pourquoi, le bouquet, qui devait arriver le samedi soir à Champauvert, n'était-il arrivé que le dimanche matin?
Toutes les jeunes filles, moins une, entrèrent dans l'église. Celle qui resta sous les arbres devait veiller à la corbeille et aux couronnes de marguerites destinées à les coiffer toutes quand elles feraient cortège à Geneviève.
Violette ne craignait plus d'être vue par Octave. D'ailleurs sa douleur l'aveuglait. Elle s'avança vers la paysanne, quand celle-ci, qui croyait que c'était une nouvelle venue au château, qui allait veiller à son tour sous la moisson de roses, courut chez une voisine pour chercher du fil et une aiguille.
Violette s'approcha d'autant plus et regarda ses roses-thé. «Eh bien! dit-elle, voilà un bouquet qui ne s'est pas trompé d'adresse.» Elle entr'ouvrit l'enveloppe de papier: «Elles sont aussi fraîches qu'hier, ces roses-thé!»
Elle saisit le bouquet avec un sentiment de jalousie et reprit sa lettre d'adieu à Octave. «A quoi bon cette lettre? dit-elle; j'ai voulu donner mon bouquet à la mariée, pourquoi rappeler mon nom à Octave!»
Elle mit la lettre dans sa poche et repartit pour Tonnerre. Cinq minutes après, comme elle pleurait et prenait son flacon, la lettre tomba de sa poche et s'envola sans qu'elle y prît garde.
Le soir, elle dînait avec le prince Rio: «Comme vous êtes gaie! lui dit-il.—Je le crois bien, répondit-elle en éclatant de rire, pour cacher ses larmes, mon ex-amant se marie!»