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Les grandes dames

Chapter 62: XVII
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About This Book

The narrator assembles vivid portraits of fashionable women and the pleasures and perils of a decadent Paris, focusing on a charismatic duke whose irresistible allure leads several admirers to ruin. Episodes move through lavish fêtes, masked balls and circulating gossip while the narrator alternates anecdote with moral reflection, arguing that fatality, caprice and social vanity conceal deeper suffering. Through sketches of courtesans, socialites and their entanglements, the work compresses multiple encounters and judgments to reveal how glamour and impulsive passion coexist with decline and personal disaster during an age of extravagance.

XVII

UN TOAST A LA FEMME

M. de Parisis, tout en jetant un mot à droite, à gauche, en face de lui, en homme bien écouté, cherchait à pénétrer dans l'esprit et dans le coeur de Mme Monjoyeux. Plus il regardait, et plus elle lui rappelait une femme qu'il avait connue. «N'avez-vous pas été blonde, madame?—Non, monsieur.»

Octave regardait de plus près la dame. Pour lui, toute l'énigme de la fête était là. Aussi s'inquiétait-il bien moins que ses voisins du symbolisme des figures de marbre qui dominaient la table; la vraie statue, c'était la femme du sculpteur.

Mais, comme tous les sphinx, Mme Monjoyeux ne se laissait pas pénétrer. Soit qu'elle fût bête, soit qu'elle ne le fût point, elle avait l'art de le paraître à propos. A certaines questions, elle répondait par un sourire qui n'était ni la malice, ni la niaiserie, mais qui en exprimait vaguement l'effet. Tantôt elle répondait de travers, rompant les chiens, puis jouait à l'école buissonnière; si Octave lui parlait de l'empereur de Russie, elle lui répondait que le pape était un fort galant homme, puisque le jour où elle s'était agenouillée pour baiser sa pantoufle, il avait daigné lui tendre la main. «C'est étrange, pensait Octave, cette femme est restée Bretonne, quoique ses yeux accusent çà et là des perversités de fille d'Eve.»

Selon sa coutume, M. de Parisis tentait des mots risqués; alors Mme Monjoyeux le regardait avec une candeur de vraie Bretonne. Octave s'aventurait alors sur une autre route; curieux en toutes choses, il suivait les femmes partout où elles voulaient le conduire, même sur les Alpes de la vertu, les pieds dans la neige, le front dans le ciel. Il trouvait une autre volupté à changer d'horizon. Les natures amoureuses ne gardent l'amour qu'en variant ses images à l'infini.

Avec Mme Monjoyeux, si M. de Parisis devenait austère, elle se hâtait de le ramener au sourire, quelquefois même à l'éclat de rire. Il ne croyait pas, d'ailleurs, que ce fût un jeu savant: c'était sans doute le hasard des idées et des mots. «Comment trouvez-vous mon mari? dit tout à coup Mme Monjoyeux; à tort ou à raison, il me trouve bien faite…—Il m'est impossible, madame, interrompit Octave qui ne faisait jamais de compliments, d'avoir une opinion sur ce point délicat.—Une opinion sur ce point délicat, vous l'aurez tout à l'heure, écoutez-moi jusqu'au bout.

Mon mari n'est pas un de ces artistes qui font une statue d'après une statue; comme il dit qu'une statue est une femme, il prend ses modèles parmi les femmes…—J'ai compris, madame: ces seins adorables de la Cybèle, ces hanches savoureuses, ces jambes de chasseresse, ce sont vos seins, vos hanches et vos jambes.—Chut! dit la jeune femme, si on nous écoutait.»

Elle baissa la tête comme pour cacher sa rougeur. «Eh bien! madame, dit Octave, mon opinion est maintenant toute faite; ce chef-d'oeuvre de l'art, c'est le chef-d'oeuvre de la nature; les générations futures remercieront les dieux d'avoir donné une pareille femme à un pareil sculpteur.—Mais, moi, je ne me consolerai jamais d'avoir été ainsi trahie dans ma nudité.»

La jeune femme continuait à pencher la tête, comme si tout le monde avait le secret de sa beauté. «Pourquoi cette fausse pudeur? reprit M. de Parisis. Vous êtes traduite mot à mot, et je ne doute pas que la traduction ne soit digne de l'original, mais c'est la chair traduite en marbre; or, le marbre ne rougit jamais, parce que le marbre est au-dessus de cette pudeur atmosphérique inventée par des couturières qui avaient des robes à placer. Si la femme rougissait de montrer quelque chose, elle devrait rougir de montrer sa figure, puisque la figure est l'expression des sept péchés capitaux.»

Et une fois dans ce steeple-chase du paradoxe, Octave débita toutes ses opinions avancées sur la pudeur du nu. «En effet, dit Mme Monjoyeux, la robe n'habille pas.»

Aux deux bouts de la table, en face de M. de Parisis, partout l'esprit courait gaiement sur la nappe; la gaieté resplendissait comme une lumière nouvelle, sur les coupes, les roses et les raisins. Monjoyeux remarqua que les femmes prenaient des expressions de bacchantes et que les hommes devenaient irrésistibles, parce qu'ils ne savaient plus ce qu'ils disaient.

Il jugea qu'il était temps de porter un toast pour être écouté. Sa coupe de vin de Champagne était pleine; il la présenta à sa voisine, et lui dit qu'il allait bien parler, puisqu'il allait porter un toast à la femme. «Chut! mesdames, dit la voisine de Monjoyeux, le sculpteur va parler!»

Tout le monde porta la main à son verre, tout le monde écouta. On connaissait la phraséologie pittoresque de Monjoyeux, on ne doutait pas de son éloquence, de ses idées originales, de ses saillies imprévues. C'était une bonne fortune de l'entendre.

Monjoyeux s'était levé, la coupe à la main, le front souriant, le sourire moqueur. Il secoua sa crinière comme un lion qui part pour la chasse; il promena son regard sur ses convives et sur ses statues; il jeta un coup d'oeil étrange sur sa femme et porta ce toast: «Mesdames et messieurs! je bois à la femme!»

Tous les hommes se levèrent et burent à la femme, «Chut! dit une dame, il ne faut pas boire, il faut parler; on n'a pas si souvent l'occasion d'entendre faire l'éloge des femmes. «Eh bien! dit Monjoyeux, écoutez-moi et ne m'interrompez plus.»

Il trempa ses lèvres dans la coupe: «Je bois à la femme! parce que la femme est l'alpha et l'oméga, le premier et le dernier mot, l'enfer et le paradis, le mal et le bien, la chute et la rédemption.

«L'homme s'agite, la femme le mène. C'est que la femme est tout à la fois le bien et le mal, la quatrième vertu théologale et le huitième péché mortel. Comme l'ange rebelle, qui se souvient du ciel et qui travaille pour l'enfer, la femme est commencée par Dieu et achevée par Satan.

«Où est la femme? disait le magistrat que vous savez, à chaque procès que plaidaient ses justiciables.

«Où est la femme? répètent avec le subtil questionneur tous ceux qui veulent expliquer à peu près raisonnablement l'histoire des peuples et le roman des âmes.

«Quand un sculpteur a fait une belle statue,—où est la femme? Quand un poète a fait un beau livre,—où est la femme?

Quand un héros a gagné une bataille,—où est la femme?

«Dans l'Olympe, le dieu de la pensée est un homme; mais Apollon, que fait-il sans les neuf muses? Or, toutes les femmes sont des muses, muses des passions et des crimes, des héroïsmes et des misères.

«Elus ou réprouvés, déchus ou rachetés, notre destinée commune se rattache à l'Eden ou à Bethléem: nous relevons tous d'Eve ou de Marie.

«Ab Jove principium!» s'écrie le poète fervent. Mais s'il veut que nous confessions Jupiter, il faut que, sous les antres de Crète, il nous ait arrêtés d'abord dans le groupe souriant des nourrices du jeune dieu.

«Le ciel lui-même n'aurait plus sa chaleur et sa lumière, sans cette présence réelle de la femme!

«La lyre d'Apollon ne commence à vibrer que sous le souffle léger de Daphné qui s'enfuit. Sans Isis, Osiris n'est que la moitié d'un dieu; sans Sitâ, Ramâ serait à peine un héros! Quand l'âme du vieux Faust échappe aux griffes tenaces de Méphisto, elle flotte incertaine de sphère en sphère. En vain chemine-t-elle à travers les étoiles: ce ne sont pas les saints et les martyrs qui donneront un refuge à la pèlerine errante. Mais elle a retrouvé celle qui fut Marguerite, mais elle a été touchée par le rayon de la mère sept fois douloureuse, elle est sauvée, elle est en possession de sa destinée bienheureuse, elle est entrée en possession de l'éternel féminin!

«Redescendons sur terre. Aussi bien la femme n'est pas suzeraine seulement sur les cimes sacrées; Marie l'égyptienne et sainte Thérèse ont des soeurs; voyez-vous d'ici l'escadron volant des courtisanes de tous les pays, des déesses en chair et en os, qui vont au sabbat des passions; celles-là imposent le mot d'ordre à toute l'infernale compagnie d'ici-bas; mais les unes et les autres gardent une égale influence.

«Pour rassurer contre quarante ans d'épreuves l'âme orageuse de Michel-Ange, mon divin maître, il suffit du mystique attachement de la marquise de Pescaire. Pour ruiner et dépraver André del Sarte, il ne faut qu'un caprice vaniteux de sa Lucrèce.

«Depuis Eve, qui n'aimait pas assez Adam, et depuis Zuléïka, qui aimait trop Joseph, les individus et les empires vivent au gré de quelques femmes.

«L'Orient et l'Occident s'ébranlent pour Hélène, la veuve aux cinq maris; Hercule est vaincu par Omphale; Antoine est dompté par Cléopâtre; Eurydice entraîne Orphée dans les Champs-Elysées; Merlin est emprisonné par Vivianne; Fastrade, morte, enchaîne Charlemagne sur son tombeau; Béatrice élève Dante jusqu'aux bleus sentiers du paradis.

«Ce n'est pas Hiram, c'est Balkis qui bâtit le temple de Jérusalem; c'est la veuve adultère de Ninus qui dresse les portiques de Babylone; c'est la courtisane Rhodope qui assemble les masses énormes des Pyramides; mais c'est Thaïs la courtisane qui brûle les palais de Persépolis. Aspasie trône au sommet d'une des grandes périodes, Hersilie ou Véturie arrête la fureur des soldats qui s'égorgent; mais que la Pompadour, marquise de hasard, jette sa pantoufle au plafond en signe de guerre, et les armées de l'Europe bivaqueront sept ans sur les champs de bataille.

«Donnez des couteaux à Judith, qui va délivrer Béthulie, et à Mlle de Corday, qui s'imagine sauver la France. Mettez la hache aux mains de la Jeanne de Beauvais et l'étendard fleurdelysé aux mains de la Jeanne de Domrémy: Dieu agit par le ministère de ces violentes et de ces inspirées.

«Est-ce Dieu encore, est-ce Satan qui collabore avec la Florentine au 24 août 1572?

«Et vous, Marie Stuart, et vous, Marie la Sanglante, et vous, Elisabeth, ô grande vestale de l'Occident! et vous, Catherine de Russie, qui avez régné sur le roi Voltaire, et vous, Germaine de Staël, ô prophétesse éloquente! qui avez troublé les nuits de Napoléon, dites quelle force secrète vous poussa en avant, dans ces luttes où vous avez témoigné une timidité si fière et une énergie si virile. Ah! vous le saviez, tempétueuses héroïnes: le spectre des affaires humaines appartient à qui sait vouloir, et les hommes s'inclinaient pour saluer nos volontés souveraines qui passaient.»

Monjoyeux se versa du vin de Champagne: «Qui s'avise de contester aujourd'hui l'incontestable autocratie des femmes? S'il restait un athée pour la nier au moment même où la raison d'Etat abroge la loi salique, ce n'est pas moi qui essayerais de guérir sa misogynie, et je n'irai pas, pour si peu, visiter, dans le char de ma rhétorique, Sapho sur son rocher trop hanté, Paule de Viguier à son balcon de Toulouse, Mme de Sévigné en son hôtel Carnavalet, ou Mme Récamier à l'Abbaye-aux-Bois.

«Laissons Mme Roland sur son échafaud triomphal et Mlle de La Vallière dans son illustre solitude.

«N'outrageons pas, par un commentaire indiscret, tant de charmantes visions des tombeaux, Mme Henriette ou Mme de Longueville, Marie Touchet ou Mlle de Romans. Vous savez votre histoire des rois de France, rois qui règnent sous le gouvernement de leurs femmes ou de leurs maîtresses. Là, au lieu de dire: Où est la femme? Diogène vient avec sa lanterne, et dit: Où est l'homme?

«Un jour de révolution, le ministre des affaires étrangères n'eut pas le temps d'enlever son portefeuille; celui qui vint après s'écria: Je tiens le mot du sphinx! Il ouvrit le portefeuille: il y trouva un portrait de femme, puis un autre portrait de femme, puis une lettre de femme, puis une autre lettre de femme.

«La femme est le dernier mot du Créateur. Le grand maître avait d'abord sculpté les mondes, puis le mastodonte, puis l'aigle, puis le lion, puis l'homme; il termina par la femme. Ce fut alors qu'il se reposa pour se contempler dans son oeuvre.

«Je bois à la femme! parce que sans la femme que vous voyez là, en face de moi, je n'eusse pas sculpté ces bustes, ces groupes, ces statues, qui prouvent, j'imagine, que je ne suis pas un déshérité.

«Sans cette femme, qui est en face de moi, on dirait encore de moi comme naguère: «Monjoyeux! un hâbleur! qui promet toujours d'être un homme de génie, qui ne se montre au théâtre que pour se faire siffler, qui n'entre à l'atelier que pour sculpter des mots.» Grâce à cette femme, j'ai sculpté du marbre.

«Où est la femme?»

«La femme, la voilà! C'est toujours la femme qui fait le miracle; pour le pauvre diable, la femme endimanche la vie; pour les artistes, elle donne une âme au génie. Mais pour le sculpteur qui n'a pas de marbre, que fait-elle? Ecoutez bien.»

La figure de Monjoyeux prit une expression tout à la fois amère, byronnienne, satanique. «J'étais las d'entendre mes ennemis, mes amis me corner aux oreilles les conquêtes des autres, les oeuvres de celui-ci, les chefs-d'oeuvre de celui-là: ce qui voulait dire que je ne faisais rien. Ne rien faire, messieurs! c'est déjà beau, savez-vous! C'est étudier et c'est admirer. Les sots ne se croisent jamais les bras. Toutefois, si c'est une vertu de ne rien faire pour entrer aux académies, il ne faut pas en abuser, comme a dit Chamfort. Un soir que Parisis, Saint-Aymour, Villeroy, Miravault, me mettaient au défi de prouver mes forces, je suis rentré chez moi, où, durant deux nuits et deux jours, j'ai surexcité ma volonté. La Volonté! une femme celle-là! une fière femme, quand on l'aime jusqu'au sacrifice. Après deux nuits et deux jours, je suis sorti, mais criant comme Newton après ses deux années de visions célestes: «J'ai trouvé!»

«Cinq minutes après, on a pu me voir entrer bravement,—je ne rougis jamais, car je suis comme l'ancien, je porte mon âme sur mon chapeau,—dans une maison quelque peu célèbre par ses folies nocturnes et diurnes. Que ceux qui ne connaissent pas la maison, messieurs, me jettent la première pierre.»

M. de Parisis remarqua l'agitation et la pâleur de Mme Monjoyeux, qui regardait le sculpteur avec effroi et avec colère.

«Je n'y restai pas longtemps, poursuivit Monjoyeux. Je ressortis bientôt ayant au bras une femme voilée, qui n'était pas précisément vêtue comme une femme du monde qui va à la messe. Comme je ne voulais pas porter la queue de sa robe dans les rues, nous montâmes dans le premier fiacre venu, qui nous conduisit chez moi. A peine arrivé, la femme avisa ma chambre à coucher et se déshabilla à demi pendant que je lisais une lettre.

«Non, lui dis-je. Vous vous imaginez peut-être que c'est une maîtresse que je suis allé prendre dans cette joyeuse maison où je vous ai trouvée si insouciante, si oublieuse et si belle. Non! si vous voulez, vous serez ma force et non ma faiblesse. Je vous ai choisie non pour humilier la femme, mais pour venger la femme; je vous ai choisie pour faire la satire en action de mon siècle.» Elle ne comprenait pas du tout, je mis mon coeur à nu devant elle, je lui démasquai toutes mes batteries. «Si vous voulez jouer un grand rôle, lui dis-je, venez avec moi; vous serez mon compagnon d'armes dans la guerre terrible que je vais faire à la société. Vous ne changerez pas de métier, mais vous remonterez d'un degré, parce que c'est le dernier mot de l'oeuvre qui moralise l'oeuvre. Là-bas, où je vous ai prise, vous étiez au premier venu qui donnait un louis à la porte. Dans le monde où nous allons, vous serez encore au premier venu, mais les louis se multiplieront à l'infini: je dirai que vous êtes ma femme.»

«Cette fille rougit pour moi; elle ne rougissait plus pour elle. Ne rougissez pas, lui dis-je, vous comprendrez un jour pourquoi nous jouons ces deux rôles. Donc, je dirai que vous êtes ma femme. Je suis idéologue, sculpteur, machiavéliste, vous irez solliciter pour moi des monuments à faire et à défaire; je suis un grand homme politique, comme tous ceux qui n'ont rien à faire: nous courrons le monde, et, comme trop d'hommes politiques, je sauverai tous les Etats. C'est vous encore qui serez le trait d'union entre moi et le pouvoir, à Pétersbourg comme à Paris. Une femme a manqué à Machiavel, voilà pourquoi il est mort de faim. Je vous jure que si vous êtes belle—sans être rebelle,—nous n'aurons pas fait vainement le tour de l'Europe. Nous deviendrons riches, moi glorieux, vous plus éblouissante, et toute ma fortune si bien acquise sera pour vous.» Cette fois, elle comprit. Jouer un pareil rôle, pour une pareille femme, c'était déjà de se dégager de ses langes immondes. Ce n'était pas d'ailleurs la première venue. Elle était bien née et elle avait à se venger. Elle voulut m'embrasser: «Non, lui dis-je, je ne vous connais pas, je ne vous embrasserai jamais; vous serez une femme pour tout le monde, excepté pour moi.» Et en effet, messieurs, cette femme que vous voyez là, en face de moi, ce n'est ni ma femme ni ma maîtresse.»

Un cri traversa la salle. La jeune femme tomba évanouie dans les bras de Parisis.

Jusque-là, elle avait espéré que Monjoyeux ne la démasquerait pas; il lui avait promis de ne pas la trahir; elle ne pouvait croire à cette brutalité; mais c'en était fait, il venait, d'une main fière, d'arracher le masque et de la rejeter à toute sa honte. Il ne mesurait pas l'abîme. Il voulait frapper fort et frapper juste. Voilà tout. «Ce n'est rien, dit-il en homme expérimenté, ce n'est rien: c'est une femme qui se trouve mal.»

Et il poursuivit:

«Nous commençâmes le lendemain. Est-ce la peine de vous le dire? Ma volonté, armée de cette femme, a triomphé de tout; j'ai été, du premier coup, l'ami des princes, courtisé par les courtisans. Nul n'a résisté à cette femme. J'ai improvisé de belles statues, car j'avais avec moi quatre praticiens romains, des fiers à marbre; j'ai donné à chaque prince la géographie future de l'Europe, tous ont reconnu que j'avais le secret de toutes les politiques. Mais ce n'est pas le génie qui m'a donné tant d'or, tant de croix et tant de titres, car je suis comte italien, baron bavarois, grand d'Espagne, pacha, prince valaque. Non! c'est la beauté de cette femme qui a tout fait. Et combien de femmes aujourd'hui qui ont fait la même besogne!»

Il salua sa compagne dans cette oeuvre infernale. «Pardonnez-moi, madame, si je vous ai mise en scène au dénouement de ma comédie.» Puis, se tournant vers les femmes qui faisaient mine de vouloir sortir pour sauver leur dignité: «Encore un mot, mesdames, je vous en prie.» Il monta sur la table, armé d'un marteau. «Il faut bien qu'on le sache, je me dépouille de tous ces oripeaux indignes de moi.»

Il arracha ses commanderies et les jeta à ses pieds. Il prit dans sa poche des parchemins qu'il alluma aux bougies. Le silence était plus profond et plus terrible autour de lui.

Il y avait quelque chose du jugement dernier dans ce soufflet donné à son siècle sur la joue d'une courtisane.

Il frappa d'un premier coup de marteau la figure de la Vertu. «Je ne veux pas qu'il reste rien de cette oeuvre impie.»

Un cri de douleur retentit par toute la salle. Frapper un chef d'oeuvre, c'est frapper l'humanité elle-même. On cria autour de lui.

«O divine Vertu! dit-il sans écouter, je te révère trop pour permettre que ce marbre souillé ose transmettre ton adorable figure.»

Il donna un second coup de marteau. La statue fut défigurée.

Il se retourna soudainement et marcha sur les rosés et les camélias qui jonchaient la table jusqu'au piédestal de Cybèle.

—Et toi, sainte Nature! s'écria-t-il, toi qui es l'image de Dieu, toi dont les adorables mamelles m'ont allaité, toi qui as mis au monde les Grecs du temps de Socrate, les Italiens du temps de Léonard de Vinci, les Français du temps de Molière et du temps de Saint-Just, je ne veux pas qu'un indigne souvenir te puisse profaner. Je t'ai représentée dans ta souveraine beauté; mais ce marbre a subi les attouchements impudiques de l'or.»

Et il frappa la statue sur le front, sur la joue, sur les lèvres. En une seconde, c'en était fait de ce chef-d'oeuvre.

Vainement Parisis s'était élancé pour empêcher cette profanation. Monjoyeux, comme un Titan déchaîné, ne se fût laissé dominer que par la foudre.

Tout le monde était debout; la pâleur, l'effroi, la tristesse étaient répandus sur les figures. La plupart des convives ne comprenaient qu'à demi. On se demandait s'il était fou. «Mesdames et messieurs, dit-il en s'inclinant une dernière fois, fier d'avoir créé son oeuvre et fier de l'avoir sacrifiée, je redeviens Monjoyeux comme devant. Je crois que j'ai acquis le droit de me croiser les bras comme je faisais.» Il prit un cigare sur la table. «De toute fortune, je ne me garde que ce cigare,—la dernière fumée!—Je retourne à ma chaumière de la rue Germain-Pilon. Adieu, mesdames! adieu, messieurs! Je ne suis plus ici chez moi.»

Et se tournant vers celle qu'on appelait Mme Monjoyeux: «Adieu, madame Vénus, adieu! Vous avez été héroïque dans le mal; si je vous avais aimée, vous eussiez été héroïque dans le bien.—Adieu! Nous ne nous reverrons jamais. Vous êtes ici chez vous. Faites que les hirondelles viennent bâtir leurs nids à vos fenêtres.»

Il sortit, le front levé, la démarche hautaine, comme Frédérick-
Lemaître dans Ruy-Blas.

Les femmes qui étaient là ne portèrent pas leurs flacons à la jeune femme, toujours à demi évanouie, qui croyait rêver, qui étouffait dans son humiliation et qui ne trouvait pas la force de s'humilier tout haut.

Ces dames mettaient en toute hâte leurs pelisses et leurs chapeaux,
«Que dira-t-on de nous demain? se demandaient-elles toutes.

Quelques-unes s'enfuirent, les plus curieuses demeurèrent.

Les hommes commentaient diversement ce que Monjoyeux appelait sa satire en action. «C'est un fou, disaient les uns.—C'est un sage, disaient les autres.—C'est un sage et un fou,» pensait Parisis, qui avait reconnu enfin Mme de Marsillac.

XVIII

HISTOIRE DE MADAME VÉNUS

Cependant Mme Vénus s'était levée et voulait parler à son tour: «Encore un instant, mesdames les femmes comme il faut, je prends la parole et on ne refusera pas de m'entendre.» Les dames, plus curieuses encore qu'indignées, se tournèrent vers Mme Vénus. Elle avait subi les rudes paroles de Monjoyeux comme on subit un coup imprévu. Le premier sentiment est la défaillance, mais le coeur se relève, les tempes s'enflamment, la vengeance prend le mors aux dents.

Tout emportée qu'elle fût toujours par sa nature, elle s'était contenue, elle avait aimé Monjoyeux, elle avait eu l'adoration de son génie: elle n'avait pas voulu, car elle était généreuse, se jeter à sa traverse pour lui couper son effet, comme on dit au théâtre. Elle se réservait son rôle.

Quand elle prit la parole, elle rougit, le sang lui monta à la gorge; elle faillit ne rien dire; mais après cette première secousse, elle retrouva sa voix et ses idées. «Ne vous imaginez pas, mesdames, dit-elle en essayant de railler, que je vais me laisser égorger comme une colombe à l'autel du sacrifice. Monjoyeux est un grand comédien comme il est un grand sculpteur, il lui fallait une femme pour jouer son jeu, il m'a prise où il m'a trouvée. Mais cette femme n'était pas la première venue; moi aussi je voulais jouer mon jeu, moi aussi je voulais me venger.

«Etes-vous bien sûres, mesdames, qu'entre les lèvres et la coupe, il n'y a pas un abîme? On dit à la jeune fille: «Ce lit nuptial s'appelle la vertu, tu n'aimeras pas celui que tu aimes, pour épouser celui que tu n'aimes pas.» C'est la loi du monde depuis que le roi du monde s'appelle l'argent. L'odieux argent, dites-vous, l'odieuse pauvreté, dis-je; entre l'argent et la pauvreté, il y a tous les crimes.

«Je ne veux pas m'humilier jusqu'à vous dire qui je suis. Une fille, si vous voulez, mais une femme aussi. Je garde mon secret. Quelle que soit la chute, sachez-le bien, le coeur garde un battement pour Dieu; plus la nuit est profonde, plus l'âme se tourne vers le ciel. Adieu, mesdames, vous êtes toutes, je n'en doute pas, des vertus inaccessibles. Peut-être une de vous, en rentrant le soir, ira tirer les verrous sur la porte de sa fille, non pour préserver la fille qui dort dans son lit virginal, mais pour préserver l'amant de la mère qui se cache dans le lit conjugal.»

Les femmes n'avaient guère écouté, mais la sacrifiée avait eu des auditeurs sérieux.

Tout le monde se regardait et se demandait le secret de cette comédie; mais se tournant vers Octave, Mme Vénus lui dit: «Monsieur de Parisis, je ne veux confier mon secret à personne, hormis à vous seul.»

Ces mots éloignèrent les derniers invités. «Et maintenant que nous sommes seuls, dit Parisis en prenant la main de la jeune femme, vous aller me confier le secret de votre vie.—Je vous dirai tout, car il vous a fallu un grand courage pour rester avec moi après tous ces sarcasmes; mais ne restons pas là, devant ces débris d'un odieux festin, qui est pour moi une orgie de l'esprit sinon des lèvres.»

Les domestiques, qu'on avait renvoyés, étaient revenus peu à peu et semblaient se demander à qui il fallait encore obéir. «Retirez-vous, dit la dame du logis d'une voix douce et calme; il ne me faut que ma femme de chambre, que je vais retrouver là-haut.»

Et elle passa devant Octave. Le duc avait souffert de tous les coups portés à cette femme d'une main brutale. Il lui avait fallu un vrai caractère pour rester avec elle en face de tous ceux qui la fuyaient. Il risquait d'entamer sa dignité héraldique. Il pouvait bien, le soir, courir les folies nocturnes avec ses amis, mais en face des gens du monde il était toujours resté un homme du monde.

Au haut de l'escalier du premier étage, après avoir traversé une antichambre, la dame se retourna vers lui et lui fit signe de s'asseoir sur le divan d'un petit salon, doucement éclairé par une lampe pompéienne. «Je m'étonne, lui dit-elle, que vous me demandiez le secret de ma vie; ne l'avez-vous pas deviné, vous qui êtes un homme d'esprit, vous qui m'avez surprise à Bade?»

Octave avait reconnu Angèle depuis qu'elle s'était évanouie, comme si elle eût laissé tomber ce masque d'innocence qu'elle s'était fait. «C'était vous! Je le croyais et je ne le croyais pas.—Vous savez pourtant bien avec quel art une femme peut faire, défaire et refaire sa figure.—Oui; en changeant la couleur de ses cheveux, en accentuant ses sourcils, en marquant un grain de beauté pour changer l'expression, on se fait une autre femme.—J'avais juré que vous ne me reverriez jamais; que vous ne feriez pas la lumière sur la nuit de Bade; qu'une fois au moins, dans ma vie, je garderais quelque prestige dans le souvenir d'un galant homme; mais notre rencontre chez le juge d'instruction m'avait arraché cette illusion.—Je suis un homme d'esprit, dit M. de Parisis, c'est pour cela que je reconnais que tout est impossible et que tout est invraisemblable.—Comme mon histoire! Et pourtant mon histoire est toute simple. Je vais vous la conter avec l'abandon d'une pauvre fille qui serait au confessionnal.»

Angèle leva les yeux comme pour retrouver les méandres du passé. Octave se renversa sur un coussin tout en attachant son regard sur la jeune femme. «Mon cher ami, vous ne connaissez pas la pauvreté? Eh bien! vous aurez toutes les peines du monde à me comprendre. Celui qui n'a pas traversé la misère noire, comme disent les pauvres gens, la misère qui a faim et qui a froid, ne pressent pas toutes les angoisses de l'enfer. Le pauvre n'existe pas et il souffre toutes les existences. Le pauvre est un inconnu que personne ne veut recevoir, parce qu'il arrive dans la vie sans lettres de recommandation. Je m'appelle Angèle-Hélène de La Roche-Parmailles. Je vous livre le nom de mon père, le baron de La Roche-Parmailles, parce que vous êtes un galant homme et que vous comprenez tout. Je ne l'ai jamais dit à personne. J'ai pris quelquefois le nom de Montrigeac, qui fut un des fiefs de notre famille. Hélas! où sont les fiefs? où est la famille? La première révolution a supprimé les fiefs, la prochaine supprimera la famille, si ce n'est déjà fait! Mon père n'était pas riche, il était garde du corps quand il épousa ma mère. En 1830, il accrocha son épée et se fit gentilhomme campagnard. Mais il aimait ma mère et ma mère aimait Paris; il vendit la petite terre de Parmailles pour complaire à ma mère. On vint à Paris, on prit pied rue du Bac, au coin de la rue de Varennes, dans une maison où j'ai vu mourir Mme Dorval. La pauvre femme! elle me caressait les cheveux sans se douter que je serais plus malheureuse encore qu'elle ne le fut, elle qui mourut de chagrin. Il n'y avait jamais d'argent à la maison, mon père voulait faire figure avec ses anciens camarades, ma mère voulait aller dans le monde. Le capital était entamé, il ne restait plus que quatre-vingt mille francs quand on les risqua pour chercher fortune. Quoique mon père fût resté fier, il se laissa convaincre qu'il pouvait, sans déroger, s'associer dans un hôtel garni, l'hôtel de ——, où d'ailleurs il ne devait jamais paraître. Dans deux associés, il y a presque toujours un fripon, celui qui n'a pas d'argent. Au bout de deux ans, l'associé de mon père avait quatre-vingt mille francs et mon père avait des dettes. Vous voyez d'ici le désastre: mon père en mourut.

«Ma mère, le dirai-je! était plus malheureuse encore que coupable, elle chercha à se consoler. Quand les femmes ne trompent pas, ce sont elles qui sont trompées. Ma mère était loyale, elle risqua sa vertu, elle donna ses derniers jours de beauté; on lui avait promis une fortune, elle croyait aux contrats du coeur, on ne lui donna qu'un éclat de rire. Elle courut toute désespérée se réfugier chez une de ses amies à Montmartre. Une femme déchue aussi, qui n'avait sauvé que des épaves. J'avais quatorze ans, vous voyez le tableau, vous voyez l'exemple. Pas une âme au monde qui veillât sur nous.

«Nous vivions avec cette femme. Quel pain que celui-là! Des hommes venaient ça et là, je comprends à moitié, j'étais révoltée, ma mère se révolta elle-même, car elle ne voulait pas descendre jusque-là. Avec les derniers bijoux, on loua une chambre. Ma mère prit une aiguille et travailla héroïquement depuis le soleil levant jusqu'au soleil couchant, car la lumière achetée coûte trop cher.

«J'allais concourir pour le Conservatoire, mais ma maîtresse de piano, une méchante femme, croyant que notre misère n'était pas vraie, voulut être payée et m'abandonna. C'était la dernière planche de salut. On nous avait fait quelque crédit en me croyant déjà une artiste: tout le monde se détourna.

«Je me jetai dans les bras de ma mère et je pleurai longtemps. Ma mère pleura plus longtemps que moi. Je voyais ses belles larmes tomber sur d'affreux torchons qu'elle ourlait, car elle n'avait pas le droit de pleurer les bras croisés. Oh! les travaux forcés à perpétuité! on ne les connaît pas au bagne de Toulon: c'est au bagne de Paris qu'il faut les voir!

«Je pris une aiguille moi-même et je travaillai avec ma mère. Total: trente sous par jour. Et pas une heure pour relever la tête, pas une heure, excepté le dimanche quand nous allions nous cacher derrière un pilier pour écouter la grand'messe à Notre-Dame-de-Lorette. C'était notre seul luxe. Je masquais les reprises de ma robe en me serrant contre ma mère. Bientôt il ne me fut plus possible de sortir ensemble: nous n'avions plus qu'une robe!

«Je priais Dieu; mais si Dieu se montrait, où serait la vertu? Dieu est en nous, qui nous montre le bien et le mal; Dieu, c'est la conscience.

«Je priais encore, je priais toujours; je ne pouvais croire alors à de pareilles épreuves. Il nous fallut souffrir la faim et le froid, toutes les misères, que dis-je, toutes les humiliations. Quand on parle de cela aux gens riches, ils ne comprennent pas; ils sont comme les voyageurs qui ne voient que les rives d'un pays et qui n'en devinent pas les déserts, les abîmes et les volcans.

«Nous nous trompions ma mère et moi; nous reprenions encore sur nos lèvres, pour nous regarder, le sourire des meilleurs jours. Cette dernière expression de ma mère souriante dans sa douleur mortelle m'est restée dans l'âme; je la vois toujours ainsi, comme ces saintes femmes qui allaient au supplice avec une flamme divine dans les yeux, parce qu'elles marchaient pour la gloire de Dieu.

«On m'a souvent parlé de la charité, je l'ai même vue en peinture, mais je vous jure que la charité ne s'est pas montrée une seule fois pendant notre misère. Je me trompe: une femme est venue un jour, qui avait de l'or dans la main et qui a parlé à ma mère; je ne comprenais pas bien et déjà je voulais embrasser cette femme,—une marchande à la toilette qui vendait plus de femmes que de robes,—mais je compris bientôt; elle venait proposer à ma mère de vendre mon coeur, de vendre mon âme.

«Les pauvres esclaves qu'on vend en Orient ne donnent pas leur âme parce qu'elles ne connaissent pas leur âme, mais la femme chrétienne donne sa part de paradis le jour où elle vend son corps.

«Vous devinez bien que ma mère mit cette odieuse créature à la porte, mais ce fut le dernier coup. Le soir même, quand ma mère se coucha plus tôt que de coutume, ce fut pour ne plus se relever. Je ne pouvais croire à la mort de ma mère; pendant plus de trois semaines ce fut une agonie, ce fut presque une agonie pour moi-même. J'ai veillé ma mère toutes les nuits; le jour, je tombais de fatigue et de chagrin sur le bord de son lit; le médecin ne vint que deux fois, quoiqu'il m'eût promis de venir souvent, mais ce n'était pas le médecin des pauvres. Quelques voisines me donnaient cinq minutes çà et là, mais j'étais presque toujours seule. Un matin ma mère sembla se ranimer: «Ah! si tu m'apportais des oranges et du raisin, il me semble que cela irait bien.» Je n'avais pas un sou, mais je mis mon chapeau et mon mantelet, je descendis en toute hâte et je courus chez cette abominable marchande à la toilette, car je savais où elle demeurait. C'était tout près, rue Fontaine-Saint-Georges. Avant d'arriver chez elle, je m'arrêtai devant une boutique de fruitier où je vis des oranges et des raisins. «Ah! pensai-je, comme ma mère sera heureuse!» Les raisins étaient magnifiques, quoiqu'on fût en janvier; on avait entr'ouvert une boîte où ils semblaient m'appeler par leur belle couleur dorée.

«Enfin, me voilà chez la marchande à la toilette. Que vous dirai-je? Je ne venais pas pour faire des façons; le sacrifice était déjà consommé; j'avais demandé pardon à Dieu, je priais pour mon âme, mais j'apportais mon corps à toutes les souillures.

«Ce qui m'a toujours surprise et révoltée, c'est qu'on trouve à toute heure un homme pour cet odieux sacrifice. Celui qui vint ce jour-là n'était pas, comme il arrive quelquefois, un vieillard qui se retourne vers la jeunesse, c'était un jeune homme qui cherchait des émotions, à peu près comme ces enfants cruels qui tuent une colombe à coups de canif. Cette horrible profanation d'une pauvre fille, qui tout à l'heure croyait à tout, et qui désormais ne croira plus à rien, s'est accomplie dans l'arrière-boutique de la marchande à la toilette. Je regardai ce jeune homme avec stupeur. Savez-vous quelle était sa volupté? C'étaient mes larmes, c'était mon effroi, c'étaient mes sanglots. Paris renferme des Héliogabales par milliers.»

Ici Angèle s'interrompit. Parisis remarqua qu'elle ressentait encore toute l'horreur de cet attentat; elle avait pâli, la fièvre l'agitait, elle criait toujours vengeance.

Elle se leva et fit quelques pas dans l'attitude d'une muse tragique. «Vous êtes belle ainsi, lui dit Octave.—Je vous demande pardon, dit-elle simplement; je me croyais seule tant j'étais retournée loin dans le passé.»

Elle retomba dans un fauteuil et continua:

«Ma mère eut ses raisins et ses oranges. Elle mangea une orange et une grappe de raisin, sans se douter du prix qu'elles me coûtaient. Puis, tout à coup, comme si l'idée lui en fût venue, elle rejeta ce qui restait et tomba dans le délire. La nuit même elle mourut.

«J'avais encore cent quatre-vingts francs; cet argent ne me brûla pas longtemps les mains, ma mère ne fut pas enterrée dans la fosse commune, mais, hélas! son linceul n'en fut que plus souillé, puisqu'il était le prix de ma honte.

«Vous devinez quel fut mon dégoût pour toutes choses, surtout quand, au convoi de ma mère, je ne vis venir que la marchande à la toilette. Et comme elle priait Dieu! c'était à croire que Dieu l'inspirait.

«Quoique je fusse alors à deux pas de la mort, j'étais énergique. Je résolus de me venger. Dieu m'avait trop abandonnée pour que je n'abandonnasse pas Dieu. On m'a dit que vous étiez athée: eh bien! moi, quand je m'agenouillai sur la terre qui recouvrait ma mère, je ne pouvais pas prier. Je fus logique, puisque Dieu n'existait pas, puisque le monde n'était qu'un marché de dupes, puisque l'argent avait raison de tout, puisque la vertu n'était qu'une légende. Je levai la tête avec dédain, et d'un air railleur je dis à la marchande à la toilette: «Et maintenant que Dieu m'a pris ma mère et que vous m'avez pris mon âme, que me reste-t-il?—Je serai ta mère,» me dit-elle. Sur ce mot, je la quittai avec horreur.

«Je ne rentrai même pas à la maison. J'eus encore un souvenir du ciel; je marchai d'un pas ferme vers le refuge Sainte-Anne, aux Filles repenties. Mais il n'y avait pas une place, pas un lit de paille! Je me décidai tout à fait à me venger d'une pareille société, où il n'y avait ni une place pour travailler, ni une place pour prier Dieu. Je pris une patente pour le vice légal.

«Je me vengeai de moi sur moi-même. Je dis mon nom tout haut; je me trompe, je ne gardai que mon nom de baptême:—Angèle,—un nom bien fait pour une pareille mission, et je pris le nom de celui qui m'avait donné l'horreur de l'humanité en me donnant l'horreur de l'amour. Il se nommait M. de Marsillac; voilà pourquoi vous m'avez connue à Bade sous le nom de Mme de Marsillac.»

Octave avait écouté silencieusement. Il pria Angèle de lui expliquer sa figure à Bade. «Comment! lui dit-elle, vous n'avez pas compris? Vous m'avez vue à Bade sous ma figure toute naturelle. Trois fois en trois ans, je me suis donnée un mois pour respirer un peu d'air vif dans la vie. La première année, je suis allée aux bains d'Ostende; la seconde année, aux Pyrénées; la troisième année, à Bade. Je devenais alors, pendant tout un mois, une honnête femme dans le sens le plus rigoureux du mot; aussi ne fût-ce pas un jeu que je jouai avec vous à Bade. Si vous n'aviez éveillé en moi un vif sentiment,—l'avoue- rai-je,—c'était l'amour qui me surprenait pour la première fois, —l'amour sur le fumier de mon corps,—j'eusse résisté stoïquement. Vous avez vu le lendemain comme je me suis enfuie honteuse de ma défaite, parce que je m'étais juré à moi-même de ne pas souiller mes vacances.—Etrange femme que vous faites! murmura le duc de Parisis. Savez-vous que vous êtes admirable dans vos déchéances comme dans vos rappels de vertu!—Je ne suis pas admirable: j'ai le courage de ma situation et j'ai le courage de mon coeur. Ce qui me soutient quand je me souille, c'est l'idée de la vengeance; ce qui me relève devant moi-même, c'est qu'au milieu de ces infamies, j'ai gardé mon âme fière. Vous avez lu Rolla?—Si j'ai lu Rolla! je le sais par coeur.—Eh bien! il y a beaucoup de vers qui entrent dans ma vie comme des flèches d'or. Vous dirai-je qu'une nuit Monjoyeux faillit en finir avec moi comme le héros d'Alfred de Musset, mais je voulus mourir aussi; ce fut ce qui le sauva, parce qu'il trouva cela mélodramatique de mourir à deux. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que je n'ai été pour lui qu'une étude et un modèle. Même avant qu'il ne me prît pour jouer son grand jeu, j'étais allée poser dans son atelier; il me trouva fort belle, mais l'admiration de l'artiste ne fut point altérée par l'amour du voluptueux. Il m'avait vue souvent dans le salon—de conversation —avec les autres femmes, sans aller plus loin. Une seule fois, il monta dans ma chambre, je lui avais, malgré moi, ouvert mon coeur; ce soir-là il était désespéré, il voulait mourir, il voulait me prendre pour le marbre de son tombeau, mais, comme je vous l'ai déjà dit, je voulus mourir aussi, voilà pourquoi il ne mourut pas. Six mois après, il revint et me dit à l'oreille: «Tu te venges ici de l'humanité, moi aussi je veux me venger; veux-tu jouer un grand rôle?»

Vous savez le reste, je ne voulais pas éternellement m'acclimater dans ce bourbier; quoi que je pusse faire, je ne risquais pas de tomber beaucoup plus bas: je me sentais une vive sympathie pour Monjoyeux, je jurai d'être à lui comme une esclave qu'il aurait achetée. Je fus donc pour tout le monde, excepté pour lui, Mme Monjoyeux.

XIX

LE THÉ DE MADAME VÉNUS

Angèle pencha la tête: «Ou plutôt, reprit-elle, je fus pour tout le monde Mme Tout-le-Monde—Mme Vénus, comme disait Monjoyeux.—Ainsi, dit M. de Parisis, vous avez pris votre rôle au sérieux.—Oui, certes, ce n'était pas un simulacre. Jamais Danaé n'a vu tomber de pareilles pluies d'or. Monjoyeux, dans son jeu railleur, terrible, insensé, me jetait dans les bras de quiconque avait les mains pleines d'or, de diamants et de croix. Je ne pouvais pas trouver étrange de faire des façons pour une poignée d'or, moi qui n'en faisais pas pour une poignée d'argent.—Je vous avoue que je ne croyais pas qu'au delà des fortifications, la femme, quelque belle qu'elle fût, pût trouver le chemin de Corinthe.—Mon cher duc, vous êtes dans les vieilles idées. Paris n'a plus comme vous que des sceptiques qui n'ont que des passions de vingt-quatre heures—et encore si la nuit dure vingt-quatre heures. Il faut courir, je ne dirai pas les provinces, mais les capitales étrangères, pour trouver des paladins sérieux, de ceux-là qui vous mettent aux oreilles, sur la poitrine, les perles et les diamants des reines de l'ancien régime.—En un mot, des hommes de l'âge d'or.—Oui! riez d'eux, parce que vous n'avez ni assez d'argent, ni assez d'amour pour les imiter; mais ce sont de vrais hommes, ceux-là. Au lieu d'attacher leur nom aux biens de ce monde, ils attachent leurs biens à la beauté d'une femme. Croyez-vous donc qu'une femme ne soit pas un joli coffre-fort? Ne raillons personne. Tout le monde a tort et tout le inonde a raison.»

Parisis rappela que c'était son principe. Angèle continua: «Vous vous imaginez peut-être que je vais quitter cette maison comme a fait Monjoyeux, laissant la clef sur la porte et en emportant une cigarette? Nenni! nenni! mon cher. Je veux me relever de mes humiliations de ce soir; non pas par la vertu qui ne veut pas de moi, mais par la fortune qui ne fait fi de personne. Vous me verrez au Bois ces jours-ci dans une daumont qui fera du bruit, par ses quatre chevaux, aux quatre coins du monde. Les journaux diront tant de mal de moi que je deviendrai célèbre avant la fin de la saison. Et alors nul ne sera digne, parmi les plus dédaigneux, de dénouer la ceinture de Mme Vénus.—Excepté moi!—Vous, vous ne comptez pas, parce que vous comptez trop. Or, puisque je suis chez moi, voulez-vous prendre du thé?»

Angèle sonna. Un domestique se présenta à moitié endormi; mais elle lui donna l'ordre de servir le thé avec un air de souveraine grandeur qui le réveilla subitement. Il comprit qu'elle était la maîtresse de la maison.

Octave se rappela le thé de Mme d'Antraygues quand le domestique apporta un service de Saxe. Mme Vénus avait profané ses lèvres dans la porcelaine de toutes les nations, dans le vieux Japon, comme dans le vieux Chine, dans le vieux Sèvres, comme dans le vieux Saxe, jusque dans la faïence hollandaise et dans la majolique italienne. Quoique Octave trouvât quelque peu ridicule de dédaigner la bouche qui a bu, quand on ne dédaigne pas la coupe où on a bu, tout en se souvenant de Mme de Marsillac, il était encore assez délicat pour ne pas chanter avec Mme de Monjoyeux la ballade du Roi de Thulé.

Il ne jeta donc pas, ce soir-là, sa coupe à la mer. «Adieu, dit-il à Angèle, la force des choses nous rejettera en face l'un de l'autre.—Adieu, dit-elle tristement, ce jour-là je vous dirai mon secret, car j'en ai encore un à vous dire.»

Tout le monde parla bientôt du luxe, des chevaux, des cheveux et des amants de Mme Vénus.

XX

LE SOUPER DU COMMANDEUR

Octave était de ce célèbre dîner des athées, qui a soulevé l'indignation des journaux religieux, comme si les nuages étaient cloués au ciel. On sait que le dîner des athées, qui se donnait les samedis à la Maison d'Or du pays latin, fut illustré par quelques figures fort à la mode aujourd'hui, et qui seront encore célèbres demain.

Un soir que Parisis allait dîner à la Maison d'Or du pays latin, au célèbre cénacle des athées, il arriva bras dessus bras dessous avec un historien qui a écrit l'histoire de Dieu parce qu'il ne croit pas à Dieu.

Comme il allait entrer, il vit arriver avec fracas une dame à la mode dans une demi-daumont, ce qui était un spectacle pour tout le quartier. Il reconnut bientôt Mme Vénus, car elle n'avait plus d'autre nom. Elle en était à son quatrième baptême. Ce devait être le dernier.

Elle donna la main à Octave en descendant de voiture: «Ah! que je suis heureuse de vous voir! lui dit-elle avec une véritable expansion. Il me semble qu'il y a un siècle que je ne vous ai vu, il me semble que je serai un siècle sans vous voir.—Vous êtes en bonne fortune, ma chère?—Oui. Je suis attendue là-haut par Ali-Baba. Pendant que vous allez dîner comme des Parpaillots, nous dînerons comme des Turcs. Saluez mon amie, qui est une turquoise.»

Disant ces mots, et pendant que Parisis essayait une plaisanterie du sérail à la dame, Angèle tourna la tête avec inquiétude, comme si elle eût peur d'être suivie. «Je ne vous cache pas, dit-elle en dépassant Octave, que j'ai M. Othello, mon dernier amant, à mes trousses.» Puis, se retournant vers Parisis, elle lui dit à l'oreille: «Quand m'offrirez-vous du thé chez vous? Voilà mon vrai festin! Ce jour-là je vous dirai mon secret.»

Octave serra la main d'Angèle et rejoignit ses amis.

On se mit à table: un convive renversa une salière. Grand émoi dans tout le cénacle! Pas un qui ne prît du sel et ne le jetât derrière lui pour apaiser les dieux irrités. On se regarda, comme si on dût trouver Judas autour de la table. «Saluons! dit un savant,—un des quarante,—la philosophie préside ici.»

La philosophie, c'était un bas-bleu, un bas-bleu par excellence qui a étudié les passions dans son coeur, et qui sait bien comment tombe une femme. C'est une plume d'or qui dit que la parole est d'argent: voilà pourquoi elle ne parle pas à table.

A cet instant, un convive attardé ouvrit la porte. Ce fut un bien plus grand émoi, quand on aperçut un treizième convive.

Le treizième convive s'avança pour se mettre à table; mais tout le monde se leva avec épouvante et prit son chapeau. Le dernier venu, qui avait son chapeau à la main, s'éclipsa pour ne pas appeler sur lui même la vengeance des dieux.

On dîna gaiement jusqu'à la première entrée. Un journaliste, versant à boire à son voisin, cassa une coupe à vin de Champagne: on faillit se signer. «C'est un jour néfaste, s'écria un ancien; casser un verre dans lequel on n'a pas encore bu!—Comment donc, s'écria un moderne, c'est de bon augure: rappelez-vous le festin de Faliero.—Par le doge! dit un poète chevelu, oeil d'aigle et de colombe, voilà deux couteaux en croix! Est-ce contre nous que le poignard s'aiguise?»

Un historien critique néo-grec qui a passé par Venise, ciseau de Praxitèle, palette de Titien, s'écria: «Serons-nous toujours asservis à ces enfantillages? Ne sommes-nous pas sous le portique?—Voyons, dit un éclectique qui voulait marier Dieu et le diable, l'âme et le néant, ne soyons pas si absolus; n'oublions pas que plus d'un d'entre nous cache sous son sein une médaille de la Vierge.—Ou la croix de sa mère, dit un romancier à deux figures.—N'oublions pas, reprit l'éclectique, que plus d'un de nous, en rentrant ce soir, saluera chez lui quelque belle madone veillant sur un berceau, ou quelque doux portrait de mère partie pour le ciel.—Question d'art, dit l'historien critique.—Mais l'art, qu'est-ce autre chose que l'expression de la grandeur humaine s'élevant jusqu'à la grandeur divine?—Tu parles trop bien, bipède saugrenu, reprit le Mérovingien. Tu vas devenir charentonesque, si tu te fais si majestueux. A quoi bon convaincre ces Philistins?»

A propos d'art, on parla poésie, peinture et musique. Comme il est convenu que deux musiciens sur quatre ont le mauvais oeil, presque tous les convives conjurèrent les jettatores chimériques en faisant la fourche de Satan avec leurs doigts. Une superstition de plus!

Et pourtant il y avait là de véritables grands esprits, qui sont l'honneur des dernières années dans la poésie, dans l'histoire, dans l'art et dans la science. Ils croyaient honorer l'intelligence en arrachant d'une main hardie la dernière herbe des préjugés. Quelques-uns se disaient athées, mais nul ne l'était; nier Dieu, c'est déjà le reconnaître; s'il n'existait pas, il ne serait pas nié.

Un second philosophe parla ainsi: «Dieu a voulu déjouer la logique humaine: comme nous n'entrons jamais dans la coulisse du théâtre où il joue son grand rôle, nous n'avons pas le secret de la comédie. Par exemple: comment Dieu, qui doit être le bon Dieu, a-t-il pu nous condamner à l'origine, dans la figure d'Adam et d'Ève? Puisqu'il était Dieu, c'est-à-dire l'universel et l'infini, il savait que la femme pécherait et entraînerait l'homme dans sa chute; c'était donc un jeu cruel. Quel, est le père de famille qui voudrait condamner d'avance toute sa lignée?—Dieu n'a voulu la chute que pour la rédemption, dit le bas-bleu.—A moins, dit un sénateur, que Dieu ne sache pas mieux que nous l'histoire du lendemain, entraîné lui-même dans le tourbillon des mondes qu'il a créés, mais qu'il ne domine pas, comme un père de famille qui devient bientôt l'esclave de ses enfants.—Un Dieu aveugle! Il est bien plus simple de dire que Dieu n'existe pas.—Si Dieu n'existait pas, nous n'aurions pas l'idée de Dieu.—Tais-toi, tu n'est qu'un orgueilleux; tu as fréquenté les poètes classiques; tu trouves que ce n'est pas assez de descendre des croisées, tu veux descendre de plus haut.—Alors Dieu ne serait qu'une question de livre héraldique, un soleil d'or sur champ d'azur.»

Le sénateur voulut être profond: «Crois-moi, puisque le monde est éternel, c'est qu'il n'a pas eu de commencement. Que serait venu faire Dieu?—Et le chaos.—Es-tu bien sûr que le chaos ne soit pas encore le chaos, et qu'il ne sera pas toujours le chaos? Dieu, c'est la vie universelle, c'est le pain et le vin du cénacle, le pain et le vin du cénacle matériel. Nous avons tous notre part de divinité passagère, comme les vagues de l'Océan ont leur part de soleil.—Il n'est pas plus difficile de croire à la Trinité.—La Trinité! c'est le Vrai, le Bien et le Beau, trois figures en une seule, ou une figure à trois faces. Les philosophes de l'antiquité ne disaient-ils pas que ces trois grandes vertus, qui ne vivaient que dans l'âme des hommes, étaient supérieures à tous les dieux?—A tous les dieux fainéants de l'Olympe, puisque le Vrai, le Beau, le Bien inspiraient des idées, des oeuvres, des actions,—Voilà les trois types de l'humanité, voilà les trois dieux, les trois dieux éternels.—Ce sont les dieux de notre âme; mais les dieux de notre corps?—Ce sont les trois dieux de la nature: l'air, le feu, l'eau.—Et que faites-vous de la terre?—C'est l'homme qui est la terre, berceau et tombeau de la vie universelle.»

Chacun bâtissait sur la nappe son petit château de cartes philosophique. Parisis prit ainsi la parole:

«Pour moi, la force n'est pas sur les choses, mais dans les choses. Rien de ce qui se fait sur la terre n'est l'oeuvre du ciel. Héraclite avait raison: l'univers n'a été créé ni par les dieux ni par les hommes; il a été et sera toujours un feu vivant qui se ranime et s'éteint pour se ranimer encore. Mais Héraclite était timide dans ses idées, car il fait apparaître Jupiter, quand il dit que la comédie du monde est un jeu que Jupiter joue avec lui-même. Moi, je ne reconnais de Dieu que dans l'imagination des poètes et des femmes. Ce ne sont pas les dieux qui ont créé l'homme à leur image, mais ce sont les hommes qui ont créé Dieu à leur image. Ou plutôt ce sont les hommes qui sont les dieux, puisqu'ils ont la puissance créatrice, matérielle et immatérielle, le réel et l'idéal. Corneille a créé Mlle Corneille et Chimène; Molière a fait Mlle Molière et Célimène. Quelle folie de vouloir qu'un Dieu se cache dans la coulisse pour faire mouvoir les polichinelles et les poupées de la scène du monde! De même que nous respirons pour notre corps l'air vivifiant, notre front allume sa pensée dans un rayonnement invisible comme l'air, mais qui est la source de feu de toute pensée. Il y a la lumière pour l'esprit comme il y a la lumière pour les yeux. Tout homme est un monument d'architecture, l'oeuvre la plus réussie de ce grand architecte qui s'appelle la Nature. Et ma comparaison n'est pas un jeu de rhétorique. Oui, l'homme n'est autre chose qu'une maison plus ou moins ouverte à la lumière qui passe; si les fenêtres sont basses, si l'architecture a dominé, si elle est ombragée par des montagnes ou des arbres, elle est sombre, on y respire mal; c'est l'antre des visions nocturnes; si, au contraire, elle est bâtie sur la montagne, dans le style grec, la lumière y vient toute rayonnante; c'est la lumière de l'intelligence et de la vérité. Il faut donc que les fenêtres de l'homme soient bien ouvertes sur la lumière de l'esprit, cette auréole de tout front qui pense. Tous les grands hommes ont vu par de grandes fenêtres.»

Octave saisit une coupe: «Messieurs, ne laissons pas tomber la maison en ruines.»

Il but et ajouta gaiement: «Quand ma maison tombera en ruines, tout sera dit et tout sera fini. La lumière qui est mon intelligence ne mourra pas, parce que rien ne meurt, mais elle éclairera une autre maison mortelle qui ne s'appellera plus Octave de Parisis. Rappelez-vous ce qu'a dit le grand Shakspeare: «César changé en argile, lui qui faisait trembler le monde, «servira à boucher le trou d'un mur pour repousser le vent.» Et aujourd'hui, messieurs, cette lumière qui s'appelait César, qui sait si elle ne s'éteint pas dans un idiot, parce que les fenêtres de son cerveau auront été manquées? Pauvres hommes que nous sommes, nous nous croyons des phénix: il n'y a qu'un phénix, c'est la terre toujours renaissante. Que si on veut à tout prix une part d'immortalité, qu'on la prenne là.» Un voisin de Parisis se récria: «Voilà comme pense Don Juan Parisis!—Croit-on, reprit Octave, que saint Bernard, à force de flagellation, ce qui était un sacrilège à la nature, soit parvenu à mieux penser que moi parce qu'il comprimait ses passions pour faire dominer l'esprit pur; n'aurait-il pas été un plus grand homme s'il se fût jeté dans les bras d'Héloïse? C'eût été plus éloquent que de lui parler latin.»

Et après avoir ainsi creusé l'abîme du néant, sans qu'aucun des convives voulût y tomber, mais tout simplement comme un simple défi à la Don Juan,—quand on sait que le Commandeur ne viendra pas,—tous se levèrent pour partir, prenant en pitié ces pauvres bourgeois qu'ils allaient rencontrer dans la rue, emmaillotés toujours dans les langes de la religion.

Voilà que tout à coup la porte s'ouvre! Une femme apparaît, toute blanche et toute sanglante! Elle pousse un cri et vient tomber à la renverse sur cette table encore tout égayée des plus beaux paradoxes.

XXI

CI GIT MADAME VÉNUS

Ce fut comme un coup de foudre.

Tout le monde se pencha pour voir cette femme. Tout le monde reconnut qu'elle était belle, même dans les sanglots, même dans le sang, même dans les tortures de l'agonie.

Octave s'était précipité: il avait reconnu Mme Monjoyeux. «Angèle!» dit-il en lui prenant la main.

La pauvre femme se tordait dans sa douleur, mais elle était toute à son salut. «Donnez-moi un crucifix!» s'écria-t-elle.

Le premier philosophe fit le signe de la croix sur le front de la courtisane. «Monsieur de Parisis! murmura-t-elle d'une voix déjà perdue. Je meurs … Un lâche vient de m'assassiner … Je vous savais là … Je viens vous demander une prière….»

Octave, tout en voulant la secourir, se tourna vers ses amis. «Eh bien! messieurs, dit-il d'un air quelque peu solennel, qui va prier pour cette femme?»

Nul ne songea à rire. Octave ne riait pas non plus.

Une seconde femme entra. C'était l'amie de Mme Vénus, qui dînaît avec elle dans le cabinet voisin, et qui raconta l'histoire en quelques mots.

Angèle avait été surprise par un amant dédaigné, qui, sur son refus de le suivre, l'avait frappée d'un coup de poignard. Et il avait frappé juste.

Angèle tournait ses yeux mourants vers Octave avec un vrai sentiment d'amour. «Elle parlait sans cesse de vous, monsieur de Parisis, reprit sa compagne; elle avait dit qu'elle vous reverrait avant de partir.»

Et avec une triste expression, cette femme continua: «Elle vous revoit avant de partir.»

Tout le monde écoutait, tout le monde était pris par l'émotion la plus vive. On eût dit les douze apôtres penchés respectueusement vers la Madeleine.

Angèle n'avait plus que le souffle. Elle essaya de soulever la tête, elle murmura ces mots: «Octave … je meurs … J'ai bravé Dieu, Dieu m'a punie … Priez Dieu pour moi!—Et ce secret que vous ne m'avez pas dit?—Ce secret: je vous aimais!»

Angèle venait d'expirer sur ce mot. Octave la regarda doucement, lui qui raillait toujours. «Pauvre femme!» dit-il en posant un baiser sur le front de la morte.

Et se tournant vers ses camarades d'athéisme: «Messieurs, leur dit-il, il y a pourtant une heure où l'on croit à Dieu, c'est quand on voit la mort purifier la vie. Cette femme que vous voyez là était une femme galante, si galante qu'on l'a surnommée Mme Tout-le-Monde et Mme Vénus: eh bien! cette blancheur qui se répand sur elle, n'est-ce pas l'aurore de sa rédemption?»

Un des douze apôtres s'écria: «CI-GIT MADAME VÉNUS! que les dieux lui ouvrent le ciel!»