LIVRE III
LA DAME DE COEUR
* * * * *
I
DEUX LARMES DE GENEVIÈVE
Le duc de Parisis avait entrevu Mlle de La Chastaigneraye dans l'avenue de la Muette, marquant son joli pied sur la neige. Depuis ce temps, un homme nouveau naissait en lui à son insu qui menaçait de détruire l'ancien. Cette vie à tous les vents était désormais dominée par une pensée. Jusque-là, à tous les horizons qui l'appelaient, il voyait des femmes, mais un plus pur horizon attirait surtout son âme: l'horizon où rayonnait doucement cette adorable figure de jeune fille dans la virginité des vingt ans. C'était pour la lumière sacrée le rêve lumineux de l'avenir, l'arc-en-ciel de bon augure sur l'orage qui l'enveloppait encore dans ses nuées et ses éclairs.
Octave avait beau vouloir s'affermir dans son athéisme par l'intimité de quelques stoïciens antiques et par la science de quelques docteurs modernes, il pressentait l'inconnu et l'invisible devant la belle et chaste figure de Geneviève, comme si la nature aveugle n'avait pu faire un pareil chef-d'oeuvre avec les mains du hasard.
Mlle de La Chastaigneraye parlait donc à son esprit comme à son coeur, mais elle parlait surtout à son coeur: elle lui rappelait sa mère, quoiqu'elle ne lui ressemblât pas, mais parce qu'il y a des airs de tête qui évoquent toute une légion de figures poétiques. Combien de sphères distinctes dans ce inonde où tout se touche! C'est comme le paradis du Dante.
Ceux qui nient la force de l'âme n'ont donc pas étudié toute son action divine? La prescience sera toujours plus forte que la science, parce qu'elle voit de haut et de loin. Ce n'est pas le souvenir de l'image corporelle qui s'impose, c'est l'âme elle-même qui, pour les yeux d'une autre âme, a revêtu la forme visible. Octave avait beau s'éloigner de Geneviève, se perdre dans ce Paris bruyant, où l'on oublie plus vite qu'en faisant le tour du monde, il voyait partout cette fière et charmante image, parce qu'elle avait pris possession de son âme. Il fût retourné au Pérou ou en Chine sans qu'elle restât en chemin. Elle s'imposait avec la douceur qui pénètre, elle dominait par la grâce; c'était la soeur, c'était l'amante, c'était la conscience. Cet homme, qui ne voulait pas croire à Dieu, n'osait nier les anges, tant il sentait la présence réelle de l'ange gardien dans Mlle de La Chastaigneraye.
Octave souffrait de ne pas voir Geneviève; il vivait toujours dans le même tourbillon, mais il ne se passait pas de jour qu'il ne se retournât vers Champauvert et qu'il ne demandât à son âme si elle ne voyait rien venir.
Il se fût peut-être décidé à retourner à Parisis pour être plus près d'elle, pour la voir, ou même pour l'entrevoir.
Il n'avait jamais eu bien peur pour lui-même de la légende des Parisis, et il disait volontiers: «Que m'importe! si j'avais seulement une année de bonheur!» Mais il se prenait à redouter pour Geneviève la terrible légende:
L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS. L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT!
Cependant il était décidé à partir, quand, un matin, il reçut ce billet de la marquise de Fontaneilles:
«Monsieur le duc de Parisis a, je n'en doute pas, oublié le numéro de mon hôtel, je crois même qu'il a oublié ma figure, car, hier, je l'ai vu conduisant son mailcoach à peu près comme Apollon conduit le char du soleil: Dieu me garde! j'ai souri, et il ne m'a pas saluée, lui qui salue tout le monde comme un empereur.
«Si je dis à M. le duc de Parisis qu'il me trouvera demain au retour du Bois, daignera-t-il descendre de l'Olympe pour me serrer la main?
«MARQUISE DE FONTANEILLES.»
Est-ce une embûche? se demanda Octave. Est-ce un pas fait vers moi? Raille-t-elle pour se cacher son coeur ou raille-t-elle pour se moquer? Qui sait? Depuis que je ne la connais plus, elle veut peut-être faire ma connaissance.
Il se rappela ses tentatives galantes échouant devant les hautaines coquetteries de la marquise; il n'avait pas de rancune; il alla le lendemain, vers six heures, à l'hôtel de Fontaneilles, espérant que la première heure de la revanche avait sonné et qu'il allait recommencer son jeu savant pour vaincre la dame de Trèfle. Il comptait sans la Dame de Coeur.
Quand il dit son nom au valet de chambre, il fut frappé d'un pressentiment. Je ne sais quoi de triste traversa son âme. «Monsieur le duc est attendu dans le petit salon,» lui dit le domestique. Comme Octave dépassait la porte, il vit venir à lui une femme très émue et très pâle.
Cette femme était Mlle de La Chastaigneraye. Il lui prit les mains pour l'embrasser, mais il vit des larmes dans ses beaux yeux: «Des larmes! Geneviève. Des larmes, vous qui ne pleurez jamais?—Octave, vous rappelez-vous la légende des Parisis:
L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS. L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT!
Mlle de La Chastaigneraye avait la pudeur des larmes, elle gardait avec fierté le secret de son coeur. Elle n'avait pas ces lâchetés des profanes amours qui vont s'humiliant jusqu'à l'esclavage. Sa dignité lui était trop chère pour qu'elle courbât la tête sous la passion, quelque ardente que fût sa passion.
Voilà ce qu'elle se disait; mais quand arriva Octave, qu'elle n'attendait pas sitôt, il la surprit dans ses larmes, elle qui ne pleurait pas. C'étaient les larmes du sacrifice.
Elle venait apporter son amour, son coeur, sa vie, pour les immoler. Tous les rêves d'or de ses nuits sans sommeil, toutes les illusions parsemant les horizons de Champauvert, comme de blanches colombes qui se fuient et se cherchent, il fallait leur dire adieu.
Geneviève n'était pas de celles qui se consolent de l'amour dans l'amour. Elle ne croyait pas que l'âme pût contenir deux images aimées, celle qu'on ne veut plus aimer et celle qu'on veut aimer. Elle aurait eu horreur d'elle-même si elle eût songé un instant à profaner ce qui avait été la religion de son coeur. Elle croyait que Dieu fait une âme pour une âme et que Dieu seul console les âmes dépareillées.
Aussi le jour où Mlle de La Chastaigneraye résolut de ne plus aimer M. de Parisis, elle se tourna vers le ciel. Quiconque aurait vu cette jeune fille tomber agenouillée, appuyant saintement sur son coeur un crucifix d'ivoire, eût été touché de sa douleur et de sa résignation. Elle fermait la porte, d'une main stoïque ou plutôt d'une main chrétienne, à toutes les joies de la vie. Il ne lui fallait pas, comme à tant d'autres, la cellule d'un couvent pour s'isoler dans le silence, dans la mort, dans Dieu. Elle avait l'héroïque volonté des grandes âmes; le monde avait beau lui montrer toutes les tentations, elle pouvait descendre la montagne en bravant Satan.
Les esprits forts, les sceptiques, les athées, sont sans doute des âmes d'élite qui s'élèvent toujours au-dessus des passions humaines, puisqu'ils rient si gaiement des consolations divines; la terre n'a que des joies pour leur orgueil, puisqu'ils ne veulent jamais regarder le ciel. Pas un de ceux-là, pourtant, n'eût assisté au sacrifice de Geneviève sans être atteint par l'émotion de cette âme, qu'ils jugent mortelle, mais qui brave leur condamnation.
Mlle de La Chastaigneraye voulut d'abord cacher ses larmes: «Non! pensa-t-elle, mes larmes lui diront combien je l'aime.»
Octave avait pris les deux mains de sa cousine pour l'embrasser. Il mouilla ses lèvres à ces belles larmes. «Geneviève! ma chère Geneviève! vous pleurez?—Non, répondit-elle en essayant un sourire, il n'y a que les enfants qui pleurent. Ces larmes que je voulais vous cacher, ont jailli de mon coeur malgré moi; montrer des larmes, ce n'est pas toujours pleurer.»
Geneviève s'était remise sur le canapé; Octave s'assit devant elle, gardant toujours ses mains dans les siennes. «Je vous en prie, Geneviève, dites-moi votre chagrin!»
Mlle de La Chastaigneraye regarda le duc de Parisis avec une tendresse irrêvable. «Mon chagrin, Octave! c'est que je vous aimais et que je ne vous aime plus.»
Elle avait dit ces mots doucement et lentement avec une expression pénétrante. Octave fut ému dans toute son âme. Il leva les deux mains de Geneviève à ses lèvres et les baisa avec passion. «Geneviève, si vous m'aviez aimé, vous m'aimeriez toujours.—Est-ce bien vous qui dites cela? vous qui faites de l'amour une partie de plaisir ou une partie de campagne.—Geneviève, vous ne me connaissez pas. Je vous aime, je vous ai toujours aimée, je n'ai aimé que vous et je n'aimerai jamais que vous.»
Geneviève regardait Octave comme si elle entendait parler hébreu. Il continua: «Comment n'avez-vous pas compris, que, dans les prodigalités de la vie, on peut tout jeter par la fenêtre, hormis son coeur? Je suis indigne de vous, je le sais; j'ai traversé toutes les passions de la jeunesse sans garder les vertus de l'orgueil; mais, depuis que je vous ai vue, j'ai senti que je n'avais jamais donné mon coeur.»
La jeune fille souriait tristement. Il compara l'amour au soleil: tout feu et toute lumière. «C'est vous, lui dit-il, qui m'avez donné le feu et la lumière. Jusqu'à vous, j'étais le voyageur des contes arabes, qui ne se réveille jamais que la nuit et qui ne connaît que les lointaines clartés des étoiles. Toutes ces femmes qui ont passé dans ma vie, étaient comme des étoiles perdues, à des millions de lieues de mon coeur.—Vaine éloquence, dit Geneviève; ne me comparez pas au soleil, car vous ne verrez plus mes rayons. Je viens tristement vous dire adieu et vous apprendre une grande nouvelle.»
Octave, qui maîtrisait ses émotions comme le cavalier qui d'un seul mot arrête soudainement son cheval, se laissa emporter cette fois. «Une grande nouvelle, vous m'effrayez!»
Il ne riait pas. Il pressentit que sa cousine allait lui annoncer son mariage avec quelque prince français ou étranger. La douleur le saisit. Depuis un an, Geneviève était le rivage, l'horizon, le rêve de son âme. Tout à la tempête, tout à l'orage, tout à l'inquiétude, il aspirait à cet idéal. Supprimer de sa vie l'image de Geneviève, c'était supprimer son coeur. Il écoutait silencieusement, comme si sa destinée eût parlé par la bouche sibyllique de Geneviève. «Mon cousin, reprit Mlle de La Chastaigneraye, j'ai l'honneur de vous faire part du mariage de M. le duc Jean-Octave de Parisis….»
Octave respira; Geneviève s'était interrompue, il s'imagina qu'elle n'osait prononcer son nom, ce doux nom de Geneviève. Il la savait si étrange, qu'il ne devait pas s'étonner de cette manière originale de lui annoncer leur mariage.
Il se sentait bien heureux et l'avenir lui rouvrait sa porte d'or.
Il voulut reprendre une des mains de Geneviève, mais-elle dégagea sa main tout en relevant la tête avec sa fierté accoutumée. «Mon cousin, reprit-elle, d'une voix plus ferme et plus brève, j'ai l'honneur de vous faire part du mariage de M. Jean-Octave, duc de Parisis, avec Mlle Violette de Pernan-Parisis.»
II
LA FOLIE DE LA RAISON
Octave regarda Geneviève comme pour lui demander si c'était une gageure. Elle comprit sa pensée à son expression. «Mon cousin, lui dit-elle gravement, je vous parle ainsi parce que Violette est ma cousine et qu'elle est digne d'être ma soeur. Ne l'accusez pas, ou je me lève et je ne vous revois plus. Vous avez fait tout le mal, c'est à vous à le réparer. Vous allez me dire que le mal est irréparable, parce que Violette a eu d'autres amants; ce serait un mensonge, je sais Violette par coeur, je l'ai vue dans sa prison, elle s'est confessée à moi mot à mot; elle a trompé tout le monde pour ne pas vous tromper; c'était un jeu cruel où elle s'est blessée presque mortellement. Elle voulait se venger de votre dédain; elle ne s'est vengée que sur elle-même. Mais comme c'était un grand coeur, elle s'est préservée. L'opinion publique l'a condamnée, mais Violette a gardé le droit de s'absoudre.—C'est elle qui vous a dit cela? murmura le duc de Parisis.»
A ces mots, Mlle de La Chastaigneraye se leva rapide, blessée, indignée. «Quoi! c'est vous, monsieur de Parisis, qui doutez de la vertu de Violette?—Eh bien! je vous crois, dit Octave en l'arrêtant, mais je serai seul à vous croire.—Non, la vérité finit toujours par être la vérité. Qui donc osera nier la vertu de Violette quand elle sera la duchesse de Parisis?—Tous ceux qui l'ont vue dans ses folies de l'été passé.—Il y a un prince, il y a un Espagnol et un Russe qui se sont donné les airs d'être ses amants, mais ils savent bien qu'ils ne l'ont pas été. Et s'ils l'oubliaient….—Je vous comprends, ma cousine, je vous jure que je n'ai pas besoin d'épouser Violette pour leur faire mordre la poussière s'ils s'avisaient de parler d'elle désormais.—Oui, mais vous épouserez Violette. Les assises vont s'ouvrir: elle sera acquittée. On trouvera cela très beau à vous, ce sera un exemple éclatant à la face de votre siècle.—L'exemple du ridicule! O belle romanesque! J'avoue que si je faisais cela, j'inquiéterais quelques séducteurs timorés, mais la morale n'y gagnerait rien. Il faut qu'il y ait des Violettes comme il y a des Genevièves.—Je vous dis que vous ferez cela. J'ai tout arrangé, j'ai fait de ma fortune,—ou de la vôtre, si vous voulez,—cinq parts; ou plutôt, nous avons déchiré tous les testaments: un million à chaque branche; donc, Violette a un million, puisqu'elle est la fille de Mme de Portien.—Je l'épouserai d'autant moins, puisque me voilà séparé d'elle par un million.»
Octave prit les mains de sa cousine et lui dit avec des yeux idolâtres: «Geneviève, je vous écoute avec admiration, mais tout ce que vous me dites là, c'est la folie de la sagesse.—La folie de la sagesse! Je ne comprends pas.—Vous voulez, comme toutes les grandes âmes, refaire le monde à votre image. Je sais que vous dessinez bien; or, je vous le demande, peut-on faire des retouches à un tableau ancien? L'homme ne créera jamais que des infiniment petits dans l'oeuvre de la nature; la perfection de ce monde vit des imperfections comme le bien vit du mal. Au moins, vous, ma cousine, vous avez une consolation, c'est de croire à un autre monde, revu, corrigé et augmenté.—En un mot, mon cousin, vous refusez d'épouser Violette?—Mais, ma cousine, j'ai refusé au premier mot.»
Mlle de La Chastaigneraye se leva encore une fois.
A cet instant, la marquise de Fontaneilles souleva la portière.
«Faut-il frapper trois coups? dit-elle en souriant.—Non, dit
Geneviève, tu sais bien que tout ce que j'avais à dire à M. de
Parisis, je devais le dire devant toi. Viens à mon secours, car j'ai
échoué dans ma mission.»
Octave était allé au-devant de Mme de Fontaneilles. «Ma chère marquise, lui dit-il, soyez mon avocat, puisque ma cousine ne veut pas comprendre.—Que lui dites-vous?—Je lui dis que je l'aime.—Eh bien, mon cher duc, elle a bien raison de ne pas vous comprendre.»
Octave s'était assis à côté de la marquise, en face de Geneviève qui demeurait debout. «Asseyez-vous donc, Geneviève, dit Mme de Fontaneilles.—Non, répondit Mlle de La Chastaigneraye, je n'ai plus rien à dire.»
La marquise se tourna vers Octave: «Voyons, monsieur de Parisis, ne laissez pas partir Geneviève.»
Octave avait l'éloquence de la parole, mais surtout l'éloquence des mains. Quand il voulait persuader une femme, il lui prenait la main, et sa cause était à moitié gagnée. Au moment où il prit la main de la marquise, elle le regarda en tressaillant: il jaillit de ses yeux un éclair qui fit pareillement tressaillir Octave.
Le démon qui le possédait toujours,—le démon que Geneviève, par sa présence, avait exorcisé,—se réempara de lui. Son regard tomba tout à propos sur les seins de la marquise, qui faisaient transparaître leur beauté à travers une légère robe du matin, dans un corsage simple et vague qui caressait au lieu d'emprisonner.
Octave devait mourir dans l'impénitence finale, puisque toutes ses émotions ne l'empêchèrent pas de reconnaître encore une fois que la marquise avait des beautés incomparables pour un voluptueux. Et d'ailleurs, elle lui avait résisté, il ne voulait jamais s'avouer vaincu.
Cependant Geneviève, toute à sa douleur, ne vit pas, heureusement—ou plutôt malheureusement,—ce tressaillement de son cousin et de son amie.
Mais elle vit que la main de la marquise restait trop longtemps dans la main d'Octave; elle fit un pas pour s'en aller.—Quoi! tu t'en vas fièrement et sans me donner la main? dit la marquise, qui avait repoussé celle d'Octave avec quelque colère, comme si elle fût humiliée du plaisir éprouvé—un poison qu'elle venait de boire avec délices,—sans y songer.—Oui, dit Geneviève, vous me comprendrez peut-être, mais vous ne me comprenez ni l'un ni l'autre. Je vais retourner à Champauvert, je ne reviendrai plus jamais à Paris.—A moins, dit-elle après un silence, que M. le duc de Parisis ne vienne me demander la main de Mlle Violette.»
Ni Octave ni la marquise ne croyaient que Mlle de La Chastaigneraye fût si sérieuse; mais vainement ils tentèrent de la retenir.
Le coupé de la duchesse de Hautefort attendait Mlle de La Chastaigneraye dans la cour: elle était déjà sur le perron quand son amie lui dit qu'elle allait l'accompagner, ce qui naturellement mettait Parisis à la porte.—Ma chère Geneviève, dit-il en s'en allant, je veux venir vous revoir chez la marquise.—Non, murmura-t-elle, j'ai dit.»
Il pria en vain, il se brisa contre un silence inflexible. «Étrange fille! plus étrange que jamais! pensait-il en traversant la cour. Elle a dit! Mais, moi, je n'ai pas dit!»
III
LES DEUX COUSINES
L'affaire du bouquet de roses-thé devait revenir aux assises de l'Yonne sous quelques jours. Le procureur impérial avait fait une visite à Mlle de Portien et lui avait promis de venir la revoir, sans lui dire combien elle était compromise par une sourde vindicte publique. On prétendait avoir vu chez elle le petit joueur de violon; on l'accusait même de le cacher. Elle dit au procureur impérial qu'elle ne descendrait pas jusqu'à se défendre. Le magistrat lui dit qu'il reviendrait; mais, le lendemain, elle reçut l'ordre d'aller au parquet d'Auxerre.
Que se passa-t-il dans son esprit? Ce qui est certain, c'est qu'on vint lui servir à déjeuner et qu'elle ne déjeuna pas. Elle prit un peu de café et se retira dans sa chambre.
Une heure après, elle était morte.
J'ai lu l'interrogatoire d'une de ses servantes, une de ces filles de campagne tour à tour cuisinières et couturières, qui font la cuisine le soir et les robes le matin. Cette fille, nommée Athénaïs Duru, déclara ceci au juge d'instruction:
Mme de Portien, fière au milieu de ses gens, ne leur disait jamais rien de sa vie ni de sa pensée. Elle était avare et dépensière. Comment dépensait-elle son argent? Ce n'était pas dans son petit château. Quatre fois par an, elle allait passer quinze jours à Paris, où elle laissait le plus clair de ses revenus. Comment vivait-elle à Paris? Elle descendait à l'hôtel Lord-Byron, où elle prenait le titre de comtesse d'Arcourt et où elle se montrait dans tout l'attirail de la dernière mode. Elle vivait à son gré quinze jours par saison. Le reste du temps, toute seule à Pernan, elle rêvait, lisait ou gourmandait ses gens. Son mari apparaissait de loin en loin; quand il arrivait, le petit château se réveillait un peu, car le sieur de Portien était gourmand et donnait à la cuisinière, dés son arrivée, les menus à la mode dans les journaux.
Quand Mme de Portien reçut l'ordre d'aller au parquet d'Auxerre, elle monta donc dans sa chambre. On la vit un instant à la fenêtre. Jeta-t-elle un regard de regret sur le château de Parisis, dont on voyait les grands bois, sur les montagnes lointaines? sur le château de Champauvert, perdu à l'horizon? sur son petit parc à elle, où elle avait passé quelques bonnes heures avec des amoureux d'occasion? On ne sait.
Une demi-heure après, on vit sortir par la porte du jardin le petit joueur de violon, qu'on cherchait vainement par toute la France, jusqu'en Italie. Le jardinier le questionna, mais il passa la porte sans mot dire. Le jardinier le suivit des yeux; dès qu'il se crut seul, il prit dans sa poche une poignée d'or et la regarda avec une joie d'enfant. Les gens du château n'avaient jamais vu ce petit joueur de violon: d'où sortait-il? là était le secret. Tout le château était en éveil, car on savait bien, là comme ailleurs, que Mme de Portien serait inquiétée pour l'affaire du bouquet de roses-thé.
Peu de temps après le départ du petit joueur de violon, la servante Athénaïs crut entendre un cri, quoiqu'elle fût à quelque distance de la chambre de sa maîtresse. Elle courut et voulut ouvrir la porte. Mais Mme de Portien avait poussé le verrou. Cette fille eut peur d'être indiscrète. Elle attendit. Mais le soir, s'étonnant de ne pas revoir Mme de Portien, elle avait repris un autre chemin. Le cabinet de toilette s'ouvrait par une autre petite porte sous tenture, sur une aile abandonnée du château, qui ne servait que de fruiterie et de lingerie, et qui avait un escalier descendant aux communs. La servante monta cet escalier et arriva à la porte du cabinet de toilette. Elle avait bien jugé: cette porte n'était pas fermée à l'intérieur. Quelle fut la surprise de cette fille en voyant sa maîtresse renversée au milieu de la chambre, la figure contractée, les yeux ouverts, les bras étendus: horrible spectacle pour une paysanne qui n'avait pas vu les drames de l'Ambigu.
Elle la souleva dans ses bras; mais Mme de Portien était morte. Déjà les mains étaient froides comme le marbre. La servante appela au secours. Ce fut un grand bruit, qui, d'écho en écho, courut en quelques heures jusqu'à Tonnerre. A minuit, le procureur impérial d'Auxerre apprenait que Mme de Portien était morte subitement. Il envoya chercher le médecin de Champauvert, et, au point du jour, il se trouvait avec lui au château de Pernan. On trouva Mme de Portien couchée sur son lit, mais dans l'attitude et avec l'expression que la fille Athénaïs avait remarquées la veille. «Je vous ai appelé, dit le procureur impérial au médecin, parce que je suis sûr que Mme de Portien s'est empoisonnée avec le poison du bouquet de roses-thé. —Je n'en doute pas, dit le docteur après avoir examiné à la loupe les lèvres et les narines de la morte.»
Une lettre cachetée, sur le secrétaire, portait cette suscription: A Monsieur le duc Octave de Parisis. En vertu de son pouvoir discrétionnaire, le procureur impérial décacheta la lettre, croyant trouver le secret de cette mort inattendue. Voici ce qu'il lut:
«Mon cher cousin, je meurs de chagrin, car on a osé me soupçonner. Je désire que ma fortune soit donnée à Violette, à cette pauvre fille qui n'est pas la coupable, car la coupable, je la connais. Mon crime à moi, mon seul crime, c'est que Violette est ma fille, et que je l'ai abandonnée. Je meurs déchirée de remords. Que Violette me pardonne. Soyez son frère, comme vous êtes le frère de Mlle de La Chastaigneraye. Dans une heure, je serai morte. Tout en me condamnant, priez pour moi. J'ai eu beau faire, la destinée a été plus forte que moi.
«Adieu, mon cousin, je vous embrasse.
«EDWIGE DE PERNAN-PARISIS.»
Le procureur impérial dit qu'il fallait finir ainsi, pour ne pas finir plus mal. C'est déjà quelque chose que de savoir se rendre justice. «Que Dieu lui pardonne,» dit le médecin par habitude de langage, car c'était un médecin qui ne croyait pas à Dieu.
Le procureur impérial lut encore ces quelques lignes sur une feuille de papier que le vent avait emportée dans un coin de la chambre:
«Ceci est mon testament:
«Je donne et lègue à Mlle Louise de Pernan-Parisis, surnommée Violette, injustement soupçonnée d'un crime qu'elle n'a pas commis, tout ce que je possède au jour de ma mort, en biens, meubles, immeubles, titres de rente et bijoux. A la charge par elle de faire servir à M. de Portien, une rente de trois mille six cents francs qui lui sera payée tous les mois, à Paris.
«EDWIGE DE PERNAN-PARISIS.»
«Écrit au château de Pernan.»
Le jardinier vint déclarer qu'une demi-heure avant la mort de Mme de Portien, il avait vu sortir un gamin de douze à quinze ans, qui avait traversé le parterre et s'en était allé par la porte du jardin. «C'est encore un trait de lumière, dit le médecin. Voilà le dernier mot.»
Dès que le procureur impérial put retourner à Auxerre, il fit jouer le télégraphe dans toutes les directions, ce qui ne l'empêcha pas de mettre en campagne la gendarmerie. Pendant qu'on le cherchait bien loin, le joueur de violon était déjà à Auxerre, dans un cabaret hanté par les femmes de mauvaise vie.
Le procureur impérial, qui était un philosophe, remarqua la figure du jeune Bohème. Il avait une charmante tête, qui eût arrêté Léopold Robert à Naples. Murillo en eût fait un adorable Pouilleux. Yeux vifs, bouche de feu, air malin, l'Espagne et l'Italie semblaient rire voluptueusement dans cette figure de rencontre. Mme de Portien remarquait-elle tout cela?
On lui trouva dix-sept louis: il en avait dépensé trois depuis la veille, trente sous sur sa route et le reste dans le cabaret. Ses premières réponses au juge d'instruction prouvèrent qu'une leçon de silence lui avait été faite: mais dès qu'on lui promit que sa liberté lui serait rendue, qu'on lui achèterait un beau violon et qu'on lui remettrait ses dix-sept louis, il parla avec abondance de coeur.
Voici l'interrogatoire: «La belle dame de Paris vous avait donné, au Lion-d'Or, un bouquet de roses pour le porter à Champauvert.—Oui, je suis parti tout de suite; mais, au bout d'une demi-heure, je me retourne pour voir passer une calèche: c'était l'amie de la dame. Elle fait arrêter la voiture et me fait signe de venir lui parler. «Mon enfant, me dit-elle, vous allez monter à côté du cocher, j'ai une lettre à vous donner pour Champauvert.» J'étais bien content.—Le cocher a-t-il entendu?—Non, elle me parlait bas. Elle a ajouté: «Ne dites cela à personne, c'est une surprise que je veux faire.» Voilà que je monte à côté du cocher, mais on ne suivit plus le même chemin.—Où êtes-vous allé?—Cette bêtise! au château de la dame.—Et que se passa-t-il là?—Rien. Elle me donna à souper elle-même.—Et à quelle heure êtes-vous parti pour Champauvert?—Le lendemain, au point du jour.—Que vous dit Mme de Portien?—De remettre le bouquet à la demoiselle du château, et de revenir chez elle sans dire un mot; elle m'avait promis de me donner un louis d'or.—Et pourquoi n'avez-vous pas remis le bouquet à Mlle de La Chastaigneraye?—Cette bêtise! parce qu'elle était à la messe. Il y avait au château une servante qui s'est chargée de la commission.—Et êtes-vous retourné à Pernan?—Oui; pas si bête que de perdre mon louis d'or.—Et qu'êtes-vous devenu?—Cette bêtise! je suis resté là, sans rien faire, bien nourri et bien logé.—Mais pourquoi restiez-vous là?—Parce que la dame m'avait promis de me reconduire en Italie et de faire la fortune de ma mère.—Et que faisiez-vous au château?—Cette bêtise! j'étais comme un prince; seulement je m'ennuyais, parce que j'étais dans une chambre où l'on ne pouvait pas ouvrir les persiennes ni jouer du violon. A cela près, j'étais bien heureux.—Expliquez-vous mieux.—Eh bien, la dame n'avait dit à personne que j'étais là pour ne pas faire de chagrin à sa famille. Je vivais caché; c'était toujours elle qui me donnait à manger; tous les jours elle jouait aux cartes avec moi, en me disant que nous partirions bientôt.—Mais on ne jouait pas toujours aux cartes?—Cette bêtise! Elle venait me voir trois ou quatre fois par jour, elle me contait des contes, elle me montrait ses belles robes, elle m'a donné une montre et une bague.—Les gens du château ne vous ont jamais vu?—Ils m'ont peut-être vu à mon arrivée; mais ils croyaient que j'étais parti.—Que vous disait Mme de Portien?—Elle me disait qu'il fallait bien l'aimer, et ne jamais dire que j'avais porté un bouquet à Champauvert, parce que la belle dame de Paris avait empoisonné le bouquet et qu'on l'accuserait elle-même de l'avoir empoisonné.—Hier, avant votre départ, que vous a dit Mme de Portien?—Elle m'a effrayé, tant elle était blanche. Elle m'a embrassé et m'a dit, en me donnant une poignée d'or: «Va, mon enfant, je ne puis partir avec toi pour l'Italie; tu vas t'en aller à petites journées; tu cacheras bien ton argent et tu joueras du violon en Italie.» Mais elle ne m'a pas rendu mon violon parce qu'elle l'avait brûlé. Mon pauvre petit violon, quel beau feu il a fait! Elle disait qu'il y avait un sort dedans qui me porterait malheur. Voilà pourquoi elle l'a jeté au feu.—Êtes-vous venu à Auxerre?—Cette bêtise! C'était mon chemin.—Et pourquoi êtes-vous entré dans ce mauvais cabaret.—C'est que j'avais du chagrin de ne plus voir la dame.—Expliquez-vous?—Cette bêtise! Je voulais revoir des femmes bien habillées!»
Ce mot du jeune Bohème fut une nouvelle révélation pour la justice.
Mais le procès n'était pas là.
Mme de Portien s'était résignée à mourir. Elle s'était repentie à la dernière heure: la justice des hommes devait s'arrêter devant son tombeau. Espérait-elle cacher par sa mort la main de l'empoisonneuse? Comme elle l'avait dit à Octave dans sa lettre d'adieu, elle avait subi sa destinée sans trouver la force de la vaincre. Elle s'avoua vaincue. Comme elle n'avait jamais pensé à Dieu dans sa vie, elle n'y pensa pas à sa mort.
Nous n'irons pas plus loin dans cette étude que nos deux héroïnes, Geneviève et Violette, nous ont imposée. Certes, ce n'est pas pour peindre une grande dame que nous avons traduit Mme de Portien devant notre tribunal.
L'avocat de Violette vint lui apprendre cette triste nouvelle de la mort de Mme de Portien. «Votre mère vous sauve en mourant pour vous, lui dit-il. Il faut lui pardonner.»
Violette tomba agenouillée: «Ma mère! Pourquoi aimais-je tant l'autre?—C'est que l'autre était la mère de votre âme.»
Depuis qu'on avait laissé plus de liberté à Violette, il ne s'était présenté que deux personnes pour la voir: son avocat et Mlle de La Chastaigneraye. Geneviève, dans un moment d'héroïsme romanesque, était allée à Auxerre pour consoler cette pauvre fille; pour la mieux consoler, elle lui avait dit: «Vous êtes ma cousine.»
Comme une bonne fée qui veut laisser des espérances, elle s'était complu à lui promettre de meilleurs jours, car elle songeait déjà à la marier au duc de Parisis, lui donnant à lui comme à elle une dot d'un million. Elle cachait cette belle action en déchirant le testament. Et ainsi elle ne se contentait pas de donner deux millions, elle en perdait deux encore, puisque les autres héritiers de Régine de Parisis reprenaient leurs droits et leurs parts.
L'affaire du bouquet de roses-thé revint aux assises de mai, où l'innocence de Violette fut proclamée au milieu des applaudissements à peine contenus. Me Lachaud eut cette fois l'éloquence du silence.
La voiture de Mlle de La Chastaigneraye était à la porte du tribunal, Violette y monta, avec une soeur de charité qui l'avait assistée en ces dernières semaines. Elle était si pâle et si défaite, que les paysans juraient, en la voyant à cette nouvelle station, qu'elle n'avait pas un mois à vivre.
Quand elle arriva à Champauvert, elle trouva Geneviève à la première marche du perron qui lui tendait les bras. Violette s'inclina respectueusement, avec la religion pour la vertu, et demanda la grâce d'embrasser cet ange de bonté qui avait daigné venir à elle jusque dans sa prison.
Elle répandit un torrent de larmes, heureuse et désolée: heureuse d'être ainsi accueillie, désolée de ne pas apporter un front pur sous des lèvres si pures. «Enfin, dit-elle avec un sourire et en levant les yeux au ciel, je puis mourir maintenant!» Mlle de La Chastaigneraye avait entraîné Violette dans sa chambre. «Mourir! lui dit-elle; ce serait vous donner tort: vous vivrez, je le veux. M. de Parisis le veut aussi, car il vous aime.—Non, dit Violette tristement; s'il m'eût aimée vraiment, je serais encore à la rue Saint-Hyacinthe. Mais je lui pardonne, puisque j'ai souffert pour racheter ma faute.»
Geneviève rappela à Violette qu'elle était désormais riche. «Vous êtes, comme Octave et comme moi, héritière de nôtre tante Régine. Votre part est d'un million.—Eh bien! je payerai mes dettes, dit Violette en rougissant.—Je crois que je comprends, dit Geneviève en rougissant aussi.—Puisque vous avez été assez bonne pour descendre vers moi dans ces ténèbres, je veux vous dire, pour n'en plus parler jamais, que je vais renvoyer tout ce qui m'a été donné dans mes folies, et je vous jure encore que M. de Parisis seul a été mon amant; les autres n'ont eu que mes promesses.»
Il se fit un silence entre les deux jeunes filles. Violette avait peur de profaner l'âme toute blanche de sa cousine; Geneviève avait peur de rejeter Violette dans les humiliations du passé. «Après quoi, reprit Violette, j'irai aux Filles repenties.—Non, dit rapidement Mlle de La Chastaigneraye, vous irez habiter le château de Pernan, et mon cousin Parisis viendra vous demander votre main, je vous en réponds: il finira par voir le néant de sa vie; il voudra se racheter par une belle action.—Jamais! s'écria Violette, jamais! S'il arrivait à M. de Parisis d'avoir un jour de raison, ce ne serait pas pour moi, ce serait pour vous; car, n'en doutez pas, il vous aime.—Il y a un abîme entre nous: votre malheur.—Laissez-moi à ma destinée; je sens qu'il n'y a plus pour moi que Dieu sur la terre; j'irai aux Filles repenties, on m'oubliera, et j'oublierai.—Non, votre devoir est d'aller à Pernan; de sanctifier, par vos prières et vos charités, la maison de cette pauvre femme, plus folle que coupable, je n'en doute pas. C'est votre mère, Violette; vous devez cela à sa mémoire.»
Violette s'inclina et demeura silencieuse.
IV
LA CONFESSION DE GENEVIÈVE
En son adoration pour Geneviève, Violette voulut lui obéir; elle se hasarda à aller habiter Pernan, la petite terre de Mme de Portien. Il lui avait déjà fallu, d'ailleurs, faire deux voyages à ce château abandonné, une vraie solitude en ruines, pour le testament et la succession de sa mère. La première fois, elle y était allée avec Mlle de La Chastaigneraye comme en pèlerinage, les lèvres toutes pleines de prières pour sa mère qui, sans doute, n'eût pas commis son crime si elle n'eût pas rencontré sa fille.
La seconde fois, elle y alla avec une jeune fille de Champauvert que protégeait Geneviève, Mlle Hyacinthe de Montguyon.
C'était une vraie musicienne perdue en pleine campagne; fille d'un général mort au Mexique, elle vivait d'une petite pension, mais surtout des générosités anonymes de Geneviève. Le dimanche elles jouaient de l'orgue ensemble pour l'édification du curé et la joie des paysans. Dans la semaine, Mlle Hyacinthe—un nom de fleur comme celui de Violette—jouait de la harpe au château avec un sentiment exquis.
A Pernan, voyant pleurer Violette en face de cette solitude lamentable, Mlle Hyacinthe lui dit avec cette douceur d'ange que lui avait inspirée Mlle de La Chastaigneraye: «Si vous voulez, madame, je resterai ici avec vous.»
Violette la prit dans ses bras. «Oh! je remercie Dieu, s'écria-t-elle, je croyais n'avoir qu'une amie, mais il m'en donne deux!» Et après cette effusion de deux âmes soeurs: «Oh! oui, restez avec moi! Vous me sauverez de la mort et vous me sauverez de la vie.»
Elles s'arrangèrent comme deux soeurs. En quelques jours le château reprit un air de fête à travers son deuil. Les fenêtres, presque toujours fermées, s'ouvrirent toutes grandes. Hyacinthe mit des fleurs partout; mais, par un sentiment délicat, elle oublia les roses.
Dès son arrivée, Violette donna dix mille francs aux pauvres en disant que c'était Mme de Portien qui les donnait par son testament. Mais personne n'y fut trompé; on savait bien que Mme de Portien ne pensait pas aux pauvres: aussi ce fut une vraie bénédiction sur le passage de Violette, surtout quand on apprit coup sur coup les bonnes oeuvres qu'elle s'efforçait de cacher: la création de deux lits pour les pauvres de Pernan à l'hospice de Tonnerre, le don d'un orgue à l'église, la fondation d'une école de soeurs dans ce petit village où les filles allaient encore avec les garçons.
Mlle de La Chastaigneraye vint voir Violette un jour et surprit les deux jeunes filles chez une pauvre femme qui avait quatre enfants malades. «Dieu soit loué! dit Geneviève, vous allez faire tant de bien ici que vous ne songerez jamais à vous en aller.—Et vous, ma chère voisine? dit Violette en baisant les mains de Geneviève pendant que sa cousine lui baisait le front. Consentirez-vous à être heureuse?»
Hyacinthe, voyant que Mme de La Chastaigneraye gardait le silence sans dissimuler une expression de tristesse, dit avec émotion: «Oh! tout le monde sera heureux.» Mais Geneviève, non plus que Violette, ne voulaient prendre ce mot pour elles.
Quelques jours après, Violette et Hyacinthe allèrent à Champauvert. Elles trouvèrent Geneviève qui priait à l'église, toute seule dans la chapelle où Parisis avait lu le testament des cinq millions. «Vous priez pour moi, n'est-ce pas? dit Violette à sa cousine.—Non, dit Mme de La Chastaigneraye, je prie pour moi.»
Violette parut surprise: «Pour vous! Pourquoi priez-vous pour vous?
Geneviève ne répondit pas, mais elle se dit à elle-même: «Je prie parce que j'ai beau jeter mon coeur sur le marbre de cet autel, il se révolte et domine ma raison.»
C'est de ce temps-là qu'il faut dater une lettre de Geneviève à la marquise de Fontaneilles.
Ma belle Armande,
Tu t'es toujours moquée de moi pour mes airs romanesques. Tu vas me trouver bien plus fantasque encore, car je viens te prier aujourd'hui de me chercher, à Paris, un couvent pour y cacher mon chagrin.
Si je ne t'avais ouvert mon coeur, je serais déjà morte. En vérité, je ne sais pas ce que je fais sur la terre, mais j'y suis retenue par ton amitié. Tu es si belle, que c'est pour moi une vraie joie de te voir, aussi je ne veux rentrer au couvent qu'en gardant la liberté de te recevoir et d'aller chez toi.
Tu vas dire encore que je ne fais rien comme personne! En effet, il faut vivre de Dieu ou vivre du monde. Que veux-tu? quoique je sois très absolue, je suis quelquefois comme cette femme à deux figures, qui regardait le paradis et l'enfer avec le même amour.
Je crois que c'est la faute de ma tante Régine. Tu sais comment
elle était romanesque par l'imagination. Tous les jours elle
enfantait un rêve nouveau qui, comme tous les rêves, hélas! ne
durait qu'un jour.
Elle a eu bien tort de ne pas me confier à toi dans mon enfance. Mais elle avait horreur de Paris et de la vie moderne; elle me rejetait dans le passé tout en répandant les couleurs les plus tendres et les plus gaies sur ses vieilles idoles.
Moi, je l'écoutais en aspirant, comme toutes les jeunes filles, aux choses de mon temps. J'avais peur d'être ridicule par mon esprit tout affublé de vieilles idées. Voilà pourquoi j'avais des jours de hardiesse comme une héroïne de roman, pour me prouver à moi-même que je n'étais pas trop embéguinée.
Tu sais que j'aimais Octave de toute éternité. Je ne sais plus quand cette folie m'a prise. J'étais toute petite, il était déjà grand, il retournait à Paris, il m'a semblé qu'il m'emportait mon coeur. Je le suivis dans l'avenue du château de Champauvert où il était venu voir ma tante Régine, j'avais ma poupée à la main, je pleurais toutes mes larmes; quand il disparut au loin, je regardai ma poupée, comme pour lui dire mon chagrin: elle riait.—Ah! tu ne pleures pas, toi! m'écriai-je avec colère. Et je jetai ma poupée par-dessus la haie.
Depuis ce jour, je ne regardai plus jamais ma poupée—dans la main des autres—car moi je ne voulus plus jouer avec les poupées.
Tous les ans, nous espérions voir revenir Octave. Il ne revint pas. Comme moi, il était orphelin, mais pendant que je restais emprisonnée au pays natal, il courait tous les mondes. Un jour tu t'en souviens, tu vins à Champauvert passer une saison avec ta mère. Quelle joie d'avoir une amie! une grande amie qui avait tout vu et qui savait tout, d'autant que tu étais pour moi l'idéal des filles. Ce fut par tes yeux que je vis Paris, le monde des fêtes, le monde de l'esprit.
Par malheur pour moi, tu te marias et tu ne revins plus; ma tante, me voyant mourir d'ennui, finit par se décider à passer un hiver à Paris, dans ce petit hôtel que tu avais loué pour nous au voisinage d'Octave.
C'est ici que commence mon roman; car toute femme a au moins son
premier chapitre.
J'étais à moitié folle, surtout après avoir revu mon cousin à ce
premier bal de la cour, où je fis mon entrée dans le monde.
Je te fais aujourd'hui ma confession, car je ne te disais pas
tout.
Je me figurais que pour être aimée d'Octave, lui qui était aimé de toutes les femmes, lui qui aimait toutes les femmes, il me fallait frapper son esprit. Aussi jamais comédienne ne mit en jeu de plus étrange comédie. Ce que c'est que de n'être point Parisienne et d'avoir trop d'imagination! Les jeunes filles qui vivent dans les folies du jour sont moins folles que je ne l'étais, moi qui avais vécu dans la sagesse!
Tu m'avais donné une femme de chambre de grande maison à mon arrivée à Paris, Mlle Charmide. C'était un monstre de perversité. Elle avait passé par les choeurs de l'Opéra; la petite vérole l'avait jetée dehors; mais elle avait eu le temps de connaître «tous ces messieurs.» Elle me conta mot à mot la vie de mon cousin. J'étais furieuse et charmée! Quand elle parlait, je lui imposais silence; dès qu'elle ne parlait plus, je lui disais de continuer. Le croirais-tu, je voulais haïr mon cousin! mais plus je le fuyais, plus je le retrouvais devant moi! Dieu a donc voulu ce mariage perpétuel du bien et du mal, de la vertu et du vice, du paradis et de l'enfer.
Cette fille était allée chez Octave avec une de ses amies:—avant la petite vérole—elle me peignit cet hôtel célèbre, ce fameux escalier dérobé où montaient tant de curieuses. Elle me proposa de m'y conduire.—Jamais! m'écriai-je.—Le lendemain, cette fille me montra la clef, un vrai bijou, que lui avait confié son ex-amie, sur la promesse qu'on la lui payerait fort cher. Une heure après, j'en parlais à ma tante.—Quelle folie! me dit-elle, puisque nous irons par le grand escalier.—J'insistai. Ma tante, qui avait ses quarts d'heure de fantaisie, consentit gaiement à cette escapade, sachant que je n'avais rien à risquer quand elle était là—et même quand elle n'était pas là.
Ce fut pour nous une vraie partie de plaisir: nous savions que
M. de Parisis était chez Mme de Metternich, si je me souviens bien.
Je ne m'arrêtai plus dans cette fatale folie. Charmide m'amusait par tous ses contes; elle se consolait ainsi des malheurs irréparables de la petite vérole qui l'avait condamnée à jouer les seconds rôles: mais elle y mettait de la passion. Pour mieux m'encourager dans cette idée qu'on ne prend le coeur des hommes qu'en frappant leur esprit, elle me citait les plus beaux exemples.
Je voulais te parler de tout cela, mais j'avais peur de toi. Tous les purs je faisais un pas dans ces tentatives périlleuses. Ainsi, le soir de notre premier bal costumé, croirais-tu à ceci:
Je savais que mon cousin devait se déguiser en Faust, voilà pourquoi je me déguisai en Marguerite. Mais ce ne fut pas tout. J'imaginai d'aller le surprendre avec ma tante, à l'heure de son départ. Voilà quel était mon dessein. Je devais faire du bruit dans sa bibliothèque; sans doute, il serait venu: Faust aurait vu Marguerite, et, comme j'étais belle en Marguerite, sans doute il eût jugé qu'il avait tort de ne pas voir sa cousine, sans compter que cette apparition eût mis quelque poésie dans l'entrevue. Me voilà donc entraînant ma tante, toutes les deux avec de grandes pelisses noires et voilées comme des Espagnoles. Charmide nous avait accompagnées jusqu'à la porte du jardin, pour s'assurer qu'il n'y avait personne sur ce chemin si bien hanté. J'a une petite lanterne sourde toute cachée sous ma pelisse. Nous traversons la serre, nous montons l'escalier, nous voilà dans la bibliothèque. Ma tante frappe du pied; mais Octave ne vient pas. On voyait par là portière la lumière de ses bougies. Je me hasarde, je soulève la portière, je le vois à moitié endormi, la tête penchée sur un livre. Emportée par je ne sais quelle inspiration, je vais jusqu'à lui, et lui montrant du doigt la page ouverte: C'EST LA! lui dis-je. J'avais vu qu'il lisait Faust. Il se leva et se tourna vers moi:—C'EST LA! me dit-il tout surpris. Je m'éloignais à reculons sur le point d'éclater de rire pour cacher mon émotion, car j'étais plus effrayée de mon audace qu'il ne pouvait l'être. Il saisit un candélabre pour me suivre, car j'avais déjà dépassé la porte. Comment les bougies s'éteignirent-elles? je n'en sais rien, sans doute par sa précipitation à me suivre et par le vent que leur jeta la portière en retombant.
J'avais manqué mon entrée, puisque je n'avais pas songé à retirer ma pelisse. Je me jugeai si ridicule dans ce rôle, que j'entraînai ma tante malgré elle, en lui disant que je ne voulais pas être reconnue.—Enfin, dit ma tante en descendant l'escalier, il faut bien que les enfants s'amusent.
Ce n'était pas là un jeu d'enfant. Je me figurais avoir frappé un grand coup dans l'esprit d'Octave. Je me trompais. Ce ne fut pour lui que l'émotion d'un moment, il s'imagina que c'était un jeu de quelque comédienne en disponibilité ayant une clef de la petite porte.
J'ai su depuis qu'il avait été bien plus frappé en me voyant tout bêtement passer avec ma tante dans l'avenue de la Muette qui prouve que le coeur ne se laisse prendre que par les choses simples et naturelles.
Et maintenant, ma chère Armande, tu sais le reste. Marguerite a rencontré Faust au bal; il l'a aimée pendant cinq minutes. La Dame de Pique l'a intrigué quelques jours après; il a aimé la de Pique. A Dieppe, Octave m'a aimée pendant cinq minutes, mais Violette attendait. A Champauvert, mon cousin m'a aimée pendant cinq minutes, mais nous étions séparés par cinq millions.
Aujourd'hui, je rougis d'avoir joué un rôle et de l'avoir si mal joué. Voilà pourquoi je n'ai pas gardé ta femme de chambre; cette folle était pour moi le mauvais esprit; si je l'avais écoutée, tout Paris parlerait aujourd'hui de moi.
J'ai eu d'autres quarts d'heure romanesques. A Champauvert, j'ai tenté une autre comédie. Mlle de Moncenac en robe blanche—ma robe blanche—s'est deux fois promenée sous les fenêtres d'Octave, et moi, vêtue d'un manteau noir, j'allais à sa rencontre comme un amoureux d'opéra.
Je voulais qu'il fût jaloux. O jeu d'enfant!
Il n'y a pas encore bien longtemps que j'ai voulu parler à Octave par la voix du miracle ou de l'inconnu. Il me quittait le soir pour aller coucher à Parisis. En arrivant au château, il trouva un volume de Faust ouvert avec ces mots—C'EST LA!—au crayon rouge en marge de ces deux lignes:
…Le sentiment est tout, le reste n'est que fumée nous voilant l'éclat des cieux.
Toutes les tristesses ont assailli mon coeur: Ma pauvre tante
Régine est morte. J'ai respiré des roses: elles étaient
empoisonnées! J'aime Octave: il aime Violette! Tu vois bien que
Dieu seul est mon avenir.
Si tu savais comme Champauvert est devenu désolé. Tout ce qui
riait autrefois pleure aujourd'hui. Hâte-toi de me trouver
un refuge à Paris; si je restais ici huit jours de plus, j'y
resterais toujours, mais à côté de ma tante Régine.
J'ai tout disposé pour mon départ, j'irai aujourd'hui faire mes
adieux à La Roche l'Epine, au tombeau de mon père et de ma mère.
A bientôt; je t'embrasse, aime-moi toujours et écris-moi bien
vite.
GENEVIÈVE DE LA CHASTAIGNERAYE.
P.S. Je ne te parle pas de Violette. Je t'ai déjà écrit toute l'histoire du procès. Violette est aussi triste que moi. Il y a des jours où je la hais. C'est elle qui m'a pris mon bonheur. La pauvre fille! ce n'est pourtant pas sa faute. Si tu savais comme elle essaie de racheter cela! Elle fait très bonne figure à Pernan. On ne s'imaginerait jamais en la voyant qu'elle a é la mode parmi les filles perdues. Depuis qu'elle a repris son attitude et son expression, c'est un ange de douceur, mais c'est aussi un ange de beauté; est-il possible qu'elle soit la fille de cette malheureuse femme!
J'oubliais de te dire que si je me réfugie au couvent, c'est aussi pour elle; car tu as beau me dire que je suis folle, Octave épousera Violette dès que j'aurai disparu de ce monde, elle l'aime et il l'aime.
Et même, s'il ne l'aimait plus, pourrais-je épouser Octave en face de cette pauvre fille éplorée qui s'est perdue pour lui?
Mme de Fontaneilles répondit par ces lignes:
Tu es à moitié folle, tu ne verras jamais le monde comme il est, ma chère rêveuse. On n'épouse pas sa maîtresse quand on s'appelle le duc de Parisis, et quand on a une maîtresse qui s'appelle Violette. Je t'ai dit tout cela. C'est égal, comme tu deviendrais tout à fait folle dans ta solitude de Champauvert, je t'ai cherché une cellule bien capitonnée avec une fenêtre ouverte sur de grands arbres, à cinq minutes de chez moi. A ton arrivée, tu descendras chez la duchesse de Hautefort.
Pauvre coeur malade! il faut te guérir, Dieu sera ton médecin.
Je baise tes beaux yeux noirs et tes adorables cheveux blonds.
ARMANDE DE FONTANEILLES.
Violette écrivait alors ceci à Mme d'Entraygues:
Vous m'avez écrit des lettres si tendres dans ma prison, que je voudrais pleurer dans vos bras et y pleurer longtemps. Hélas! en quittant la prison d'Auxerre, je suis rentrée dans une autre: la prison du remords et du repentir, d'où je ne sortirai jamais. Je suis bien malheureuse. Vous oubliez peut-être, à force de gaieté, mais, quoi qu'on fasse, le coeur est toujours triste.
Dieu est bon, pourtant, car en me condamnant à tant de lar
il m'a donné deur amies: vous, ma chère Alice, et Mlle de La
Chastaigneraye, qui daigne descendre jusqu'à m'appeler sa cousine.
Oh! que c'est beau, la vertu! Je suis en adoration devant
Geneviève, ce qui ne m'empêche pas de vous aimer beaucoup.
J'ai passé quelques jours au château de Champauvert. Sur les
prières de Mlle de la Chastaigneraye, j'ai fini par me déc
à venir habiter le petit château de Pernan, d'où je vous écris.
C'est triste à mourir; mais pourtant j'y suis chez moi, et
j'espère bien que vous viendrez m'y voir.
Voyez jusqu'où va l'ingratitude! J'ai une troisième amie dont j'ai oublié de vous parler. C'est Mlle Hyacinthe, une jeune fille du pays, qui me donne son sourire éternel. Je veux la bien doter et la bien marier; mais pas tout de suite, parce que j'ai horreur de la solitude.
Est-ce là que je vais finir mes fours, si j'ai le courage de vivre? Le duc de Parisis vous aura dit que j'étais devenue riche par la volonté de Geneviève. Je n'ai vas besoin de vous confier que j'ai rendu tous les bijoux et que j'ai renvoyé les cent mille francs au prince. Je croyais que te prince aurait donné cela aux pauvres, il a mieux aimé le donner à une danseuse.
J'ai aussi ma volonté: je veux que le duc de Parisis épouse Geneviève. Il me semble qu'une fois marié, il sera plus loin de mon coeur. Ah! ma chère Alice, si vous saviez comme je l'aime!
Écrivez-moi ou venez me voir.
VlOLETTE DE PERNAN-PARISIS.
Mme d'Antraygues répondit ces quelques mots:
Oui, ma chère Violette, j'irai vous voir, car j'ai beau rire, cela me fera du bien. Tout est triste dans l'amour. Et pourtant c'est la meilleure chose … quand c'est l'amour du coeur.
Puisque vous êtes riche, envoyez-moi vingt mille francs. Mon ex-mari m'a brouillée avec toute ma famille pour se venger de n'avoir pas d'argent lui-même, car vous savez qu'il a tout joué.
Vous comprenez bien, ma chère Violette, que j'ai accepté toutes les clameurs de l'opinion publique; mais je ne souffrirais pas qu'on m'accusât de vivre de mes folies. Femme perdue, c'est vrai, mais point courtisane.
Je suis comme vous, je ne me consolerai pas. J'ai beau me dire que la curiosité console de tout, plus je cherche et moins je trouve.
Je vois beaucoup une de vos amies d'un jour, Mlle Rébecca, surnommée la Fille de la Bible. C'est une mauvaise comédienne; mais c'est la plus à la mode à cette heure; elle était aux courses dans une daumont irréprochable. Son amant? me demanderez-vous. Son amant s'appelle M. Tout-le-Monde. Je crois bien que M. de Parisis lui a donné une petite clef d'argent, mais ce n'est ni la clef de son trésor ni celle de son coeur … vous le savez bien.
Je vous embrasse sur vos beaux yeux bleus, des violettes dans la rosée. Ne pleurez plus.
ALICE.
V
POURQUOI CLOTILDE MOURUT VIERGE
Ce fut avec une vraie joie que le duc de Parisis apprit le triomphe de l'innocence de Violette. Peut-être fût-il retourné à Auxerre pour la ramener à Paris, s'il n'eût craint de rencontrer Mlle de la Chastaigneraye. Et d'ailleurs qui sait si Violette eût voulu d'un pareil compagnon de voyage, maintenant qu'elle ne parlait plus que de se réfugier en Dieu. Octave aima mieux, selon son habitude, laisser passer les choses, trouvant qu'il avait la main trop malheureuse pour toucher à la destinée des autres. Et puis, il aimait trop Geneviève pour aimer assez Violette.
Il se promettait bien d'aller bientôt à Champauvert sous prétexte de travaux à faire à Parisis.
Mais il ne dominait pas sa vie aventureuse, le torrent l'entraînait toujours, parce qu'il n'avait pas le courage de suivre son coeur.
Le duc de Parisis amenait la joie et jetait le deuil partout, on se prenait à lui parce qu'il avait toujours le charme, parce qu'il jouait la passion quand il était à peine amoureux, parce qu'il entr'ouvrait je ne sais quelle perspective toute d'or et de pourpre.
Son ami Saint-Aymour l'emmena un jour à la chasse en Picardie, au château de Montreuil. Il fut très recherché dans les châteaux voisins; c'était à qui lui ferait une hospitalité princière: non seulement on ouvrait sa maison, mais on ouvrait son coeur. Ce fut toute une révolution dans ce pays que la passion ne hante guère, si ce n'est la passion de l'argent.
Octave fut conduit au château de Beaufort, chez la duchesse de Fleury, de la famille du Roi des Halles. Il y avait là une jeune fille, petite-fille de la duchesse, une adorable créature, blonde et pâle, toute à Dieu, qui ne savait rien du monde, parce qu'elle ne lisait que l'Évangile.
La première fois que Mlle Clotilde de Beaufort vit Octave, c'était à dîner, un vrai dîner de château du bon temps, où l'on resta à table quatre heures durant: le temps de jouer deux tragédies au Théâtre-Français, le temps de commencer et de finir une passion au bois de Boulogne; le temps de jouer et perdre sa fortune au club.
Octave était à côté de Clotilde. La jeune fille croyait jusque-là que la vie était une oeuvre de paix et de patience dans l'esprit de Dieu, entre une mère qu'on aime et des enfants qu'on adore. Elle ne voyait encore le mari que comme un mythe—ou comme un nuage à l'horizon qui lui gâtait presque la sérénité du ciel.
Octave fut pour elle une révélation, parce qu'il lui donna l'amour avec ses regards magnétiques, sa voix d'or et ses contes charmants. Ce fut comme un coup de foudre.
Vers onze heures du soir, quand tout le monde prit congé, M. de Parisis promit de revenir le lendemain. Il s'était pris lui-même à ses piperies. Mlle Clotilde de Beaumont lui apparaissait comme un doux pastel à conquérir. C'était un déjeuner de soleil.
Le lendemain, Clotilde ne pouvait se détacher de la fenêtre, jusqu'à l'heure où elle vit passer un cavalier sur le versant de la montagne, à travers les ramures ça et là dépouillées. La romanesque enfant s'imagina que Parisis lui apportait l'amour.
Il fut charmant, il eut toutes les éloquences pour la mère et la fille. Clotilde pensait déjà qu'il ne quitterait plus le château; mais comme il comprit qu'il ne pourrait parler à la fille sans voir les yeux de la mère, il partit pour toujours.
Parisis ne s'obstinait jamais contre l'impossible. Tout était fini pour lui, quand tout était à peine commencé pour la pauvre Clotilde.
Que si vous vouliez suivre le mot à mot de l'histoire de cette jeune fille qui mourut pour avoir regardé Octave, comme Racine mourut sous un regard de Louis XIV, il faudrait lire cent lettres du marquis de Saint-Aymour à la duchesse de Hautefort. Le jeune marquis était amoureux de Clotilde et il avait quelque peu la maladie de la plume. Voici la dernière:
«Une fois malade, elle ne voulut rien faire pour vivre. L'amour malheureux aime la mort. Sa mère ne voulait pas comprendre. Et d'ailleurs pouvait-elle la jeter dans les bras de Parisis?
«Plaignez-moi, je l'adorais et j'en étais arrivé à la consoler par les illusions. Je lui faisais croire que Parisis venait les jours se promener sentimentalement de son côté. Je montais moi-même le cheval monté par Octave, quand il était venu au château. Je courais la montagne en face de la fenêtre de Clotilde en lui envoyant des baisers.
«Quoique mourante, elle se traînait au bout du parc pour voir Parisis de plus près. Une fois, l'illusion fut plus grande que jamais: elle accourut avec des cris de joie et de douleur. Je me suis troublé comme elle; j'ai oublié que je n étais, que je ne devais être que le fantôme de son amour. Je me suis préci dans la montagne, j'ai franchi la haie et la ruisseau du p La pauvre femme, toujours égarée, a fermé sur moi ses bras, si longtemps, si vainement ouverts! «Enfin, c'est vous!» m'a-t-elle dit d'une voix éclatante en appuyant sa tête sur mon coeur.
«Et moi tout éperdu, tout palpitant, je la pressais dans mes bras avec l'amour des anges; je la regardais, je regardais le ciel: je me croyais dans l'autre vie.
«Et tout à coup elle a levé les yeux sur moi: «Ce n'est pas lui!» s'est-elle écriée. Je lui ai pris la main. Elis m'a repoussé avec frayeur et avec colère. Je restai cloué devant elle, le coeur en démence. Elle s'évanouit presque. J'essayai de la secourir, mais elle me repoussa encore et mourut bientôt en disant: «Ce n'est pas lui!»
«J'étais la réalité, elle ne cherchait que la vision.
«Si vous voyez Parisis, ne lui dites pas cela, il rirait de moi et il rirait de la morte!»
Voilà la fin du récit du marquis de Saint-Aymour tel qu'il l'écrivit, dans un style un peu tendu, trop sentimental, presque déclamatoire, comme écrivent les gens du monde qui ont peur d'écrire comme ils parlent.
La duchesse de Hauteroche lut avec émotion cette histoire d'une pauvre femme, qui avait vu son idéal en Parisis, et qui était morte pour avoir touché à la réalité. «Ce Parisis! dit-elle. Il a osé me dire qu'il m'aimait! C'est vrai qu'il est charmant.» Elle eut peur de cette image fatale.