VI
L'HEURE DU DIABLE
La duchesse de Hauteroche pensait donc quelque peu à Octave. Elle était un jour descendue de sa calèche à la vacherie du Pré Catelan.
Toutes les tables étaient occupées; elle se tint debout un instant, mais, ployant sa fierté sous elle, elle trouva de bon goût de s'asseoir comme les autres dames, quelle que fût la compagnie.
Comme elle posait son ombrelle sur la table, elle reconnut sa voisine: c'était la comtesse d'Antraygues, qui, elle aussi, était venue là toute seule.
Les deux amies ne s'étaient pas vues depuis les hauts faits d'Octave de Parisis, avenue de la Reine-Hortense. La comtesse était allée chez la duchesse, mais on sait qu'elle fut accueillie avec un si haut dédain qu'elle ne se hasarda pas à la revoir. Elles se rencontraient bien de loin en loin, mais à distance; la duchesse souriait vaguement comme pour exprimer qu'elle n'avait pas oublié le passé, mais qu'elles ne suivaient plus le même chemin.
Ce jour-là, à moins de faire un grand chagrin, la duchesse fut bien obligée de parler à la comtesse; ce fut ce qu'elle fit avec une grâce charmante, quoique avec quelque réserve. «Ah! bonjour Alice, je suis contente de vous voir, je ne vous croyais pas à Paris.» La comtesse d'Antraygues fut touchée de cet accueil, connaissant la fierté de son ex-amie.—Ma chère duchesse, je suis à Paris, parce que Paris est le seul pays où le coeur oublie.—Vous ne vous êtes pas revus avec M. d'Antraygues,» hasarda la duchesse. Elle voulut peut-être dire avec M. de Parisis. «Non, Dieu merci! répondit Alice. Vous savez le proverbe arabe: Il ne faut jamais se retourner vers son ennemi, si ce n'est pour le tuer. Si j'avais à frapper quelqu'un, ce serait moi.»
On apporta du laid froid et du pain de seigle à la duchesse, «Est-ce que vous venez souvent ici? demanda-t-elle à Alice.—-Oui, je n'ai plus de voiture. L'an passé, je promenais mes chevaux, aujourd'hui je promène moi-même.—Dites-moi, est-ce qu'il ne vous est pas resté une vraie fortune après la séparation?—Rien, rien, rien. J'ai vécu de mes bijoux.»
Et essayant de sourire: «Aujourd'hui, je suis comme Cléopâtre, je bois ma dernière perle.»
La comtesse acheva de boire sa coupe de lait. «Je vous aime trop, dit la duchesse, pour vous faire des reproches stériles, mais comment avez-vous pu jouer une existence comme la vôtre dans un pareil coup de dés?—Comment? mais ce n'est pas moi qui ai joué, c'est M. d'Antraygues. Ce n'est pas ma folie qui nous a ruinés, c'est la sienne. Il avait tout perdu, parce que j'avais eu la bêtise de toujours signer. Je n'en serais donc pas plus riche à l'heure qu'il est, sinon que je serais une honnête femme comme vous. Mais, vous savez, une honnête femme sans argent n'est pas encore bien posée sur le pavé de Paris! Et puis, voulez-vous savoir l'état de mon âme? Je ne me suis jamais repentie un instant de ce que j'ai fait. Ceci vous étonne, sans doute? C'est que vous n'êtes pas sur l'autre rive et que vous ne pouvez comprendre.»
La duchesse grignota son pain et sembla chercher à comprendre. «Vous avez revu M. de Parisis?—Oui. Mais ce n'est pas parce que je l'ai revu que je ne me repens pas, c'est parce que je l'ai aimé.—Eh bien! je ne comprends pas. Vous ne me ferez pas croire qu'une heure d'amour paye un siècle de chagrin.»
Alice soupira. «Je ne vous le ferai pas croire, mais je le croirai toujours, parce que cette heure d'amour on l'a attendue longtemps, on l'a savourée avec délice, et on s'en souvient jusqu'à la mort. Qui sait si la vie est autre chose?—Qui sait!» Ce mot avait échappé à la duchesse devenue pensive. «Ainsi, reprit Alice, je vous tiens pour la femme la plus vertueuse, pour la plus noble créature, mais vous amusez-vous beaucoup?—Non! je m'ennuie profondément. Je n'ai pas, comme vous, pris la couronne de roses, je n'ai guère cueilli que des scabieuses, mais j'aime ces fleurs-là. Et puis, je ne crois pas que le but de la vie soit de s'amuser.—Moi non plus. J'ai voulu dire que la vertu ne vaut pas ce qu'elle coûte. Croyez-vous donc que Dieu ait condamné la femme à cette lutte mortelle contre son coeur? Rappelez-vous les paroles de l'Evangile: Il sera pardonné à celle qui aura aimé. Aimer! sentir un coeur qui bat contre le vôtre! voir des yeux qui se perdent dans vos yeux! abriter son âme en peine dans une âme de feu! Aimer! c'est rouvrir la porte du Paradis, même pour descendre au Paradis perdu.»
La duchesse regardait Alice avec sympathie. «Ah! oui, dit-elle, vous avez aimé. Maintenant, je vous comprends. On me parle toujours de ma vertu; eh bien, du haut de ma vertu, je vous pardonne.»
Alice serra la main de la duchesse. «C'est bien, ce que vous me dites là! car pour vous la vertu n'est pas un mot. Je sais que vous êtes une femme d'un autre siècle. Vous allez même plus haut que la vertu; s'il y avait un chemin de roses, et un chemin d'épines, vous choisiriez le dernier.—Ne me canonisez pas si vite, ma chère.»
La duchesse regarda autour d'elle comme si elle eût craint d'être épiée ou d'être entendue: «Voulez-vous nous promener un peu, Alice?»
Les deux amies prirent un sentier sous les grands arbres. «Ecoutez, Alice, reprit la duchesse, vous êtes une femme de coeur, et je puis bien vous faire des confidences. J'ai aujourd'hui trente-quatre ans; j'ai vu tomber ma jeunesse sans un seul rayonnement, comme si je n'avais vécu que par des jours de pluie. Tout a été triste autour de moi. Ma figure est si sévère que nul ne s'est jamais arrêté pour médire que j'étais belle. On m'a accablée sous le respect. On a posé un perpétuel point d'admiration devant ma vertu; je suis de toutes les fêtes du monde, mais surtout de tous les sermons et de toutes les oeuvres de charité. Dès que j'entre dans un salon, c'est pour entendre parler des enfants pauvres, du refuge de Sainte-Anne ou de la Ruche des Abeilles. Vous l'avouerai-je? j'ai eu mes moments de doute dans mon rude pèlerinage, car je ne vous parle pas de mon mari, un ami qui n'a jamais été mon amant, pour dire comme vous. Je me suis demandé plus d'une fois si on ne pouvait pas être bonne aux pauvres sans être si rigoureuse envers soi-même. Dieu me tiendra-t-il plus de compte de mes aumônes parce que mes mains seront plus blanches? Qu'importe qu'elles soient plus blanches si elles sont pleines d'or?—Je vais vous répondre franchement, dit la comtesse. Oui, Dieu vous tiendra compte de vos mains blanches. Mais quand Dieu m'aura pardonné, qui sait si nous ne serons pas assises toutes les deux dans la même sphère! Et s'il y a un enfer, cet enfer, tout terrible qu'il soit, ne m'arrachera pas le souvenir de mon heure d'amour.»
La duchesse serra la main d'Alice. «Oui, vous avez raison. Je veux tout vous dire. J'aime M. de Parisis.—Je le savais, dit la comtesse.»
Mme de Hauteroche, toute surprise, regarda son amie. «Et comment le savez-vous?—Parce que si vous n'aimiez pas Octave, vous ne m'auriez pas parlé si longtemps. C'est lui que vous cherchiez dans mon coeur.»
La duchesse ne trouva pas un mot à dire contre cette vérité. Elle murmura en baissant la tête: «Oui, je l'aime.»
Mme d'Antraygues dit à la duchesse que tout le jeu de cartes y passerait. «Voyez-vous, ma chère amie, les femmes ne jouent pas impunément avec Octave de Parisis. Je me suis jetée dans ses bras la première; la marquise de Fontaneilles y tombera aussi, un jour qu'elle aura oublié de faire le signe de la croix; Mlle de La Chastaigneraye l'adore jusqu'à en perdre la raison,—et vous-même, que je croyais hors d'atteinte,—vous voilà saisie.»
La duchesse releva la tête avec fierté: «Oui, je l'aime, mais j'arracherai cette mauvaise herbe de mon coeur, dussé-je arracher mon coeur.»
Elle raconta à Mme d'Antraygues comment elle avait rencontré Parisis chez la marquise de Fontaneilles; elle parla de son esprit à tout dire, même ce qu'il ne faut pas dire, de son charme irritant. Il leur avait fait la cour à toutes les deux, mais il avait échoué. «Vous appelez cela avoir échoué? dit Alice. Mais l'amour ne triomphe pas toujours à sa première bataille. C'est souvent un laboureur pacifique qui sème en octobre pour moissonner en juillet.»
L'ombrage devenait de plus en plus sombre, la duchesse et son ex-amie pouvaient se croire bien loin de Paris, tant elles avaient trouvé le silence et la solitude. Des paroles brûlaient les lèvres de Mme de Hauteroche; elles étaient là comme emprisonnées. La duchesse n'osait parler tout haut. Elle s'aventura pourtant: «Je vous étonnerais bien, ma chère Alice, si je vous disais que plus d'une fois j'ai rêvé à ces enivrements dont vous êtes revenue plus belle encore, il faut l'avouer, comme si la passion était le dernier mot de la beauté pour les femmes.» Le visage de la duchesse s'empourpra comme un soleil couchant. «Vous ne m'étonnez pas du tout. Presque toutes les femmes ont ces heures de tentation; voilà pourquoi elles sont sublimes quand elles arrivent toutes blanches dans le linceul; voilà pourquoi il faut leur pardonner quand elles ont traversé toutes les joies et toutes les angoisses de l'amour.—Oui, reprit la duchesse, comme si elle continuait sa pensée, il m'est arrivé de songer à ces légendes où on donnait son âme au diable pendant une heure pour toute une éternité de damnation.—Oui, et plus la damnation est terrible et plus l'heure est attrayante.—Je remercie Dieu d'avoir éloigné M. de Parisis de mon chemin. Il est venu chez moi quatre fois: il n'a pas compris qu'à la dernière entrevue j'étais d'autant plus sévère que j'avais plus peur de lui; voilà pourquoi je suis devenue indulgente aux fautes des autres. Jusque-là, je n'avais pas vu l'abîme.—L'abîme! Elle y tombera,» pensa Mme d'Antraygues.
Elles étaient revenues vers la vacherie. «J'oubliais, dit tout à coup la duchesse, il y a une heure qu'on m'attend au bord du lac.»
Et elle embrassa la maîtresse d'Octave. C'était bien la maîtresse d'Octave qu'elle embrassait. Mme d'Antraygues ne s'y trompa point et elle murmura: «C'est un souvenir qu'elle me prend sur les joues.»
Le soir, Alice rencontra Parisis: «Mon cher duc, vous perdez vos batailles au moment même de la victoire; j'ai rencontré aujourd'hui une femme que vous avez aimée huit jours et qui n'eût pas résisté le neuvième.»
Octave chercha dans ses souvenirs. «La Dame de Carreau!» s'écria-t-il.—«Ah! je ne vous dirai pas son nom. C'est elle, je n'en doute pas. J'ai senti trop tard,—on n'est pas parfait,—qu'elle aurait fini par m'aimer, car, vous savez, je n'ai jamais douté de moi.—Vous avez raison. Pour inspirer de la confiance aux autres, il faut avoir confiance en soi.»
A quelques jours de là, Octave, rencontrant la duchesse de Hauteroche, lui dit qu'il avait des tableaux italiens dignes de son admiration. Il lui savait un sentiment d'art très distingué, il serait ravi qu'elle voulût bien lui donner son opinion. «Si vous habitiez le Louvre, dit la duchesse, j'irais peut-être.—Madame, quand on est comme vous sur un piédestal de marbre de Carrare, on est si loin des atteintes des hommes qu'on peut aller partout,—surtout chez un amateur d'art.—Un amateur d'art! C'est égal, je vous prends au mot, dit la duchesse, j'irai demain voir vos madones.»
A celle-là, Octave ne donna pas une clef d'argent: la duchesse passa par la grande porte. Tout l'hôtel était sur pied, fleur à la boutonnière, comme un jour de grande réception. Octave avait peur que la duchesse ne vînt avec une amie. Elle vint toute seule. Elle admira l'hôtel, elle admira l'ameublement, elle admira les tableaux, mais vit-elle tout cela?
Le duc de Parisis la reçut avec une grâce toute respectueuse, mais avec cette douceur pénétrante qui va jusqu'à l'âme. La duchesse n'avait plus peur d'elle, parce qu'elle n'avait plus peur de lui.
Elle était allée jusque dans la chambre d'Octave, sous prétexte de voir des émaux de Léonard Limousin et une Vierge de Pérugin. Tout à coup la pendule sonna trois heures.
C'était l'heure du diable qui sonnait.
La duchesse tressaillit. La même pensée avait traversé son âme et l'âme d'Octave. «Une heure à moi! se disait-il.—Une heure à moi!» se disait-elle. Se comprirent-ils? Octave prit les mains de la duchesse et la regarda avec des yeux allumés dans l'enfer. Elle pâlit, elle chancela, elle voulut fuir. «Non! lui dit-il, en joignait ses mains autour de son cou. Non! je t'aime!»
Elle voulut se dégager. Mais la douceur des mains la retint.
Octave l'embrassa sur les cheveux et sur les yeux pour l'aveugler; ses lèvres égarées brûlèrent le front et tuèrent la vertu. La nature reprenait ses droits: l'âme était étouffée, la femme éclatait à travers l'ange. «Eh bien! oui, dit-elle dans son égarement, je veux t'aimer pendant toute une heure!»
Elle répandit ses cheveux d'or sur son front comme pour voiler sa rougeur.
C'était l'heure du diable. Interrogez Satan, il vous racontera comment on perd le ciel.
Quatre heures sonnèrent leur douce sonnerie à la pendule d'Octave. Cette douce sonnerie, ce fut pour la duchesse la trompette du jugement dernier. Il lui sembla que le monde allait trembler, que les étoiles tombaient déjà du ciel et que le soleil se voilait la face.
Mais rien n'avait changé autour d'elle. Elle leva la tête: la Vierge de Pérugin la regardait toujours avec le même sourire.
Elle dit adieu à Octave. «Nous ne nous reverrons jamais!» murmura-t-elle en se cachant. «Nous ne nous reverrons jamais!» dit Octave qui ne voulait pas contrarier les femmes.
La duchesse avait repris son grand air, sa dignité romaine, sa sévérité héraldique. En se voyant passer dans le miroir de Venise, elle se reconnut telle qu'elle était avant sa chute.
Mais en se voyant passer dans son âme, elle ne se reconnut pas!
VII
LES VISIONS DE MADEMOISELLE JULIA
Le duc de Parisis se consolait facilement du chagrin qu'il faisait aux femmes. Il détournait la tête de la femme qui pleurait pour ne voir que celle qui souriait.
Il ne croyait pas aux esprits, mais il y faisait croire. Écoutez cette histoire.
Parce qu'on n'entendait plus parler de M. Home, parce que M. Victorien Sardou avait retourné le portrait de Swedenborg sous celui de Beaumarchais, on disait que les esprits étaient remontés dans les deux. Mais le royaume des esprits descend de plus en plus sur la terre; son premier département est Paris, où il y a des ministres des deux sexes.
L'action ne se passe pas dans la Forêt-Noire, mais dans un fort bel hôtel de la Chaussée-d'Antin. Quoi que Saint-Simon pût en dire, les hôtels de la Chaussée-d'Antin sont fort bien hantés. En dépit de l'école romantique, les maisons qui trônent dans la rue de Provence, dans la rue de la Victoire, dans la rue Neuve-des-Mathurins, voient monter et descendre dans leurs escaliers un assez joli nombre de drames romantiques et de ballades à la lune.
J'arrive à l'histoire de ma beauté «pâle comme un beau soir d'été.»
C'est une fille de bonne maison,—air candide, esprit malin.—Ses
parents la voulaient marier. La délicieuse enfant déclina le mari.
Mais à quoi donc rêvent les jeunes filles, si ce n'est à se marier?
La mère prit sa fille à part et lui dit: «Nous voulons ton bonheur, d'où qu'il vienne; mais un mari ne t'enlèverait pas à notre amour en te prenant dans ses bras. Je me suis donnée à ton père et n'en suis pas plus malheureuse. Veux-tu donc te donner au diable?»
Le père tint le même discours que la mère; l'époux parla comme l'épouse; mais il ne vint qu'un sourire sur les lèvres de la belle. «Pourquoi ce sourire? dirent ensemble M. et Mme de Canillac.—C'est que j'aime quelqu'un, repartit la jeune fille en prenant son air le plus grave et le plus mystérieux. C'est que j'aime quelqu'un qui n'est pas votre protégé, comme est M. de Terray, ou M. de Mortagne, ou M. de Langeac. Vous ne connaissez pas celui que j'aime! Je vous dirai un jour ce qu'il est. D'ici là, ne cherchez pas à tromper ma destinée avec un autre.
Mais le père et la mère étaient inquiets. On voulut forcer enfin la jeune et belle mystérieuse. «Ne pouvez-vous nous montrer celui que vous aimez et qui vous aime?» La mère supplia, le père fit mine d'ordonner, les amis questionnèrent malicieusement. Julia resta encore quelque temps sans répondre; elle refusait de s'amuser au Bois, aux soirées, aux bals, aux courses. Un beau soir,—car les soirs sont éternellement beaux qui parlent d'amour,—Julia répondit avec assurance et sans rougir: «Vous le saurez, ce secret; j'aime un beau gentilhomme du siècle de Louis XV; il est colonel d'un régiment du roi; il a gagné la bataille de Fontenoy; son âme est élevée, ses manières sont chevaleresques, sa parole est éloquente à mon coeur. Mais il est aussi discret que glorieux, et il ne veut m'apparaître qu'aux instants où je suis seule; alors je puis le contempler dans l'idéal, l'entendre dans le rêve, l'aimer dans l'inconnu, l'adorer dans l'impossible.»
On jugea que tout cela était un peu trop fou. On appela Victorien Sardou, qui répondit: «Je suis revenu de l'autre monde; mon esprit a tué les esprits. Beaumarchais a décidé que je me moquais de lui et que ma plume n'avait pas besoin de sa main pour la conduire.»
On appela M. Home, Ecce homo, mais celui-ci demanda à s'enfermer une nuit avec la jeune spirite, pour voir de près ses belles visions. M. Home était marié: on l'envoya passer la nuit avec sa femme.
La mère, qui ne dormait plus des songes de sa fille, se résigna à veillera la porte de la chambre aux visions. On prit gaiement le thé en famille, selon la coutume. A onze heures, la jeune fille fit un joli bâillement et alluma sa bougie. «Bonsoir, papa; bonsoir, maman.» On lui souhaita la bonne nuit. Elle ferma la porte. La mère mit son fauteuil devant le seuil et attendit. Une heure se passa dans le silence. Quand sonna minuit, on entendit un bruit, le bruit dans le mur, comme disent les légendes. La mère voulut entrer, mais refréna sa curiosité. Elle écouta des deux oreilles en ouvrant la bouche.
Ce qu'elle entendit, ce fut presque le duo de Roméo et Juliette. «C'est vous, mon inconnu?—C'est vous, ma bien-aimée?—Comme je vous attendais.—Mais, depuis hier, je ne vous ai pas quittée.—Oui, mais vous étiez invisible et j'aime à vous voir.—Aussi me suis-je décidé à vous apparaître une fois encore. Que vous êtes belle, Julia!—Oh! mon Dieu! vous avez éteint la bougie.—Mon adorée! je suis un pur esprit et mon baiser ne vous touchera pas.—Mais vous m'avez touché la main.—C'est la force de l'illusion.—Ciel! vous m'avez embrassée…»
Un soir, au moment que les mères de famille appellent le moment critique, la mère de Julia entra subitement dans la chambre de Julia. «Qu'ai-je entendu, mademoiselle?—Maman, c'est l'Esprit.»
On alluma la bougie,—et on vit qu'on ne vit rien. La mère courut à la fenêtre, quoiqu'il n'y eût pas de balcon; elle courut à la cheminée, quoiqu'il n'y eût pas de truc à la Richelieu. Elle ne vit que la nuit et n'entendit que le silence! «Adieu, mademoiselle, ne rêvez plus tout haut, car je suppose que vous faisiez par désoeuvrement les demandes et les réponses.»
La mère se remit dans son fauteuil. Mais le joli duo recommença. Et sur une gamme plus vibrante. «Julia, comme vous êtes belle dans la nuit!—C'est pour me dire cela que vous avez éteint la bougie!—Julia, comme je vous aime!—Mais, monsieur, vous avez beau dire que c'est une illusion, je sens bien votre main sur mon coeur….»
La mère reparut. Même comédie. La belle était seule. «Mademoiselle, il y a ici quelqu'un.—Oui, maman quelqu'un d'invisible qui ne se montre à moi que si je suis seule.—Ce sont des contes.» Et la mère se remit à chercher et ne trouva personne.
Le lendemain, on fit venir quatre médecins, qui décidèrent que le coeur de Julia était à gauche et que la paix du monde était troublée par les petits esprits. Les grands médecins sont de grands politiques.
Ce texte aurait besoin d'être illustré par la gravure pour devenir plus lumineux, ou plutôt cette taille-douce aurait besoin d'explication.
EXPLICATION DE LA GRAVURE.
L'hiver passé, j'ai rencontré Mlle Julia à un bal d'ambassade. Elle a valsé trois fois avec un sceptique qui lui offrit de faire parler les esprits: c'était M. Octave de Parisis.
DEUXIÈME EXPLICATION DE LA GRAVURE.
Mlle Julia aune femme de chambre qui couche dans son cabinet de toilette. Cette femme de chambre a l'art mystérieux d'introduire les esprits.
COMMENTAIRE RISQUÉ.
Le cabinet de toilette de Julia a deux portes: la première est une porte sous tenture qui ne crie pas sur ses gonds, une vraie porte d'amoureux; celle-là vient dans la chambre de Julia; la seconde est une porte toute simple qui donne sur l'escalier de service.
Les esprits ne sont pas humiliés de passer par là, même quand ils se donnent la figure du duc de Parisis.
VIII
LA SOLITUDE DE VIOLETTE
Cependant Violette ne s'acclimatait pas à Pernan.
Avec sa fièvre, son amour, son repentir, elle ne pouvait vivre dans cette solitude rustique où sifflait gaiement le merle, où chantait amoureusement le rossignol. Pour la paix des champs, il faut la paix du coeur. Violette n'entendait ni le merle ni le rossignol. Elle écoutait pleurer les brises et sangloter les fontaines.
A quelques pas du château, Mlle Hyacinthe la surprenait tous les soirs, abîmée dans ses rêveries, assise au bord d'un ravin profond, qui était l'image de la mort par ses roches brisées, ses cavernes profondes, ses ronces brûlées, véritable refuge des oiseaux de nuit.
Quand, le soir, Violette n'était pas penchée dans l'escarpement du ravin, elle était au cimetière, croyant prier pour sa mère, mais priant pour elle-même.
Le matin, il semblait qu'elle reprît du coeur à la vie. Elle se jetait sur les journaux, qui lui parlaient de Paris, comme si chaque gazette devait lui apporter un peu de cette douce poussière qui avait couvert ses pantoufles rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, ou ses bottines mordorées avenue d'Eylau, près de l'hôtel d'Octave.
Comme les journaux parlaient souvent du duc de Parisis, c'était pour elle comme un coup de soleil quand ce nom rayonnait sous ses yeux. Elle savait sa vie, elle devinait ses aventures; mais c'était surtout les lettres de la comtesse d'Antraygues qui le représentaient dans ses folies, Comme elle avait toujours été sérieuse, même dans sa mascarade de trois mois, comme elle était devenue plus sérieuse, elle s'affligeait de toutes les folies d'un homme doué pour les grandes choses, qui trahissait son nom et son avenir; mais elle ne désespérait pas, disant toujours qu'il prendrait de fières revanches.
On se rappelle que Mme d'Antraygues avait demandé vingt mille francs à Violette. Violette s'était empressée d'être agréable à son amie, tout en lui rappelant qu'elle s'ennuyait beaucoup de ne pas la voir. Un jour, à l'heure du déjeuner, Mme d'Antraygues arriva bruyamment.
Alice avait remplacé la gaieté par le bruit, comme font toutes celles qui ne veulent pas se repentir et qui refusent de voir leurs blessures. La comtesse trouva Violette bien changée, mais plus belle encore, si la beauté est une expression divine. Le marbre en est la plus belle traduction; a-t-il besoin des tons roses de la vie pour charmer les yeux du corps et les yeux de l'âme? Violette avait perdu à jamais la fraîcheur des jeunes années; mais dans cette figure plus accentuée et plus pâle, la vraie femme s'exprimait mieux encore. Et puis ses beaux yeux—ciel profond—n'avaient-ils pas une éloquence plus pénétrante? «Comme vous êtes devenue belle!» dit Alice en embrassant Violette. Violette présenta sa jeune amie à la comtesse: «Si vous voulez voir la beauté sur la terre, la voilà! dit-elle avec l'accent de la vérité.»
Mlle Hyacinthe n'était pas précisément l'idéal de Phidias ni de Raphaël—ni de Jean Goujon, ni de Prudhon,—mais elle avait la beauté agreste et simple qui ne connaît guère la mode et que la passion n'a pas consacrée encore: on peut dire qu'elle s'habillait de son charme et de son sourire.
On déjeuna avec une gaieté mélancolique, on se promena dans la campagne et par les jardins du château, on visita l'église, on alla goûter dans une tour en ruines. Le soir, les trois femmes étaient heureuses par l'amitié.
Toutes les trois adoraient la musique. On veilla jusqu'à minuit, les mains sur le piano, caressant tous les airs aimés, évoquant le génie de tous les maîtres. La vraie musicienne était Mlle Hyacinthe. Violette jouait mal et Mme d'Antraygues avait plus de brio que de sentiment. «Vous rappelez-vous? dit Alice à Violette, vous m'avez dit que M. de Parisis vous avait appris la valse de Faust?—Si je me rappelle!» dit-elle en pâlissant.
Et elle joua la valse de Faust—elle qui jouait mal—comme Gounod la joue lui-même, avec toutes les éloquences du coeur et de la passion!
IX
LES DEUX COUSINES
Le lendemain, les trois amies eurent une visite tout à fait inattendue: le duc de Parisis, qui était venu avec d'Aspremont et Monjoyeux passer quelques jours au château de Parisis.
Octave voulait revoir tout à la fois Geneviève et Violette. Il savait que les deux cousines étaient devenues deux amies. Quoi-qu'il fût emporté par l'amour—vers l'une et vers l'autre—il se promettait de n'être plus pour elles qu'un ami.
Il était d'ailleurs venu à Parisis avec son ami Violet-le-Duc, pour commencer la restauration du château dans le plus pur style Louis XII. Monjoyeux et Saint-Aymour l'accompagnaient. A tout autre moment, il eût éprouvé une vraie joie à ce travail qui allait remettre en toute splendeur une des plus curieuses seigneuries féodales; mais une tristesse profonde envahissait son coeur. C'est qu'on ne bâtit ou qu'on ne restaure un château que pour une femme aimée, c'est que Parisis pressentait que la femme aimée ne viendrait pas habiter son château.
Sa première visite fut pour Mlle de La Chastaigneraye. Elle n'avait pas varié dans son idée, elle voulait qu'il épousât Violette. Elle l'accueillit avec une douceur d'ange: mais elle cacha si bien son coeur, que son cousin s'imagina qu'elle ne l'aimait plus.
Aussi ce fut une simple visite de cérémonie où on parla de tout, hormis de soi-même. «J'espère bien, mon cousin, dit Geneviève, que vous irez voir Violette à Parnan.—Oui, ma cousine,» dit Octave, croyant raviver la jalousie de Geneviève.
Mais elle fut impassible, comme si elle habitait désormais d'autres régions. Elle lui dit d'ailleurs une fois encore qu'elle s'était tournée vers Dieu et qu'elle allait se retirer du monde. «Grand Dieu! se récria Parisis, mais où irez-vous donc?—Dans une solitude sanctifiée par les prières. Ici, quoi que je fasse, j'habite une solitude toute profane. Voyez ces tableaux, voyez ces livres, voyez ce piano, voyez cette harpe; je ne suis pas de celles qui se résignent sans avoir sous les yeux l'exemple de toutes les résignations.—Ma cousine, dit Parisis, vous avez marché ce matin sur des asphodèles ou des soucis. Je reviendrai bientôt, si vous voulez arracher les mauvaises herbes qui poussent sous vos pieds.—Revenez, mon cousin; pour moi, dès qu'on travaillera à la restauration de Parisis, j'irai vous voir si je ne suis pas partie.»
Octave était allé voir Violette le lendemain. Il trouva la même figure, la même douceur, mais la même indifférence bien jouée. Il voulait railler un peu; mais la triste expression qui s'était gravée profondément sur la figure de Violette arrêta la raillerie sur ses lèvres.
Mme d'Antraygues lui prit le bras et l'entraîna sous les arbres. «Cette pauvre Violette, lui dit-elle, savez-vous qu'elle en mourra? Je vous ai déjà averti.—Où avez-vous vu des femmes mourir de chagrin?—A Paris et en province, mon cher. Moi qui vous parle, je mourrai de chagrin, mais passons. J'étais venue pour embrasser Violette et repartir aussitôt; je suis si malheureuse de son malheur, que je vais rester avec elle toute une semaine. On ne se console d'un amour que dans un autre amour: Violette n'en aimera pas d'autre que vous. Mais peut-être la consolerai-je, moi! car si l'amitié console de l'amour, c'est l'amitié d'une femme, surtout quand cette femme est amoureuse dans la même paroisse. O monstre aux griffes roses!—Bouche de femme, paroles perdues! dit Octave dans une fumée de cigare.—Vous vous imaginez peut-être que vous ne laissez tomber de vos lèvres que des paroles de votre Evangile, ô don Juan de Parisis! Je vous le dis encore, rien ne consolera Violette de vous avoir trouvé et de vous avoir perdu.»
X
LE CHATEAU DE CARTES
Octave causa avec Violette après avoir causé avec Alice. Ils étaient seuls dans le salon; la comtesse avait entraîné Hyacinthe.
Après un silence, Violette dit en regardant Octave: «Cela me fait tant de mal de vous voir, que j'éprouve un étrange contentement; arrangez cela comme vous pourrez.—Si vous m'aimiez encore, je dirais que vous êtes heureuse parce que vous êtes malheureuse; c'est inexplicable, mais cela est, parce que l'amour est une douleur, est une volupté.» Violette retint un soupir: «Si je vous aimais encore! vous avez raison; je ne vous aime plus. C'est une bouffée du passé qui me revient jusqu'au coeur; grâce à Dieu, je suis délivrée de toutes ces angoisses.»
Violette reprit le masque de la sérénité. Octave lui saisit la main; mais elle cacha si bien son émotion qu'il jugea que, pareille à Geneviève, elle n'avait gardé de l'amour que le souvenir.
La conversation changea de thème. On parla de la vie rustique et des joies innocentes qu'elle donne au coeur; on ouvrit une parenthèse sur Paris, mais Violette la ferma bien vite. Octave tenta de lire l'avenir de Violette par ce qu'elle disait ou par ce qu'elle ne disait pas; mais il ne vit que des nuages.
La nuit était venue peu à peu. Violette se leva pour se rapprocher de la fenêtre. Octave la suivit. «Je vais partir,» lui dit-il. Ce simple mot tomba dans le coeur de Violette comme le glas de la mort. Il lui sembla que c'était la dernière fois qu'elle voyait Parisis.
Parisis! l'amour et la mort dans sa vie; Parisis! tout ce qu'elle avait aimé depuis qu'elle n'aimait plus que lui. «Vous allez partir!» répéta-t-elle d'une voix lente et triste. Elle regarda Octave qu'elle ne voyait plus bien.
Tout à coup, rejetant tout cet attirail de pieux mensonges qui voilait son coeur, elle se jeta dans ses bras et elle éclata en sanglots. «Violette, ma Violette, dit-il doucement, pourquoi pleures-tu? je t'aime!—Oh! dis-moi cela encore; je veux mourir, mais je veux mourir avec ce mot dans le coeur. Dis-moi encore que tu m'aimes!—Tu le sais bien!»
Octave entendait à peine Violette, tant ses paroles étaient coupées par les sanglots. «Mais je t'ai toujours aimée, ma Violette! Avant de te voir, je n'aimais pas, je ne cherchais que des aventures! Avec toi j'ai trouvé mon coeur.»
Et ainsi ils se dirent les choses les plus tendres et les plus senties. Tous les deux obéissaient à une de ces expansions qui jettent deux coeurs, deux âmes dans la même pensée. C'est l'amour à sa suprême période. Quand il a hanté ces divins sommets, il s'est épuisé à demi, il retombe de ses aspirations, il retrouve la terre et regrette le ciel. Mais le ciel n'est pas la patrie des hommes ni des femmes, même quand ils sont amoureux.
Violette retomba sur la terre, Il lui sembla qu'elle avait donné tout le feu de sa vie dans ce divin embrassement, son coeur battait à se briser, la fièvre l'avait envahie, le rêve brûlait son front. «Adieu, Octave! lui dit-elle tristement.—Adieu! je ne comprends pas. Je ne veux pas comprendre,» murmura-t-il.
Il tenta avec toutes ses grâces irrésistibles de perpétuer cette minute d'amour. Rien ne lui coûtait, pas même le mensonge. Il était de bonne foi avec Violette, puisqu'il venait de retrouver son coeur dans le sien. Il lui dit qu'il voulait vivre avec elle et vivre pour lui. «Vivre pour moi, dit-il, n'est-ce pas vivre pour toi! Vivre pour toi, n'est-ce pas vivre pour moi!» Et comme Violette semblait douter: «Tu sais mon dédain des plus hautes ambitions; j'ai toujours dit que l'amour était le premier et le dernier mot de la vie. Avoir à son bras une femme, si je l'aime et si elle m'aime, c'est avoir le souverain bien. Nous habiterons Parisis et nous serons heureux.»
Ces derniers mots, quoique bien naturellement et bien tendrement dits, ramenèrent Violette à la raison. Elle ne put s'empêcher de penser que si Octave eût parlé à Geneviève, il ne lui eût pas dit: «Nous habiterons Parisis et nous serons heureux.» Elle traduisit ainsi ces mots: «Nous serons heureux à Parisis, mais nous ne serions pas heureux ailleurs, parce que Paris répudierait un pareil bonheur.»—Non! dit-elle, on n'est heureux nulle part avec Violette, parce que Violette, au lieu d'apporter sa part de bonheur, n'apporterait que les larmes du repentir.—Pourquoi le repentir? Quel est ton crime? Maintenant que je te connais, je sais que tout cela n'était qu'un jeu cruel pour me punir. J'ai mérité d'en souffrir, j'en ai souffert, mais j'ai oublié.»
Octave avait reprit la tête de Violette sur son coeur. Elle n'eut pas le courage de relever la tête. Pendant cinq minutes encore, elle continua ce doux rêve d'être aimée. «Et pourtant, murmura-t-elle, si je voulais être heureuse!»
Pauvre fille! elle ne savait pas que la volonté qui brave tous les obstacles s'arrête frappée de mort devant ce château de cartes qui s'appelle le bonheur.
XI
UN AUTRE BOUQUET MORTEL
On sonna à la grille du château. Violette eut le pressentiment que c'était une mauvaise nouvelle, sans doute parce que ce coup de sonnette l'arrachait à son rêve.
Deux minutes après, le valet de chambre entrait, portant d'une main un majestueux bouquet et de l'autre une lettre sur un plat d'argent. «Pour moi? demanda Violette. Cela me vient sans doute de Mlle de la Chastaigneraye.—Peut-être, dit Octave; mais avant d'en être bien sûre, ne vous avisez pas de respirer le bouquet; j'ai toujours peur des roses de Tonnerre.»
Violette donna l'ordre au valet de chambre d'allumer les bougies.
Pendant que le duc de Parisis regardait le bouquet avec défiance,—un magnifique bouquet composé de fleurs symboliques,—Violette tournait la lettre dans ses mains, tout en disant: «Ce n'est pas l'écriture de Geneviève!»
Elle passa la lettre à Octave. «Je ne veux ni de la lettre ni du bouquet.»
Elle allait sonner, mais Octave la retint. «Attendez donc; nous ne sommes pas à Paris, n'allez pas désoler quelque bonne voisine de campagne ou quelque coeur reconnaissant, car je sais que vous avez fait beaucoup de bien dans le pays.—Mais il y a des armoiries sur le cachet.—C'est que ce petit coin de la France est bien habité.»
Violette obéit. «Si vous n'étiez pas là, je vous jure que je ne lirais pas cette lettre.» Elle lut rapidement les premiers mots et la signature. «Voyez plutôt!» dit-elle en pâlissant.
Elle jeta la lettre à Octave, qui la ramassa en jetant le bouquet.
Il lut ce joli compliment:
«Ma chère Violette de Parme et de Plaisance,
«Jugez de ma bonne fortune! J'achète un château qui fait l'oeil au château de Pernan, et voilà que vous habitez le château de Pernan. Moi qui avais peur de m'ennuyer! Avec une voisine comme vous, je vais devenir tout à fait Bourguignon. Je vous envoie un bouquet cueilli par moi-même, c'est le dessus du panier. Si vous connaissez le langage des fleurs, vous jugerez de mon éloquence. Quand voulez-vous souper ensemble? car enfin, il faut bien que je vous rende, entre onze heures et minuit, un de ces festins que vous nous donniez, au prince et à ses amis, avec toutes les grâces d'une femme qui sait bien vivre.
«Je vous baise le pied et la main.
«Marquis D'HARCIGNIES.»
Octave contint sa fureur. «Violette! dit-il gravement, chaque mot de cette lettre rentrera avec mon épée dans le corps de ce faquin. Je garde la lettre. Demain, à huit heures, le marquis n'en écrira plus—de la même main—ou, s'il en écrit encore, ce ne sera pas à vous. Pas un mot de ceci.»
En ce moment, le valet de chambre entra pour dire que le messager du marquis attendait la réponse. «La réponse! dit Parisis en contenant à grand'peine sa colère, le duc de Parisis la donnera lui-même au marquis avant une heure.»
Le domestique sortit sans bien comprendre. «Vous voyez bien, Octave, dit tristement Violette, que tout est fini pour moi! Je remercie Dieu de m'avoir rouvert pendant quelques minutes cette porte du paradis où je vous ai retrouvé, mais c'est mon dernier moment. D'ailleurs, croyez-le bien, une fois hors de cette ivresse, je serais revenue à ma pensée de tous les instants: il faut que vous épousiez Geneviève.—Il faut que je vous venge, voilà toute ma pensée. On m'a dit que le prince était chez le marquis, il lui servira de témoin, j'imagine. Je veux que le prince dise tout haut la vérité, devant le marquis et devant mes témoins; il faut qu'il jure qu'il n'a pas été votre amant.»
Mme d'Antraygues et Hyacinthe survinrent alors. Violette pria sa jeune amie de se mettre au piano. «Oh! le beau bouquet! s'écria la comtesse en se penchant pour ramasser les fleurs symboliques du marquis d'Harcignies.—Chut! dit Octave en donnant un coup de pied dans le bouquet, ce sont des fleurs empoisonnées.—Des fleurs empoisonnées!—Oui, dit Violette. Vous vous rappelez le bouquet de roses-thé qui a failli tuer Geneviève? Eh bien! il y avait moins de poison dans ces fleurs-là que dans celles que vous voyez sur ce tapis.»
Mlle Hyacinthe, heureuse de sa promenade avec Alice, faisait retentir le piano des airs les plus vifs d'Offenbach, ce maestro de l'imprévu qui traduit quelquefois en français l'esprit railleur de Henri Heine.
Quand Octave rentra à Parisis, il dit à Monjoyeux et à d'Aspremont qu'il lui fallait un duel pour le lendemain à huit heures. Il raconta l'histoire du bouquet symbolique. D'Aspremont et Monjoyeux allèrent vers minuit chez le marquis pour lui infliger une lettre d'excuses. Mais M. d'Harcignies, après avoir pris la plume, la jeta en disant: «J'aime mieux me battre.»
Le lendemain, à huit heures, comme Octave l'avait dit, le marquis d'Harcignies payait cruellement ses impertinences bien naturelles. Mais en ce monde, il y a toujours quelqu'un qui paye la dette des autres. Octave croyant frapper à la main, frappa au coeur.
Le prince Rio prit son ami dans ses bras et dit avec amertume qu'il n'y avait pourtant pas de quoi tuer un si galant homme.
Octave se redressa furieux! «J'allais oublier! dit-il au prince. Je vous somme de dire ici la vérité; vous allez la dire devant ce sang répandu: Mlle de Pernan, ma cousine, celle qu'on appelait Violette dans ses jours de comédie, n'a pas été votre maîtresse!»
Le prince était un galant homme comme le marquis: il s'offensa de cette sommation. «Monsieur! je ne reçois de sommations que des huissiers, et encore les huissiers s'arrêtent à ma porte. Voilà pourquoi je ne vous répondrai pas.» En disant ces mots, le prince prit l'épée du marquis déjà toute tachée de son sang.—Eh bien! dit Parisis, puisque vous avez une épée, je suis plus absolu. Je ne quitterai le terrain que si vous dites tout haut la vérité. Mais vous commencerez par retirer vos paroles de tout à l'heure: «Il n'y a pas de quoi.»—Et d'abord, dit d'Aspremont, je constate que le prince n'a plus qu'un témoin et que vous ne pouvez pas vous battre.»
Monjoyeux prit la parole: «M. de Parisis n'a que faire de deux témoins. S'il faut deux témoins au prince, me voilà! Le prince est trop bon prince pour me répudier à cause de ma naissance: mon père était chiffonnier, mais il a vécu en homme libre, c'est un titre de noblesse. Et d'ailleurs, si nous ne sortons pas tous de la salle des Croisades, nous sortons tous de l'arche de Noé.—Vous avez raison, monsieur, dit le prince. Soyez tout à la fois le témoin de M. de Parisis et le mien.»
Monjoyeux s'entendit sur le duel avec les deux autres témoins.
Au moment de se mettre en garde, le prince dit ceci d'une voix bien accentuée: «Mon idée bien arrêtée était de ne répondre à M. de Parisis qu'après un coup d'épée; mais il possède si bien le coup du coeur, qu'il pourrait bien me couper la parole. Je ne ferai donc pas de façons pour dire que je n'ai pas été l'amant de Mlle Violette de Parme. Maintenant, tuer un homme parce qu'il a mal parlé à une femme, je dirai toujours qu'il n'y a pas de quoi.—Eh bien! dit Parisis en jetant son épée, c'est assez comme cela. Je ne suis pas venu ici pour venger la femme, mais pour venger une femme. Gavarni a dit: «On ne se bat pas à cause d'une femme, on se bat d'abord contre quelqu'un et pour soi ensuite.» Gavarni a tort contre moi: je n'ai pas voulu me battre contre quelqu'un ni pour moi, je me suis battu à cause d'une femme.»
On se quitta tristement, mais sans rancune. Octave exprima ses regrets avec une vraie noblesse de coeur. Il avait voulu blesser, il n'avait pas voulu tuer.
La mort du marquis d'Harcignies ne réconforta pas Violette, non plus que la déclaration du prince.
Quand l'opinion publique a frappé une femme, cette femme, fût-elle une sainte, n'en revient jamais, parce qu'il n'y a pas de médecin pour cette mortelle blessure.
XII
OÙ ÉTAIT ALLÉE VIOLETTE
La mort du marquis d'Harcignies fit un grand tapage et réveilla toutes les curiosités à peine assoupies qui rouvraient les yeux sur Violette. Ce fut donc un nouveau chagrin pour elle. Toutefois, comme Parisis venait de dire hautement qu'il ne fallait pas mal parler d'elle, peut-être se fût-elle remis de ce duel bruyant qui troublait sa solitude.
Mais la pauvre fille devait être poursuivie à outrance par les souvenirs vivants de sa vie de courtisane platonique.
Quelques semaines à peine s'étaient passées, la comtesse d'Antraygues, revenue à Paris, lui écrivait de braves lettres pour l'affermir dans sa retraite, lui demandant pour un temps prochain un petit pavillon du château. Mlle Hyacinthe était toujours là avec ses consolations, sympathique à ses douleurs, sympathique à ses espérances, tout en niant les peines de coeur par ce charmant sourire de celles qui n'ont pas aimé.
Voilà qu'un matin le bruit se répand que Pernan possède un jeune médecin. Jusque-là il fallait courir à deux lieues quand on avait une migraine. «C'est toujours une figure de plus, dit Hyacinthe.—Oui, dit Violette, mais si je tombe malade, vous savez que je ne veux pas voir la figure d'un médecin.»
Ce jour-là les deux jeunes filles, fort occupées à faire des confitures de fraises, ne parlèrent plus du nouveau venu, mais on leur annonça vers trois heures que le docteur Pierrefitte demandait à être reçu par Mlle de Pernan. «Pierrefitte,» dit Violette.
Elle ressentit un coup au coeur. Ce nom lui rappelait un jeune homme qui avait soupé un soir avec elle dans une folle compagnie du café Anglais. C'était un de ces étudiants amoureux de la vie—parce qu'ils voient la mort de près—qui passent tous les soirs la Seine pour prendre leur part du mouvement sur les boulevards, dans les cafés à la mode, aux concerts des Champs-Élysées, aux fêtes de nuit de Mabille et aux soupers de la Maison d'Or, quand ils ont quelques louis de reste.
C'était peut-être parce que M. Pierrefitte avait trop soupé qu'il venait se faire médecin de campagne dans son pays.
Violette avait retenu ce nom de Pierrefitte, parce que la verve de l'étudiant amusait tout le monde. Elle ne doutait pas que ce ne fût le même Pierrefitte. «Répondez que je ne puis recevoir,» dit-elle au valet de chambre.
C'était bien dommage pour Pierrefitte, car il l'eût trouvée plus adorable que jamais dans la grande cuisine du château, les bras nus, les mains rougies par les fraises. Mais Pierrefitte, qui aimait trop à gouailler, n'aurait pas eu le bon goût de ne pas la reconnaître. Il se fût sans doute avisé d'évoquer les images de Paris. Violette décida qu'elle ne le verrait jamais.
Le lendemain il se présenta encore, puis le surlendemain, puis tous les jours de la semaine. On avait beau lui dire que madame ne voulait pas recevoir, il insistait en disant qu'il voulait être reçu.
Que pouvait faire une femme contre cette tyrannie? «Ah! dit Violette, si Octave était là!» Mais Octave ne pouvait pas toujours être là pour effacer un à un tous les témoins des folies de Violette. «Ma chère Hyacinthe, dit-elle à son amie, je vois bien que tout est fini pour moi. J'avais juré de ne plus remettre les pieds à Paris, je me croyais oubliée dans cette solitude; mais chaque fois que l'espérance renaît dans mon coeur, une main brutale coupe la fleur et vient l'arracher. Et mon coeur saigne. Et je meurs de chagrin. Ne m'en veuillez pas si un jour vous ne me voyez plus.»
Hyacinthe embrassa Violette et voulut encore une fois la raviver à sa gaieté, mais elle commença à désespérer d'elle. Vainement elle jouait ses airs les plus chers, vainement elle l'entraînait à ses promenades les plus aimées, Violette devenait étrangère à tout, même à l'amitié de cette belle et bonne créature que Dieu avait mise sur son chemin comme un ange gardien visible. «Si vous aviez un grand chagrin, quelle mort choisiriez-vous? demanda un jour Violette à son amie.—Voilà une question! s'écria Hyacinthe. Si j'avais un grand chagrin, je pleurerais beaucoup et je me consolerais, parce que Dieu console tous les coeurs de bonne volonté.»
Violette, toute à ses idées, n'écoutait pas ces bonnes paroles, «Moi, dit-elle, je me suis tiré un coup de revolver, la mort n'a pas voulu de moi. Dans ma prison, j'ai été trois jours sans manger; mais, de tous les courages, le plus grand, c'est de mourir de faim. Vingt fois j'ai appuyé le poignard contre mon sein, le poignard m'est toujours tombé des mains. J'ai l'effroi de l'acier et du sang. J'ai une pudeur rebelle qui me défend de me jeter à l'eau, parce que je serais déshabillée par les premiers venus. Ah! si on pouvait s'enterrer soi-même!—Vous m'épouvantez! dit Hyacinthe, vous m'épouvantez dans cette étude que vous avez faite de la mort. Moi, je ne comprends qu'une manière de se tuer, c'est de se jeter par la fenêtre dans un moment de désespoir, quand on n'est plus maîtresse de soi.—Il y a aussi le poison, dit Violette, mais je ne veux pas m'empoisonner.»
Elle avait pensé à sa mère. Elle devint silencieuse; «Heureusement, dit Hyacinthe, que Dieu vous tient par la main et vous empêchera de faire des folies.»
Violette donna doucement sa main à Hyacinthe. «Et pourtant, lui dit-elle, songez que si je n'étais plus là, Octave épouserait Geneviève. Je suis malheureuse et j'empêche le bonheur de ceux que j'aime le plus.»
Le soir, vers onze heures, pendant que Mlle Hyacinthe dormait profondément, Violette quitta le château de Pernan et n'y reparut jamais.
Voici le petit mot qu'elle avait laissé pour son amie:
«Adieu, je ne vous reverrai plus. Mariez-vous et acceptez en souvenir de moi la bague que vous trouviez jolie et que j'aurais dû vous donner déjà. Acceptez aussi cent mille francs de dot que vous remettra mon notaire le jour de votre mariage. Jusque-là, vivez avec Mlle de La Chastaigneraye.
«C'est beau la vertu! Je viens de vous voir dormir, moi je n'aurai plus ce sommeil-là que dans la mort. Et encore, je n'aurai pas vos rêves! Adieu encore, je vous embrasse.
«VIOLETTE.»
Où était allée Violette? Il fut impossible à Mlle Hyacinthe comme à Mlle de La Chastaigneraie de suivre sa trace. On envoya un télégramme à Octave, qui remua vainement tout Paris.
Ce fut un vrai désespoir pour lui comme pour Geneviève et Hyacinthe.
«C'est moi qui aurais dû partir la première!» dit Mlle de La
Chastaigneraye.
Mais la marquise de Fontaneilles, tout en lui préparant un pavillon à l'Abbaye-au-Bois, lui avait dit de l'attendre à Champauvert. Elle voulait gagner du temps, espérant toujours la décider à épouser Octave, ne doutant point que don Juan de Parisis ne fût heureux de faire une fin qui serait encore pour lui un commencement.
XIII
LE TROISIÈME LARRON
Il y a en France, depuis que les femmes sont toutes blondes, deux récoltes sérieuses: la moisson des blés et la moisson des chevelures.
Il n'y a donc plus que des blondes. C'est comme à Venise dans le siècle d'or, c'est comme à Versailles dans le siècle de Louis XIV. Non seulement sous le Roi-Soleil toutes les La Vallières étaient blondes, mais les hommes ne voulaient plus que des perruques blondes. Voyez le duc de Lauzun, un blond, le comte de Guiche, un blond—blondasse, dit Saint-Simon;—Henriette d'Angleterre était blonde, blonde était Mlle de La Vallière, très blonde Mme de Montespan, presque rousse Mlle de Fontanges.
Le duc de Parisis, qui eût aimé les blondes à la cour de Louis XIV, comme dans le Décaméron de Giorgone, comme dans les festins de Paul Véronèse, aimait aussi les blondes du temps présent. Mais on a déjà vu que ce n'était pas un homme exclusif; il ne faisait pas un crime à une belle femme d'être brune, il aimait aussi les châtaines et ne dédaignait pas les «Vénus aux carottes.»
Mais on peut dire qu'il marchait surtout dans le cortège des blondes.
Mais pour lui la vraie blonde était Mlle de La Chastaigneraye. Sa luxuriante chevelure, contenue dans ses ondulations par une main pudique, car elle seule touchait à ses cheveux, avait la nuance la plus douce aux yeux: c'était le vrai blond à son premier coup de soleil, le blond d'Ève avant le paradis perdu.
Quoique Parisis fût beau et spirituel, il était toujours l'irrésistible Parisis. Les femmes n'ont pas toutes le sentiment de la beauté virile et n'aiment pas souvent l'homme qui les domine trop par l'esprit. Mais Parisis semblait fait pour montrer aux poupées l'amoureux de l'idéal nouveau. Plus de faux sentimentalisme, plus de sonnets à la lune, plus d'aspirations vers les étoiles: l'homme et la femme dans l'amour. N'est-ce pas tout un monde? A quoi bon se perdre à l'horizon, sur les rivages platoniques, quand on a sous la main la poésie visible.
Aspasie dit un jour à Platon, qui l'avait promenée dans tous les sentiers perdus du sentimentalisme: «Que de chemin nous avons fait!—Pour arriver où? demanda Platon.—Au commencement,» répondit la courtisane.
«Que de temps perdu!» dira celui qui aime les chemins de traverse. Celui-là prend tout ce qu'il trouve sous sa main. «Ne perd pas qui veut son temps,» répondra celui qui voyage pour n'arriver point. Celui-ci fait le tour du monde sans mettre pied à terre. Il arrive devant Naples.—Voir Naples et mourir!—Et il n'entre pas dans la ville. Platon déraisonne, car l'amour est une ivresse; or, comment s'enivrer sans mordre à la grappe?
Les platoniciens disent qu'Hercule, aux pieds d'Omphale, n'écoutait que les battements de son coeur. Mais quand Hercule filait le parfait amour aux pieds d'Omphale, c'était après avoir accompli ses douze travaux.
Octave ne filait pas aux pieds d'Omphale, et pourtant, chez une comtesse blonde,—paroisse Saint-Thomas-d'Aquin,—il avait été retenu trois jours devant sa tapisserie. Elle filait une blanche colombe pour un coussin: il filait le parfait amour. Le quatrième jour, la colombe fut immolée.
Le grand art de Parisis était d'arriver à temps. Henry de Pène a parlé comme La Bruyère quand il a dit: «Le plus souvent, ce que la femme aime, ce n'est pas l'amant, c'est l'amour.» Parisis le savait bien, il ne parlait jamais de lui.
Cette histoire de la comtesse blonde fit quelque bruit l'an passé—rive gauche et rive droite.
Le Cours-la-Reine est une promenade déchue. On y trouve quelques jolis hôtels; mais comme les arbres y sont encore fort beaux, on aime mieux les arbres des Champs-Élysées, qui ne donnent pas d'ombre.
Une après-midi, vers deux heures et demie, le duc d'Ayguesvives, un ministre étranger qui représente fort spirituellement une république idéale, fumait sous les arbres du Cours-la-Reine avec un de ses amis, pareillement ministre étranger, surnommé Nyvapas.
Je suis tenté de croire que ces deux diplomates ne changeaient rien alors à la géographie du monde; peut-être faisaient-ils l'histoire du Cours-la-Reine. Sans doute, ils ne sortaient pas de leur sujet; mais d'où vient que pendant qu'ils parlaient si bien, une jeune dame passait sous les arbres, blonde comme les gerbes,—en robe de taffetas violet, garnie de valenciennes, ceinture flottante, nouée à contresens, sans doute pour qu'on la puisse dénouer sans qu'on s'en aperçoive, cache-peigne de roses mousseuses, sur une coiffure révolutionnaire, gants ris perle.
Voilà la femme,—je me trompe,—voilà la mode.
La femme n'était pas voilée; mais elle jouait si bien de l'éventail avec son ombrelle, qu'on ne pouvait pas voir sa figure. C'était bien dommage, car c'était une femme fort agréable, sinon fort jolie. Un menton trop accusé, mais une bouche charmante. Et des dents! Octave de Parisis lui trouvait les plus beaux yeux du monde; par malheur pour moi, elle ne me regardait pas avec ces yeux-là, aussi je me contente de dire qu'elle avait des yeux tempérés—dix degrés au-dessus de zéro.—Sans doute Octave de Parisis faisait monter le thermomètre à la chaleur des tropiques.
D'où venait cette fraîche créature? J'en suis bien fâché pour le faubourg Saint-Germain, mais elle ne venait pas du faubourg Saint-Antoine. «Savez-vous pour qui, dit un des deux ministres, cette femme qui est descendue de voiture avenue d'Antin s'égare sous ces arbres?—La belle question! C'est pour vous.—Non, je crois que c'est pour vous. Vous la connaissez bien? C'est Mme de ——.—Elle savait donc que vous veniez ici?—Non! Je l'ai rencontrée tout à l'heure en voiture.»
La dame regardait à la dérobée les deux amis et paraissait inquiète. Elle s'éloigna un peu. Avait-elle peur d'être reconnue? Se promenait- elle pour l'un d'eux? Alors, pourquoi l'autre restait-il là?
Le duc d'Aiguesvives se rappela que la veille il avait été fort brillant au concert des Champs-Élysées, dans le groupe de la dame. Il avait raillé avec tout l'esprit de Lauzun les femmes embéguinées dans leur vertu, les comparant à ces respectables intérieurs de châteaux gothiques où les araignées font la toile de Pénélope.
Il ne lui parut pas douteux que la dame ne vînt pour lui. Mais l'autre ministre étranger était un fat qui s'imaginait toujours qu'un homme du Sud avait pour lui toutes les blondes. «Tout bien considéré, dit-il, elle est là pour moi.»
Mais le duc d'Aiguesvives ne fut pas convaincu. «Non, mon cher, c'est pour moi qu'elle est venue, et vous êtes trop galant homme pour ne pas me dire adieu.—Je vous dis que je l'ai vue en voiture, elle m'a souri adorablement. Je vois bien qu'elle veut me parler.—Éloignez-vous par l'avenue Montaigne; dès que vous ne serez plus là, je réponds qu'elle viendra droit à moi.—Mais c'est une tyrannie!—Vous avez des illusions, mon cher; moi, je n'en ai pas.—Pile ou face à qui s'en ira?—Eh bien! jetons en l'air un louis.—Face!» s'écria le duc d'Ayguesvives.
Dès que le louis fut à terre, les diplomates se baissèrent tous les deux.
Or, pendant qu'ils gagnaient ou perdaient ainsi Mme de ——, le duc de Parisis était arrivé sur le champ de bataille et avait offert son bras à la jeune femme. «Eh bien! dit le duc d'Ayguesvives, il paraît que c'est le duc de Parisis qui a gagné?»
XIV
LA FEMME DE NEIGE
C'est du Nord que nous viennent aujourd'hui les femmes romanesques. Combien d'histoires invraisemblables, depuis vingt ans, la destinée s'est complu à écrire de sa plume d'or ou de fer, qui avaient pour héroïnes des Danoises, des Norvégiennes, des Russes ou des Polonaises! Ce ne sont pas toujours des anges de beauté, mais enfin ce sont des femmes: plus d'une d'entre elles, d'ailleurs, a sa beauté originale. Celles qui ne sont pas jolies ont encore une saveur de terroir, je ne sais quoi qui rappelle la perce-neige. Le soleil ne produit que des merveilles, tout ce qu'il touche devient or, mais les femmes dorées n'ont plus ce charme pénétrant, cette douceur fuyante, cette morbidesse corrégienne des femmes qui ont hanté la neige.
Octave rencontra un soir au concert des Champs-Élysées une jeune femme, grande et blanche, un peu penchée par la rêverie, qui se promenait seule. Tout le monde la remarquait et jasait sur elle. Les hommes du contrôle avaient chuchoté en la voyant passer, mais ils n'avaient osé lui dire de rebrousser chemin, sous prétexte qu'elle n'avait point de cavalier ou de suivante. Sa fierté native leur imposait silence.
M. de Parisis était dans un groupe de jeunes femmes railleuses du beau monde, qui se vengent le plus souvent par l'intempérance de la langue des tempérances du coeur. On se moquait beaucoup de la jeune femme grande et blanche. «C'est le roseau pensant de Pascal, dit une femme savante.—C'est une femme qui nous vient des pays brumeux, voilà pourquoi elle s'est habillée d'un fourreau de parapluie.—Blanche comme le marbre, une vraie figure à mettre sur un tombeau.—Quand on pense qu'elle vient ici pour chercher un homme, mais ses yeux sont deux lanternes sourdes.—Si Debureau était ici enfariné, ce serait bien son homme.—Son homme! dit Octave en se levant, ce sera moi.»
On partit d'un éclat de rire. «Vous! vous faites donc vigile et jeûne maintenant.—Non! mais il y a si longtemps que je fais le mardi gras avec des Parisiennes dont je sais le refrain, que je suis curieux d'entendre une autre chanson.»
Et il alla bravement à rencontre de l'inconnue. M. de Parisis était de ceux qui savent si bien la langue de l'esprit humain, qu'il ne disait jamais une bêtise. Aussi nul ne savait mieux aborder une femme inabordable. La plupart se brisent aux récifs ou se font mitrailler par l'ennemi; mais il arborait si à propos son drapeau, et montrait des manoeuvres si savantes qu'il n'échouait jamais.
Il rencontra l'étrangère. «Madame, permettez-moi de vous offrir mon bras.»
La jeune femme s'arrêta avec surprise et voulut passer outre sans répondre; mais en voyant le grand air de M. de Parisis, elle lui dit en adoucissant sa colère subite: «Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.—Et moi, madame, dit Octave avec un gai sourire qui montrait jusqu'à son coeur, c'est précisément parce que je n'ai pas l'honneur de vous connaître que je vous offre mon bras.»
La jeune femme obéit involontairement, subjuguée par la volonté d'Octave. «Je ne comprends pas bien, dit-elle; vous voyez que je suis étrangère! je croyais savoir le français, mais vous avez à Paris de si étranges façons de traduire les choses, que je ne suis pas familière à votre grammaire.—Vous ne sauriez que quatre mots de français que je vous comprendrais. Il y a la langue des esprits supérieurs qui se parle par les yeux, par le sourire, par la raillerie, par toutes les évolutions, par toutes les éloquences de l'âme; cette langue-là, vous la savez mieux que moi, parce que vous êtes une femme et parce que vous êtes étrangère.—Parce que je suis une femme, peut-être; mais pourquoi parce que je suis une étrangère?—Ne confondons point. Il y a des étrangères qui restent chez elles, tant pis pour celles-là; mais il y a des étrangères qui restent à Paris, ce sont nos maîtres, j'ai failli dire nos maîtresses.—Vous voyez que vous-même vous n'êtes pas sûr de bien parler.—En un mot, la femme du Nord ou du Midi, la femme du Nord surtout, qui ose s'aventurer à Paris, n'y vient que parce qu'elle est sûre d'elle-même, sûre de sa force, sûre de son esprit, sûre de sa domination. Voilà pourquoi vous êtes venue à Paris, madame, voilà pourquoi vous comprenez.—En vérité, monsieur, le serpent ne sifflait pas de plus jolis airs à Ève. Je m'appelle Ève, mais je ne suis pas du Paradis. On me nomme la Femme de Neige: je ne veux pas voir le soleil. Adieu, monsieur. Maintenant que nous nous connaissons, adieu.»
Mme Ève dégagea lestement son bras et s'inclina vivement avec une imperceptible moquerie. C'était tout juste au moment où Octave passait devant le groupe d'où il s'était détaché pour aller à l'abordage. Il ne voulait pas échouer, surtout devant de pareilles spectatrices. Sans s'émouvoir le moins du monde, il prit doucement et fermement l'autre bras de Mme Ève. «Ce n'est pas tout, lui dit-il, j'ai commencé une phrase, permettez-moi de l'achever.—J'ai peur que votre phrase ne soit comme ma robe à queue, une période à perte de vue. C'est égal, je vous écoute; nous allons nous compromettre tous les deux, mais enfin, comme je n'ai peur que de moi-même, parlez.»
Et il parla. Et il parla si bien, et il parla si mal, qu'au second tour la Femme de Neige était conquise; c'était la première fois qu'une langue dorée résonnait jusqu'à son coeur.
M. de Parisis avait le grand art de verser le sentiment au bord de la coupe. Sa raillerie même le servait, il se moquait de tout, hormis du coeur; il jouait la comédie de l'amour en comédien convaincu. Et que de force dans son jeu! Je ne parle pas seulement des éloquences de l'esprit, mais de celles du regard et de la voix, mais de celles de la main. A tout propos, pour convaincre une femme, il lui prenait la main, et avec tant de douceur et tant de magnétisme, qu'il communiquait comme par magie son âme et son amour. Je dois dire que sa main, d'un admirable dessin, était tout à la fois fine et forte. C'était la main de Léonard de Vinci qui brisait un fer à cheval, qui soulevait une femme comme une plume au vent et qui dénouait une chevelure pour s'y égarer avec la légèreté d'un enfant.
Au troisième tour, Octave vint s'asseoir avec elle en face du groupe où on commençait à ne plus douter de son triomphe. «Vous étiez tout à l'heure avec ces dames, dit la jeune femme; que vont-elles dire?—Beaucoup de mal de vous et de moi. Aussi demain, le sort en est jeté, vous serez célèbre à Paris; après demain, tout le monde voudra vous connaître; dans huit jours, chacun se racontera une histoire qui ne sera pas vraie.—Que voilà une jolie perspective!—Soyez de bonne foi, vous n'êtes pas venue à Paris pour autre chose. Être le roman, la chronique, l'héroïne, la lionne, ne fût-ce que pendant une heure, c'est avoir sa part de royauté. Or, qu'est-ce que la vie sans cela?—A votre point de vue, dans l'horizon parisien, ce qui prouve que vous n'entendez rien aux choses de coeur.—Moi! se récria Octave; voulez-vous partir pour Christiania? J'irai avec vous m'exiler dans le bonheur au fond d'une villa rustique, sous les trembles argentés, foulant du pied l'herbe vierge ou la neige immaculée.»
Mme Ève était—naturellement—une femme romanesque qui aimait tout, qui fuyait tout, qui courait à tout; une de ces âmes inquiètes qui ont soif de l'idéal, qui se brisent au réel; tantôt amoureuses du bruit, tantôt éprises du silence; tantôt curieuses et soulevant leur masque, tantôt repliées sur elles-mêmes et pleurant jusqu'aux péchés qu'elles n'ont pas commis.
La femme de Neige comprit que M. de Parisis avait, comme elle, une imagination ardente et courant à tous les horizons, emportant en croupe l'illusion et le désenchantement tout à la fois. Ce qu'elle cherchait sans l'avouer, c'était moins un homme pour aimer son corps que pour promener son âme dans tous les labyrinthes de la passion. Cette Ève était curieuse comme Ève.
On jouait la marche du Tannhauser. «Aimez-vous la musique allemande? demanda-t-elle à Octave.—Oui, répondit-il, j'aime la musique de l'avenir comme la musique du passé; j'aime la musique française comme la musique italienne. D'ailleurs, la musique, comme l'amour, n'a pas de patrie. Comment voulez-vous marquer des frontières à l'oiseau qui vole et au vent qui passe? Qui m'eût dit que ce soir à dix heures je serais violemment et éperdument amoureux d'une Norvégienne? —Éperdument, violemment, ces deux adverbes-là font admirablement, dirait une Française.—Oui, madame, ne riez pas. Et remarquez bien qu'un amour qui éclate comme aujourd'hui sur les airs de Verdi, de Wagner et de Gounod, ne peut pas mourir demain. Tant que ces airs-là chanteront dans mon âme ou autour de moi, je vous aimerai. Par exemple, cette valse de Faust que nous entendons là, qu'on vient de commencer, c'est la première fois que je la trouve si belle, parce qu'elle traduit soudainement toutes les émotions de mon coeur. Je sens que Marguerite est là et qu'elle me fait monter au septième ciel par les spirales inouïes des architectures aériennes.»
Octave pensait bien à Mlle de La Chastaigneraye, à sa chère Marguerite du bal de l'ambassade. «Vous parlez comme un poème, dit la jeune femme, il n'y manque que la rime et la raison.»
Octave prit Ève au mot. «Oui, me voilà devenu aussi sublime et aussi bête que M. de Lamartine ou M. Victor Hugo. Que voulez-vous, on n'est pas parfait. Ce que c'est que d'être amoureux!»
Ève regarda en silence le duc de Parisis. Il était amoureux, puisqu'il était toujours amoureux. Si ce n'était pas d'elle, c'était d'une autre; mais elle prit pour elle toute la vivante expression qui éclatait dans ses yeux. «Eh bien! lui dit-elle, vous êtes un esprit supérieur. Ce n'est pas avec vous se perdre dans les infiniment petits de la passion. Prenons donc le chemin de traverse, seulement je vous avertis que je vais vous surprendre, car j'irai plus vite que vous.—Non, dit Octave en souriant, votre chemin ne sera pas plus rapide que le mien; j'arriverai avant vous.—Mais vous ne comprenez donc pas que j'essayais de jouer la comédie?—Et moi aussi! Mais nous ferons comme ces amoureux de théâtre qui finissent par se prendre au sérieux.»
Octave entraîna la dame un peu malgré elle, par la force du coeur,—par la force du poignet.
Les étrangères les plus sévères sur elles-mêmes ne font jamais de façon à Paris, s'imaginant qu'elles n'ont rien à craindre de leur conscience.
Cependant, on se demandait au concert pourquoi cette adorable femme blonde s'était aventurée au bras de Parisis. Tout le monde voulait les montrer du doigt: mais ils n'étaient plus là. Où étaient-ils?
Ève était montée dans la voiture du duc; ils avaient fait un tour de
Bois; ils étaient entrés à l'hôtel de Parisis.
Sans doute pour admirer les objets d'art—aux flambeaux!
Elle ne s'avouait pas vaincue; mais elle s'abandonnait avec ivresse à l'imprévu de cette passion soudaine. On sait qu'Octave était l'homme du moment, qu'il n'accordait pas de merci, qu'il était avant tout l'amoureux de la première heure. Pygmalion avait embrassé la femme de marbre: Octave de Parisis embrassa la Femme de Neige.
Il reconduisit vers minuit la dame chez elle. «Pourquoi êtes-vous triste? lui demanda-t-il.—Pourquoi serais-je gaie? lui répondit-elle. On s'en va toujours d'un amour comme d'un feu d'artifice,—avec la nuit dans l'âme.»
Elle comprenait bien qu'avec Parisis il n'y avait pas de lendemain. «Adieu, lui dit-elle à la porte de l'hôtel de Bade, je partirai demain.—Pourquoi?» Elle répondit en souriant avec amertume. «Parce que j'ai la nostalgie de la neige.» Et elle ajouta d'une voix plus émue: «J'ai été fondue au soleil.»