VI
LA MARGUERITE
Il était dix heures du soir. Il neigeait. Paris tout encapuchonné, comme un bénédictin dans son blanc linceul, se disposait à courir les aventures.
C'était la nuit du mardi gras; les derniers Romains, les Parisiens de la décadence, voulaient encore une fois, avant les jours sombres du carême, se couronner de roses et jeter leurs derniers bonnets par-dessus le dernier moulin de Montmartre.
Tout s'en va! les moulins, les carnavals et Paris lui-même.
Un vrai Parisien de la vraie décadence, Octave de Parisis, se préparait à cette belle nuit de carnaval, à l'ambassade de ——. Il se déguisait en Faust, cherchant l'amour: «un jeune gentilhomme vêtu de pourpre et brodé d'or, le petit manteau de soie roide sur l'épaule, la plume de coq au chapeau, une longue épée affilée au côté.»
Allait-il, comme le vrai Faust, faire l'expérience de la vie? Et devait-il se dire aussi comme Faust: «Quel que soit l'habit que j'endosse, en sentirai-je moins les déchirements et les angoisses de mon coeur?»
Octave prit un chandelier à deux branches pour se regarder dans une glace. Il voulait voir s'il avait bien l'allure de Faust. «Non, dit-il, j'aime mieux, bien décidément le bonnet et la houppelande du docteur.» Il revêtit l'autre costume.
Ce fut alors que Monjoyeux le surprit dans sa répétition, je veux dire au moment où il s'étudiait devant le miroir. «Bravo! dit Monjoyeux en entrant, voilà le Docteur de la Science. J'espère bien que tu vas leur dire de fortes vérités, cette nuit, à ces païens qui ne croient pas à Jupiter, le dieu des dieux, le dieu d'Homère, de Phidias et d'Apelles.—Moi! dit Octave en serrant la main de son ami, je n'ai pas une pareille prétention.—Alors, pourquoi t'es-tu habillé en docteur Faust?—Pour effeuiller quelques Marguerites, s'il en reste.—Des mots, des mots, des mots! Je croyais que tu lisais La Rochefoucauld et non Rivarol.—Depuis que je sais par coeur La Rochefoucauld, je ne lis plus.—Tu as peut-être raison. La Rochefoucauld prend notre esprit après avoir pris notre coeur. Crois-moi, retrempe-toi dans Homère, Théocrite et toutes les bonnes bêtes de l'antiquité.—Veux-tu fumer?—Non, je ne fume plus.—Pourquoi?—Parce que c'est décidément trop à la mode de fumer. Je ne veux plus être de mon temps.—Homme antique!—Je venais te prier de venir demain voir ma Junon. Je veux qu'elle te rajeunisse de près de deux mille ans. Vois-tu, mon cher, l'antiquité c'est l'éternel pays des vingt ans, c'est le paradis retrouvé, c'est….—Chut! tu vas prêcher. L'heure est mal choisie, pour moi qui vais m'encarnavaliser. Parlons des Junons que nous avons «sculptées» à Monaco.—Ne parlons plus, pour parler bien. Je vais à la Cérémonie du Malade imaginaire: voilà mon carnaval; à minuit je serai couché, car je me lève matin. Adieu. Veux-tu voir une belle journée, lève-toi matin.
C'est un ancien qui a dit cela.—Adieu, tu sais mon opinion sur les sept sages de la Grèce.—Oui, parce que tu ne les connais pas. Si tu les avais relus, tu ne dirais pas cette nuit tant de sottises à la dernière mode, ô homme d'esprit.»
Et Monjoyeux souleva la portière en damas rouge pour sortir. «Encore un mot: s'il te reste une heure, relis Goëthe pour ne pas faire trop d'anachronismes.—Tu as raison, j'y avais pensé. Pour représenter Faust, il faudrait avoir la science de Faust, la science du diable. —Donne ton âme au diable! mais tu l'as donnée si souvent que le diable n'en voudrait plus. Adieu.»
Octave alla à sa bibliothèque et prit le livre de Goëthe. Il le feuilleta d'abord et y pénétra bientôt, non pas avec la vaine curiosité d'un désoeuvré spirituel qui court les fêtes du carnaval, mais avec la curiosité d'un homme qui cherche le mot de la vie.
Il sonna son groom, le citoyen Égalité, un nègre haut en couleur. «Egalité, mets du bois au feu et avertis le cocher que je ne sortirai qu'à onze heures.»
A onze heures, Octave avait pénétré les profondeurs du génie de Goëthe.
Je ne vais pas faire ici le tour de Goëthe. Il faudrait avoir le temps de faire le tour du monde. C'est une figure très étudiée, qui garde le sourire de bronze du sphynx: nul ne lui arrachera son dernier mot. Tout un monde est sorti de ses mains puissantes,—tout un monde: le paradis de l'amour, l'Olympe du beau et des passions. Mais, quoi qu'en disent les initiés, la lumière de Goëthe n'est pas le soleil: il a trop aimé l'heure nocturne. Quel miracle que le génie! Dieu n'a créé qu'une femme, Goëthe en a créé deux. Ève, elle-même, est-elle plus vivante en notre esprit que Marguerite et Mignon, ces deux symboles radieux qui voyagent à jamais dans le ciel idéal, mais qui demeurent femmes? Car Goëthe le panthéiste les a pétries en pleine pâte humaine. Là est le caractère du génie de Goëthe. Tout en parcourant les mondes dans ses poésies légendaires, il ne perd jamais pied; les personnages de sa comédie vont heurter les nues, sans cesser une heure d'être des hommes. Voilà pourquoi il est grand et humain dans le sens de l'art. Voilà pourquoi sa renommée étend ses frontières, pourquoi la France le traduit en vers et en prose, en peinture et en musique.
La pendule sonna minuit. Il n'était que onze heures. «C'est étrange, dit Pariais, c'est la troisième fois que j'entends sonner minuit.»
Il regarda le cadran. Il lui sembla que la petite aiguille tournait aussi vite que la grande. «Qu'est-ce que cela? dit-il.»
Rêvait-il? Était-il devenu le jouet de ces somnolences lucides qui jettent l'âme dans les pénombres çà et là rayonnantes de la seconde vue?
Il se souvint qu'un soir Lamartine l'avait inquiété dans son athéisme en lui parlant de l'âme des choses: cette vie insaisissable qui s'agite dans l'horloge, dans la lampe, dans l'air, dans le feu, dans le mur; qui parle par la voix des cloches, du vent, de la pluie, des échos, des flammes, du silence. «Quelle folie, dit-il en rejetant les affres nocturnes qui tombaient sur lui comme un suaire, il n'y a d'âme que dans le corps—et peut-être même qu'il n'y a pas d'âme du tout.»
Il se remit devant l'âtre et rouvrit son livre. Il prit un charme étrange à cette lecture; pour la première fois son esprit fut illuminé de toutes les lumières fantastiques du chef-d'oeuvre allemand. «Un peu plus, dit-il en se promenant et se voyant dans un miroir de Murano, suspendu au-dessus d'une console, je me croirais Faust lui-même, mais où est Marguerite?» Goëthe a raison:
Faust chercha la science et trouva Marguerite.
Et Parisis pensa à toutes les femmes qui avaient traversé sa vie. Un cortège de figures rieuses et éplorées passa dans son souvenir.
Cependant il était onze heures. Il jeta sur son épaule son pardessus de fourrures et sonna Égalité.
Comme il partait, il se vit encore dans le miroir de Venise. Il s'imagina qu'il se voyait double. «Satan,—dit-il, tout indigné contre lui-même,—tu as beau faire, tu n'es plus qu'un pauvre diable. On ne croit plus à Dieu, pourquoi croirait-on à Satan?»
Don Juan de Parisis, ou plutôt ce soir Parisis-Faust, avait à peine traversé le premier salon de l'ambassade, qu'il vit devant lui, mais fuyant d'un pas discret, une Marguerite, non pas celle d'Ary Scheffer, mais celle de Goëthe lui-même.
Octave atteignit bientôt cette Marguerite dans un embarras de
mascarades, causé par un houx gigantesque qui piquait tout le monde.
«Dis-moi, Marguerite, tu savais donc que je me déguiserais en
Faust?—Oui je le savais.»
Et Octave qui ne voulait jamais douter de rien: «Tu ne viens pas ici pour aller à l'Église? Veux-tu faire ton salut avec moi?—Je n'ai pas un péché sur la conscience.—Cela te sera compté plus tard. Viens—Mais vous êtes le diable, Faust!—Le diable n'a-t il pas emmené Jésus sur la montagne? La vertu ne triomphe que quand elle est en danger.—Et sur quelle montagne veux-tu m'emmener, Satan?—Là, à l'ombre de cette haie de femmes qui dansent.—Eh bien! parlez, tentateur.»
Octave parla. Et, selon sa coutume, il parla bien. Mais la Marguerite n'était plus la fille de Goëthe; elle n'en avait que le masque. C'était un coeur vaillant qui n'avait pas peur du diable, quoiqu'elle eût peur de l'amour.
Ce fut une jolie escarmouche de mots spirituels, tendres, passionnés quelquefois, plus souvent railleurs.
La Marguerite cachait son émotion par une gaieté d'emprunt.
«O femme! dit tout à coup Octave. Jusqu'ici vous n'avez parlé que pour masquer votre âme et votre coeur. Soyez franche une fois: pourquoi vous êtes-vous déguisée en Marguerite?—Pourquoi vous êtes-vous déguisé en Faust?—Je n'en sais rien. Une bêtise! Dès que je me suis vu ici, j'aurais voulu être sur la Jungfrau. Un homme bien né comme moi ne devrait se déguiser qu'en Pierrot.—Eh bien! c'est comme moi, qui ne suis pas plus mal née que vous: j'aurais dû me déguiser en Colombine.—O ma Colombine!—Chut! on vous écoute! Vous auriez le duel de Pierrot. Adieu, nous nous retrouverons. Voulez-vous mon secret?—J'écoute avec mon coeur.—Je me suis déguisée en Marguerite, parce que vous vous êtes déguisé en Faust.—Qui vous avait dit mon déguisement?—Je sais tout.—Marguerite, je vous aime.—Un peu.—Beaucoup.—Pas un mot de plus, car vous diriez: Pas du tout!»
Marguerite disparut comme par enchantement. M. de Parisis eut beau se soulever sur la pointe des pieds, il lui fut impossible de savoir dans quel tourbillon elle s'était évanouie.
«C'est dommage, dit-il. Elle est un peu maigre, ce qui prouve qu'elle est jeune, mais elle est charmante, et je suis tout enivré de la fraîche senteur des vingt ans qu'elle répandait autour d'elle. Mais, après tout, il ne faut jamais s'attarder, surtout au bal masqué, où un homme de mauvaise intention doit amorcer une aventure toutes les cinq minutes.»
VII
L'OR, LE POUVOIR, LA RENOMMÉE, L'AMOUR
Après une spirituelle causerie avec la princesse de Metternich, où elle lui prouva que les femmes ne se masquaient que pour se démasquer le coeur, le duc de Parisis rencontra deux de ses amis, qui n'avaient pris, pour cette folie carnavalesque, que le petit manteau vénitien.
C'était Rodolphe de Villeroy, attendant comme lui depuis longtemps sa nomination de ministre plénipotentiaire; c'était le vicomte de Miravault, qui avait jeté l'ambition aux orties pour devenir riche: homme de son temps, qui déifiait l'or, parce que l'or déifie tout. «Ah! bonjour, mon cher Faust, tu cherches la science? Tu te rappelles le vers: Faust cherchait la science, il trouva Marguerite.—Moi, je cherche Marguerite. Sais-tu où elle est passée?—Elle passe son temps à dire qu'elle aime beaucoup, comme toutes les marguerites.—Non. La mienne dit qu'elle n'aime pas du tout.»
Octave s'empara d'un divan pour lui et ses amis.—«Asseyons-nous là, c'est le bon endroit. Les femmes vous marchent sur les pieds, mais les femmes sont si légères!—As-tu remarqué, dit M. de Villeroy au vicomte de Miravault, que Parisis ne trahit ras sa destinée? Il est né pour faire le malheur de toutes les femmes.—Excepté de la sienne, quand il en prendra une, ou quand il se laissera prendre.—Ne craignez rien, dit Octave; le piège à loup n'est pas encore tendu.—Prends garde, il y a des pièges à loup ici.—Et toi, Gaston, dit M. de Parisis, toi non plus, tu ne trahis pas ta destinée. Tu es si diplomate que tu n'en as pas l'air.—La diplomatie n'est qu'un chemin, ce n'est pas une carrière. Le vrai but, mon cher, c'est le pouvoir. Tu verras, quand je serai ministre,—non pas ministre à Rio ou à Tonkin, mais ministre des affaires étrangères,—tu verras si je trahis ma destinée qui est de gouverner les hommes!—Gouverner les femmes! dit Parisis! comme s'il fût convaincu de sa mission.—Vous êtes deux grands enfants, dit le vicomte de Miravault en montrant un napoléon: voilà la vraie royauté. Quand j'aurai sept ou huit cent mille de ces soldats-là, rangés en bataille, je serai maître du monde, maître de vos consciences, maître de vos femmes. Et moi, je ne tomberai pas du pouvoir, je ne verrai pas fuir les courtisans.—Vous poursuivez chacun une chimère, dit Parisis. Moi j'étreins la mienne.—Oui, mais toi tu te réveilleras un matin traînant la patte vers les Invalides de l'amour; car tu n'auras pas la suprême consolation d'être foudroyé au souper du commandeur. —C'est singulier, dit M. de Villeroy, nous sommes peut-être ici, après tout, les trois hommes les plus sérieux de cette fête: car nous avons tous les trois notre théorie et notre volonté. Moi, je m'appelle le Pouvoir.—Parce que tu n'es rien.—Toi, dit Miravault à Octave, tu t'appelles l'Amour, parce que tu l'as tué.—Toi, tu t'appelles l'Argent, parce que tu n'en as pas.»
Un homme déguisé en diable à quatre écoutait aux portes. «Vous oubliez un ami qui s'appelle la Gloire,—La Gloire, dit Octave, ne vaut pas le diable.—C'est le diable à quatre, dit M. de Miravault en reconnaissant Monjoyeux.—Oui, c'est le diable à quatre, reprit Parisis en serrant la main du nouveau venu. Tu as voulu me surprendre en me disant que tu ne viendrais pas.—Oui, répondit Monjoyeux, j'ai voulu te voir au milieu de tes femmes et de tes mauvaises actions.» Et il prit sa part du divan.
«Donc, reprit Octave, RODOLPHE DE VILLEROY aspire au POUVOIR;—Le second, MIRAVAULT, veut régner par l'ARGENT;—Le troisième, MONJOYEUX, tente les chimères de la GLOIRE;—Le quatrième, OCTAVE DE PARISIS, ne veut tenter que la FEMME.»
Villeroy tordit sa moustache: «Eh bien! nous verrons dans un an ou dans dix ans qui est-ce qui se sera trompé.—Tous les quatre,» dit M. de Parisis.—Et il se leva pour entraîner ses amis au buffet. «Allons prendre des forces pour conquérir le monde.»
VIII
LE JEU DE CARTES
En cette belle année, vers le carnaval, toutes les nuits du beau monde furent panachées par des mascarades de tous les styles. Ces folies enseignent la sagesse. La plupart des gens à la mode n'apprennent ou ne réapprennent l'histoire qu'en s'encarnavalisant, ce qui ne les empêche pas de faire les plus beaux anachronismes,—comme la célèbre Mme d'Amécourt, qui se déguisait en Frédégonde, avec des cheveux poudrés à la maréchale et deux mouches assassines.—Il est vrai qu'elle donna une raison aux pédants: la poudre à la maréchale indiquait l'esprit de conquête de Frédégonde, et les mouches assassines, ses armes déloyales; toutefois, cette nuit-là, Mme d'Amécourt n'eut pas le prix d'histoire de France.
Parmi les bals masqués de l'hiver, il y eut encore, trois jours après la fête de l'ambassade, celui d'une grande dame célèbre à la Cour. On avait même dit qu'elle n'avait donné son bal que pour de très hauts personnages, mais elle le donnait pour tout Paris. Et comme dans tout Paris il y a de tous les mondes, les personnages de la Cour coudoyèrent peut-être quelques personnages du théâtre.—Après tout, où est la vraie comédie? où sont les vraies comédiennes?
Je ne dis pas cela pour quatre belles dames qui, la veille, se rencontrant tout à propos, décrétèrent qu'elles iraient à ce bal déguisées en jeu de cartes, c'est-à-dire en dame de carreau,—dame de pique,—dame de trèfle—et dame de coeur. Trois de ces dames étaient illustres dans le beau monde:—la marquise de Fontaneilles, la duchesse d'Hauteroche, la comtesse d'Antraygues— La quatrième était une jeune fille qui portait un grand nom: Mlle Geneviève de La Chastaigneraye.
Le sort retourna pour elle la dame de coeur. «Tant pis, dit-elle, j'aurais voulu me déguiser en Jeanne d'Arc, c'est-à-dire en dame de pique.»
Les quatre dames se jurèrent le secret au nom de la jeune fille, qui ne voulait pas se hasarder ainsi dans le monde, au nom de la duchesse, une vertu rigide et inaltérable, vraie femme de marbre qui était revenue des passions sans y être allée.
Toutes pensaient, avec quelque raison, faire beaucoup de tapage dans ce bal déjà tapageur; elles ne voulaient pas que leurs noms courussent les journaux du lendemain.
Naturellement, Octave de Parisis alla au bal masqué de Mme de ——. Il ne revêtit cette fois que le petit manteau vénitien. Presque à son entrée, il fut assailli par tout un jeu de cartes qui se dressa gaiement et bruyamment devant lui. C'étaient les quatre femmes qui s'étaient entendues la veille pour se déguiser en Dame de Coeur,—en Dame de Pique,—en Dame de Trèfle,—en Dame de Carreau.
«On ne passe pas! lui cria la Dame de Trèfle d'une voix sonore comme l'argent.—Eh bien! c'est cela, dit Octave, emprisonnez moi tout de suite, mais emprisonnez-moi dans vos bras ou dans ceux de la Dame de Coeur.—Chut! dit la Dame de Carreau, la Dame de Coeur n'emprisonne personne dans ses bras ni dans ses vingt ans.—Qui sait? dit Octave avec un sourire moqueur.—Je le sais bien, moi! dit la Dame de Coeur sans déguiser sa voix.»
Octave lui prit la main. «C'est étrange! dit-il en lui regardant les yeux: n'es-tu pas ma Marguerite de l'autre soir?—Qui sait? dit la Dame de Coeur.»
Le flot poussait le flot, la vague entraînait la vague. Octave avait suivi son jeu de cartes à la porte d'un petit salon, où un diplomate déguisé en sorcier, mais qui ne savait pas trouver le mot, se dérobait à ses chutes bruyantes, devant les railleries de quelques femmes beaucoup plus sorcières que lui. M. de Parisis et les quatre dames s'emparèrent du divan sans s'inquiéter du pauvre diable.
«Expliquez-moi cette légende, dit Octave en s'adressant à la Dame de Carreau, qui lui semblait la plus gaiement babillarde; pourquoi êtes-vous ainsi déguisées toutes les quatre? Qui est Rachel, qui est Argine, qui est Agnès, qui est Pallas?—C'est peut-être tout simplement, dit la Dame de Carreau, parce que les hommes aiment les cartes. Après cela, si tu aimes à déchiffrer les symboles, les énigmes, les hiéroglyphes, regarde bien.»
M. de Parisis dévisagea les quatre femmes à travers leur masque.
«Je commence par reconnaître, dit-il, que vous êtes toutes les quatre fort jolies.—Sache, mon cher, répondit la Dame de Carreau, que nous sommes de trop bonne maison pour nous masquer si nous n'étions pas jolies.—Il n'y a que les bourgeoises cherchant une aventure qui osent mettre un loup sur leur museau quand il est vilain.—Toi! tu as fait tes humanités à l'université de M. de Balzac.—Je n'ai jamais lu qu'un seul livre: Saint-Simon.—Tu te vantes, c'est pour me faire croire que tu sais lire toute seule dans le livre des passions. Mais pourquoi as-tu choisi le rôle de la Dame de Carreau?—Parce que je suis une Agnès?—Oui, une Agnès Sorel. Mais où est ton roi?—Ça et là, dans les salons, je ne sais où, en bonne fortune avec quelque domino pistache.
M. de Parisis s'était penché vers la Dame de Pique. «Voilà ma dame, dit-il; elle s'appelle Pallas; elle a été consacrée par Jeanne d'Arc; c'est la sagesse, c'est la victoire, c'est le sacrifice!—C'est cela, dit la Dame de Pique, volontiers vous me brûleriez vive sur le bûcher de vos amours, monsieur Don Juan!—Et moi, qui suis-je? je demande l'explication de la gravure, demanda la Dame de Trèfle.—Toi tu t'appelles Argine, tu es la reine, tu es le pouvoir, le despotisme, la tyrannie. Veux-tu m'enchaîner à tes pieds?—Je te connais: tu trouves déjà que les chaînes de roses sont trop lourdes. Eh bien! mon cher, tu ne sais pas déchiffrer les hiéroglyphes du moyen âge. Je ne suis pas le pouvoir, je suis mieux que cela: je m'appelle l'or.—Et moi! je suis l'amour, dit la Dame de Pique, si on veut bien le permettre.»
La Dame de Coeur se récria: «Non, tu n'es pas l'amour, tu n'es que la galanterie, car tu n'es que le portrait d'Isabelle de Bavière.—Je n'ai qu'un mot à dire, je suis la Dame de Pique: c'est la dame de coeur, sinon la Dame du Coeur.—Non, tu es la dame des coeurs.—Et qui donc est l'amour, Octave? reprit la Dame de Coeur.—L'amour, lui dit-il avec une voix caressante, c'est toi et je t'aime.—L'amour, lui répondit-elle, c'est moi, et je ne t'aime pas.—Vous avez dit cela, mais comme une femme qui n'a jamais parlé d'amour. Vous êtes adorable dans votre émotion.»
Mlle de La Chastaigneraye ne pouvait cacher les battements de son coeur.
Je ne veux pas redire mot à mot tout ce qui se débita d'extravagant dans le petit salon jaune. Octave de Parisis s'amusait beaucoup à ce jeu. Les quatre dames lui montraient toutes les variétés de la femme, depuis les cimes bleues de l'idéal jusqu'aux abîmes de la passion.
Là, il y avait la vertu et la volupté, la candeur qui se hasarde au précipice, et la malice savante qui se moque de tout.
«Dans l'antiquité, dit tout à coup M. de Parisis, Praxitèle prenait sept femmes pour trouver la beauté: si vous voulez, ma Dame de Pique, ma Dame de Carreau, ma Dame de Coeur, ma Dame de Trèfle, je vous prendrai toutes les quatre pour trouver l'amour.—C'est cela, dit en riant la Dame de Carreau, ce sera un accord parfait.—Vous ne serez jamais sérieux, mon cher Octave, continua la Dame de Trèfle. Regardez-moi, et devenez un homme d'or, j'ai failli dire un homme d'ordre. Vous êtes en train de vous ruiner, prenez garde; quoi qu'en disent les moralistes, l'or, c'est le bonheur.—Non, dit la Dame de Carreau, le bonheur, c'est le pouvoir.—Tais-toi, ambitieuse, dit la Dame de Pique, le bonheur, c'est la passion.»
Octave avait écouté en silence; il se tourna vers la Dame de Coeur: «Et vous, vous ne dites rien?—C'est que je ne suis pas si savante, moi.»
Octave se pencha vers elle pour lui parler à l'oreille. Elle tressaillit et s'offensa, car tout en lui parlant, il touchait ses cheveux de ses lèvres. Que lui dit-il?
Pour la première fois, il se fit un silence éloquent.
Octave entendit ces mots murmurés à demi-voix par la Dame de Trèfle et la Dame de Pique: «C'est la province qui triomphe!—La province! pensa Octave, je ne connais pas la province.»
Et d'un oeil profond, il tenta encore une fois de voir le dessous des masques. «Donc, reprit il tout haut, vous m'êtes apparues toutes les quatre comme les quatre images de la vie: L'OR, LE POUVOIR, LA GLOIRE, L'AMOUR. Je vous avouerai que le hasard me joue de singulières comédies, depuis quelques jours. Je ne parle pas d'une vision qui m'est apparue sur le coup de minuit; mais au bal de l'ambassade, il y a trois nuits, nous causions avec trois de mes amis: De L'OR, DU POUVOIR, DE LA GLOIRE, DE L'AMOUR. «C'est tout simple, dit la Dame de Carreau, ce sont les quatre vertus cardinales. On ne peut pas faire un pas sans marcher sur la queue de leur robe.»
En disant ces mots, la Dame de Pique entraîna ses trois amies à d'autres aventures.
Sur le seuil du petit salon, la Dame de Coeur se retourna vers M. de Parisis et lui dit:—C'EST LA! Octave se demanda sérieusement s'il rêvait. Il voulut la ressaisir, mais elle s'était envolée.
IX
LA DAME DE PIQUE ET LES POIGNARDS D'OR
Une demi-heure après dans ce petit salon bleu, Octave retrouva seule la Dame de Pique.
«Diogène cherchait un homme, lui dit-elle. Il n'a pas trouvé. Toi, tu cherches une femme et tu ne trouveras pas.—Je ne trouverai pas ici?—Ni ici, ni au bout du monde, ni plus loin encore.—Pourquoi? demanda Parisis.—Pour deux raisons.—La seconde, c'est qu'il n'y a pas de femmes.—Ni ta main droite, ni ta main gauche ne sont dignes de dénouer…—Ta ceinture dorée.—Non, les rubans des souliers d'une jeune fille, belle de toutes les beautés de la jeunesse et de toutes les beautés de la vertu.»
Parisis regarda ses mains. «Mes mains? Après tout je m'en lave les mains.—Oui, comme la femme de Barbe-Bleue lavait sa clé. Il n'y a que les larmes de la pénitence…—Est-ce que tu te repens. Veux-tu te repentir avec moi? car on se repent toujours dans les bras de quelqu'un.—Tu as lu cela quelque part.—Peut-être.—Tout a été dit et tout a été imprimé.—Mais on peut avoir de l'esprit sans écouter à ta porte.»
Mme d'Antraygues était très émue. C'était une femme romanesque, mais c'était la première fois qu'elle se hasardait dans les périls d'une pareille causerie «Dites-moi, Monsieur, pourquoi me dites-vous tu avec tant d'impertinence?—Madame, je vous parle comme je parlerais à Dieu: O mon Dieu, tu es si bon, que tu écouteras ma prière! O Madame, tu es si belle, que tu me diras ton nom!
Les violons préludèrent à la Fée Tapage, le quadrille endiablé. «On va danser, si nous allions là-bas sur le canapé qui s'ennuie.—Prenez garde, c'est le sofa de Crébillon II, il dira vos secrets.»
La Dame de Pique avait pris toute la place. «Et moi? dit Octave.—La belle question. Quand vous montez en coupé avec Mlle Olympe ou Mlle Cora, comment faites-vous?—Vous avez raison.» Octave ne détourna pas d'une main discrète les jupes de la dame, il ne fit pas de manières pour s'asseoir dessus. «Chut, dit Mme d'Antraygues. Regardons ce quadrille.»
C'était le plus éblouissant tableau de carnaval que jamais Gavarni ait rêvé. Le Soleil dansait avec la Lune, il avait pour vis-à-vis un Buisson-de-Roses et une Gelée-Blanche.
Parisis se pencha amoureusement vers la Dame de Pique et lui dit à l'oreille dans un baiser: «Veux-tu m'aimer?—Je ne m'en consolerai jamais. Et puis, tu n'amuserais pas mon coeur.—Que cherches-tu, toi?—Rien, car je sais que je ne trouverais pas. Si je cherchais, je chercherais l'amour.—C'est toute mon ambition. Veux-tu chercher avec moi? Ah! si tu savais comme j'aime l'amour.—Tu adores et tu n'aimes pas.—T'imagines-tu donc que l'amour ait élu domicile chez les femmes du monde? L'amour est comme le diable: il hante plus les filles perdues que les vierges. Crois-tu que Des Grieux n'aimait pas Manon avec toute la force humaine, avec toutes les aspirations divines? Va, Des Grieux était un homme et Manon était une femme, l'homme et la femme que nous cherchons.»
Octave regarda la Dame de Pique. «Si j'étais l'homme et si tu étais la femme!»
M. de Parisis entendit encore cet écho bien connu: «CE N'EST PAS LA.» Il regarda autour de lui et ne vit que le tourbillon. «Tu me compares à Manon Lescaut, dit la Dame de Pique.—A Virginie, si tu veux, à Béatrix, si tu aimes mieux, à Marguerite, à toutes celles qui ont aimé.—Les lauriers sont coupés: je suis mariée.—Je le savais. Une jeune fille ne parlerait pas si bien et n'écouterait que son danseur. Rassure-toi: il n'y a que les femmes mariées—de la main droite ou de la main gauche—qui soient romanesques. La jeune fille aujourd'hui n'est que fanfaronesque. Elle rit de tout, parce qu'elle n'a pas pleuré.—Parce qu'elle n'a pas assez pleuré. Moi aussi je ris de tout.—Excepté de ton coeur.—Ne parlons pas des absents.—Ah! il n'y a personne là?»
M. de Parisis mit tout doucement la main sur le coeur de la
Dame de Pique. «Voilà un coeur capitonné.—Vous savez que je ne suis pas une mappemonde et que je n'aime pas les géographes.» La Dame de Pique prit tout doucement la main d'Octave et la mit à la porte. «Est-ce qu'on nous voyait? lui demanda-t-il avec impertinence, mais de l'air du monde le plus naïf.—Non, répondit-elle simplement, mais je me voyais.»
M. de Parisis pensa qu'il s'était trompé en prenant le chemin de traverse. Il sentit qu'il n'était plus si près d'elle et voulut se rapprocher, mais plus il avança plus il perdit de terrain. «Si vous saviez mon âge….—Je sais votre âge. La femme a beau se masquer, elle se trahit à chaque mot. En vain elle a traversé la diplomatie, elle a fait un cours de machiavélisme, en vain elle a l'expérience, ce fruit amer qui empoisonne le coeur, elle dit tout, en voulant tout cacher.—Vous êtes si profond que je ne comprends pas.—Une femme comme vous, madame, a toujours vingt-cinq ans. Vous avez vingt-cinq ans, parce que vous savez par coeur l'encyclopédie de l'amour, la science des coquineries autorisées et des coquetteries permises. Vous avez vingt-cinq ans, parce que vous jouez l'esprit et la bêtise à s'y méprendre, parce que vous défendez le quadrilatère en sachant bien qu'on peut passer à côté et surprendre Venise sans s'inquiéter de Vérone. Vous avez vingt-cinq ans, parce que vous avez mis Dieu et le démon dans vos affaires.—C'est tout. Est-ce que vous êtes petit-fils de Labruyère?—Oui—Et depuis quand, s'il vous plaît, ai-je vingt-cinq ans?—Depuis cinq minutes.»
La Dame de Pique respira. «Vous vous trompez, Monsieur, j'ai vingt-cinq ans depuis cinq ans.—Non, Madame, j'ai vu votre cou, j'ai respiré vos cheveux, j'ai senti votre coeur.—Oui, je vous vois venir, car vous n'y allez pas par quatre chemins. Vous voulez me coiffer d'un de vos poignards. J'en ai vu déjà ce soir trois ou quatre dans les chevelures de ces dames.»
Chaque fois que Parisis était heureux en amour, il piquait dans la chevelure de la femme,—plus ou moins heureuse avec lui,—un petit poignard d'or pas plus grand que le doigt. Était-ce un sacrificeaux dieux, ou était-ce pour marquer sa conquête?
Les amoureux improvisés allaient bon train, mais une Giboulée, au bras d'un Soleil, vint se jeter à la traverse en disant à Mme d'Antraygues: «Ma chère, votre mari vous cherche: vous savez où vous devez vous retrouver?—Oui, mais après le souper, dit la Dame de Pique.» Et se levant: «Adieu, Monsieur, à l'an prochain.»
Octave suivit un peu la Dame de Pique, il questionna autour de lui, mais bientôt il fut emporté dans le groupe de la duchesse de Persigny qui voulait le railler sur son jeu de cartes—biseautées—selon son expression. «Pas si biseautées que cela, dit une voix dont le timbre d'or fit tressaillir Octave.»
C'était Mlle de Chastaigneraye: la Dame de Coeur.
X
LE BAISER DE DON JUAN
Octave ne fit pas de façons pour fuir la duchesse. Il saisit la main de la Dame de Coeur et la passa à son bras avec toutes les caresses d'un amoureux: «Laissez-moi défaire votre gant, lui dit-il, je vous dirai qui vous êtes.»
Et Octave développa une théorie sur la physionomie de la main. Pour lui, la main c'était le blason, c'était les armes parlantes.
La Dame de Coeur avait la pudeur du gant. «Pour moi, dit-elle, je n'ai pas besoin de votre main pour vous dire qui vous êtes.—Eh bien, parlez-moi de moi-même, je vous jure que je ne me connais pas.»
La Dame de Coeur, qui avait une bonne grâce charmante, avec un esprit d'ange et de démon, lui parla de sa famille, de sa jeunesse, de ses aventures. Il était ravi et effrayé, comme si sa conscience se fût dressée devant lui.
Tout en constatant sa bravoure, son intelligence, son grand air, elle peignit sous ses yeux, d'un trait rapide, tous les Parisis qui avaient joué un grand rôle. Devant de tels portraits, il s'inclinait avec humilité, lui qui était toujours si fier. Cette histoire, la Dame de Coeur la conta à Octave, comme une bonne fée qui l'eût suivi partout depuis son berceau. Elle lui parla de sa mère avec une expression qui le toucha au coeur. Elle lui parla de l'Amérique et de la Chine comme un vrai compagnon de voyage. «Après tout, dit-elle, qu'avez-vous rapporté d'Amérique? une poignée d'or! Qu'avez-vous rapporté de la Chine? un éventail! N'allez-vous pas vous croire un héros parce que vous avez pris Pékin? J'oubliais, parlez-moi donc de votre Chinoise, car ç'a été l'histoire de tout Paris, ô don Juan de Parisis!—Ne parlons jamais des femmes d'hier,» murmura Parisis.
Et comme s'il voulût dire un secret à la Dame de Coeur, il baisa ses beaux cheveux rayonnants. Il les brûla.
Mlle Geneviève de la Chastaigneraye se leva tout indignée et toute rougissante. Le masque la dévorait.
Elle avait pu s'aventurer dans son innocence à jouer son jeu dans cette partie de cartes, mais si elle trouvait doux de parler à Octave, elle s'offensait d'être touchée par Don Juan.
Octave tressaillit à ce beau mouvement. La pudeur a une éloquence qui attère le plus roué.
La Dame de Coeur s'éloigna dans sa chaste dignité, sans que le duc de
Parisis osât lui reprendre la main pour la retenir.
La mascarade était abracadabrante; on avait épuisé tous les symboles; on coudoyait l'Ange des ténèbres et des Cocotes—en papier—les Cocotes des enfants. Il y avait un Assuérus, un Sarcophage, un Obélisque, une Nuit et une Mille et une Nuits; un mâlin s'était déguisé en Facteur pour être un homme de lettres. Il y avait un Orage et une Tempête; il y avait une Californie que tout le monde demandait en mariage. Et des Incroyables et des Mauresques, et des Vallédas, et des Almées, et des Repentirs, et des Diablesses et des Poupées—beaucoup de poupées.
Mais le grand tapage de la soirée, après le jeu de cartes, ce fut l'entrée triomphale du cortège de Cochinchinois portant sur un palanquin l'Impératrice de la Chine. Tout le monde se figura que c'était la Chinoise de M. de Parisis.
Vainement Octave courut tout le bal pour retrouver ses cartes: les quatre dames étaient parties. Vainement il questionna tout le monde: aucune d'elles n'avait soulevé son masque. Ceux qui avaient tenté de jouer à ce jeu-là n'avaient pas retourné le roi, ils avaient été traités comme des valets; on mettait beaucoup de noms sur les masques, mais nul ne mit les vrais noms. C'était la première fois que quatre femmes gardaient si bien leur secret.
Quoiqu'elles fussent parties, le bal conservait, hormis pour Octave, toute sa gaieté et toute sa physionomie. Il retrouva Monjoyeux; ils débitèrent des sottises comme au bal de l'Opéra; car là ou là-bas, c'est toujours le même esprit.
A cet instant, un personnage entra comme un simple mortel. Il était encapuchonné dans un domino noir. Rien ne le désignait à la curiosité. Il n'avait ni la taille, ni la désinvolture d'un vainqueur. Son oeil ne jetait pas des feux bien vifs; sa riposte ne prouvait pas beaucoup de présence d'esprit. D'où vient pourtant que ce personnage fut très remarqué à son arrivée? C'est que plusieurs femmes inoccupées se le disputèrent avec passion. Qu'y avait-il donc dans ce domino? «Je te dis que c'est lui, murmura une de ces dames à l'oreille de Parisis.»
Bientôt le bruit se répandit que le nouveau venu n'était rien autre que l'empereur de la Chine—un souverain fort aimable qui voulait que rien ne lui fût étranger dans son empire. La vie était pour lui un livre toujours ouvert. Il voulait faire le bonheur de tout le monde. Mais ce jour-là c'était par les femmes qu'il commençait. Il avait bien raison: quiconque veut bien gouverner les hommes doit vivre avec les femmes. Aussi la duchesse de Portalèze lui disait que Napoléon 1er regrettait, à Sainte-Hélène, de n'avoir pas suivi ce conseil de la sagesse des nations.
On continuait à se montrer le personnage. Les femmes se jetaient devant lui étourdiment, pour se jeter dans son chemin. «Tu t'imagines, dit l'une; que c'est l'empereur de la Chine, c'est le duc d'Albe, c'est Persigny.—Persigny! Il est là-bas, avec cette grande pyramide qui voudrait bien être son tombeau.—Il doit bien la connaître, pourtant, lui qui a écrit un volume sur les Pyramides.—Ne me parle donc pas de cette femme, c'est une momie. J'ai toujours peur qu'elle ne m'ensevelisse dans ses bandelettes.»
Roqueplan passait là: «Persigny n'est pas si bête, dit-il, ce n'est pas lui qui disputera cette momie pyramidale au jeune Werther qui l'aime de toute la ferveur de ses vingt ans.—Après cela, ajouta Roqueplan, avec son malin sourire, je ne dois pas m'étonner de cet amour, puisque je l'aimais déjà quand j'avais vingt ans.»
Et il donna la main à un autre homme de beaucoup d'esprit, le commandeur de Niagara, qui débitait en zézeyant un beau sonnet sur Venise sauvée, à l'Impératrice—de la Chine,—qui avait bien travaillé pour cela.
Un domino bleu de ciel passait; Octave reconnut une marquise de ses amies. «Ma belle marquise, tu t'es taillé une robe dans ton ciel de lit—ton seul ciel.» La marquise ne répondit pas. «J'espérais que tu allais me dire une bêtise.—Non: j'en fais faire.»
Mme de Pontchartrain passa déguisée en Firmament et s'arrêta devant Octave. «Comment me trouves-tu?—Belle comme le jour.—Alors tu ne me connais pas.—Belle comme la nuit. Tu vois bien que je te connais.»
Mlle de Chantilly passa déguisée en Pie. «Ah! ma chère, lui dit M. de Parisis, pourquoi avez-vous pris ce plumage-là? car cela ne vous déguise pas. Je vous reconnais au premier mot.—Vous avez perdu une belle occasion de vous taire.—Et vous, vous l'avez trouvée.»
Une femme avait eu l'esprit de se déguiser avec les modes d'aujourd'hui sans les exagérer. «N'est-ce pas, Messieurs les philosophes, que ma robe me déshabille bien? Je suis si facile à habiller!—Tu parles par antiphrase.»
La «Mode du jour» souleva son sein sur la gaze, comme Vénus sur la vague. «C'est un sein qui échoue.—Non, par malheur il flotte encore.—Voilà une femme qui a passé le pont-levis du faubourg Saint-Germain. Regardez-moi ses mains, elles viennent des croisades. —Ne t'imagine pas qu'elles se sont croisées en chemin avec celles de tes aïeux.—Passe-tu encore par ta croisée, quand ton mari ferme la porte, fille des croisés?—Retire-toi donc de mon Étoile, dit Monjoyeux à une femme maigre déguisée en Algue-Marine, qui lui jeta ce mot:—Monsieur Mardi-Gras!—Il n'y a qu'une nuit entre nous, mais je ne la passerai pas, Madame Mercredi-des-Cendres.»
Le prince Rio débusqua. «Que cherches-tu? lui demanda Octave.—Une femme perdue.—Ici, mon cher, ce n'est pas un renseignement.—Voici la blonde madame —— qui était si brune l'an passé; on voit qu'elle a touché à la lune rousse. Vois donc, comme elle est vêtue en musique d'Offenbach.—Oui, déréglée comme un papier de musique.»
On débitait des mots à toutes les effigies; c'était plus souvent des gros sous que des pièces d'or. On n'avait pas puisé dans l'arsenal de l'hôtel Rambouillet. Le fusil à aiguille a démonétisé ces armes d'autrefois, si courtoises qu'elles ne touchent plus.
Octave s'esquiva à l'anglaise. Miravault lui dit:
«Tu t'en vas parce que tu n'as plus de coeur dans ton jeu.—Vous vous trompez, mon cher, dit Monjoyeux à Miravault, ce n'est pas le coeur qui pique.»
XI
LA DAME DE COEUR ET LA DAME DE PIQUE
Parisis s'endormit à l'aurore, mécontent de lui dans ce massacre des coeurs. Cependant, sur le soir, il reçut deux lettres par la poste, comme un simple mortel qu'on ne traite pas en ambassadeur.
Voici la première:
Ces bals, ces fêtes, ces folies, n'était-ce pas comme le poëme de
Goëthe, tout y dansait, les idées et les coeurs.
Avez-vous reconnu Marguerite, ô Faust?
Dans le livre de la vie, comme dans le livre allemand, vous n'avez pas reconnu une marque à la page. C'ÉTAIT LA! Adieu pour jamais.
UNE DAME DE COEUR.
«Je connais cela, dit Octave, le mot jamais se traduit souvent par vingt-quatre heures. Si la nuit porte conseil, c'est aux femmes. Demain Marguerite, un peu moins offensée que cette nuit quand j'd baisé ses cheveux, taillera encore sa plume pour écrire à Faust.»
Octave respira la lettre et y reconnut une vague et lointaine odeur de violette. Elle était écrite sur du papier anglais sans armoiries.
Octave avait brisé le cachet sans le regarder; il ramassa l'enveloppe tombée à ses pieds et y retrouva écrit en arabe ce mot: «C'EST LA!» qui le poursuivait depuis minuit. «Voyons la seconde lettre; elle va peut-être m'expliquer la première,» murmura Octave.
Avant de briser le cachet, il le regarda; il y vit une couronne de comtesse, mais on avait brouillé l'écusson. «C'est peut-être une vraie comtesse,» dit-il.
C'était une écriture anglaise sur du papier français. Il lut:
Figurez-vous,—Monsieur et ennemi, puisque vous m'avez fait la cour,—que je vous écris avec un loup sur la figure pour me cacher à moi-même ma rougeur.
Oh! la curiosité! Vous allez me trouver trois fois folle; je voudrais maintenant que toute la vie fût un bal masqué.
Comment s'amuser à visage découvert? On doit faire une si bête de mine quand on écoute un amoureux qui dit: Je vous aime; quand on lui répond sur la même musique: je ne vous aime pas.
Le malheur, c'est que les bougies sont éteintes et que le masque est tombé.
Irez-vous au bal de la Cour? Je vous verrai après-demain chez la plus spirituelle des ambassadrices, mais ce sera comme à l'Opéra, où la musique empêche d'entendre les paroles.
Et, d'ailleurs, malgré votre désinvolture un peu trop désinvoltée, vous n'oserez pas mettre vos pieds dans ce bouquet de fleurs que ces Messieurs de la Chronique appellent la Corbeille ou le dessus du Panier.
Demain vous irez au Bois. Je vous y convie pour votre santé. Par ordonnance du médecin, vous ferez trois fois le tour du Lac de droite à gauche.
Moi, par ordonnance de mon coeur, je ferai trois fois le tour du
Lac de gauche à droite.
Mais chut! Monsieur, je crois que vous soulevez mon masque.
LA DAME DE PIQUE.
«Voilà qui est bien, dit Octave, deux sur quatre qui ont écrit en se réveillant à midi. A la prochaine distribution, les deux autres lettres m'arriveront peut-être.»
Le duc de Parisis se promenait dans sa chambre, «Ce sont là, reprit-il, des lettres qui me dispensent de répondre. C'est toujours cela.» Il avait tous les talents pour devenir ambassadeur: il ne parlait jamais qu'aux femmes et n'écrivait jamais. Et pourtant nul comme lui ne savait cacheter une lettre. On eût dit un graveur en pierres fines, tant il marquait ses armoiries avec pureté et avec précision. Et quel suave parfum s'exhalait de la cire? Ses lettres, écrites sur un irréprochable papier wathman qui avait de l'oeil et de la main, donnaient toutes les curiosités de les lire. Par malheur, il n'y avait rien dedans.
Octave avait trop d'esprit pour le dépenser en belles lettres. Il avait horreur des phrases toutes faites et de l'esprit convenu. Quand il écrivait à sa maîtresse, c'était par deux mots: «Je t'attends!» Ou bien: «Attends-moi!»
C'était tout. Pas un mot de plus. N'avait-il pas raison? Ce qu'on aime dans la lettre, c'est le cachet, c'est le premier mot. Attends-moi! Il y a toute une page dans ce mot.
Quand le duc de Parisis écrivait ces deux mots à une femme comme il faut, il était encore plus éloquent, car la vraie éloquence dans la vie, c'est l'amour, c'est l'action. Et ces deux mots de la main d'Octave rappelaient un homme d'action.
Octave avait relu les deux lettres de la Dame de Coeur et de la Dame de Pique. «Tout bien considéré, dit-il, je leur donne mon coeur. La Dame de Trèfle et la Dame de Carreau sont des endormies, des coquettes ou des bégueules.»
Monjoyeux entra sur ce mot. «Des bégueules! dit-il en prenant une pose théâtrale.—Oui, des bégueules, je ne retire pas le mot, mais cela ne te regarde pas, mon cher Monjoyeux.»
Et, naturellement, Octave raconta ses nocturnes aventures à son ami. «J'ai vu tout cela. Voilà de belles équipées! comme si tu n'avais pas assez de femmes sur les bras!—On n'a jamais trop de pain sur la planche.—Te voilà repris par les illusions. Mais tu seras bien attrapé quand tu verras le dessous des cartes. Ta Dame de Pique aura aimé le genre humain, ta Dame de Carreau sera grêlée, la Dame de Trèfle aura le nez rouge et la Dame de Coeur…—Chut, dit Octave, pas un mot sur celle-là.»