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Les grandes espérances

Chapter 10: CHAPITRE VI.
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About This Book

The narrative follows a young boy named Pip, who encounters an escaped convict in a graveyard, leading to a life-altering promise. As Pip grows, he navigates the complexities of social class and personal ambition, driven by his desire to become a gentleman and win the affection of a young girl named Estella. Throughout his journey, themes of wealth, love, and self-discovery are explored, revealing the impact of expectations and the true nature of gentility. The story unfolds through Pip's reflections on his past, relationships, and the moral implications of his choices, ultimately questioning the value of social status and the essence of true happiness.

«Et pourtant, dit M. Pumblechook qui ne voulait pas abandonner ce sujet de conversation, le porc... bouilli... est un excellent manger, n'est-ce pas?

—Un peu d'eau-de-vie, mon oncle?» dit ma sœur.

Ô ciel! le moment était venu! l'oncle allait trouver qu'elle était faible; il le dirait; j'étais perdu! Je me cramponnai au pied de la table, et j'attendis mon sort.

Ma sœur alla chercher la bouteille de grès, revint avec elle, et versa de l'eau-de-vie à mon oncle, qui était la seule personne qui en prît. Ce malheureux homme jouait avec son verre; il le soulevait, le plaçait entre lui et la lumière, le remettait sur la table; et tout cela ne faisait que prolonger mon supplice. Pendant ce temps, Mrs Joe, et Joe lui-même faisaient table nette pour recevoir le pâté et le pudding.

Je ne pouvais les quitter des yeux. Je me cramponnais toujours avec une énergie fébrile au pied de la table, avec mes mains et mes pieds. Je vis enfin la misérable créature porter le verre à ses lèvres, rejeter sa tête en arrière et avaler la liqueur d'un seul trait. L'instant d'après, la compagnie était plongée dans une inexprimable consternation. Jeter à ses pieds ce qu'il tenait à la main, se lever et tourner deux ou trois fois sur lui-même, crier, tousser, danser dans un état spasmodique épouvantable, fut pour lui l'affaire d'une seconde; puis il se précipita dehors et nous le vîmes, par la fenêtre, en proie à de violents efforts pour cracher et expectorer, au milieu de contorsions hideuses, et paraissant avoir perdu l'esprit.

Je tenais mon pied de table avec acharnement, pendant que Mrs Joe et Joe s'élancèrent vers lui. Je ne savais pas comment, mais sans aucun doute je l'avais tué. Dans ma terrible situation, ce fut un soulagement pour moi de le voir rentrer dans la cuisine. Il en fit le tour en examinant toutes les personnes de la compagnie, comme si elles eussent été cause de sa mésaventure; puis il se laissa tomber sur sa chaise, en murmurant avec une grimace significative:

«De l'eau de goudron!»

J'avais rempli la bouteille d'eau-de-vie avec la cruche à l'eau de goudron, pour qu'on ne s'aperçût pas de mon larcin. Je savais ce qui pouvait lui arriver de pire. Je secouais la table, comme un médium de nos jours, par la force de mon influence invisible.

«Du goudron!... s'écria ma sœur, étonnée au plus haut point. Comment l'eau de goudron a-t-elle pu se trouver là?»

Mais l'oncle Pumblechook, qui était tout puissant dans cette cuisine, ne voulut plus entendre un seul mot de cette affaire: il repoussa toute explication sur ce sujet en agitant la main, et il demanda un grog chaud au gin. Ma sœur, qui avait commencé à réfléchir et à s'alarmer, fut alors forcée de déployer toute son activité en cherchant du gin, de l'eau chaude, du sucre et du citron. Pour le moment, du moins, j'étais sauvé! Je continuai à serrer entre mes mains le pied de la table, mais cette fois, c'était avec une affectueuse reconnaissance.

Bientôt je repris assez de calme pour manger ma part de pudding. M. Pumblechook lui-même en mangea sa part, tout le monde en mangea. Lorsque chacun fut servi, M. Pumblechook commença à rayonner sous la bienheureuse influence du grog. Je commençais, moi, à croire que la journée se passerait bien, quand ma sœur dit à Joe de donner des assiettes propres... pour manger les choses froides.

Je ressaisis le pied de la table, que je serrai contre ma poitrine, comme s'il eût été le compagnon de ma jeunesse et l'ami de mon cœur. Je prévoyais ce qui allait se passer, et cette fois je sentais que j'étais réellement perdu.

«Vous allez en goûter, dit ma sœur en s'adressant à ses invités avec la meilleure grâce possible; vous allez en goûter, pour faire honneur au délicieux présent de l'oncle Pumblechook!»

Devaient-ils vraiment y goûter! qu'ils ne l'espèrent pas!

«Vous saurez, dit ma sœur en se levant, que c'est un pâté, un savoureux pâté au jambon.»

La société se confondit en compliments. L'oncle Pumblechook, enchanté d'avoir bien mérité de ses semblables, s'écria:

«Eh bien! mistress Joe, nous ferons de notre mieux; donnez-nous une tranche dudit pâté.»

Ma sœur sortit pour le chercher. J'entendais ses pas dans l'office. Je voyais M. Pumblechook aiguiser son couteau. Je voyais l'appétit renaître dans les narines du nez romain de M. Wopsle. J'entendais M. Hubble faire remarquer qu'un morceau de pâté au jambon était meilleur que tout ce qu'on pouvait s'imaginer, et n'avait jamais fait de mal à personne. Quant à Joe, je l'entendis me dire à l'oreille:

«Tu y goûteras, mon petit Pip.»

Je n'ai jamais été tout à fait certain si, dans ma terreur, je proférai un hurlement, un cri perçant, simplement en imagination, ou si les oreilles de la société en entendirent quelque chose. Je n'y tenais plus, il fallait me sauver; je lâchai le pied de la table et courus pour chercher mon salut dans la fuite.

Mais je ne courus pas bien loin, car, à la porte de la maison, je me trouvai en face d'une escouade de soldats armés de mousquets. L'un d'eux me présenta une paire de menottes en disant:

«Ah! te voilà!... Enfin, nous le tenons; en route!...»


CHAPITRE V.

L'apparition d'une rangée de soldats faisant résonner leurs crosses de fusils sur le pas de notre porte, causa une certaine confusion parmi les convives. Mrs Joe reparut les mains vides, l'air effaré, en faisant entendre ces paroles lamentables:

«Bonté divine!... qu'est devenu... le pâté?»

Le sergent et moi nous étions dans la cuisine quand Mrs Joe rentra. À ce moment fatal, je recouvrai en partie l'usage de mes sens. C'était le sergent qui m'avait parlé; il promena alors ses yeux sur les assistants, en leur tendant d'une manière engageante les menottes de sa main droite, et en posant sa main gauche sur mon épaule.

«Pardonnez-moi, mesdames et messieurs, dit le sergent, mais comme j'en ai prévenu ce jeune et habile fripon, avant d'entrer, je suis en chasse au nom du Roi et j'ai besoin du forgeron.

—Et peut-on savoir ce que vous lui voulez? reprit ma sœur vivement.

—Madame, répondit le galant sergent, si je parlais pour moi, je dirais que c'est pour avoir l'honneur et le plaisir de faire connaissance avec sa charmante épouse; mais, parlant pour le Roi, je réponds que je viens pour affaires.»

Ce petit discours fut accueilli par la société comme une chose plutôt agréable que désagréable, et M. Pumblechook murmura d'une voix convaincue:

«Bien dit, sergent.

—Vous voyez, forgeron, continua le sergent qui avait fini par découvrir Joe; nous avons eu un petit accident à ces menottes; je trouve que celle-ci ne ferme pas très bien, et comme nous en avons besoin immédiatement, je vous prierai d'y jeter un coup d'œil sans retard.»

Joe, après y avoir jeté le coup d'œil demandé, déclara qu'il fallait allumer le feu de la forge et qu'il y avait au moins pour deux heures d'ouvrage.

«Vraiment! alors vous allez vous y mettre de suite, dit le sergent; comme c'est pour le service de Sa Majesté, si un de mes hommes peut vous donner un coup de main, ne vous gênez pas.»

Là-dessus, il appela ses hommes dans la cuisine. Ils y arrivèrent un à un, posèrent d'abord leurs armes dans un coin, puis ils se promenèrent de long en large, comme font les soldats, les mains croisées négligemment sur leurs poitrines, s'appuyant tantôt sur une jambe, tantôt sur une autre, jouant avec leurs ceinturons ou leurs gibernes, et ouvrant la porte de temps à autre pour lancer dehors un jet de salive à plusieurs pieds de distance.

Je voyais toutes ces choses sans avoir conscience que je les voyais, car j'étais dans une terrible appréhension. Mais commençant à remarquer que les menottes n'étaient pas pour moi, et que les militaires avaient mieux à faire que de s'occuper du pâté absent, je repris encore un peu de mes sens évanouis.

«Voudriez-vous me dire quelle heure il est? dit le sergent à M. Pumblechook, comme à un homme dont la position, par rapport à la société, égalait la sienne.

—Deux heures viennent de sonner, répondit celui-ci.

—Allons, il n'y a pas encore grand mal, fit le sergent après réflexion; quand même je serais forcé de rester ici deux heures, ça ne fera rien. Combien croyez-vous qu'il y ait d'ici aux marais... un quart d'heure de marche peut-être?...

—Un quart d'heure, justement, répondit Mrs Joe.

—Très bien! nous serons sur eux à la brune, tels sont mes ordres; cela sera fait: c'est on ne peut mieux.

—Des forçats, sergent? demanda M. Wopsle, en manière d'entamer la conversation.

—Oui, répondit le sergent, deux forçats; nous savons bien qu'ils sont dans les marais, et qu'ils n'essayeront pas d'en sortir avant la nuit. Est-il ici quelqu'un qui ait vu semblable gibier?»

Tout le monde, moi excepté, répondit: «Non,» avec confiance. Personne ne pensa à moi.

«Bien, dit le sergent. Nous les cernerons et nous les prendrons plus tôt qu'ils ne le pensent. Allons, forgeron, le Roi est prêt, l'êtes-vous?»

Joe avait ôté son habit, son gilet, sa cravate, et était passé dans la forge, où il avait revêtu son tablier de cuir. Un des soldats alluma le feu, un autre se mit au soufflet, et la forge ne tarda pas à ronfler. Alors Joe commença à battre sur l'enclume, et nous le regardions faire.

Non seulement l'intérêt de cette éminente poursuite absorbait l'attention générale, mais il excitait la générosité de ma sœur. Elle alla tirer au tonneau un pot de bière pour les soldats, et invita le sergent à prendre un verre d'eau-de-vie. Mais M. Pumblechook dit avec intention:

«Donnez-lui du vin, ma nièce, je réponds qu'il n'y a pas de goudron dedans.»

Le sergent le remercia en disant qu'il ne tenait pas essentiellement au goudron, et qu'il prendrait volontiers un verre de vin, si rien ne s'y opposait. Quand on le lui eût versé, il but à la santé de Sa Majesté, avec les compliments d'usage pour la solennité du jour, et vida son verre d'un seul trait.

«Pas mauvais, n'est-ce pas, sergent? dit M. Pumblechook.

—Je vais vous dire quelque chose, répondit le sergent, je soupçonne que ce vin-là sort de votre cave.»

M. Pumblechook se mit à rire d'une certaine manière, en disant:

«Ah!... ah!... et pourquoi cela?

—Parce que, reprit le sergent en lui frappant sur l'épaule, vous êtes un gaillard qui vous y connaissez.

—Croyez-vous? dit M. Pumblechook en riant toujours. Voulez-vous un second verre?

—Avec vous, répondit le sergent, nous trinquerons. Quelle jolie musique que le choc des verres! À votre santé.... Puissiez-vous vivre mille ans, et ne jamais en boire de plus mauvais!»

Le sergent vida son second verre et paraissait tout prêt à en vider un troisième. Je remarquai que, dans son hospitalité généreuse, M. Pumblechook semblait oublier qu'il avait déjà fait présent du vin à ma sœur; il prit la bouteille des mains de Mrs Joe, et en fit les honneurs avec beaucoup d'effusion et de gaieté. Moi-même j'en bus un peu. Il alla jusqu'à demander une seconde bouteille, qu'il offrit avec la même libéralité, quant on eut vidé la première.

En les voyant aller et venir dans la forge, gais et contents, je pensai à la terrible trempée qui attendait, pour son dîner, mon ami réfugié dans les marais. Avant le repas, ils étaient beaucoup plus tranquilles et ne s'amusaient pas le quart autant qu'ils le firent après; mais le festin les avait animés et leur avait donné cette excitation qu'il produit presque toujours. Et maintenant qu'ils avaient la perspective charmante de s'emparer des deux misérables; que le soufflet semblait ronfler pour ceux-ci, le feu briller à leur intention et la fumée s'élancer en toute hâte, comme si elle se mettait à leur poursuite; que je voyais Joe donner des coups de marteau et faire résonner la forge pour eux, et les ombres fantastiques sur la muraille, qui semblaient les atteindre et les menacer, pendant que la flamme s'élevait et s'abaissait; que les étincelles rouges et brillantes jaillissaient, puis se mouraient, le pâle déclin du jour semblait presqu'à ma jeune imagination compatissante s'affaiblir à leur intention... les pauvres malheureux....

Enfin, la besogne de Joe était terminée. Les coups de marteau et la forge s'étaient arrêtés. En remettant son habit, Joe eut le courage de proposer à quelques uns de nous d'aller avec les soldats pour voir comment les choses se passeraient. M. Pumblechook et M. Hubble s'excusèrent en donnant pour raison la pipe et la société des dames; mais M. Wopsle dit qu'il irait si Joe y allait. Joe répondit qu'il ne demandait pas mieux, et qu'il m'emmènerait avec la permission de Mrs Joe. C'est à la curiosité de Mrs Joe que nous dûmes la permission qu'elle nous accorda; elle n'était pas fâchée de savoir comment tout cela finirait, et elle se contenta de dire:

«Si vous me ramenez ce garçon la tête brisée et mise en morceaux à coups de mousquets, ne comptez pas sur moi pour la raccommoder.»

Le sergent prit poliment congé des dames et quitta M. Pumblechook comme un vieux camarade. Je crois cependant que, dans ces circonstances difficiles, il exagérait un peu ses sentiments à l'égard de M. Pumblechook, lorsque ses yeux se mouillèrent de larmes naissantes. Ses hommes reprirent leurs mousquets et se remirent en rang. M. Wopsle, Joe et moi reçûmes l'ordre de rester à l'arrière-garde, et de ne plus dire un mot dès que nous aurions atteint les marais. Une fois en plein air, je dis à Joe:

«J'espère, Joe, que nous ne les trouverons pas.»

Et Joe me répondit:

«Je donnerais un shilling pour qu'ils se soient sauvés, mon petit Pip.»

Aucun flâneur du village ne vint se joindre à nous; car le temps était froid et menaçant, le chemin difficile et la nuit approchait. Il y avait de bons feux dans l'intérieur des maisons, et les habitants fêtaient joyeusement le jour de Noël. Quelques têtes se mettaient aux fenêtres pour nous regarder passer; mais personne ne sortait. Nous passâmes devant le poteau indicateur, et, sur un signe du sergent, nous nous arrêtâmes devant le cimetière, pendant que deux ou trois de ses hommes se dispersaient parmi les tombes ou examinaient le portail de l'église. Ils revinrent sans avoir rien trouvé. Alors nous reprîmes notre marche et nous nous enfonçâmes dans les marais. En passant par la porte de côté du cimetière, un grésil glacial, poussé par le vent d'est, nous fouetta le visage, et Joe me prit sur son dos.

À présent que nous étions dans cette lugubre solitude, où l'on ne se doutait guère que j'étais venu quelques heures auparavant, et où j'avais vu les deux hommes se cacher, je me demandai pour la première fois, avec une frayeur terrible, si le forçat, en supposant qu'on l'arrêtât, n'allait pas croire que c'était moi qui amenais les soldats? Il m'avait déjà demandé si je n'étais pas un jeune drôle capable de le trahir, et il m'avait dit que je serais un fier limier si je le dépistais. Croirait-il que j'étais à la fois un jeune drôle et un limier de police, et que j'avais l'intention de le trahir?

Il était inutile de me faire cette question alors; car j'étais sur le dos de Joe, et celui-ci s'avançait au pas de course, comme un chasseur, en recommandant à M. Wopsle de ne pas tomber sur son nez romain et de rester avec nous. Les soldats marchaient devant nous, un à un, formant une assez longue ligne, en laissant entre chacun d'eux un intervalle assez grand. Nous suivions le chemin que j'avais voulu prendre le matin, et dans lequel je m'étais égaré à cause du brouillard, qui ne s'était pas encore dissipé complètement, ou que le vent n'avait pas encore chassé. Aux faibles rayons du soleil couchant, le phare, le gibet, le monticule de la Batterie et le bord opposé de la rivière, tout paraissait plat et avoir pris la teinte grise et plombée de l'eau.

Perché sur les larges épaules du forgeron, je regardais au loin si je ne découvrirais pas quelques traces des forçats. Je ne vis rien; je n'entendis rien. M. Wopsle m'avait plus d'une fois alarmé par son souffle et sa respiration difficiles; mais, maintenant, je savais parfaitement que ces sons n'avaient aucun rapport avec l'objet de notre poursuite. Il y eut un moment où je tressaillis de frayeur. J'avais cru entendre le bruit de la lime.... Mais c'était tout simplement la clochette d'un mouton. Les brebis cessaient de manger pour nous regarder timidement, et les bestiaux, détournant leurs têtes du vent et du grésil, s'arrêtaient pour nous regarder en colère, comme s'ils nous eussent rendus responsables de tous leurs désagréments; mais à part ces choses et le frémissement de chaque brin d'herbe qui se fermait à la fin du jour, on n'entendait aucun bruit dans la silencieuse solitude des marais.

Les soldats s'avançaient dans la direction de la vieille Batterie, et nous les suivions un peu en arrière, quand soudain tout le monde s'arrêta, car, sur leurs ailes, le vent et la pluie venaient de nous apporter un grand cri. Ce cri se répéta; il semblait venir de l'est, à une assez grande distance; mais il était si prolongé et si fort qu'on aurait pu croire que c'étaient plusieurs cris partis en même temps, s'il eût été possible à quelqu'un de juger quelque chose dans une si grande confusion de sons.

Le sergent en causait avec ceux des hommes qui étaient le plus rapproché de lui, quand Joe et moi les rejoignîmes. Après s'être concertés un moment, Joe (qui était bon juge) donna son avis. M. Wopsle (qui était un mauvais juge) donna aussi le sien. Enfin, le sergent, qui avait la décision, ordonna qu'on ne répondrait pas au cri, mais qu'on changerait de route, et qu'on se rendrait en toute hâte du côté d'où il paraissait venir. En conséquence, nous prîmes à droite, et Joe détala avec une telle rapidité, que je fus obligé de me cramponner à lui pour ne pas perdre l'équilibre.

C'était une véritable chasse maintenant, ce que Joe appela aller comme le vent, dans les quatre seuls mots qu'il prononça dans tout ce temps. Montant et descendant les talus, franchissant les barrières, pataugeant dans les fossés, nous nous élancions à travers tous les obstacles, sans savoir où nous allions. À mesure que nous approchions, le bruit devenait de plus en plus distinct, et il nous semblait produit par plusieurs voix: quelquefois il s'arrêtait tout à coup; alors les soldats aussi s'arrêtaient; puis, quand il reprenait, les soldats continuaient leur course avec une nouvelle ardeur et nous les suivions. Bientôt, nous avions couru avec une telle rapidité, que nous entendîmes une voix crier:

«Assassin!»

Et une autre voix:

«Forçats!... fuyards!... gardes!... soldats!... par ici!... Voici les forçats évadés!...»

Puis toutes les voix se mêlèrent comme dans une lutte, et les soldats se mirent à courir comme des cerfs. Joe fit comme eux. Le sergent courait en tête. Le bruit cessa tout à coup. Deux de ses hommes suivaient de près le sergent, leurs fusils armés et prêts à tirer.

«Voilà nos deux hommes! s'écria le sergent luttant déjà au fond d'un fossé. Rendez-vous, sauvages que vous êtes, rendez-vous tous les deux!»

L'eau éclaboussait... la boue volait... on jurait... on se donnait des coups effroyables.... Quand d'autres hommes arrivèrent dans le fossé au secours du sergent, ils s'emparèrent de mes deux forçats l'un après l'autre, et les traînèrent sur la route; tous deux blasphémant, se débattant et saignant. Je les reconnus du premier coup d'œil.

«Vous savez, dit mon forçat, en essuyant sa figure couverte de sang avec sa manche en loques, que c'est moi qui l'ai arrêté, et que c'est moi qui vous l'ai livré; vous savez cela.

—Cela n'a pas grande importance ici, dit le sergent, et cela vous fera peu de bien, mon bonhomme, car vous êtes dans la même situation. Vite, des menottes!

—Je n'en attends pas de bien non plus, dit mon forçat avec un rire singulier. C'est moi qui l'ai pris; il le sait, et cela me suffit.»

L'autre forçat était effrayant à voir: il avait la figure toute déchirée; il ne put ni remuer, ni parler, ni respirer, jusqu'à ce qu'on lui eût mis les menottes; et il s'appuya sur un soldat pour ne pas tomber.

«Vous le voyez, soldats, il a voulu m'assassiner! furent ses premiers mots.

—Voulu l'assassiner?... dit mon forçat avec dédain, allons donc! est-ce que je sais ce que c'est que vouloir et ne pas faire?... Je l'ai arrêté et livré aux soldats, voilà ce que j'ai fait! Non seulement je l'ai empêché de quitter les marais, mais je l'ai amené jusqu'ici, en le tirant par les pieds. C'est un gentleman, s'il vous plaît, que ce coquin. C'est moi qui rends au bagne ce gentleman... l'assassiner!... Pourquoi?... quand je savais faire pire en le ramenant au bagne!»

L'autre râlait et s'efforçait de dire:

«Il a voulu me tuer... me tuer... vous en êtes témoins.

—Écoutez! dit mon forçat au sergent, je me suis échappé des pontons; j'aurais bien pu aussi m'échapper de vos pattes: voyez mes jambes, vous n'y trouverez pas beaucoup de fer. Je serais libre, si je n'avais appris qu'il était ici; mais le laisser profiter de mes moyens d'évasion, non pas!... non pas!... Si j'étais mort là-dedans, et il indiquait du geste le fossé où nous l'avions trouvé, je ne l'aurais pas lâché, et vous pouvez être certain que vous l'auriez trouvé dans mes griffes.»

L'autre fugitif, qui éprouvait évidemment une horreur extrême à la vue de son compagnon, répétait sans cesse:

«Il a voulu me tuer, et je serais un homme mort si vous n'étiez pas arrivés....

—Il ment! dit mon forçat avec une énergie féroce; il est né menteur, et il mourra menteur. Regardez-le... n'est-ce pas écrit sur son front? Qu'il me regarde en face, je l'en défie.»

L'autre, s'efforçant de trouver un sourire dédaigneux, ne réussit cependant pas, malgré ses efforts, à donner à sa bouche une expression très nette; il regarda les soldats, puis les nuages et les marais, mais il ne regarda certainement pas son interlocuteur.

«Le voyez-vous, ce coquin? continua mon forçat. Voyez comme il me regarde avec ses yeux faux et lâches. Voilà comment il me regardait quand nous avons été jugés ensemble. Jamais il ne me regardait en face.»

L'autre, après bien des efforts, parvint à fixer ses yeux sur son ennemi en disant:

«Vous n'êtes pas beau à voir.»

Mon forçat était tellement exaspéré qu'il se serait précipité sur lui, si les soldats ne se fussent interposés.

«Ne vous ai-je pas dit, fit l'autre forçat, qu'il m'assassinerait s'il le pouvait?»

On voyait qu'il tremblait de peur; et il sortait de ses lèvres une petite écume blanche comme la neige.

«Assez parlé, dit le sergent, allumez des torches.»

Un des soldats, qui portait un panier au lieu de fusil, se baissa et se mit à genoux pour l'ouvrir. Alors mon forçat, promenant ses regards pour la première fois autour de lui, m'aperçut. J'avais quitté le dos de Joe en arrivant au fossé, et je n'avais pas bougé depuis. Je le regardais, il me regardait; je me mis à remuer mes mains et à remuer ma tête; j'avais attendu qu'il me vît pour l'assurer de mon innocence. Il ne me fut pas bien prouvé qu'il comprît mon intention, car il me lança un regard que je ne compris pas non plus; ce regard ne dura qu'un instant; mais je m'en souviens encore, comme si je l'eusse considéré une heure durant, et même pendant toute une journée.

Le soldat qui tenait le panier se fût bientôt procuré de la lumière, et il alluma trois ou quatre torches, qu'il distribua aux autres. Jusqu'alors il avait fait presque noir; mais en ce moment l'obscurité était complète. Avant de quitter l'endroit où nous étions, quatre soldats déchargèrent leurs armes en l'air. Bientôt après, nous vîmes d'autres torches briller dans l'obscurité derrière nous, puis d'autres dans les marais et d'autres encore sur le bord opposé de la rivière.

«Tout va bien! dit le sergent. En route!

Nous marchions depuis peu, quand trois coups de canons retentirent tout près de nous, avec tant de force que je croyais avoir quelque chose de brisé dans l'oreille.

«On vous attend à bord, dit le sergent à mon forçat; on sait que nous vous amenons. Avancez, mon bonhomme, serrez les rangs.»

Les deux hommes étaient séparés et entourés par des gardes différents. Je tenais maintenant Joe par la main, et Joe tenait une des torches. M. Wopsle aurait voulu retourner au logis, mais Joe était déterminé à tout voir, et nous suivîmes le groupe des soldats et des prisonniers. Nous marchions en ce moment sur un chemin pas trop mauvais qui longeait la rivière, en faisant çà et là un petit détour où se trouvait un petit fossé avec un moulin en miniature et une petite écluse pleine de vase. En me retournant, je voyais les autres torches qui nous suivaient, celles que nous tenions jetaient de grandes lueurs de feu sur les chemins, et je les voyais toutes flamber, fumer et s'éteindre. Autour de nous, tout était sombre et noir; nos lumières réchauffaient l'air qui nous enveloppait par leurs flammes épaisses. Les prisonniers n'en paraissaient pas fâchés, en s'avançant au milieu des mousquets. Comme ils boitaient, nous ne pouvions aller très vite, et ils étaient si faibles que nous fûmes obligés de nous arrêter deux ou trois fois pour les laisser reposer.

Après une heure de marche environ, nous arrivâmes à une hutte de bois et à un petit débarcadère. Il y avait un poste dans la hutte. On questionna le sergent. Alors nous entrâmes dans la hutte où régnait une forte odeur de tabac et de chaux détrempée. Il y avait un bon feu, une lampe, un faisceau de mousquets, un tambour et un grand lit de camp en bois, capable de contenir une douzaine de soldats à la fois. Trois ou quatre soldats, étendus tout habillés sur ce lit, ne firent guère attention à nous; mais ils se contentèrent de lever un moment leurs têtes appesanties par le sommeil, puis les laissèrent retomber. Le sergent fit ensuite une espèce de rapport et écrivit quelque chose sur un livre. Alors, seulement, le forçat que j'appelle l'autre, fut emmené entre deux gardes pour passer à bord le premier.

Mon forçat ne me regarda jamais, excepté cette fois. Tout le temps que nous restâmes dans la hutte, il se tint devant le feu, en me regardant d'un air rêveur; ou bien, mettant ses pieds sur le garde-feu, il se retournait et considérait tristement ses gardiens, comme pour les plaindre de leur récente aventure. Tout à coup, il fixa ses yeux sur le sergent, et dit:

«J'ai quelque chose à dire sur mon évasion. Cela pourra empêcher d'autres personnes d'être soupçonnées à cause de moi.

—Dites ce que vous voulez, répondit le sergent qui le regardait les bras croisés; mais ça ne servira à rien de le dire ici. L'occasion ne vous manquera pas d'en parler là-bas avant de... vous savez bien ce que je veux dire....

—Je sais, mais c'est une question toute différente et une tout autre affaire; un homme ne peut pas mourir de faim, ou du moins, moi, je ne le pouvais pas. J'ai pris quelques vivres là-bas, dans le village, près de l'église.

—Vous voulez dire que vous les avez volés, dit le sergent.

—Oui, et je vais vous dire où. C'est chez le forgeron.

—Holà! dit le sergent en regardant Joe.

—Holà! mon petit Pip, dit Joe en me regardant.

—C'étaient des restes, voilà ce que c'était, et une goutte de liqueur et un pâté.

—Dites-donc, forgeron, avez-vous remarqué qu'il vous manquât quelque chose, comme un pâté? demanda le sergent.

—Ma femme s'en est aperçue au moment même où vous êtes entré, n'est-ce pas, mon petit Pip?

—Ainsi donc, dit mon forçat en tournant sur Joe des yeux timides sans les arrêter sur moi, ainsi donc, c'est vous qui êtes le forgeron? Alors je suis fâché de vous dire que j'ai mangé votre pâté.

—Dieu sait si vous avez bien fait, en tant que cela me concerne, répondit Joe en pensant à Mrs Joe. Nous ne savons pas ce que vous avez fait, mais nous ne voudrions pas vous voir mourir de faim pour cela, pauvre infortuné!... N'est-ce pas, mon petit Pip?»

Le bruit que j'avais déjà entendu dans la gorge de mon forçat se fit entendre de nouveau, et il se détourna. Le bateau revint le prendre et la garde qui était prête; nous le suivîmes jusqu'à l'embarcadère, formé de pierres grossières, et nous le vîmes entrer dans la barque qui s'éloigna aussitôt, mise en mouvement par un équipage de forçats comme lui. Aucun d'eux ne paraissait ni surpris, ni intéressé, ni fâché, ni bien aise de le revoir; personne ne parla, si ce n'est quelqu'un, qui dans le bateau cria comme à des chiens:

«Nagez, vous autres, et vivement!»

Ce qui était le signal pour faire jouer les rames. À la lumière des torches, nous pûmes distinguer le noir ponton, à très peu de distance de la vase du rivage, comme une affreuse arche de Noé. Ainsi ancré et retenu par de massives chaînes rouillées, le ponton semblait, à ma jeune imagination, être enchaîné comme les prisonniers. Nous vîmes le bateau arriver au ponton, le tourner, puis disparaître. Alors on jeta le bout des torches dans l'eau. Elles s'éteignirent, et il me sembla que tout était fini pour mon pauvre forçat.


CHAPITRE VI.

L'état de mon esprit, à l'égard du larcin dont j'avais été déchargé d'une manière si imprévue, ne me poussait pas à un aveu complet, mais j'espérais qu'il sortirait de là quelque chose de bon pour moi.

Je ne me souviens pas d'avoir ressenti le moindre remords de conscience en ce qui concernait Mrs Joe, quand la crainte d'être découvert m'eut abandonné. Mais j'aimais Joe, sans autre raison, peut-être, dans les premiers temps, que parce que ce cher homme se laissait aimer de moi; et, quant à lui, ma conscience ne se tranquillisa pas si facilement. Je sentais fort bien, (surtout quand je le vis occupé à chercher sa lime) que j'aurais dû lui dire toute la vérité. Cependant, je n'en fis rien, par la raison absurde que, si je le faisais, il me croirait plus coupable que je ne l'étais réellement. La crainte de perdre la confiance de Joe, et dès lors de m'asseoir dans le coin de la cheminée, le soir, sans oser lever les yeux sur mon compagnon, sur mon ami perdu pour toujours, tint ma langue clouée à mon palais. Je me figurais que si Joe savait tout, je ne le verrais plus le soir, au coin du feu, caressant ses beaux favoris, sans penser qu'il méditait sur ma faute. Je m'imaginais que si Joe savait tout, je ne le verrais plus me regarder, comme il le faisait bien souvent, et comme il l'avait encore fait hier et aujourd'hui, quand on avait apporté la viande et le pudding sur la table, sans se demander si je n'avais pas été visiter l'office. Je me persuadais que si Joe savait tout, il ne pourrait plus, dans nos futures réunions domestiques, remarquer que sa bière était plate ou épaisse, sans que je fusse convaincu qu'il s'imaginait qu'il y avait de l'eau de goudron, et que le rouge m'en monterait à la face. En un mot, j'étais trop lâche pour faire ce que je savais être bien, comme j'avais été trop lâche pour éviter ce que je savais être mal. Je n'avais encore rien appris du monde, je ne suivais donc l'exemple de personne. Tout à fait ignorant, je suivis le plan de conduite que je me traçais moi-même.

Comme j'avais envie de dormir un peu après avoir quitté le ponton, Joe me prit encore une fois sur ses épaules pour me ramener à la maison. Il dut être bien fatigué, car M. Wopsle n'en pouvait plus et était dans un tel état de surexcitation que si l'Église eût été accessible à tout le monde, il eût probablement excommunié l'expédition tout entière, en commençant par Joe et par moi. Avec son peu de jugement, il était resté assis sur la terre humide, pendant un temps très déraisonnable, si bien qu'après avoir ôté sa redingote, pour la suspendre au feu de la cuisine, l'état évident de son pantalon aurait réclamé les mêmes soins, si ce n'eût été commettre un crime de lèse-convenances.

Pendant ce temps, on m'avait remis sur mes pieds et je chancelais sur le plancher de la cuisine comme un petit ivrogne; j'étais étourdi, sans doute parce que j'avais dormi, et sans doute aussi à cause des lumières et du bruit que faisaient tous ces personnages qui parlaient tous en même temps. En revenant à moi, grâce à un grand coup de poing qui me fut administré par ma sœur entre les deux épaules, et grâce aussi à l'exclamation stimulante: «Allons donc!... A-t-on jamais vu un pareil gamin!» j'entendis Joe leur raconter les aveux du forçat, et tous les invités s'évertuer à chercher par quel moyen il avait pu pénétrer jusqu'au garde-manger. M. Pumblechook découvrit, après une mystérieux examen des lieux, qu'il avait dû gagner d'abord le toit de la forge, puis le toit de la maison, et que de là il s'était laissé glisser, à l'aide d'une corde, par la cheminée de la cuisine; et comme M. Pumblechook était un homme influent et positif, et qu'il conduisait lui-même sa voiture, au vu et au su de tout le monde, on admit que les choses avaient dû se passer ainsi qu'il le disait. M. Wopsle eut beau crier: «Mais non! Mais non!» avec la faible voix d'un homme fatigué, comme il n'apportait aucune théorie à l'appui de sa négation et qu'il n'avait pas d'habit sur le dos, on n'y fit aucune attention, sans compter qu'il se dégageait une vapeur épaisse du fond de son pantalon, qu'il tenait tourné vers le feu de la cuisine pour en faire évaporer l'humidité. On comprendra que tout cela n'était pas fait pour inspirer une grande confiance.

C'est tout ce que j'entendis ce soir là, jusqu'au moment où ma sœur m'empoigna comme un coupable, en me reprochant d'avoir dormi sous les yeux de toute la société, et me mena coucher en me tirant par la main avec une violence telle, qu'en marchant je faisais autant de bruit que si j'eusse traîné cinquante paires de bottes sur les escaliers. Mon esprit, tendu et agité dès le matin, ainsi que je l'ai déjà dit, resta dans cet état longtemps encore, après qu'on eût laissé tomber dans l'oubli ce terrible sujet, dont on ne parla plus que dans des occasions tout à fait exceptionnelles.


CHAPITRE VII.

À cette époque, quand je lisais dans le cimetière les inscriptions des tombeaux, j'étais juste assez savant pour les épeler, et encore le sens que je formais de leur construction, n'était-il pas toujours très correct. Par exemple, je comprenais que: «Épouse du ci-dessus» était un compliment adressé à mon père dans un monde meilleur; et si, sur la tombe d'un de mes parents défunts, j'avais lu n'importe quel titre de parenté suivi de ces mots: «du ci-dessus», je n'aurais pas manqué de prendre l'opinion la plus triste de ce membre de la famille. Mes notions théologiques, que je n'avais puisées que dans le catéchisme, n'étaient pas non plus parfaitement exactes, car je me souviens que lorsqu'on m'invitait à suivre «le droit chemin» durant toute ma vie, je supposais que cela voulait dire qu'il me fallait toujours suivre le même chemin pour rentrer ou sortir de chez nous, sans jamais me détourner, en passant par la maison du charron ou bien encore par le moulin.

Je devais être, dès que je serais en âge, l'apprenti de Joe; jusque là, je n'avais pas à prétendre à aucune autre dignité, qu'à ce que Mrs Joe appelait être dorloté, et que je traduisais, moi, par être trop bourré. Non seulement je servais d'aide à la forge, mais si quelque voisin avait, par hasard, besoin d'un mannequin pour effrayer les oiseaux, ou de quelqu'un pour ramasser les pierres, ou faire n'importe quelle autre besogne du même genre, j'étais honoré de cet emploi. Cependant, afin de ménager la dignité de notre position élevée de ne pas la compromettre, on avait placé sur le manteau de la cheminée de la cuisine une tirelire dans laquelle, on le disait à tout le monde, tout ce que je gagnais était versé. Mais j'ai une vague idée que mes épargnes ont dû contribuer un jour à la liquidation de la Dette Nationale. Tout ce que je sais, c'est que je n'ai jamais, pour ma part, espéré participer à ce trésor.

La grande tante de M. Wopsle tenait une école du soir dans le village, c'est-à-dire que c'était une vieille femme ridicule, d'un mérite fort restreint, et qui avait des infirmités sans nombre; elle avait l'habitude de dormir de six à sept heures du soir, en présence d'enfants qui payaient chacun deux pence par semaine pour la voir se livrer à ce repos salutaire. Elle louait un petit cottage, dont M. Wopsle occupait l'étage supérieur, où nous autres écoliers l'entendions habituellement lire à haute voix, et quelquefois frapper de grands coups de pied sur le plancher. On croyait généralement que M. Wopsle inspectait l'école une fois par semaine, mais ce n'était qu'une pure fiction.; tout ce qu'il faisait, dans ces occasions, c'était de relever les parements de son habit, de passer la main dans ses cheveux, et de nous débiter le discours de Marc Antoine sur le corps de César; puis venait invariablement l'ode de Collins sur les Passions, après laquelle je ne pouvais m'empêcher de comparer M. Wopsle à la Vengeance rejetant son épée teinte de sang et vociférant pour ramasser la trompette qui doit annoncer la Guerre. Je n'étais pas alors ce que je devins plus tard: quand j'atteignis l'âge des passions et que je les comparai à Collins et à Wopsle, ce fut au grand désavantage de ces deux gentlemen.

La grand'tante de M. Wopsle, indépendamment de cette maison d'éducation, tenait dans la même chambre une petite boutique de toutes sortes de petites choses. Elle n'avait elle-même aucune idée de ce qu'elle avait en magasin, ni de la valeur de ces objets; mais il y avait dans un tiroir un mémorandum graisseux, qui servait de catalogue et indiquait les prix. À l'aide de cet oracle infaillible, Biddy présidait à toutes les transactions commerciales. Biddy était la petite-fille de la grand'tante de M. Wopsle. J'avoue que je n'ai jamais pu trouver à quel degré elle était parente de ce dernier. Biddy était orpheline comme moi; comme moi aussi elle avait été élevée à la main. Elle se faisait surtout remarquer par ses extrémités, car ses cheveux n'étaient jamais peignés, ses mains toujours sales, et ses souliers n'étant jamais entrés qu'à moitié, laissaient sortir ses talons. Je ferai remarquer que cette description ne doit s'appliquer qu'aux jours de la semaine; les Dimanches elle se nettoyait à fond pour se rendre à l'église.

Grâce à mon application, et bien plus avec l'aide de Biddy qu'avec celle de la grand'tante de M. Wopsle, je m'escrimais avec l'alphabet comme avec un buisson de ronces, et j'étais très fatigué et très égratigné par chaque lettre. Ensuite, je tombai parmi ces neuf gredins de chiffres, qui semblaient chaque soir prendre un nouveau déguisement pour éviter d'être reconnus. Mais à la fin, je commençai à lire, écrire et calculer, le tout à l'aveuglette et en tâtonnant, et sur une très petite échelle.

Un soir, j'étais assis dans le coin de la cheminée, mon ardoise sur les genoux, m'évertuant à écrire une lettre à Joe. Je pense que cela devait être une année au moins après notre expédition dans les marais, car c'était en hiver et il gelait très fort. J'avais devant moi, par terre, un alphabet auquel je me reportais à tout moment; je réussis donc, après une ou deux heures de travail, à tracer cette épître:

«Mont chaiR JO j'ai ce Pair queux tU es bien PortaNt, j'aI ce Pair Osi qUe je seré bien TO capabe dE Td JO, Alor NouseronT Contan et croy moa ToN amI PiP.»

Je dois dire qu'il n'était pas indispensable que je communiquasse avec Joe par lettres, d'autant plus qu'il était assis à côté de moi, et que nous étions seuls; mais je lui remis de ma propre main cette missive, écrite sur l'ardoise avec le crayon, et il la reçut comme un miracle d'érudition.

«Ah! mon petit Pip! s'écria Joe en ouvrant ses grands yeux bleus; je dis, mon petit Pip, que tu es un fier savant, toi!

—Je voudrais bien être savant,» lui répondis-je.

Et en jetant un coup d'œil sur l'ardoise, il me sembla que l'écriture suivait une légère inclination de bas en haut.

«Ah! ah! voilà un J, dit Joe, et un O, ma parole d'honneur! Oui, un J et un O, mon petit Pip, ça fait Joe.»

Jamais je n'avais entendu Joe lire à haute voix aussi longtemps, et j'avais remarqué à l'église, le dernier Dimanche, alors que je tenais notre livre de prières à l'envers, qu'il le trouvait tout aussi bien à sa convenance que si je l'eusse tenu dans le bon sens. Voulant donc saisir la présente occasion de m'assurer si, en enseignant Joe, j'aurais affaire à un commençant, je lui dis:

«Oh! mais, lis le reste, Joe.

—Le reste.... Hein!... mon petit Pip?... dit Joe en promenant lentement son regard sur l'ardoise, une... deux... trois.... Eh bien, il y a trois J et trois O, ça fait trois Joe, Pip!»

Je me penchai sur Joe, et en suivant avec mon doigt, je lui lus la lettre tout entière.

«C'est étonnant, dit Joe quand j'eus fini, tu es un fameux écolier.

—Comment épelles-tu Gargery, Joe? lui demandai-je avec un petit air d'indulgence.

—Je ne l'épelle pas du tout, dit Joe.

—Mais en supposant que tu l'épelles?

—Il ne faut pas le supposer, mon petit Pip, dit Joe, quoique j'aime énormément la lecture.

—Vraiment, Joe?

—Énormément. Mon petit Pip, dit Joe, donne-moi un bon livre ou un bon journal, et mets-moi près d'un bon feu, et je ne demande pas mieux. Seigneur! ajouta-t-il après s'être frotté les genoux durant un moment, quand on arrive à un J et à un O, on se dit comme cela, j'y suis enfin, un J et un O, ça fait Joe; c'est une fameuse lecture tout de même!»

Je conclus de là, qu'ainsi que la vapeur, l'éducation de Joe était encore en enfance. Je continuai à l'interroger:

«Es-tu jamais allé à l'école, quand tu étais petit comme moi?

—Non, mon petit Pip.

—Pourquoi, Joe?

—Parce que, mon petit Pip, dit Joe en prenant le poker, et se livrant à son occupation habituelle quand il était rêveur, c'est-à-dire en se mettant à tisonner le feu; je vais te dire. Mon père, mon petit Pip, s'adonnait à la boisson, et quand il avait bu, il frappait à coups de marteau sur ma mère, sans miséricorde, c'était presque la seule personne qu'il eût à frapper, excepté moi, et il me frappait avec toute la vigueur qu'il aurait dû mettre à frapper son enclume. Tu m'écoutes, et... tu me comprends, mon petit Pip, n'est-ce pas?

—Oui, Joe.

—En conséquence, ma mère et moi, nous quittâmes mon père à plusieurs reprises; alors ma mère, en s'en allant à son ouvrage, me disait: «Joe, s'il plaît à Dieu, tu auras une bonne éducation.» Et elle me mettait à l'école. Mais mon père avait cela de bon dans sa dureté, qu'il ne pouvait se passer longtemps de nous: donc, il s'en venait avec un tas de monde faire un tel tapage à la porte des maisons où nous étions, que les habitants n'avaient qu'une chose à faire, c'était de nous livrer à lui. Alors, il nous emmenait chez nous, et là il nous frappait de plus belle; comme tu le penses bien, mon petit Pip, dit Joe en laissant le feu et le poker en repos pour réfléchir; tout cela n'avançait pas mon éducation.

—Certainement non, mon pauvre Joe!

—Cependant, prends garde, mon petit Pip, continua Joe, en reprenant le poker, et en donnant deux ou trois coups fort judicieux dans le foyer, il faut rendre justice à chacun: mon père avait cela de bon, vois-tu?»

Je ne voyais rien de bon dans tout cela; mais je ne le lui dis pas.

«Oui, continua Joe, il fallait que quelqu'un fît bouillir la marmite; sans cela, la marmite n'aurait pas bouilli du tout, sais-tu?...»

Je le savais et je te le dis.

«En conséquence, mon père ne m'empêchait pas d'aller travailler; c'est ainsi que je me mis à apprendre mon métier actuel, qui était aussi le sien, et je travaillais dur, je t'en réponds, mon petit Pip. Je vins à bout de le soutenir jusqu'à sa mort et de le faire enterrer convenablement, et j'avais l'intention de faire écrire sur sa tombe: «Souviens-toi, lecteur, que, malgré ses torts, il avait eu du bon dans sa dureté.»

Joe récita cette épitaphe avec un certain orgueil, qui me fit lui demander si par hasard il ne l'aurait pas composée lui-même.

«Je l'ai composée moi-même, dit Joe, et d'un seul jet, comme qui dirait forger un fer à cheval d'un seul coup de marteau. Je n'ai jamais été aussi surpris de ma vie; je ne pouvais en croire mes propres yeux; à te dire vrai, je ne pouvais croire que c'était mon ouvrage. Comme je te le disais, mon petit Pip, j'avais eu l'intention de faire graver cela sur sa tombe; mais la poésie ne se donne pas: qu'on la grave en creux ou en relief, en ronde ou en gothique, ça coûte de l'argent, et je n'en fis rien. Sans parler des croquemorts, tout l'argent que je pus épargner fut pour ma mère. Elle était d'une pauvre santé et bien cassée, la pauvre femme! Elle ne tarda pas à suivre mon père et à goûter à son tour la paix éternelle.»

Les gros yeux bleus de Joe se mouillèrent de larmes; il en frotta d'abord un, puis l'autre, avec le pommeau du poker, objet peu convenable pour cet usage, il faut l'avouer.

«J'étais bien isolé, alors, dit Joe, car je vivais seul ici. Je fis connaissance de ta sœur, tu sais, mon petit Pip...»

Et il me regardait comme s'il n'ignorait pas que mon opinion différât de la sienne; «... et ta sœur est un beau corps de femme.»

Je regardai le feu pour ne pas laisser voir à Joe le doute qui se peignait sur ma physionomie.

«Quelles que soient les opinions de la famille ou du monde à cet égard, mon petit Pip, ta sœur est, comme je te le dis... un... beau... corps... de... femme...,» dit Joe en frappant avec le poker le charbon de terre à chaque mot qu'il disait.

Je ne trouvai rien de mieux à dire que ceci:

«Je suis bien aise de te voir penser ainsi, Joe.

—Et moi aussi, reprit-il en me pinçant amicalement, je suis bien aise de le penser, mon petit Pip.... Un peu rousse et un peu osseuse, par-ci par là; mais qu'est-ce que cela me fait, à moi?»

J'observai, avec beaucoup de justesse, que si cela ne lui faisait rien à lui, à plus forte raison, cela ne devait rien faire aux autres.

«Certainement! fit Joe. Tu as raison, mon petit Pip! Quand je fis la connaissance de ta sœur, elle me dit comment elle t'élevait «à la main!» ce qui était très bon de sa part, comme disaient les autres, et moi-même je finis par dire comme eux. Quant à toi, ajouta Joe qui avait l'air de considérer quelque chose de très laid, si tu avais pu voir combien tu étais maigre et chétif, mon pauvre garçon, tu aurais conservé la plus triste opinion de toi-même!

—Ce que tu dis là n'est pas très consolant, mais ça ne fait rien, Joe.

—Mais ça me faisait quelque chose à moi, reprit-il avec tendresse et simplicité. Aussi, quand j'offris à ta sœur de devenir ma compagne; quand à l'église et d'autres fois, je la priais de m'accompagner à la forge, je lui dis: «Amenez le pauvre petit avec vous.... Que Dieu bénisse le pauvre cher petit, il y a place pour lui à la forge!»

J'éclatai en sanglots et saisis Joe par le cou, en lui demandant pardon. Il laissa tomber le poker pour m'embrasser, et me dit:

«Nous serons toujours les meilleurs amis du monde, mon petit Pip, n'est-ce pas?... Ne pleure pas, mon petit Pip...»

Après cette petite interruption, Joe reprit:

«Eh bien! tu vois, mon petit Pip, où nous en sommes; maintenant, en te tenant dans mes bras et sur mon cœur, je dois te prévenir que je suis affreusement triste, oui, tout ce qu'il y a de plus triste; mais il ne faut pas que Mrs Joe s'en doute. Il faut que cela reste un secret, si je puis m'exprimer ainsi. Et pourquoi un secret? Le pourquoi, je vais te le dire, mon petit Pip.»

Il avait repris le poker, sans lequel il semblait ne pouvoir mener à bonne fin sa démonstration.

«Ta sœur s'est adonnée au gouvernement.

Adonnée au gouvernement, Joe? repris-je étonné; car il m'était venu la drôle d'idée (je craignais et j'allais même jusqu'à espérer) que Joe s'était séparé de sa femme en faveur des Lords de l'Amirauté ou des Lords de la Trésorerie.

—Adonnée au gouvernement, répéta Joe; je veux dire par là qu'elle nous gouverne, toi et moi.

—Oh!

—Et elle ne tient pas à avoir chez elle des gens instruits, continua Joe, et moi moins qu'un autre, dans la crainte que je ne secoue le joug comme un rebelle, vois-tu.»

J'allais demander pourquoi il ne le faisait pas, quand Joe m'arrêta.

«Attends un peu, je sais ce que tu veux dire, mon petit Pip, attends un peu! Je ne nie pas que Mrs Joe ne nous traite quelquefois comme des nègres, et qu'à certaines époques elle ne nous tombe dessus avec une violence que nous ne méritons pas: à ces époques, quand ta sœur a la tête montée, mon petit Pip, je dois avouer que je la trouve un peu brusque.»

Joe n'avait dit ces paroles qu'après avoir regardé du côté de la porte, et en baissant la voix.

«Pourquoi je ne me révolte pas?... Voilà ce que tu allais me demander, quand je t'ai interrompu, Pip?

—Oui, Joe.

—Eh bien! dit Joe en passant son poker dans sa main gauche, afin de pouvoir caresser ses favoris de sa main droite, ta sœur est un esprit fort, un esprit fort, un esprit fort, tu m'entends bien?

—Qu'est-ce que c'est que cela?» demandai-je, dans l'espoir de l'empêcher d'aller plus loin.

Mais Joe était mieux préparé pour sa définition que je ne m'y étais attendu; il m'arrêta par une argumentation évasive, et me répondit en me regardant en face:

«Elle!... mais moi, je ne suis pas un esprit fort, reprit Joe en cessant de me regarder en face, et ce que je vais te dire est parfaitement sérieux, mon petit Pip. Je vois toujours ma pauvre mère, mourant à petit feu et ne pouvant goûter un seul jour de tranquillité pendant sa vie; de sorte que je crains toujours d'être dans la mauvaise voie et de ne pas faire tout ce qu'il faut pour rendre une femme heureuse, et je préfère de beaucoup être un peu malmené moi-même; je voudrais qu'il n'existât pas de Tickler pour toi, mon petit Pip; je voudrais faire tout tomber sur moi, mais tu vois que je n'y puis absolument rien.»

Malgré mon jeune âge, je crois que de ce moment j'eus une nouvelle admiration pour Joe. Dès lors nous fûmes égaux comme nous l'avions été auparavant; mais, à partir de ce jour, je crois que je considérai Joe avec un nouveau sentiment, et que ce sentiment partait du fond de mon cœur.

«Quoi qu'il en soit, dit Joe, en se levant pour alimenter le feu, huit heures vont sonner au coucou hollandais, et elle n'est pas encore rentrée.... J'espère bien que la jument de l'oncle Pumblechook ne l'a pas jetée à terre.»

Mrs Joe allait de temps à autre faire quelques petites tournées avec l'oncle Pumblechook. C'était surtout les jours de marché. Elle l'aidait en ces circonstances à acheter les objets de consommation ou de ménage, dont l'acquisition réclame les conseils d'une femme, car l'oncle Pumblechook était célibataire et n'avait aucune confiance dans sa domestique. Ce jour-là étant jour de marché, cela expliquait donc l'absence de Mrs Joe.

Joe arrangeait le feu, balayait devant la cheminée, puis nous allions à la porte pour écouter si l'on n'entendait pas venir la voiture de l'oncle Pumblechook. La nuit était froide et sèche, le vent pénétrant, il gelait ferme, un homme serait mort en passant cette nuit-là dans les marais. Je levais les yeux vers les étoiles, et je me figurais combien il devait être terrible pour un homme de les regarder en se sentant mourir de froid, sans trouver de secours ou de pitié dans cette multitude étincelante.

«Voilà la jument! dit Joe; elle sonne comme un carillon!»

Effectivement, le bruit des fers de la jument se faisait entendre sur la route durcie par la gelée; l'animal trottait même plus gaiement qu'à son ordinaire. Nous plaçâmes dehors une chaise pour aider à descendre Mrs Joe, après avoir avivé le foyer de façon à ce qu'elle pût apercevoir la lumière par la fenêtre, et s'assurer que rien n'était en désordre dans la cuisine. Quand nous eûmes terminé tous ces préparatifs, les voyageurs étaient arrivés à la porte, enveloppés jusqu'aux yeux. Mrs Joe descendit sans trop de peine et l'oncle Pumblechook aussi. Ce dernier vint nous rejoindre à la cuisine, après avoir étendu une couverture sur le dos de son cheval. Ils avaient si froid tous les deux, qu'ils semblaient attirer toute la chaleur du foyer.

«Allons, dit Mrs Joe, en ôtant à la hâte son manteau et en rejetant vivement en arrière son chapeau, qui resta suspendu par les cordons derrière son épaule; si ce garçon-là ne montre pas de reconnaissance ce soir, il n'en montrera jamais!»

J'avais l'air aussi reconnaissant qu'on peut l'avoir, quand on ne sait pas pourquoi on doit exprimer sa gratitude.

«Il faut seulement espérer, dit ma sœur, qu'on ne le choiera pas trop; mais je crains bien le contraire.

—Soyez sans inquiétude, ma nièce, dit M. Pumblechook, il n'y a rien à craindre avec elle.»

Elle?... Je levai les yeux sur Joe en lui faisant signe des lèvres et des sourcils: «Elle?» Joe me répondit par un mouvement tout à fait semblable: «Elle?» Ma sœur ayant surpris son mouvement, il passa le revers de sa main sur son nez, en la regardant avec l'air conciliant qui lui était habituel en ces occasions.

«Eh bien! dit ma sœur de sa voix hargneuse, qu'est-ce que tu as à regarder ainsi?... le feu est-il à la maison?

—Quelqu'un, hasarda poliment Joe, a dit: Elle.

—Et c'est bien Elle qu'il faut dire, je suppose, dit ma sœur, à moins que tu ne prennes miss Havisham pour un homme; mais j'espère que tu n'es pas encore assez bête pour cela.

—Miss Havisham de la ville? dit Joe.

—Y a-t-il une miss Havisham à la campagne? repartit ma sœur. Elle a besoin que ce garçon aille là-bas et il y va, et il tâchera d'être content, ajouta-t-elle en levant la tête, comme pour m'encourager à être gai et content, ou bien je m'en mêlerai.»

J'avais entendu parler de miss Havisham. Qui n'avait pas entendu parler de miss Havisham à plusieurs milles à la ronde comme d'une dame immensément riche et morose, habitant une vaste maison, à l'aspect terrible, fortifiée contre les voleurs, et qui vivait d'une manière fort retirée?

Assurément! dit Joe étonné. Mais je me demande comment elle a connu mon petit Pip!

—Imbécile! dit ma sœur, qui t'a dit qu'elle le connût?

—Quelqu'un, reprit Joe avec beaucoup d'égards, a dit qu'elle le demandait et qu'elle avait besoin de lui.

—Et n'a-t-elle pas pu demander à l'oncle Pumblechook, s'il ne connaissait pas un garçon qui pût la distraire? Ne se peut-il pas que l'oncle Pumblechook soit un de ses locataires et qu'il aille quelquefois, nous ne te dirons pas si c'est tous les trois mois, ou tous les six mois, ce qui serait t'en dire trop long, mais quelquefois, payer son loyer? Et n'a-t-elle pas pu demander à l'oncle Pumblechook s'il connaissait quelqu'un qui pût lui convenir, et l'oncle Pumblechook, qui pense à nous sans cesse, quoique tu croies peut-être tout le contraire, Joseph, ajouta-t-elle d'un ton de profond reproche, comme si Joe eût été le plus endurci des neveux, n'a-t-il pas bien pu parler de ce garçon, de cette mauvaise tête-là? Je déclare solennellement que moi, je ne l'aurais pas fait!

—Très bien! s'écria l'oncle Pumblechook, voilà qui est parfaitement clair et précis, très bien! très bien! Maintenant, Joseph, tu sais tout.

—Non, Joseph, reprit ma sœur, toujours d'un ton de reproche, tandis que Joe passait et repassait le revers de sa main sous son nez, tu ne sais pas encore tout, quoi que tu en puisses penser, et quoi que tu puisses croire que tu le sais; mais il n'en est rien, car tu ne sais pas que l'oncle Pumblechook, prenant à cœur tout ce qui nous concerne, et voyant que l'entrée de ce garçon chez miss Havisham, était un premier pas vers la fortune, m'a offert de l'emmener ce soir même dans sa voiture; de le garder la nuit chez lui; et de le présenter lui-même à mis Havisham demain matin. Eh! mon Dieu, qu'est-ce donc que je fais là? s'écria ma sœur tout à coup, en rejetant son chapeau par un mouvement de désespoir, je reste là à causer avec des imbéciles, des bêtes brutes, pendant que l'oncle Pumblechook attend; que la jument s'enrhume à la porte; et que ce mauvais sujet-là est encore tout couvert de crotte et de saletés, depuis le bout des cheveux jusqu'à la semelle de ses souliers!»

Sur ce, elle fondit sur moi comme un aigle sur un agneau; elle me saisit la tête, me la plongea à plusieurs reprises dans un baquet plein d'eau, me savonna, m'essuya, me bourra, m'égratigna, et me ratissa jusqu'à ce que je ne fusse plus moi-même. (Je puis remarquer ici que je m'imagine connaître mieux qu'aucune autorité vivante, les sillons et les cicatrices que produit une alliance, en repassant et repassant sans pitié sur un visage humain.)

Quand mes ablutions furent terminées, on me fit entrer dans du linge neuf, de l'espèce la plus rude, comme un jeune pénitent dans son cilice; on m'empaqueta dans mes habits les plus étroits, mes terribles habits! puis on me remit entre les mains de M. Pumblechook, qui me reçut officiellement comme s'il eût été le shériff, et qui débita le speech suivant: je savais qu'il avait manqué mourir en le composant:

«Mon garçon, sois toujours reconnaissant envers tes parents et tes amis, mais surtout envers ceux qui t'ont élevé, à la main!

—Adieu, Joe!

—Dieu te bénisse, mon petit Pip!»

Je ne l'avais jamais quitté jusqu'alors, et, grâce à mon émotion, mêlée à mon eau de savon, je ne pus tout d'abord voir les étoiles en montant dans la carriole; bientôt cependant, elles se détachèrent une à une sur le velours du ciel, mais sans jeter aucune lumière sur ce que j'allais faire chez miss Havisham.


CHAPITRE VIII.

La maison de M. Pumblechook, située dans la Grande Rue, était poudreuse, comme doit l'être toute maison de blatier et de grainetier. Je pensais, à part moi, qu'il devait être un homme bienheureux, avec une telle quantité de petits tiroirs dans sa boutique; et je me demandais, en regardant dans l'un des tiroirs inférieurs, et en considérant les petits paquets de papier qui y étaient entassés, si les graines et les oignons qu'ils contenaient étaient essentiellement désireux de sortir un jour de leur prison pour aller germer en plein champ.

C'était le lendemain matin de mon arrivée que je me livrai à ces remarques. La veille au soir, on m'avait envoyé coucher dans un grenier si bas de plafond, dans le coin où était le lit, que je calculai qu'une fois dans ce lit les tuiles du toit n'étaient guère à plus d'un pied au-dessus de ma tête. Ce même matin, je découvris qu'il existait une grande affinité entre les graines et le velours à côtes. M. Pumblechook portait du velours à côtes, ainsi que son garçon de boutique; de sorte qu'il y avait une odeur générale répandue sur le velours à côtes qui ressemblait tellement à l'odeur des graines, et dans les graines une telle odeur de velours à côtes, qu'on n'aurait pu dire que très difficilement laquelle des deux odeurs dominait. Je remarquai en même temps que M. Pumblechook paraissait réussir dans son commerce en regardant le sellier de l'autre côté de la rue, lequel sellier semblait n'avoir autre chose à faire dans l'existence qu'à mettre ses mains dans ses poches et à fixer le carrossier, qui, à son tour, gagnait sa vie en contemplant, les deux bras croisés, le boulanger qui, de son côté, ne quittait pas des yeux le mercier; celui-ci se croisait aussi les bras et dévisageait l'épicier, qui, sur le pas de sa porte, bayait à l'apothicaire. L'horloger, toujours penché sur une petite table avec son verre grossissant dans l'œil, et toujours espionné par un groupe de commères à travers le vitrage de la devanture de sa boutique, semblait être la seule personne, dans la Grande-Rue, qui donnât vraiment quelque attention à son travail.

M. Pumblechook et moi nous déjeunâmes à huit heures dans l'arrière-boutique, tandis que le garçon de magasin, assis sur un sac de pois dans la boutique même, savourait une tasse de thé et un énorme morceau de pain et de beurre. Je considérais M. Pumblechook comme une pauvre société. Sans compter qu'ayant été prévenu par ma sœur que mes repas devaient avoir un certain caractère de diète mortifiante et pénitentielle, il me donna le plus de mie possible, combinée avec une parcelle inappréciable de beurre, et mit dans mon lait une telle quantité d'eau chaude, qu'il eût autant valu me retrancher le lait tout à fait; de plus, sa conversation roulait toujours sur l'arithmétique. Le matin, quand je lui dis poliment bonjour, il me répondit:

«Sept fois neuf, mon garçon?»

Comment aurais-je pu répondre, interrogé de cette manière, dans un pareil lieu et l'estomac creux! J'avais faim; mais avant que j'eusse le temps d'avaler une seule bouchée, il commença une addition qui dura pendant tout le déjeuner.

«Sept?... et quatre?... et huit?... et six?... et deux?... et dix?...»

Et ainsi de suite. Après chaque nombre, j'avais à peine le temps de mordre une bouchée, ou de boire une gorgée, pendant qu'étalé dans son fauteuil et ne songeant à rien, il mangeait du jambon frit et un petit pain chaud, de la manière la plus gloutonne, si j'ose me servir de cette expression irrévérencieuse.

On comprendra que je vis arriver avec bonheur le moment de nous rendre chez miss Havisham; quoique je ne fusse pas parfaitement rassuré sur la manière dont j'allais être reçu sous le toit de cette dame. En moins d'un quart d'heure, nous arrivâmes à la maison de miss Havisham qui était construite en vieilles briques, d'un aspect lugubre, et avait une grande grille en fer. Quelques une des fenêtres avaient été murées; le bas de toutes celles qui restaient avait été grillé. Il y avait une cour devant la maison, elle était également grillée, de sorte qu'après avoir sonné, nous dûmes attendre qu'on vînt nous ouvrir. En attendant, je jetai un coup d'œil à l'intérieur, bien que M. Pumblechook m'eût dit:

«Cinq et quatorze?»

Mais je fis semblant de ne pas l'entendre. Je vis que d'un côté de la maison il y avait une brasserie; on n'y travaillait pas et elle paraissait n'avoir pas servi depuis longtemps.

On ouvrit une fenêtre, et une voix claire demanda:

«Qui est là?»

À quoi mon compagnon répondit:

«Pumblechook.

—Très bien!» répondit la voix.

Puis la fenêtre se referma, et une jeune femme traversa la cour avec un trousseau de clefs à la main.

«Voici Pip, dit M. Pumblechook.

—Ah! vraiment, répondit la jeune femme, qui était fort jolie et paraissait très fière. Entre, Pip.»

M. Pumblechook allait entrer aussi quand elle l'arrêta avec la porte:

«Oh! dit-elle, est-ce que vous voulez voir miss Havisham?

—Oui, si miss Havisham désire me voir, répondit M. Pumblechook désappointé.

—Ah! dit la jeune femme, mais vous voyez bien qu'elle ne le désire pas.»

Elle dit ces paroles d'une façon qui admettait si peu d'insistance que, malgré sa dignité offensée, M. Pumblechook ne put protester, mais il me lança un coup d'œil sévère, comme si je lui avais fait quelque chose! et il partit en m'adressant ces paroles de reproche:

«Mon garçon, que ta conduite ici fasse honneur à ceux qui t'ont élevé à la main!»

Je craignais qu'il ne revînt pour me crier à travers la grille:

«Et seize?...»

Mais il n'en fit rien.

Ma jeune introductrice ferma la grille, et nous traversâmes la cour. Elle était pavée et très propre; mais l'herbe poussait entre chaque pavé. Un petit passage conduisait à la brasserie, dont les portes étaient ouvertes. La brasserie était vide et hors de service. Le vent semblait plus froid que dans la rue, et il faisait entendre en s'engouffrant dans les ouvertures de la brasserie, un sifflement aigu, semblable au bruit de la tempête battant les agrès d'un navire.

Elle vit que je regardais du côté de la brasserie, et elle me dit:

«Tu pourrais boire tout ce qui se brasse de bière là-dedans, aujourd'hui, sans te faire de mal, mon garçon.

—Je le crois bien, mademoiselle, répondis-je d'un air rusé.

—Il vaut mieux ne pas essayer de brasser de la bière dans ce lieu, elle surirait bientôt, n'est-ce pas, mon garçon?

—Je le crois, mademoiselle.

—Ce n'est pas que personne soit tenté de l'essayer, ajouta-t-elle, et la brasserie ne servira plus guère. Quant à la bière, il y en a assez dans les caves pour noyer Manor House tout entier.

—Est-ce que c'est là le nom de la maison, mademoiselle?

—C'est un de ses noms, mon garçon.

—Elle en a donc plusieurs, mademoiselle?

—Elle en avait encore un autre, l'autre nom était Satis, qui, en grec, en latin ou en hébreu, je ne sais lequel des trois, et cela m'est égal, veut dire: Assez.

—Maison Assez? dis-je. Quel drôle de nom, mademoiselle.

—Oui, répondit-elle. Cela signifie que celui qui la possédait n'avait besoin de rien autre chose. Je trouve que, dans ce temps-là, on était facile à contenter. Mais dépêchons, mon garçon.»

Bien qu'elle m'appelât à chaque instant: «Mon garçon,» avec un sans-gêne qui n'était pas très flatteur, elle était de mon âge, à très peu de chose près. Elle paraissait cependant plus âgée que moi, parce qu'elle était fille, belle et bien mise, et elle avait avec moi un petit air de protection, comme si elle eût eu vingt et un ans et qu'elle eût été reine.

Nous entrâmes dans la maison par une porte de côté; la grande porte d'entrée avait deux chaînes, et la première chose que je remarquai, c'est que les corridors étaient entièrement noirs, et que ma conductrice y avait laissé une chandelle allumée. Mon introductrice prit la chandelle; nous passâmes à travers de nombreux corridors, nous montâmes un escalier: tout cela était toujours tout noir, et nous n'avions que la chandelle pour nous éclairer.

Nous arrivâmes enfin à la porte d'une chambre; là, elle me dit:

«Entre....

—Après vous, mademoiselle,» lui répondis-je d'un ton plus moqueur que poli.

À cela elle me répliqua:

«Voyons, pas de niaiseries, mon garçon; c'est ridicule, je n'entre pas.»

Et elle s'éloigna avec un air de dédain; et ce qui était pire, elle emporta la chandelle.

Je n'étais pas fort rassuré; cependant je n'avais qu'une chose à faire, c'était de frapper à la porte. Je frappai. De l'intérieur, quelqu'un me cria d'entrer. J'entrai donc, et je me trouvai dans une chambre assez vaste, éclairée par des bougies, car pas le moindre rayon de soleil n'y pénétrait. C'était un cabinet de toilette, à en juger par les meubles, quoique la forme et l'usage de la plupart d'entre eux me fussent inconnus; mais je remarquai surtout une table drapée, surmontée d'un miroir doré, que je pensai, à première vue devoir être la toilette d'une grande dame.

Je n'aurais peut-être pas fait cette réflexion sitôt, si dès en entrant, je n'avais vu, en effet, une belle dame assise à cette toilette, mais je ne saurais le dire. Dans un fauteuil, le coude appuyé sur cette table et la tête penchée sur sa main, était assise la femme la plus singulière que j'eusse jamais vue et que je verrai jamais.

Elle portait de riches atours, dentelles, satins et soies, le tout blanc; ses souliers mêmes étaient blancs. Un long voile blanc tombait de ses cheveux; elle avait sur la tête une couronne de mariée; mais ses cheveux étaient tout blancs. De beaux diamants étincelaient à ses mains et autour de son cou et quelques autres étaient restés sur la table. Des habits moins somptueux que ceux qu'elle portait étaient à demi sortis d'un coffre et éparpillés alentour. Elle n'avait pas entièrement terminé sa toilette, car elle n'avait chaussé qu'un soulier; l'autre était sur la table près de sa main, son voile n'était posé qu'à demi; elle n'avait encore ni sa montre ni sa chaîne, et quelques dentelles, qui devaient orner son sein, étaient avec ses bijoux, son mouchoir, ses gants, quelques fleurs et un livre de prières, confusément entassées autour du miroir.

Ce ne fut pas dans le premier moment que je vis toutes ces choses, quoique j'en visse plus au premier abord qu'on ne pourrait le supposer. Mais je vis bien vite que tout ce qui me paraissait d'une blancheur extrême, ne l'était plus depuis longtemps; cela avait perdu tout son lustre, et était fané et jauni. Je vis que dans sa robe nuptiale, la fiancée était flétrie, comme ses vêtements, comme ses fleurs, et qu'elle n'avait conservé rien de brillant que ses yeux caves. On voyait que ces vêtements avaient autrefois recouvert les formes gracieuses d'une jeune femme, et que le corps sur lequel ils flottaient maintenant s'était réduit, et n'avait plus que la peau et les os. J'avais vu autrefois à la foire une figure de cire représentant je ne sais plus quel personnage impassible, exposé après sa mort. Dans une autre occasion, j'avais été voir, à la vieille église de nos marais, un squelette couvert de riches vêtements qu'on venait de découvrir sous le pavé de l'église. En ce moment, la figure de cire et le squelette me semblaient avoir des yeux noirs qu'ils remuaient en me regardant. J'aurais crié si j'avais pu.