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Les grandes espérances

Chapter 13: CHAPITRE IX.
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About This Book

The narrative follows a young boy named Pip, who encounters an escaped convict in a graveyard, leading to a life-altering promise. As Pip grows, he navigates the complexities of social class and personal ambition, driven by his desire to become a gentleman and win the affection of a young girl named Estella. Throughout his journey, themes of wealth, love, and self-discovery are explored, revealing the impact of expectations and the true nature of gentility. The story unfolds through Pip's reflections on his past, relationships, and the moral implications of his choices, ultimately questioning the value of social status and the essence of true happiness.

Qui est la? demanda la dame assise à la table de toilette.

—Pip, madame.

—Pip?

—Le jeune homme de M. Pumblechook, madame, qui vient... pour jouer.

—Approche, que je te voie... approche... plus près... plus près...»

Ce fut lorsque je me trouvai devant elle et que je tâchai d'éviter son regard, que je pris une note détaillée des objets qui l'entouraient. Je remarquai que sa montre était arrêtée à neuf heures moins vingt minutes, et que la pendule de la chambre était aussi arrêtée à la même heure.

«Regarde-moi, dit miss Havisham, tu n'as pas peur d'une femme qui n'a pas vu la lumière du soleil depuis que tu es au monde?»

Je regrette d'être obligé de constater que je ne reculai pas devant l'énorme mensonge, contenu dans ma réponse négative.

«Sais-tu ce que je touche là, dit-elle en appuyant ses deux mains sur son côté gauche.

—Oui, madame.»

Cela me fit penser au jeune homme qui avait dû me manger le cœur.

«Qu'est-ce?

—Votre cœur.

—Oui, il est mort!»

Elle murmura ces mots avec un regard étrange et en sourire de Parque, qui renfermait une espèce de vanité. Puis, ayant tenu ses mains sur son cœur pendant quelques moments, elle les ôta lentement, comme si elles eussent pressé trop fortement sa poitrine.

«Je suis fatiguée, dit miss Havisham; j'ai besoin de distraction... je suis lasse des hommes et des femmes.... Joue.»

Je pense que le lecteur le plus exigeant voudra bien convenir que, dans les circonstances présentes, il eût été difficile de me donner un ordre plus embarrassant à remplir.

«J'ai de singulières idées quelquefois, continua-t-elle, et j'ai aujourd'hui la fantaisie de voir quelqu'un jouer. Là! là!... fit-elle en agitant avec impatience les doigts de sa main droite; joue!... joue!... joue!...»

Un moment la crainte de voir venir ma sœur m'aider, comme elle l'avait promis, me donna l'idée de courir tout autour de la chambre, en galopant comme la jument de M. Pumblechook, mais je sentis mon incapacité de remplir convenablement ce rôle, et je n'en fis rien. Je continuai à regarder miss Havisham d'une façon qu'elle trouva sans doute peu aimable, car elle me dit:

«Es-tu donc maussade et obstiné?

—Non madame, je suis bien fâché de ne pouvoir jouer en ce moment. Oui, très fâché pour vous. Si vous vous plaignez de moi, j'aurai des désagréments avec ma sœur, et je jouerais, je vous l'assure, si je le pouvais, mais tout ici est si nouveau, si étrange, si beau... si triste!...»

Je m'arrêtai, craignant d'en dire trop, si ce n'était déjà fait, et nous nous regardâmes encore tous les deux.

Avant de me parler, elle jeta un coup d'œil sur les habits qu'elle portait, sur la table de toilette, et enfin sur elle-même dans la glace.

«Si nouveau pour lui, murmura-t-elle; si vieux pour moi; si étrange pour lui; si familier pour moi; si triste pour tous les deux! Appelle Estelle.»

Comme elle continuait à se regarder dans la glace, je pensai qu'elle se parlait à elle-même et je me tins tranquille.

«Appelle Estelle, répéta-t-elle en lançant sur moi un éclair de ses yeux. Tu peux bien faire cela, j'espère? Vas à la porte et appelle Estelle.»

Aller dans le sombre et mystérieux couloir d'une maison inconnue, crier: «Estelle!» à une jeune et méprisante petite créature que je ne pouvais ni voir ni entendre, et avoir le sentiment de la terrible liberté que j'allais prendre, en lui criant son nom, était presque aussi effrayant que de jouer par ordre. Mais elle répondit enfin, une étoile brilla au fond du long et sombre corridor... et Estelle s'avança, une chandelle à la main.

Miss Havisham la pria d'approcher, et prenant un bijou sur la table, elle l'essaya sur son joli cou et sur ses beaux cheveux bruns.

«Ce sera pour vous un jour, dit-elle, et vous en ferez bon usage. Jouez aux cartes avec ce garçon.

—Avec ce garçon! Pourquoi?... ce n'est qu'un simple ouvrier!»

Il me sembla entendre miss Havisham répondre, mais cela me paraissait si peu vraisemblable:

«Eh bien! vous pouvez lui briser le cœur!

—À quoi sais-tu jouer, mon garçon? me demanda Estelle avec le plus grand dédain.

Je ne joue qu'à la bataille, mademoiselle.

Eh bien! battez-le,» dit miss Havisham à Estelle.

Nous nous assîmes donc en face l'un de l'autre.

C'est alors que je commençai à comprendre que tout, dans cette chambre, s'était arrêté depuis longtemps, comme la montre et la pendule. Je remarquai que miss Havisham remit le bijou exactement à la place où elle l'avait pris. Pendant qu'Estelle battait les cartes, je regardai de nouveau sur la table de toilette et vis que le soulier, autrefois blanc, aujourd'hui jauni, n'avait jamais été porté. Je baissai les yeux sur le pied non chaussé, et je vis que le bas de soie, autrefois blanc et jaune à présent, était complètement usé. Sans cet arrêt dans toutes choses, sans la durée de tous ces pâles objets à moitié détruits, cette toilette nuptiale sur ce corps affaissé m'eût semblé un vêtement de mort, et ce long voile un suaire.

Miss Havisham se tenait immobile comme un cadavre pendant que nous jouions aux cartes; et les garnitures et les dentelles de ses habits de fiancée semblaient pétrifiées. Je n'avais encore jamais entendu parler des découvertes qu'on fait de temps à autre de corps enterrés dans l'antiquité, et qui tombent en poussière dès qu'on y touche, mais j'ai souvent pensé depuis que la lumière du soleil l'eût réduite en poudre.

«Il appelle les valets des Jeannots, ce garçon, dit Estelle avec dédain, avant que nous eussions terminé notre première partie. Et quelles mains il a!... et quels gros souliers!»

Je n'avais jamais pensé à avoir honte de mes mains, mais je commençai à les trouver assez médiocres. Son mépris de ma personne fut si violent, qu'il devint contagieux et s'empara de moi.

Elle gagna la partie, et je donnai les cartes pour la seconde. Je me trompai, justement parce que je ne voyais qu'elle, et que la jeune espiègle me surveillait pour me prendre en faute. Pendant que j'essayais de faire de mon mieux, elle me traita de maladroit, de stupide et de malotru.

«Tu ne me dis rien d'elle? me fit remarquer miss Havisham; elle te dit cependant des choses très dures, et tu ne réponds rien. Que penses-tu d'elle?

—Je n'ai pas besoin de le dire.

—Dis-le moi tout bas à l'oreille, continua miss Havisham, en se penchant vers moi.

—Je pense qu'elle est très fière, lui dis-je tout bas.

—Après?

—Je pense qu'elle est très jolie.

—Après?

—Je pense qu'elle a l'air très insolent.»

Elle me regardait alors avec une aversion très marquée.

«Après?

—Je pense que je voudrais retourner chez nous.

—Et ne plus jamais la voir, quoiqu'elle soit jolie?

—Je ne sais pas si je voudrais ne plus jamais la voir, mais je voudrais bien m'en aller à la maison tout de suite.

—Tu iras bientôt, dit miss Havisham à haute voix. Continuez à jouer ensemble.»

Si je n'avais déjà vu une fois son sourire de Parque, je n'aurais jamais cru que le visage de miss Havisham pût sourire. Elle paraissait plongée dans une méditation active et incessante, comme si elle avait le pouvoir de transpercer toutes les choses qui l'entouraient, et il semblait que rien ne pourrait jamais l'en tirer. Sa poitrine était affaissée, de sorte qu'elle était toute courbée; sa voix était brisée, de sorte qu'elle parlait bas; un sommeil de mort s'appesantissait peu à peu sur elle. Enfin, elle paraissait avoir le corps et l'âme, le dehors et le dedans, également brisés, sous le poids d'un coup écrasant.

Je continuai la partie avec Estelle, et elle me battit; elle rejeta les cartes sur la table, après me les avoir gagnées, comme si elle les méprisait pour avoir été touchées par moi.

«Quand reviendras-tu ici? dit miss Havisham. Voyons...»

J'allais lui faire observer que ce jour-là était un mercredi, quand elle m'interrompit avec son premier mouvement d'impatience, c'est-à-dire en agitant les doigts de sa main droite:

«Là!... là!... je ne sais rien des jours de la semaine... ni des mois... ni des années.... Viens dans six jours. Tu entends?

—Oui, madame.

—Estelle, conduisez-le en bas. Donnez-lui quelque chose à manger, et laissez-le aller et venir pendant qu'il mangera. Allons, Pip, va!»

Je suivis la chandelle pour descendre, comme je l'avais suivie pour monter. Estelle la déposa à l'endroit où nous l'avions trouvée. Jusqu'au moment où elle ouvrit la porte d'entrée, je m'étais imaginé qu'il faisait tout à fait nuit, sans y avoir réfléchi; la clarté subite du jour me confondit. Il me sembla que j'étais resté pendant de longues heures dans cette étrange chambre, qui ne recevait jamais d'autre clarté que celle des chandelles.

«Tu vas attendre ici, entends-tu, mon garçon» dit Estelle.

Et elle disparut en fermant la porte.

Je profitai de ce que j'étais seul dans la cour pour jeter un coup d'œil sur mes mains et sur mes souliers. Mon opinion sur ces accessoires ne fut pas des plus favorables; jamais, jusqu'ici, je ne m'en étais préoccupé, mais je commençais à ressentir tout le désagrément de ces vulgarités. Je résolus de demander à Joe pourquoi il m'avait appris à appeler Jeannots les valets des cartes. J'aurais désiré que Joe eût été élevé plus délicatement, au moins j'y aurais gagné quelque chose.

Estelle revint avec du pain, de la viande et un pot de bière; elle déposa la bière sur une des pierres de la cour, et me donna le pain et la viande sans me regarder, aussi insolemment qu'on eût fait à un chien en pénitence. J'étais si humilié, si blessé, si piqué, si offensé, si fâché, si vexé, je ne puis trouver le vrai mot, pour exprimer cette douleur, Dieu seul sait ce que je souffris, que les larmes me remplirent les yeux. À leur vue, la jeune fille eut l'air d'éprouver un vif plaisir à en être la cause. Ceci me donna la force de les rentrer et de la regarder en face; elle fit un signe de tête méprisant, ce qui signifiait qu'elle était bien certaine de m'avoir blessé; puis elle se retira.

Quand elle fut partie, je cherchai un endroit pour cacher mon visage et pleurer à mon aise. En pleurant, je me donnais de grands coups contre les murs, et je m'arrachai une poignée de cheveux. Telle était l'amertume de mes émotions, et si cruelle était cette douleur sans nom, qu'elles avaient besoin d'être contrecarrées.

Ma sœur, en m'élevant comme elle l'avait fait, m'avait rendu excessivement sensible. Dans le petit monde où vivent les enfants, n'importe qui les élève, rien n'est plus délicatement perçu, rien n'est plus délicatement senti que l'injustice. L'enfant ne peut être exposé, il est vrai, qu'à une injustice minime, mais l'enfant est petit et son monde est petit; son cheval à bascule ne s'élève qu'à quelques pouces de terre pour être en proportion avec lui, de même que les chevaux d'Irlande sont faits pour les Irlandais. Dès mon enfance, j'avais eu à soutenir une guerre perpétuelle contre l'injustice: je m'étais aperçu, depuis le jour où j'avais pu parler, que ma sœur, dans ses capricieuses et violentes corrections, était injuste pour moi; j'avais acquis la conviction profonde qu'il ne s'ensuivait pas, de ce qu'elle m'élevait à la main, qu'elle eût le droit de m'élever à coups de fouet. Dans toutes mes punitions, mes jeûnes, mes veilles et autres pénitences, j'avais nourri cette idée, et, à force d'y penser dans mon enfance solitaire et sans protection, j'avais fini par me persuader que j'étais moralement timide et très sensible.

À force de me heurter contre le mur de la brasserie et de m'arracher les cheveux, je parvins à calmer mon émotion; je passai alors ma manche sur mon visage et je quittai le mur où je m'étais appuyé. Le pain et la viande étaient très acceptables, la bière forte et pétillante, et je fus bientôt d'assez belle humeur pour regarder autour de moi.

Assurément c'était un lieu abandonné. Le pigeonnier de la cour de la brasserie était désert, la girouette avait été ébranlée et tordue par quelque grand vent, qui aurait fait songer les pigeons à la mer, s'il y avait eu quelques pigeons pour s'y balancer; mais il n'y avait plus de pigeons dans le pigeonnier, plus de chevaux dans les écuries, plus de cochons dans l'étable, plus de bière dans les tonneaux; les caves ne sentaient ni le grain ni la bière; toutes les odeurs avaient été évaporées par la dernière bouffée de vapeur. Dans une ancienne cour, on voyait un désert de fûts vides, répandant une certaine odeur âcre, qui rappelait de meilleurs jours; mais la fermentation était un peu trop avancée pour qu'on pût accepter ces résidus comme échantillons de la bière qui n'y était plus, et, sous ce rapport, ces abandonnés n'étaient pas plus heureux que les autres.

À l'autre bout de la brasserie, il y avait un jardin protégé par un vieux mur qui, cependant, n'était pas assez élevé pour m'empêcher d'y grimper, de regarder par-dessus, et de voir que ce jardin était le jardin de la maison. Il était couvert de broussailles et d'herbes sauvages; mais il y avait des traces de pas sur la pelouse et dans les allées jaunes, comme si quelqu'un s'y promenait quelquefois. J'aperçus Estelle qui s'éloignait de moi; mais elle me semblait être partout; car, lorsque je cédai à la tentation que m'offraient les fûts, et que je commençai à me promener sur la ligne qu'ils formaient à la suite les uns des autres, je la vis se livrant au même exercice à l'autre bout de la cour: elle me tournait le dos, et soutenait dans ses deux mains ses beaux cheveux bruns; jamais elle ne se retourna et disparut au même instant. Il en fut de même dans la brasserie; lorsque j'entrai dans une grande pièce pavée, haute de plafond, où l'on faisait autrefois la bière et où se trouvaient encore les ustensiles des brasseurs. Un peu oppressé par l'obscurité, je me tins à l'entrée, et je la vis passer au milieu des feux éteints, monter un petit escalier en fer, puis disparaître dans une galerie supérieure, comme dans les nuages.

Ce fut dans cet endroit et à ce moment, qu'une chose très étrange se présenta à mon imagination. Si je la trouvai étrange alors, plus tard je l'ai considérée comme bien plus étrange encore. Je portai mes yeux un peu éblouis par la lumière du jour sur une grosse poutre placée à ma droite, dans un coin, et j'y vis un corps pendu par le cou; ce corps était habillé tout en blanc jauni, et n'avait qu'un seul soulier aux pieds. Il me sembla que toutes les garnitures fanées de ses vêtements étaient en papier, et je crus reconnaître le visage de miss Havisham, se balançant, en faisant des efforts pour m'appeler. Dans ma terreur de voir cette figure que j'étais certain de ne pas avoir vue un moment auparavant, je m'en éloignai d'abord, puis je m'en approchai ensuite, et ma terreur s'accrut au plus haut degré, quand je vis qu'il n'y avait pas de figure du tout.

Il ne fallut rien moins, pour me rappeler à moi, que l'air frais et la lumière bienfaisante du jour, la vue des personnes passant derrière les barreaux de la grille et l'influence fortifiante du pain, de la viande et de la bière qui me restaient. Et encore, malgré cela, ne serais-je peut-être pas revenu à moi aussitôt que je le fis, sans l'approche d'Estelle, qui, ses clefs à la main, venait me faire sortir. Je pensai qu'elle serait enchantée, si elle s'apercevait que j'avais eu peur, et je résolus de ne pas lui procurer ce plaisir.

Elle me lança un regard triomphant en passant à côté de moi, comme si elle se fût réjouie de ce que mes mains étaient si rudes et mes chaussures si grossières, et elle m'ouvrit la porte et se tint de façon à ce que je devais passer devant elle. J'allais sortir sans lever les yeux sur elle, quand elle me toucha à l'épaule.

«Pourquoi ne pleures-tu pas?

—Parce que je n'en ai pas envie.

—Mais si, dit-elle, tu as pleuré; tu as les yeux bouffis, et tu es sur le point de pleurer encore.»

Elle se mit à rire d'une façon tout à fait méprisante, me poussa dehors et ferma la porte sur moi. Je rendis tout droit chez M. Pumblechook. J'éprouvai un immense soulagement en ne le trouvant pas chez lui. Après avoir dit au garçon de boutique quel jour je reviendrais chez miss Havisham, je me mis en route pour regagner notre forge, songeant en marchant à tout ce que j'avais vu, et repassant dans mon esprit: que je n'étais qu'un vulgaire ouvrier; que mes mains étaient rudes et mes souliers épais; que j'avais contracté la déplorable habitude d'appeler les valets des Jeannots; que j'étais bien plus ignorant que je ne l'avais cru la veille, et qu'en général, je ne valais pas grand'chose.


CHAPITRE IX.

Quand j'arrivai à la maison, ma sœur se montra fort en peine de savoir ce qui se passait chez miss Havisham, et m'accabla de questions. Je me sentis bientôt lourdement secoué par derrière, et je reçus plus d'un coup dans la partie inférieure du dos; puis elle frotta ignominieusement mon visage contre le mur de la cuisine, parce que je ne répondais pas avec assez de prestesse aux questions qu'elle m'adressait.

Si la crainte de n'être pas compris existe chez les autres petits garçons au même degré qu'elle existait chez moi, chose que je considère comme vraisemblable, car je n'ai pas de raison pour me croire une monstruosité, c'est la clef de bien des réserves. J'étais convaincu que si je décrivais miss Havisham comme mes yeux l'avaient vue, je ne serais pas compris, et bien que je ne la comprisse moi-même qu'imparfaitement, j'avais l'idée qu'il y aurait de ma part quelque chose de méchant et de fourbe à la présenter aux yeux de Mrs Joe telle qu'elle était en réalité. La même suite d'idées m'amena à penser que je ne devais pas parler de miss Estelle. En conséquence, j'en dis le moins possible, et ma pauvre tête dut essuyer à plusieurs reprises les murs de la cuisine.

Le pire de tout, c'est que cette vieille brute de Pumblechook, attiré par une dévorante curiosité de savoir tout ce que j'avais vu et entendu, arriva au grand trot de sa jument, au moment de prendre le thé, pour tâcher de se faire donner toutes sortes de détails; et la simple vue de cet imbécile, avec ses yeux de poisson, sa bouche ouverte, ses cheveux d'un blond ardent, dressés par une attente curieuse, et son gilet, soulevé par sa respiration mathématique, ne firent que renforcer mes réticences.

«Eh bien! mon garçon, commença l'oncle Pumblechook, dès qu'il fut assis près du feu, dans le fauteuil d'honneur, comment t'en es-tu tiré là-bas.

—Assez bien, monsieur,» répondis-je.

Ma sœur me montra son poing crispé.

«Assez bien? répéta Pumblechook; assez bien n'est pas une réponse. Dis-nous ce que tu entends par assez bien, mon garçon.»

Peut-être le blanc de chaux endurcit-il le cerveau jusqu'à l'obstination: ce qu'il y a de certain, c'est qu'avec le blanc de chaux du mur qui était resté sur mon front, mon obstination s'était durcie à l'égal du diamant. Je réfléchis un instant, puis je répondis, comme frappé d'une nouvelle idée:

«Je veux dire assez bien...»

Ma sœur eut une exclamation d'impatience et allait s'élancer sur moi. Je n'avais aucun moyen de défense, car Joe était occupé dans la forge, quand M. Pumblechook intervint.

«Non! calmez-vous... laissez-moi faire, ma nièce... laissez-moi faire.»

Et M. Pumblechook se tourna vers moi, comme s'il eût voulu me couper les cheveux, et dit:

«D'abord, pour mettre de l'ordre dans nos idées, combien font quarante-trois pence?»

Je calculai les conséquences qui pourraient résulter, si je répondais: «Quatre cents livres,» et les trouvant contre moi, j'en retranchai quelque chose comme huit pence. M. Pumblechook me fit alors suivre après lui la table de multiplication des pence et dit:

«Douze pence font un shilling, donc quarante pence font trois shillings et quatre pence.»

Puis il me demanda triomphalement:

«Eh bien! maintenant, combien font quarante-trois pence?»

Ce à quoi je répondis après une mûre réflexion:

«Je ne sais pas.»

M. Pumblechook me secoua alors la tête comme un marteau pour m'enfoncer de force le nombre dans la cervelle et dit:

«Quarante-trois pence font-ils sept shillings, six pence trois liards, par hasard?

—Oui, dis-je.

—Mon garçon, recommença M. Pumblechook en revenant à lui et se croisant les bras sur la poitrine, comment est miss Havisham?

—Elle est grande et noire, dis-je.

—Est-ce vrai, mon oncle?» demanda ma sœur.

M. Pumblechook fit un signe d'assentiment, duquel je conclus qu'il n'avait jamais vu miss Havisham, car elle n'était ni grande ni noire.

«Bien! fit M. Pumblechook, c'est le moyen de le prendre; nous allons savoir ce que nous désirons.

—Je voudrais bien, mon oncle, dit ma sœur, que vous le preniez avec vous; vous savez si bien en faire ce que vous voulez.

—Maintenant, mon garçon, que faisait-elle, quand tu es entré?

—Elle était assise dans une voiture de velours noir,» répondis-je.

M. Pumblechook et ma sœur se regardèrent tout étonnés, comme ils en avaient le droit, et répétant tous deux:

«Dans une voiture de velours noir?

—Oui, répondis-je. Et miss Estelle, sa nièce, je pense, lui tendait des gâteaux et du vin par la portière, sur un plateau d'or, et nous eûmes tous du vin et des gâteaux sur des plats d'or, et je suis monté sur le siège de derrière pour manger ma part, parce qu'elle me l'avait dit.

—Y avait-il là d'autres personnes? demanda mon oncle.

—Quatre chiens, dis-je.

—Gros ou petits?

—Énormes! m'écriai-je; et ils se sont battus pour avoir quatre côtelettes de veau, renfermées dans un panier d'argent.

Mrs Joe et M. Pumblechook se regardèrent de nouveau avec étonnement. J'étais tout à fait monté, complètement indifférent à la torture, et je comptais leur en dire bien d'autres.

Où était cette voiture, au nom du ciel? demanda ma sœur.

—Dans la chambre de miss Havisham.»

Ils se regardèrent encore.

«Mais il n'y avait pas de chevaux, ajoutai-je, en repoussant avec force l'idée des quatre coursiers richement caparaçonnés, que j'avais eu d'abord la singulière pensée d'y atteler.

—Est-ce possible, mon oncle? demanda Mrs Joe; que veut dire cet enfant?

—Je vais vous l'expliquer, ma nièce, dit M. Pumblechook. Mon avis est que ce doit être une chaise à porteurs; elle est bizarre, vous le savez, très bizarre et si extraordinaire, qu'il n'y aurait rien d'étonnant qu'elle passât ses jours dans une chaise à porteurs.

—L'avez-vous jamais vue dans cette chaise? demanda Mrs Joe.

—Comment l'aurais-je pu? reprit-il, forcé par cette question, quand jamais de ma vie je ne l'ai vue, même de loin.

—Bonté divine! mon oncle, et pourtant vous lui avez parlé?

—Vous savez bien, continua l'oncle, que lorsque j'y suis allé, la porte était entr'ouverte; je me tenais d'un côté, elle de l'autre, et nous nous causions de cette manière. Ne dites pas, ma nièce, que vous ne saviez pas cela. Quoi qu'il en soit, ce garçon est allé chez elle pour jouer. À quoi as-tu joué, mon garçon?

—Nous avons joué avec des drapeaux,» dis-je.

Je dois avouer que je suis très étonné aujourd'hui, quand je me rappelle les mensonges que je fis en cette occasion.

«Des drapeaux? répéta ma sœur.

—Oui, dis-je; Estelle agitait un drapeau bleu et moi un rouge, et miss Havisham en agitait un tout parsemé d'étoiles d'or; elle l'agitait par la portière de sa voiture, et puis nous brandissions nos sabres en criant: Hourra! hourra!

—Des sabres?... répéta ma sœur; où les aviez-vous pris?

—Dans une armoire, dis-je, où il y avait des pistolets et des confitures et des pilules. Le jour ne pénétrait pas dans la chambre, mais elle était éclairée par des chandelles.

—Cela est vrai, ma nièce, dit M. Pumblechook avec un signe de tête plein de gravité, je puis vous garantir cet état de choses, car j'en ai moi-même été témoin.»

Tous deux me regardèrent, et moi-même, prenant un petit air candide, je les regardai aussi, en plissant avec ma main droite la jambe droite de mon pantalon.

S'ils m'eussent adressé d'autres questions, je me serais indubitablement trahi, car j'étais sur le point de déclarer qu'il y avait un ballon dans la cour, et j'aurais même hasardé cette absurde déclaration, si mon esprit n'eût pas balancé entre ce phénomène et un ours enfermé dans la brasserie. Cependant, ils étaient tellement absorbés par les merveilles que j'avais déjà présentées à leur admiration, que j'échappai à cette dangereuse alternative. Ce sujet les occupait encore, quand Joe revint de son travail et demanda une tasse de thé. Ma sœur lui raconta ce qui m'était arrivé, plutôt pour soulager son esprit émerveillé que pour satisfaire la curiosité de mon bon ami Joe.

Quand je vis Joe ouvrir ses grands yeux bleus et les promener autour de lui, en signe d'étonnement, je fus pris de remords; mais seulement en ce qui le concernait lui, sans m'inquiéter en aucune manière des deux autres. Envers Joe, mais envers Joe seulement, je me considérais comme un jeune monstre, pendant qu'ils débattaient les avantages qui pourraient résulter de la connaissance et de la faveur de miss Havisham. Ils étaient certains que miss Havisham ferait quelque chose pour moi, mais ils se demandaient sous quelle forme. Ma sœur entrevoyait le don de quelque propriété rurale. M. Pumblechook s'attendait à une récompense magnifique, qui m'aiderait à apprendre quelque joli commerce, celui de grainetier, par exemple. Joe tomba dans la plus profonde disgrâce pour avoir osé suggérer que j'étais, aux yeux de miss Havisham, l'égal des chiens qui avaient combattu héroïquement pour les côtelettes de veau.

«Si ta tête folle ne peut exprimer d'idées plus raisonnables que celles-là, dit ma sœur, et que tu aies à travailler, tu ferais mieux de t'y mettre de suite.»

Et le pauvre homme sortit sans mot dire.

Quand M. Pumblechook fut parti, et que ma sœur eut gagné son lit, je me rendis à la dérobée dans la forge, où je restai auprès de Joe jusqu'à ce qu'il eût fini son travail, et je lui dis alors:

«Joe, avant que ton feu ne soit tout à fait éteint, je voudrais te dire quelque chose.

—Vraiment, mon petit Pip! dit Joe en tirant son escabeau près de la forge; dis-moi ce que c'est, mon petit Pip.

—Joe, dis-je en prenant la manche de sa chemise et la roulant entre le pouce et l'index, tu te souviens de tout ce que j'ai dit sur le compte de miss Havisham.

—Si je m'en souviens, dit Joe; je crois bien, c'est merveilleux!

—Oui, mais c'est une terrible chose, Joe; car tout cela n'est pas vrai.

—Que dis-tu, mon petit Pip? s'écria Joe frappé d'étonnement. Tu ne veux pas dire, j'espère, que c'est un....

—Oui, je dois te le dire, à toi, tout cela c'est un mensonge.

—Mais pas tout ce que tu as raconté, bien sûr; tu ne prétends pas dire qu'il n'y a pas de voiture en velours noir, hein?»

Je continuai à secouer la tête.

«Mais au moins, il y avait des chiens, mon petit Pip; mon cher petit Pip, s'il n'y avait pas de côtelettes de veau, au moins il y avait des chiens?

—Non, Joe.

—Un chien, dit Joe, rien qu'un tout petit chien?

—Non, Joe, il n'y avait rien qui ressemblât à un chien.»

Joe me considérait avec le plus profond désappointement.

«Mon petit Pip, mon cher petit Pip, ça ne peut pas marcher comme ça, mon garçon, où donc veux-tu en venir?

—C'est terrible, n'est-ce pas?

—Terrible!... s'écria Joe; terrible!... Quel démon t'a poussé?

—Je ne sais, Joe, répliquai-je en lâchant sa manche de chemise et m'asseyant à ses pieds dans les cendres; mais je voudrais bien que tu ne m'aies pas appris à appeler les valets des Jeannots, et je voudrais que mes mains fussent moins rudes et mes souliers moins épais.»

Alors je dis à Joe que je me trouvais bien malheureux, et que je n'avais pu m'expliquer devant Mrs Joe et M. Pumblechook, parce qu'ils étaient trop durs pour moi; qu'il y avait chez miss Havisham une fort jolie demoiselle qui était très fière; qu'elle m'avait dit que j'étais commun; que je savais bien que j'étais commun, mais que je voudrais bien ne plus l'être; et que les mensonges m'étaient venus, je ne savais ni comment ni pourquoi....

C'était un cas de métaphysique aussi difficile à résoudre pour Joe que pour moi. Mais Joe voulut éloigner tout ce qu'il y avait de métaphysique dans l'espèce et en vint à bout.

«Il y a une chose dont tu peux être bien certain mon petit Pip, dit Joe, après avoir longtemps ruminé. D'abord, un mensonge est un mensonge, de quelque manière qu'il vienne, et il ne doit pas venir; n'en dis plus, mon petit Pip; ça n'est pas le moyen de ne plus être commun, mon garçon, et quant à être commun, je ne vois pas cela très clairement: tu es d'une petite taille peu commune, et ton savoir n'est pas commun non plus.

—Si; je suis ignorant et emprunté, Joe.

—Mais vois donc cette lettre que tu m'as écrite hier soir, c'est comme imprimé! J'ai vu des lettres, et lettres écrites par des messieurs très comme il faut, encore, et elles n'avaient pas l'air d'être imprimées.

—Je ne sais rien, Joe; tu as une trop bonne opinion de moi, voilà tout.

—Eh bien, mon petit Pip, dit Joe, que cela soit ou que cela ne soit pas, il faut commencer par le commencement; le roi sur son trône, avec sa couronne sur sa tête, avant d'écrire ses actes du Parlement, a commencé par apprendre l'alphabet, alors qu'il n'était que prince royal.... Ah! ajouta Joe avec un signe de satisfaction personnelle, il a commencé par l'A et a été jusqu'au Z, je sais parfaitement ce que c'est, quoique je ne puisse pas dire que j'en ai fait autant.»

Il y avait de la sagesse dans ces paroles, et elles m'encouragèrent un peu.

«Ne faut-il pas mieux, continua Joe en réfléchissant, rester dans la société des gens communs plutôt que d'aller jouer avec ceux qui ne le sont pas? Ceci me fait penser qu'il y avait peut-être un drapeau?

—Non, Joe.

—Je suis vraiment fâché qu'il n'y ait pas eu au moins un drapeau, mon petit Pip. Cela finira par arriver aux oreilles de ta sœur. Écoute, mon petit Pip, ce que va te dire un véritable ami, si tu ne réussis pas à n'être plus commun, en allant tout droit devant toi, il ne faut pas songer que tu pourras le faire en allant de travers. Ainsi donc, mon petit Pip, ne dis plus de mensonges, vis bien et meurs en paix.

—Tu ne m'en veux pas, Joe?

—Non, mon petit Pip, non; mais je ne puis m'empêcher de penser qu'ils étaient joliment audacieux, ces chiens qui voulaient manger les côtelettes de veau, et un ami qui te veut du bien te conseille d'y penser quand tu monteras te coucher; voilà tout, mon petit Pip, et ne le fais plus.»

Quand je me trouvai dans ma petite chambre, disant mes prières, je n'oubliai pas la recommandation de Joe; et pourtant mon jeune esprit était dans un tel état de trouble, que longtemps après m'être couché, je pensais encore comment miss Estelle considèrerait Joe, qui n'était qu'un simple forgeron: et combien ses mains étaient rudes, et ses souliers épais; je pensais aussi à Joe et à ma sœur, qui avaient l'habitude de s'asseoir dans la cuisine, et je réfléchissais que moi-même j'avais quitté la cuisine pour aller me coucher; que miss Havisham et Estelle ne restaient jamais à la cuisine; et qu'elles étaient bien au-dessus de ces habitudes communes. Je m'endormis en pensant à ce que j'avais fait chez miss Havisham, comme si j'y étais resté des semaines et des mois au lieu d'heures, et comme si c'eût été un vieux souvenir au lieu d'un événement arrivé le jour même.

Ce fut un jour mémorable pour moi, car il apporta de grands changements dans ma destinée; mais c'est la même chose pour chacun. Figurez-vous un certain jour retranché dans votre vie, et pensez combien elle aurait été différente. Arrêtez-vous, vous qui lisez ce récit, et figurez-vous une longue chaîne de fil ou d'or, d'épines ou de fleurs, qui ne vous eût jamais lié, si, à un certain et mémorable jour, le premier anneau ne se fût formé.


CHAPITRE X.

Un ou deux jours après, un matin en m'éveillant, il me vint l'heureuse idée que le meilleur moyen pour n'être plus commun était de tirer de Biddy tout ce qu'elle pouvait savoir sur ce point important. En conséquence, je déclarai à Biddy, un soir que j'étais allé chez la grand'tante de M. Wopsle, que j'avais des raisons particulières pour désirer faire mon chemin en ce monde, et que je lui serais très obligé si elle voulait bien m'enseigner tout ce qu'elle savait. Biddy, qui était la fille la plus obligeante du monde, me répondit immédiatement qu'elle ne demandait pas mieux, et elle mit aussitôt sa promesse à exécution.

Le système d'éducation adopté par la grand'tante de M. Wopsle, pouvait se résoudre ainsi qu'il suit: Les élèves mangeaient des pommes et se mettaient des brins de paille sur le dos les uns des autres, jusqu'à ce que la grand'tante de M. Wopsle, rassemblant toute son énergie, se précipitât indistinctement sur eux, armée d'une baguette de bouleau, en faisant une course effrénée. Après avoir reçu le choc avec toutes les marques de dérision possibles, les élèves se formaient en ligne, et faisaient circuler rapidement, de main en main, un livre tout déchiré. Le livre contenait, ou plutôt avait contenu; un alphabet, quelques chiffres, une table de multiplication et un syllabaire. Dès que ce livre se mettait en mouvement, la grand'tante de M. Wopsle tombait dans une espèce de pâmoison, provenant de la fatigue ou d'un accès de rhumatisme. Les élèves se livraient alors entre eux à l'examen de leurs souliers, pour savoir celui qui pourrait frapper le plus fort avec son pied. Cet examen durait jusqu'au moment où Biddy arrivait avec trois Bibles, tout abîmées et toutes déchiquetées, comme si elles avaient été coupées avec le manche de quelque chose de rude et d'inégal, et plus illisibles et plus mal imprimées qu'aucune des curiosités littéraires que j'aie jamais rencontrées depuis, elles étaient mouchetées partout, avec des taches de rouille et avaient, écrasés entre leurs feuillets, des spécimens variés de tous les insectes du monde. Cette partie du cours était généralement égayée par quelques combats singuliers entre Biddy et les élèves récalcitrants. Lorsque la bataille était terminée, Biddy nous indiquait un certain nombre de pages, et alors nous lui lisions tous à haute voix ce que nous pouvions, ou plutôt ce que nous ne pouvions pas. C'était un bruit effroyable; Biddy conduisait cet orchestre infernal, en lisant elle-même d'une voix lente et monotone. Aucun de nous n'avait la moindre notion de ce qu'il lisait. Quand ce terrible charivari avait duré un certain temps, il finissait généralement par réveiller la grand'tante de M. Wopsle, et elle attrapait un des gens par les oreilles et les lui tirait d'importance. Ceci terminait la leçon du soir, et nous nous élancions en plein air en poussant des cris de triomphe. Je dois à la vérité de faire observer qu'il n'était pas défendu aux élèves de s'exercer à écrire sur l'ardoise, ou même sur du papier, quand il y en avait; mais il n'était pas facile de se livrer à cette étude pendant l'hiver, car la petite boutique où l'on faisait la classe, et qui servait en même temps de chambre à coucher et de salon à la grand'tante de M. Wopsle, n'était que faiblement éclairée, au moyen d'une chandelle sans mouchettes.

Il me sembla qu'il me faudrait bien du temps pour me dégrossir dans de pareilles conditions. Néanmoins, je résolus d'essayer, et, ce soir-là, Biddy commença à remplir l'engagement qu'elle avait pris envers moi, en me faisant faire une lecture de son petit catalogue, et en me prêtant, pour le copier à la main, un grand vieux D, qu'elle avait copié elle-même du titre de quelque journal, et que, jusqu'à présent, j'avais toujours pris pour une boucle.

Il va sans dire qu'il y avait un cabaret dans le village, et que Joe aimait à y aller, de temps en temps, fumer sa pipe. J'avais reçu l'ordre le plus formel de passer le prendre aux Trois jolis bateliers, en revenant de l'école, et de le ramener à la maison, à mes risques et périls. Ce fut donc vers les Trois jolis bateliers que je dirigeai mes pas.

À côté du comptoir, il y avait aux Trois jolis bateliers une suite de comptes d'une longueur alarmante, inscrits à la craie sur le mur près de la porte. Ces comptes semblaient n'avoir jamais été réglés; je me souvenais de les avoir toujours vus là, ils avaient même toujours grandi en même temps que moi, mais il y avait une grande quantité de craie dans notre pays, et sans doute les habitants ne voulaient négliger aucune occasion d'en tirer parti.

Comme c'était un samedi soir, je trouvai le chef de l'établissement regardant ces comptes d'un air passablement renfrogné; mais comme j'avais affaire à Joe et non à lui, je lui souhaitai tout simplement le bonsoir et passai dans la salle commune, au fond du couloir, où il y avait un bon feu, et où Joe fumait sa pipe en compagnie de M. Wopsle et d'un étranger. Joe me reçut comme de coutume, en s'écriant:

«Holà! mon petit Pip, te voilà mon garçon!»

Aussitôt l'étranger tourna la tête pour me regarder. C'était un homme que je n'avais jamais vu, et il avait l'air fort mystérieux. Sa tête était penchée d'un côté, et l'un de ses yeux était constamment à demi fermé, comme s'il visait quelque chose avec un fusil invisible. Il avait une pipe à la bouche, il l'ôta; et après en avoir expulsé la fumée, sans cesser de me regarder fixement, il me fit un signe de tête. Je répondis par un signe semblable. Alors il continua le même jeu et me fit place à côté de lui.

Mais comme j'avais l'habitude de m'asseoir à côté de Joe toutes les fois que je venais dans cet endroit, je dis:

«Non, merci, monsieur.»

Et je me laissai tomber à la place que Joe m'avait faite sur l'autre banc. L'étranger, après avoir jeté un regard sur Joe et vu que son attention était occupée ailleurs, me fit de nouveaux signes; puis il se frotta la jambe d'une façon vraiment singulière, du moins ça me fit cet effet-là.

«Vous disiez, dit l'étranger en s'adressant à Joe, que vous êtes forgeron.

—Oui, répondit Joe.

—Que voulez-vous boire, monsieur?... À propos, vous ne m'avez pas dit votre nom.»

Joe le lui dit, et l'étranger l'appela alors par son nom.

«Que voulez-vous boire, monsieur Gargery, c'est moi qui paye pour trinquer avec vous?

—À vous dire vrai, répondit Joe, je n'ai pas l'habitude de trinquer avec personne, et surtout de boire aux frais des autres, mais aux miens.

—L'habitude, non, reprit l'étranger; mais une fois par hasard n'est pas coutume, et un samedi soir encore! Allons! dites ce que vous voulez, monsieur Gargery.

—Je ne voudrais pas vous refuser plus longtemps, dit Joe; du rhum.

—Soit, du rhum, répéta l'étranger. Mais monsieur voudra-t-il bien, à son tour, témoigner son désir?

—Du rhum, dit M. Wopsle.

—Trois rhums! cria l'étranger au propriétaire du cabaret, et trois verres pleins!

—Monsieur, observa Joe, en manière de présentation, est un homme qui vous ferait plaisir à entendre, c'est le chantre de notre église.

—Ah! ah! dit l'étranger vivement, en me regardant de côté, l'église isolée, à droite des marais, tout entourée de tombeaux?

—C'est cela même,» dit Joe.

L'étranger, avec une sorte de murmure de satisfaction à travers sa pipe, mit sa jambe sur le banc qu'il occupait à lui seul. Il portait un chapeau de voyage à larges bords, et par-dessous un mouchoir roulé autour de sa tête, en manière de calotte, de sorte qu'on ne voyait pas ses cheveux. Il me sembla que sa figure prenait en ce moment une expression rusée, suivie d'un éclat de rire étouffé.

«Je ne connais pas très bien ce pays, messieurs, mais il me semble bien désert du côté de la rivière.

—Les marais ne sont pas habités ordinairement, dit Joe.

—Sans doute!... sans doute!... mais ne pensez-vous pas qu'il peut y venir quelquefois des Bohémiens, des vagabonds, ou quelque voyageur égaré?

—Non, dit Joe; seulement par-ci, par-là, un forçat évadé, et ils ne sont pas faciles à prendre, n'est-ce pas, monsieur Wopsle?»

M. Wopsle, se souvenant de sa déconvenue, fit un signe d'assentiment dépourvu de tout enthousiasme.

«Il paraît que vous en avez poursuivi? demanda l'étranger.

—Une fois, répondit Joe, non pas que nous tenions beaucoup à les prendre, comme vous pensez bien; nous y allions comme curieux, n'est-ce pas, mon petit Pip?

—Oui, Joe.»

L'étranger continuait à me lancer des regards de côté, comme si c'eût été particulièrement moi qu'il visât avec son fusil invisible, et dit:

«C'est un gentil camarade que vous avez là; comment l'appelez-vous?

—Pip, dit Joe.

—Son nom de baptême est Pip?

—Non, pas son nom de baptême.

—Son surnom, alors?

—Non, dit Joe, c'est une espèce de nom de famille qu'il s'est donné à lui-même, quand il était tout enfant.

—C'est votre fils?

—Oh! non, dit Joe en méditant, non qu'il fût nécessaire de réfléchir là-dessus; mais parce que c'était l'habitude, aux Trois jolis bateliers, de réfléchir profondément sur tout ce qu'on disait, pendant que l'on fumait; oh!... non. Non, il n'est pas mon fils.

—Votre neveu? dit l'étranger.

—Pas davantage, dit Joe, avec la même apparence de réflexion profonde. Non... je ne veux pas vous tromper... il n'est pas mon neveu.

—Que diable vous est-il donc alors?» demanda l'étranger, qui me parut pousser bien vigoureusement ses investigations.

M. Wopsle prit alors la parole, comme quelqu'un qui connaissait tout ce qui a rapport aux parentés, sa profession lui faisant un devoir de savoir par cœur jusqu'à quel degré de parenté il était interdit à un homme d'épouser une femme, et il expliqua les liens qui existaient entre Joe et moi. M. Wopsle ne termina pas sans citer avec un air terrible un passage de Richard III, et il s'imagina avoir dit tout ce qu'il y avait à dire sur ce sujet, quand il eut ajouté:

«Comme dit le poète!»

Ici, je dois remarquer qu'en parlant de moi, M. Wopsle trouvait nécessaire de me caresser les cheveux et de me les ramener jusque dans les yeux. Je ne pouvais concevoir pourquoi tous ceux qui venaient à la maison me soumettaient toujours au même traitement désagréable, dans les mêmes circonstances. Cependant, je ne me souviens pas d'avoir jamais été, dans ma première enfance, le sujet des conversations de notre cercle de famille; mais quelques personnes à large main me favorisaient de temps en temps de cette caresse ophtalmique pour avoir l'air de me protéger.

Pendant tout ce temps, l'étranger n'avait regardé personne que moi; et; cette fois, il me regardait comme s'il se déterminait à faire feu sur l'objet qu'il visait depuis si longtemps. Mais il ne dit plus rien, jusqu'au moment où l'on apporta les verres de rhum; alors son coup partit, mais de la façon la plus singulière.

Il se fit comprendre par une pantomime muette, qui s'adressait spécialement à moi. Il mêlait son grog au rhum, et il le goûtait tout en me regardant, non pas avec la cuiller qu'on lui avait donnée, mais avec une lime.

Il me fit cela de manière à ce que personne autre que moi ne le vît, et quand il eût fini, il essuya la lime et la mit dans sa poche de côté. Dès que j'aperçus l'instrument, je reconnus mon forçat et la lime de Joe. Je le regardai sans pouvoir faire un mouvement; j'étais tout à fait fasciné; mais il s'appuyait alors sur son banc, sans s'inquiéter davantage de moi, et il se mit à parler de navets.

Il y avait en Joe un tel besoin de se purifier et de se reposer tranquillement avant de rentrer à la maison, qu'il osait rester une demi-heure de plus dans la vie active le samedi que les autres jours. C'était une délicieuse demi-heure qui venait de se passer à boire ensemble du grog au rhum. Alors Joe se leva pour partir et me prit par la main.

«Attendez un moment, monsieur Gargery, dit l'étranger, je crois avoir quelque part dans ma poche un beau shilling tout neuf, et, si je le trouve, ce sera pour ce petit.»

Il le dénicha au milieu d'une poignée d'autres pièces de peu de valeur, l'enveloppa dans du papier chiffonné et me le donna.

«C'est pour toi, dit-il, pour toi seul, tu entends?»

Je le remerciai, en écarquillant sur lui mes yeux plus qu'il ne convenait à un enfant bien élevé, et en me cramponnant à la main de Joe. Il dit bonsoir à celui-ci, ainsi qu'à M. Wopsle, qui sortit en même temps que nous, et il me fit un dernier signe de son bon œil, non pas en me regardant, car il le ferma; mais quelles merveilles ne peut-on pas opérer avec un clignement d'œil!

En rentrant à la maison, j'aurais pu parler tout à mon aise, si j'en avais eu l'envie, car M. Wopsle nous quitta à la porte des Trois jolis bateliers, et Joe marcha tout le temps, la bouche toute grande ouverte, pour se la rincer et faire passer l'odeur du rhum, en absorbant le plus d'air possible. J'étais comme stupéfié par le changement qui s'était opéré chez mon ancienne et coupable connaissance, et je ne pouvais penser à autre chose.

Ma sœur n'était pas de trop mauvaise humeur quand nous entrâmes dans la cuisine, et Joe profita de cette circonstance extraordinaire pour lui parler de mon shilling tout neuf.

«C'est une pièce fausse, j'en mettrais ma main au feu, dit Mrs Joe d'un air de triomphe; sans cela, il ne l'aurait pas donnée à cet enfant. Voyons cela.»

Je sortis le shilling du papier, et il se trouva qu'il était parfaitement bon.

«Mais qu'est-ce que cela? dit Mrs Joe, en rejetant le shilling et en saisissant le papier, deux banknotes d'une livre chacune!»

Ce n'était en effet rien moins que deux grasses banknotes d'une livre, qui semblaient avoir vécu dans la plus étroite intimité avec tous les marchands de bestiaux du comté. Joe reprit son chapeau et courut aux Trois jolis bateliers, pour les restituer à leur propriétaire. Pendant son absence, je m'assis sur mon banc ordinaire, et je regardai ma sœur d'une manière significative, car j'étais à peu près certain que l'homme n'y serait plus.

Bientôt Joe revint dire que l'homme était parti, mais que lui Joe avait laissé un mot à l'hôtelier des Trois jolis bateliers, relativement aux banknotes. Alors ma sœur les enveloppa avec soin dans un papier, et les mit dans une théière purement ornementale qui était placée sur une cheminée du salon de gala. Elles restèrent là bien des nuits, bien des jours, et ce fut un cauchemar incessant pour mon jeune esprit.

Quand je fus couché, je revis l'étranger me visant toujours avec son arme invisible, et je pensais combien il était commun, grossier et criminel de conspirer secrètement avec des condamnés, chose à laquelle jusque là je n'avais pas pensé. La lime aussi me tourmentait, je craignais à tout moment de la voir reparaître. J'essayai bien de m'endormir en pensant que je reverrais miss Havisham le mercredi suivant; j'y réussis, mais dans mon sommeil, je vis la lime sortir d'une porte et se diriger vers moi, sans pourtant voir celui qui la tenait, et je m'éveillai en criant.


CHAPITRE XI.

Le jour indiqué, je me rendis chez miss Havisham; je sonnai avec beaucoup d'hésitation, et Estelle parut. Elle ferma la porte après m'avoir fait entrer, et, comme la première fois, elle me précéda dans le sombre corridor où brûlait la chandelle. Elle ne parut faire attention à moi que lorsqu'elle eut la lumière dans la main, alors elle me dit avec hauteur:

«Tu vas passer par ici aujourd'hui.»

Et elle me conduisit dans une partie de la maison qui m'était complètement inconnue.

Le corridor était très long, et semblait faire tout le tour de Manor House. Arrivée à une des extrémités, elle s'arrêta, déposa à terre sa chandelle et ouvrit une porte. Ici le jour reparut, et je me trouvai dans une petite cour pavée, dont la partie opposée était occupée par une maison séparée, qui avait dû appartenir au directeur ou au premier employé de la défunte brasserie. Il y avait une horloge au mur extérieur de cette maison. Comme la pendule de la chambre de miss Havisham et comme la montre de miss Havisham, cette horloge était arrêtée à neuf heures moins vingt minutes.

Nous entrâmes par une porte qui se trouvait ouverte dans une chambre sombre et très basse de plafond. Il y avait quelques personnes dans cette chambre; Estelle se joignit à elles en me disant:

«Tu vas rester là, mon garçon, jusqu'à ce qu'on ait besoin de toi.»

«Là,» était la fenêtre, je m'y accoudai, et je restai «là,» dans un état d'esprit très désagréable, et regardant au dehors.

La fenêtre donnait sur un coin du jardin fort misérable et très négligé, où il y avait une rangée de vieilles tiges de choux et un grand buis qui, autrefois, avait été taillé et arrondi comme un pudding; il avait à son sommet de nouvelles pousses de couleur différente, qui avaient altéré un peu sa forme, comme si cette partie du jardin avait touché à la casserole et s'était roussie. Telle fut, du moins, ma première impression, en contemplant cet arbre. Il était tombé un peu de neige pendant la nuit; partout ailleurs elle avait disparu, mais là elle n'était pas encore entièrement fondue, et, à l'ombre froide de ce bout de jardin, le vent la soufflait en petits flocons qui venaient fouetter contre la fenêtre, comme s'ils eussent voulu entrer pour me lapider.

Je m'aperçus que mon arrivée avait arrêté la conversation, et que les personnes qui se trouvaient réunies dans cette pièce avaient les yeux fixés sur moi. Je ne pouvais rien voir, excepté la réverbération du feu sur les vitres, mais je sentais dans les articulations une gêne et une roideur qui me disaient que j'étais examiné avec une scrupuleuse attention.

Il y avait dans cette chambre trois dames et un monsieur. Je n'avais pas été cinq minutes à la croisée, que, d'une manière ou d'une autre, ils m'avaient tous laissé voir qu'ils n'étaient que des flatteurs et des hâbleurs; mais chacun prétendait ne pas s'apercevoir que les autres étaient des flatteurs et des hâbleurs, parce que celui ou celle qui aurait admis ce soupçon aurait pu être accusé d'avoir les mêmes défauts.

Tous avaient cet air inquiet et triste, de gens qui attendent le bon plaisir de quelqu'un, et la plus bavarde des dames avait bien de la peine à réprimer un bâillement, tout en parlant. Cette dame, qui avait nom Camille, me rappelait ma sœur, avec cette différence qu'elle était plus âgée, et que son visage, au premier coup d'œil, m'avait paru avoir des traits plus grossiers. Je commençais à penser que c'était une grâce du ciel si elle avait des traits quelconques, tant était haute et pâle la muraille inanimée que présentait sa face.

«Pauvre chère âme! dit la dame avec une vivacité de manières tout à fait semblable à celle de ma sœur. Il n'a d'autre ennemi que lui-même.

—Il serait bien plus raisonnable d'être l'ennemie de quelqu'un, dit le monsieur; bien plus naturel!

—Mon cousin John, observa une autre dame, nous devons aimer notre prochain.

—Sarah Pocket, repartit le cousin John, si un homme n'est pas son propre prochain, qui donc l'est?»

Mis Pocket se mit à rire; Camille rit aussi, et elle dit en réprimant un bâillement:

«Quelle idée!»

Mais ils pensèrent, à ce que je crois, que cela était aussi une bien bonne idée. L'autre dame, qui n'avait pas encore parlé, dit avec emphase et gravité:

«C'est vrai!... c'est bien vrai!

—Pauvre âme! continua bientôt Camille (je savais qu'en même temps tout ce monde-là me regardait). Il est si singulier! croirait-on que quand la femme de Tom est morte, il ne pouvait pas comprendre l'importance du deuil que doivent porter les enfants? «Bon Dieu!» disait-il, «Camille, à quoi sert de mettre en noir les pauvres petits orphelins?... Comme Mathew! Quelle idée!...

—Il y a du bon chez lui, dit le cousin John, il y a du bon chez lui; je ne nie pas qu'il n'y ait du bon chez lui, mais il n'a jamais eu, et n'aura jamais le moindre sentiment des convenances.

—Vous savez combien j'ai été obligée d'être ferme, dit Camille. Je lui ai dit: «Il faut que cela soit, pour «l'honneur de la famille!» Et je lui ai répété que si l'on ne portait pas le deuil, la famille était déshonorée. Je discourai là-dessus, depuis le déjeuner jusqu'au dîner, au point d'en troubler ma digestion. Alors il se mit en colère et, en jurant, il me dit: «Eh bien! faites «comme vous voudrez!» Dieu merci, ce sera toujours une consolation pour moi de pouvoir me rappeler que je sortis aussitôt, malgré la pluie qui tombait à torrents, pour acheter les objets de deuil.

—C'est lui qui les a payés, n'est-ce pas? demanda Estelle.

—On ne demande pas, ma chère enfant, qui les a payés, reprit Camille; la vérité, c'est que je les ai achetées, et j'y penserai souvent avec joie quand je serai forcée de me lever la nuit.»

Le bruit d'une sonnette lointaine, mêlé à l'écho d'un bruit ou d'un appel venant du couloir par lequel j'étais arrivé, interrompit la conversation et fit dire à Estelle:

«Allons, mon garçon!»

Quand je me retournai, ils me regardèrent tous avec le plus souverain mépris, et, en sortant, j'entendis Sarah Pocket qui disait:

«J'en suis certaine. Et puis après?»

Et Camille ajouta avec indignation:

«A-t-on jamais vu pareille chose! Quelle i... dé... e...»

Comme nous avancions dans le passage obscur, Estelle s'arrêta tout à coup en me regardant en face, elle me dit d'un ton railleur en mettant son visage tout près du mien:

«Eh bien?

—Eh bien, mademoiselle?» fis-je en me reculant.

Elle me regardait et moi je la regardais aussi, bien entendu.

«Suis-je jolie?

—Oui, je vous trouve très jolie.

—Suis-je fière?

—Pas autant que la dernière fois, dis-je.

—Pas autant?

—Non.»

Elle s'animait en me faisant cette dernière question, et elle me frappa au visage de toutes ses forces.

«Maintenant, dit-elle, vilain petit monstre, que penses-tu de moi?

—Je ne vous le dirai pas.

—Parce que tu vas le dire là-haut.... Est-ce cela?

—Non! répondis-je, ce n'est pas cela.

—Pourquoi ne pleures-tu plus, petit misérable?

—Parce que je ne pleurerai plus jamais pour vous,» dis-je.

Ce qui était la déclaration la plus fausse qui ait jamais été faite, car je pleurais intérieurement, et Dieu sait la peine qu'elle me fit plus tard.

Nous continuâmes notre chemin, et, en montant, nous rencontrâmes un monsieur qui descendait à tâtons.

«Qui est-là? demanda le monsieur, en s'arrêtant et en me regardant.

—Un enfant, dit Estelle.

C'était un gros homme, au teint excessivement brun, avec une très grosse tête et avec de très grosses mains. Il me prit le menton et me souleva la tête pour me voir à la lumière. Il était prématurément chauve, et possédait une paire de sourcils noirs qui se tenaient tout droits; ses yeux étaient enfoncés dans sa tête, et leur expression était perçante et désagréablement soupçonneuse; il avait une grande chaîne de montre, et sur la figure de gros points noirs où sa barbe et ses favoris eussent été, s'il les eût laissé pousser. Il n'était rien pour moi, mais par hasard j'eus l'occasion de le bien observer.

«Tu es des environs? dit-il.

—Oui, monsieur, répondis-je.

—Pourquoi viens-tu ici?

—C'est miss Havisham qui m'a envoyé chercher, monsieur.

—Bien. Conduis-toi convenablement. J'ai quelque expérience des jeunes gens, ils ne valent pas grand'chose à eux tous. Fais attention, ajouta-t-il, en mordant son gros index et en fronçant ses gros sourcils, fais attention à te bien conduire.»

Là-dessus, il me lâcha, ce dont je fus bien aise, car sa main avait une forte odeur de savon, et il continua à monter l'escalier. Je me demandais à moi-même si ce n'était pas un docteur; mais non, pensai-je, ce ne peut être un docteur, il aurait des manières plus douces et plus avenantes. Du reste, je n'eus pas grand temps pour réfléchir à ce sujet, car nous nous trouvâmes bientôt dans la chambre de miss Havisham, où elle et tous les objets qui l'entouraient étaient exactement dans le même état où je les avais laissés. Estelle me laissa debout près de la porte, et j'y restai jusqu'à ce que miss Havisham jetât les yeux sur moi.

«Ainsi donc, dit-elle sans la moindre surprise, les jours convenus sont écoulés?

—Oui, madame, c'est aujourd'hui....

—Là!... là!... là!... fit-elle avec son impatient mouvement de doigts, je n'ai pas besoin de le savoir. Es-tu prêt à jouer?»

Je fus obligé de répondre avec un peu de confusion.

«Je ne pense pas, madame.

—Pas même aux cartes? demanda-t-elle avec un regard pénétrant.

—Si, madame, je puis faire cela, si c'est nécessaire.

—Puisque cette maison te semble vieille et triste, dit miss Havisham avec impatience, et puisque tu ne veux pas jouer, veux-tu travailler?»

Je répondis à cette demande de meilleur cœur qu'à la première, et je dis que je ne demandais pas mieux.

«Alors, entre dans cette chambre, dit-elle en me montrant avec sa main ridée une porte qui était derrière moi, et attends-moi là jusqu'à ce que je vienne.»

Je traversai le palier, et j'entrai dans la chambre qu'elle m'avait indiquée. Le jour ne pénétrait pas plus dans cette chambre que dans l'autre, et il y régnait une odeur de renfermé qui oppressait. On venait tout récemment d'allumer du feu dans la vieille cheminée, mais il était plus disposé à s'éteindre qu'à brûler, et la fumée qui persistait à séjourner dans cette chambre, semblait encore plus froide que l'air, et ressemblait au brouillard de nos marais. Quelques bouts de chandelles placés sur la tablette de la grande cheminée éclairaient faiblement la chambre: ou, pour mieux dire, elles n'en troublaient que faiblement l'obscurité. Elle était vaste, et j'ose affirmer qu'elle avait été belle; mais tous les objets qu'on pouvait apercevoir étaient couverts de poussière, dans un état complet de vétusté, et tombaient en ruine. Ce qui attirait d'abord l'attention, c'était une longue table couverte d'une nappe, comme si la fête qu'on était en train de préparer dans la maison s'était arrêtée en même temps que les pendules. Un surtout, un plat du milieu, de je ne sais quelle espèce, occupait le centre de la table; mais il était tellement couvert de toiles d'araignées, qu'on n'en pouvait distinguer la forme. En regardant cette grande étendue jaunâtre, il me sembla y voir pousser un immense champignon noir, duquel je voyais entrer et sortir d'énormes araignées aux corps mouchetés et aux pattes cagneuses. On eût dit que quelque événement de la plus grande importance venait de se passer dans la communauté arachnéenne.

J'entendais aussi les souris qui couraient derrière les panneaux des boiseries, comme si elles eussent été sous le coup de quelque grand événement; mais les perce-oreilles n'y faisaient aucune attention, et s'avançaient en tâtonnant sur le plancher et en cherchant leur chemin, comme des personnes âgées et réfléchies, à la vue courte et à l'oreille dure, qui ne sont pas en bons termes les unes avec les autres.

Ces créatures rampantes avaient captivé toute mon attention, et je les examinais à distance, quand miss Havisham posa une de ses mains sur mon épaule; de l'autre main elle tenait une canne à bec de corbin sur laquelle elle s'appuyait, et elle me faisait l'effet de la sorcière du logis.

«C'est ici, dit-elle en indiquant la table du bout de sa canne; c'est ici que je serai exposée après ma mort.... C'est ici qu'on viendra me voir.»

J'éprouvais une crainte vague de la voir s'étendre sur la table et y mourir de suite, c'eût été la complète réalisation du cadavre en cire de la foire. Je tremblai à son contact.

«Que penses-tu de l'objet qui est au milieu de cette grande table... me demanda-t-elle en l'indiquant encore avec sa canne; là, où tu vois des toiles d'araignées?

—Je ne devine pas, madame.

—C'est un grand gâteau... un gâteau de noces... le mien!»

Elle regarda autour de la chambre, puis se penchant sur moi, sans ôter sa main de mon épaule:

«Viens!... viens!... viens! Promène-moi... promène-moi.»

Je jugeai d'après cela que l'ouvrage que j'avais à faire était de promener miss Havisham tout autour de la chambre. En conséquence, nous nous mîmes en mouvement d'un pas qui, certes, aurait pu passer pour une imitation de celui de la voiture de mon oncle Pumblechook.

Elle n'était pas physiquement très forte; et après un moment elle me dit:

«Plus doucement!»

Cependant nous continuions à marcher d'un pas fort raisonnable; elle avait toujours sa main appuyée sur mon épaule, et elle ouvrit la bouche pour me dire que nous n'irions pas plus loin, parce qu'elle ne le pourrait pas. Après un moment, elle me dit:

«Appelle Estelle!»

J'allai sur le palier et je criai ce nom comme j'avais fait la première fois. Quand sa lumière parut, je revins auprès de miss Havisham, et nous nous remîmes en marche.

Si Estelle eût été la seule spectatrice de notre manière d'agir, je me serais senti déjà suffisamment humilié; mais comme elle amena avec elle les trois dames et le monsieur que j'avais vus en bas, je ne savais que faire. La politesse me faisait un devoir de m'arrêter; mais miss Havisham persistait à me tenir l'épaule, et nous continuions avec la même ardeur notre promenade insensée. Pour ma part, j'étais navré à l'idée qu'ils allaient croire que c'était moi qui faisais tout cela.

«Chère miss Havisham, dit miss Sarah Pocket, comme vous avez bonne mine!

—Ça n'est pas vrai! dit miss Havisham, je suis jaune et n'ai que la peau sur les os.»

Camille rayonna en voyant miss Pocket recevoir cette rebuffade, et elle murmura en contemplant miss Havisham d'une manière tout à fait triste et compatissante:

«Pauvre chère âme! certainement, elle ne doit pas s'attendre à ce qu'on lui trouve bonne mine... la pauvre créature. Quelle idée!...

—Et vous, comment vous portez-vous, vous?» demanda miss Havisham à Camille.

Nous étions alors tout près de cette dernière, et j'allais en profiter pour m'arrêter; mais miss Havisham ne le voulait pas; nous poursuivîmes donc, et je sentis que je déplaisais considérablement à Camille.

«Merci, miss Havisham, continua-t-elle, je vais aussi bien que je puis l'espérer.

—Comment cela?... qu'avez-vous?... demanda miss Havisham, avec une vivacité surprenante.

—Rien qui vaille la peine d'être dit, répliqua Camille; je ne veux pas faire parade de mes sentiments. Mais j'ai pensé à vous toute la nuit, et cela plus que je ne l'aurais voulu.

—Alors, ne pensez pas à moi.

—C'est plus facile à dire qu'à faire, répondit tendrement Camille, en réprimant un soupir, tandis que sa lèvre supérieure tremblait et que ses larmes coulaient en abondance. Raymond sait de combien de gingembre et de sels j'ai été obligée de faire usage toute la nuit, et combien de mouvements nerveux j'ai éprouvés dans ma jambe. Mais tout cela n'est rien quand je pense à ceux que j'aime.... Si je pouvais être moins affectueuse et moins sensible, j'aurais une digestion plus facile et des nerfs de fer. Je voudrais bien qu'il en fût ainsi; mais, quant à ne plus penser à vous pendant la nuit... ô quelle idée!»

Ici, elle éclata en sanglots.

Je compris que le Raymond en question n'était autre que le monsieur présent, et qu'il était en même temps M. Camille. Il vint au secours de sa femme, et lui dit en manière de consolation:

«Camille... ma chère... c'est un fait avéré que vos sentiments de famille vous minent, au point de rendre une de vos jambes plus courte que l'autre.

—Je ne savais pas, dit la digne dame, dont je n'avais encore entendu la voix qu'une seule fois, que penser à une personne vous donnât des droits sur cette même personne, ma chère.»

Miss Sarah Pocket, que je contemplais alors, était une petite femme, vieille, sèche, à la peau brune et ridée; elle avait une petite tête qui semblait faite en coquille de noix et une grande bouche, comme celle d'un chat sans les moustaches. Elle répétait sans cesse:

«Non, en vérité, ma chère.... Hem!... hem!...

—Penser, ou ne pas penser, est chose assez facile, dit la grave dame.

—Quoi de plus facile? appuya miss Sarah Pocket.

—Oh! oui! oui! s'écria Camille, dont les sentiments en fermentation semblaient monter de ses jambes jusqu'à son cœur. Tout cela est bien vrai. L'affection poussée à ce point est une faiblesse, mais je n'y puis rien.... Sans doute, ma santé serait bien meilleure s'il en était autrement; et cependant, si je le pouvais, je ne voudrais pas changer cette disposition de mon caractère. Elle est la cause de bien des peines, il est vrai; mais c'est aussi une consolation de sentir qu'on la possède.»

Ici, nouvel éclat de sentiments.

Miss Havisham et moi ne nous étions pas arrêtés une seule minute pendant tout ce temps: tantôt faisant le tour de la chambre, tantôt frôlant les vêtements des visiteurs, et tantôt encore mettant entre eux et nous toute la longueur de la lugubre pièce.

«Voyez, Mathew! dit Camille. Il ne fraye jamais avec mes parents et s'inquiète fort peu de mes liens naturels; il ne vient jamais ici savoir des nouvelles de miss Havisham! J'en ai été si choquée, que je me suis accrochée au sofa avec le lacet de mon corset, et que je suis restée étendue pendant des heures, insensible, la tête renversée, les cheveux épars et les jambes je ne sais pas comment....