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Les grandes espérances

Chapter 18: CHAPITRE XIV.
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About This Book

The narrative follows a young boy named Pip, who encounters an escaped convict in a graveyard, leading to a life-altering promise. As Pip grows, he navigates the complexities of social class and personal ambition, driven by his desire to become a gentleman and win the affection of a young girl named Estella. Throughout his journey, themes of wealth, love, and self-discovery are explored, revealing the impact of expectations and the true nature of gentility. The story unfolds through Pip's reflections on his past, relationships, and the moral implications of his choices, ultimately questioning the value of social status and the essence of true happiness.

—Bien plus hautes que votre tête, mon amour, dit M. Camille.

—Je suis resté dans cet état des heures entières, à cause de la conduite étrange et inexpliquable de Mathew, et personne ne m'a remerciée.

—En vérité! je dois dire que cela ne m'étonne pas, interposa la grave dame.

—Vous voyez, ma chère, ajouta miss Sarah Pocket, une doucereuse et charmante personne, on serait tenté de vous demander de qui vous attendiez des remercîments, mon amour.

—Sans attendre ni remercîments ni autre chose, reprit Camille, je suis restée dans cet état, pendant des heures, et Raymond est témoin de la manière dont je suffoquais, et de l'inefficacité du gingembre, à tel point qu'on m'entendait de chez l'accordeur d'en face, et que ses pauvres enfants, trompés, croyaient entendre roucouler des pigeons à distance... et, après tout cela, s'entendre dire...»

Ici Camille porta la main à sa gorge comme si les nouvelles combinaisons chimiques qui s'y formaient l'eussent suffoquée.

Au moment où le nom de Mathew fut prononcé, miss Havisham m'arrêta et s'arrêta aussi en levant les yeux sur l'interlocutrice. Ce changement eut quelque influence sur les mouvements nerveux de Camille et les fit cesser.

«Mathew viendra me voir à la fin, dit miss Havisham avec tristesse, quand je serai étendue sur cette table. Ici... dit-elle en frappant la table avec sa béquille, ici sera sa place! là, à ma tête! La vôtre et celle de votre mari, là! et celle de Sarah Pocket, là! et celle de Georgiana, là! À présent, vous savez tous où vous vous mettrez quand vous viendrez me voir pour la dernière fois. Et maintenant, allez!»

À chaque nom, elle avait frappé la table à un nouvel endroit avec sa canne, après quoi elle me dit:

«Promène-moi!... promène-moi!...»

Et nous recommençâmes notre course.

«Je suppose, dit Camille, qu'il ne nous reste plus qu'à nous retirer. C'est quelque chose d'avoir vu, même pendant si peu de temps, l'objet de mon affection. J'y penserai, en m'éveillant la nuit, avec tendresse et satisfaction. Je voudrais voir à Mathew cette consolation. Je suis résolue à ne plus faire parade de mes sensations; mais il est très dur de s'entendre dire qu'on souhaite la mort d'une de ses parentes, qu'on s'en réjouit, comme si elle était un phénix et de se voir congédiée.... Quelle étrange idée!»

M. Camille allait intervenir au moment où Mrs Camille mettait sa main sur son cœur oppressé et affectait une force de caractère qui n'était pas naturelle et devait renfermer, je le prévoyais, l'intention de tomber en pâmoison, quand elle serait dehors. Elle envoya de la main un baiser à miss Havisham et disparut.

Sarah Pocket et Georgiana se disputaient à qui sortirait la dernière; mais Sarah était trop polie pour ne pas céder le pas; elle se glissa avec tant d'adresse derrière Georgiana, que celle-ci fut obligée de sortir la première. Sarah Pocket fit donc son effet séparé en disant ces mots:

«Soyez bénie, chère miss Havisham!»

Et en ayant, sur sa petite figure de coquille de noix, un sourire de pitié pour la faiblesse des autres.

Pendant qu'Estelle les éclairait pour descendre, miss Havisham continuait de marcher, en tenant toujours sa main sur mon épaule; mais elle se ralentissait de plus en plus. À la fin, elle s'arrêta devant le feu, et dit, après l'avoir regardé pendant quelques secondes:

«C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance, Pip.»

J'allais lui en souhaiter encore un grand nombre, quand elle leva sa canne.

«Je ne souffre pas qu'on en parle jamais, pas plus ceux qui étaient ici tout à l'heure que les autres. Ils viennent me voir ce jour-là, mais ils n'osent pas y faire allusion.»

Bien entendu, je n'essayai pas, moi non plus, d'y faire allusion davantage.

«À pareil jour, bien longtemps avant ta naissance, ce monceau de ruines, qui était alors un gâteau, dit-elle en montrant du bout de sa canne, mais sans y toucher, l'amas de toiles d'araignées qui était sur la table, fut apporté ici. Lui et moi, nous nous sommes usés ensemble; les souris l'ont rongé, et moi-même j'ai été rongée par des dents plus aiguës que celles des souris.»

Elle porta la tête de sa canne à son cœur, en s'arrêtant pour regarder la table, et contempla ses habits autrefois blancs, aujourd'hui flétris et jaunis comme elle, la nappe autrefois blanche et aujourd'hui jaunie et flétrie comme elle, et tous les objets qui l'entouraient et qui semblaient devoir tomber en poussière au moindre contact.

«Quand la ruine sera complète, dit-elle, avec un regard de spectre, et lorsqu'on me déposera morte dans ma parure nuptiale, sur cette table de repas de noces, tout sera fini... et la malédiction tombera sur lui... et le plus tôt sera le mieux: pourquoi n'est-ce pas aujourd'hui!»

Elle continuait à regarder la table comme si son propre cadavre y eût été étendu. Je gardai le silence. Estelle revint, et elle aussi se tint tranquille. Il me sembla que cette situation dura longtemps, et je m'imaginai qu'au milieu de cette profonde obscurité, de cette lourde atmosphère, Estelle et moi allions aussi commencer à nous flétrir.

À la fin, sortant tout à coup et sans aucune transition de sa contemplation, miss Havisham dit:

«Allons! jouez tous deux aux cartes devant moi; pourquoi n'avez-vous pas encore commencé?»

Là-dessus nous rentrâmes dans la chambre et nous nous assîmes en face l'un de l'autre, comme la première fois: comme la première fois je fus battu, et comme la première fois encore, miss Havisham ne nous quitta pas des yeux; elle appelait mon attention sur la beauté d'Estelle, et me forçait de la remarquer en lui essayant des bijoux sur la poitrine et dans les cheveux.

Estelle, de son côté, me traita comme la première fois, à l'exception qu'elle ne daigna pas me parler. Quand nous eûmes joué une demi-douzaine de parties, on m'indiqua le jour où je devais revenir, et l'on me fit descendre dans la cour, comme précédemment, pour me jeter ma nourriture comme à un chien. Puis on me laissa seul, aller et venir, comme je le voudrais.

Il n'est pas très utile de rechercher s'il y avait une porte dans le mur du jardin la première fois que j'y avais grimpé pour regarder dans ce même jardin, et si elle était ouverte ou fermée. C'est assez de dire que je n'en avais pas vu alors, et que j'en voyais une maintenant. Elle était ouverte, et je savais qu'Estelle avait reconduit les visiteurs, car je l'avais vue s'en revenir la clef dans la main; j'entrai dans le jardin et je le parcourus dans tous les sens. C'était un lieu solitaire et tranquille; il y avait des tranches de melons et de concombres, qui, mêlées à des restes de vieux chapeaux et de vieux souliers, avaient produit, en se décomposant, une végétation spontanée, et par-ci, par-là, un fouillis de mauvaises herbes ressemblant à un poêlon cassé.

Quand j'eus fini d'examiner le jardin et une serre, dans laquelle il n'y avait rien qu'une vigne détachée et quelques tessons de bouteilles, je me retrouvai dans le coin que j'avais vu par la fenêtre. Ne doutant pas un seul instant que la maison ne fût vide, j'y jetai un coup d'œil par une autre fenêtre, et je me trouvai, à ma grande surprise, devant un grand jeune homme pâle, avec des cils roux et des cheveux clairs.

Ce jeune homme pâle disparut pour reparaître presque aussitôt à côté de moi. Il était occupé devant des livres au moment où je l'avais aperçu, et alors je vis qu'il était tout tâché d'encre.

«Holà! dit-il, mon garçon!»

Holà! est une interpellation à laquelle, je l'ai remarqué souvent, on ne peut mieux répondre que par elle-même. Donc, je lui dis:

«Holà! en omettant, avec politesse, d'ajouter: mon garçon!

—Qui t'a dit de venir ici?

—Miss Estelle.

—Qui t'a permis de t'y promener?

—Miss Estelle.

—Viens et battons-nous,» dit le jeune homme pâle.

Pouvais-je faire autrement que de le suivre? Je me suis souvent fait cette question depuis: mais pouvais-je faire autrement? Ses manières étaient si décidées, et j'étais si surpris que je le suivis comme sous l'influence d'un charme.

«Attends une minute, dit-il, avant d'aller plus loin, il est bon que je te donne un motif pour combattre; le voici!»

Prenant aussitôt un air fort irrité, il se frotta les mains l'une contre l'autre, jeta délicatement un coup de pied derrière lui, me tira par les cheveux, se frotta les mains encore une fois, courba sa tête et s'élança dans cette position sur mon estomac.

Ce procédé de taureau, outre qu'il n'était pas soutenable, au point de vue de la liberté individuelle, était manifestement désagréable pour quelqu'un qui venait de manger. En conséquence, je me jetai sur lui une première fois, puis j'allais me précipiter une seconde, quand il dit:

«Ah!... ah!... vraiment!»

Et il commença à sauter en avant et en arrière, d'une façon tout à fait extraordinaire et sans exemple pour ma faible expérience.

«Ce sont les règles du jeu, dit-il en sautant de sa jambe gauche sur sa jambe droite; ce sont les règles reçues!»

Il retomba alors sur sa jambe gauche.

«Viens sur le terrain, et commençons les préliminaires!»

Il sautait à droite, à gauche, en avant, en arrière, et se livrait à toutes sortes de gambades, pendant que je le regardais dans le plus grand étonnement.

J'étais secrètement effrayé, en le voyant si adroit et si alerte; mais je sentais, moralement et physiquement, qu'il n'avait aucun droit à enfoncer sa tête dans mon estomac, aussi irrévérencieusement qu'il venait de le faire. Je le suivis donc, sans mot dire, dans un enfoncement retiré du jardin, formé par la jonction de deux murs, et protégé par quelques broussailles. Après m'avoir demandé si le terrain me convenait, et avoir obtenu un: Oui! fort crânement articulé par moi, il me demanda la permission de s'absenter un moment, et revint promptement avec une bouteille d'eau et une éponge imbibée de vinaigre.

«C'est pour nous deux,» dit-il en plaçant ces objets contre le mur.

Alors, il retira non seulement sa veste et son gilet, mais aussi sa chemise, d'une façon qui prouvait tout à la fois sa légèreté de conscience, son empressement et une certaine soif sanguinaire.

Bien qu'il ne parût pas fort bien portant, et qu'il eût le visage couvert de boutons et une échancrure à la bouche, ces effrayants préparatifs ne laissèrent pas que de m'épouvanter. Je jugeai qu'il devait avoir à peu près mon âge, mais il était bien plus grand et il avait une manière de se redresser qui m'en imposait beaucoup. Du reste, c'était un jeune homme; il était habillé tout en gris, quand il n'était pas déshabillé pour se battre, bien entendu, et il avait des coudes, et des genoux et des poings, et des pieds considérablement développés, comparativement au reste de sa personne.

Je sentis mon cœur faiblir en le voyant me toiser avec une certaine affectation de plaisir, et examiner ma charpente ana-tomique comme pour choisir un os à sa convenance. Jamais je n'ai été aussi surpris de ma vie, que lorsqu'après lui avoir assené mon premier coup, je le vis couché sur le dos, me regardant avec son nez tout sanglant et me présentant son visage en raccourci.

Il se releva immédiatement, et après s'être épongé avec une dextérité vraiment remarquable, il recommença à me toiser. La seconde surprise manifeste que j'éprouvai dans ma vie, ce fut de le voir sur le dos une deuxième fois, me regardant avec un œil tout noir.

Son courage m'inspirait un grand respect: il n'avait pas de force, ne tapait pas bien dur, et de plus, je renversais à chaque coup; mais il se relevait en un moment, s'épongeait ou buvait à même la bouteille, en se soignant lui-même avec une satisfaction apparente et un air triomphant qui me faisaient croire qu'il allait enfin me donner quelque bon coup. Il fut bientôt tout meurtri; car, j'ai regret à le dire, plus je frappais, et plus je frappais fort; mais il se releva, et revint sans cesse à la charge, jusqu'au moment où il reçut un mauvais coup qui l'envoya rouler la tête contre le mur: encore après cela, se releva-t-il en tournant rapidement sur lui-même, sans savoir où j'étais; puis enfin, il alla chercher à genoux son éponge et la jeta en l'air en poussant un grand soupir et en disant:

«Cela signifie que tu as gagné!»

Il paraissait si brave et si loyal que, bien que je n'eusse pas cherché la querelle, ma victoire ne me donnait qu'une médiocre satisfaction. Je crois même me rappeler que je me regardais moi-même comme une espèce d'ours ou quelque autre bête sauvage. Cependant, je m'habillai en essuyant par intervalle mon visage sanglant, et je lui dis:

«Puis-je vous aider?»

Et il me répondit:

«Non, merci!»

Ensuite, je lui dis:

«Je vous souhaite une bonne après-midi.»

Et il me répondit:

«Moi de même.»

En arrivant dans la cour, je trouvai Estelle, attendant avec ses clefs; mais elle ne me demanda ni où j'avais été, ni pourquoi je l'avais fait attendre. Son visage rayonnait comme s'il lui était arrivé quelque chose d'heureux. Au lieu d'aller droit à la porte, elle s'arrêta dans le passage pour m'attendre.

«Viens ici!... tu peux m'embrasser si tu veux.»

Je l'embrassai sur la joue qu'elle me tendait. Je crois que je serais passé dans le feu pour l'embrasser; mais je sentais que ce baiser n'était accordé à un pauvre diable tel que moi que comme une menue pièce de monnaie, et qu'il ne valait pas grand'chose.

Les visiteurs, les cartes et le combat m'avaient retenu si longtemps que, lorsque j'approchai de la maison, les dernières lueurs du soleil disparaissaient derrière les marais, et le fourneau de Joe faisait flamboyer une longue trace de feu au travers de la route.


CHAPITRE XII.

Je n'étais pas fort rassuré sur le compte du jeune homme pâle. Plus je pensais au combat, plus je me rappelais les traits ensanglantés de ce jeune homme, plus je sentais qu'il devait m'être fait quelque chose pour l'avoir mis dans cet état. Le sang de ce jeune homme retomberait sur ma tête, et la loi le vengerait. Sans avoir une idée bien positive de la peine que j'encourais, il était évident pour moi que les jeunes gars du village ne devaient pas aller dans les environs ravager les maisons des gens bien posés et rosser les jeunes gens studieux de l'Angleterre sans attirer sur eux quelque punition sévère. Pendant plusieurs jours, je restai enfermé à la maison, et je ne sortis de la cuisine qu'après m'être assuré que les policemen du comté n'étaient pas à mes trousses, tout prêts à s'élancer sur moi. Le nez du jeune homme pâle avait tâché mon pantalon, et je profitai du silence de la nuit pour laver cette preuve de mon crime. Je m'étais écorché les doigts contre les dents du jeune homme, et je torturais mon imagination de mille manières pour trouver un moyen d'expliquer cette circonstance accablante quand je serais appelé devant les juges.

Quand vint le jour de retourner au lieu témoin de mes actes de violence, me terreurs ne connurent plus de bornes. Les envoyés de la justice venus de Londres tout exprès ne seraient-ils pas en embuscade derrière la porte? Miss Havisham ne voudrait-elle pas elle-même tirer vengeance d'un crime commis dans sa maison, et n'allait-elle pas se lever sur moi, armée d'un pistolet et m'étendre mort à ses pieds? N'aurait-on pas soudoyé une bande de mercenaires pour tomber sur moi dans la brasserie et me frapper jusqu'à la mort? J'avais, je dois le dire, une assez haute opinion du jeune homme pâle pour le croire étranger à toutes ces machinations; elles se présentaient à mon esprit, ourdies par ses parents, indignés de l'état de son visage et excités par leur grand amour pour ses traits de famille.

Quoi qu'il en soit, je devais aller chez miss Havisham, et j'y allai. Chose étrange! rien de notre lutte n'avait transpiré, on n'y fit pas la moindre allusion, et je n'aperçus pas le plus petit homme, jeune ou pâle! Je retrouvai la même porte ouverte, j'explorai le même jardin, je regardai par la même fenêtre, mais mon regard se trouva arrêté par des volets fermés intérieurement. Tout était calme et inanimé. Ce fut seulement dans le coin où avait eu lieu le combat que je pus découvrir quelques preuves de l'existence du jeune homme; il y avait là des traces de sang figé, et je les couvris de terre pour les dérober aux yeux des hommes.

Sur le vaste palier qui séparait la chambre de miss Havisham de l'autre chambre où était dressée la longue table, je vis une chaise de jardin, une de ces chaises légères montées sur des roues et qu'on pousse par derrière. On l'avait apportée là depuis ma dernière visite, et dès ce moment je fus chargé de pousser régulièrement miss Havisham, dans cette chaise, autour de sa chambre et autour de l'autre, quand elle se trouvait fatiguée de me pousser par l'épaule. Nous faisions ces voyages d'une chambre à l'autre sans interruption, quelquefois pendant trois heures de suite. Ces voyages ont dû être extrêmement nombreux, car il fut décidé que je viendrais tous les deux jours à midi pour remplir ces fonctions, et je me rappelle très bien que cela dura au moins huit ou dix mois.

À mesure que nous nous familiarisions l'une avec l'autre, miss Havisham me parlait davantage et me faisait quelquefois des questions sur ce que je savais et sur ce que je comptais faire. Je lui dis que j'allais être l'apprenti de Joe; que je ne savais rien, et que j'avais besoin d'apprendre toute chose, avec l'espoir qu'elle m'aiderait à atteindre ce but tant désiré. Mais elle n'en fit rien; au contraire, elle semblait préférer me voir rester ignorant. Elle ne me donnait jamais d'argent, mais seulement mon dîner, et elle ne parla même jamais de me payer mes services.

Estelle était toujours avec nous; c'était toujours elle qui me faisait entrer et sortir, mais elle ne m'invita plus jamais à l'embrasser. Quelquefois elle me tolérait, d'autres fois elle me montrait une certaine condescendance; tantôt elle était très familière avec moi, tantôt elle me disait énergiquement qu'elle me haïssait. Miss Havisham me demandait quelquefois tout bas et quand nous étions seuls: «Pip, n'est-elle pas de plus en plus jolie?» Et quand je lui répondais: «Oui,» ce qui était vrai, elle semblait s'en réjouir secrètement. Aussi, tandis que nous jouions aux cartes, miss Havisham nous regardait avec un bonheur d'avare, quels que pussent être les caprices d'Estelle. Et quand ces caprices devenaient si nombreux et si contradictoires que je ne savais plus que dire ni que faire, miss Havisham l'embrassait avec amour et lui murmurait dans l'oreille quelque chose qui sonnait comme ceci: «Désespérez-les tous, mon orgueil et mon espoir!... désespérez-les tous sans remords!»

Il y avait une chanson dont Joe se plaisait à fredonner des fragments pendant son travail, elle avait pour refrain: le vieux Clem. C'était, à vrai dire, une singulière manière de rendre hommage à un saint patron; mais, je crois bien que le vieux Clem lui-même ne se gênait pas beaucoup avec ses forgerons. C'était une chanson qui imitait le bruit du marteau sur l'enclume; ce qui excusait jusqu'à un certain point l'introduction du nom vénéré du vieux Clem. À la fin, on devait frapper son voisin d'un coup de poing en criant: «Battez, battez vieux Clem!... Soufflez, soufflez le feu, vieux Clem!... Grondez plus fort, élancez-vous plus haut!» Un jour, miss Havisham me dit, peu après avoir pris place dans sa chaise roulante, et en agitant ses doigts avec impatience:

«Là!... là!... là!... chante...»

Je me mis à chanter tout en poussant la machine. Il arriva qu'elle y prît un certain goût, et qu'elle répétât tout en roulant autour de la grande table et de l'autre chambre. Souvent même Estelle se joignait à nous; mais nos accords étaient si réservés, qu'à nous trois nous faisions moins de bruit dans la vieille maison que le plus léger souffle du vent.

Q'allais-je devenir avec un pareil entourage? Comment empêcher son influence sur mon caractère? Faut-il s'étonner si, de même que mes yeux, mes pensées étaient éblouies quand je sortais de ces chambres obscures pour me retrouver dehors à la clarté du jour?

Peut-être me serais-je décidé à parler à Joe du jeune homme pâle, si je ne m'étais pas lancé d'abord dans ce dédale d'exagérations monstrueuses que j'ai déjà avouées. Je sentais parfaitement que Joe ne manquerait pas de voir dans ce jeune homme pâle un voyageur digne de monter dans le carrosse en velours noir. En conséquence je gardai sur lui le silence le plus profond. D'ailleurs, la frayeur qui m'avait saisi tout d'abord en voyant miss Havisham et Estelle se concerter, ne faisait qu'augmenter avec le temps. Je ne mis donc toute ma confiance qu'en Biddy, et c'est à elle seule que j'ouvris mon cœur. Pourquoi me parut-il naturel d'agir ainsi, et pourquoi Biddy prenait-elle un intérêt si grand à tout ce que je lui disais? Je l'ignorais alors, bien que je pense le savoir aujourd'hui.

Pendant ce temps, les conciliabules allaient leur train dans la cuisine du logis, et mon pauvre esprit était agité et aigri des ennuis et des désagréments qui en résultaient toujours. Cet âne de Pumblechook avait coutume de venir le soir pour causer de moi et de mon avenir avec ma sœur, et je crois réellement (avec moins de repentir que je n'en devrais éprouver) que si alors j'avais pu ôter la clavette de l'essieu de sa voiture, je l'eusse fait avec plaisir. Ce misérable homme était si borné et d'une faiblesse d'esprit telle qu'il ne pouvait parler de moi et de ce que je deviendrais sans m'avoir devant lui, comme si cela eût pu y faire quelque chose, et il m'arrachait ordinairement de mon escabeau (en me tirant par le collet de ma veste) et me faisait quitter le coin où j'étais si tranquille, pour me placer devant le feu comme pour me faire rôtir. Il commençait ainsi en s'adressant à ma sœur:

«Voici un garçon, ma nièce, un garçon que vous avez élevé à la main. Tiens-toi droit, mon garçon, relève la tête et ne sois pas ingrat pour eux, comme tu l'es toujours. Voyons, ma nièce, qu'y a-t-il à faire pour ce garçon?»

Et alors il me rebroussait les cheveux, ce dont, je l'ai déjà dit, je n'ai jamais témoigné la moindre reconnaissance à personne, et me tenait devant lui en me tirant par la manche: spectacle bête et stupide qui ne pouvait être égalé en bêtise et en stupidité que par M. Pumblechook lui-même.

Ma sœur et lui se livraient alors aux supputations les plus absurdes sur miss Havisham, et sur ce qu'elle ferait de moi et pour moi. Je finissais toujours par pleurer de dépit, et j'avais toutes les peines du monde à ne pas me jeter sur lui pour le battre. Pendant ces conversations, chaque fois que ma sœur m'interpellait, cela me causait une douleur aussi forte que si l'on m'eût arraché une dent, et Pumblechook, qui se voyait déjà mon patron, promenait sur moi le regard dépréciateur d'un entrepreneur qui se voit engagé dans une affaire peu lucrative.

Joe ne prenait aucune part à ces discussions; mais Mrs Joe lui adressait assez souvent la parole, car elle voyait clairement qu'elle n'était pas d'accord avec lui relativement à ce qu'on ferait de moi. J'étais en âge d'être l'apprenti de Joe, et toutes les fois que ce dernier, assis pensif auprès du feu, tenait le poker entre ses genoux, et dégageait la cendre qui obstruait les barres inférieures du foyer, ma sœur devinait facilement dans cette innocente action une protestation contre ses idées. Elle ne manquait jamais alors de se jeter sur lui, de le secouer vigoureusement, et de lui arracher le poker des mains, de sorte que ces débats avaient toujours une fin orageuse. Tout à coup et sans le moindre prétexte, ma sœur se retournait sur moi, me secouait rudement et me jetait ces mots à la figure:

«Allons! En voilà assez!... Va te coucher, tu nous as donné assez de peine pour une soirée, j'espère!»

Comme si c'eût été moi qui les eusse priés en grâce de tourmenter ma pauvre existence.

Cet état de chose dura longtemps, et il eût pu durer plus longtemps encore, mais un jour que miss Havisham se promenait, comme à l'ordinaire, en s'appuyant sur mon épaule, elle s'arrêta subitement et, se penchant sur moi, elle me dit, avec un peu d'humeur:

«Tu deviens grand garçon, Pip!»

Je pensai que je devais lui faire entendre, par un regard méditatif, que c'était sans doute le résultat de circonstances sur lesquelles je n'avais aucun pouvoir.

Elle n'en dit pas davantage pour cette fois, mais elle s'arrêta bientôt pour me considérer encore, et un moment après elle recommença de nouveau en fronçant les sourcils et en faisant la mine. Le jour suivant, quand notre exercice quotidien fut fini, et que je l'eus reconduite à sa table de toilette, elle appela mon attention au moyen du mouvement impatient des ses doigts.

«Redis-moi donc le nom de ton forgeron?

—Joe Gargery, madame.

—C'est chez lui que tu devais entrer en apprentissage?

—Oui, miss Havisham.

—Tu aurais mieux fait d'y entrer tout de suite. Crois-tu que Gargery consente à venir ici avec toi, et à apporter ton acte de naissance?»

Je répondis que Joe ne manquerait pas de se trouver très honoré de venir.

«Alors, qu'il vienne.

—À quelle heure voulez-vous qu'il vienne, miss Havisham?

Là!... là!... Je ne connais plus rien aux heures... mais qu'il vienne bientôt et seul avec toi.»

Lorsque le soir je rentrai à la maison et que je fis part à Joe du message dont j'étais chargé pour lui, ma sœur monta sur ses grands chevaux et s'exalta plus que je ne l'avais encore vue. Elle nous demanda si nous la prenions pour un paillasson, tout au plus bon pour essuyer mes souliers, et comment nous osions en user ainsi avec elle et pour quelle société nous avions l'amabilité de la croire faite? Quand elle eut épuisé ce torrent de questions et d'injures, elle éclata en sanglots et jeta un chandelier à la tête de Joe, mit son tablier de cuisine, ce qui était toujours un très mauvais signe, et commença à tout nettoyer avec une ardeur sans pareille. Non contente d'un nettoyage à sec, elle prit un seau et une brosse, et fit tant de gâchis, qu'elle nous força à nous réfugier dans la cour de derrière. Il était dix heures du soir quand nous nous risquâmes à rentrer. Alors, ma sœur demanda à brûle-pourpoint à Joe pourquoi il n'avait pas épousé une négresse? Joe ne répondit rien, le pauvre homme, mais il se mit à caresser ses favoris de l'air le plus piteux du monde, et il me regardait, comme s'il pensait réellement qu'il eût tout aussi bien fait.


CHAPITRE XIII.

J'éprouvai une vive contrariété, le lendemain matin, en voyant Joe revêtir ses habits du dimanche, pour m'accompagner chez miss Havisham. Cependant, je ne pouvais pas lui dire qu'il était beaucoup mieux dans ses habits de travail, puisqu'il avait cru nécessaire de faire toilette, car je savais que c'était uniquement pour moi qu'il avait pris toute cette peine, et qu'il se gênait horriblement en portant un faux-col tellement haut par derrière, qu'il lui relevait les cheveux sur le sommet de la tête comme un plumet.

Pendant le déjeuner, ma sœur annonça son intention de nous accompagner à la ville, en disant que nous la laisserions chez l'oncle Pumblechook, et que nous irions la reprendre «quand nous en aurions fini avec nos belles dames.» Manière de s'exprimer, qui, soit dit en passant, était d'un mauvais présage pour Joe. La forge fut donc fermée pour toute la journée, et Joe écrivit à la craie sur sa porte (ainsi qu'il avait coutume de le faire dans les rares occasions où il quittait son travail) le mot «SORTI,» accompagné d'une flèche tracée dans la direction qu'il avait prise.

Nous partîmes pour la ville. Ma sœur ouvrait la marche avec son grand chapeau de castor, elle portait un panier tressé en paille avec la même solennité que si c'eût été le grand sceau d'Angleterre. De plus elle avait une paire de socques, un châle râpé et un parapluie, bien que le temps fût clair et beau. Je ne sais pas bien si tous ces objets étaient emportés par pénitence ou par ostentation; mais je crois plutôt qu'ils étaient exhibés pour faire voir qu'on les possédait. Beaucoup de dames, imitant Cléopâtre et d'autres souveraines, aiment, lorsqu'elles voyagent, à traîner après elles leurs richesses et à s'en faire un cortège d'apparat.

En arrivant chez M. Pumblechook, ma sœur nous quitta et entra avec fracas. Il était alors près de midi; Joe et moi nous nous rendîmes donc directement à la maison de miss Havisham. Comme à l'ordinaire, Estelle vint ouvrir la porte, et dès qu'elle parut, Joe ôta son chapeau et, en le tenant par le bord, il se mit à le balancer d'une main dans l'autre, comme s'il eût eu d'importantes raisons d'en connaître exactement le poids.

Estelle ne fit attention ni à l'un ni à l'autre, mais elle nous conduisit par un chemin que je connaissais très bien. Je la suivais et Joe venait le dernier. Quand je tournai la tête pour regarder Joe, je le vis qui continuait à peser son chapeau avec le plus grand soin. Je remarquai en même temps qu'il marchait sur la pointe des pieds.

Estelle nous invita à entrer. Je pris donc Joe par le pan de son habit, et je l'introduisis en présence de miss Havisham. Miss Havisham était assise devant sa table de toilette, et leva aussitôt les yeux sur nous.

«Oh! dit-elle à Joe. Vous êtes le mari de la sœur de ce garçon?»

Je n'aurais jamais imaginé mon cher et vieux Joe si changé. Il restait là, immobile, sans pouvoir parler, avec sa touffe de cheveux en l'air et la bouche toute grande ouverte, comme un oiseau extraordinaire attendant une mouche au passage.

«Vous êtes le mari de la sœur de cet enfant-là? répéta miss Havisham.

—C'est-à-dire, mon petit Pip, me dit Joe d'un ton excessivement poli et confiant, que lorsque j'ai courtisé et épousé ta sœur, j'étais, comme on dit, si tu veux bien me permettre de le dire, un garçon...»

La situation devenait fort embarrassante, car Joe persistait à s'adresser à moi, au lieu de répondre à miss Havisham.

«Bien, dit miss Havisham, vous avez élevé ce garçon avec l'intention d'en faire votre apprenti, n'est-ce pas, monsieur Gargery?

—Tu sais, mon petit Pip, répliqua Joe, que nous avons toujours été bons amis, et que nous avons projeté de partager peines et plaisir ensemble, à moins que tu n'aies quelque objection contre la profession; que tu ne craignes le noir et la suie, par exemple, ou à moins que d'autres ne t'en aient dégoûté, vois-tu, mon petit Pip....

—Cet enfant-là a-t-il jamais fait la moindre objection?... A-t-il du goût pour cet état?

—Tu dois le savoir, mon petit Pip, mieux que personne, repartit Joe; c'était jusqu'à présent le plus grand désir de ton cœur.»

Et il répéta avec plus de force, de raisonnement, de confiance et de politesse que la première fois:

«N'est-ce pas, mon petit Pip, que tu ne fais aucune objection, et que c'est bien le plus grand désir de ton cœur?»

C'est en vain que je m'efforçais de lui faire comprendre que c'était à miss Havisham qu'il devait s'adresser; plus je lui faisais des signes et des gestes, plus il devenait expansif et poli à mon égard.

«Avez-vous apporté ses papiers? demanda miss Havisham.

—Tu le sais, mon petit Pip, répliqua Joe avec une petite moue de reproche. Tu me les a vu mettre dans mon chapeau, donc tu sais bien où ils sont...»

Sur ce, il les retira du chapeau et les tendit, non pas à mis Havisham, mais à moi. Je commençais à être un peu honteux de mon compagnon, quand je vis Estelle, qui était debout derrière le fauteuil de miss Havisham, rire avec malice. Je pris les papiers des mains de Joe et les tendis à miss Havisham.

«Espériez-vous quelque dédommagement pour les services que m'a rendus cet enfant? dit-elle en le fixant.

—Joe, dis-je, car il gardait le silence, pourquoi ne réponds-tu pas?...

—Mon petit Pip, repartit Joe, en m'arrêtant court, comme si on l'avait blessé, je trouve cette question inutile de toi à moi, et tu sais bien qu'il n'y a qu'une seule réponse à faire, et que c'est: Non! Tu sais aussi bien que moi que c'est: Non, mon petit Pip; pourquoi alors me le fais-tu dire?...»

Miss Havisham regarda Joe d'un air qui signifiait qu'elle avait compris ce qu'il était réellement, et elle prit un petit sac placé sur la table à côté d'elle.

«Pip a mérité une récompense en venant ici, et la voici. Ce sac contient vingt-cinq guinées. Donne-le à ton maître, Pip.»

Comme s'il eût été tout à fait dérouté par l'étonnement que faisaient naître en lui cette étrange personne et cette chambre non moins étrange, Joe, même en ce moment, persista à s'adresser à moi:

«Ceci est fort généreux de ta part, mon petit Pip, dit-il, et c'est avec reconnaissance que je reçois ton cadeau, bien que je ne l'aie pas plus cherché ici qu'ailleurs. Et maintenant, mon petit Pip, continua Joe en me faisant passer du chaud au froid instantanément, car il me semblait que cette expression familière s'adressait à miss Havisham; et maintenant, mon petit Pip, pouvons-nous faire notre devoir? Peut-il être fait par tous deux, ou bien par l'un ou par l'autre, ou bien par ceux qui nous ont offert ce généreux présent... pour être... une satisfaction pour le cœur de ceux... qui... jamais...»

Ici Joe sentit qu'il s'enfonçait dans un dédale de difficultés inextricables, mais il reprit triomphalement par ces mots:

«Et moi-même bien plus encore!»

Cette dernière phrase lui parut d'un si bon effet, qu'il la répéta deux fois.

«Adieu, Pip, dit miss Havisham. Reconduisez-les, Estelle.

—Dois-je revenir, miss Havisham? demandai-je.

—Non, Gargery est désormais ton maître. Gargery, un mot.»

En sortant, je l'entendis dire à Joe d'une voix distincte:

«Ce petit s'est conduit ici en brave garçon, et c'est sa récompense. Il va sans dire que vous ne compterez sur rien de plus.»

Je ne sais comment Joe sortit de la chambre; je n'ai jamais bien pu m'en rendre compte, mais je sais qu'au lieu de descendre, il monta tranquillement à l'étage supérieur, qu'il resta sourd à toutes mes observations et que je fus forcé de courir après lui pour le remettre dans le bon chemin. Une minute après, nous étions sortis, la porte était refermée, et Estelle était partie!

Dès que nous fûmes en plein air, Joe s'appuya contre un mur et me dit:

«C'est étonnant!»

Et il resta longtemps sans parler, puis il répéta à plusieurs reprises:

«Étonnant!... très étonnant!...»

Je commençais à croire qu'il avait perdu la raison. À la fin, il allongea sa phrase et dit:

«Je t'assure, mon petit Pip, que c'est on ne peut plus étonnant!»

J'ai des raisons de penser que l'intelligence de Joe s'était éclairée par ce qu'il avait vu, et que, pendant notre trajet jusqu'à la maison de Pumblechook, il avait ruminé et adopté un projet subtil et profond. Mes raisons s'appuient sur ce qui se passa dans le salon de Pumblechook, où nous trouvâmes ma sœur en grande conversation avec le grainetier détesté.

«Eh bien! s'écria ma sœur; que vous est-il arrivé? Je m'étonne vraiment que vous daigniez revenir dans une aussi pauvre société que la nôtre. Oui, je m'en étonne vraiment!

—Miss Havisham, dit Joe en me regardant, comme s'il cherchait à faire un effort de mémoire, nous a bien recommandé de présenter ses... Était-ce ses compliments ou ses respects, mon petit Pip?

—Ses compliments, dis-je.

—C'est ce que je croyais, répondit Joe: ses compliments à Mrs Gargery.

—Grand bien me fasse! observa ma sœur, quoique cependant elle fût visiblement satisfaite.

—Elle voudrait, continua Joe en me regardant de nouveau, et en faisant un effort de mémoire, que l'état de sa santé lui eût... permis... n'est-ce pas, mon petit Pip?

—D'avoir le plaisir... ajoutai-je.

—... De recevoir des dames, ajouta Joe avec un grand soupir.

—C'est bien, dit ma sœur, en jetant un regard adouci à M. Pumblechook. Elle aurait pu envoyer ses excuses un peu plus tôt, mais il vaut mieux tard que jamais. Et qu'a-t-elle donné à ce jeune gredin-là?

—Rien! dit Joe, rien!...»

Mrs Joe allait éclater, mais Joe continua:

«Ce qu'elle donne, elle le donne à ses parents, c'est-à-dire elle le remet entre les mains de sa sœur mistress J. Gargery.... Telles sont ses paroles: J. Gargery. Elle ne pouvait pas savoir, ajouta Joe avec un air de réflexion, si J. veut dire Joe ou Jorge.»

Ma sœur se tourna du côté de Pumblechook, qui polissait avec le creux de la main, les bras de son fauteuil, et lui faisait des signes de tête, en regardant alternativement le feu et elle, comme un homme qui savait tout et avait tout prévu.

«Et combien avez-vous reçu? demanda ma sœur en riant.

—Que penserait l'honorable compagnie, de dix livres? demanda Joe.

—On dirait, repartit vivement ma sœur, que c'est assez bien... ce n'est pas trop... mais enfin, c'est assez....

—Eh bien! il y a plus que cela,» dit Joe.

Cet épouvantable imposteur de Pumblechook s'empressa de dire, sans cesser toutefois de polir le bras de son fauteuil:

«Plus que cela, ma nièce....

—Vous plaisantez? fit ma sœur.

—Non pas, ma nièce, dit Pumblechook; mais attendez un peu. Continuez, Joseph, continuez.

—Que dirait-on de vingt livres? continua Joe.

—Mais on dirait que c'est très beau, continua ma sœur.

—Eh! bien, dit Joe, c'est plus de vingt livres.»

Cet hypocrite de Pumblechook continuait ses signes de tête, et dit en riant.

«Plus que cela, ma nièce.... Très bien! Continuez, Joseph, continuez.

—Eh bien! pour en finir, dit Joe en tendant le sac à ma sœur, c'est vingt-cinq livres que miss Havisham a données.

—Vingt-cinq livres, ma nièce, répéta cette vile canaille de Pumblechook, en prenant les mains de ma sœur. Et ce n'est pas plus que vous ne méritez. Ne vous l'avais-je pas dit, lorsque vous m'avez demandé mon opinion? et je souhaite que cet argent vous profite.»

Si le misérable s'en était tenu là, son rôle eût été assez abject; mais non, il parla de sa protection d'un ton qui surpassa toutes ces hypocrisies antérieures.

«Voyez-vous, Joseph, et vous, ma nièce, dit-il en me tiraillant par le bras, je suis de ces gens qui vont jusqu'au bout et surmontent tous les obstacles quand une fois ils ont commencé quelque chose. Ce garçon doit être engagé comme apprenti, voilà mon système; engagez-le donc sans plus tarder.

—Nous savons, mon oncle Pumblechook, dit ma sœur en serrant le sac dans ses mains, que nous vous devons beaucoup.

—Ne vous occupez pas de moi, ma nièce, repartit le diabolique marchand de graines, un plaisir est un plaisir; mais ce garçon doit être engagé par tous les moyens possibles, et je m'en charge.»

Il y avait un tribunal à la maison de ville, tout près de là, et nous nous rendîmes auprès des juges pour m'engager, par contrat, à être l'apprenti de Joe. Mais ce qui ne me sembla pas drôle du tout, c'est que Pumblechook me poussait devant lui, comme si j'avais fouillé dans une poche, ou incendié un meuble. Tout le monde croyait que j'avais commis quelque mauvaise action et que j'avais été pris en flagrant délit, car j'entendais des gens autour de moi qui disaient: «Qu'a-t-il fait?» Et d'autres: «Il est encore tout jeune; mais il a l'air d'un mauvais drôle, n'est-ce pas?» Un personnage, à l'aspect bienveillant, alla même jusqu'à me donner un petit livre, orné d'une vignette sur bois, représentant un jeune mauvais sujet, portant un attirail de chaînes, aussi complet que celui de l'étalage d'un marchand de saucisses et intitulé: «POUR LIRE DANS MA CELLULE.»

C'était un endroit singulier, que la grande salle où nous entrâmes. Les bancs me parurent encore plus grands que ceux de l'église. Il y avait beaucoup de spectateurs pressés sur ces bancs, et des juges formidables, dont l'un avait la tête poudrée. Les uns se couchaient dans leur fauteuil, croisaient leurs bras, prenaient une prise de tabac, et s'endormaient. Les autres écrivaient ou lisaient le journal. Il y avait aussi plusieurs sombres portraits appendus aux murs et qui parurent à mes yeux peu connaisseurs un composé de sucre d'orge et de taffetas gommé. C'est là que, dans un coin, mon identité fut dûment reconnue et attestée, le contrat passé, et que je fus engagé. M. Pumblechook me soutint pendant tous ces petits préliminaires, comme si l'on m'eût conduit à l'échafaud.

En sortant, et après nous être débarrassés des enfants, que l'espoir de me voir torturer publiquement avait excités au plus haut point, et qui furent très désappointés en voyant que mes amis m'entouraient, nous rentrâmes chez Pumblechook. Les vingt-cinq livres avaient mis ma sœur dans une telle joie, qu'elle voulut absolument dîner au Cochon bleu, pour fêter cette bonne aubaine, et Pumblechook partit avec sa voiture pour ramener au plus vite les Hubbles et M. Wopsle.

Je passai une bien triste journée, car il semblait admis d'un commun accord que j'étais de trop dans cette fête, et, ce qu'il y a de pire, c'est qu'ils me demandaient tous, de temps en temps, quand ils n'avaient rien de mieux à faire, pourquoi je ne m'amusais pas.

Et que pouvais-je répondre, si ce n'est que je m'amusais beaucoup, quand, hélas! je m'ennuyais à mourir?

Quoi qu'il en soit, ils étaient tous grands, sensés raisonnables et pouvaient faire ce qu'ils voulaient et ils en profitaient. Le vil Pumblechook, à qui revenait l'honneur de tout cela, occupait le haut de la table, et quand il entama son speech sur mon engagement, il eut soin d'insinuer hypocritement que je serais passible d'emprisonnement si je jouais aux cartes, si je buvais des liqueurs fortes, ou si je rentrais tard, ou bien encore si je fréquentais de mauvaises compagnies; ce qu'il considérait, d'après mes précédents, comme inévitable. Il me mit debout sur une chaise, à côté de lui, pour illustrer ses suppositions et rendre ses remarques plus palpables.

Les seuls autres souvenirs qui me restent de cette grande fête de famille, c'est qu'on ne voulut pas me laisser dormir, et que toutes les fois que je fermais les yeux, on me réveillait pour me dire de m'amuser; puis, que très tard dans la soirée, M. Wopsle nous récita l'ode de Collins et il jeta à terre son sabre taché de sang avec un tel fracas, que le garçon accourut nous dire: «Que les gens du dessous nous présentaient leurs compliments, et nous faisaient dire que nous n'étions pas Aux armes des Bateleurs;» puis que tous les convives étaient de belle humeur, et qu'en rentrant au logis ils chantaient: Viens belle dame. M. Wopsle faisait la basse avec sa voix terriblement sonore, se vantait de connaître les affaires particulières de chacun, et affirmait qu'il était l'homme qui, malgré ses gros yeux dont on ne voyait que le blanc, et sa faiblesse, l'emportait encore sur tout le reste de la société.

Enfin, je me souviens qu'en rentrant dans ma petite chambre, je me trouvai très misérable, et que j'avais la conviction profonde que je ne prendrais jamais goût au métier de Joe. Je l'avais aimé d'abord ce métier; mais d'abord, ce n'était plus maintenant!


CHAPITRE XIV.

C'est une chose bien misérable que d'avoir honte de sa famille, et sans doute cette noire ingratitude est-elle punie comme elle le mérite; mais ce que je puis certifier, c'est que rien n'est plus misérable.

La maison n'avait jamais eu de grands charmes pour moi, à cause du caractère de ma sœur, mais Joe l'avait sanctifiée à mes yeux, et j'avais cru qu'on pouvait y être heureux. J'avais considéré notre parloir comme un des plus élégants salons; j'avais vu dans la porte d'entrée le portail d'un temple, dont on attendait l'ouverture solennelle pour faire un sacrifice de volailles rôties; la cuisine m'avait semblé un lieu fort convenable, si ce n'est magnifique, et j'avais regardé la forge comme le seul chemin brillant qui devait me conduire à la virilité et à l'indépendance. En moins d'une année, tout cela avait changé. Tout me paraissait maintenant commun et vulgaire, et pour un empire je n'aurais pas voulu que miss Havisham et Estelle vissent rien qui en dépendît.

Était-ce la faute du malheureux état de mon esprit? Était-ce la faute de miss Havisham? Était-ce la faute de ma sœur? À quoi bon chercher à m'en rendre compte? Le changement s'était opéré en moi, c'en était fait; bon ou mauvais, avec ou sans excuse, c'était un fait!

Dans le temps, il m'avait semblé qu'une fois dans la forge, en qualité d'apprenti de Joe, avec mes manches de chemise re-troussées, je serais distingué et heureux. J'avais alors enfin atteint ce but tant désiré, et tout ce que je sentais, c'est que j'étais noirci par la poussière de charbon, et que j'avais la mémoire chargée d'un poids tellement pesant qu'auprès de lui, l'enclume n'était qu'une plume. Il m'est arrivé plus tard dans ma vie (comme dans la plupart des existences) des moments où j'ai cru sentir un épais rideau tomber sur tout ce qui faisait l'intérêt et le charme de la mienne, pour ne me laisser que la vue de mes ennuis et de mes tracas: mais jamais ce rideau n'est tombé si lourd ni si épais que lorsque j'entrevis mon existence toute tracée devant moi dans la nouvelle voie où j'entrais comme apprenti de Joe.

Je me souviens qu'à une époque plus reculée j'avais coutume d'aller le dimanche soir m'asseoir dans le cimetière quand la nuit était close. Là, je comparais ma propre perspective à celle des marais que j'avais sous les yeux et je trouvais de l'analogie entre elles en pensant combien elles étaient plates et basses toutes les deux et combien était sombre le brouillard qui s'étendait sur le chemin qui menait à la mer. J'étais du reste aussi découragé le premier jour de mon apprentissage que je le fus par la suite; mais je suis heureux de penser que jamais je n'ai murmuré une plainte à l'oreille de Joe pendant tout le temps que dura mon engagement. C'est même à peu près la seule chose dont je puisse m'enorgueillir et dont je sois aise de me souvenir.

Car, quoiqu'on puisse m'attribuer le mérite d'avoir persévéré, ce n'est pas à moi qu'il appartient, mais bien à Joe. Ce n'est pas parce que j'étais fidèle à ma parole, mais bien parce que Joe l'était, que je ne me suis pas sauvé de chez lui pour me faire soldat ou matelot. Ce n'est pas parce que j'avais un grand amour de la vertu et du travail, mais parce que Joe avait ces deux amours que je travaillais avec une bonne volonté et un zèle très suffisants. Il est impossible de savoir jusqu'à quel point peut s'étendre dans le monde l'heureuse influence d'un cœur honnête et bienfaisant, mais il est très facile de reconnaître combien on a été soi-même influencé par son contact, et je sais parfaitement que toute la joie que j'ai goûtée pendant mon apprentissage venait du simple contentement de Joe et non pas de mes aspirations inquiètes et mécontentes. Qui peut dire ce que je voulais? Puis-je le dire moi-même, puisque je ne l'ai jamais bien su? Ce que je redoutais, c'était d'apercevoir, à une heure fatale, en levant les yeux, Estelle me regarder par la fenêtre de la forge au moment où j'étais le plus noir et où je paraissais le plus commun. J'étais poursuivi par la crainte qu'un jour ou l'autre elle me découvrît, les mains et le visage noircis, en train de faire ma besogne la plus grossière, et qu'elle me mépriserait. Souvent, le soir, quand je tirais le soufflet de la forge pour Joe et que nous entonnions la chanson du Vieux Clem, le souvenir de la manière dont je la chantais avec miss Havisham me montait l'imagination, et je croyais voir dans le feu la belle figure d'Estelle, ses jolis cheveux flottants au gré du vent, et ses yeux me regarder avec dédain. Souvent, dans de tels instants, je me détournais et je portais mes regards sur les vitres de la croisée, que la nuit détachait en noir sur la muraille, il me semblait voir Estelle retirer vivement sa tête, et je croyais qu'elle avait fini par me découvrir, et qu'elle était là.

Quand notre journée était terminée et que nous allions souper, la cuisine et le repas me semblaient prendre un air plus vulgaire encore que de coutume, et mon mauvais cœur me rendait plus honteux que jamais de la pauvreté du logis.


CHAPITRE XV.

Je devenais trop grand pour occuper plus longtemps la chambre de la grand'tante de M. Wopsle. Mon éducation, sous la direction de cette absurde femme, se termina, non pas cependant avant que Biddy ne m'eût fait part de tout ce qu'elle avait appris au moyen du petit catalogue des prix, voire même une chanson comique qu'elle avait achetée autrefois pour un sou, et qui commençait ainsi:

Quand à Londres nous irons
Ron, ron, ron,
Ron, ron, ron,
Faut voir quelle figure nous ferons
Ron, ron, ron.

Mais mon désir de bien faire était si grand, que j'appris par cœur cette œuvre remarquable, et cela de la meilleure foi du monde. Je ne me souviens pas, du reste, d'avoir jamais mis en doute le mérite de l'œuvre, si ce n'est que je pensais, comme je le fais encore aujourd'hui, qu'il y avait dans les ron, ron, tant de fois répétés, un excès de poésie. Dans mon avidité de science, je priai M. Wopsle de vouloir bien laisser tomber sur moi quelques miettes intellectuelles, ce à quoi il consentit avec bonté. Cependant, comme il ne m'employait que comme une espèce de figurant qui devait lui donner la réplique, et dans le sein duquel il pouvait pleurer, et qui tour à tour devait être embrassé, malmené, empoigné, frappé, tué selon les besoins de l'action, je déclinai bientôt ce genre d'instruction, mais pas assez tôt cependant pour que M. Wopsle, dans un accès de fureur dramatique, ne m'eût au trois quarts assommé.

Quoi qu'il en soit, j'essayais d'inculquer à Joe tout ce que j'apprenais. Cela semblera si beau de ma part, que ma conscience me fait un devoir de l'expliquer je voulais rendre Joe moins ignorant et moins commun, pour qu'il fût plus digne de ma société et qu'il méritât moins les reproches d'Estelle.

La vieille Batterie des marais était le lieu choisi pour nos études; nos accessoires consistaient en une ardoise cassée et un petit bout de crayon. Joe y ajoutait toujours une pipe et du tabac. Je n'ai jamais vu Joe se souvenir de quoi que ce soit d'un dimanche à l'autre, ni acquérir sous ma direction la moindre connaissance quelconque. Cependant il fumait sa pipe à la Batterie d'un air plus intelligent, plus savant même, que partout ailleurs. Il était persuadé qu'il faisait d'immenses progrès, le pauvre homme! Pour moi, j'espère toujours qu'il en faisait.

J'éprouvais un grand calme et un grand plaisir à voir passer les voiles sur la rivière et à les regarder s'enfoncer au-delà de la jetée, et quand quelquefois la marée était très basse, elles me paraissaient appartenir à des bateaux submergés qui continuaient leur course au fond de l'eau. Lorsque je regardais les vaisseaux au loin en mer, avec leurs voiles blanches déployées je finissais toujours, d'une manière ou d'une autre, par penser à miss Havisham et à Estelle, et, lorsqu'un rayon de lumière venait au loin tomber obliquement sur un nuage, sur une voile, sur une montagne, ou former une ligne brillante sur l'eau, cela me produisait le même effet. Miss Havisham et Estelle, l'étrange maison et l'étrange vie qu'on y menait, me semblaient avoir je ne sais quel rapport direct ou indirect avec tout ce qui était pittoresque.

Un dimanche que j'avais donné congé à Joe, parce qu'il semblait avoir pris le parti d'être plus stupide encore que d'habitude, pendant qu'il savourait sa pipe avec délices, et que moi, j'étais couché sur le tertre d'une des batteries, le menton appuyé sur ma main, voyant partout en perspective l'image de miss Havisham et celle d'Estelle, aussi bien dans le ciel que dans l'eau, je résolus enfin d'émettre à leur propos une pensée qui, depuis longtemps, me trottait dans la tête:

«Joe, dis-je, ne penses-tu pas que je doive une visite à miss Havisham?

—Et pourquoi, mon petit Pip? dit Joe après réflexion.

—Pourquoi, Joe?... Pourquoi rend-on des visites?

—Certainement, mon petit Pip il y a des visites peut-être qui... dit Joe sans terminer sa phrase. Mais pour ce qui est de rendre visite à miss Havisham, elle pourrait croire que tu as besoin de quelque chose, ou que tu attends quelque chose d'elle.

—Mais, ne pourrais-je lui dire que je n'ai besoin de rien... que je n'attends rien d'elle.

—Tu le pourrais, mon petit Pip, dit Joe; mais elle pourrait te croire, ou croire tout le contraire.»

Joe sentit comme moi qu'il avait dit quelque chose de fin, et il se mit à aspirer avec ardeur la fumée de sa pipe, pour n'en pas gâter les effets par une répétition.

«Tu vois, mon petit Pip, continua Joe aussitôt que ce danger fut passé, miss Havisham t'a fait un joli présent; eh bien! après t'avoir fait ce joli présent, elle m'a pris à part pour me dire que c'était tout.

—Oui, Joe, j'ai entendu ce qu'elle t'a dit.

—Tout! répéta Joe avec emphase.

—Oui, Joe, je t'assure que j'ai entendu.

—Ce qui voulait dire, sans doute, mon petit Pip: tout est terminé entre nous... restons chacun chez nous... vous au nord, moi au midi.... Rompons tout à fait.»

J'avais pensé tout cela, et j'étais très désappointé de voir que Joe avait la même opinion, car cela rendait la chose plus vraisemblable.

«Mais, Joe....

—Oui, mon pauvre petit Pip.

—... Voilà près d'un an que je suis ton apprenti, et je n'ai pas encore remercié miss Havisham de ce qu'elle a fait pour moi. Je n'ai pas même été prendre de ses nouvelles, ou seulement témoigné que je me souvenais d'elle.

—C'est vrai, mon petit Pip, et à moins que tu ne lui offres une garniture complète de fers, ce qui, je le crains bien, ne serait pas un présent très bien choisi, vu l'absence totale de chevaux....

—Je ne veux pas parler de souvenirs de ce genre-là; je ne veux pas lui faire de présents.»

Mais Joe avait dans la tête l'idée d'un présent, et il ne voulait pas en démordre.

«Voyons, dit-il, si l'on te donnait un coup de main pour forger une chaîne toute neuve pour mettre à la porte de la rue? Ou bien encore une grosse ou deux de pitons à vis, dont on a toujours besoin dans un ménage? Ou quelque joli article de fantaisie, tel qu'une fourchette à rôties pour faire griller ses muffins, ou bien un gril, si elle veut manger un hareng saur ou quelque autre chose de semblable.

—Mais Joe, je ne parle pas du tout de présent, interrompis-je.

—Eh bien! continua Joe, en tenant bon comme si j'eusse insisté, à ta place, mon petit Pip, je ne ferais rien de tout cela, non en vérité, rien de tout cela! Car, qu'est-ce qu'elle ferait d'une chaîne de porte, quand elle en a une qui ne lui sert pas? Et les pitons sont sujets à s'abîmer.... Quant à la fourchette à rôties, elle se fait en laiton et ne nous ferait aucun honneur, et l'ouvrier le plus ordinaire se fait un gril, car un gril n'est qu'un gril, dit Joe en appuyant sur ces mots, comme s'il eût voulu m'arracher une illusion invétérée. Tu auras beau faire, mais un gril ne sera jamais qu'un gril, je te le répète, et tu ne pourras rien y changer.

—Mon cher Joe, dis-je en l'attrapant par son habit dans un mouvement de désespoir; je t'en prie, ne continue pas sur ce ton: je n'ai jamais pensé à faire à miss Havisham le moindre cadeau.

—Non, mon petit Pip, fit Joe, de l'air d'un homme qui a enfin réussi à en persuader un autre. Tout ce que je puis te dire, c'est que tu as raison, mon petit Pip.

—Oui, Joe; mais ce que j'ai à te dire, moi, c'est que nous n'avons pas trop d'ouvrage en ce moment, et que, si tu pouvais me donner une demi-journée de congé, demain, j'irais jusqu'à la ville pour faire une visite à miss Est.... Havisham.

—Quel nom as-tu dit là? dit gravement Joe; Esthavisham, mon petit Pip, ce n'est pas ainsi qu'elle s'appelle, à moins qu'elle ne se soit fait rebaptiser.

—Je le sais.... Joe... je le sais..., c'est une erreur; mais que penses-tu de tout cela?

En réalité, Joe pensait que c'était très bien, si je le trouvais moi-même ainsi; mais il stipula positivement que si je n'étais pas reçu avec cordialité ou si je n'étais pas encouragé à renouveler une visite qui n'avait d'autre objet que de prouver ma gratitude pour la faveur que j'avais reçue, cet essai serait le premier et le dernier. Je promis de me conformer à ces conditions.

Joe avait pris un ouvrier à la semaine, qu'on appelait Orlick. Cet Orlick prétendait que son nom de baptême était Dolge, chose tout à fait impossible; mais cet individu était d'un caractère tellement obstiné, que je crois bien qu'il savait parfaitement que ce n'était pas vrai, et qu'il avait voulu imposer ce nom dans le village pour faire affront à notre intelligence. C'était un gaillard aux larges épaules, doué d'une grande force; jamais pressé et toujours lambinant. Il semblait même ne jamais venir travailler à dessein, mais comme par hasard; et quand il se rendait aux Trois jolis bateliers pour prendre ses repas, ou quand il s'en allait le soir, il se traînait comme Caïn ou le Juif errant, sans savoir le lieu où il allait, ni s'il reviendrait jamais. Il demeurait chez l'éclusier, dans les marais, et tous les jours de la semaine, il arrivait de son ermitage, les mains dans les poches, et son dîner soigneusement renfermé dans un paquet suspendu à son cou, ou ballottant sur son dos. Les dimanches, il se tenait toute la journée sur la barrière de l'écluse, et se balançait continuellement, les yeux fixés à terre; et quand on lui parlait, il les levait, à demi fâché et à demi embarrassé, comme si c'eût été le fait le plus injurieux et le plus bizarre qui eût pu lui arriver.

Cet ouvrier morose ne m'aimait pas. Quand j'étais tout petit et encore timide, il me disait que le diable habitait le coin le plus noir de la forge, et qu'il connaissait bien l'esprit malin. Il disait encore qu'il fallait tous les sept ans allumer le feu avec un jeune garçon, et que je pouvais m'attendre à servir incessamment de fagot. Mon entrée chez Joe comme apprenti confirma sans doute le soupçon qu'il avait conçu qu'un jour ou l'autre je le remplacerais, de sorte qu'il m'aima encore moins, non qu'il ait jamais rien dit ou rien fait qui témoignât la moindre hostilité; je remarquai seulement qu'il avait toujours soin d'envoyer ses étincelles de mon côté, et que toutes les fois que j'entonnais le Vieux Clem, il partait une mesure trop tard.

Le lendemain, Dolge Orlick était à son travail, quand je rappelai à Joe le congé qu'il m'avait promis. Orlick ne dit rien sur le moment, car Joe et lui avaient justement entre eux un morceau de fer rouge qu'ils battaient pendant que je faisais aller la forge; mais bientôt il s'appuya sur son marteau et dit:

«Bien sûr, notre maître!... vous n'allez pas accorder des faveurs rien qu'à l'un de nous deux.... Si vous donnez au petit Pip un demi-jour de congé, faites-en autant pour le vieux Orlick.»

Il avait environ vingt-quatre ans, mais il parlait toujours de lui comme d'un vieillard.

«Et que ferez-vous d'un demi-jour de congé si je vous l'accorde? dit Joe.

—Ce que j'en ferai?... Et lui, qu'est-ce qu'il en fera?... J'en ferai toujours bien autant que lui, dit Orlick.

—Quant à Pip, il va en ville, dit Joe.

—Eh bien! le vieil Orlick ira aussi en ville, repartit le digne homme. On peut y aller deux. Il n'y a peut-être pas que lui qui puisse aller en ville.

—Ne vous fâchez pas, dit Joe.

—Je me fâcherai si c'est mon plaisir, grommela Orlick. Allons, notre maître, pas de préférences dans cette boutique; soyez homme!»

Le maître refusa de continuer à discuter sur ce sujet jusqu'à ce que l'ouvrier se fût un peu calmé. Orlick s'élança alors sur la fournaise, en tira une barre de fer rouge, la dirigea sur moi comme s'il allait me la passer au travers du corps, lui fit décrire un cercle autour de ma tête et la posa sur l'enclume, où il se mit à jouer du marteau, il fallait voir, comme si c'eût été sur moi qu'il frappait, et que les étincelles qui jaillissaient de tous côtés eussent été des gouttes de mon sang. Finalement, quand il eut tant frappé qu'il se fut échauffé et que le fer se fut refroidi, il se reposa sur son marteau et dit:

«Eh bien! notre maître?

—Êtes-vous raisonnable maintenant? demanda Joe.

—Ah! oui, parfaitement, répondit brusquement le vieil Orlick.

—Alors, comme en général vous travaillez aussi bien qu'un autre, dit Joe, ce sera congé pour tout le monde.»

Ma sœur était restée silencieuse dans la cour, d'où elle entendait tout ce qui se disait. Par habitude, elle écoutait et espionnait sans le moindre scrupule. Elle parut inopinément à l'une des fenêtres.

«Comment! fou que tu es, tu donnes des congés à de grands chiens de paresseux comme ça! Il faut que tu sois bien riche, par ma foi, pour gaspiller ton argent de cette façon! Je voudrais être leur maître....

—Vous seriez le maître de tout le monde si vous l'osiez, riposta Orlick avec une grimace de mauvais présage.

—Laissez-la dire, fit Joe.

—Je pourrais être le maître de tous les imbéciles et de tous les coquins, repartit ma sœur, et je ne pourrais pas être le maître de tous les imbéciles sans être celui de votre patron, qui est le roi des buses et des imbéciles... et je ne pourrais pas être le maître des coquins sans être votre maître, à vous, qui êtes le plus lâche et le plus fieffé coquin de tous les coquins d'Angleterre et de France. Et puis!...

—Vous êtes une vieille folle, mère Gargery, dit l'ouvrier de Joe, et si cela suffit pour faire un bon juge de coquins, vous en êtes un fameux!

—Laissez-la tranquille, je vous en prie, dit Joe.

—Qu'avez-vous dit? s'écria ma sœur en commençant à pousser des cris; qu'avez-vous dit? Que m'a-t-il dit, Pip?... Comment a-t-il osé m'appeler en présence de mon mari?... Oh!... oh!... oh!...»

Chacune de ces exclamations était un cri perçant. Ici, je dois dire, pour rendre hommage à la vérité, que chez ma sœur, comme chez presque toutes les femmes violentes que j'ai connues, la passion n'était pas une excuse, puisque je ne puis nier qu'au lieu d'être emportée malgré elle par la colère, elle ne s'efforçât consciencieusement et de propos délibéré de s'exciter elle-même et n'atteignit ainsi par degrés une fureur aveugle.

«Comment, reprit-elle, comment m'a-t-il appelée devant ce lâche qui a juré de me défendre?... Oh! tenez-moi!... tenez-moi!...

—Ah! murmura l'ouvrier entre ses dents, si tu étais ma femme, je te mettrais sous la pompe et je t'arroserais convenablement.

—Je vous dis de la laisser tranquille, répéta Joe.

—Oh! s'entendre traiter ainsi! s'écria ma sœur arrivée à la seconde période de sa colère, oh! s'entendre donner de tels noms par cet Orlick! dans ma propre maison!... Moi! une femme mariée!... en présence de mon mari!... Oh!... oh!... oh!...»

Ici, ma sœur, après avoir crié et frappé du pied pendant quelques minutes, commença à se frapper la poitrine et les genoux, puis elle jeta son bonnet en l'air et se tira les cheveux. C'était sa dernière étape avant d'arriver à la rage. Ma sœur était alors une véritable furie; elle eut un succès complet. Elle se précipita sur la porte qu'heureusement j'avais eu le soin de fermer.

Que pouvait faire Joe après avoir vu ses interruptions méconnues, si ce n'est de s'avancer vers son ouvrier et de lui demander pourquoi il s'interposait entre lui et Mrs Joe, et ensuite s'il était homme à venir sur le terrain. Le vieil Orlick vit bien que la situation exigeait qu'on en vînt aux mains, et il se mit aussitôt sur la défensive. Sans prendre seulement le temps d'ôter leurs tabliers de cuir, ils s'élancèrent l'un sur l'autre comme deux géants, mais personne, à ma connaissance du moins, n'aurait pu tenir longtemps contre Joe. Orlick roula bientôt dans la poussière de charbon, ni plus ni moins que s'il eût été le jeune homme pâle, et ne montra pas beaucoup d'empressement à sortir de cette situation piteuse. Alors Joe alla ouvrir la porte et ramassa ma sœur, qui était tombée sans connaissance près de la fenêtre (pas avant toutefois d'avoir assisté au combat). On la transporta dans la maison, on la coucha, et on fit tout ce qu'on put pour la ranimer, mais elle ne fit que se débattre et se cramponner aux cheveux de Joe. Alors suivit ce calme singulier et ce silence étrange qui succèdent à tous les orages, et je montai m'habiller avec une vague sensation que j'avais déjà assisté à une pareille scène, que c'était dimanche et que quelqu'un était mort.

Quand je descendis, je trouvai Joe et Orlick qui balayaient, sans autres traces de leur querelle qu'une fente à l'une des narines d'Orlick, ce qui était loin de l'embellir, et ce dont il aurait parfaitement pu se passer. Un pot de bière avait été apporté des Trois jolis bateliers, et les deux géants se la partageaient de la manière la plus paisible du monde. Ce calme eut sur Joe une influence sédative et philosophique. Il me suivit sur la route pour me faire, en signe d'adieu, une réflexion qui pouvait m'être utile:

«Du bruit, mon petit Pip, et de la tranquillité, mon petit Pip, voilà la vie!»

Avec quelles émotions ridicules (car nous trouvons comiques chez l'enfant les sentiments qui sont sérieux chez l'homme fait), avec quelles émotions, dis-je, me retrouvais-je sur le chemin qui conduisait chez miss Havisham! Cela importe peu. Il en est de même du nombre de fois que je passai et repassai devant la porte avant de pouvoir prendre sur moi de sonner. Il importe également fort peu que je raconte comment j'hésitai si je m'en retournerais sans sonner, ce que je n'aurais pas manqué de faire si j'en avais eu le temps.

Miss Sarah Pocket, et non Estelle, vint m'ouvrir.

«Comment! c'est encore toi? dit miss Pocket. Que veux-tu?»

Quand je lui eus dit que j'étais seulement venu pour savoir comment se portait miss Havisham, Sarah délibéra si elle me renverrait ou non à mon ouvrage. Mais ne voulant pas prendre sur elle une pareille responsabilité, elle me laissa entrer, et revint bientôt me dire sèchement que je pouvais monter.

Rien n'était changé, et miss Havisham était seule.

«Eh bien! dit-elle en fixant ses yeux sur moi, j'espère que tu n'as besoin de rien, car tu n'auras rien.

—Non, miss Havisham; je voulais seulement vous apprendre que j'étais très content de mon état, et que je vous suis on ne peut plus reconnaissant.

—Là!... là!... fit-elle en agitant avec rapidité ses vieux doigts. Viens de temps en temps, le jour de ta naissance. Ah! s'écria-t-elle tout à coup en se tournant vers moi avec sa chaise, tu cherches Estelle, n'est-ce pas?»

J'avais en effet cherché si j'apercevais Estelle, et je balbutiai que j'espérais qu'elle allait bien.

«Elle est loin, dit miss Havisham, bien loin. Elle apprend à devenir une dame. Elle est plus jolie que jamais, et elle est fort admirée de tous ceux qui la voient. Sens-tu que tu l'as perdue?»

Il y avait dans la manière dont elle prononça ces derniers mots tant de malin plaisir, et elle partit d'un éclat de rire si désagréable que j'en perdis le fil de mon discours. Miss Havisham m'évita la peine de le reprendre en me renvoyant. Quand Sarah, la femme à la tête en coquille de noix, eut refermé la porte sur moi, je me sentis plus mécontent que jamais de notre intérieur, de mon état et de toutes choses. Ce fut tout ce qui résulta de ce voyage.

Comme je flânais le long de la Grande-Rue, regardant d'un air désolé les étalages des boutiques en me demandant ce que j'achèterais si j'étais un monsieur, qui pouvait sortir de chez le libraire, sinon M. Wopsle? M. Wopsle avait entre les mains la tragédie de George Barnwell[3], pour laquelle il venait de débourser six pence, afin de pouvoir la lire d'un bout à l'autre sans en passer un mot en présence de Pumblechook, chez qui il allait prendre le thé. Aussitôt qu'il me vit, il parut persuadé qu'un hasard providentiel avait placé tout exprès sur son chemin un apprenti pour l'écouter, sinon pour le comprendre. Il mit la main sur moi et insista pour que je l'accompagnasse chez M. Pumblechook. Sachant que l'on ne serait pas très gai chez nous, que les soirées étaient très noires et les chemins mauvais; de plus, qu'un compagnon de route, quel qu'il fût, valait mieux que de n'avoir pas de compagnon du tout, je ne fis pas grande résistance. En conséquence, nous entrions chez M. Pumblechook au moment où les boutiques et les rues s'allumaient.