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Les grandes espérances

Chapter 20: CHAPITRE XVI.
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About This Book

The narrative follows a young boy named Pip, who encounters an escaped convict in a graveyard, leading to a life-altering promise. As Pip grows, he navigates the complexities of social class and personal ambition, driven by his desire to become a gentleman and win the affection of a young girl named Estella. Throughout his journey, themes of wealth, love, and self-discovery are explored, revealing the impact of expectations and the true nature of gentility. The story unfolds through Pip's reflections on his past, relationships, and the moral implications of his choices, ultimately questioning the value of social status and the essence of true happiness.

N'ayant jamais assisté à aucune autre représentation de George Barnwell, je ne sais pas combien de temps cela dure ordinairement, mais je sais bien que ce soir là nous n'en fûmes pas quittes avant neuf heures et demie, et que, quand M. Wopsle entra à Newgate, je pensais qu'il n'en sortirait jamais pour aller à la potence, et qu'il était devenu beaucoup plus lent que dans un autre moment de sa déplorable carrière. Je pensai aussi qu'il se plaignait un peu trop, après tout, d'être coupé dans sa fleur, comme s'il n'avait pas perdu toutes ses feuilles les unes après les autres en s'agitant depuis le commencement de sa vie. Ce qui me frappait surtout c'étaient les rapports qui existaient dans toute cette affaire avec mon innocente personne. Quand Barnwell commença à mal tourner, je déclare que je me sentis positivement identifié avec lui. Pumblechook s'en aperçut, et il me foudroya de son regard indigné, et Wopsle aussi prit la peine de me présenter son héros sous le plus mauvais jour. Tour à tour féroce et insensé, on me fait assassiner mon oncle sans aucune circonstance atténuante; Millwood avait toujours été rempli de bontés pour moi, et c'était pure monomanie chez la fille de mon maître d'avoir l'œil à ce qu'il ne me manquât pas un bouton. Tout ce que je puis dire pour expliquer ma conduite dans cette fatale journée, c'est qu'elle était le résultat inévitable de ma faiblesse de caractère. Même après qu'on m'eut pendu et que Wopsle eut fermé le livre, Pumblechook continua à me fixer en secouant la tête et disant:

«Profite de l'exemple, mon garçon, profite de l'exemple.»

Comme si c'eût été un fait bien avéré que je n'attendais, au fond de mon cœur, que l'occasion de trouver un de mes parents qui voulût bien avoir la faiblesse d'être mon bienfaiteur pour préméditer de l'assassiner.

Il faisait nuit noire quand je me mis en route avec M. Wopsle. Une fois hors de la ville, nous nous trouvâmes enveloppés dans un brouillard épais, et, je le sentis en même temps, d'une humidité pénétrante. La lampe de la barrière de péage nous parut une grosse tache, elle ne semblait pas être à sa place habituelle, et ses rayons avaient l'air d'une substance solide dans la brume. Nous en faisions la remarque, en nous étonnant que ce brouillard se fût élevé avec le changement de vent qui s'était opéré, quand nous nous trouvâmes en face d'un homme qui se dandinait du côté opposé à la maison du gardien de la barrière.

«Tiens! nous écriâmes-nous en nous arrêtant, Orlick ici!

—Ah! répondit-il en se balançant toujours, je m'étais arrêté un instant dans l'espoir qu'il passerait de la compagnie.

—Vous êtes en retard?» dis-je.

Orlick répondit naturellement:

«Et vous, vous n'êtes pas en avance.

—Nous avons, dit M. Wopsle, exalté par sa récente représentation, nous avons passé une soirée littéraire très agréable, M. Orlick.»

Orlick grogna comme un homme qui n'a rien à dire à cela, et nous continuâmes la route tous ensemble. Je lui demandai s'il avait passé tout son congé en ville.

«Oui, répondit-il, tout entier. Je suis arrivé un peu après vous, je ne vous ai pas vu, mais vous ne deviez pas être loin. Tiens! voilà qu'on tire encore le canon.

—Aux pontons? dis-je.

—Il y a des oiseaux qui ont quitté leur cage, les canons tirent depuis la brune; vous allez les entendre tout à l'heure.»

En effet, nous n'avions fait que quelques pas quand le boum! bien connu se fit entendre, affaibli par le brouillard, et il roula pesamment le long des bas côtés de la rivière, comme s'il eût poursuivi et atteint les fugitifs.

«Une fameuse nuit pour se donner de l'air! dit Orlick. Il faudrait être bien malin pour attraper ces oiseaux-là cette nuit.»

Cette réflexion me donnait à penser, je le fis en silence. M. Wopsle, comme l'oncle infortuné de la tragédie, se mit à penser tout haut dans son jardin de Camberwell. Orlick, les deux mains dans ses poches, se dandinait lourdement à mes côtés. Il faisait très sombre, très mouillé et très crotté, de sorte que nous nous éclaboussions en marchant. De temps en temps le bruit du canon nous arrivait et retentissait sourdement le long de la rivière. Je restais plongé dans mes pensées. Orlick murmurait de temps en temps:

«Battez!... battez!... vieux Clem!»

Je pensais qu'il avait bu; mais il n'était pas ivre.

Nous atteignîmes ainsi le village. Le chemin que nous suivions nous faisait passer devant les Trois jolis bateliers; l'auberge, à notre grande surprise (il était onze heures), était en grande agitation et la porte toute grande ouverte. M. Wopsle entra pour demander ce qu'il y avait, soupçonnant qu'un forçat avait été arrêté; mais il en revint tout effaré en courant:

«Il y a quelque chose qui va mal, dit-il sans s'arrêter. Courons chez vous, Pip... vite... courons!

—Qu'y a-t-il? demandai-je en courant avec lui, tandis qu'Orlick suivait à côté de moi.

—Je n'ai pas bien compris; il paraît qu'on est entré de force dans la maison pendant que Joe était sorti; on suppose que ce sont des forçats; ils ont attaqué et blessé quelqu'un.»

Nous courions trop vite pour demander une plus longue explication, et nous ne nous arrêtâmes que dans notre cuisine. Elle était encombrée de monde, tout le village était là et dans la cour. Il y avait un médecin, Joe et un groupe de femmes rassemblés au milieu de la cuisine. Ceux qui étaient inoccupés me firent place en m'apercevant, et je vis ma sœur étendue sans connaissance et sans mouvement sur le plancher, où elle avait été renversée par un coup furieux asséné sur le derrière de la tête, pendant qu'elle était tournée du côté du feu. Décidément, il était écrit qu'elle ne se mettrait plus jamais en colère tant qu'elle serait la femme de Joe.


CHAPITRE XVI.

La tête remplie de George Barnwell, je ne fus d'abord pas éloigné de croire qu'à mon insu j'étais pour quelque chose dans l'attentat commis sur ma sœur, ou que, dans tous les cas, étant son plus proche parent et passant généralement pour lui avoir quelques obligations, j'étais plus que tout autre exposé à devenir l'objet de légitimes soupçons. Mais quand le lendemain, à la brillante clarté du jour, je raisonnai de l'affaire en entendant discuter autour de moi, je la considérai sous un jour tout à fait différent et en même temps plus raisonnable.

Joe avait été fumer sa pipe aux Trois jolis bateliers, depuis huit heures un quart jusqu'à dix heures moins un quart. Pendant son absence, ma sœur s'était mise à la porte et avait échangé le bonsoir avec un garçon de ferme, qui rentrait chez lui. Cet homme ne put dire positivement à quelle heure il avait quitté ma sœur, il dit seulement que ce devait être avant neuf heures. Quand Joe rentra à dix heures moins cinq minutes, il la trouva étendue à terre et s'empressa d'appeler à son secours. Le feu paraissait avoir peu brûlé et n'était pas éteint; la mèche de la chandelle pas trop longue; il est vrai que cette dernière avait été soufflée.

Rien dans la maison n'avait disparu; rien n'avait été touché, si ce n'est la chandelle éteinte qui était sur la table, entre la porte et ma sœur, et qui était derrière elle, quand elle faisait face au feu et avait été frappée. Il n'y avait aucun dérangement dans le logis, si ce n'est celui que ma sœur avait fait elle-même en tombant et en saignant. Il s'y trouvait en revanche une pièce de conviction qui ne manquait pas d'une certaine importance. Ma sœur avait été frappée avec quelque chose de dur et de lourd; puis, une fois renversée, on lui avait lancé à la tête ce quelque chose avec beaucoup de violence. En la relevant, Joe retrouva derrière elle un fer de forçat qui avait été limé en deux.

Après avoir examiné ce fer de son œil de forgeron, Joe déclara qu'il y avait déjà quelque temps qu'il avait été limé. Les cris et la rumeur parvinrent bientôt aux pontons, et les personnes qui en arrivèrent pour examiner le fer confirmèrent l'opinion de Joe; elles n'essayèrent pas de déterminer à quelle époque ce fer avait quitté les pontons, mais elles affirmèrent qu'il n'avait été porté par aucun des deux forçats échappés la veille; de plus, l'un des deux forçats avait déjà été repris et il ne s'était pas débarrassé de ses fers.

Sachant ce que je savais, je ne doutais pas que ce fer ne fût celui de mon forçat, ce même fer que je l'avais vu et entendu limer dans les marais. Cependant, je ne l'accusais pas d'en avoir fait usage contre ma sœur, mais je soupçonnais qu'il était tombé entre les mains d'Orlick ou de l'étranger, celui qui m'avait montré la lime, et que l'un de ces deux individus avait pu seul s'en servir d'une manière aussi cruelle.

Quant à Orlick, exactement comme il nous l'avait dit au moment où nous l'avions rencontré à la barrière, on l'avait vu en ville pendant toute la soirée; il était entré dans plusieurs tavernes avec diverses personnes, et il était revenu avec M. Wopsle et moi. Il n'y avait donc rien contre lui, si ce n'est la querelle, et ma sœur s'était querellée plus de mille fois avec lui, comme avec tout le monde. Quant à l'étranger, aucune dispute ne pouvait s'être élevée entre ma sœur et lui, s'il était venu réclamer ses deux banknotes, car elle était parfaitement disposée à les lui restituer. Il était d'ailleurs évident qu'il n'y avait pas eu d'altercation entre ma sœur et l'assaillant, qui était entré avec si peu de bruit et si inopinément, qu'elle avait été renversée avant d'avoir eu le temps de se retourner.

N'était-il pas horrible de penser que, sans le vouloir, j'avais procuré l'instrument du crime. Je souffrais l'impossible, en me demandant sans cesse si je ne ferais pas disparaître tout le charme de mon enfance en racontant à Joe tout ce qui s'était passé. Pendant les mois qui suivirent, chaque jour je répondais négativement à cette question, et, le lendemain, je recommençais à y réfléchir. Cette lutte venait, après tout, de ce que ce secret était maintenant un vieux secret pour moi; je l'avais nourri si longtemps, qu'il était devenu une partie de moi-même, et que je ne pouvais plus m'en séparer. En outre, j'avais la crainte qu'après avoir été la cause de tant de malheurs, je finirais probablement par m'aliéner Joe s'il me croyait. Mais me croirait-il? Ces réflexions me décidèrent à temporiser; je résolus de faire une confession pleine et entière si j'entrevoyais une nouvelle occasion d'aider à découvrir le coupable.

Les constables et les hommes de Bow Street, de Londres, séjournèrent à la maison pendant une semaine ou deux. Ils ne firent pas mieux en cette circonstance que ne font d'ordinaire les agents de l'autorité en pareil cas, du moins d'après ce que j'ai lu ou entendu dire. Ils arrêtèrent des gens à tort et à travers, et se buttèrent la tête contre toutes sortes d'idées fausses en persistant, comme toujours, à vouloir arranger les circonstances d'après les probabilités, au lieu de chercher les probabilités dans les circonstances. Aussi les voyait-on à la porte des Trois jolis bateliers avec l'air réservé de gens qui en savent beaucoup plus qu'ils ne veulent en dire, et cela remplissait tout le village d'admiration. Ils avaient des façons aussi mystérieuses en saisissant leurs verres que s'ils eussent saisi le coupable lui-même; pas tout à fait, cependant, puisqu'ils n'en firent jamais rien.

Longtemps après le départ de ces dignes représentants de la loi, ma sœur était encore au lit très malade. Elle avait la vue toute troublée, de sorte qu'elle voyait les objets doubles, et souvent elle saisissait un verre ou une tasse à thé imaginaire au lieu d'une réalité. L'ouïe était chez elle gravement affectée, la mémoire aussi, et ses paroles étaient inintelligibles. Quand, plus tard, elle put descendre de sa chambre, il me fallut tenir mon ardoise constamment à sa portée pour qu'elle pût écrire ce qu'elle ne pouvait articuler; mais, comme elle écrivait fort mal, qu'elle était médiocrement forte sur l'orthographe, et que Joe n'était pas non plus un habile lecteur, il s'élevait entre eux des complications extraordinaires, que j'étais toujours appelé à résoudre.

Cependant son caractère s'était considérablement amélioré, elle était devenue même assez patiente. Un tremblement nerveux s'empara de tous ses membres, et ils prirent une incertitude de mouvement qui fit partie de son état habituel; puis, après un intervalle de trois mois, à peine pouvait-elle porter sa main à sa tête, et elle tombait souvent pendant plusieurs semaines dans une tristesse voisine de l'aberration d'esprit. Nous étions très embarrassés pour lui trouver une garde convenable, lorsqu'une circonstance fortuite nous vint en aide. La grand'tante de M. Wopsle mourut, et celui-ci, voyant l'état dans lequel ma sœur était tombée, laissa Biddy venir la soigner.

Ce fut environ un mois après la réapparition de ma sœur dans la cuisine, que Biddy arriva chez nous avec une petite boite contenant tous les effets qu'elle possédait au monde. Ce fut une bénédiction pour nous tous et surtout pour Joe, car le cher homme était bien abattu, en contemplant continuellement la lente destruction de sa femme, et il avait coutume, le soir, en veillant à ses côtés, de tourner sur moi de temps à autre ses yeux bleus humides de larmes, en me disant:

«C'était un si beau corps de femme! mon petit Pip.»

Biddy entra de suite en fonctions et prodigua à ma sœur les soins les plus intelligents, comme si elle n'eût fait que cela depuis son enfance. Joe put alors jouir en quelque sorte de la plus grande tranquillité qu'il eût jamais goûtée durant tout le cours de sa vie, et il eut le loisir de pousser de temps en temps jusqu'aux Trois jolis bateliers, ce qui lui fit un bien extrême. Une chose étonnante, c'est que les gens de la police avaient tous plus ou moins soupçonné le pauvre Joe d'être le coupable sans qu'il s'en doutât, et que, d'un commun accord, ils le regardaient comme un des esprits les plus profonds qu'ils eussent jamais rencontrés.

Le premier triomphe de Biddy, dans sa nouvelle charge, fut de résoudre une difficulté que je n'avais jamais pu surmonter, malgré tous mes efforts. Voici ce que c'était:

Toujours et sans cesse ma sœur avait tracé sur l'ardoise un chiffre qui ressemblait à un T; puis elle avait appelé notre attention sur ce chiffre, comme une chose dont elle avait particulièrement besoin. J'avais donc passé en revue tous les mots qui commençaient par un T, depuis Tabac jusqu'à Tyran. À la fin, il m'était venu dans l'idée que cette lettre avait assez la forme d'un marteau, et, ayant prononcé ce mot à l'oreille de ma sœur, elle avait commencé à frapper sur la table en signe d'assentiment. Là-dessus, j'avais apporté tous nos marteaux les uns après les autres, mais sans succès. Puis j'avais pensé à une béquille. J'en empruntai une dans le village, et, plein de confiance, je vins la mettre sous les yeux de ma sœur, mais elle se mit à secouer la tête avec une telle rapidité, que nous eûmes une grande frayeur: faible et brisée comme elle était, nous craignîmes qu'elle ne se disloquât le cou.

Quand ma sœur eut remarqué que Biddy la comprenait très vite, le signe mystérieux reparut sur l'ardoise. Biddy l'examina avec attention, entendit mes explications, regarda ma sœur, me regarda, regarda Joe, puis elle courut à la forge, suivie par Joe et par moi.

«Mais oui, c'est bien cela! s'écria Biddy, ne voyez-vous pas que c'est lui!»

C'était Orlick! Il n'y avait pas de doute, elle avait oublié son nom et ne pouvait l'indiquer que par son marteau. Biddy le pria de venir dans la cuisine. Orlick déposa tranquillement son marteau, essuya son front avec son bras, puis avec son tablier, et vint en se dandinant avec cette singulière démarche hésitante et sans-souci qui le caractérisait.

Je m'attendais, je le confesse, à entendre ma sœur le dénoncer; mais les choses tournèrent tout autrement. Elle manifesta le plus grand désir d'être en bons termes avec lui; elle montra qu'elle était contente qu'on le lui eût amené, et parla de lui offrir quelque chose à boire. Elle examinait sa contenance, comme si elle eût particulièrement souhaité de s'assurer qu'il prenait sa réception en bonne part. Elle manifestait le plus grand désir de se le concilier, et elle avait vis-à-vis de lui cet air d'humble soumission que j'ai souvent remarqué chez les enfants en présence d'un maître sévère. Dans la suite, elle ne passa pas un jour sans dessiner le marteau sur son ardoise, et sans qu'Orlick vînt en se dandinant se placer devant elle, avec sa mine hargneuse, comme s'il ne savait pas plus que moi ce qu'il voulait faire.


CHAPITRE XVII.

Je suivis le cours de mon apprentissage, qui ne fut varié, en dehors des limites du village et des marais, par une autre circonstance remarquable, que par le retour de l'anniversaire de ma naissance, qui me fit rendre ma seconde visite chez miss Havisham. Je trouvai Sarah Pocket remplissant toujours sa charge à la porte, et miss Havisham dans l'état où je l'avais laissée. Miss Havisham me parla d'Estelle de la même manière et dans les mêmes termes. L'entrevue ne dura que quelques minutes. En partant, miss Havisham me donna une guinée et me dit de revenir à mon prochain anniversaire. Disons une fois pour toutes que cela devint une habitude annuelle. J'essayai, la première fois, de refuser poliment la guinée, mais ce refus n'eut d'autre effet que de me faire demander avec colère si j'avais compté sur davantage. Après cela, je la pris sans rien dire.

Tout était si peu changé, dans la vieille et triste maison, dans la lumière jaune de cette chambre obscure, et dans ce spectre flétri, assis devant la table de toilette, qu'il me semblait que le temps s'était arrêté comme les pendules, dans ce mystérieux endroit où, pendant que tout vieillissait au dehors, tout restait dans le même état. La lumière du jour n'entrait pas plus dans la maison que mes souvenirs et mes pensées ne pouvaient m'éclairer sur le fait actuel; et cela m'étonnait sans que je pusse m'en rendre compte, et sous cette influence je continuai à haïr de plus en plus mon état et à avoir honte de notre foyer.

Imperceptiblement, je commençai à m'apercevoir qu'un grand changement s'était opéré chez Biddy. Les quartiers de ses souliers étaient relevés maintenant jusqu'à sa cheville, ses cheveux avaient poussé, ils étaient même brillants et lisses, et ses mains étaient toujours propres. Elle n'était pas jolie; étant commune, elle ne pouvait ressembler à Estelle; mais elle était agréable, pleine de santé, et d'un caractère charmant. Il n'y avait pas plus d'un an qu'elle demeurait avec nous; je me souviens même qu'elle venait de quitter le deuil, quand je remarquai un soir qu'elle avait des yeux expressifs, de bons et beaux yeux.

Je fis cette découverte au moment où je levais le nez d'une tâche que j'étais en train de faire: je copiais quelques pages d'un livre que je voulais apprendre par cœur, et je m'exerçais, par cet innocent stratagème, à faire deux choses à la fois. En voyant Biddy qui me regardait et m'observait, je posai ma plume sur la table, et Biddy arrêta son aiguille, mais sans la quitter.

«Biddy, dis-je, comment fais-tu donc? Ou je suis très bête, ou tu es très intelligente.

—Qu'est-ce donc que je fais?... je ne sais pas,» répondit Biddy en souriant.

C'était elle qui conduisait tout notre ménage, et étonnamment bien encore, mais ce n'est pas de cette habileté que je voulais parler, quoiqu'elle m'eût étonné bien souvent.

«Comment peux-tu faire, Biddy, dis-je, pour apprendre tout ce que j'apprends?»

Je commençais à tirer quelque vanité de mes connaissances, car pour les acquérir, je dépensais mes guinées d'anniversaire et tout mon argent de poche, bien que je comprenne aujourd'hui qu'à ce prix là le peu que je savais me revenait extrêmement cher.

«Je pourrais te faire la même question, dit Biddy; comment fais-tu?

—Le soir, quand je quitte la forge, chacun peut me voir me mettre à l'ouvrage, moi; mais toi, Biddy, on ne t'y voit jamais.

—Je suppose que j'attrape la science comme un rhume,» dit tranquillement Biddy.

Et elle reprit son ouvrage.

Poursuivant mon idée, renversé dans mon fauteuil en bois, je regardais Biddy coudre, avec sa tête penchée de côté. Je commençais à voir en elle une fille vraiment extraordinaire, car je me souvins qu'elle était très savante en tout ce qui concernait notre état, qu'elle connaissait les noms de nos outils et les termes de notre ouvrage. En un mot, Biddy savait théoriquement tout ce que je savais, et elle aurait fait un forgeron tout aussi accompli que moi, si ce n'est davantage.

«Biddy, dis-je, tu es une de ces personnes qui savent tirer parti de toutes les occasions; tu n'en avais jamais eu avant de venir ici, vois maintenant ce que tu as appris.»

Biddy leva les yeux sur moi, puis se remit à coudre.

«C'est moi qui ai été ton premier maître, n'est-ce pas, Pip? dit-elle.

—Biddy! m'écriai-je frappé d'étonnement. Comment, tu pleures?...

—Non, dit Biddy en riant, pourquoi t'imagines-tu cela?»

Ce n'était pas une illusion que je me faisais, j'avais vu une larme brillante tomber sur son ouvrage. Je me rappelai quel pauvre souffre-douleur elle avait été jusqu'au jour où la grand'tante de M. Wopsle avait perdu la mauvaise habitude de vivre, habitude si difficile à perdre pour certaines personnes. Je me rappelais les misérables circonstances au milieu desquelles elle s'était trouvée dans la pauvre boutique et dans la bruyante école du soir. Je réfléchissais que, même dans ces temps malheureux, il devait y avoir eu en Biddy quelque talent caché, qui se développait maintenant, car dans mon premier mécontentement de moi-même, c'est à elle que j'avais demandé aide et assistance. Biddy causait tranquillement, elle ne pleurait plus, et il me semblait, en songeant à tout cela et en la regardant, que je n'avais peut-être pas été suffisamment reconnaissant envers elle; que j'avais été trop réservé, et surtout que je ne l'avais pas assez honorée, ce n'est peut-être pas précisément le mot dont je me servais dans mes méditations, de ma confiance.

«Oui, Biddy, dis-je, après avoir mûrement réfléchi, tu as été mon premier maître, et cela à une époque où nous ne pensions guère nous trouver un jour réunis dans cette cuisine.

—Ah! la pauvre créature! s'écria Biddy, comme si cette remarque lui eût rappelé qu'elle avait oublié pendant quelques instants d'aller voir si ma sœur avait besoin de quelque chose, c'est malheureusement vrai!

—Eh bien! dis-je, il faut causer ensemble un peu plus souvent, et pour moi, je te consulterai aussi comme autrefois. Dimanche prochain, allons faire une tranquille promenade dans les marais, Biddy, et nous causerons tout à notre aise.»

Ma sœur ne restait jamais seule; mais Joe voulut bien prendre soin d'elle toute l'après-midi du dimanche, et Biddy et moi nous sortîmes ensemble. C'était par un beau jour d'été. Quand nous eûmes traversé le village, passé l'église et puis le cimetière, et que nous fûmes sortis des marais, j'aperçus les voiles des vaisseaux gonflées par le vent; et je commençai alors, comme toujours, à mêler miss Havisham et Estelle aux objets que j'avais sous les yeux. Nous nous assîmes au bord de la rivière, où l'eau en bouillonnant venait se briser sous nos pieds; et ce doux murmure rendait encore le paysage plus silencieux qu'il ne l'eût été sans lui. Je trouvai que l'heure et le lieu étaient admirablement choisis pour faire mes plus intimes confidences à Biddy.

«Biddy, dis-je, après lui avoir recommandé le secret, je veux devenir un monsieur.

—Oh! moi, à ta place, je n'y tiendrais pas! répondit-elle; ça n'est pas la peine.

—Biddy, repris-je d'un ton un peu sévère, j'ai des raisons toutes particulières pour vouloir devenir un monsieur.

—Tu dois les savoir mieux que personne, Pip; mais ne penses-tu pas être plus heureux tel que tu es?

—Biddy! m'écriai-je avec impatience, je ne suis pas heureux du tout comme je suis. Je suis dégoûté de mon état et de la vie que je mène. Je n'ai jamais pu y prendre goût depuis le commencement de mon apprentissage. Voyons, Biddy, ne sois donc pas bête.

—Ai-je dit quelque bêtise? dit Biddy en levant tranquillement les yeux et les sourcils. J'en suis fâchée, je ne l'ai pas fait exprès. Tout ce que je désire, c'est de te voir heureux et en bonne position.

—Eh bien! alors, sache une fois pour toutes que jamais je ne serai heureux; qu'au contraire, Biddy, je serai toujours misérable, tant que je ne mènerai pas une vie autre que celle que je mène aujourd'hui.

—C'est dommage!» dit Biddy en secouant la tête avec tristesse.

Dans ce singulier combat que je soutenais avec moi-même, j'avais si souvent pensé que c'était dommage de penser ainsi, qu'au moment où Biddy avait traduit en paroles ses sensations et les miennes, je fus presque sur le point de verser des larmes de dépit et de chagrin. Je lui répondis qu'elle avait raison; que je sentais que cela était très regrettable, mais que je n'y pouvais rien.

«Si j'avais pu m'y habituer, dis-je en arrachant quelques brins d'herbe pour donner le change à mes sentiments, comme le jour où, dans la brasserie de miss Havisham, j'avais arraché mes cheveux et les avais foulés aux pieds; si j'avais pu m'y faire, ou si seulement j'avais pu conserver la moitié du goût que j'avais pour la forge, quand j'étais tout petit, je sais que cela eût beaucoup mieux valu pour moi. Toi, Joe et moi, nous n'eussions manqué de rien. Joe et moi, nous eussions été associés après mon apprentissage, et j'aurais pu t'épouser et nous serions venus nous asseoir ici par un beau dimanche, bien différents l'un pour l'autre de ce que nous sommes aujourd'hui. J'aurais toujours été assez bon pour toi, n'est-ce pas Biddy?»

Biddy soupira en regardant les vaisseaux passer au loin et répondit:

«Oui, je ne suis pas très difficile.»

Je ne pouvais prendre cela pour une flatterie; mais je savais qu'elle n'y mettait pas de mauvaise intention.

«Au lieu de cela, dis-je en continuant à arracher quelques brins d'herbe et à en mâcher un ou deux; vois comme je vis, mécontent et malheureux.... Et que m'importerait d'être grossier et commun, si personne ne me l'avait dit!»

Biddy se retourna tout à coup de mon côté et me regarda avec plus d'attention qu'elle n'avait regardé les vaisseaux.

«Ce n'était pas une chose très vraie ni très polie à dire, fit-elle en détournant les yeux aussitôt. Qui t'a dit cela?»

Je fus déconcerté, car je m'étais lancé dans mes confidences sans savoir où j'allais; il n'y avait pas à reculer maintenant, et je répondis:

«La charmante jeune demoiselle qui est chez miss Havisham. Elle est plus belle que personne ne l'a jamais été; je l'admire et je l'adore, et c'est à cause d'elle que je veux devenir un monsieur.»

Après cette folle confession, je jetai toute l'herbe que j'avais arrachée dans la rivière, comme si j'avais eu envie de la suivre et de me jeter après elle.

«Est-ce pour lui faire éprouver du dépit, ou pour lui plaire, que tu veux devenir un monsieur? demanda Biddy, après un moment de silence.

—Je n'en sais rien, répondis-je de mauvaise humeur.

—Parce que, si c'est pour lui donner du dépit, continua Biddy, je crois que tu y parviendras plus facilement en ne tenant aucun compte de ses paroles; et si c'est pour lui plaire, je pense qu'elle n'en vaut pas la peine. Du reste, tu dois le savoir mieux que personne.»

C'était exactement ce que j'avais pensé bien des fois, et ce que, dans ce moment, me paraissait de la plus parfaite évidence; mais comment moi, pauvre garçon de village, aurais-je pu éviter cette inconséquence étonnante, dans laquelle les hommes les plus sages et les meilleurs tombent chaque jour?

«Tout cela peut être vrai, dis-je à Biddy, mais je la trouve si belle!»

En disant ces mots, je détournai brusquement ma figure, je saisis une bonne poignée de cheveux de chaque côté de ma tête, et je les arrachai violemment, tout en ayant bien conscience, pendant tout ce temps, que la folie de mon cœur était si absurde et si déplacée que j'aurais bien mieux fait, au lieu de détourner ma face et de me tirer les cheveux, de cogner ma tête contre une muraille pour la punir d'appartenir à un idiot tel que moi.

Biddy était la plus raisonnable des filles, et elle n'essaya plus de me convaincre. Elle mit sa main, main fort agréable, quoiqu'un peu durcie par le travail, sur les miennes; elle les détacha gentiment de mes cheveux, puis elle me frappa doucement sur l'épaule pour tâcher de m'apaiser, tandis que, la tête dans ma manche, je versai quelques larmes, exactement comme j'avais fait dans la brasserie, et je sentis vaguement au fond de mon cœur qu'il me semblait que j'étais fort maltraité par quelqu'un ou par tout le monde, je ne sais lequel des deux.

«Je me réjouis d'une chose, dit Biddy, c'est que tu aies senti que tu pouvais m'accorder ta confiance, Pip, et d'une autre encore, c'est que tu sais que je la mériterai toujours, et que je ferai tout pour la conserver. Quant à ta première institutrice, pauvre institutrice qui a tant elle-même à apprendre! si elle était ton institutrice en ce moment-ci, elle sait bien quelle leçon elle te donnerait, mais ce serait une rude leçon à apprendre; et, comme maintenant tu en sais plus qu'elle, ça ne servirait à rien.»

En disant cela, Biddy soupira et eut l'air de me plaindre; puis elle se leva, et me dit avec un changement agréable dans la voix:

«Allons-nous un peu plus loin ou rentrons-nous à la maison?

—Biddy! m'écriai-je en me levant, en jetant mes bras à son cou et en l'embrassant, je te dirai toujours tout.

—Jusqu'au jour où tu seras devenu un monsieur, dit Biddy.

—Tu sais bien que je ne serai jamais un vrai monsieur, ce sera donc toujours ainsi, non pas que j'aie quelque chose à te dire, car tu sais maintenant tout ce que je pense et tout ce que je sais.

—Ah! murmura Biddy, en portant ses yeux sur l'horizon; puis elle reprit sa plus douce voix pour me dire de nouveau: allons-nous un peu plus loin ou rentrons-nous à la maison?»

Je dis à Biddy que nous irions un peu plus loin. C'est ce que nous fîmes; et cette charmante après-midi d'été se changea en un soir d'été magnifique. Je commençais à me demander si je n'étais pas infiniment mieux sous tous les rapports, et plus naturellement placé dans les conditions où je me trouvais depuis mon enfance, que de jouer à la bataille dans une chambre éclairée par une chandelle, où les pendules étaient arrêtées et où j'étais méprisé par Estelle. Je pensais que ce serait un grand bonheur si je pouvais m'ôter Estelle de la tête, ainsi que toutes mes folles imaginations et tous mes souvenirs, et si je pouvais prendre goût au travail, m'y attacher et réussir. Je me demandais si Estelle étant à côté de moi à la place de Biddy, elle ne m'eût pas rendu très malheureux. J'étais obligé de convenir que cela était très certain, et je me dis à moi-même:

«Pip, quel imbécile tu fais, mon pauvre garçon!»

Nous parlions beaucoup tout en marchant, et tout ce que disait Biddy me semblait juste. Biddy n'était jamais impolie ni capricieuse; elle n'était pas Biddy un jour et une autre personne le lendemain. Elle eût éprouvé de la peine et non du plaisir à me faire du chagrin, et elle eût de beaucoup préféré blesser son propre cœur que de blesser le mien. Comment se faisait-il donc que je ne l'aimais pas mieux que l'autre?

«Biddy, disais-je, tout en retournant au logis, je voudrais que tu puisses me ramener au sens commun.

—Je le voudrais aussi, répondit Biddy.

—Si seulement je pouvais devenir amoureux de toi.... Ne te fâche pas si je parle aussi franchement à une vieille connaissance....

—Oh! pas du tout, mon cher Pip, dit Biddy; ne t'inquiète pas de moi.

—Si je pouvais seulement le faire, c'est tout ce qu'il me faudrait.

—Mais tu le vois, mon pauvre Pip, tu ne pourras jamais,» dit Biddy.

À ce moment de la soirée, la chose ne me paraissait pas aussi invraisemblable qu'elle m'eût paru si nous avions discuté cette question quelques heures auparavant. Je dis donc que je n'en étais pas tout à fait sûr. Biddy dit qu'elle en était bien certaine, et elle le dit d'une manière décisive. Au fond de mon cœur, je sentais qu'elle avait raison, et cependant j'étais peu satisfait de la voir si affirmative sur ce point.

En approchant du cimetière, nous eûmes à traverser un remblai et à franchir une barrière près de l'écluse. Nous vîmes apparaître tout à coup le vieil Orlick; il sortait de l'écluse, des joncs ou de la vase.

«Hola! fit-il, où allez-vous donc, vous deux?

—Où irions-nous, si ce n'est à la maison?

—Eh bien! je veux que le diable m'emporte si je ne vais pas avec vous pour vous voir rentrer!»

C'était sa manie, à cet homme, de vouloir que le diable l'emportât. Peut-être n'attachait-il pas d'importance à ce mot, mais il s'en servait comme de son nom de baptême pour en imposer au pauvre monde et faire naître l'idée de quelque chose d'épouvantablement nuisible. Lorsque j'étais plus jeune, je me figurais généralement que si le diable m'emportait personnellement, il ne le ferait qu'avec un croc recourbé, bien trempé et bien pointu. Biddy n'était pas d'avis qu'il vînt avec nous, et elle me disait tout bas:

«Ne le laisse pas venir, je ne l'aime pas.»

Comme moi-même je ne l'aimais pas non plus, je pris la liberté de lui dire que nous le remerciions beaucoup, mais que nous n'avions pas besoin qu'on nous vît rentrer. Orlick accueillit mes paroles avec un éclat de rire et s'arrêta; mais bientôt après, il nous suivit à distance, tout en clopinant.

Voulant savoir si Biddy le soupçonnait d'avoir prêté la main à la tentative d'assassinat contre ma sœur, dont celle-ci n'avait jamais pu rendre compte, je lui demandai pourquoi elle ne l'aimait pas.

«Oh! dit-elle en le regardant par-dessus son épaule, pendant qu'il tâchait de nous rattraper d'un pas lourd, c'est que je crains qu'il ne m'aime.

—T'a-t-il jamais dit qu'il t'aimait? demandai-je d'un air indigné.

—Non, dit Biddy, en jetant de nouveau un regard en arrière; il ne me l'a jamais dit; mais il se met à danser devant moi toutes les fois qu'il s'aperçoit que je le regarde.»

Quelque nouveau et singulier que me parût ce témoignage d'attachement, je ne doutais pas un seul instant de l'exactitude de l'interprétation de Biddy. Je m'échauffais à l'idée que le vieil Orlick osât l'admirer, comme je me serais échauffé s'il m'eût outragé moi-même.

«Mais cela n'a rien qui puisse t'intéresser, ajouta Biddy avec calme.

—Non, Biddy, c'est vrai; seulement je n'aime pas cela, et je ne l'approuve pas.

—Ni moi non plus, dit Biddy, bien que cela doive t'être bien égal.

—Absolument, lui dis-je; mais je dois avouer que j'aurais une bien faible opinion de toi, Biddy, s'il dansait devant toi, de ton propre consentement.»

J'eus l'œil sur Orlick par la suite, et toutes les fois qu'une circonstance favorable se présentait pour qu'il manifestât à Biddy l'émotion qu'elle lui causait, je me mettais entre lui et elle, pour atténuer cette démonstration. Orlick avait pris pied dans la maison de Joe, surtout depuis l'affection que ma sœur avait prise pour lui; sans cela, j'aurais essayé de le faire renvoyer. Orlick comprenait parfaitement mes bonnes intentions à son égard, et il y avait de sa part réciprocité, ainsi que j'eus l'occasion de l'apprendre par la suite. Or, comme si mon esprit n'eût pas été déjà assez troublé, j'en augmentai encore la confusion en pensant, à certains jours et à certains moments, que Biddy valait énormément mieux qu'Estelle, et que la vie de travail simple et honnête dans laquelle j'étais né n'avait rien dont on dût rougir, mais qu'elle offrait au contraire des ressources fort suffisantes de considération et de bonheur. Ces jours-là, j'arrivais à conclure que mon antipathie pour le pauvre vieux Joe et la forge s'était dissipée, et que j'étais en bon chemin pour devenir l'associé de Joe et le compagnon de Biddy... quand tout à coup un souvenir confus des jours passés chez miss Havisham fondait sur moi comme un trait meurtrier, et bouleversait de nouveau mes pauvres esprits. Une fois troublés, j'avais de la peine à les rassembler, et souvent, avant que j'eusse pu m'en rendre maître, ils se dispersaient dans toutes les directions, à la seule idée que peut-être, après tout, une fois mon apprentissage terminé, miss Havisham se chargerait de ma fortune.

Si mon apprentissage eût continué, je n'ose affirmer que je serais resté jusqu'au bout dans ces mêmes perplexités; mais il fut interrompu prématurément, ainsi qu'on va le voir.


CHAPITRE XVIII.

C'était un samedi soir de la quatrième année de mon apprentissage chez Joe. Un groupe entourait le feu des Trois jolis Bateliers et prêtait une oreille attentive à M. Wopsle, qui lisait le journal à haute voix. Je faisais partie de ce groupe.

Un crime qui causait grande rumeur dans le public venait d'être commis, et M. Wopsle, en le racontant, avait l'air d'être plongé dans le sang jusqu'aux sourcils. Il appuyait sur chaque adjectif exprimant l'horreur, et s'identifiait avec chacun des témoins de l'enquête. Nous l'entendions gémir comme la victime: «C'en est fait de moi!» et comme l'assassin, mugir d'un ton féroce: «Je vais régler votre compte!» Il nous fit la déposition médicale, en imitant sans s'y tromper le praticien de notre endroit. Il bégaya en tremblant comme le vieux gardien de la barrière qui avait entendu les coups, avec une imitation si parfaite de cet invalide à moitié paralysé, qu'il était permis de douter de la compétence morale de ce témoin. Entre les mains de M. Wopsle, le coroner devint Timon d'Athènes, et le bedeau, Coriolan. M. Wopsle était enchanté de lui-même et nous en étions tous enchantés aussi. Dans cet agréable état d'esprit, nous rendîmes un verdict de meurtre avec préméditation.

Alors, et seulement alors, je m'aperçus de la présence d'un individu étranger au pays qui était assis sur le banc en face de moi, et qui regardait de mon côté. Un certain air de mépris régnait sur son visage, et il mordait le bout de son énorme index, tout en examinant les figures des spectateurs qui entouraient M. Wopsle.

«Eh bien! dit-il à ce dernier, dès que celui-ci eut terminé sa lecture, vous avez arrangé tout cela à votre satisfaction, je n'en doute pas?»

Chacun leva les yeux et tressaillit, comme si c'eût été l'assassin. Il nous regarda d'un air froid et tout à fait sarcastique.

«Coupable, c'est évident, fit-il. Allons, voyons, dites!

—Monsieur, répondit M. Wopsle, sans avoir l'air de vous connaître, je n'hésite pas à vous répondre: coupable, en effet!»

Là-dessus, nous reprîmes tous assez de courage pour faire entendre un léger murmure d'approbation.

«Je le savais, dit l'étranger, je savais ce que vous pensiez et ce que vous disiez; mais je vais vous faire une question. Savez-vous, ou ne savez-vous pas que la loi anglaise suppose tout homme innocent, jusqu'à ce qu'on ait prouvé... prouvé... et encore prouvé qu'il est coupable.

—Monsieur, commença M. Wopsle, en ma qualité d'Anglais, je....

—Allons! dit l'étranger à M. Wopsle, en mordant son index, n'éludez pas la question. Ou vous le savez, ou vous ne le savez pas. Lequel des deux?»

Il tenait sa tête en avant, son corps en arrière, d'une façon interrogative, et il étendait son index vers M. Wopsle.

«Allons, dit-il, le savez-vous ou ne le savez-vous pas?

—Certainement, je le sais, répondit M. Wopsle.

—Alors, pourquoi ne l'avez-vous pas dit tout de suite? Je vais vous faire une autre question, continua l'étranger, en s'emparant de M. Wopsle, comme s'il avait des droits sur lui: Savez-vous qu'aucun des témoins n'a encore subi de contre-interrogatoire?»

M. Wopsle commençait:

«Tout ce que je puis dire, c'est que...»

Quand l'étranger l'arrêta.

«Comment, vous ne pouvez pas répondre: oui ou non!... Je vais vous éprouver encore une fois.»

Il étendit son doigt vers lui.

«Attention! Savez-vous ou ne savez-vous pas qu'aucun des témoins n'a encore subi de contre-interrogatoire?... Allons, je ne vous demande qu'un mot: Oui ou non?»

M. Wopsle hésita, et nous commencions à avoir de lui une assez pauvre opinion.

«Allons, dit l'étranger, je viens à votre secours; vous ne le méritez pas, mais j'y viens. Jetez un coup d'œil sur ce papier que vous tenez à la main. Qu'est-ce que c'est?

—Qu'est-ce que c'est? répéta M. Wopsle interloqué.

—Est-ce, continua l'étranger, d'un ton sarcastique et soupçonneux, est-ce le papier imprimé dans lequel vous venez de lire?

—Sans doute.

—Sans doute. Maintenant, revenons à ce journal, et dites-moi s'il constate que le prisonnier a dit positivement que ses conseils légaux lui avaient conseillé de réserver sa défense?

—J'ai lu cela tout à l'heure, commença M. Wopsle.

—Qu'importe ce que vous avez lu? Vous pouvez lire le Pater à rebours si cela vous fait plaisir, et cela a dû vous arriver plus d'une fois. Cherchez dans le journal.... Non, non, non mon ami, pas en haut de la colonne, vous devez bien le savoir; en bas, en bas.»

Nous commencions tous à voir en M. Wopsle un homme rempli de subterfuges.

«Eh bien! y êtes-vous?

—Voici, di M. Wopsle.

—Bien. Suivez maintenant le passage et dites-moi s'il annonce positivement que le prisonnier a dit que ses conseils légaux lui ont conseillé de réserver sa défense. Allons! y a-t-il de cela?

—Ce ne sont pas là les mots exacts, répondit M. Wopsle.

—Pas les mots exacts, soit, répéta l'inconnu avec amertume, mais est-ce bien la même substance?

—Oui, dit M. Wopsle.

—Oui! répéta l'étranger en promenant son regard sur la compagnie et tenant sa main étendue vers le témoin Wopsle; et maintenant je vous demande ce que vous pensez d'un homme qui, ayant ce passage sous les yeux, peut s'endormir tranquillement après avoir déclaré coupable un de ses semblables, sans même l'avoir entendu?»

Nous nous mîmes tous à soupçonner que M. Wopsle n'était pas du tout l'homme que nous avions pensé jusque-là, et que la vérité sur son compte commençait à se faire jour.

«Et souvenez-vous que ce même homme, continua l'étranger en dirigeant lourdement son doigt vers M. Wopsle, que ce même homme pourrait être appelé à siéger comme juré dans ce même procès, après s'être ainsi prononcé d'avance, et qu'il retournerait au sein de sa famille et mettrait tranquillement sa tête sur son oreiller, après avoir juré d'écouter avec impartialité, et de juger de même, entre le roi, notre souverain maître, et le prisonnier amené à la barre, et de rendre un verdict basé sur l'entière évidence.... Que Dieu lui vienne en aide!»

Nous étions tous persuadés maintenant que l'infortuné M. Wopsle avait été trop loin, et qu'il ferait mieux d'abandonner cette voie dangereuse pendant qu'il en était encore temps. L'étrange individu, avec un air d'autorité incontestable et une manière de nous faire comprendre qu'il savait sur chacun de nous quelque chose de secret, qu'il ne tenait qu'à lui de dévoiler, quitta sa place et vint se placer dans l'espace laissé libre entre les bancs, où il resta debout devant le feu, sa main gauche dans sa poche et l'index de sa main droite dans sa bouche.

«D'après les informations que j'ai reçues, dit-il, en nous passant en revue, j'ai quelque raison de croire qu'il y a parmi vous un forgeron du nom de Joseph ou Joe Gargery. Qui est-ce?

—Le voici,» fit Joe.

L'étrange individu lui fit signe de quitter sa place, ce que Joe fit aussitôt.

«Vous avez un apprenti, continua l'étranger, vulgairement connu sous le nom de Pip. Est-il ici?

—Me voici,» m'écriai-je.

L'étranger ne me reconnut pas, mais moi je le reconnus pour être le même monsieur que j'avais rencontré sur l'escalier, lors de ma seconde visite à miss Havisham. Il était trop reconnaissable pour que j'eusse pu l'oublier. Je l'avais reconnu dès que je l'avais aperçu sur le banc, occupé à nous regarder, et maintenant qu'il avait la main sur mon épaule, je pouvais l'examiner tout à mon aise. C'était bien la même tête large, le même teint brun, les mêmes yeux, les mêmes sourcils épais, la même grosse chaîne de montre, les mêmes gros points noirs à la place de la barbe et des favoris, et jusqu'à l'odeur de savon que j'avais sentie sur sa grande main.

«Je désire avoir un entretien particulier avec vous deux, dit-il, après m'avoir examiné à loisir. Cela demandera quelque temps; peut-être ferions-nous mieux de nous rendre chez vous. Je préfère ne pas commencer ici la communication que j'ai à vous faire. Après, vous en raconterez à vos amis, peu ou beaucoup, comme il vous plaira, cela ne me regarde pas.»

Au milieu d'un imposant silence, nous sortîmes tous les trois des Trois jolis Bateliers. Tout en marchant, l'étranger jetait de temps à autre un regard de mon côté; et il lui arrivait aussi parfois de mordre son doigt. En approchant de la maison, Joe, ayant un vague pressentiment que la circonstance devait être importante et demandait une certaine cérémonie, courut en avant pour ouvrir la grande porte. Notre conférence eut lieu dans le salon de gala, que rehaussait fort peu l'éclat d'une seule chandelle.

L'étrange personnage commença par s'asseoir devant la table, tira à lui la chandelle et parcourut quelques paperasses contenues dans son portefeuille, puis il déposa ce portefeuille sur la table, mit la chandelle un peu de côté, et après avoir cherché à découvrir dans l'obscurité l'endroit où Joe et moi nous étions placés:

«Je me nomme Jaggers, dit-il, et je suis homme de loi à Londres, où mon nom est assez connu. J'ai une affaire singulière à traiter avec vous, et je commence par vous dire que ce n'est pas moi personnellement qui l'ai conçue; si l'on m'avait demandé mon avis, je ne serais pas ici.... On ne me l'a pas demandé, c'est pourquoi vous me voyez. Je fais ce que j'ai à faire comme agent confidentiel d'un autre, rien de plus, rien de moins.»

Trouvant sans doute qu'il ne nous distinguait pas assez bien de sa place, il se leva, jeta une de ses jambes sur le dos d'une chaise, et resta ainsi, un pied sur la chaise et l'autre à terre.

«Maintenant, Joseph Gargery, je suis porteur d'une offre pour vous débarrasser de ce jeune homme, votre apprenti. Refuseriez-vous d'annuler son contrat, s'il vous le demandait dans son intérêt et ne demanderiez-vous pas de dédommagement?

—Que Dieu me garde de demander quoi que ce soit, pour aider mon petit Pip à parvenir! dit Joe tout étonné, en ouvrant de grands yeux.

—Que Dieu me garde est très pieux, mais n'a absolument rien à faire ici, répondit Jaggers. La question est: Voulez-vous quelque chose pour cela? Demandez-vous quelque chose?

—La réponse, riposta sévèrement Joe est: Non!»

Il me semble qu'à ce moment M. Jaggers regarda Joe comme s'il découvrait un fameux niais, à cause de son désintéressement; mais j'étais trop surpris et ma curiosité trop éveillée pour en être bien certain.

«Très bien, dit M. Jaggers; rappelez-vous ce que vous venez d'admettre, et n'essayez pas de revenir là-dessus tout à l'heure.

—Qui est-ce qui essaye de revenir sur quoi que ce soit? repartit Joe.

—Je ne dis pas qu'on essaye. Connaissez-vous certain proverbe?

—Oui, je connais les proverbes, dit Joe.

—Mettez-vous alors dans la tête qu'un tiens vaut mieux que deux tu l'auras, et que quand on peut tenir, il ne faut pas lâcher. Mettez-vous bien cela dans la tête, n'est-ce pas? répéta M. Jaggers, en fermant les yeux et en faisant un signe de tête à Joe, comme s'il cherchait à se rappeler quelque chose qu'il oubliait. Maintenant, revenons à ce jeune homme et à la communication que j'ai à vous faire. Il a de grandes espérances.»

Joe et moi nous ouvrîmes la bouche et nous nous regardâmes l'un l'autre.

«Je suis chargé de lui apprendre, dit M. Jaggers en jetant son doigt de mon côté, qu'il doit prendre immédiatement possession d'une fort belle propriété; de plus, que c'est le désir du possesseur actuel de cette belle propriété qu'il sorte sans retard de ses habitudes actuelles et soit élevé en jeune homme comme il faut; en jeune homme qui a de grandes espérances.»

Mon rêve était éclos, les folles fantaisies de mon imagination étaient dépassées par la réalité, miss Havisham se chargeait de ma fortune sur une grande échelle.

«Maintenant, monsieur Pip, poursuivit l'homme de loi, c'est à vous que j'adresse ce qui me reste à dire. Primo, vous saurez que la personne qui m'a donné mes instructions exige que vous portiez toujours le nom de Pip. Vous n'avez nulle objection, je pense, à faire ce petit sacrifice à vos grandes espérances. Mais si vous voyez quelques objections, c'est maintenant qu'il faut les faire.»

Mon cœur battait si vite et les oreilles me tintaient si fort, que c'est à peine si je pus bégayer:

«Je n'ai aucune objection à faire à toujours porter le nom de Pip.

—Je pense bien! Secundo, monsieur Pip, vous saurez que le nom de la personne... de votre généreux bienfaiteur doit rester un profond secret pour tous et même pour vous jusqu'à ce qu'il plaise à cette personne de le révéler. Je suis à même de vous dire que cette personne se réserve de vous dévoiler ce mystère de sa propre bouche, à la première occasion. Cette envie lui prendra-t-elle? je ne saurais le dire, ni personne non plus.... Maintenant, vous devez bien comprendre qu'il vous est très positivement défendu de faire aucune recherche sur ce sujet, ou même aucune allusion, quelque éloignée qu'elle soit, sur la personne que vous pourriez soupçonner. Dans toutes les communications que vous devez avoir avec moi, si vous avez des soupçons au fond de votre cœur, gardez-les. Il est inutile de chercher dans quel but on vous fait ces défenses; qu'elles proviennent d'un simple caprice ou des raisons les plus graves et les plus fortes, ce n'est pas à vous de vous en occuper. Voilà les conditions que vous devez accepter dès à présent, et vous engager à remplir. C'est la seule chose qui me reste à faire des instructions que j'ai reçues de la personne qui m'envoie, et pour laquelle je ne suis pas autrement responsable.... Cette personne est la personne sur laquelle reposent toutes vos espérances. Ce secret est connu seulement de cette personne et de moi. Encore une fois ces conditions ne sont pas difficiles à observer; mais si vous avez quelques objections à faire, c'est le moment de les produire.»

Je balbutiai de nouveau avec la même difficulté:

«Je n'ai aucune objection à faire à ce que vous me dites.

—Je pense bien! Maintenant, monsieur Pip, j'ai fini d'énumérer mes stipulations.»

Bien qu'il m'appelât M. Pip et commençât à me traiter en homme, il ne pouvait se débarrasser d'un certain air important et soupçonneux; il fermait même de temps en temps les yeux et jetait son doigt de mon côté tout en parlant, comme pour me faire comprendre qu'il savait sur mon compte bien des choses dont il ne tenait qu'à lui de parler.

«Nous arrivons, maintenant, dit-il, aux détails de l'arrangement. Vous devez savoir que, quoique je me sois servi plus d'une fois du mot: espérances, on ne vous donnera pas que des espérances seulement. J'ai entre les mains une somme d'argent qui suffira amplement à votre éducation et à votre entretien. Vous voudrez bien me considérer comme votre tuteur. Oh! ajouta-t-il, comme j'allais le remercier, sachez une fois pour toutes qu'on me paye mes services et que sans cela je ne les rendrais pas. Il faut donc que vous receviez une éducation en rapport avec votre nouvelle position, et j'espère que vous comprendrez la nécessité de commencer dès à présent à acquérir ce qui vous manque.»

Je répondis que j'en avais toujours eu grande envie.

«Il importe peu que vous en ayez toujours eu l'envie, monsieur Pip, répliqua M. Jaggers, pourvu que vous l'ayez maintenant. Me promettez-vous que vous êtes prêt à entrer de suite sous la direction d'un précepteur? Est-ce convenu?

—Oui, répondis-je, c'est convenu.

—Très bien. Maintenant, il faut consulter vos inclinations. Je ne trouve pas que ce soit agir sagement; mais je fais ce qu'on m'a dit de faire. Avez-vous entendu parler d'un maître que vous préfériez à un autre?»

Je n'avais jamais entendu parler d'aucun maître que de Biddy et de la grand'tante de M. Wopsle, je répondis donc négativement.

«Je connais un certain maître, qui, je crois, remplirait parfaitement le but que l'on se propose, dit M. Jaggers, je ne vous le recommande pas, remarquez-le bien, parce que je ne recommande jamais personne; le maître dont je parle est un certain M. Mathieu Pocket.

—Ah! fis-je tout saisi, en entendant le nom du parent de miss Havisham, le Mathieu dont Mrs et M. Camille avaient parlé, le Mathieu qui devait être placé à la tête de miss Havisham, quand elle serait étendue morte sur la table.

—Vous connaissez ce nom?» dit M. Jaggers, en me regardant d'un air rusé et en clignant des yeux, en attendant ma réponse.

Je répondis que j'avais déjà entendu prononcer ce nom.

«Oh! dit-il, vous l'avez entendu prononcer; mais qu'en pensez-vous?»

Je dis, ou plutôt j'essayai de dire, que je lui étais on ne peut plus reconnaissant de cette recommandation.

«Non, mon jeune ami! interrompit-il en secouant tout doucement sa large tête. Recueillez-vous... cherchez...»

Tout en me recueillant, mais ne trouvant rien, je répétai que je lui étais très reconnaissant de sa recommandation.

«Non, mon jeune ami, fit-il en m'interrompant de nouveau; puis, fronçant les sourcils et souriant tout à la fois: Non... non... non... c'est très bien, mais ce n'est pas cela. Vous êtes trop jeune pour que je me contente de cette réponse: recommandation n'est pas le mot, monsieur Pip; trouvez-en un autre.»

Me reprenant, je lui dis alors que je lui étais fort obligé de m'avoir indiqué M. Mathieu Pocket.

«C'est mieux ainsi!» s'écria M. Jaggers.

Et j'ajoutai:

«Je serais bien aise d'essayer de M. Mathieu Pocket.

—Bien! Vous ferez mieux de l'essayer chez lui. On le préviendra. Vous pourrez d'abord voir son fils qui est à Londres. Quand viendrez-vous à Londres?»

Je répondis en jetant un coup d'œil du côté de Joe, qui restait immobile et silencieux:

«Je suis prêt à m'y rendre de suite.

—D'abord, dit M. Jaggers, il vous faut des habits neufs, au lieu de ces vêtements de travail. Disons donc d'aujourd'hui en huit jours.... Vous avez besoin d'un peu d'argent... faut-il vous laisser une vingtaine de guinées?»

Il tira de sa poche une longue bourse, compta avec un grand calme vingt guinées, qu'il mit sur la table et les poussa devant moi. C'était la première fois qu'il retirait sa jambe de dessus la chaise. Il se rassit les jambes écartées, et se mit à balancer sa longue bourse en lorgnant Joe de côté.

«Eh bien! Joseph Gargery, vous paraissez confondu?

—Je le suis, dit Joe d'un ton très décidé.

—Il a été convenu que vous ne demanderiez rien pour vous, souvenez-vous en.

—Ça a été convenu, répondit Joe, c'est bien entendu et ça ne changera pas, et je ne vous demanderai jamais rien de semblable.

—Mais, dit M. Jaggers en balançant sa bourse, si j'avais reçu les instructions nécessaires pour vous faire un cadeau comme compensation?

—Comme compensation de quoi? demanda Joe.

—De la perte de ses services.»

Joe appuya sa main sur mon épaule, aussi délicatement qu'une femme. J'ai souvent pensé depuis qu'il ressemblait, avec son mélange de force et de douceur, à un marteau à vapeur, qui peut aussi bien broyer un homme que frapper légèrement une coquille d'œuf.

«C'est avec une joie que rien ne peut exprimer, dit-il, et de tout mon cœur, que j'accueille le bonheur de mon petit Pip. Il est libre d'aller aux honneurs et à la fortune, et je le tiens quitte de ses services. Mais ne croyez pas que l'argent puisse compenser pour moi la perte de l'enfant que j'ai vu grandir dans la forge, et qui a toujours été mon meilleur ami!...»

Ô! bon et cher Joe, que j'étais si près de quitter avec tant d'indifférence, je te vois encore passer ton robuste bras de forgeron sur tes yeux! Je vois encore ta large poitrine se gonfler, et j'entends ta voix expirer dans des sanglots étouffés! Ô! cher, bon, fidèle et tendre Joe! Je sens le tremblement affectueux de ta grosse main sur mon bras aussi solennellement aujourd'hui que si c'était le frôlement de l'aile d'un ange.

Mais, à ce moment, j'encourageais Joe. J'étais ébloui par ma fortune à venir, et il me semblait impossible de revenir sur mes pas par les sentiers que nous avions parcourus ensemble. Je suppliai Joe de se consoler, puisque, comme il le disait, nous avions toujours été les meilleurs amis du monde, et, comme je le disais, moi, que nous le serions toujours. Joe s'essuya les yeux avec celle de ses mains qui restait libre, et il n'ajouta pas un seul mot.

M. Jaggers avait vu et entendu tout cela, comme un homme prévenu que Joe était l'idiot du village, et moi son gardien. Quand ce fut fini, il pesa dans sa main la bourse qu'il avait cessé de faire balancer.

«Maintenant, Joseph Gargery, je vous avertis que ceci est votre dernier recours. Je ne connais pas de demi-mesures: si vous voulez le cadeau que je suis chargé de vous faire, parlez et vous l'aurez; si, au contraire, comme vous le prétendez...»

Ici, à mon grand étonnement, il fut interrompu par les brusques mouvements de Joe, qui tournait autour de lui, ayant grande envie de tomber sur lui et de lui administrer quelques vigoureux coups de poing.

«Je prétends, cria Joe, que si vous venez dans ma maison pour me harceler et m'insulter, vous allez sortir! Oui, je le dis et je vous le répète, si vous êtes un homme, sortez! Je sais ce que je dis, ce que j'ai dit une fois, je n'en démords jamais!»

Je pris Joe à part, il se calma aussitôt, et se contenta simplement de me répéter d'une manière fort obligeante et comme un avertissement poli pour ceux que cela pouvait concerner, qu'il ne se laisserait ni harceler ni insulter chez lui. M. Jaggers s'était levé pendant les démonstrations peu pacifiques de Joe, et il avait gagné la porte sans bruit, il est vrai, mais aussi sans témoigner la moindre disposition à rentrer. Il m'adressa de loin les dernières recommandations que voici:

«Eh bien, monsieur Pip, je pense que plus tôt vous quitterez cette maison et mieux vous ferez, puisque vous êtes destiné à devenir un monsieur comme il faut: que ce soit donc dans huit jours. Vous recevrez d'ici là mon adresse; vous pourrez prendre un fiacre en arrivant à Londres, et vous vous ferez conduire directement chez moi. Comprenez que je n'exprime aucune opinion quelconque sur la mission toute de confiance dont je suis chargé; je suis payé pour la remplir, et je la remplis. Surtout, comprenez bien cela, comprenez-le bien.»

En disant cela, il jetait son doigt tour à tour dans la direction de chacun de nous; je crois même qu'il aurait continué à parler longtemps s'il n'avait pas vu que Joe pouvait devenir dangereux; mais il partit. Il me vint dans l'idée de courir après lui, comme il regagnait les Trois jolis Bateliers, où il avait laissé une voiture de louage.

«Pardon, monsieur Jaggers, m'écriai-je.

—Eh bien! dit-il en se retournant, qu'est-ce qu'il y a encore?

—Je désire faire tout ce qui est convenable, monsieur Jaggers, et suivre vos conseils. J'ai donc pensé qu'il fallait vous les demander. Y aurait-il quelque inconvénient à ce que je prisse congé de tous ceux que je connais dans ce pays avant de partir?

—Non, dit-il en me regardant comme s'il avait peine à me comprendre.

—Je ne veux pas dire dans le village seulement, mais aussi dans la ville.

—Non, dit-il, il n'y a aucun inconvénient à cela.»

Je le remerciai et retournai en courant à la maison. Joe avait déjà eu le temps de fermer la grande porte, de mettre un peu d'ordre au salon de réception, et il était assis devant le feu de la cuisine, avec une main sur chacun de ses genoux, regardant fixement les charbons enflammés. Je m'assis comme lui devant le feu, et, comme lui, je me mis à regarder les charbons, et nous gardâmes ainsi le silence pendant assez longtemps.

Ma sœur était dans son coin, enfoncée dans son fauteuil à coussins, et Biddy cousait, assise près du feu. Joe était placé près de Biddy et moi près de Joe, dans le coin qui faisait face à ma sœur. Plus je regardais les charbons brûler, plus je devenais incapable de lever les yeux sur Joe. Plus le silence durait, plus je me sentais incapable de parler.

Enfin je parvins à articuler:

«Joe, as-tu dit à Biddy?...

—Non, mon petit Pip, répondit Joe sans cesser de regarder le feu et tenant ses genoux serrés comme s'il avait été prévenu qu'ils avaient l'intention de se séparer. J'ai voulu te laisser le plaisir de le lui dire toi-même, mon petit Pip.

—J'aime mieux que cela vienne de toi, Joe.

—Alors, dit Joe, mon petit Pip devient un richard, Biddy, que la bénédiction de Dieu l'accompagne!»

Biddy laissa tomber son ouvrage et leva les yeux sur moi. Joe leva ses deux genoux et me regarda. Quant à moi, je les regardai tous les deux. Après un moment de silence, ils me félicitèrent de tout leur cœur, mais je sentais qu'il y avait une certaine nuance de tristesse dans leurs félicitations. Je pris sur moi de bien faire comprendre à Biddy, et à Joe par Biddy, que je considérais que c'était une grave obligation pour mes amis de ne rien savoir et de ne rien dire sur la personne qui me protégeait et qui faisait ma fortune. Je fis observer que tout cela viendrait en temps et lieu; mais que, jusque-là, il ne fallait rien dire, si ce n'est que j'avais de grandes espérances, et que ces grandes espérances venaient d'un protecteur inconnu. Biddy secoua la tête d'un air rêveur en reprenant son ouvrage, et dit qu'en ce qui la regardait particulièrement elle serait discrète. Joe, sans ôter ses mains de dessus ses genoux, dit:

«Et moi aussi, mon petit Pip, je serai particulièrement discret.»

Ensuite, ils recommencèrent à me féliciter, et ils s'étonnèrent même à un tel point de me voir devenir un monsieur, que cela finit par ne me plaire qu'à moitié.

Biddy prit alors toutes les peines imaginables pour donner à ma sœur une idée de ce qui était arrivé. Mais, comme je l'avais prévu, tous ses efforts furent inutiles. Elle rit et agita la tête à plusieurs reprises, puis elle répéta après Biddy ces mots:

«Pip... fortune.... Pip... fortune...»

Mais je doute qu'ils aient eu plus de signification pour elle qu'un cri d'élection, et je ne puis rien trouver de plus triste pour peindre l'état de son esprit.

Je ne l'aurais jamais pu croire si je ne l'eusse éprouvé, mais à mesure que Joe et Biddy reprenaient leur gaieté habituelle je devenais plus triste. Je ne pouvais être, bien entendu, mécontent de ma fortune, mais il se peut cependant que, sans bien m'en rendre compte, j'aie été mécontent de moi-même.

Quoi qu'il en soit, je m'assis, les coudes sur mes genoux et ma tête dans mes mains, regardant le feu, pendant que Biddy et Joe parlaient de mon départ et de ce qu'ils feraient sans moi, et de toutes sortes de choses analogues. Toutes les fois que je surprenais l'un d'eux me regardant (ce qui leur arrivait souvent, surtout à Biddy), je me sentais offensé comme s'ils m'eussent exprimé une sorte de méfiance, quoique, Dieu le sait, tel ne fût jamais leur sentiment, soit qu'ils exprimassent leur pensée par parole ou par action.

À ce moment je me levai pour aller voir à la porte, car pour aérer la pièce, la porte de notre cuisine restait ouverte pendant les nuits d'été. Je regardai les étoiles et je les considérais comme de très pauvres, très malheureuses et très humbles étoiles d'être réduites à briller sur les objets rustiques, au milieu desquels j'avais vécu.

«Samedi soir, dis-je, lorsque nous nous assîmes pour souper, de pain de fromage et de bière, dans cinq jours nous serons à la veille de mon départ: ce sera bientôt venu.

Oui, mon petit Pip, observa Joe dont la voix résonna creux dans son gobelet de bière, ce sera bientôt venu!

—Oh! oui, bientôt, bientôt venu! fit Biddy.

—J'ai pensé, Joe, qu'en allant à la ville lundi pour commander mes nouveaux habits, je ferais bien de dire au tailleur que j'irais les essayer chez lui, ou plutôt qu'il doit les porter chez M. Pumblechook; il me serait on ne peut plus désagréable d'être toisé par tous les habitants du village.

—M. et Mrs Hubble seraient sans doute bien aise de te voir dans ton nouveau joli costume, mon petit Pip, dit Joe, en coupant ingénieusement son pain et son fromage sur la paume de sa main gauche et en lorgnant mon souper intact, comme s'il se fût souvenu du temps où nous avions coutume de comparer nos tartines. Et Wopsle aussi, et je ne doute pas que les Trois jolis Bateliers ne regardassent ta visite comme un grand honneur que tu leur ferais.

—C'est justement ce que je ne veux pas, Joe. Ils en feraient une affaire d'État, et ça ne m'irait guère.

—Ah! alors, mon petit Pip, si ça ne te va pas...»

Alors Biddy me dit tout bas, en tenant l'assiette de ma sœur:

«As-tu pensé à te montrer à M. Gargery, à ta sœur et à moi? Tu nous laisseras te voir, n'est-ce pas?

—Biddy, répondis-je avec un peu de ressentiment, tu es si vive, qu'il est bien difficile de te suivre.

—Elle a toujours été vive, observa Joe.

—Si tu avais attendu un moment de plus, Biddy, tu m'aurais entendu dire que j'apporterai mes habits ici dans un paquet la veille de mon départ.»

Biddy ne dit plus rien. Lui pardonnant généreusement, j'échangeai avec elle et Joe un bonsoir affectueux, et je montai me coucher. En arrivant dans mon réduit, je m'assis et promenai un long regard sur cette misérable petite chambre, que j'allais bientôt quitter à jamais pour parvenir à une position plus élevée. Elle contenait, elle aussi, des souvenirs de fraîche date, et en ce moment je ne pus m'empêcher de la comparer avec les chambres plus confortables que j'allais habiter, et je sentis dans mon esprit la même incertitude que j'avais si souvent éprouvée en comparant la forge à la maison de miss Havisham, et Biddy à Estelle.

Le soleil avait dardé gaiement tout le jour sur le toit de ma mansarde, et la chambre était chaude. J'ouvris la fenêtre et je regardai au dehors. Je vis Joe sortir doucement par la sombre porte d'en bas pour aller faire un tour ou deux en plein air. Puis je vis Biddy aller le retrouver et lui apporter une pipe qu'elle lui alluma. Jamais il ne fumait si tard, et il me sembla qu'en ce moment il devait avoir besoin d'être consolé d'une manière ou d'une autre.

Bientôt il vint se placer à la porte située immédiatement au-dessous de ma fenêtre. Biddy y vint aussi. Ils causaient tranquillement ensemble, et je sus bien vite qu'ils parlaient de moi, car je les entendis prononcer mon nom à plusieurs reprises. Je n'aurais pas voulu en entendre davantage quand même je l'aurais pu. Je quittai donc la petite fenêtre et je m'assis sur mon unique chaise, à côté de mon lit, pensant combien il était étrange que cette première nuit de ma brillante fortune fût la plus triste que j'eusse encore passée.

En regardant par la fenêtre ouverte, je vis les petites ondulations lumineuses qui s'élevaient de la pipe de Joe. Je m'imaginai que c'étaient autant de bénédictions de sa part, non pas offertes avec importunité ou étalées devant moi, mais se répandant dans l'air que nous partagions. J'éteignis ma lumière et me mis au lit. Ce n'était plus mon lit calme et tranquille d'autrefois; et je n'y devais plus dormir de mon ancien sommeil, si doux et si profond!