CHAPITRE XXV.
Bentley Drummle, qui avait le caractère assez mal fait pour voir dans un livre une injure personnelle que lui faisait l'auteur, ne reçut pas la nouvelle connaissance qu'il faisait en moi dans une meilleure disposition d'esprit. Lourd de tournure, de mouvements et de compréhension, son apathie se révélait dans l'expression inerte de son visage et dans sa grosse langue, qui semblait s'étaler maladroitement dans sa bouche, comme il s'étalait lui-même dans la chambre. Il était paresseux, fier, mesquin, réservé et méfiant. Il appartenait à une famille de gens riches du comté de Sommerset, qui avaient nourri cet amalgame de qualités jusqu'au jour où ils avaient découvert qu'il avançait en âge et n'était qu'un idiot. Ainsi donc Bentlet Drummle était entré chez M. Pocket quand il avait une tête de plus que ce dernier en hauteur, et une demi-douzaine de têtes de plus que la plupart des autres hommes en largeur.
Startop avait été gâté par une mère trop faible et gardé à la maison, au lieu d'être envoyé en pension; mais il était profondément attaché à sa mère, et il l'admirait par-dessus toutes choses au monde; il avait les traits délicats comme ceux d'une femme, et était,—«comme vous pouvez le voir, bien que vous ne l'ayez jamais vu,» me disait Herbert,—tout le portrait de sa mère. Il était donc tout naturel que je me prisse d'amitié pour lui plus que pour Drummle.
Dans les premières soirées de nos parties de canotage, nous ramions, côte à côte, en revenant à la maison, nous parlant d'un bateau à l'autre, tandis que Drummle suivait seul notre sillage sur les bords en saillie, et parmi les roseaux; il s'approchait toujours des rives comme un animal amphibie, qui se trouve mal à l'aise lorsqu'il est poussé par la marée dans le vrai chemin. Il me semble toujours le voir nous suivre dans l'ombre et sur les bas-fonds, pendant que nos deux bateaux glissaient au milieu du fleuve, au soleil couchant, ou aux rayons de la lune.
Herbert était mon camarade et mon ami intime. Je lui offris la moitié de mon bateau, ce qui fut pour lui l'occasion de fréquents voyages à Hammersmith, et comme j'avais la moitié de son appartement, cela m'amenait souvent à Londres. Nous avions coutume d'aller et de venir à toute heure d'un endroit à l'autre. J'éprouve encore de l'affection pour cette route (bien qu'elle ne soit plus ce qu'elle était alors) embellie par les impressions d'une jeunesse pleine d'espoir et qui n'a pas été encore éprouvée.
J'avais déjà passé un ou deux mois dans la famille de M. Pocket, lorsque M. et Mrs Camille firent leur apparition. Camille était la sœur de M. Pocket. Georgiana, que j'avais vue chez miss Havisham, le même jour, fit aussi son apparition. C'était une de ces cousines, vieilles filles, difficiles à digérer, qui donnent à leur roideur le nom de religion, et à leur gaieté le nom d'humour. Ces gens là me haïssaient avec toute la haine de la cupidité et du désappointement. Il va sans dire qu'ils me cajolaient dans ma prospérité avec la bassesse la plus vile. Quant à M. Pocket, ils le regardaient comme un grand enfant n'ayant aucune notion de ses propres intérêts, et ils lui témoignaient cependant la complaisante déférence que je leur avais entendu exprimer à son égard. Ils avaient un profond mépris pour Mrs Pocket, mais ils convenaient que la pauvre âme avait éprouvé un cruel désappointement dans sa vie, parce que cela faisait rejaillir sur eux un faible rayon de considération.
Tel était le milieu dans lequel je m'étais installé, et dans lequel je devais continuer mon éducation. Je contractai bientôt des habitudes coûteuses, et je commençai par dépenser une quantité d'argent, qui, quelque temps auparavant, m'aurait paru fabuleuse; mais, tant bien que mal, je pris goût à mes livres. Je n'avais d'autre mérite que d'avoir assez de sens pour m'apercevoir de mon insuffisance. Entre M. Pocket et Herbert, je fis quelques progrès. J'avais sans cesse l'un ou l'autre sur mes épaules pour me donner l'élan qui me manquait et m'aplanir toutes les difficultés. Si j'avais moins travaillé j'aurais été infailliblement un aussi grand niais que Drummle.
Je n'avais pas revu M. Wemmick depuis quelques semaines, lorsqu'il me vint à l'idée de lui écrire un mot pour lui proposer de l'accompagner chez lui un soir ou l'autre. Il me répondit que cela lui ferait bien plaisir, et qu'il m'attendrait à son étude à six heures. Je m'y rendis et je le trouvai en train de glisser dans son dos la clef de son coffre-fort au moment où l'horloge sonnait.
«Avez-vous pensé aller à pied jusqu'à Walworth? dit-il.
—Certainement, dis-je, si cela vous va.
—On ne peut mieux, répondit Wemmick, car j'ai eu toute la journée les jambes sous mon bureau, et je serai bien aise de les allonger. Je vais maintenant vous dire ce que j'ai pour souper, M. Pip: j'ai du bœuf bouilli préparé à la maison, une volaille froide rôtie, venue de chez le rôtisseur; je la crois tendre, parce que le rôtisseur a été juré dans une de nos causes l'autre jour; or, nous lui avons rendu la besogne facile; je lui ai rappelé cette circonstance en lui achetant la volaille, et je lui ai dit: «Choisissez-en une bonne, mon vieux brave, parce que si vous avions voulu vous clouer à votre banc pour un jour ou deux de plus, nous l'aurions pu facilement.» À cela il me répondit: «Laissez-moi vous offrir la meilleure volaille de la boutique.» Je le laissai faire, bien entendu. Jusqu'à un certain point, ça peut se prendre et se porter. Vous ne voyez pas d'objection, je suppose, à ce que j'aie à dîner un vieux?...»
Je croyais réellement qu'il parlait encore de la volaille, jusqu'à ce qu'il ajoutât:
«Parce que j'ai chez moi un vieillard qui est mon père.»
Je lui dis alors ce que la politesse réclamait.
«Ainsi donc, vous n'avez pas encore dîné avec M. Jaggers? continua-t-il tout en marchant.
—Pas encore.
—Il me l'a dit cet après-midi, en apprenant que vous veniez. Je pense que vous recevrez demain une invitation qu'il doit vous envoyer, il va aussi inviter vos camarades; ils sont trois, n'est-ce pas?»
Bien que je n'eusse pas l'habitude de compter Drummle parmi mes amis intimes, je répondis:
«Oui.
—Oui, il va inviter toute la bande...»
J'eus peine à prendre ce mot pour un compliment.
«Et quel que soit le menu, il sera bon. Ne comptez pas d'avance sur la variété, mais vous aurez la qualité. Il y a encore quelque chose de drôle chez lui, continua Wemmick après un moment de silence, il ne ferme jamais ni ses portes ni ses fenêtres pendant la nuit.
—Et on ne le vole jamais?
—Jamais, répondit Wemmick; il dit, et il le redit à qui veut l'entendre: «Je voudrais voir l'homme qui me volera.» Que Dieu vous bénisse! si je ne l'ai pas entendu cent fois, je ne l'ai pas entendu une, dire dans notre étude, aux voleurs: «Vous savez où je demeure: on ne tire jamais de verrous chez moi. Pourquoi n'y essayeriez-vous pas quelque bon coup? Allons, est-ce que cela ne vous tente pas?» Pas un d'entre eux, monsieur, ne serait assez hardi pour l'essayer, pour amour ni pour argent.
—Ils le craignent donc beaucoup? dis-je.
—S'ils le craignent! dit Wemmick, je crois bien qu'ils le craignent! Malgré cela, il est rusé jusque dans la défiance qu'il a d'eux. Point d'argenterie, monsieur, tout métal anglais jusqu'à la dernière cuiller.
—De sorte qu'ils n'auraient pas grand'chose, observai-je, quand bien même ils....
—Ah! mais, il aurait beaucoup, lui, dit Wemmick en m'interrompant, et ils le savent. Il aurait leurs têtes; les têtes de grand nombre d'entre eux. Il aurait tout ce qu'il pourrait obtenir, et il est impossible de dire ce qu'il n'obtiendrait pas, s'il se l'était mis dans la tête.»
J'allais me laisser aller à méditer sur la grandeur de mon tuteur quand Wemmick ajouta:
«Quant à l'absence d'argenterie, ce n'est que le résultat de sa profondeur naturelle, vous savez. Une rivière a sa profondeur naturelle, et lui aussi, il a sa profondeur naturelle. Voyez sa chaîne de montre, elle est vraie, je pense.
—Elle est très massive, dis-je.
—Massive, répéta Wemmick, je le crois, et sa montre à répétition est en or et vaut cent livres comme un sou. Monsieur Pip, il y a quelque chose comme sept cents voleurs dans cette ville qui savent tout ce qui concerne cette montre; il n'y a pas un homme, une femme ou un enfant parmi eux qui ne reconnaîtrait le plus petit anneau de cette chaîne, et qui ne le laisserait tomber, comme s'il était chauffé à blanc, s'il se laissait aller à y toucher.»
En commençant par ce sujet, et passant ensuite à une conversation d'une nature plus générale, M. Wemmick et moi nous sûmes tromper le temps et la longueur de la route jusqu'au moment où il m'annonça que nous étions entrés dans le district de Walworth.
Cela me parut être un assemblage de ruelles retirées, de fossés et de petits jardins, et présenter l'aspect d'une retraite assez triste. La maison de Wemmick était un petit cottage en bois, élevé au milieu d'un terrain disposé en plates bandes; le faîte de la maison était découpé et peint de manière à simuler une batterie munie de canons.
«C'est mon propre ouvrage, dit Wemmick; c'est gentil, n'est-ce pas?»
J'approuvai hautement l'architecture et l'emplacement. Je crois que c'était la plus petite maison que j'eusse jamais vue; elle avait de petites fenêtres gothiques fort drôles, dont la plus grande partie étaient fausses, et une porte gothique si petite qu'on pouvait à peine entrer.
«C'est un véritable mât de pavillon, dit Wemmick, et les dimanches j'y hisse un vrai drapeau, et puis, voyez: quand j'ai passé ce pont, je le relève ainsi, et je coupe les communications.»
Le pont était une planche qui était jetée sur un fossé d'environ quatre pieds de large et deux de profondeur.
Il était vraiment plaisant de voir avec quel orgueil et quelle promptitude il le leva, tout en souriant d'un sourire de véritable satisfaction, et non pas simplement d'un sourire machinal.
«À neuf heures, tous les soirs, heure de Greenwich, dit Wemmick, le canon part. Tenez, le voilà! En l'entendant partir, ne croyez-vous pas entendre une véritable couleuvrine?»
La pièce d'artillerie en question était montée dans une forteresse séparée, construite en treillage, et elle était protégée contre les injures du temps par une ingénieuse combinaison de toile et de goudron formant parapluie.
«Plus loin, par derrière, dit Wemmick, hors de vue, comme pour empêcher toute idée de fortifications, car j'ai pour principe quand j'ai une idée de la suivre jusqu'au bout et de la maintenir; je ne sais pas si vous êtes de cette opinion....
—Bien certainement, dis-je.
Plus loin, par derrière, reprit Wemmick, nous avons un cochon, des volailles et des lapins. Souvent, je secoue mes pauvres petits membres et je plante des concombres, et vous verrez à souper quelle sorte de salade j'obtiens ainsi, monsieur, dit Wemmick en souriant de nouveau, mais sérieusement cette fois, et en secouant la tête. Supposer, par exemple, que la place soit assiégée, elle pourrait tenir un diable de temps avec ses provisions.»
Il me conduisit ensuite à un berceau, à une douzaine de mètres plus loin, mais auquel on arrivait par des détours si nombreux, qu'il fallait véritablement un certain temps pour y parvenir. Nos verres étaient déjà préparés dans cette retraite, et notre punch rafraîchissait dans un lac factice sur le bord duquel s'élevait le berceau. Cette pièce d'eau, avec une île dans le milieu, qui aurait pu servir de saladier pour le souper, était de forme circulaire et on avait construit à son centre une fontaine qui, lorsqu'on faisait mouvoir un petit moulin en ôtant le bouchon d'un tuyau, jouait avec assez de force pour mouiller complètement le dos de la main.
«C'est moi qui suis mon ingénieur, mon charpentier, mon jardinier, mon plombier; c'est moi qui fais tout, dit Wemmick en réponse à mes compliments. Eh bien, ça n'est pas mauvais; tout cela efface les toiles d'araignées de Newgate, et ça plaît au vieux. Il vous est égal d'être présenté de suite au vieux, n'est-ce pas? Ce serait une affaire faite.»
J'exprimai la bonne disposition dans laquelle je me trouvais, et nous entrâmes au château. Là, nous trouvâmes, assis près du feu, un homme très âgé, vêtu d'un paletot de flanelle, propre, gai, présentable, bien soigné, mais étonnamment sourd.
«Eh bien! vieux père, dit Wemmick en serrant les mains du vieillard d'une manière à la fois cordiale et joviale, comment allez-vous?
—Ça va bien, John, ça va bien, répondit le vieillard.
—Vieux père, voici M. Pip, dit Wemmick, je voudrais que vous pussiez entendre son nom. Faites-lui des signes de tête, M. Pip, il aime ça... faites-lui des signes de tête, s'il vous plaît, comme si vous étiez de son avis!
—C'est une jolie maison qu'a là mon fils, monsieur, dit le vieillard, pendant que j'agitais la tête avec toute la rapidité possible; c'est un joli jardin d'agrément, monsieur; après mon fils, ce charmant endroit et les magnifiques travaux qu'on y a exécutés devraient être conservés intacts par la nation pour l'agrément du peuple.
—Vous en êtes aussi fier que Polichinelle, n'est-ce pas, vieux? dit Wemmick, dont les traits durs s'adoucissaient pendant qu'il contemplait le vieillard. Tenez, voilà un signe de tête pour vous, dit-il en lui en faisant un énorme. Tenez, en voilà un autre.... Vous aimez cela, n'est-ce pas?... Si vous n'êtes pas fatigué, M. Pip, bien que je sache que c'est fatigant pour les étrangers, voulez-vous lui en faire encore un? Vous ne vous imaginez pas combien cela lui plaît.»
Je lui en fis plusieurs, ce qui le mit en charmante humeur. Nous le laissâmes occupé à donner à manger aux poules, et nous nous assîmes pour prendre notre punch sous le berceau, où Wemmick me dit en fumant une pipe qu'il lui avait fallu bien des années pour amener sa propriété à son état actuel de perfection.
«Est-elle à vous, M. Wemmick?
—Oh! oui, dit Wemmick, il y a pas mal de temps que je l'ai. Par Saint-Georges! c'est une propriété dont le sol m'appartient.
—Vraiment? J'espère que M. Jaggers l'admire.
—Il ne l'a jamais vue, dit Wemmick; il n'en a jamais entendu parler, ni jamais vu le vieux, ni jamais entendu parler de lui. Non, les affaires sont une chose et la vie privée en est une autre. Quand je vais à l'étude, je laisse le château derrière moi, de même que, quand je viens au château, je laisse aussi l'étude derrière moi. Si cela ne vous est pas désagréable, vous m'obligerez en faisant de même; je ne tiens pas à ce qu'on parle de mes affaires.»
D'après cela, je sentis que ma bonne foi était engagée, et que je devais obtempérer à la demande. Le punch étant très bon, nous restâmes à boire et à causer jusqu'à près de neuf heures.
«Le moment de tirer le canon approche, dit alors Wemmick, en déposant sa pipe, c'est le régal du vieux.»
Nous rentrâmes au château et nous y trouvâmes le vieillard occupé à rougir un pocker. C'était un de ces préliminaires indispensables à cette grande cérémonie nocturne, et ses yeux exprimaient l'attente la plus vive. Wemmick était là, la montre sous les yeux, attendant le moment de prendre le fer des mains du vieillard pour se rendre à la batterie. Il le prit, sortit, et bientôt le canon partit, en faisant un bruit qui fit trembler la pauvre petite boite de cottage comme si elle allait tomber en pièces, et résonner tous les verres et jusqu'aux tasses à thé. Là-dessus le vieux, qui aurait, je crois, été lancé hors de son fauteuil s'il ne s'était pas retenu à ses bras, s'écria d'une voix exaltée:
«Il est parti!... je l'ai entendu!...»
Et je lui fis des signes de tête jusqu'au moment où je pus lui dire, ce qui n'était pas une figure de rhétorique, qu'il m'était absolument impossible de le voir.
Wemmick employa le temps qui s'écoula entre cet instant et le souper à me faire admirer sa collection de curiosités. La plupart étaient d'une nature criminelle. C'était la plume avec laquelle avait été commis un faux célèbre, un ou deux rasoirs de distinction, quelques mèches de cheveux et plusieurs confessions manuscrites formulées après la condamnation, et auxquelles M. Wemmick attachait une valeur particulière, comme n'étant toutes, pour me servir de ses propres paroles, «qu'un tas de mensonges, monsieur.» Ces dernières étaient agréablement disséminées parmi des petits spécimens de porcelaine de Chine, des verres et diverses bagatelles sans importance, faites de la main de l'heureux possesseur de ce muséum, et quelques pots à tabac, ornés par le vieux. Tout cela se voyait dans cette chambre du château, où j'avais été introduit tout d'abord, et qui servait non seulement de salle de réception, mais aussi de cuisine, à en juger par un poêlon accroché au mur, et certaine mécanique en cuivre qui se trouvait au-dessus du foyer, et qui sans doute était destinée à suspendre le tournebroche.
On était servi par une petite fille très propre, qui donnait des soins au vieillard pendant le jour. Quand elle eut mis le couvert, le pont fut baissé pour lui donner passage, et elle se retira pour aller se coucher. Le souper était excellent, et bien que le château fût sujet à des odeurs de fumier; qu'il eût un arrière-goût de noix gâtées; et que le cochon aurait pu être tenu plus à l'écart, je fus me coucher, enchanté de la réception qui m'avait été faite. Comme il n'y avait aucune autre pièce au-dessus de ma petite chambre-tourelle et que le plafond qui me séparait du mât de pavillon était très mince, il me sembla, lorsque je fus couché sur le dos dans mon lit, que ce bâton s'appuyait sur mon front et s'y balançait toute la nuit.
Wemmick était debout de très grand matin, et je crains bien de l'avoir entendu cirer lui-même mes souliers. Après cela il se mit à jardiner et je le voyais, de ma fenêtre gothique, faisant semblant d'occuper le vieillard, et lui faisant des signes de tête de la manière la plus dévouée et la plus affectueuse. Notre déjeuner fut aussi bon que le souper, et à huit heures et demie précises, nous partîmes pour la Petite Bretagne. À mesure que nous avancions, Wemmick devenait de plus en plus sec et de plus en plus dur, et sa bouche reprenait la forme du trou d'une boite aux lettres. À la fin, lorsque nous fûmes arrivés au lieu de ses occupations et qu'il tira la clef du collet de son habit, il paraissait ne pas plus se soucier de sa propriété de Walworth que si le château, le pont-levis, le berceau, le lac, la fontaine et le vieux lui-même, eussent été lancés dans l'espace par la dernière décharge du canon.
CHAPITRE XXVI.
Il arriva, ainsi que Wemmick me l'avait prédit, que j'allais bientôt avoir l'occasion de comparer l'intérieur de mon tuteur avec celui de son clerc-caissier. Mon tuteur était dans son cabinet et se lavait les mains avec son savon parfumé. Quand j'arrivai dans l'étude il m'appela et me fit, pour moi et mes amis, l'invitation que Wemmick m'avait préparé à recevoir.
«Sans cérémonie! stipula-t-il: pas d'habits de gala, et mettons cela à demain.»
Je lui demandai où il faudrait aller, car je ne savais pas où il demeurait, et je crois que c'était uniquement pour ne pas démordre de son système de ne jamais convenir d'une chose, qu'il répliqua:
«Venez me prendre ici, et je vous conduirai chez moi.»
Je profite de l'occasion pour faire remarquer qu'il se lavait en quittant ses clients comme fait un dentiste ou un médecin. Il avait près de sa chambre un cabinet préparé pour cet usage, et qui sentait le savon parfumé comme une boutique de parfumeur. Là, il avait derrière la porte une serviette d'une dimension peu commune, et il se lavait les mains, les essuyait et les séchait sur cette serviette toutes les fois qu'il rentrait du tribunal, ou qu'un client quittait sa chambre. Quand mes amis et moi nous vînmes le prendre le lendemain à six heures, il paraissait avoir eu à s'occuper d'une affaire plus compliquée et plus noire qu'à l'ordinaire, car nous le trouvâmes la tête enfoncée dans son cabinet, lavant non seulement ses mains, mais se baignant la figure dans sa cuvette en se gargarisant le gosier. Et même, quand il eut fait tout cela et qu'il eut employé toute la serviette à se bien essuyer, il prit son canif et gratta ses ongles avant de mettre son habit, pour en effacer toute trace de sa nouvelle affaire. Il y avait comme de coutume, lorsque nous sortîmes de la rue, quelques personnes qui rôdaient à l'entour de la maison et qui désiraient évidemment lui parler; mais il y avait quelque chose de si concluant dans l'auréole de savon parfumé qui entourait sa personne, qu'elles en restèrent là pour cette fois. En s'avançant vers l'ouest, il fut reconnu à chaque instant par quelqu'un des visages qui encombraient les rues.
Dans ces occasions, il ne manqua jamais de me parler un peu plus haut, mais il ne reconnut personne et ne sembla pas remarquer que quelqu'un le reconnût.
Il nous conduisit dans Gerrard Street, au quartier de Soho, à une maison située au sud de cette rue. C'était une maison assez belle dans son genre, mais qui avait grand besoin d'être repeinte, et dont les fenêtres étaient fort sales. Il prit la clef, ouvrit la porte, et nous entrâmes tous dans un vestibule en pierre, nu, triste et paraissant peu habité. En haut d'un escalier, sombre et noir, était une enfilade de trois pièces, également sombres et noires, qui formaient le premier étage. Les panneaux des murs étaient entourés de guirlandes sculptées, et pendant que mon tuteur était au milieu de ces sculptures, nous priant d'entrer, je pensais que je savais bien à quelles guirlandes elles ressemblaient.
Le dîner était servi dans la plus confortable de ces pièces; la seconde était le cabinet de toilette, la troisième la chambre à coucher. Il nous dit qu'il occupait toute la maison, mais qu'il ne se servait guère que de l'appartement dans lequel nous nous trouvions. La table était convenablement servie, sans argenterie véritable bien entendu. Près de sa chaise se trouvait un grand dressoir qui supportait une quantité de carafes et de bouteilles, et quatre assiettes de fruits pour le dessert. Je remarquai que chaque chose était posée à sa portée, et qu'il distribuait chaque objet lui-même.
Il y avait une bibliothèque dans la chambre. Je vis, d'après le dos des livres, qu'ils traitaient généralement de lois criminelles, de biographies criminelles, de procès criminels, de jugements criminels, d'actes du Parlement et d'autres choses semblables. Tout le mobilier était bon et solide, comme sa chaîne et sa montre; mais il avait un air officiel, et l'on n'y voyait aucun ornement de fantaisie. Dans un coin était une petite table couverte de papiers, avec une lampe à abat-jour; Jaggers semblait ainsi apporter avec lui au logis l'étude et ses travaux, et les voiturer le soir pour se mettre au travail.
Comme il avait à peine vu, jusqu'à ce moment, mes trois compagnons; car, lui et moi, nous avions marché ensemble, il se tint appuyé contre la cheminée après avoir sonné, et les examina avec attention. À ma grande surprise, il parut aussitôt s'intéresser principalement, sinon exclusivement au jeune Drummle.
«Pip, dit-il en posant sa large main sur mon épaule et en m'attirant vers la fenêtre, je ne les distingue pas l'un de l'autre; lequel est l'araignée?
—L'araignée? dis-je.
—Le pustuleux, le paresseux, le sournois..., quel est celui qui est couperosé?
—C'est Bentley Drummle, répliquai-je; celui au visage délicat est Startop.»
Sans faire la moindre attention au visage délicat, il répondit:
«Bentley Drummle est son nom?... Vraiment!... J'ai du plaisir à regarder ce gaillard-là...»
Il commença immédiatement à parler à Drummle, ne se laissant pas rebuter par sa lourde manière de répondre et ses réticences; mais apparemment incité au contraire à lui arracher des paroles. Je les regardais tous les deux, quand survint entre eux et moi la gouvernante, qui apportait le premier plat du dîner.
C'était une femme d'environ quarante ans, je suppose; mais j'ai pu la croire plus vieille qu'elle n'était réellement, comme la jeunesse a l'habitude de faire. Plutôt grande que petite, elle avait une figure vive et mobile, extrêmement pâle, de grands yeux bleus flétris, et une quantité de cheveux flottants. Je ne saurais dire si c'était une affection du cœur qui tenait ses lèvres entr'ouvertes, comme si elle avait des palpitations, et qui donnait à son visage une expression curieuse d'étonnement et d'agitation; mais je sais que j'avais été au théâtre voir jouer Macbeth un ou deux soirs auparavant, et que son visage me paraissait animé d'un air féroce, comme les visages que j'avais vu sortir du chaudron des sorcières.
Elle mit le plat sur la table, toucha tranquillement du doigt mon tuteur au bras, pour lui notifier que le dîner était prêt, et disparut. Nous prîmes place autour de la table ronde, et mon tuteur garda Drummle d'un côté, tandis que Startop s'asseyait de l'autre. C'était un fort beau plat de poisson que la gouvernante avait mis sur la table. Nous eûmes ensuite un gigot de mouton des meilleurs; et puis après une volaille également bien choisie. Les sauces, les vins et tous les accessoires étaient d'excellente qualité et nous furent servies de la main même de notre hôte, qui les prenait sur son dressoir; quand ils avaient fait le tour de la table, il les replaçait sur le même dressoir. De même il nous passait des assiettes propres, des couteaux et des fourchettes propres pour chaque plat, et déposait ensuite ceux que nous lui rendions dans deux paniers placés à terre près de sa chaise. Aucun autre domestique que la femme de ménage ne parut. Elle apportait tous les plats, et je continuais à trouver sa figure toute semblable à celles que j'avais vues sortir du chaudron. Des années après, je fis apparaître la terrible image de cette femme en faisant passer un visage qui n'avait d'autre ressemblance naturelle avec le sien que celle qui provenait de cheveux flottants derrière un bol d'esprit de vin enflammé dans une chambre obscure.
Poussé à observer tout particulièrement la gouvernante, tant pour son extérieur extraordinaire que pour ce que m'en avait dit Wemmick, je remarquai que toutes les fois qu'elle se trouvait dans la salle, elle tenait les yeux attentivement fixés sur mon tuteur, et qu'elle retirait promptement ses mains des plats qu'elle mettait avec hésitation devant lui, comme si elle eût craint qu'il ne la rappelât et n'essayât de lui parler pendant qu'elle était proche, s'il avait eu quelque chose à lui dire. Je crus apercevoir dans ses manières le sentiment intime de ceci, et d'un autre côté l'intention de toujours le tenir caché.
Le dîner se passa gaiement; et, bien que mon tuteur semblât suivre plutôt que conduire la conversation, je voyais bien qu'il cherchait à deviner le côté faible de nos caractères. Pour ma part, j'étais en train d'exprimer mes tendances à la prodigalité et aux dépenses, et mon désir de protéger Herbert, et je me vantais de mes grandes espérances, avant d'avoir l'idée que j'avais ouvert la bouche. C'était la même chose pour chacun de nous, mais pour Drummle encore plus que pour tout autre; ses dispositions à railler les autres avec envie et soupçon se firent jour avant qu'on n'eût enlevé le poisson.
Ce n'est pas alors, mais seulement quand on fut au fromage, que notre conversation tomba sur nos plaisirs nautiques, et qu'on railla Drummle de sa manière amphibie de ramer, le soir, derrière nous. Là-dessus, Drummle informa notre hôte qu'il préférait de beaucoup jouir à lui seul de notre place sur l'eau à notre compagnie, et que, sous le rapport de l'adresse, il était plus que notre maître, et que, quant à la force, il pourrait nous hacher comme paille. Par une influence invisible, mon tuteur sut l'animer, le faire arriver à un degré qui n'était pas éloigné de la fureur, à propos de cette plaisanterie, et il se prit à mettre son bras à nu et à le mesurer, pour montrer combien il était musculeux; et nous nous mîmes tous à mettre nos bras à nu, et à les mesurer de la façon la plus ridicule.
À ce moment, la gouvernante desservait la table: mon tuteur ne faisait pas attention à elle; mais, le profil tourné de côté, il s'appuyait sur le dos de sa chaise en mordant le bout de son index, et témoignait à Drummle un intérêt que je ne m'expliquais pas le moins du monde. Tout à coup il laissa tomber comme une trappe sa large main sur celle de la gouvernante, qu'elle étendait par-dessus la table. Il fit ce mouvement si subitement et si subtilement, que nous en laissâmes là notre folle dispute.
«Si vous parlez de force, dit M. Jaggers, je vais vous faire voir un poignet. Molly, faites voir votre poignet.»
La main de Molly, prise au piège, était sur la table; mais elle avait déjà mis son autre main derrière son dos.
«Maître, dit-elle à voix basse, les yeux fixés sur lui, attentifs et suppliants, je vous en prie!...
—Je vais vous faire voir un poignet, répéta M. Jaggers avec une immuable détermination de le montrer. Molly, faites-leur voir votre poignet.
—Maître, fit-elle de nouveau, je vous en prie!...
—Molly, dit M. Jaggers sans la regarder, mais regardant au contraire obstinément de l'autre côté de la salle, faites-leur voir vos deux poignets, faites-les voir, allons!»
Il lui prit la main, et tourna et retourna son poignet sur la table. Elle avança son autre main et tint ses deux poignets l'un à côté de l'autre.
Ce dernier poignet était complètement défiguré et couvert de cicatrices profondes dans tous les sens. En tenant ses mains étendues en avant, elle quitta des yeux M. Jaggers, et les tourna d'un air d'interrogation sur chacun de nous successivement.
«Voilà de la force, dit M. Jaggers en traçant tranquillement avec son index les nerfs du poignet; très peu d'hommes ont la force de poignet qu'a cette femme. Ces mains ont une force d'étreinte vraiment remarquable. J'ai eu occasion de voir bien des mains, mais je n'en ai jamais vu de plus fortes sous ce rapport, soit d'hommes, soit de femmes, que celles-ci.»
Pendant qu'il disait ces mots d'une façon légèrement moqueuse, elle continuait à regarder chacun d'entre nous, l'un après l'autre, en suivant l'ordre dans lequel nous étions placés. Dès qu'il cessa de parler, elle reporta ses yeux sur lui.
«C'est bien, Molly, dit M. Jaggers en lui faisant un léger signe de tête; on vous a admirée, et vous pouvez vous en aller.»
Elle retira ses mains et sortit de la chambre. M. Jaggers, prenant alors les carafons sur son dressoir, remplit son verre et fit circuler le vin.
«Il va être neuf heures et demie, messieurs, dit-il, et il faudra tout à l'heure nous séparer. Je vous engage à faire le meilleur usage possible de votre temps. Je suis aise de vous avoir vus tous. M. Drummle, je bois à votre santé!»
Si son but, en distinguant Drummle, était de l'embarrasser encore davantage, il réussit parfaitement. Dans son triomphe stupide, Drummle montra le mépris morose qu'il faisait de nous, d'une manière de plus en plus offensante, jusqu'à ce qu'il devînt positivement intolérable. À travers toutes ces phases, M. Jaggers le suivit avec le même intérêt étrange. Drummle semblait en ce moment trouver du bouquet au vin de M. Jaggers.
Dans notre peu de discrétion juvénile, je crois que nous bûmes trop et je sais que nous parlâmes aussi beaucoup trop. Nous nous échauffâmes particulièrement à quelque grossière raillerie de Drummle, sur notre penchant à être trop généreux et à dépenser notre argent. Cela me conduisit à faire remarquer, avec plus de zèle que de tact, qu'il avait mauvaise grâce à parler ainsi, lui à qui Startop avait prêté de l'argent en ma présence, il y avait à peine une semaine.
«Eh bien! repartit Drummle, il sera payé.
—Je ne veux pas dire qu'il ne le sera pas, répliquai-je; mais cela devrait vous faire retenir votre langue sur nous et notre argent, je pense.
—Vous pensez! repartit Drummle. Ah! Seigneur!
—J'ose dire, continuai-je avec l'intention d'être très mordant, que vous ne prêteriez d'argent à aucun de nous, si nous en avions besoin.
—Vous dites vrai, répondit Drummle; je ne vous prêterais pas une pièce de six pence. D'ailleurs, je ne la prêterais à personne.
—Vous préfèreriez la demander dans les mêmes circonstances, je crois?
—Vous croyez? répliqua Drummle. Ah! Seigneur!»
Cela devenait d'autant plus maladroit, qu'il était évident que je n'obtiendrais rien de sa stupidité sordide. Je dis donc, sans avoir égard aux efforts d'Herbert pour me retenir:
«Allons, M. Drummle, puisque nous sommes sur ce sujet, je vais vous dire ce qui s'est passé, entre Herbert que voici et moi, quand vous lui avez emprunté de l'argent.
—Je n'ai pas besoin de savoir ce qui s'est passé entre Herbert que voici et vous, grommela Drummle, et je pense, ajouta-t-il en grommelant plus bas, que nous pourrions aller tous deux au diable pour en finir.
—Je vous le dirai cependant, fis-je, que vous ayez ou non besoin de le savoir. Nous avons dit qu'en le mettant dans votre poche, bien content de l'avoir, vous paraissiez vous amuser beaucoup de ce qu'il avait été assez faible pour vous le prêter.»
Drummle éclata de rire; et il nous riait à la face, avec ses mains dans ses poches et ses épaules rondes jetées en arrière: ce qui voulait dire que c'était parfaitement vrai, et qu'il nous tenait tous pour des ânes.
Là-dessus Startop l'entreprit, bien qu'avec plus de grâce que je n'en avais montrée, et l'exhorta à être un peu plus aimable.
Startop était un garçon vif et plein de gaieté, et Drummle était exactement l'opposé. Ce dernier était toujours disposé à voir en lui un affront direct et personnel. Ce dernier répondit d'une façon lourde et grossière, et Startop essaya d'apaiser la discussion, en faisant quelques légères plaisanteries qui nous firent tous rire. Piqué de ce petit succès, plus que de toute autre chose, Drummle, sans menacer, sans prévenir, tira ses mains de ses poches, laissa tomber ses épaules, jura, s'empara d'un grand verre et l'aurait lancé à la tête de son adversaire, sans la présence d'esprit de notre amphitryon, qui le saisit au moment où il s'était levé dans cette intention.
«Messieurs, dit M. Jaggers, posant résolument le verre sur la table et tirant sa montre à répétition en or, par sa chaîne massive, je suis excessivement fâché de vous annoncer qu'il est neuf heures et demie.»
Sur cet avis, nous nous levâmes tous pour partir. Startop appelait gaiement Drummle: «Mon vieux,» comme si rien ne s'était passé; mais le vieux était si peu disposé à répondre, qu'il ne voulut même pas regagner Hammersmith en suivant le même côté du chemin; de sorte qu'Herbert et moi, qui restions en ville, nous les vîmes s'avancer chacun d'un côté différent de la rue, Startop marchant le premier, et Drummle se traînant derrière, rasant les maisons, comme il avait coutume de nous suivre dans son bateau.
Comme la porte n'était pas encore fermée, j'eus l'idée de laisser Herbert seul un instant, et de retourner dire un mot à mon tuteur. Je le trouvai dans son cabinet de toilette, entouré de sa provision de bottes; il y allait déjà de tout cœur et se lavait les mains, comme pour ne rien garder de nous.
Je lui dis que j'étais remonté pour lui exprimer combien j'étais fâché qu'il se fût passé quelque chose de désagréable, et que j'espérais qu'il ne m'en voudrait pas beaucoup.
«Peuh!... dit-il en baignant sa tête et parlant à travers les gouttes d'eau. Ce n'est rien, Pip; cependant je ne déteste pas cette araignée.»
Il s'était tourné vers moi, en secouant la tête, en soufflant et en s'essuyant.
«Je suis bien aise que vous l'aimiez, monsieur; mais je ne l'aime pas, moi.
—Non, non, dit mon tuteur avec un signe d'assentiment; n'ayez pas trop de choses à démêler avec lui.... Tenez-vous aussi éloigné de lui que possible.... Mais j'aime cet individu, Pip; c'est un garçon de la bonne espèce. Ah! si j'étais un diseur de bonne aventure!»
Regardant par-dessus sa serviette, son œil rencontra le mien; puis il dit, en laissant retomber sa tête dans les plis de la serviette et en s'essuyant les deux oreilles:
«Vous savez ce que je suis?... Bonsoir, Pip.
—Bonsoir, monsieur.»
Environ un mois après cela, le temps que l'Araignée devait passer chez M. Pocket était écoulé, et au grand contentement de toute la maison, à l'exception de Mrs Pocket, Drummle rentra dans sa famille, et regagna son trou.
CHAPITRE XXVII.
«Mon cher monsieur Pip,
«Je vous écris la présente, à la demande de M. Gargery, pour vous faire savoir qu'il va se rendre à Londres, en compagnie de M. Wopsle. Il serait bien content s'il lui était permis d'aller vous voir. Il compte passer à l'Hôtel Barnard, mardi, à neuf heures du matin. Si cela vous gênait, veuillez y laisser un mot. Votre pauvre sœur est toujours dans le même état où vous l'avez laissée. Nous parlons de vous tous les soirs dans la cuisine, et nous nous demandons ce que vous faites et ce que vous dites pendant ce temps-là. Si vous trouvez que je prends ici des libertés, excusez-les pour l'amour des jours passés. Rien de plus, cher monsieur Pip, de
«Votre reconnaissante et à jamais affectionnée servante,
«Biddy.
«P. S. Il désire très particulièrement que je vous écrive ces deux mots: What larks[7]. Il dit que vous comprendrez. J'espère et je ne doute pas que vous serez charmé de le voir, quoique vous soyez maintenant un beau monsieur, car vous avez toujours eu bon cœur, et lui, c'est un digne, bien digne homme. Je lui ai tout lu, excepté seulement la dernière petite phrase, et il désire très particulièrement que je vous répète encore: What larks.»
Je reçus cette lettre par la poste, le lundi matin. Le rendez-vous était donc pour le lendemain. Qu'il me soit permis de confesser exactement avec quels sentiments j'attendis l'arrivée de Joe.
Ce n'était pas avec plaisir, bien que je tinsse à lui par tant de liens. Non; c'était avec un trouble considérable, un peu de mortification et un vif sentiment de mauvaise humeur en pensant à son manque de manières. Si j'avais pu l'empêcher de venir, en donnant de l'argent, j'en aurais certainement donné. Ce qui me rassurait le plus, c'est qu'il venait à l'Hôtel Barnard et non pas à Hammersmith, et que conséquemment il ne tomberait pas sous la griffe de Drummle. Je n'avais pas d'objection à laisser voir Joe à Herbert ou à son père, car je les estimais tous les deux; mais j'aurais été très vexé de le laisser voir par Drummle, pour lequel je n'avais que du mépris. C'est ainsi que, dans la vie, nous commettons généralement nos plus grandes bassesses et nos plus grandes faiblesses pour des gens que nous méprisons.
J'avais commencé à décorer nos chambres, tantôt d'une manière tout à fait inutile, tantôt d'une manière mal appropriée, et ces luttes avec le délabrement de l'Hôtel Barnard ne laissaient pas que d'être fort coûteuses. À cette époque, nos chambres étaient bien différentes de ce que je les avais trouvées, et je jouissais de l'honneur d'occuper une des premières pages dans les registres des tapissiers voisins. J'avais été bon train dans les derniers temps, et j'avais même poussé les choses jusqu'à m'imaginer de faire mettre des bottes à un jeune garçon; c'était même des bottes à revers. On aurait pu dire que c'était moi qui étais le domestique, car lorsque j'eus pris ce monstre dans le rebut de la famille de ma blanchisseuse, et que je l'eus affublé d'un habit bleu, d'un gilet canari, d'une cravate blanche, de culottes beurre frais et des bottes susdites, je dus lui trouver peu de travail à faire, mais beaucoup de choses à manger, et, avec ces deux terribles exigences, il troublait ma vie.
Ce fantôme vengeur reçut l'ordre de se trouver à son poste, dès huit heures du matin, le mardi suivant, dans le vestibule; c'étaient deux pieds carrés, garnis de tapis; et Herbert me suggéra l'idée de certains mets pour le déjeuner, qu'il supposait devoir être du goût de Joe. Bien que je lui fusse sincèrement obligé de l'intérêt et de la considération qu'il témoignait pour mon ami, j'avais en même temps un vague soupçon que si Joe fût venu pour le voir, lui, il n'aurait pas été à beaucoup près aussi empressé.
Quoi qu'il en soit, je vins en ville le lundi soir pour être prêt à recevoir Joe. Je me levai de grand matin pour faire donner à la salle à manger et au déjeuner leur plus splendide apparence. Malheureusement, la matinée était pluvieuse, et un ange n'aurait pu s'empêcher de voir que Barnard répandait des larmes de suie en dehors des fenêtres, comme si quelque ramoneur gigantesque avait pleuré au-dessus des toits.
À mesure que le moment approchait, j'aurais voulu fuir, mais le Vengeur, suivant les ordres reçus, était dans le vestibule, et bientôt j'entendis Joe dans l'escalier. Je devinais que c'était Joe, à sa manière bruyante de monter les marches, se souliers de grande tenue étant toujours trop larges, et au temps qu'il mit à lire les noms inscrits sur les portes des autres étages pendant son ascension. Lorsqu'enfin il s'arrêta à notre porte, j'entendis ses doigts suivre les lettres de mon nom, et ensuite j'entendis distinctement respirer, à travers le trou de la serrure; finalement, il donna un unique petit coup sur la porte, et Pepper, tel était le nom compromettant du Vengeur, annonça:
«M. Gargery!»
Je crus que Joe ne finirait jamais de s'essuyer les pieds, et que j'allais être obligé de sortir pour l'enlever du paillasson; mais à la fin, il entra.
«Joe, comment allez-vous, Joe?
—Pip, comment allez-vous, Pip?»
Avec son bon et honnête visage, ruisselant et tout luisant d'eau et de sueur, il posa son chapeau entre nous sur le plancher, et me prit les deux mains et les fit manœuvrer de haut en bas, comme si j'eusse été la dernière pompe brevetée.
«Je suis aise de vous voir, Joe.... Donnez-moi votre chapeau.»
Mais Joe, prenant avec soin son chapeau dans ses deux mains, comme si c'eût été un nid garni de ses œufs, ne voulait pas se séparer de cette partie de sa propriété, et s'obstinait à parler par-dessus de la manière la plus incommode du monde.
«Comme vous avez grandi! dit Joe, comme vous avez gagné!... Vous êtes devenu tout à fait un homme de bonne compagnie.»
Joe réfléchit pendant quelques instants avant de trouver ces mots:
«... À coup sûr, vous ferez honneur à votre roi et à votre pays.
—Et vous, Joe, vous avez l'air tout à fait bien.
—Dieu merci! dit Joe, je suis également bien; et votre sœur ne va pas plus mal, et Biddy est toujours bonne et obligeante, et tous nos amis ne vont pas plus mal, s'ils ne vont pas mieux; excepté Wopsle qui a fait une chute.»
Et pendant tout ce temps, prenant toujours grand soin du nid d'oiseaux qu'il tenait dans ses mains, Joe roulait ses yeux tout autour de la chambre et suivait les dessins à fleur de ma robe de chambre.
«Il a fait une chute, Joe?
—Mais oui, dit Joe en baissant la voix; il a quitté l'église pour se mettre au théâtre; le théâtre l'a donc amené à Londres avec moi, et il a désiré, dit Joe en plaçant le nid d'oiseaux sous son bras gauche et en se penchant comme s'il y prenait un œuf avec sa main droite, vous offrir ceci comme je voudrais le faire moi-même.»
Je pris ce que Joe me tendait. C'était l'affiche toute chiffonnée d'un petit théâtre de la capitale, annonçant, pour cette semaine même, les premiers débuts du célèbre et renommé Roscius, amateur de province, dont le jeu sans pareil, dans les pièces les plus tragiques de notre poète national, venait de produire dernièrement une si grande sensation dans les cercles dramatiques de la localité.
«Étiez-vous à cette représentation, Joe? demandai-je.
—J'y étais, dit Joe avec emphase et solennité.
—A-t-il fait une grande sensation?
—Mais oui, dit Joe; on lui a jeté certainement beaucoup de pelures d'oranges: particulièrement au moment où il voit le fantôme. Mais je m'en rapporte à vous, monsieur, est-ce fait pour encourager un homme et lui donner du cœur à l'ouvrage, que d'intervenir à tout moment entre lui et le fantôme, en disant: Amen. Un homme peut avoir eu des malheurs et avoir été à l'église, dit Joe en baissant la voix et en prenant le ton de l'étonnement et de la persuasion, mais ce n'est pas une raison pour qu'on le pousse à bout dans un pareil moment. C'est à dire que si l'ombre du propre père de cet homme ne peut attirer son attention, qu'est-ce donc qui le pourra, monsieur? Encore bien plus quand son affliction est malheureusement si légère, que le poids des plumes noires la chasse. Essayez de la fixer comme vous pourrez.»
À ce moment, l'air effrayé de Joe, qui paraissait aussi terrifié que s'il eût vu un fantôme, m'annonça qu'Herbert venait d'entrer dans la chambre. Je présentai donc Joe à Herbert, qui avança la main, mais Joe se recula et continua à tenir le nid d'oiseaux.
«Votre serviteur, monsieur, dit-il, j'espère que vous et Pip...»
Ici ses yeux tombèrent sur le groom qui déposait des rôties sur la table, et son regard semblait indiquer si clairement qu'il considérait ce jeune gentleman comme un membre de la famille, que je le regardai en fronçant les sourcils, ce qui l'embarrassa encore davantage.
«Je parle de vous deux, messieurs; j'espère que vous vous portez bien, dans ce lieu renfermé? Car l'endroit où nous sommes peut être une excellente auberge, selon les goûts et les opinions que l'on a à Londres, dit Joe confidentiellement; mais quant à moi, je n'y garderais pas un cochon, surtout si je voulais l'engraisser sainement et le manger de bon appétit.»
Après avoir émis ce jugement flatteur sur les mérites de notre logement, et avoir montré incidemment sa tendance à m'appeler monsieur, Joe, invité à se mettre à table, chercha autour de la chambre un endroit convenable où il pût déposer son chapeau, comme s'il ne pouvait trouver une place pour un objet si rare: il finit par le poser sur l'extrême bord de la cheminée, d'où ce malheureux chapeau ne tarda pas à tomber à plusieurs reprises.
«Prenez-vous du thé ou du café, monsieur Gargery? demanda Herbert, qui faisait toujours les honneurs du déjeuner.
—Je vous remercie, monsieur répondit Joe en se roidissant des pieds à la tête; je prendrai ce qui vous sera la plus agréable à vous-même.
—Préférez-vous le café?
—Merci, monsieur, répondit Joe, évidemment embarrassé par cette question, puisque vous êtes assez bon pour choisir le café, je ne vous contredirai pas; mais ne trouvez-vous pas que c'est un peu échauffant?
—Du thé, alors?» dit Herbert en lui en versant.
Ici, le chapeau de Joe tomba de la cheminée; il se précipita pour le ramasser et le posa exactement au même endroit, comme s'il eût fallu absolument, selon les règles de la bienséance, qu'il retombât presque aussitôt.
«Quand êtes-vous arrivé ici, monsieur Gargery?
—Était-ce hier dans l'après-midi? répondit Joe après avoir toussé dans sa main, comme s'il avait eu le temps d'attraper un rhume depuis qu'il était arrivé. Non, non.... Oui, oui..., c'était hier dans l'après-midi, dit-il avec une apparence de sagesse mêlée de soulagement et de stricte impartialité.
—Avez-vous déjà vu quelque chose à Londres?
—Mais oui, monsieur, fit Joe. M. Wopsle et moi, nous sommes allés tout droit au grand magasin de cirage, mais nous n'avons pas trouvé que cela répondît aux belles affiches rouges posées sur les murs. Je veux dire, ajouta Joe en matière d'explication, quand à ce qui est de l'archi-tec-ta-to-ture...»
Je crois réellement que Joe aurait encore prolongé ce mot, qui exprimait pour moi un genre d'architecture de ma connaissance, si son attention n'eût été providentiellement détournée par son chapeau qui roulait de nouveau à terre. En effet, ce chapeau exigeait de lui une attention constante et une vivacité d'œil et de main assez semblable à celle d'un joueur de cricket[8].
Il joua avec ce couvre-chef d'une manière surprenante, et déploya une grande adresse, tantôt se précipitant sur lui et le rattrapant au moment où il glissait à terre, tantôt l'arrêtant à moitié chemin, le heurtant partout, et le faisant rebondir comme un volant à tous les coins de la chambre, et contre toutes les fleurs du papier qui garnissait le mur, avant de pouvoir s'en emparer et le sentir en sûreté; puis, finalement, le laissant tomber dans le bol à rincer les tasses, où je pris la liberté de mettre la main dessus.
Quant à son col de chemise et à son col d'habit, c'étaient deux problèmes à étudier, mais également insolubles. Pourquoi faut-il qu'un homme se gêne à ce point, pour se croire complètement habillé! Pourquoi faut-il qu'il croie nécessaire de faire pénitence en souffrant dans ses habits de fête. Alors Joe tomba dans une si inexplicable rêverie, que sa fourchette en resta suspendue, entre son assiette et sa bouche. Ses yeux se portaient dans de si étranges directions; il était affligé d'une toux si extraordinaire et se tenait si éloigné de la table, qu'il laissa tomber plus de morceaux qu'il n'en mangeait, prétendant ensuite qu'il n'avait rien laissé échapper; et je fus très content, au fond du cœur, quand Herbert nous quitta pour se rendre dans la Cité.
Je n'avais ni assez de sens ni assez de sentiment pour reconnaître que tout cela était de ma faute, et que si j'avais été plus sans cérémonie avec Joe, Joe aurait été plus à l'aise avec moi. Je me sentais gêné et à bout de patience avec lui; il avait ainsi amoncelé des charbons ardents sur ma tête.
«Puisque nous sommes seuls maintenant, monsieur... commença Joe.
—Joe, interrompis-je d'un ton chagrin, comment pouvez-vous m'appeler monsieur?»
Joe me regarda un instant avec quelque chose d'indécis dans le regard qui ressemblait à un reproche. En voyant sa cravate de travers, ainsi que son col, j'eus conscience qu'il avait une sorte de dignité qui sommeillait en lui.
«Nous sommes seuls, maintenant, reprit Joe, et comme je n'ai ni l'intention ni le loisir de rester ici bien longtemps, je vais conclure dès à présent, en commençant par vous apprendre ce qui m'a procuré le plaisir que vous me faites en ce moment. Car si ce n'était pas, dit Joe avec son ancien air de bonne franchise, que mon seul désir est de vous être utile, je n'aurais pas eu l'honneur de rompre le pain en compagnie de gentlemen tels que vous deux, et dans leur propre demeure.»
Je désirais si peu revoir le regard qu'il m'avait déjà jeté, que je ne lui fis aucun reproche sur le ton qu'il prenait.
«Eh bien! monsieur, continua Joe, voilà ce qui s'est passé; je me trouvais aux Trois jolis Bateliers, l'autre soir, Pip...»
Toutes les fois qu'il revenait à son ancienne affection, il m'appelait Pip, et quand il retombait dans ses ambitions de politesse, il m'appelait monsieur.
«Alors, dit Joe en reprenant son ton cérémonieux, Pumblechook arriva dans sa charrette; il était toujours le même... iden-tique... et me faisant quelquefois l'effet d'un peigne qui m'aurait peigné à rebrousse poil, en se donnant par toute la ville comme si c'était lui qui eût été votre camarade d'enfance, et comme si vous le regardiez comme le compagnon de vos jeux.
—Allons donc! mais c'était vous, Joe.
—Je l'avais toujours cru, Pip, dit Joe en branlant doucement la tête, bien que cela ne signifie pas grand'chose maintenant, monsieur. Eh bien! Pip, ce même Pumblechook, ce faiseur d'embarras, vint me trouver aux Trois jolis Bateliers (où l'ouvrier vient boire tranquillement une pinte de bière et fumer une pipe sans faire d'abus), et il me dit: «Joseph, miss Havisham désire vous parler.
—Miss Havisham, Joe?
—Elle désire vous parler; ce sont les paroles de Pumblechook.»
Joe s'assit et leva les yeux au plafond.
«Oui, Joe; continuez, je vous prie.
—Le lendemain, monsieur, dit Joe en me regardant comme si j'étais à une grande distance de lui, après m'être fait propre, je fus voir miss A.
—Miss A, Joe, miss Havisham?
—Je dis, monsieur, répliqua Joe avec un air de formalité légale, comme s'il faisait son testament, miss A ou autrement miss Havisham. Elle s'exprima ainsi qu'il suit: «Monsieur Gargery, vous êtes en correspondance avec M. Pip?» Ayant en effet reçu une lettre de vous, j'ai pu répondre que je l'étais. Quand j'ai épousé votre sœur, monsieur, j'ai dit: «Je le serai;» et, interrogé par votre amie, Pip, j'ai dit: «Je le suis.»—Voudrez-vous lui dire alors, dit-elle, qu'Estelle est ici, et qu'elle serait bien aise de le voir?»
Je sentais mon visage en feu, en levant les yeux sur Joe. J'espère qu'une des causes lointaines de cette douleur devait venir de ce que je sentais que si j'avais connu le but de sa visite, je lui aurais donné plus d'encouragement.
«Biddy, continua Joe, quand j'arrivai à la maison et la priai de vous écrire un petit mot, Biddy hésita un moment: «Je sais, dit-elle, qu'il sera plus content d'entendre ce mot de votre bouche; c'est jour de fête, si vous avez besoin de le voir, allez-y.» J'ai fini, monsieur, dit Joe en se levant, et, Pip, je souhaite que vous prospériez et réussissiez de plus en plus.
—Mais vous ne vous en allez pas tout de suite, Joe?
—Si fait, je m'en vais, dit Joe.
—Mais vous reviendrez pour dîner, Joe?
—Non, je ne reviendrai pas,» dit Joe.
Nos yeux se rencontrèrent, et tous les «monsieur» furent bannis du cœur de cet excellent homme, quand il me tendit la main.
«Pip! mon cher Pip, mon vieux camarade, la vie est composée d'une suite de séparations de gens qui ont été liés ensemble, s'il m'est permis de le dire: l'un est forgeron, un autre orfèvre, celui-ci bijoutier, celui-là chaudronnier; les uns réussissent, les autres ne réussissent pas. La séparation entre ces gens-là doit venir un jour ou l'autre, et il faut bien l'accepter quand elle vient. Si quelqu'un a commis aujourd'hui une faute, c'est moi. Vous et moi ne sommes pas deux personnages à paraître ensemble dans Londres, ni même ailleurs, si ce n'est quand nous sommes dans l'intimité et entre gens de connaissance. Je veux dire entre amis. Ce n'est pas que je sois fier, mais je n'ai pas ce qu'il faut, et vous ne me verrez plus dans ces habits. Je suis gêné dans ces habits, je suis gêné hors de la forge, de notre cuisine et de nos marais. Vous ne me trouveriez pas la moitié autant de défauts, si vous pensiez à moi et si vous vous figuriez me voir dans mes habits de la forge, avec mon marteau à la main, voire même avec ma pipe. Vous ne me trouveriez pas la moitié autant de défauts si, en supposant que vous ayez eu envie de me voir, vous soyez venu mettre la tête à la fenêtre de la forge et regarder Joe, le forgeron, là, devant sa vieille enclume, avec son vieux tablier brûlé, et attaché à son vieux travail. Je suis terriblement triste aujourd'hui; mais je crois que, malgré tout, j'ai dit quelque chose qui a le sens commun. Ainsi donc, Dieu te bénisse, mon cher petit Pip, mon vieux camarade, Dieu te bénisse!»
Je ne m'étais pas trompé, en m'imaginant qu'il y avait en lui une véritable dignité. La coupe de ses habits m'était aussi indifférente, quand il eut dit ces quelques mots, qu'elle eût pu l'être dans le ciel. Il me toucha doucement le front avec ses lèvres et partit. Aussitôt que je fus revenu suffisamment à moi, je me précipitai sur ses pas, et je le cherchai dans les rues voisines, mais il avait disparu.
CHAPITRE XXVIII.
Il était clair que je devais me rendre à notre ville dès le lendemain, et dans les premières effusions de mon repentir, il me semblait également clair que je devais descendre chez Joe. Mais quand j'eus retenu ma place à la voiture pour le lendemain, quand je fus allé chez M. Pocket, et quand je fus revenu, je n'étais en aucune façon convaincu de la nécessité de ce dernier point, et je commençai à chercher quelque prétexte et à trouver de bonnes raisons pour descendre au Cochon bleu:
«Je serais un embarras chez Joe, pensai-je; je ne suis pas attendu, et mon lit ne sera pas prêt. Je serai trop loin de miss Havisham. Elle est exigeante et pourrait ne pas le trouver bon.»
On n'est jamais mieux trompé sur terre que par soi-même, et c'est avec de tels prétextes que je me donnai le change. Que je reçoive innocemment et sans m'en douter une mauvaise demi-couronne fabriquée par un autre, c'est assez déraisonnable, mais qu'en connaissance de cause je compte pour bon argent des pièces fausses de ma façon, c'est assurément chose curieuse! Un étranger complaisant, sous prétexte de mettre en sûreté et de serrer avec soin mes banknotes pour moi s'en empare, et me donne des coquilles de noix; qu'est-ce que ce tour de passe-passe auprès du mien, si je serre moi-même mes coquilles de noix, et si je les fais passer à mes propres yeux pour des banknotes.
Après avoir décidé que je devais descendre au Cochon bleu, mon esprit resta dans une grande indécision. Emmènerais-je mon groom avec moi ou ne l'emmènerais-je pas? C'était bien tentant de se représenter ce coûteux mercenaire avec ses bottes, prenant publiquement l'air sous la grande porte du Cochon bleu. Il y avait quelque chose de presque solennel à se l'imaginer introduit comme par hasard dans la boutique du tailleur, et confondant de surprise admiratrice l'irrespectueux garçon de Trabb. D'un autre côté, le garçon de Trabb pouvait se glisser dans son intimité et lui dire beaucoup de choses; ou bien, hardi et méchant comme je le connaissais, il le poursuivrait peut-être de ses huées jusque dans la Grande Rue. Ma protectrice pourrait aussi entendre parler de lui, et ne pas m'approuver. D'après tout cela, je résolus de laisser le Vengeur à la maison.
C'était pour la voiture de l'après-midi que j'avais retenu ma place; et comme l'hiver était revenu, je ne devais arriver à destination que deux ou trois heures après le coucher du soleil. Notre heure de départ de Cross Keys était fixée à deux heures. J'arrivai un quart d'heure en avance, suivi du Vengeur, si je puis parler ainsi d'un individu qui ne me suivait jamais, quand il lui était possible de faire autrement.
À cette époque, on avait l'habitude de conduire les condamnés au dépôt par la voiture publique, et comme j'avais souvent entendu dire qu'ils voyageaient sur l'impériale, et que je les avais vus plus d'une fois sur la grande route balancer leurs jambes enchaînées au-dessus de la voiture, je ne fus pas très surpris quand Herbert, en m'apercevant dans la cour, vint me dire que deux forçats allaient faire route avec moi; mais j'avais une raison, qui commençait à être une vieille raison, pour trembler malgré moi des pieds à la tête quand j'entendais prononcer le mot forçat.
«Cela ne vous inquiète pas, Haendel? dit Herbert.
—Oh! non!
—Je croyais que vous paraissiez ne pas les aimer.
—Je ne prétends pas que je les aime, et je suppose que vous ne les aimez pas particulièrement non plus; mais ils me sont indifférents.
—Tenez! les voilà, dit Herbert, ils sortent du cabaret; quel misérable et honteux spectacle!»
Les deux forçats venaient de régaler leur gardien, je suppose, car ils avaient avec eux un geôlier, et tous les trois s'essuyaient encore la bouche avec leurs mains. Les deux malheureux étaient attachés ensemble et avaient des fers aux jambes, des fers dont j'avais déjà vu un échantillon, et ils portaient un habillement que je ne connaissais que trop bien aussi. Leur gardien avait une paire de pistolets et portait sous son bras un gros bâton noueux, mais il paraissait dans de bons termes avec eux et se tenait à leur côté, occupé à voir mettre les chevaux à la voiture. Ils avaient vraiment l'air de faire partie de quelque exhibition intéressante, non encore ouverte, et lui, d'être leur directeur. L'un était plus grand et plus fort que l'autre, et on eût dit que, selon les règles mystérieuses du monde des forçats, comme des gens libres, on lui avait alloué l'habillement le plus court. Ses bras et ses jambes étaient comme de grosses pelotes de cette forme et son accoutrement le déguisait d'une façon complète. Cependant, je reconnus du premier coup son clignotement d'œil. J'avais devant moi l'homme que j'avais vu sur le banc, aux Trois jolis Bateliers, certain samedi soir, et qui m'avait mis en joue avec son fusil invisible!
Il était facile de voir que jusqu'à présent il ne me reconnaissait pas plus que s'il ne m'eût jamais vu de sa vie. Il me regarda de côté, et ses yeux rencontrèrent ma chaîne de montre; alors il se mit à cracher comme par hasard, puis il dit quelques mots à l'autre forçat, et ils se mirent à rire; ils pivotèrent ensuite sur eux-mêmes en faisant résonner leurs chaînes entremêlées, et finirent par s'occuper d'autre chose. Les grands numéros qu'ils avaient sur le dos, leur enveloppe sale et grossière comme celle de vils animaux; leurs jambes enchaînées et modestement entourées de mouchoirs de poche, et la manière dont tous ceux qui étaient présents les regardaient et s'en tenaient éloignés, en faisaient, comme l'avait dit Herbert, un spectacle des plus désagréables et des plus honteux.
Mais ce n'était pas encore tout. Il arriva que toute la rotonde de la voiture avait été retenue par une famille quittant Londres, et qu'il n'y avait pas d'autre place pour les deux prisonniers que sur la banquette de devant, derrière le cocher. Là-dessus, un monsieur de mauvaise humeur, qui avait pris la quatrième place sur cette banquette, se mit dans une violente colère, et dit que c'était violer tous les traités que de le mêler à une si atroce compagnie; que c'était pernicieux, infâme, honteux, et je ne sais plus combien d'autres choses. À ce moment les chevaux étaient attelés et le cocher impatient de partir. Nous nous préparâmes tous à monter, et les prisonniers s'approchèrent avec leur gardien, apportant avec eux cette singulière odeur de mie de pain, d'étoupe, de fil de caret, de pierre enfumée qui accompagne la présence des forçats.
—Ne prenez pas la chose si mal, monsieur, dit le gardien au voyageur en colère, je me mettrai moi-même auprès de vous, et je les placerai tout au bout de la banquette. Ils ne vous adresseront pas la parole, monsieur, vous ne vous apercevrez pas qu'ils sont là.
—Et il ne faut pas m'en vouloir, grommela le forçat que j'avais reconnu; je ne tiens pas à partir, je suis tout disposé à rester, en ce qui me concerne; la première personne venue peut prendre ma place.
—Ou la mienne, dit l'autre d'un ton rude, je ne vous aurais gêné ni les uns ni les autres si l'on m'eût laissé faire.»
Puis ils se mirent tous deux à rire, à casser des noix, en crachant les coquilles tout autour d'eux, comme je crois réellement que je l'aurais fait moi-même à leur place si j'avais été aussi méprisé.
À la fin, on décida qu'on ne pouvait rien faire pour le monsieur en colère, et qu'il devait ou rester, ou se contenter de la compagnie que le hasard lui avait donnée; de sorte qu'il prit sa place sans cesser cependant de grogner et de se plaindre, puis le gardien se mit à côté de lui. Les forçats s'installèrent du mieux qu'ils purent, et celui des deux que j'avais reconnu s'assit si près derrière moi que je sentais son souffle dans mes cheveux.
«Adieu, Haendel!» cria Herbert quand nous nous mîmes en mouvement.
Et je songeai combien il était heureux qu'il m'eût trouvé un autre nom que celui de Pip.
Il est impossible d'exprimer avec quelle douleur je sentais la respiration du forçat me parcourir, non-seulement derrière la tête, mais encore toute l'épine dorsale; c'était comme si l'on m'eût touché la moelle au moyen de quelque acide mordant et pénétrant au point de me faire grincer des dents. Il semblait avoir un bien plus grand besoin de respirer qu'un autre homme et faire plus de bruit en respirant; je sentais qu'une de mes épaules remontait et s'allongeait par les efforts que je faisais pour m'en préserver.
Le temps était horriblement dur, et les deux forçats maudissaient le froid. Avant d'avoir fait beaucoup de chemin, nous étions tous tombés dans une immobilité léthargique, et quand nous eûmes passé la maison qui se trouve à mi-route, nous ne fîmes autre chose que de somnoler, de trembler et de garder le silence. Je m'assoupis moi-même en me demandant si je ne devais pas restituer une couple de livres sterling à ce pauvre misérable avant de le perdre de vue, et quel était le meilleur moyen à employer pour y parvenir. Tout en réfléchissant ainsi, je sentis ma tête se pencher en avant comme si j'allais tomber sur les chevaux. Je m'éveillai tout effrayé et repris la question que je m'adressais à moi-même.
Mais je devais l'avoir abandonnée depuis plus longtemps que je ne le pensais, puisque, bien que je ne pusse rien reconnaître dans l'obscurité, aux lueurs et aux ombres capricieuses de nos lanternes, je devinais les marais de notre pays, au vent froid et humide qui soufflait sur nous. Les forçats, en se repliant sur eux-mêmes pour avoir plus chaud et pour que je pusse leur servir de paravent, se trouvaient encore plus près de moi. Les premiers mots que je leur entendis échanger quand je m'éveillai répondaient à ceux de ma propre pensée.
«Deux banknotes d'une livre.
—Comment les a-t-il eues? dit le forçat que je ne connaissais pas.
—Comment le saurais-je? repartit l'autre. Quelqu'un les lui aura données, des amis, je pense.
—Je voudrais, dit l'autre avec une terrible imprécation contre le froid, les avoir ici.
—Les deux billets d'une livre, ou les amis?
—Les deux billets d'une livre. Je vendrais tous les amis que j'ai et que j'ai eus pour un seul, et je trouverais que c'est un fameux marché. Eh bien! il disait donc?...
—Il disait donc, reprit le forçat que j'avais reconnu: tout fut dit et fait en une demi-minute derrière une pile de bois, à l'arsenal de la Marine. Vous allez être acquitté? Je le fus. Trouverai-je le garçon qui l'a nourri, qui a gardé son secret, et lui donnerai-je les deux billets d'une livre? Oui, je le trouverai. Et c'est ce que j'ai fait.
—Vous êtes fou! grommela l'autre. Moi je les aurais dépensés à boire et à manger. Il était sans doute bien naïf. Vous dites qu'il ne savait rien sur votre compte?
—Non, pas la moindre chose. Autres bandes, autres vaisseaux. Il avait été jugé pour rupture de ban et condamné.
—Est-ce là sur l'honneur, la seule fois que vous ayez travaillé dans cette partie du pays?
—C'est la seule fois.
—Quelle est votre opinion sur l'endroit?
—Un très vilain endroit; de la vase, du brouillard, des marais et du travail. Du travail, des marais, du brouillard et de la vase.»
Ils témoignèrent tous deux de leur aversion pour le pays avec une grande énergie de langage, et après avoir épuisé ce sujet il ne leur resta plus rien à dire.
Après avoir entendu ce dialogue j'aurais assurément dû descendre et me cacher dans la solitude et dans l'ombre de la route, si je n'avais pas tenu pour certain que cet homme ne pouvait avoir aucun soupçon de mon identité. En vérité, non seulement ma personne était si changée, mais j'avais des habits si différents et j'étais dans des circonstances si opposées qu'il n'était pas probable qu'il pût me reconnaître sans quelque secours accidentel. Pourtant ce fait seul d'être avec lui sur la voiture était assez étrange pour me remplir de crainte et me faire penser qu'à l'aide de la moindre coïncidence il pourrait à tout moment me reconnaître, soit en entendant prononcer mon nom, soit en m'entendant parler. Pour cette raison, je résolus de descendre aussitôt que nous toucherions à la ville et de me mettre ainsi hors de sa portée. J'exécutai ce projet avec succès. Mon petit portemanteau se trouvait dans le coffre, sous mes pieds; je n'avais qu'à tourner un ressort pour m'en emparer; je le jetai avant moi, puis je descendis devant le premier réverbère et posai les pieds sur les premiers pavés de la ville. Quant aux forçats, ils continuèrent leur chemin avec la voiture, et, comme je savais vers quel endroit de la rivière ils devaient être dirigés, je voyais dans mon imagination le bateau des forçats les attendant devant l'escalier vaseux. J'entendis encore une voix rude s'écrier: «Au large, vous autres!» comme à des chiens. Je voyais de nouveau cette maudite arche de Noé, ancrée au loin, dans l'eau noire et bourbeuse.
Je n'aurais pu dire de quoi j'avais peur, car mes craintes étaient vagues et indéfinies, mais j'avais une grande frayeur. En gagnant l'hôtel je sentais qu'une terreur épouvantable, surpassant de beaucoup la simple appréhension d'une reconnaissance pénible ou désagréable, me faisait trembler; je crois même qu'elle ne prit aucune forme distincte, et qu'elle ne fut même pendant quelques minutes qu'un souvenir des terreurs de mon enfance.