La salle à manger du Cochon bleu était vide, je n'avais pas encore commandé mon dîner, et j'étais à peine assis quand le garçon me reconnut. Il s'excusa de son peu de mémoire et me demanda s'il fallait envoyer Boots chez M. Pumblechook.
«Non, dis-je, certainement non!»
Le garçon, c'était lui qui avait apporté le Code de commerce le jour de mon contrat, parut surpris et profita de la première occasion qui se présenta pour placer à ma portée un vieil extrait crasseux d'un journal de la localité avec tant d'empressement que je le pris et lus ce paragraphe:
«Nos lecteurs n'apprendront pas sans intérêt, à propos de l'élévation récente et romanesque à «la fortune d'un jeune ouvrier serrurier de nos environs (quel thème, disons-le en passant, pour la «plume magique de notre compatriote Toby, le poète de nos colonnes, bien qu'il ne soit pas encore «universellement connu), que le premier patron du jeune homme, son compagnon et son ami, est «un personnage très respecté, qui n'est pas étranger au commerce des grains, et dont les magasins, «éminemment commodes et confortables, sont situés à moins d'une centaine de milles de la «Grande Rue. Ce n'est pas sans éprouver un certain plaisir personnel que nous le citons comme le «Mentor de notre jeune Télémaque, car il est bon de savoir que notre ville a également produit le «fondateur de la fortune de ce dernier. De la fortune de qui? demanderont les sages aux sourcils «contractés et les beautés aux yeux brillants de la localité. Nous croyons que Quentin Metsys fut «forgeron à Anvers.»—VERB. SAP.
J'ai l'intime conviction, basée sur une grande expérience, que si, dans les jours de ma prospérité, j'avais été au pôle nord, j'y aurais trouvé quelqu'un, Esquimau errant ou homme civilisé, pour me dire que Pumblechook avait été mon premier protecteur et le fondateur de ma fortune.
CHAPITRE XXIX.
De bonne heure j'étais debout et dehors. Il était encore trop tôt pour aller chez miss Havisham; j'allai donc flâner dans la campagne, du côté de la ville qu'habitait miss Havisham, qui n'était pas du même côté que Joe: remettant au lendemain à aller chez ce dernier. En pensant à ma patronne, je me peignais en couleurs brillantes les projets qu'elle formait pour moi.
Elle avait adopté Estelle, elle m'avait en quelque sorte adopté aussi; il ne pouvait donc manquer d'être dans ses intentions de nous unir. Elle me réservait de restaurer la maison délabrée, de faire entrer le soleil dans les chambres obscures, de mettre les horloges en mouvement et le feu aux foyers refroidis, d'arracher les toiles d'araignées, de détruire la vermine; en un mot d'exécuter tous les brillants haut faits d'un jeune chevalier de roman et d'épouser la princesse. Je m'étais arrêté pour voir la maison en passant, et ses murs de briques rouges calcinées, ses fenêtres murées, le lierre vert et vigoureux embrassant jusqu'au chambranle des cheminées, avec ses tendons et ses ramilles, comme si ses vieux bras sinueux eussent caché quelque mystère précieux et attrayant dont je fusse le héros. Estelle en était l'inspiration, cela va sans dire, comme elle en était l'âme; mais quoiqu'elle eût pris un très grand empire sur moi et que ma fantaisie et mon espoir reposassent sur elle, bien que son influence sur mon enfance et sur mon caractère eût été toute puissante, je ne l'investis pas, même en cette matinée romantique, d'autres attributs que ceux qu'elle possédait. C'est avec intention que je mentionne cela maintenant parce que c'est le fil conducteur au moyen duquel on pourra me suivre dans mon pauvre labyrinthe. Selon mon expérience, les sentiments de convention d'un amant ne peuvent pas toujours être vrais. La vérité pure est que, lorsque j'aimai Estelle d'un amour d'homme, je l'aimai parce que je la trouvais irrésistible. Une fois pour toutes j'ai senti, à mon grand regret, très souvent pour ne pas dire toujours, que je l'aimais malgré la raison, malgré les promesses, malgré la tranquillité, malgré l'espoir, malgré le bonheur, malgré enfin tous les découragements qui pouvaient m'assaillir. Une fois pour toutes, je ne l'en aimais pas moins, tout en le sachant parfaitement, et cela n'eut pas plus d'influence pour me retenir, que si je m'étais imaginé très sérieusement qu'elle eût toutes les perfections humaines.
Je calculai ma promenade de façon à arriver à la porte comme dans l'ancien temps. Quand j'eus sonné d'une main tremblante, je tournai le dos à la porte, en essayant de reprendre haleine et d'arrêter les battements de mon cœur. J'entendis la porte de côté s'ouvrir, puis des pas traverser la cour; mais je fis semblant de ne rien entendre, même quand la porte tourna sur ses gonds rouillés.
Enfin, me sentant touché à l'épaule, je tressaillis et me retournai. Je tressaillis bien davantage alors, en me trouvant face à face avec un homme vêtu de vêtements sombres. C'était le dernier homme que je me serais attendu à voir occuper le poste de portier chez miss Havisham.
«Orlick!
—Ah! c'est que voyez-vous, il y a des changements de position encore plus grand que le vôtre. Mais entrez, entrez! j'ai reçu l'ordre de ne pas laisser la porte ouverte.»
J'entrai; il la laissa retomber, la ferma et retira la clef.
«Oui, dit-il en se tournant, après m'avoir assez malhonnêtement précédé de quelques pas dans la maison, c'est bien moi!
—Comment êtes-vous venu ici?
—Je suis venu ici sur mes jambes, répondit-il, et j'ai apporté ma malle avec moi sur une brouette.
—Êtes-vous ici pour le bien?
—Je n'y suis pas pour le mal, au moins, d'après ce que je suppose?»
Je n'en étais pas bien certain; j'eus le loisir de songer en moi-même à sa réponse, pendant qu'il levait lentement un regard inquisiteur du pavé à mes jambes, et de mes bras à ma tête.
«Alors vous avez quitté la forge? dis-je.
—Est-ce que ça a l'air d'une forge, ici? répliqua Orlick, en jetant un coup d'œil méprisant autour de lui; maintenant prenez-le pour une forge si cela vous fait plaisir.»
Je lui demandai depuis combien de temps il avait quitté la forge de Gargery.
«Un jour est ici tellement semblable à l'autre, répliqua-t-il, que je ne saurais le dire sans en faire le calcul. Cependant, je suis venu ici quelque temps après votre départ.
—J'aurais pu vous le dire, Orlick.
—Ah! fit-il sèchement, je croyais que vous étiez pour être étudiant.»
En ce moment, nous étions arrivés à la maison, où je vis que sa chambre était placée juste à côté de la porte, et qu'elle avait une petite fenêtre donnant sur la cour. Dans de petites proportions, elle ressemblait assez au genre de pièces appelées loges, généralement habitées par les portiers à Paris; une certaine quantité de clefs étaient accrochées au mur; il y ajouta celle de la rue. Son lit, à couvertures rapiécées, se trouvait derrière, dans un petit compartiment ou renfoncement. Le tout avait un air malpropre, renfermé et endormi comme une cage à marmotte humaine, tandis que lui, Orlick, apparaissait sombre et lourd dans l'ombre d'un coin près de la fenêtre, et semblait être la marmotte humaine pour laquelle cette cage avait été faite. Et cela était réellement.
«Je n'ai jamais vu cette chambre, dis-je, et autrefois il n'y avait pas de portier ici.
—Non, dit-il, jusqu'au jour où il n'y eut plus aucune porte pour défendre l'habitation, et que les habitants considérassent cela comme dangereux à cause des forçats et d'un tas de canailles et de va-nu-pieds qui passent par ici. Alors on m'a recommandé pour remplir cette place comme un homme en état de tenir tête à un autre homme, et je l'ai prise. C'est plus facile que de souffler et de jouer du marteau.—Il est chargé; il l'est!»
Mes yeux avaient rencontré, au-dessus de la cheminée, un fusil à monture en cuivre, et ses yeux avaient suivi les miens.
«Eh bien, dis-je, ne désirant pas prolonger davantage la conversation, faut-il monter chez miss Havisham?
—Que je sois brûlé si je le sais! répondit-il en s'étendant et en se secouant. Mes ordres ne vont pas plus loin. Je vais frapper un coup sur cette cloche avec le marteau, et vous suivrez le couloir jusqu'à ce que vous rencontriez quelqu'un.
—Je suis attendu, je pense.
—Qu'on me brûle deux fois, si je puis le dire!» répondit-il.
Là-dessus, je descendis dans le long couloir qu'autrefois j'avais si souvent foulé de mes gros souliers, et il fit résonner sa cloche. Au bout du passage, pendant que la cloche vibrait encore, je trouvai Sarah Pocket, qui me parut avoir verdi et jauni à cause de moi.
«Oh! dit-elle, est-ce vous, monsieur Pip?
—Moi-même, miss Pocket. Je suis aise de vous dire que M. Pocket et sa famille se portent bien.
—Sont-ils un peu plus sages? dit Sarah, en secouant tristement la tête. Il vaudrait mieux qu'ils fussent sages que bien portants. Ah! Mathieu! Mathieu!... vous savez le chemin, monsieur?
—Passablement, car j'ai monté cet escalier bien souvent dans l'obscurité.»
Je le gravis alors avec des bottes bien plus légères qu'autrefois et je frappai, de la même manière que j'avais coutume de le faire, à la porte de la chambre de miss Havisham.
«C'est le coup de Pip, dit-elle immédiatement; entrez, Pip.»
Elle était dans sa chaise, auprès de la vieille table, toujours avec ses vieux habits, les deux mains croisées sur sa canne, le menton appuyé dessus, et les yeux tournés du côté du feu. À côté d'elle était le soulier blanc qui n'avait jamais été porté, et une dame élégante que je n'avais jamais vue, était assise, la tête penchée sur le soulier, comme si elle le regardait.
«Entrez, Pip, continua miss Havisham, sans détourner les yeux. Entrez, Pip. Comment allez-vous, Pip? Ainsi donc, vous me baisez la main comme si j'étais une reine? Eh! eh bien?...»
Elle me regarda tout à coup sans lever les yeux, et répéta d'un air moitié riant, moitié de mauvaise humeur:
«Eh bien?
—J'ai appris, mis Havisham, dis-je un peu embarrassé, que vous étiez assez bonne pour désirer que je vinsse vous voir: je suis venu aussitôt.
—Eh bien?»
La dame qu'il me semblait n'avoir jamais vue avant, leva les yeux sur moi et me regarda durement. Alors je vis que ses yeux étaient les yeux d'Estelle. Mais elle était tellement changée, tellement embellie; elle était devenue si complètement femme, elle avait fait tant de progrès dans tout ce qui excite l'admiration, qu'il me semblait n'en avoir fait aucun. Je m'imaginais, en la regardant, que je redevenais un garçon commun et grossier. C'est alors que je sentis toute la distance et l'inégalité qui nous séparaient, et l'impossibilité d'arriver jusqu'à elle.
Elle me tendit la main. Je bégayai quelque chose sur le plaisir que j'avais à la revoir, et sur ce que je l'avais longtemps, bien longtemps espéré.
«La trouvez-vous très changée, Pip? demanda miss Havisham avec son regard avide et en frappant avec sa canne sur une chaise qui se trouvait entre elles deux, et pour me faire signe de m'asseoir.
—Quand je suis entré, miss Havisham, je n'ai absolument rien reconnu d'Estelle, ni son visage, ni sa tournure, mais maintenant je reconnais bien que tout cela appartient bien à l'ancienne....
—Comment! vous n'allez pas dire à l'ancienne Estelle? interrompit miss Havisham. Elle était fière et insolente, et vous avez voulu vous éloigner d'elle, ne vous en souvenez-vous pas?»
Je répondis avec confusion qu'il y avait très longtemps de tout cela, qu'alors je ne m'y connaissais pas... et ainsi de suite. Estelle souriait avec un calme parfait, et dit qu'elle avait conscience que j'avais parfaitement raison, et qu'elle avait été désagréable.
«Et lui!... est-il changé? demanda miss Havisham.
—Énormément! dit Estelle en m'examinant.
—Moins grossier et moins commun,» dit miss Havisham en jouant avec les cheveux d'Estelle.
Et elle se mit à rire, puis elle regarda le soulier qu'elle tenait à la main, et elle se mit à rire de nouveau et me regarda. Elle posa le soulier à terre. Elle me traitait encore en enfant; mais elle cherchait à m'attirer.
Nous étions dans la chambre fantastique, au milieu des vieilles et étranges influences qui m'avaient tant frappé, et j'appris qu'elle arrivait de France, et qu'elle allait se rendre à Londres. Hautaine et volontaire comme autrefois, ces défauts étaient presque effacés par sa beauté, qui était quelque chose d'extraordinaire et de surnaturel; je le pensais, du moins, désireux que j'étais de séparer ses défauts de sa beauté. Mais il était impossible de séparer sa présence de ces malheureux et vifs désirs de fortune et d'élégance qui avaient tourmenté mon enfance, de toutes ces mauvaises aspirations qui avaient commencé par me rendre honteux de notre pauvre logis et de Joe, de toutes ces visions qui m'avaient fait voir son visage dans le foyer ardent, dans les éclats du fer, jusque sur l'enclume, qui l'avaient fait sortir de l'obscurité de la nuit, pour me regarder à travers la fenêtre de la forge et disparaître ensuite.... En un mot, il m'était impossible de la séparer, dans le passé ou dans le présent, des moments les plus intimes de mon existence.
Il fut convenu que je passerais tout le reste de la journée chez miss Havisham; que je retournerais à l'hôtel le soir, et le lendemain à Londres. Quand nous eûmes causé pendant quelque temps, miss Havisham nous envoya promener dans le jardin abandonné. En y entrant, Estelle me dit que je devais bien la rouler un peu comme autrefois.
Estelle et moi entrâmes donc dans le jardin, par la porte près de laquelle j'avais rencontré le jeune homme pâle, aujourd'hui Herbert; moi, le cœur tremblant et adorant jusqu'aux ourlets de sa robe; elle, entièrement calme et bien certainement n'adorant pas les ourlets de mon habit. En approchant du lieu du combat, elle s'arrêta et dit:
«Il faut que j'aie été une singulière petite créature, pour me cacher et vous regarder combattre ce jour-là, mais je l'ai fait, et cela m'a beaucoup amusée.
—Vous m'en avez bien récompensé.
—Vraiment! répliqua-t-elle naturellement, comme si elle se souvenait à peine. Je me rappelle que je n'étais pas du tout favorable à votre adversaire, parce que j'avais vu de fort mauvais œil qu'on l'eût fait venir ici pour m'ennuyer de sa compagnie.
—Lui et moi, nous sommes bons amis maintenant, lui dis-je.
—Vraiment! Je crois me souvenir que vous faites vos études chez son père?
—Oui.»
C'est avec répugnance que je répondis affirmativement, car cela me donnait l'air d'un enfant, et elle me traitait déjà suffisamment comme tel.
«En changeant de position pour le présent et l'avenir, vous avez changé de camarades? dit Estelle.
—Naturellement, dis-je.
—Et nécessairement, ajouta-t-elle d'un ton fier, ceux qui vous convenaient autrefois comme société ne vous conviendraient plus aujourd'hui?»
En conscience, je doute fort qu'il me restât en ce moment la plus légère intention d'aller voir Joe; mais s'il m'en restait une ombre, cette observation la fit évanouir.
«Vous n'aviez en ce temps-là aucune idée de la fortune qui vous était destinée? dit Estelle.
—Pas la moindre.»
Son air de complète supériorité en marchant à côté de moi, et mon air de soumission et de naïveté en marchant à côté d'elle formaient un contraste que je sentais parfaitement: il m'eût encore fait souffrir davantage, si je ne l'avais considéré comme venant absolument de moi, qui étais si éloigné d'elle par mes manières, et en même temps si rapproché d'elle par ma passion.
Le jardin était trop encombré de végétation pour qu'on y pût marcher à l'aise, et quand nous en eûmes fait deux ou trois fois le tour, nous rentrâmes dans la cour de la brasserie. Je lui montrai avec finesse l'endroit où je l'avais vue marcher sur les tonneaux le premier jour des temps passés, et elle me dit en accompagnant ses paroles d'un regard froid et indifférent:
«Vraiment!... ai-je fait cela?»
Je lui rappelai l'endroit où elle était sortie de la maison pour me donner à manger et à boire, et elle me répondit:
«Je ne m'en souviens pas.
—Vous ne vous souvenez pas de m'avoir fait pleurer? dis-je.
—Non,» fit-elle en secouant la tête et en regardant autour d'elle.
Je crois vraiment que son peu de mémoire, et surtout son indifférence me firent pleurer de nouveau en moi-même, et ce sont ces larmes-là qui sont les larmes les plus cuisantes de toutes celles que l'on puisse verser.
«Vous savez, dit Estelle, d'un air de condescendance qu'une belle et ravissante femme peut seule prendre, que je n'ai pas de cœur... si cela peut avoir quelque rapport avec ma mémoire.»
Je me mis à balbutier quelque chose qui indiquait assez que je prenais la liberté d'en douter... que je savais le contraire... qu'il était impossible qu'une telle beauté n'ait pas de cœur....
«Oh! j'ai un cœur qu'on peut poignarder ou percer de balles, sans doute, dit Estelle, et il va sans dire que s'il cessait de battre, je cesserais de vivre, mais vous savez ce que je veux dire: je n'ai pas la moindre douceur à cet endroit-là. Non; la sympathie, le sentiment, autant d'absurdités selon moi.»
Qu'était-ce donc qui me frappait chez elle pendant qu'elle se tenait immobile à côté de moi et qu'elle me regardait avec attention? Était-ce quelque chose qui m'avait frappé chez miss Havisham? Dans quelques uns de ses regards, dans quelques uns de ses gestes, il y avait une légère ressemblance avec miss Havisham; c'était cette ressemblance qu'on remarque souvent entre les enfants et les personnes avec lesquelles ils ont vécu longtemps dans la retraite, ressemblance de mouvements, d'expression entre des visages qui, sous d'autres rapports, sont tout à fait différents. Et pourtant je ne pouvais lui trouver aucune similitude de traits avec miss Havisham. Je regardai de nouveau, et bien qu'elle me regardât encore, la ressemblance avait disparu.
Qu'était-ce donc?...
«Je parle sérieusement, dit Estelle, sans froncer les sourcils (car son front était uni) autant que son visage s'assombrissait. Si nous étions destinés à vivre longtemps ensemble, vous feriez bien de vous pénétrer de cette idée, une fois pour toutes. Non, fit-elle en m'arrêtant d'un geste impérieux, comme j'entrouvrais les lèvres, je n'ai accordé ma tendresse à personne, et je n'ai même jamais su ce que c'était.»
Un moment après, nous étions dans la brasserie abandonnée, elle m'indiquait du doigt la galerie élevée d'où je l'avais vue sortir le premier jour, et me dit qu'elle se souvenait d'y être montée, et de m'avoir vu tout effarouché. En suivant des yeux sa blanche main, cette même ressemblance vague, que je ne pouvais définir, me traversa de nouveau l'esprit. Mon tressaillement involontaire lui fit poser sa main sur mon bras, et immédiatement le fantôme s'évanouit encore et disparut.
Qu'était-ce donc?...
«Qu'avez-vous? demanda Estelle. Êtes-vous effrayé?
—Je le serais, si je croyais ce que vous venez de dire, répondis-je pour finir.
—Alors vous ne le croyez pas? N'importe, je vous l'ai dit, miss Havisham va bientôt vous le rappeler. Faisons encore un tour de jardin, puis vous rentrerez. Allons! il ne faut pas pleurer sur ma cruauté: aujourd'hui, vous serez mon page; donnez-moi votre épaule.»
Sa belle robe avait traîné à terre, elle la relevait alors d'une main et de l'autre me touchait légèrement l'épaule en marchant. Nous fîmes encore deux ou trois tours dans ce jardin abandonné, qui pour moi paraissait tout en fleurs. Les végétations jaunes et vertes qui sortaient des fentes du vieux mur eussent-elles été les fleurs les plus belles et les plus précieuses, qu'elles ne m'eussent pas laissé un plus charmant souvenir.
Il n'y avait pas entre nous assez de différence d'années pour l'éloigner de moi: nous étions presque du même âge, quoi que bien entendu elle parût plus âgée que moi; mais l'air d'inaccessibilité que lui donnaient sa beauté et ses manières me tourmentait au milieu de mon bonheur; cependant, j'avais l'assurance intime que notre protectrice nous avait choisis l'un pour l'autre. Malheureux garçon!
Enfin, nous rentrâmes dans la maison et j'appris avec surprise que mon tuteur était venu voir miss Havisham pour affaires, et qu'il reviendrait dîner. Les vieilles branches des candélabres de la chambre avaient été allumées pendant notre absence, et miss Havisham m'attendait dans son fauteuil.
Je dus pousser le fauteuil comme par le passé, et nous commençâmes notre lente promenade habituelle autour des cendres du festin nuptial. Mais dans cette chambre funèbre, avec cette image de la mort, couchée dans ce fauteuil et fixant ses yeux sur elle, Estelle paraissait plus belle, plus brillante que jamais, et je tombai sous un charme encore plus puissant.
Le temps s'écoula ainsi, l'heure du dîner approchait, et Estelle nous quitta pour aller à sa toilette. Nous nous étions arrêtés près du centre de la longue table et miss Havisham, un de ses bras flétris hors du fauteuil, reposait sa main crispée sur la nappe jaunie.
Estelle ayant retourné la tête et jeté un coup d'œil par-dessus son épaule, avant de sortir, miss Havisham lui envoya de la main un baiser; elle imprima à ce mouvement une ardeur dévorante, vraiment terrible dans son genre. Puis Estelle étant partie, et nous restant seuls, elle se tourna vers moi, et me dit à voix basse:
«N'est-elle pas belle... gracieuse... bien élevée? Ne l'admirez-vous pas?
—Tous ceux qui la voient doivent l'admirer, miss Havisham.»
Elle passa son bras autour de mon cou et attira ma tête contre la sienne, toujours appuyée sur le dos de son fauteuil.
«Aimez-la.... Aimez-la!... Aimez-la.... Comment est-elle avec vous?»
Avant que j'eusse eu le temps de répondre, si toutefois j'avais pu répondre à une question si délicate, elle répéta:
«Aimez-la!... Aimez-la!... Si elle vous traite avec faveur, aimez-la!... Si elle vous accable, aimez-la!... Si elle déchire votre cœur en morceaux, et à mesure qu'il deviendra plus vieux et plus fort, il saignera davantage, aimez-la!... aimez-la!... aimez-la!...»
Jamais je n'avais vu une ardeur aussi passionnée que celle avec laquelle elle prononçait ces mots. Je sentais autour de mon cou les muscles de son bras amaigri se gonfler sous l'influence de la passion qui la possédait.
«Écoutez-moi, Pip, je l'ai adoptée pour qu'on l'aime, je l'ai élevée pour qu'on l'aime, je lui ai donné de l'éducation pour qu'on l'aime, j'en ai fait ce qu'elle est afin qu'elle pût être aimée, aimez-la!...»
Elle répétait le mot assez souvent pour ne laisser aucun doute sur ce qu'elle voulait dire; mais si le mot souvent répété eût été un mot de haine, au lieu d'être un mot d'amour, tels que désespoir, vengeance, mort cruelle, il n'aurait pu résonner davantage à mes oreilles comme une malédiction.
«Je vais vous dire, fit-elle dans le même murmure passionné et précipité, ce que c'est que l'amour vrai: c'est le dévouement aveugle, l'abnégation entière, la soumission absolue, la confiance et la foi contre vous-même et contre le monde entier, l'abandon de votre âme et de votre cœur tout entier à la personne aimée. C'est ce que j'ai fait!»
Lorsqu'elle arriva à ces paroles et à un cri sauvage qui les suivit, je la retins par la taille, car elle se soulevait sur son fauteuil, enveloppée dans sa robe qui lui servait de suaire, et s'élançait dans l'espace comme si elle eût voulu se briser contre la muraille et tomber morte.
Tout ceci se passa en quelques secondes. En la remettant dans son fauteuil, je crus sentir une odeur qui ne m'était pas inconnue; en me tournant, j'aperçus mon tuteur dans la chambre.
Il portait toujours, je crois ne pas l'avoir dit encore, un riche foulard, de proportions imposantes, qui lui était d'un grand secours dans sa profession. Je l'ai vu remplir de terreur un client ou un témoin, en déployant avec cérémonie ce foulard, comme s'il allait se moucher immédiatement, puis s'arrêtant, comme s'il voyait bien qu'il n'aurait pas le temps de le faire avant que le client ou le témoin ne se fussent compromis; le client ou le témoin, à demi compromis, imitant son exemple, s'arrêtait immédiatement, comme cela devait être. Quand je le vis dans la chambre, il tenait cet expressif mouchoir de poche des deux mains et nous regardait. En rencontrant mon œil, il dit clairement, par une pause momentanée et silencieuse, tout en conservant son attitude: «En vérité! C'est singulier!» Puis il se servit de son mouchoir comme on doit s'en servir, avec un effet formidable.
Miss Havisham l'avait vu en même temps que moi. Comme tout le monde, elle avait peur de lui. Elle fit de violents efforts pour se remettre, et balbutia qu'il était aussi exact que toujours.
«Toujours exact, répéta-t-il en venant à moi; comment ça va-t-il, Pip? Vous ferai-je faire un tour, miss Havisham? Ainsi donc, vous voilà ici, Pip?»
Je lui dis depuis quand j'étais arrivé, et comment miss Havisham avait désiré que je vinsse voir Estelle. Ce à quoi il répliqua:
«Ah! c'est une très jolie personne!»
Puis il poussa devant lui miss Havisham dans son fauteuil avec une de ses grosses mains, et mit l'autre dans la poche de son pantalon, comme si ladite poche était pleine de secrets.
«Eh! Pip! combien de fois aviez-vous déjà vu miss Estelle, dit-il en s'arrêtant.
—Combien!...
—Ah! combien de fois? Dix mille fois?
—Oh! non, pas aussi souvent.
—Deux fois?
—Jaggers, interrompit miss Havisham, à mon grand soulagement, laissez donc mon Pip tranquille, et descendez dîner avec lui.»
Il s'exécuta, et nous descendîmes ensemble l'escalier. Pendant que nous nous rendions aux appartements séparés en traversant la cour du fond, il me demanda combien de fois j'avais vu miss Havisham manger et boire, me donnant comme de coutume à choisir entre cent fois et une fois.
Je réfléchis et je répondis:
«Jamais!
—Et jamais vous ne la verrez, Pip, reprit-il avec un singulier sourire; elle n'a jamais souffert qu'on la voie faire l'un ou l'autre depuis qu'elle a adopté ce genre de vie. La nuit elle erre au hasard dans la maison et prend la nourriture qu'il lui faut.
—Permettez, monsieur, dis-je, puis-je vous faire une question?
—Vous le pouvez, dit-il, mais je suis libre de refuser d'y répondre. Voyons votre question.
—Le nom d'Estelle est-il Havisham, ou bien...»
Je n'avais rien à ajouter.
«Ou qui? dit-il.
—Est-ce Havisham?
—C'est Havisham.
Cela nous mena jusqu'à la table où elle et Sarah Pocket nous attendaient. M. Jaggers présidait. Estelle s'assit en face de lui. Nous dînâmes fort bien, et nous fûmes servis par une servante que je n'avais jamais vue pendant mes allées et venues, mais qui, je le sais, avait toujours été employée dans cette mystérieuse maison. Après dîner, on plaça devant mon tuteur une bouteille de vieux porto; il était évident qu'il se connaissait en vins, et les deux dames nous laissèrent. Je n'ai jamais vu autre part, même chez M. Jaggers, rien de pareil à la réserve que M. Jaggers affectait dans cette maison. Il tenait ses regards baissés sur son assiette, et c'est à peine si pendant le dîner il les dirigea une seule fois sur Estelle. Quand elle lui parlait, il écoutait et répondait, mais ne la regardait jamais, du moins je ne m'en aperçus pas. De son côté, elle le regardait souvent avec intérêt et curiosité, sinon avec méfiance; mais il n'avait jamais l'air de se douter de l'attention dont il était l'objet. Pendant tout le temps que dura le dîner, il semblait prendre un malin plaisir à rendre Sarah Pocket plus jaune et plus verte, en revenant souvent dans la conversation à mes espérances; mais là encore il semblait ne se douter de rien, il allait jusqu'à paraître arracher, et il arrachait en effet, bien que je ne susse pas comment, des renseignements sur mon innocent individu.
Quand lui et moi restâmes seuls, il se posa et il se répandit sur toute sa personne un air de tranquillité parfaite, conséquence probable des informations qu'il possédait sur tout le monde en général. C'en était réellement trop pour moi. Il contre-examinait jusqu'à son vin quand il n'avait rien d'autre sous la main; il le plaçait entre la lumière et lui, le goûtait, le retournait dans sa bouche, puis l'avalait, posait le verre, le reprenait, regardait de nouveau le vin, le sentait, l'essayait, le buvait, remplissait de nouveau son verre, le contre-examinait encore jusqu'à ce que je fusse aussi inquiet que si j'avais su que le vin lui disait quelque chose de désagréable sur mon compte. Trois ou quatre fois, je crus faiblement que j'allais entamer la conversation; mais toutes les fois qu'il me voyait sur le point de lui demander quelque chose, il me regardait, son verre à la main, en tournant et retournant son vin dans sa bouche, comme pour me faire remarquer que c'était inutile de lui parler puisqu'il ne pourrait pas me répondre.
Je crois que miss Pocket sentait que ma présence la mettait en danger de devenir folle et d'aller peut-être jusqu'à déchirer son bonnet, lequel était un affreux bonnet, une espèce de loque en mousseline, et à semer le plancher de ses cheveux, lesquels n'avaient assurément jamais poussé sur sa tête. Elle ne reparut que plus tard lorsque nous remontâmes chez miss Havisham pour faire un whist. Pendant notre absence, miss Havisham avait, d'une manière vraiment fantastique, placé quelques uns de ses plus beaux bijoux de sa table de toilette dans les cheveux d'Estelle, sur son sein et sur ses bras, et je vis jusqu'à mon tuteur qui la regardait par-dessous ses épais sourcils, et levait un peu les yeux quand cette beauté merveilleuse se trouvait devant lui avec son brillant éclat de lumière et de couleur.
Je ne dirai rien de la manière étonnante avec laquelle il gardait tous ses atouts au whist, et parvenait, au moyen de basses cartes qu'il avait dans la main, à rabaisser complètement la gloire de nos rois et de nos reines, ni de la conviction que j'avais qu'il nous regardait comme trois innocentes et pauvres énigmes qu'il avait devinées depuis longtemps. Ce dont je souffrais le plus, c'était l'incompatibilité qui existait entre sa froide personne et mes sentiments pour Estelle; ce n'était pas parce que je savais que je ne pourrais jamais me décider à lui parler d'elle, ni parce que je savais que je ne pourrais jamais supporter de l'entendre faire craquer ses bottes devant elle, ni parce que je savais que je ne pourrais jamais me résigner à le voir se laver les mains près d'elle: c'était parce que je savais que mon admiration serait toujours à un ou deux pieds au-dessus de lui, et que mes sentiments seraient regardés par lui comme une circonstance aggravante.
On joua jusqu'à neuf heures, et alors il fut convenu que, lorsque Estelle viendrait à Londres j'en serais averti, et que j'irais l'attendre à la voiture. Puis je lui dis bonsoir, je lui serrai la main et je la quittai.
Mon tuteur occupait au Cochon bleu la chambre voisine de la mienne. Jusqu'au milieu de la nuit les paroles de miss Havisham: «Aimez-la! aimez-la! aimez-la!» résonnèrent à mon oreille. Je les adaptai à mon usage, et je répétais à mon oreille: «Je l'aime!... je l'aime!... je l'aime!...» plus de cent fois. Alors un transport de gratitude envers miss Havisham s'empara de moi en songeant qu'Estelle m'était destinée, à moi, autrefois le pauvre garçon de forge. Puis je pensais avec crainte qu'elle n'entrevoyait pas encore cette destinée sous le même jour que moi. Quand commencerait-elle à s'y intéresser? Quand me serait-il donné d'éveiller son cœur muet et endormi?
Mon Dieu! je croyais ces émotions grandes et nobles, et je ne pensais pas qu'il y avait quelque chose de bas et de petit à rester éloigné de Joe parce que je savais qu'elle avait et qu'elle devait avoir un profond dédain pour lui. Il n'y avait qu'un jour que Joe avait fait couler mes larmes, mais elles avaient bien vite séché!... Dieu me pardonne! elles avaient bien vite séché!...
FIN DU PREMIER VOLUME.
TOME SECOND.
CHAPITRE I.
Le matin, après avoir bien considéré la chose, tout en m'habillant au Cochon bleu, je résolus de dire à mon tuteur que je ne savais pas trop si Orlick était bien le genre d'homme qui convenait pour remplir un poste de confiance chez miss Havisham.
«Sans doute, il n'est pas tout à fait le genre d'homme qu'il faut, Pip, dit mon tuteur, sachant d'avance à quoi s'en tenir sur son compte; parce que l'homme qui remplit un poste de confiance n'est jamais le genre d'homme qu'il faut.»
Et il sembla ravi de trouver que ce poste en particulier n'était pas tenu exceptionnellement par quelqu'un du genre qu'il fallait, et il m'écouta d'un air satisfait pendant que je lui racontais ce que je savais d'Orlick.
«Très bien, Pip, dit-il quand j'eus fini, je passerai tout à l'heure pour remercier notre ami.»
Un peu alarmé par cette promptitude d'action, j'opinai pour un peu de délai, et je ne lui cachai même pas que notre ami lui-même serait peut-être assez difficile à manier.
«Oh! allons donc! dit mon tuteur en laissant passer le bout de son mouchoir de poche avec une entière confiance, je voudrais bien le voir discuter la chose avec moi!»
Comme nous devions retourner ensemble à Londres par la voiture de midi, et que j'avais déjeuné avec une si grande appréhension de voir paraître Pumblechook, que je pouvais à peine tenir ma tasse, cela me fournit l'occasion de dire que j'avais besoin de marcher et que j'irais en avant sur la route de Londres, pendant que M. Jaggers irait à ses affaires, s'il voulait bien prévenir le cocher que je reprendrais ma place quand la voiture me rejoindrait. Je pus ainsi fuir le Cochon bleu aussitôt après déjeuner. En faisant un détour d'un couple de milles, en pleine campagne, derrière la propriété de Pumblechook, je retombai dans la grande rue, un peu au-delà de ce traquenard, et je me sentis comparativement en sûreté.
Ce me fut un grand plaisir de me retrouver dans la vieille et silencieuse ville, et il ne m'était pas trop désagréable de me voir, par-ci par-là, reconnu et lorgné. Un ou deux boutiquiers sortirent même de leurs boutiques, et marchèrent un peu en avant de moi, dans la rue, afin de pouvoir se retourner, comme s'ils avaient oublié quelque chose, et se trouver face à face avec moi pour me contempler. Dans ces occasions, je ne sais pas qui d'eux ou de moi faisait le pire semblant: eux de ne pas me regarder, moi de ne pas les voir; toujours est-il que ma position me semblait une position distinguée, et que je n'en étais pas du tout mécontent, quand le sort jeta sur mon chemin ce mécréant sans nom, le garçon du tailleur Trabb.
En portant les yeux à une certaine distance en avant, j'aperçus ce garçon, qui approchait en se battant les flancs avec un grand sac bleu qui était vide. Jugeant qu'un regard tranquille et indifférent, jeté sur lui comme par hasard, était ce qui me convenait le mieux et ce qui parviendrait probablement à conjurer son mauvais esprit, je m'avançai avec une grande placidité de visage, et je me félicitais déjà de mon succès, quand tout à coup les genoux du garçon de Trabb s'entre-choquèrent, ses cheveux se dressèrent, sa casquette tomba, tous ses membres tremblèrent avec violence, il chancela enfin sur la route, en criant à la populace:
«Au secours!... soutenez-moi!... j'ai peur!...»
Il feignait d'être au comble de la terreur et de la prostration, par l'effet de la dignité de ma démarche et de toute ma personne. Quand je passai à côté de lui, ses dents claquèrent à grand bruit dans sa bouche, et il se prosterna dans la poussière, avec tous les signes d'une humiliation profonde.
C'était une chose bien dure à supporter, mais ça n'était encore rien que cela. Je n'avais pas fait deux cents pas, quand, à mon inexprimable terreur, à mon juste étonnement et à ma profonde indignation, je vis de nouveau le garçon Trabb qui approchait. Il venait de tourner le coin d'une rue; son sac bleu était passé sur son épaule, ses yeux reflétaient un honnête empressement, et la détermination de gagner au plus vite la maison de Trabb se lisait dans sa démarche. Cette fois, ce fut avec une espèce d'épouvante qu'il eut l'air de me découvrir. Il éprouva les mêmes effets que la première fois, mais avec un mouvement de rotation; il courut autour de moi tout en chancelant, les genoux faibles et tremblants, et les mains levées comme pour demander miséricorde. Ses prétendues souffrances furent une grande jubilation pour les spectateurs; quant à moi, j'étais littéralement confondu.
Je n'avais pas dépassé de beaucoup la poste aux lettres, quand de nouveau j'aperçus le garçon de Trabb, débusquant par un chemin détourné. Cette fois, il était entièrement changé; il portait le sac bleu de la manière dégagée dont je portais mon pardessus et se carrait en face de moi, de l'autre côté de la rue, suivi d'une foule joyeuse de jeunes amis, auxquels il criait de temps en temps, en agitant la main et en prenant un air superbe:
«Je ne vous connais pas! je ne vous connais pas!»
Les mots ne pourraient donner une idée de l'outrage et du ridicule lancés sur moi par le garçon de Trabb, quand, passant à côté de moi, il tirait son col de chemise, frisait ses cheveux, appuyait son poing sur la hanche, tout en se carrant d'une manière extravagante, en balançant ses coudes et son corps, et en criant à ceux qui le suivaient:
«Connais pas!... connais pas!... Sur mon âme, je ne vous connais pas!...»
Son ignominieux cortège se mit immédiatement à pousser des cris et à me poursuivre sur le pont. Ces cris ressemblaient à ceux d'une basse-cour extrêmement effrayée, dont les volatiles m'auraient connu quand j'étais forgeron; ils mirent le comble à ma honte lorsque je quittai la ville, et me poursuivirent jusqu'en plein champ.
Mais, à moins d'avoir, en cette occasion, ôté la vie au garçon de Trabb, je ne sais réellement pas aujourd'hui ce que j'aurais pu faire, sinon de me résigner à endurer ce supplice. Lui chercher querelle dans la rue ou tirer de lui une autre réparation que le meilleur sang de son cœur, eût été futile et dégradant. C'était d'ailleurs un garçon que personne ne pouvait atteindre, un serpent invulnérable et astucieux, qui, traqué dans un coin, s'échappait entre les jambes de celui qui le poursuivait, en sifflant dédaigneusement. J'écrivis cependant, par le courrier du lendemain, à M. Trabb pour lui dire que M. Pip se devait à lui-même de cesser à l'avenir tout rapport avec un homme qui pouvait oublier ce qu'il devait aux intérêts de la société, au point d'employer un garçon qui excitait le dégoût et le mépris de tous les gens respectables.
La voiture, portant dans ses flancs M. Jaggers, arriva en temps opportun. Je repris donc ma place sur l'impériale et j'arrivai à Londres, sauf, mais non sain, car mon cœur était déchiré. Dès mon arrivée, j'envoyai à Joe une morue et une bourriche d'huîtres, comme offrande expiatoire, en réparation de ce que je n'étais pas allé moi-même lui faire une visite; puis je me rendis à l'hôtel Barnard.
Je trouvai Herbert en train de dîner avec des viandes froides, et enchanté de me revoir. Ayant envoyé le Vengeur au restaurant pour demander une addition au dîner, je sentis que je devais ce soir-là même ouvrir mon cœur à mon camarade et ami. Cette confidence ne regardant aucunement le Vengeur qui était dans le vestibule, et cette pièce, vue par le trou de la serrure, ne paraissait guère qu'une antichambre, je l'envoyai au spectacle. Je ne pourrais donner une meilleure preuve de la dureté de mon esclavage, vis-à-vis de ce maître, que les dégradantes subtilités auxquelles j'étais forcé d'avoir recours pour lui trouver de l'emploi. J'avais si peu de ressources, que souvent je l'envoyais au coin de Hyde Park pour voir quelle heure il était.
Quand nous eûmes fini de dîner, les pieds posés sur les chenets, je lui dis:
«Mon cher Herbert, j'ai quelque chose de très particulier à vous communiquer.
—Mon cher Haendel, répondit-il, j'écouterai avec attention et déférence ce que vous voudrez bien me confier.
—Cela me concerne, Herbert, dis-je, ainsi qu'une autre personne.»
Herbert se croisa les pieds, regarda le feu, la tête penchée de côté, et, l'ayant vainement regardé pendant un moment, il me regarda de nouveau, parce que je ne continuais pas.
«Herbert, dis-je en mettant ma main sur son genou, j'aime... j'adore Estelle.»
Au lieu d'être abasourdi, Herbert répliqua comme si de rien n'était:
«C'est juste! Eh bien?
—Eh bien! Herbert, est-ce là tout ce que vous me dites: Eh bien?
—Après? voulais-je dire, fit Herbert; il va sans dire que je sais cela.
—Comment savez-vous cela? dis-je.
—Comment je le sais, Haendel?... Mais par vous.
—Je ne vous l'ai jamais dit.
—Vous ne me l'avez jamais dit?... Vous ne m'avez jamais dit non plus quand vous vous êtes fait couper les cheveux, mais j'ai eu assez d'intelligence pour m'en apercevoir. Vous l'avez toujours adorée, depuis que je vous connais. Vous êtes arrivé ici avec votre adoration et votre portemanteau! Jamais dit!... mais vous ne m'avez dit que cela du matin au soir. En me racontant votre propre histoire, vous m'avez dit clairement que vous aviez commencé à l'adorer la première fois que vous l'aviez vue, quand vous étiez tout jeune, tout jeune.
—Très bien, alors, dis-je, nullement fâché de cette nouvelle lumière jetée sur mon cœur. Je n'ai jamais cessé de l'adorer, et elle est devenue la plus belle et la plus adorable des créatures. Je l'ai vue hier, et si je l'adorais déjà, je l'adore doublement maintenant.
—Il est heureux pour vous alors, Haendel, dit Herbert, que vous ayez été choisi pour elle, et que vous lui soyez destiné. Sans nous occuper de ce qu'il nous est défendu de rechercher, nous pouvons nous risquer à dire qu'il ne peut y avoir de doute entre nous sur ce point. Mais savez-vous ce qu'Estelle pense de cette adoration?
Je secouai tristement la tête.
«Oh! elle en est à mille lieues.
—Patience, mon cher Haendel; vous avez le temps, vous avez le temps! Mais vous avez encore quelque chose à me dire?
—Je suis honteux de le dire, répondis-je, et pourtant il n'y a pas plus de mal à le dire qu'à le penser: vous m'appelez un heureux mortel... sans doute je le suis. Hier je n'étais encore qu'un pauvre garçon de forge; aujourd'hui, je suis... quoi?...
—Dites un bon garçon, si vous voulez finir votre phrase, répondit Herbert en souriant et en pressant mes mains dans les siennes, un bon garçon, un curieux mélange d'impétuosité et d'hésitation, de hardiesse et de défiance, d'animation et de rêverie.»
Je m'arrêtai un instant pour considérer si mon caractère contenait réellement un pareil mélange. Je n'en retrouvai pas les éléments; mais je pensais que cela ne valait pas la peine d'être discuté.
«Quand je demande ce que je suis aujourd'hui, Herbert, continuai-je, je traduis en parole la pensée qui me préoccupe le plus; vous dites que je suis heureux! Je sais que je n'ai rien fait pour m'élever, et que c'est la fortune seule qui a tout fait. C'est avoir eu bien de la chance, et pourtant quand je pense à Estelle....
—Et quand vous n'y pensez pas, êtes-vous plus tranquille? interjeta Herbert, les yeux fixés sur le feu, ce qui me parut très bon et très sympathique de sa part.
—... Alors, mon cher Herbert, je ne puis vous dire combien je me sens dépendant de tout et incertain de l'avenir, et à combien de centaines de hasards je m'en sens exposé. Tout en évitant le terrain défendu, comme vous l'avez fait si judicieusement tout à l'heure, je puis encore dire que toutes mes espérances dépendent de la constance d'une personne,—sans nommer personne,—et m'affliger de voir ces espérances encore si vagues et si indéfinies.»
En disant cela, je soulageai mon esprit de tout ce qui l'avait toujours tourmenté plus ou moins; mais, sans nul doute, depuis la veille plus que jamais.
«Maintenant, Haendel, répliqua Herbert de son ton gai et encourageant, il me semble que les angoisses d'une tendre passion nous font regarder le défaut de notre cheval avec un verre grossissant, et détournent notre attention de ses qualités. Ne m'avez-vous pas raconté que votre tuteur, M. Jaggers, vous avait dit, dès le début, que vous n'aviez pas que des espérances? Et même, s'il ne vous l'avait pas dit, bien que ce soit là un très grand si, j'en conviens, ne pensez-vous pas que de tous les hommes de Londres, M. Jaggers serait le dernier à continuer ses relations actuelles avec vous, s'il n'était pas sûr de son terrain?»
Je répondis que je ne pouvais nier que ce fût là un grand point, et, comme il arrive souvent en pareil cas, je le dis en ayant l'air de faire avec répugnance une concession à la vérité et à la justice, et comme si j'avais réprimé le besoin de le nier!
«Je crois bien que c'est un grand point, dit Herbert, et je crois aussi que vous seriez bien embarrassé d'en trouver un plus grand. Du reste, vous devez attendre le bon plaisir de votre tuteur comme il doit attendre le bon plaisir de ses clients. Vous aurez vingt et un ans avant de savoir où vous en êtes; peut-être alors recevrez-vous quelque nouvel éclaircissement. Dans tous les cas, vous serez plus près de le recevoir, car il faut bien que cela vienne à la fin.
—Quel charmant caractère vous avez, dis-je en admirant avec reconnaissance l'entrain de ses manières.
—Ce doit être, dit Herbert, car je n'ai guère que cela. Je dois reconnaître que le bon sens de ce que je viens de dire n'est pas de moi, mais de mon père. La seule remarque que je lui ai jamais entendu faire sur votre situation, c'est cette conclusion: «La chose est faite et arrangée, ou sans cela M. Jaggers ne s'en mêlerait pas.» Et maintenant, avant d'en dire davantage sur mon père, ou le fils de mon père, et de vous rendre confidence pour confidence, j'éprouve le besoin de me rendre sérieusement désagréable à vos yeux, positivement repoussant.
—Vous n'y réussirez pas, dis-je.
—Oh! si! dit-il. Une... deux... trois... et je commence, Haendel, mon bon ami...»
Quoi qu'il parlât d'un ton fort léger, il était très ému.
«J'ai pensé, depuis que nous causons ici, les pieds sur les barreaux de la grille, que votre mariage avec Estelle ne peut être assurément une condition de votre héritage, si votre tuteur ne vous en a jamais parlé. Ai-je raison de comprendre ainsi ce que vous m'avez dit, qu'il n'a jamais fait allusion à elle, en aucune manière, directement ou indirectement; que votre protecteur pouvait avoir des vues quant à votre mariage futur?
—Jamais.
—Maintenant, Haendel, je ne veux pas vous faire de peine, sur mon âme et sur mon honneur! Ne lui étant pas engagé, ne pouvez-vous vous détacher d'elle? Je vous ai dit que j'allais être désagréable.»
Je détournai la tête, car quelque chose de glacial et d'inattendu fondait sur moi, comme le vent des vieux marais venant de la mer; un sensation pénible comme celle qui m'avait subjugué le matin où j'avais quitté la forge, quand le brouillard se levait solennellement, et quand j'avais mis la main sur le poteau indicateur de notre village, fit de nouveau battre mon cœur. Il y eut entre nous un silence de quelques instants.
«Oui, mais mon cher Haendel, continua Herbert, comme si nous avions parlé au lieu de garder le silence, ce qui rend la chose très sérieuse, c'est qu'elle a pris d'aussi fortes racines dans la poitrine d'un garçon que la nature et les circonstances ont fait si romanesque! Songez à la manière dont elle a été élevée, et songez à miss Havisham. Songez à ce qu'elle est par elle-même. Mais voilà que je deviens repoussant et que vous me haïssez: cela peut amener des événements malheureux.
—Je sais tout ce que vous pouvez me dire, Herbert, repris-je en continuant de tenir ma tête tournée, mais je ne puis m'empêcher de l'aimer.
—Vous ne pouvez vous en détacher?
—Non, cela m'est impossible!
—Vous ne pouvez pas essayer, Haendel?
—Non, cela m'est impossible!
—Eh bien! dit Herbert en se levant et se secouant vivement, comme s'il avait dormi, et se mettant vivement à remuer le feu, maintenant, je vais essayer de devenir agréable!»
Il fit le tour de la chambre, secoua les rideaux, mit les chaises à leur place, rangea les livres et tout ce qui traînait, regarda dans le vestibule, jeta un coup d'œil dans la boite aux lettres, ferma la porte et revint prendre sa chaise au coin du feu, où il s'assit, en berçant sa jambe gauche entre ses deux bras.
«Je vais vous dire un ou deux mots, Haendel, touchant mon père et le fils de mon père. Je crains qu'il soit à peine nécessaire, pour le fils de mon père, de vous faire remarquer que l'établissement de mon père n'est pas tenu d'une façon bien brillante.
—Il y a toujours plus qu'il ne faut, Herbert, dis-je, pour dire quelque chose d'encourageant.
—Oh! oui; c'est aussi ce que dit le balayeur et aussi la marchande de poisson, qui demeure dans la rue qui se trouve derrière. Sérieusement, Haendel, car le sujet est assez sérieux, vous savez ce qui en est aussi bien que moi. Je crois qu'il fut un temps où mon père s'occupait encore de quelque chose; mais si ce temps a jamais existé, il n'est plus. Puis-je vous demander si vous avez déjà eu l'occasion de remarquer dans votre pays que les enfants, qui ne sont pas positivement de bons partis, sont toujours très particulièrement pressés de se marier?»
Cette question était si singulière, que je lui demandai en retour:
«En est-il ainsi?
—Je ne sais pas, dit Herbert, et c'est ce que j'ai besoin de savoir, parce que c'est positivement le cas avec nous. Ma pauvre sœur Charlotte, qui venait après moi et qui est morte avant sa quatorzième année, en est un exemple frappant. La petite Jane est de même; son désir d'être maritalement établie pourrait vous faire croire qu'elle a passé sa courte existence dans la contemplation perpétuelle du bonheur domestique. Le petit Alick, qui est encore en robe, a déjà pris des arrangements pour son union avec une jeune personne très convenable de Kew, et, en vérité, je pense qu'à l'exception du Baby, nous sommes tous fiancés.
—Alors, vous aussi, vous l'êtes? dis-je.
—Je le suis, dit Herbert, mais c'est un secret.»
Je l'assurai de ma discrétion, et je le priai de me faire la faveur de me donner de plus longs détails. Il avait parlé avec tant de délicatesse et de sympathie de ma faiblesse, que j'avais besoin de savoir quelque chose de sa force.
«Puis-je demander le nom de la personne? dis-je.
—Clara, dit Herbert.
—Habite-t-elle Londres?
—Oui. Peut-être dois-je dire, fit Herbert, qui était devenu très abattu et très faible depuis que nous avions abordé cet intéressant sujet, qu'elle est un peu au-dessous des absurdes notions de famille de ma mère. Son père était employé aux vivres dans la marine; je crois que c'était une espèce de purser[9].
—Qu'est-il maintenant?
—Maintenant, il est invalide, répondit Herbert.
—Vivant... sur?...
—À un premier étage, dit Herbert, qui n'y était pas du tout, car j'avais voulu parler de ses moyens d'existence. Je ne l'ai jamais vu depuis que je connais Clara, car il ne quitte pas sa chambre, qui est au-dessus, mais je l'ai entendu constamment aller et venir et faire un vacarme effroyable en roulant quelque terrible instrument sur le plancher.»
Herbert me regarda et se mit à rire de tout son cœur, et recouvra en un moment ses manières enjouées ordinaires.
«Ne vous attendez-vous pas à le voir?
—Oh! oui, je m'attends toujours à le voir, répondit Herbert, parce que je ne l'entends jamais sans m'attendre à le voir passer à travers le plancher, mais je ne sais pas combien de temps les solives pourront y tenir.»
Quand il eut encore ri de tout son cœur, il redevint inquiet, et me dit que dès qu'il aurait réalisé un capital, il avait l'intention d'épouser cette jeune personne. Puis il ajouta comme une chose fort mélancolique, mais allant de soi:
«Mais on ne peut se marier, vous le savez, tant qu'on ne s'est pas encore tiré d'affaire.»
Comme nous étions à contempler le feu, et que je pensais combien le capital était quelquefois un rêve difficile à réaliser, je mis mes mains dans mes poches. Un morceau de papier plié, qui se trouvait dans l'une d'elles, attira mon attention. Je l'ouvris, et je vis que c'était le programme de théâtre que j'avais reçu de Joe, et qui annonçait le célèbre amateur de province, le Roscius en renom.
«Dieu me bénisse! m'écriai-je involontairement; c'est pour ce soir!»
Ceci changea notre sujet de conversation en un moment, et nous résolûmes immédiatement de nous rendre au théâtre. Donc, lorsque j'eus pris l'engagement de consoler et d'aider Herbert dans son affaire de cœur, par tous les moyens praticables et impraticables, quand Herbert m'eut dit que sa fiancée me connaissait déjà de réputation, et que je lui serais présenté, et quand nous eûmes scellé d'une chaude poignée de main notre mutuelle confidence, nous soufflâmes nos bougies, nous arrangeâmes notre feu, et après avoir fermé notre porte, nous nous mîmes en quête de M. Wopsle et d'Hamlet, prince de Danemark.
CHAPITRE II.
À [10] notre arrivée en Danemark[11], nous trouvâmes le roi et la reine de ce pays dans deux fauteuils élevés sur une table de cuisine, et tenant leur cour. Toute la noblesse danoise était là; elle se composait d'un jeune gentilhomme enfoui dans des bottes en peau de chamois, qu'il avait probablement héritées d'un ancêtre géant; d'un vénérable pair à figure sale, qui paraissait n'être sorti des rangs du peuple que dans un âge très avancé; et d'une personne avec un peigne dans les cheveux, les deux jambes recouvertes de soie blanche, et présentant une apparence toute féminine. Mon éminent compatriote, M. Wopsle, chargé du rôle d'Hamlet, se tenait sournoisement à part, les bras croisés, et j'aurais pu désirer que ses boucles de cheveux et son front eussent été plus vraisemblables.
Plusieurs petites circonstances curieuses transpiraient à mesure que l'action se déroulait. Le défunt roi paraissait non seulement avoir été atteint d'un rhume au moment de sa mort, mais l'avoir emporté avec lui dans la tombe, et l'avoir rapporté en sortant. Le royal fantôme portait aussi un fantôme de manuscrit autour de son bâton de commandement, qu'il avait l'air de consulter de temps en temps, et cela avec une tendance évidente à perdre l'endroit où il en était resté, ce qui résultait sans doute de son état de mortalité. C'est ce qui, je pense, amena la galerie à conseiller à l'ombre de tourner la page, recommandation qu'elle prit extrêmement mal. Il faut aussi faire remarquer que cet esprit majestueux, qui avait l'air, en faisant son apparition, d'avoir marché longtemps et d'avoir parcouru une distance énorme, sortait d'un mur, immédiatement contigu. Cela fut cause que les terreurs qu'il inspirait furent reçues avec dérision. La reine de Danemark, dame très gaillarde, fut considérée par le public comme ayant trop de cuivre sur sa personne. Son menton se réunissait à son diadème par une large bande de ce métal, comme si elle eût eu un mal de dents formidable. Sa taille était ceinte d'une autre bande, et chacun de ses bras également, de sorte qu'on lui donnait tout haut le nom de grosse caisse. Le jeune gentilhomme, dans les bottes de son ancêtre, était très insuffisant pour représenter tout d'une baleine à lui seul, un marin habile, un acteur ambulant, un fossoyeur, un prêtre et un personnage de la plus haute importance, assistant à l'assaut d'armes devant la cour, et qui par son œil habile et son jugement sain, était appelé à juger les plus beaux coups. Cela amena graduellement le public à manquer graduellement d'indulgence pour lui, et lorsque enfin on le reconnut dans les saints ordres, se refusant à célébrer le service funèbre, l'indignation générale ne connut plus de bornes et le poursuivit sous la forme de coquilles de noix. En dernier lieu, Ophélia fut en proie à une folie si lente et si musicale, que, lorsque au moment voulu, elle eut ôté son écharpe de mousseline blanche, qu'elle l'eut pliée et entourée, un mauvais plaisant du parterre, qui depuis longtemps rafraîchissait son nez impatient contre une barre de fer du premier rang, s'écria:
«Maintenant que le moutard est couché, qu'on nous donne à souper.»
Ce qui, pour ne pas dire davantage, était tout à fait hors de propos.
Tous ces incidents s'accumulaient d'une manière folâtre sur mon infortuné compatriote. Toutes les fois que le prince indécis avait à faire une question ou à éclairer un doute, le public l'y aidait. Comme par exemple, à la question: s'il était plus noble à l'esprit de souffrir, quelques uns crièrent:
«Oui!»
Quelques uns:
«Non»
Et d'autres, penchant pour les deux opinions, dirent:
«Voyons, à pile ou face!»
C'était tout à fait une conférence d'avocats. Quand il demanda pourquoi un être comme lui ramperait entre le ciel et la terre, il fut encouragé par les cris:
«Écoutez! Écoutez!»
Lorsqu'il parut avec son bas en désordre (ce désordre exprimé, selon l'usage, par un pli très propre à la partie supérieure, pli que l'on obtient, je crois, à l'aide d'un fer à repasser), une discussion s'éleva dans la galerie, à propos de la pâleur de sa jambe, et le public demanda si elle était occasionnée par la peur que lui avait faite le fantôme. Lorsqu'il saisit le flageolet qui ressemblait énormément à une petite flûte dont on avait joué dans l'orchestre, et qu'on venait de mettre dehors, on lui demanda, à l'unanimité, le Rule Britannia. Quand il recommanda à l'accompagnateur de ne pas massacrer l'air, le mauvais plaisant dit:
«Et vous non plus, vous êtes bien plus mauvais que lui.»
Et j'éprouve de la peine à ajouter que des éclats de rire accueillirent M. Wopsle dans chacune de ces occasions.
Mais ses plus rudes épreuves furent dans le cimetière, qui avait l'apparence d'une forêt vierge, avec une sorte de petit vestiaire d'un côté, et une porte à tourniquet de l'autre. Quand M. Wopsle, en manteau noir, fut aperçu passant au tourniquet, on avertit amicalement le fossoyeur, en criant:
«Attention! voilà l'entrepreneur des pompes funèbres qui vient voir comment vous travaillez!»
Je crois qu'il est bien connu, que dans un pays constitutionnel, M. Wopsle ne pouvait décemment pas rendre le crâne après avoir moralisé dessus, sans s'essuyer les doigts avec une serviette blanche, qu'il tira de son sein; mais même cette action, innocente et indispensable, ne passa pas sans le commentaire:
«Garçon!...»
L'arrivée du corps pour l'enterrement, dans une grande boite noire, vide, avec le couvercle ouvert et retombant en dehors, fut le signal d'une joie générale, qui s'accrut encore par la découverte, parmi les porteurs, d'un individu, sujet à l'identification. La joie suivit M. Wopsle, dans sa lutte avec Laërte sur le bord de la tombe de l'orchestre et ne se ralentit pas jusqu'au moment où il renversa le Roi de dessus la table de cuisine et qu'il fut mort à force de se tenir les pieds en l'air.
Nous avions fait au commencement quelques timides efforts pour applaudir M. Wopsle, mais avec trop d'insuccès pour persister. Nous étions donc restés tranquilles, tout en souffrant pour lui, mais riant tout bas, néanmoins, de l'un à l'autre. Je riais tout le temps, malgré moi, tant cela était comique, et pourtant j'avais une espèce d'impression qu'il y avait quelque chose de positivement beau dans l'élocution de M. Wopsle: non pas que j'en aie peur à cause de mes anciennes relations, mais parce qu'elle était très lente, terrible, montante et descendante, et qu'elle ne ressemblait en aucune manière à la façon dont un homme, dans les circonstances naturelles de la vie ou de la mort, s'est jamais exprimé sur quoi que ce soit. Quand la tragédie fut finie, et qu'on eût rappelé et hué notre ami, je dis à Herbert:
«Partons sur-le-champ de peur de le rencontrer.»
Nous descendîmes en toute hâte, mais pas assez vite cependant. À la porte se trouvait une espèce de juif, avec des sourcils extrêmement épais et crasseux. Il m'aperçut comme nous avancions, et me dit quand nous passâmes à côté de lui:
«M. Pip et son ami?
L'identité de M. Pip et de son ami ayant été avouée, il continua:
«M. Waldengarver, serait bien aise d'avoir l'honneur....
—Waldengarver?» répétai-je.
Immédiatement Herbert me dit à l'oreille:
«C'est Wopsle, sans doute.
—Oh! bien, dis-je, faut-il vous suivre?
—Quelques pas, s'il vous plaît.»
Quand nous fûmes dans un couloir retiré, il se retourna pour me demander:
«Quel air lui avez-vous trouvé? c'est moi qui l'ai habillé.»
Je ne savais pas de quoi il avait l'air, si ce n'est d'un conducteur d'enterrement avec l'addition d'un grand soleil ou d'une étoile danoise pendue à son cou, par un ruban bleu—ce qui lui avait donné l'air d'être assuré par quelque compagnie extraordinaire d'assurance contre l'incendie. Mais je répondis qu'il m'avait paru très convenable.
«Quand il arrive à la tombe, il fait admirablement valoir son manteau; mais, de la coulisse, il m'a semblé que quand il voit le fantôme dans l'appartement de la reine, il aurait pu tirer meilleur parti de ses bas.»
Je fis un signe d'assentiment, et nous tombâmes, en passant par une sale petite porte volante, dans une sorte de caisse d'emballage où il faisait très chaud et où M. Wopsle se débarrassait de ses vêtements danois. Il y avait juste assez de place pour nous permettre de regarder par-dessus nos épaules, en tenant ouverte la porte ou le couvercle de la caisse.
«Messieurs, dit M. Wopsle, je suis fier de vous voir. J'espère, monsieur Pip, que vous m'excuserez de vous avoir fait prier de venir. J'ai eu le bonheur de vous connaître autrefois, et le drame a toujours eu des droits particuliers à l'estime des nobles et des riches.»
En même temps, M. Waldengarver, dans une effroyable transpiration, cherchait à se débarrasser de son deuil princier.
«Retournez les bas! monsieur Waldengarver, dit le possesseur de cette partie du costume, ou vous les crèverez, vous les crèverez, et vous crèverez trente-cinq shillings. Shakespeare n'a jamais été interprété avec une plus belle paire de bas. Tenez-vous tranquille sur votre chaise, et laissez-moi faire.»
Sur ce, il se mit à genoux et commença à dépouiller sa victime qui, le premier bas ôté, serait infailliblement tombée à la renverse avec sa chaise, s'il y avait eu de la place pour tomber n'importe comment.
Je n'avais pas osé dire jusqu'alors un seul mot sur la représentation; mais en ce moment M. Waldengarver nous regarda avec satisfaction, et dit:
«Messieurs, comment vous a-t-il semblé que cela marchait, vu de face?»
Herbert répondit derrière moi, me poussant en même temps:
«Supérieurement!»
Comment avez-vous trouvé que j'ai rendu le personnage, messieurs?» dit M. Waldengarver, presque avec un ton de protection, si ce n'est tout à fait.
Herbert répondit de derrière, en me poussant de nouveau:
«Merveilleux! complet!»
Et je répétai hardiment, comme si je l'avais inventé et comme si je devais appuyer sur ces mots:
«Merveilleux! complet!
—Je suis aise d'avoir votre approbation, messieurs, dit M. Waldengarver, avec un air de dignité, tout en se cognant en même temps contre la muraille et en se retenant au siège du fauteuil.
—Mais je vais vous dire une chose, monsieur Waldengarver, dit l'homme qui lui retirait ses bas, que vous ne comprenez pas, maintenant faites attention, je ne crains pas qu'on dise le contraire, je vous dis donc que vous vous trompez quand vous placez vos jambes de profil. Le dernier Hamlet que j'ai habillé faisait la même faute aux répétitions, jusqu'au jour où je lui fis mettre un grand pain à cacheter rouge sur chaque genou; puis, à la dernière répétition, j'allai me mettre de face, monsieur, au fond du parterre, et toutes les fois que son rôle le plaçait de profil, je criais: «Je ne «vois pas les pains à cacheter!» À la représentation, tout marcha le mieux du monde.»
M. Waldengarver me sourit, comme pour me dire:
«Un fidèle serviteur, je flatte sa manie.»
Puis il dit très haut:
«Mes vues sont un peu classiques et abstraites pour eux; mais ils progresseront, ils progresseront.»
Herbert et moi nous répétâmes ensemble:
«Oh! sans doute ils progresseront.
—Avez-vous remarqué, messieurs, dit M. Waldengarver, qu'il y avait un homme à la galerie qui voulait jeter du ridicule sur le service... je veux dire la représentation?»
Nous répondîmes lâchement que nous croyions avoir remarqué quelque chose de semblable, et j'ajoutai que, sans doute, cet homme était ivre.
«Oh! non pas! non pas, monsieur! Il n'était pas ivre; celui qui l'emploie veille à cela, monsieur: il ne lui permettrait pas de s'enivrer.
—Vous connaissez celui qui l'emploie» dis-je.
M. Wopsle ferma les yeux et les rouvrit, exécutant ces mouvements avec une grande lenteur.
«Vous avez dû remarquer, messieurs, dit-il, un âne ignorant et beuglant, à la gorge pelée, qui a une expression de basse malignité sur le visage; il a essayé, je ne dirai pas joué, le rôle de Claudius, roi de Danemark. C'est celui qui l'emploie, messieurs, voilà sa profession!»
Sans savoir exactement si j'aurais été plus fâché pour M. Wopsle, s'il eût été au désespoir, j'étais, quoi qu'il en soit, si fâché pour lui, et je compatissais tellement à son sort, que je profitai de l'instant où il se retournait pour faire mettre ses bretelles, ce qui nous forçait à rester en dehors de la porte, pour demander à Herbert ce qu'il pensait de l'avoir à souper. Herbert dit qu'il pensait qu'il serait bien de l'inviter. En conséquence je lui fis mon invitation et il vint avec nous à l'hôtel Barnard, enveloppé jusqu'aux yeux. Nous le traitâmes de notre mieux, et il resta jusqu'à deux heures du matin, en passant en revue son succès et en développant ses plans. J'ai oublié ce qu'ils étaient en détail, mais j'ai un souvenir général qu'il voulait commencer par ressusciter le théâtre pour finir par l'anéantir, d'autant plus que sa mort le laisserait dans un abandon complet, et sans aucune chance d'espoir.
Après tout cela, je gagnai mon lit dans un état piteux; je pensai à Estelle, je rêvai que toutes mes espérances étaient évanouies, et que je devais donner ma main en légitime mariage à la Clara d'Herbert, ou jouer Hamlet avec le fantôme de miss Havisham, devant vingt mille personnes, sans en savoir les vingt premiers mots.