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Les grandes espérances

Chapter 40: CHAPITRE IV.
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About This Book

The narrative follows a young boy named Pip, who encounters an escaped convict in a graveyard, leading to a life-altering promise. As Pip grows, he navigates the complexities of social class and personal ambition, driven by his desire to become a gentleman and win the affection of a young girl named Estella. Throughout his journey, themes of wealth, love, and self-discovery are explored, revealing the impact of expectations and the true nature of gentility. The story unfolds through Pip's reflections on his past, relationships, and the moral implications of his choices, ultimately questioning the value of social status and the essence of true happiness.

CHAPITRE III.

Un des jours suivants, tandis que j'étais occupé avec mes livres et M. Pocket, je reçus par la poste une lettre, dont la seule enveloppe me jeta dans un grand émoi, car bien que je n'eusse jamais vu l'écriture de l'adresse, je devinai sur-le-champ de qui elle venait. Elle ne commençait pas par «Cher monsieur Pip,» ni par «Cher Pip,» ni par «Cher monsieur,» ni par Cher n'importe qui, mais ainsi:

«Je dois venir à Londres après-demain, par la voiture de midi; je crois qu'il a été convenu que vous deviez venir à ma rencontre. C'est dans tous les cas le désir de miss Havisham, et je vous écris pour m'y conformer. Elle vous envoie ses souvenirs.

«Toute à vous,

«ESTELLE.»

Si j'en avais eu le temps, j'aurais probablement commandé plusieurs habillements complets pour cette occasion; mais comme je ne l'avais pas, je dus me contenter de ceux que j'avais. Mon appétit me quitta instantanément, et je ne goûtai ni paix ni repos que le jour indiqué ne fût arrivé; non cependant que sa venue m'apportât l'un ou l'autre, car alors ce fut pire que jamais. Je commençai par rôder autour du bureau des voitures, bien avant que la voiture eût seulement quitté le Cochon bleu de notre ville. Je le savais parfaitement, et pourtant il me semblait qu'il n'y avait pas de sécurité à quitter de vue le bureau pendant plus de cinq minutes de suite. J'avais déjà passé la première demi-heure d'une garde de quatre ou cinq heures dans cet état d'excitation, quand M. Wemmick se heurta contre moi.

«Holà! ah! monsieur Pip! dit-il, comment ça va-t-il? Je ne pensais pas que ce fût ici que vous dussiez faire votre faction.»

Je lui expliquai que je venais attendre quelqu'un qui devait arriver par la voiture, et je lui demandai des nouvelles de son père et du château.

«Tous les deux sont florissants. Merci! dit-il, le vieux surtout, c'est un fameux père, il aura quatre-vingt-deux ans à son prochain anniversaire; j'ai envie de tirer quatre-vingt-deux coups de canon, si toutefois les voisins ne se plaignent pas, et si mon canon peut supporter un pareil service. Mais on ne parle pas de cela à Londres. Où pensez-vous que j'aille?

—À l'étude, dis-je, car il était tourné dans cette direction.

—Tout près, répondit Wemmick, car je vais à Newgate. Nous sommes en ce moment dans l'affaire d'un banquier qui a été volé. Je suis allé jusque sur la route, pour avoir une idée de la scène où l'action s'est passée, et là-dessus je dois avoir un mot ou deux d'entretien avec notre client.

—Est-ce que votre client a commis le vol? demandai-je.

—Que Dieu ait pitié de votre âme et de votre corps, non! répondit Wemmick sèchement; mais il en est accusé comme vous ou moi pourrions l'être. L'un de nous, vous le savez, pourrait aussi bien en être accusé.

—Seulement nous ne le sommes ni l'un ni l'autre, répondis-je.

—En vérité, dit Wemmick en me touchant la poitrine du bout du doigt, vous êtes un profond gaillard, monsieur Pip. Vous serait-il agréable de jeter un coup d'œil sur Newgate?... Avez-vous le temps?»

J'avais tant de temps à perdre que la proposition m'agréa comme un soulagement malgré ce qu'elle avait d'inconciliable avec mon ardent désir de ne pas perdre de vue le bureau des voitures. Je murmurais donc que j'allais m'informer si j'avais le temps d'aller avec lui. J'entrai dans le bureau et demandai au commis, avec la plus stricte précision, le moment le plus rapproché auquel on attendait la voiture, ce que je savais d'avance tout aussi bien que lui. Je rejoignis alors M. Wemmick, et, faisant semblant de consulter ma montre, et d'être surpris du renseignement que j'avais reçu, j'acceptai son offre.

En quelques minutes, nous arrivâmes à Newgate et nous traversâmes la loge où quelques fers étaient suspendus aux murailles nues, à côté des règlements de l'intérieur de la prison. À cette époque, les prisons étaient fort négligées, et la période de réaction exagérée, suite inévitable de toutes les erreurs publiques qui en est toujours la punition la plus lourde et la plus longue, était encore loin. Alors les criminels n'étaient pas mieux logés et mieux nourris que les soldats (pour ne point parler des pauvres), et ils mettaient rarement le feu à leur prison, dans le but excusable d'ajouter à la saveur de leur soupe. Quand Wemmick me fit entrer, c'était l'heure des visites. Un cabaretier circulait avec de la bière, et les prisonniers, derrière les barreaux des grilles, en achetaient et causaient à des amis: c'était, à vrai dire, une scène repoussante, laide, sale et affligeante.

Je remarquai que Wemmick marchait au milieu des prisonniers comme un jardinier marcherait au milieu de ses plantes. Cette idée me vint quand je le vis aborder un grand gaillard qui était arrivé la nuit, et qu'il lui dit:

«Eh bien! capitaine Tom, nous voilà donc ici? Ah! vraiment!... Eh! n'est-ce pas Black Bill qui est là-bas derrière la fontaine?... Mais je ne vous ai pas vu depuis deux mois. Comment vous trouvez-vous ici?»

S'arrêtant devant les barreaux, il écoutait les paroles inquiètes et précipitées des prisonniers, mais ne parlait jamais à plus d'un à la fois. Wemmick, avec sa bouche en forme de boite aux lettres, dans une parfaite immobilité, les regardait pendant qu'ils parlaient comme s'il voulait prendre tout particulièrement note des pas qu'ils avaient fait depuis sa dernière visite vers l'avenir qui les attendait après leur jugement.

Il était très populaire, et je vis qu'il jouait le rôle familier et bon enfant dans les affaires de M. Jaggers; bien qu'il y eût dans toute sa personne un peu de la dignité de M. Jaggers, qui empêchait qu'on l'approchât au-delà de certaines limites. En reconnaissant successivement chaque client, il leur faisait un signe de tête, arrangeait son chapeau de ses deux mains sur sa tête, pinçait davantage sa bouche, et finissait par remettre ses mains dans ses poches. Une ou deux fois il eut des difficultés à propos des à-comptes sur les honoraires. Alors, s'éloignant le plus possible de l'argent offert en quantité insuffisante, il disait:

«C'est inutile, mon garçon, je ne suis qu'un subordonné; je ne puis prendre cela. N'agissez pas ainsi avec un subordonné. Si vous ne pouvez pas fournir le montant, mon garçon, vous feriez mieux de vous adresser à un autre patron. Ils sont nombreux dans la profession, vous savez, et ce qui ne vaut pas la peine pour l'un est suffisant pour l'autre. C'est ce que je vous recommande en ma qualité de subordonné. Ne prenez pas une peine inutile, à quoi bon? À qui le tour?»

C'est ainsi que nous nous promenâmes dans la serre de Wemmick jusqu'à ce qu'il se tournât vers moi, et me dît:

«Faites attention à l'homme auquel je vais donner une poignée de main.»

Je n'aurais pas manqué de le faire sans y être engagé, car il n'avait encore donné de poignée de main à personne.

Presque aussitôt qu'il eut fini de parler, un gros homme roide, que je vois encore en écrivant, dans un habit olive à la mode, avec une certaine pâleur s'étendant sur son teint naturellement rouge, et des yeux qui allaient et venaient de tous côtés quand il essayait de les fixer, arriva à un des coins de la grille, et porta la main à son chapeau, qui avait une surface graisseuse et épaisse comme celle d'un bouillon froid, en faisant un salut militaire demi-sérieux, demi-plaisant.

«Bien à vous, colonel! dit Wemmick. Comment allez-vous, colonel?

—Très bien, monsieur Wemmick.

—On a fait tout ce qu'il était possible de faire, mais les preuves étaient trop fortes contre nous, colonel.

—Oui, elles étaient trop fortes, monsieur, mais ça m'est égal.

—Non, non, dit Wemmick froidement, ça ne vous est pas égal. Puis se tournant vers moi: Il a servi Sa Majesté cet homme, il a été soldat dans la ligne, il s'est fait remplacer.

—En vérité?» dis-je.

Et les yeux de l'homme me regardèrent, puis ils regardèrent par-dessus ma tête, puis tout autour de moi, et enfin il passa ses mains sur ses lèvres et se mit à rire.

«Je crois que je sortirai d'ici lundi, monsieur, dit-il à Wemmick.

—Peut-être! répondit mon ami, mais on ne sait pas.

—Je suis aise d'avoir eu la chance de vous dire adieu, monsieur Wemmick, dit l'homme en passant sa main entre les barreaux.

—Merci! dit Wemmick en lui donnant une poignée de main, moi de même colonel.

—Si ce que j'avais sur moi quand j'ai été pris avait été du vrai, monsieur Wemmick, dit l'homme sans vouloir retirer sa main, je vous aurais demandé la faveur de porter une autre bague en reconnaissance de vos attentions.

—Je prends votre bonne volonté pour le fait, dit Wemmick. À propos, vous étiez un grand amateur de pigeons?»

L'homme leva les yeux en l'air.

«On m'a dit que vous aviez une race remarquable de culbutants, ajouta Wemmick, pourriez-vous dire à un de vos amis de m'en apporter une paire si vous n'en avez plus besoin?

—Ce sera fait, monsieur.

—Très bien! dit Wemmick, on aura soin d'eux. Bonjour, colonel; adieu.»

Ils se serrèrent de nouveau les mains, et, en nous éloignant, Wemmick me dit:

«C'est un faux monnayeur, excellent ouvrier. Le rapport du recorder sera fait aujourd'hui. Il est sûr d'être exécuté lundi.... Une paire de pigeons a bien son prix.»

Là-dessus, il tourna la tête, et fit signe à cette plante morte, puis il promena les yeux autour de lui en sortant de la cour comme s'il eût considéré quelle autre plante il pourrait bien mettre à sa place.

En sortant de la prison par la loge, je vis que l'importance de mon tuteur n'était pas moins bien appréciée par les porte-clefs que par ceux qu'ils gardaient.

«Eh bien! monsieur Wemmick, dit l'un d'eux qui nous retenait entre deux portes garnies de pointes de fer et de clous, en ayant soin de fermer l'une avant d'ouvrir l'autre, qu'est-ce que va faire M. Jaggers de cet assassin de l'autre côté de l'eau? Va-t-il en faire un meurtrier sans préméditation ou autre chose?... Que va-t-il faire de lui?

—Pourquoi ne le lui demandez-vous pas? répondit Wemmick.

—Oh! oui, n'est-ce pas? dit le porte-clefs.

—Vous voyez, monsieur Pip, voilà la manière d'en user avec ces gens-là, observa Wemmick. Ils ne se gênent pas pour me faire des questions à moi, le subordonné, mais vous ne les prendrez jamais à en faire à mon patron.

—Est-ce que ce jeune homme est un des apprentis ou un des membres de votre étude? demanda le porte-clefs en riant de l'humeur de Wemmick.

—Tenez, le voilà encore! s'écria Wemmick, je vous l'ai dit: il fait au subordonné une seconde question avant qu'on ait répondu à la première. Eh bien! quand M. Pip serait l'un des deux?

—Mais alors, dit le porte-clefs en riant de nouveau, il connaît M. Jaggers?

—Ya! cria Wemmick en regardant le porte-clefs d'une façon burlesque, vous êtes aussi muet qu'une de vos clefs quand vous avez affaire à mon patron, vous le savez bien. Faites-nous sortir, vieux renard, ou je vous fais intenter par lui une action pour emprisonnement illégal.»

Le porte-clefs se mit à rire et nous souhaita le bonsoir; puis il continua de rire après nous, par-dessus les piques du guichet quand nous descendîmes dans la rue.

«Faites attention, monsieur Pip, me dit gravement Wemmick à l'oreille en prenant mon bras pour se montrer plus confidentiel; je crois que ce qu'il y a de plus fort chez M. Jaggers c'est la manière dont il se tient. Il est toujours si fier que sa roideur constante fait partie de ses immenses capacités. Ce faux-monnayeur n'eût pas plus osé se passer de lui que ce porte-clefs n'eût osé lui demander ses intentions dans une de ses causes. Alors, entre sa roideur et eux il introduit ses subordonnés, voyez-vous; et, de cette manière, il les tient corps et âme.»

J'admirai fort la subtilité de mon tuteur. Mais, à vrai dire, j'eusse désiré de tout mon cœur, et ce n'est pas la première fois, avoir un tuteur d'une capacité moindre.

M. Wemmick et moi nous nous séparâmes à l'étude de la Petite Bretagne, où les clients de M. Jaggers abondaient comme de coutume, et je retournai me mettre en faction dans la rue du bureau des voitures, ayant encore deux ou trois heures devant moi. Je passai tout ce temps à penser combien il était étrange pour moi de me voir poursuivi et entouré de toute cette infection de prison et de crimes: pendant mon enfance, dans nos marais isolés, par un soir d'hiver, je l'avais rencontrée d'abord; elle avait ensuite déjà reparu à deux reprises différentes comme une tache à demi effacée mais non enlevée, et je ne pouvais l'empêcher de se mêler à ma fortune et à mes progrès dans le monde. Je pensais aussi à la belle Estelle, si fière et si distinguée qui venait à moi, et je songeais avec une extrême horreur au contraste qui existait entre elle et la prison. J'aurais donné beaucoup alors pour que Wemmick ne m'eût pas rencontré ou bien que je ne lui eusse pas cédé en allant avec lui. Je sentais que j'allais retrouver Newgate toujours et partout, imprégné jusque dans mes habits et dans l'air que je respirais. Je secouai la poussière de la prison restée à mes pieds; je l'enlevai de mes habits et l'exhalai de mes poumons. J'étais si troublé au souvenir de la personne qui allait venir, je me trouvais tellement indigne d'elle que je n'eus plus conscience du temps. La voiture me parut donc arriver assez promptement après tout, et je n'étais pas encore débarrassé de la souillure de conscience que m'avait communiquée la serre de M. Wemmick, quand je vis Estelle passer sa tête à la portière et me faire signe en agitant la main.

Qu'était donc cette ombre sans nom qui passait encore dans cet instant?


CHAPITRE IV.

Dans ses fourrures de voyage, Estelle semblait plus délicatement belle qu'elle n'avait encore paru, même à mes yeux. Ses manières aussi étaient plus séduisantes qu'elle ne leur avait permis d'être jusqu'alors vis-à-vis de moi, et je crus voir dans ce changement l'influence de miss Havisham.

Nous étions dans la cour de l'hôtel: elle m'indiquait ses bagages. Quand nous les eûmes tous assemblés, je me souvins, n'ayant pensé qu'à elle pendant tout le temps, que je ne savais pas où elle allait.

«Je vais à Richmond, me dit-elle. Nous avons appris qu'il y a deux Richmond: l'un dans le comté de Surrey, l'autre dans le comté d'York. Le mien est le Richmond de Surrey. C'est à dix milles d'ici. Je dois prendre une voiture et vous devez me conduire. Voici ma bourse, et vous devez y puiser pour toutes mes dépenses. Oh! il faut la prendre! Nous n'avons le choix ni vous ni moi, il faut obéir à nos instructions. Ni vous ni moi ne sommes libres de suivre notre propre impulsion.»

À son regard en me donnant la bourse, j'espérai qu'il y avait dans ses paroles une intention plus intime. Elle les dit avec une nuance de hauteur, mais cependant sans déplaisir.

«Il va falloir envoyer chercher une voiture, Estelle. Voulez-vous vous reposer un peu ici?

—Oui, je dois me reposer un peu ici. Je dois prendre un peu de thé et vous devez veiller sur moi pendant tout ce temps.»

Elle passa son bras sous le mien, comme si on lui eût dit qu'elle devait le faire, et je priai un garçon qui regardait la voiture de l'air d'un homme qui n'avait jamais vu pareille chose de sa vie, de nous conduire à une chambre particulière. Là-dessus, il tira une serviette, comme si c'était un talisman magique sans lequel il ne trouverait jamais son chemin dans l'escalier, et nous conduisit dans le trou le plus noir de l'établissement, meublé d'un diminutif de miroir, article tout à fait superflu, vu l'exiguïté du lieu, d'un ravier à anchois, d'un huilier à sauces et des socques de quelqu'un. Sur les objections que je fis, il nous mena dans une autre pièce, où se trouvait une table pour trente couverts, et dans la cheminée de cette même chambre, on voyait une feuille de papier arrachée à un cahier de copie sous un boisseau de charbon de terre. Le garçon prit mes ordres qui ne consistaient qu'à demander un peu de thé pour ma compagnie, et nous quitta.

J'ai cru et je crois que l'air de cette chambre, avec sa forte combinaison d'odeur d'étable et d'odeur de soupe, aurait pu induire à penser que le département des transports n'allait pas très bien et que le propriétaire de l'entreprise faisait bouillir les chevaux pour le département des vivres; cependant cette chambre était tout pour moi, puisque Estelle y était; je pensais qu'avec elle j'aurais pu y être heureux pour la vie. Remarquez que je n'y étais pas du tout heureux, à ce moment-là, et que je le savais bien.

«Où allez-vous, à Richmond? demandai-je à Estelle.

—Je vais demeurer, dit-elle, à grand frais, chez une dame du pays qui a le pouvoir, ou du moins elle le dit, de me mener partout, de me présenter, de me montrer le monde, et de me montrer au monde.

—Je suppose que vous serez enchantée du changement et de l'admiration qui vous sera témoignée.

—Oui, je le suppose aussi.»

Elle répondit avec tant d'insouciance, que je lui dis:

«Vous parlez de vous-même comme si vous étiez une autre.

—Où avez-vous appris comment je parle des autres? Allons! allons! dit Estelle, avec un charmant sourire, vous ne vous attendez pas à me voir aller à votre école; je parle à ma manière. Comment vous trouvez-vous chez M. Pocket?

—J'y suis tout à fait bien. Du moins...»

Il me sembla alors que je venais de baisser dans son esprit.

«Du moins? répéta Estelle.

—Aussi bien que je puis être partout où vous n'êtes pas.

—Quel niais vous faites! dit Estelle avec beaucoup de calme; comment pouvez-vous dire de pareilles absurdités? P. Pocket est, je crois, bien supérieur au reste de la famille?

—Très supérieur, en vérité. Il n'est l'ennemi de personne.

—N'ajoutez pas: que de lui-même, interrompit Estelle, car je hais ces sortes de gens; mais il est réellement désintéressé et au-dessus des petitesses de la jalousie et du dépit, du moins à ce que j'ai entendu dire?

—J'ai tout lieu de le dire, je vous assure.

—Vous n'avez pas lieu de le dire de tous les siens, dit Estelle en me faisant signe de la tête, avec une expression tout à la fois grave et railleuse, car ils assomment miss Havisham de rapports et d'insinuations qui vous sont peu favorables. Ils vous espionnent, dénaturent tout ce que vous faites, et écrivent contre vous des lettres quelquefois anonymes. Vous êtes enfin le tourment de leur vie. Vous pouvez à peine vous faire une idée de la haine que ces gens-là ont pour vous.

—J'espère qu'ils ne parviennent pas à me nuire?» dis-je.

Au lieu de répondre, Estelle se mit à rire. Ceci me parut très singulier et je fixai les yeux sur elle dans une grande perplexité. Quand elle cessa, et elle n'avait pas ri du bout des lèvres, mais avec une gaieté réelle, je dis d'un ton défiant dont je me servais avec elle:

«J'espère que cela ne vous amuserait pas, s'ils me faisaient du mal?

—Non, non, soyez-en sûr? dit Estelle; vous pouvez être certain que je ris parce qu'ils échouent. Oh! quelles tortures ces gens-là éprouvent avec miss Havisham!»

Elle se mit à rire de nouveau, et maintenant qu'elle m'avait dit pourquoi, son rire continuait à me paraître singulier; je ne pouvais m'empêcher de douter qu'il fût naturel, et il me semblait trop fort pour la circonstance. Je pensai qu'il devait y avoir là-dessous plus de choses que je n'en savais. Elle comprit ma pensée et y répondit.

«Il n'est pas facile, même pour vous, dit-elle, de comprendre la satisfaction que j'éprouve à voir contrecarrer ces gens-là, et quel sentiment délicieux je ressens quand ils se rendent ridicules. Vous n'avez pas été élevé dans cette étrange maison depuis l'enfance; moi, je l'ai été. Votre jeune esprit n'a pas été aigri par leurs intrigues contre vous, on ne l'a pas étouffé sans défense, sous le masque de la sympathie et de la compassion: moi, j'ai éprouvé cela. Vous n'avez pas, petit à petit, ouvert vos grands yeux d'enfant sur toutes ces impostures: moi, je l'ai fait!»

Estelle ne riait plus; elle n'allait pas non plus chercher ses souvenirs dans des endroits sans profondeur. Je n'aurais pas voulu être la cause de son regard en ce moment pour toutes mes belles espérances.

«Je puis vous dire deux choses, continua Estelle: d'abord, malgré le proverbe qui dit: pierre qui roule finit par s'user, vous pouvez être certain que ces gens-là ne pourront jamais, même dans cent ans, vous pardonner sous aucun prétexte le pied sur lequel vous êtes avec miss Havisham. Ensuite, c'est à vous que je dois de les voir si occupés et si lâches sans nul résultat, et là-dessus, je vous tends la main.»

Comme elle me l'offrait franchement, car son air sombre n'avait été que momentané, je la pris et la portai à mes lèvres.

«Que vous êtes un garçon ridicule! dit Estelle; ne voudrez-vous donc jamais recevoir un avis? ou embrassez-vous ma main avec les pensées que j'avais le jour où je vous laissai autrefois embrasser ma joue?

—Quelles pensées? dis-je.

—Il faut que je réfléchisse un moment. Des pensées de mépris pour les vils flatteurs et les intrigants.

—Si je dis oui, pourrai-je encore embrasser votre joue?

—Vous auriez dû le demander avant de toucher ma main. Mais oui, si vous voulez.»

Je me penchai, et son visage resta calme, comme celui d'une statue.

«Maintenant, dit Estelle en s'échappant à l'instant même où je touchai sa joue, vous devez vous occuper de me faire donner du thé et de me conduire à Richmond.»

Son retour à ce ton, comme si notre réunion nous était imposée et que nous fussions de simples marionnettes, me fit de la peine; mais tout me fit de la peine dans cette rencontre. Quelque pût être son ton avec moi, c'eût été folie de prendre confiance et d'y mettre toutes mes espérances, et pourtant je continuai à me leurrer contre toute raison et tout espoir. Pourquoi le répéter mille fois? C'est ainsi qu'il en fut toujours.

Je sonnai pour le thé et le garçon revint avec son fil magique; il apporta peu à peu une cinquantaine d'accessoires à ce breuvage, mais de thé, pas une goutte: un plateau, des tasses et des soucoupes, des assiettes, des couteaux et des fourchettes, y compris le couteau à découper, des cuillers de différentes dimensions, des salières, un modeste petit muffin enfermé avec une extrême précaution sous une forte cloche en fer: Moïse dans les roseaux, représenté par un appétissant morceau de beurre dans une quantité de persil, un pain pâle avec une tête poudrée, puis des tartines triangulaires recouvertes par deux épreuves d'impression et reposant sur les barres du foyer de la cuisine, et enfin une grosse fontaine de famille, avec laquelle le garçon entra en chancelant, son visage exprimant la fatigue et la souffrance. Après une absence assez prolongée à ce moment du repas, il revint enfin avec une cassette de belle apparence, contenant des petites brindilles et des petites feuilles. Je les plongeai dans l'eau chaude, et de tous ces préparatifs, je parvins à extraire une tasse de je ne sais quoi pour Estelle.

La note payée, après avoir laissé quelque souvenir au garçon, sans oublier le valet d'écurie et la femme de chambre; en un mot, ayant semé des pourboires partout sans avoir contenté personne, et la bourse d'Estelle considérablement allégée, nous montâmes dans notre voiture de poste et nous partîmes. Tournant dans Cheapside, et montant la rue de Newgate, nous nous trouvâmes bientôt sous les murs dont j'avais tant de honte.

«Quel est cet endroit?» demanda Estelle.

D'abord, je voulais faire semblant de ne pas le connaître; ensuite, je le lui dis. Elle regarda par la portière, puis rentra aussitôt sa tête en murmurant:

«Les misérables!»

Pour rien au monde, je n'aurais pas alors avoué ma visite.

«M. Jaggers, dis-je, pour changer la conversation, et mettre adroitement Estelle sur une autre voie, passe pour être plus que toute autre personne de Londres dans les secrets de cet affreux endroit.

—Il est plus que personne dans les secrets de tous les endroits, je pense, dit Estelle à voix basse.

—Vous avez été habituée à le voir souvent, je suppose?

—J'ai été habituée à le voir à des intervalles très irréguliers, d'aussi longtemps que je m'en souvienne; mais je ne le connais pas mieux maintenant que je ne le connaissais avant de pouvoir parler. Où en êtes-vous avec lui? avancez-vous dans son intimité?

—Une fois accoutumé à ses manières méfiantes, dis-je, je m'y suis assez bien fait.

—Êtes-vous intimes?

—J'ai dîné avec lui, à sa maison particulière.

—J'imagine, dit Estelle en frissonnant, que ce doit être une maison curieuse.

—Oui, c'est une maison très curieuse.»

Je m'étais promis d'être circonspect et de ne pas parler trop librement de mon tuteur avec elle; mais étant sur ce sujet, je me serais laissé aller à décrire le dîner de Gerrard Street, si nous n'étions pas arrivés tout à coup devant la lumière d'un bec de gaz. Il parut, tout le temps que nous le vîmes, jeter une flamme très vive, avivée encore par cet inexplicable sentiment que j'avais déjà éprouvé, et lorsque nous l'eûmes dépassé, je restai pendant quelques moments tout ébloui, comme si un éclair venait de passer devant mes yeux.

La conversation tomba sur autre chose, et principalement sur la route que nous suivions en voyageant, et sur les endroits remarquables de Londres de ce côté de la ville, et ainsi de suite. La grande ville lui était presque inconnue, me dit-elle, car elle n'avait jamais quitté les environs de miss Havisham jusqu'à son départ pour la France, et elle n'avait fait qu'y passer en allant et en revenant. Je lui demandai si mon tuteur devait beaucoup s'occuper d'elle pendant qu'elle resterait à Richmond; ce à quoi elle répondit avec feu:

«Dieu m'en préserve!»

Et rien de plus.

Cependant, il m'était impossible de ne pas voir qu'elle mettait tous ses soins à m'attirer, qu'elle se rendait très séduisante: elle n'avait pas besoin de prendre tant de peine. Mais cela ne me rendait pas plus heureux. Elle tenait mon cœur dans sa main, parce qu'elle avait la volonté de s'en emparer, de le briser et de le jeter au vent, et non parce qu'elle avait pour moi la moindre tendresse. Voilà ce que je sentais.

En traversant Hammersmith, je lui montrai la demeure de M. Mathieu Pocket, en lui disant que ce n'était pas bien éloigné de Richmond, et que j'espérais bien la voir quelquefois.

«Oh! oui, vous me verrez.... Vous viendrez quand vous le jugerez convenable.... On doit vous annoncer à la famille.... On vous a même déjà annoncé.»

Je lui demandai si c'était une famille nombreuse que celle dont elle allait faire partie.

«Non, il n'y a que deux personnes: la mère et la fille; la mère est une dame d'un certain rang, je crois, mais qui ne dédaigne pas d'augmenter son revenu.

—Je m'étonne que miss Havisham ait pu se séparer de vous encore une fois et si tôt.

—Cela fait partie de ses projets sur moi, Pip, dit Estelle avec un soupir comme si elle était fatiguée. Je dois lui écrire constamment et la voir régulièrement, et lui dire comment je vais, moi et mes bijoux, car ils sont presque tous à moi maintenant.»

C'était la première fois qu'elle m'eût encore appelé par mon nom; sans doute elle le fit avec intention, et sachant bien que je ne le laisserais pas tomber à terre.

Nous arrivâmes à Richmond, hélas! bien trop vite. Le lieu de notre destination était une maison près de la prairie, une vieille et grave maison où les paniers, la poudre et les mouches, les habits brodés, les bas rembourrés, les manchettes et les épées avaient eu leurs beaux jours, mais il y avait longtemps. Quelques vieux arbres devant la maison étaient encore coupés d'une façon aussi surannée et aussi peu naturelle que les paniers, les perruques et les anciens habits à pans roides; mais le moment n'était pas loin où leurs places dans la grande procession des morts allaient être désignées, et ils ne devaient pas tarder à s'y mêler pour suivre la route silencieuse qui mène à l'oubli et au repos.

Une sonnette à vieux timbre, qui, j'ose le dire, avait souvent dit dans son temps à la maison:»Voici le panier vert, voici l'épée à poignée de diamant, voici les souliers à talons rouges, et le bleu solitaire,» résonna gravement dans le clair de lune, et deux servantes, rouges comme des cerises, vinrent en voltigeant recevoir Estelle.

Les malles ne tardèrent pas à disparaître sous la porte d'entrée; elle me donna la main et un sourire, et disparut également après m'avoir dit bonsoir. Et cependant je ne quittai pas des yeux la maison, pensant quel bonheur ce serait de vivre près d'elle, tout en sachant que je ne serais jamais heureux avec elle, mais toujours misérable.

Je remontai en voiture pour retourner à Hammersmith; j'y montai avec un cœur malade et j'en sortis avec un cœur plus malade encore. À notre porte, je trouvai la petite Jane Pocket qui revenait d'une petite soirée, escortée par son petit amoureux, malgré qu'il fût sujet de Flopson.

M. Pocket n'était pas encore rentré; il faisait une lecture au dehors, car c'était un excellent professeur d'économie domestique, et ses traités sur la manière d'élever les enfants et de diriger les domestiques étaient considérés comme les meilleurs ouvrages écrits sur ces matières. Mais Mrs Pocket était à la maison et se trouvait dans un léger embarras, parce qu'on avait donné à son petit Baby un étui rempli d'aiguilles pour le faire tenir tranquille pendant l'inexplicable absence de Millers avec un de ses parents, soldat dans l'infanterie de la garde, et il mangeait plus d'aiguilles qu'il n'était facile d'en retrouver, soit en faisant une petite opération, soit en administrant quelque tonique, à un enfant d'un âge aussi tendre.

M. Pocket était aussi justement renommé pour donner d'excellents avis pratiques et pour avoir une perception saine et nette des choses, beaucoup de jugement; j'avais quelque idée, sentant mon cœur si malade, de le prier de vouloir bien recevoir mes confidences; mais ayant par hasard aperçu Mrs Pocket qui lisait son livre sur les titres et les dignités, après avoir prescrit le lit comme remède souverain pour le Baby, je pensai que je ferais tout aussi bien de m'abstenir.


CHAPITRE V.

En m'habituant à mes espérances, j'étais arrivé insensiblement à observer l'effet qu'elles produisaient sur moi et sur ceux qui m'entouraient; et tout en me dissimulant autant que possible leur action sur mon caractère, je savais très bien que cette action n'était pas bonne de tout point. Je vivais dans un état de malaise chronique en songeant à ma conduite envers Joe, et ma conscience n'était pas plus à l'aise à l'égard de Biddy. Souvent, quand je m'éveillais la nuit, je pensais avec un grand abattement d'esprit que j'aurais été plus heureux et meilleur si je n'avais jamais vu la figure de miss Havisham et si j'étais arrivé à l'âge d'homme, content d'être le compagnon de Joe, dans la vieille et honnête forge. Bien souvent aussi, le soir, quand j'étais seul, assis devant le feu, je pensais qu'après tout il n'y avait pas de feu comme celui de la forge et celui de notre cuisine.

Cependant Estelle était si inséparable de mes insomnies et de mes agitations d'esprit, que j'étais réellement confus en m'apercevant de l'effet prodigieux qu'elle produisait sur moi, c'est-à-dire qu'en supposant que je n'eusse pas eu d'autres préoccupations et d'autres espérances, et que j'eusse simplement continué de penser à elle, je ne pouvais parvenir à me persuader que mon état eût été beaucoup meilleur. Quant à l'influence de ma position sur les autres, je n'étais pas dans le même embarras, et je vis, bien qu'un peu obscurément peut-être, qu'elle ne profitait à personne, et surtout qu'elle ne profitait pas à Herbert. Mes habitudes coûteuses entraînaient sa nature facile à des dépenses qu'il n'était pas en état de supporter, corrompaient la simplicité de sa vie et mêlaient à sa tranquillité des inquiétudes et des regrets. Je n'avais pas le moindre remords d'avoir amené sans le savoir les autres membres de la famille Pocket aux pauvres ruses qu'ils pratiquaient, parce que ces petitesses étaient dans leur nature et auraient été provoquées par n'importe qui si je les avais laissés sommeiller. Mais avec Herbert c'était bien différent. Je me reprochais souvent de lui avoir rendu le mauvais service d'encombrer ses chambres, modestement garnies, de meubles plus luxueux et aussi inutiles les uns que les autres, et d'avoir mis à sa disposition le Vengeur à gilet jaune serin.

De sorte que, pour augmenter de plus en plus notre petit confortable, je commençai dès ce moment à contracter une quantité de dettes. Il m'était presque impossible de commencer sans qu'Herbert en fît autant; il suivit donc bientôt mon exemple. D'après l'idée que nous suggéra Startop, nous nous fîmes présenter à un club appelé les Pinsons du Bocage, institution dont je n'ai jamais bien deviné le but, si ce n'est que les membres devaient dîner à grands frais une fois tous les quinze jours pour se quereller entre eux le plus possible après dîner et s'amuser à griser les six garçons de service, de façon à leur faire descendre les escaliers sur la tête. Je sais que ces remarquables fins sociales s'accomplissaient si invariablement qu'Herbert et moi nous ne trouvâmes rien de mieux à dire dans le premier toast de la réunion que la magnifique phrase suivante: «Messieurs, puisse ce premier accord de bons sentiments régner toujours parmi les Pinsons du Bocage.» Les Pinsons dépensaient follement leur argent. L'hôtel où nous dînions était situé dans Covent Garden, et le premier Pinson que je vis quand j'eus l'honneur de faire partie du Bocage fut Bentley Drummle, qui, à cette époque, se promenait par la ville dans un cabriolet à lui, et causait un dommage considérable aux bornes des coins de rues. Quelquefois il s'élançait de son équipage par-dessus le tablier, la tête la première, et je le vis dans une occasion descendre à la porte du Bocage de cette manière imprévue exactement comme du charbon de terre. Mais ici j'anticipe un peu, car je n'étais pas encore Pinson et ne pouvais l'être, selon les lois jurées par la société, avant ma majorité.

Confiant dans mes propres ressources, j'aurais volontiers pris sur moi les dépenses d'Herbert, mais Herbert était fier, et je ne pouvais lui faire une semblable proposition. Ainsi, il se mettait de tous côtés dans l'embarras, et continuait à se préoccuper vivement des moyens qu'il pourrait trouver pour tâcher d'en sortir. Quand, petit à petit, nous arrivâmes à passer ensemble de longues heures, je remarquai qu'il considérait sa position présente et future d'un œil désespéré au déjeuner; puis qu'il commençait à la considérer avec un peu plus d'espoir vers midi, qu'il retombait dans ses inquiétudes vers l'heure du dîner; qu'il semblait apercevoir le capital indispensable assez nettement dans le lointain après le dîner, qu'il le réalisait vers minuit, et que, vers dix heures du matin, le désespoir le reprenait au point qu'il parlait d'acheter une carabine et de partir pour l'Amérique avec l'intention bien arrêtée de forcer les buffles à faire sa fortune.

J'étais ordinairement à Hammersmith la moitié de la semaine environ, et quand j'étais à Hammersmith j'allais à Richmond. Herbert venait souvent à Hammersmith quand j'y étais, et je pense que ces jours-là son père entrevoyait vaguement que l'occasion qu'il cherchait n'avait pas encore paru; mais que, eu égard à la manie générale de tomber, remarquable dans cette famille, il devait nécessairement finir par tomber sur quelque chose d'avantageux. Pendant ce temps-là, M. Pocket grisonnait et essayait plus souvent que jamais de se tirer les cheveux pour sortir de ses perplexités, tandis que Mrs Pocket donnait des crocs-en-jambe à toute la famille à l'aide de son tabouret, lisait son livre de blason, perdait son mouchoir de poche, nous parlait de son grand-papa et enseignait au Baby à se conduire, en le faisant mettre au lit toutes les fois qu'il attirait son attention.

Comme je suis maintenant en train de résumer toute une époque de ma vie dans le but de déblayer la route devant moi, je ne puis mieux faire que de compléter la description de nos habitudes et de notre manière de vivre à l'Hôtel Barnard.

Nous dépensions le plus d'argent que nous pouvions, et nous obtenions en échange aussi peu que les gens auxquels nous avions affaire se mettaient dans la tête de nous donner. Nous étions toujours plus ou moins gênés, et la plupart de nos connaissances se trouvaient dans la même condition. Une heureuse fiction nous faisait croire que nous nous amusions constamment, et une ombre de vérité nous faisait voir que nous n'y arrivions jamais, et j'avais une entière certitude que notre cas, sous ce dernier rapport, était assez commun.

Chaque matin Herbert se rendait dans la Cité pour regarder autour de lui s'il ne voyait pas quelque moyen de sortir d'embarras. Je lui rendais souvent visite dans la sombre chambre du fond dans laquelle il vivait avec une bouteille d'encre, une patère à chapeau, une boite à charbon, une boite à ficelle, un almanach, un pupitre, un tabouret et une règle, et je ne me rappelle pas l'avoir vu faire autre chose que d'attendre l'occasion de faire la fortune si patiemment espérée. Si nous avions fait tout ce que nous entreprenions aussi fidèlement qu'Herbert, nous aurions pu former une république de toutes les vertus. Il n'avait rien autre chose à faire, le pauvre garçon, si ce n'est de se rendre à une certaine heure de l'après-midi au Lloyd pour voir son patron, je pense. Il ne faisait jamais autre chose au Lloyd, à ma connaissance du moins, que d'en revenir. Quand il voyait les choses très sérieusement et qu'il fallait positivement trouver quelque expédient, il allait à la Bourse à l'heure des affaires, il entrait, il sortait et exécutait une sorte de contredanse lugubre au milieu des magnats de la finance.

«Car, me disait Herbert en rentrant dîner, un jour qu'il sortait de cette réunion, je trouve que l'occasion ne vient pas toute seule, Haendel, et qu'il faut aller la trouver... et c'est ce que je fais.»

Si nous avions eu moins d'attachement l'un pour l'autre, je crois que, par mauvaise humeur, nous nous serions querellés régulièrement tous les matins. Je détestais au-delà de toute expression cet appartement qui m'avait fait faire tant de folies, et, dans ces moments de repentir, je ne pouvais supporter la vue de la livrée du Vengeur, qui me paraissait plus coûteuse alors et moins rémunératrice qu'à tout autre moment de la journée. À mesure que mes dettes s'accumulaient, le déjeuner prenait une forme de plus en plus creuse, et dans une certaine occasion, menacé par lettres de poursuites légales qui n'étaient pas tout à fait étrangères à la bijouterie, comme le disait certain papier griffonné que j'avais sous les yeux, j'allai jusqu'à saisir le Vengeur par le collet et à l'enlever de terre, de sorte qu'il se trouvait en l'air comme un Cupidon botté, sous prétexte qu'il nous manquait un petit pain.

À certains jours, ou plutôt à des jours incertains, car ils dépendaient de notre humeur, je disais à Herbert, comme si je venais de faire une découverte remarquable:

«Mon cher Herbert, nous nous enfonçons.

—Mon cher Haendel, me répondait Herbert, en toute sincérité, croyez-le si vous le voulez, mais ces mêmes mots, par une étrange coïncidence, étaient sur mes lèvres.

—Alors, Herbert, répliquais-je, voyons à voir clair dans nos affaires.»

Nous éprouvions toujours une profonde satisfaction en prenant jour dans cette intention; je m'imaginais toujours que c'était là traiter les affaires; que c'était le moyen de prendre l'ennemi à la gorge, et je sais qu'Herbert pensait comme moi.

Nous commandions quelque chose de délicat et de rare, pour dîner, avec une bouteille de quelque chose sortant aussi de l'ordinaire, afin de fortifier nos esprits et d'être en état de bien examiner les choses. Le dîner fini, nous mettions sur la table un paquet de plumes, de l'encre en abondance et une quantité raisonnable de papier blanc et de papier buvard, car il nous avait paru convenable d'avoir une papeterie bien montée.

Je prenais alors une feuille de papier et j'écrivais en haut de la page, et d'une belle main:

ÉTAT DES DETTES DE PIP.

Ajoutant avec soin:

«Hôtel Barnard.»

Et la date.

Herbert aussi prenait une feuille de papier et écrivait la même formule:

ÉTAT DES DETTES D'HERBERT.

Chacun de nous se reportait alors à un monceau de papiers placé à son côté, et qui avaient été jetés dans des tiroirs après avoir été usés et déchirés dans les poches, ou à demi brûlés pour allumer les bougies, plantés dans le coin des glaces pendant des semaines, ou autrement avariés. Le bruit de nos plumes sur le papier nous calmait considérablement, et parfois même je trouvais autant de mérite au travail édifiant que nous entreprenions que si nous avions réellement payé nos dettes. Au point de vue méritoire, ces deux choses me semblaient à peu près égales.

Quand nous avions écrit un certain temps, je demandais à Herbert où il en était.

«Elles montent, Haendel, disait-il, elles montent, sur ma parole!»

Herbert se grattait préalablement la tête à la vue de ces chiffres accumulés!

«Soyez ferme, Herbert, répondais-je en me couchant sur ma plume avec une nouvelle ardeur; regardez la chose en face; voyez dans vos affaires, fixez-les jusqu'à les dévisager.

—C'est ce que je voudrais, Haendel; seulement, ce sont elles qui me dévisagent.»

Mon ton résolu n'en produisait pas moins son effet, et Herbert se remettait au travail. Un moment après, il cessait de nouveau, sous prétexte qu'il n'avait pas la facture de Cobb ou de Lobb, ou de Nobb, selon la circonstance.

«Alors, Herbert, évaluez à peu près à quelle somme elle peut monter; prenez un chiffre rond et portez-le sur votre liste.

—Quel garçon de ressource vous faites, mon ami, répondait-il avec admiration. Réellement, vous avez des dispositions remarquables pour les affaires.»

C'est ce que je pensais, et en ces occasions j'étais très convaincu que je méritais la réputation d'un homme d'affaires de première force: prompt, décisif, énergique, précis, et de sang-froid. Quand j'avais porté toutes mes dettes sur ma liste, je pointais et numérotais les factures. Chaque fois que j'inscrivais un numéro, j'éprouvais une véritable sensation de plaisir. Quand je n'avais plus rien à numéroter, je pliais toutes mes factures d'une manière uniforme, j'inscrivais le montant sur le dos de chacune d'elles et les liais en un seul paquet symétrique; puis je faisais la même opération pour les comptes d'Herbert, qui convenait modestement qu'il n'avait pas mon génie administratif, et qui sentait que j'avais apporté quelque lumière dans ses affaires.

Mon système avait encore un autre côté brillant: c'était ce que j'appelais «laisser une marge.» Supposons, par exemple, que les dettes d'Herbert se montassent à cent soixante-quatre livres quatre shillings et deux pence, je disais:

«Laissez une marge, et portez-les à deux cents livres.»

Ou, supposons que les miennes montassent à quatre fois autant, je laissais une marge et je les portais à sept cents livres. J'avais la plus haute opinion de la sagesse de cette marge. Mais je suis forcé de convenir, en regardant en arrière, que je crois que ce fut un système coûteux, car nous recommencions aussitôt à faire de nouvelles dettes, pour combler la marge; et quelquefois, vu les idées de liberté et de solvabilité qu'elle comportait, nous étions promptement forcés d'avoir recours à une nouvelle marge.

À la suite d'un examen de ce genre, il y avait généralement un calme, un repos, un vertueux silence, qui me donnait pour le moment une opinion admirable de moi-même. Satisfait de mes efforts, de ma méthode et des compliments d'Herbert, je restais assis, avec son paquet symétrique et le mien posé devant moi sur la table, au milieu des diverses fournitures de bureau, me figurant être une sorte de banquier plutôt qu'un simple particulier tel que j'étais.

En ces occasions solennelles, nous fermions notre porte d'entrée, afin de ne pas être dérangés. Un soir, je venais de tomber dans cet état de béatitude, quand nous entendîmes une lettre glisser dans la fente de ladite porte, et tomber sur le plancher.

«C'est pour vous, Haendel, dit Herbert qui était sorti et rentrait en la tenant, et j'espère que ce n'est rien de mauvais.»

Il faisait allusion au lourd cachet noir de l'enveloppe et à sa bordure noire.

La lettre était signée Trabb et Co; elle contenait simplement que j'étais un honoré monsieur, et qu'ils prenaient la liberté de m'informer que Mrs Gargery avait quitté ce monde le lundi dernier à six heures vingt minutes du soir, et que ma présence était réclamée à l'enterrement le lundi suivant, à trois heures de l'après-midi.


CHAPITRE VI.

C'était la première fois qu'une tombe s'ouvrait sur la route de ma vie, et la brèche qu'elle fit sur ce terrain uni fut extraordinaire. La figure de ma sœur dans son fauteuil, auprès du feu de la cuisine, me poursuivit nuit et jour. Mon esprit ne pouvait se figurer que ce fauteuil pût se passer d'elle, et quoiqu'elle n'eût tenu depuis longtemps que peu de place dans ma pensée, je me sentis pourchassé par les idées les plus étranges. Tantôt je croyais qu'elle courait après moi dans la rue, tantôt qu'elle frappait à la porte. Dans ma chambre, avec laquelle elle n'avait jamais eu le moindre rapport, je m'imaginais perpétuellement entendre le son de sa voix, voir sa figure couverte de la pâleur de la mort, et apercevoir la forme de son corps.

Mon enfance avait été telle, que je pouvais à peine me souvenir de ma sœur avec tendresse; mais je suppose qu'une certaine somme de regrets peut exister sans beaucoup d'affection. Sous cette influence, et peut-être pour compenser l'absence d'un sentiment plus doux, je fus saisi d'une violente indignation contre l'assassin qui l'avait fait tant souffrir, et je sentais qu'avec des preuves suffisantes, j'aurais été capable de poursuivre de ma vengeance Orlick, ou tout autre, jusqu'à la dernière extrémité.

Ayant écrit à Joe pour lui offrir des consolations et pour l'assurer que je me rendrais à l'enterrement, je passai les jours qui suivirent dans le curieux état d'esprit que je viens de décrire. Au jour fixé, je partis de grand matin, et descendis au Cochon bleu, assez à temps pour aller à pied jusqu'à la forge.

C'était un jour d'été. Tout en marchant, le temps où j'étais une pauvre petite créature sans appui, et où ma sœur ne m'épargnait pas, me revenait vivement à l'esprit, mais en teintes légères et adoucies. Le souffle même des fèves et des trèfles murmurait à mon cœur qu'un jour viendrait où il serait bon pour ma mémoire que ceux qui marcheraient sous le soleil fussent apaisés en pensant à moi, comme je l'étais en pensant à ma sœur.

Enfin, j'arrivai en vue de la maison. Je vis que Trabb et Co avaient commandé tout ce qui était nécessaire pour les funé-railles, et qu'ils avaient pris possession de la demeure de Joe. Deux êtres sinistres et ridicules, tenant chacun une canne recouverte d'un crêpe noir, comme si cet instrument pouvait communiquer la plus petite consolation à qui que ce fût, étaient postés devant la porte de la maison; je reconnus l'un d'eux, un petit postillon renvoyé du Cochon bleu pour avoir versé un jeune couple dans un fossé le matin même du mariage, par suite de son état d'ivresse qui l'obligeait à monter à cheval en tenant ses deux bras croisés autour du cou de l'animal. Tous les enfants du village, et la plupart des femmes admiraient ces noires sentinelles, et les fenêtres closes de la maison et de la forge. Quand j'arrivai, une des deux sentinelles, l'ancien postillon, frappa à la porte pensant que j'étais trop épuisé par la douleur pour qu'il me restât la force de frapper moi-même.

L'autre, un charpentier qui avait autrefois mangé deux oies sans boire, à la suite d'un pari, ouvrit la porte et me fit entrer dans le petit salon. M. Trabb avait accaparé la meilleure table, à laquelle il avait mis toutes les rallonges, et où il étalait une espèce de bazar de deuil, à grand renfort d'épingles également noires. Au moment de mon arrivée, il finissait d'entourer le chapeau de quelqu'un d'un long crêpe, noir comme un négrillon d'Afrique. Il tendit la main pour prendre le mien, et moi, me méprenant sur son mouvement, et troublé par la circonstance, je lui serrai les mains avec toutes les marques d'une ardente affection.

Le pauvre cher Joe, embarrassé dans un petit manteau noir, attaché par un gros nœud sous son menton, était assis tout seul à l'autre bout de la chambre, où, comme conducteur du deuil, il avait été placé par Trabb. Quand je me penchai pour lui dire:

«Cher Joe, comment vous portez-vous?»

Il répondit:

«Pip!... mon petit Pip, vous l'avez connue lorsqu'elle était une bien belle...»

Et il saisit ma main sans rien dire de plus.

Biddy avait l'air très propre et très modeste dans ses vêtements noirs; elle allait et venait tranquillement, et se rendait très utile. Quand j'eus parlé à Biddy, j'allai m'asseoir auprès de Joe, et je commençai à me demander dans quelle partie du salon... elle... ma sœur... se trouvait. L'air du salon exhalait une odeur de gâteau; je cherchai autour de moi la table des rafraîchissements. On ne pouvait la voir que lorsqu'on s'était habitué à l'obscurité, mais il y avait dessus un plum-cake coupé par morceaux, des oranges coupées aussi, et des sandwichs, et des biscuits, et deux carafes que j'avais bien connues comme ornement, mais que je n'avais jamais vu servir de ma vie, l'une pleine de porto, l'autre de sherry. Devant cette table, se tenait le servile Pumblechook, enveloppé dans un manteau noir, et ayant plusieurs mètres de crêpe à son chapeau: tantôt il se bourrait, et tantôt il faisait d'obséquieux mouvements pour attirer mon attention. Dès qu'il eut réussi, il vint à moi en répandant autour de lui une odeur de sherry et de gâteau et il me dit d'une voix émue:

«Permettez, cher monsieur...»

Et il exécuta ce qu'il me demandait la permission de faire. Je découvris aussi M. et Mrs Hubble; cette dernière dans le silencieux paroxysme de douleur commandé par la circonstance, se tenait dans un coin. Nous devions tous suivre le convoi, bien entendu après avoir été affublés par Trabb comme de ridicules paquets.

«C'est-à-dire, Pip, me dit tout bas Joe, au moment où nous allions être ce que M. Trabb appelait rangés dans le salon deux à deux,—ce qui avait terriblement l'air de la répétition de quelque drame burlesque,—c'est-à-dire, monsieur, que je l'aurais de préférence portée à l'église moi-même, avec trois ou quatre amis, qui seraient venus à mon aide de bon cœur et avec de bons bras; mais il a fallu considérer ce que les voisins en diraient, et s'ils ne penseraient pas que c'eût été lui manquer de respect.

—Tous les mouchoirs dehors! cria en ce moment M. Trabb d'une voix affairée. Les mouchoirs dehors, nous sommes prêts!»

Nous portâmes donc nos mouchoirs à nos visages, comme si nous saignions du nez, et nous nous mîmes deux par deux. Joe et moi. Biddy et Pumblechook. M. et Mrs Hubble. On fit faire à la dépouille mortelle de ma sœur le tour par la porte de la cuisine; et, comme c'est un point important dans un convoi funèbre que les six porteurs soient étouffés et aveuglés sous une horrible housse en velours noir à bordure blanche, le convoi ressemblait à un monstre aveugle avec douze jambes humaines, se traînant et avançant sous la direction des deux conducteurs—le postillon et son camarade.

Les voisins cependant approuvaient hautement ce cérémonial, et on nous admira beaucoup lorsque nous traversâmes le village. La partie la plus jeune et la plus agitée de la commune se précipitait à travers le cortège sans s'inquiéter de le couper, ou restait à nous attendre pour nous voir défiler aux endroits les plus avantageux. Alors les plus intrépides criaient d'un ton exalté à notre approche des coins où ils stationnaient:

«Les voici!... les voilà!...

Et nous n'étions pas du tout réjouis. Pendant cette marche je fus on ne peut plus vexé par l'abject Pumblechook qui se trouvant derrière moi persista tout le long du chemin—croyant avoir une attention délicate—à arranger mon crêpe flottant et à étendre les plis de mon manteau. Plus tard mon attention fut attirée par l'expressif orgueil de M. et de Mrs Hubble qui se gonflaient et s'enorgueillissaient démesurément de faire partie d'un convoi si distingué.

Nous aperçûmes enfin la ligne des marais qui s'étendait lumineuse devant nous, avec les voiles des vaisseaux sur la rivière, dont ils semblaient sortir, et nous arrivâmes au cimetière, auprès des tombes de mes parents, que je n'avais jamais connus:

FEU PHILIP PIRRIP
de cette paroisse
et aussi
GEORGIANA
épouse du ci-dessus.

On déposa tranquillement ma sœur dans la terre, pendant que les alouettes chantaient dans les airs, et qu'un vent léger faisait se jouer sur le sol les magnifiques ombres des nuages et des arbres.

Je ne parlerai pas de la conduite toute mondaine de Pumblechook devant la tombe. Je dirai seulement que toutes ses politesses m'étaient adressées, et que même, lorsqu'on lut ces nobles passages des Écritures qui rappellent à l'humanité qu'elle n'a rien apporté en ce monde, et qu'elle n'en peut rien emporter, et comment elle passe comme une ombre, je l'entendis grommeler je ne sais quoi sous forme de réserve mentale, d'un jeune monsieur de sa connaissance qui venait d'arriver à une immense fortune, d'une manière tout à fait inattendue. Quand nous rentrâmes il eut la hardiesse de me dire qu'il aurait souhaité que ma sœur pût connaître que je lui avais fait tant d'honneur et de me laisser entendre qu'elle eut considéré que sa mort ne payait pas trop un tel honneur. De retour à la maison, il but ce qui restait de sherry, et M. Hubble but le porto, et tous deux se mirent à causer de choses et d'autres, ce qui, je l'ai remarqué depuis, est l'habitude générale dans ces occasions, comme si les survivants étaient d'une tout autre race que le défunt et reconnus immortels. Enfin, Pumblechook partit avec M. et Mrs Hubble pour passer la soirée chez eux, j'en étais convaincu, et pour dire au Trois jolis bateliers qu'il était le fondateur de ma fortune et mon premier bienfaiteur.

Quand ils furent tout partis, et quant Trabb et ses hommes, mais non son garçon, eurent serré l'appareil de leurs momeries dans des sacs, et qu'ils furent partis aussi, la maison me parut plus saine. Bientôt après, Biddy, Joe et moi, nous nous assîmes devant un dîner froid; mais nous dînâmes dans le salon, et non dans la vieille cuisine, et Joe était si excessivement attentif à ce qu'il faisait avec son couteau, sa fourchette et la salière et tout le reste, qu'il y avait une grande gêne entre nous. Mais après dîner, quand je lui eus fait prendre sa pipe pour aller flâner avec lui dans la forge, et que nous nous fûmes assis ensemble sur le grand bloc de pierre dans la rue, tout alla mieux. J'avais remarqué qu'après l'enterrement Joe avait changé ses habits, de manière à établir un compromis entre ses vêtements du dimanche et ceux de tous les jours: il avait ainsi l'air plus naturel et paraissait réellement l'homme qu'il était.

Il fut enchanté de la prière que je lui fis de me faire coucher dans mon ancienne petite chambre, et moi je fus enchanté aussi, car je crus avoir fait quelque chose de grand en présentant cette requête. Quand les ombres de la nuit furent venues, je saisis une occasion d'entraîner Biddy dans le jardin, pour avoir avec elle une petite conversation.

«Biddy, dis-je, je pense que tu aurais bien pu m'écrire quelques mots sur ces tristes choses.

—Pensez-vous, monsieur Pip? dit Biddy. J'aurais écrit, si j'y avais pensé.

—Ne crois pas que j'ai l'intention d'être dur, quand je dis que je crois qu tu aurais dû y avoir pensé.

—Croyez-vous, monsieur Pip?»

Elle était si calme et il y avait un air si gentil, si doux et si bon dans toute sa personne, que je ne pouvais supporter l'idée de la faire pleurer encore. Après avoir considéré un moment ses yeux baissés, pendant qu'elle marchait à côté de moi, je changeai donc de conversation.

«Je suppose qu'il te sera difficile de rester ici maintenant, chère Biddy.

—Oh! je ne le puis, monsieur Pip, dit Biddy d'un ton de regret mais cependant de profonde conviction. J'ai parlé à Mrs Hubble, et je dois aller chez elle demain; j'espère qu'ensemble nous pourrons avoir soin de M. Gargery jusqu'à ce qu'il ait pris ses arrangements.

—Comment vas-tu vivre, Biddy? Si tu as besoin d'ar....

—Comment je vais vivre? répéta Biddy avec une rougeur fugitive, je vais vous le dire, monsieur Pip. Je vais tâcher d'obtenir la place de maîtresse dans la nouvelle école qu'on finit de bâtir ici; je puis me faire bien recommander par tous les voisins, et j'espère être à la fois appliquée et patiente, et m'instruire moi-même en instruisant les autres. Vous savez, monsieur Pip, continua Biddy avec un sourire, en levant les yeux sur moi, les nouvelles écoles ne sont pas comme les anciennes; mais j'ai appris beaucoup, grâce à vous, depuis ce temps-là, et j'ai eu le temps de faire des progrès.

—Je pense que tu feras toujours des progrès, Biddy, dans n'importe quelle circonstance.

—Ah! pourvu que ce ne soit pas du mauvais côté de la nature humaine!» murmura Biddy.

C'était moins un reproche intentionnel à mon adresse, qu'une pensée involontairement échappée.

«Eh bien! pensai-je, je vais aussi laisser de côté ce sujet-là.»

Je continuai à marcher à côté de Biddy, qui tenait toujours les yeux fixés à terre.

«Je ne connais pas les détails de la mort de ma sœur, Biddy.

—Il y a peu de chose à en dire. La pauvre créature! Elle était dans un de ses accès, bien qu'ils fussent plutôt moindres que plus forts dans ces derniers temps. Il y a quatre jours, dans la soirée, elle sortit de son apathie ordinaire, juste au moment du thé, et dit très distinctement: «Joe!» Comme elle n'avait pas dit un seul mot depuis longtemps, je courus chercher M. Gargery dans la forge. Elle me faisait signe qu'elle désirait le voir assis à côté d'elle, et voulait que je misse ses bras autour de son cou. C'est ce que je fis, et elle appuya sa main sur son épaule, toute contente et toute satisfaite, et bientôt après, elle dit encore une fois: «Joe,» et puis une fois: «Pardon,» et une fois: «Pip.» Et elle ne releva plus jamais sa tête, et ce fut juste une heure après que nous l'étendîmes sur son lit, parce que nous vîmes qu'elle était morte.»

Biddy pleura.... Le sombre jardin, et la rue, et les étoiles qui se montraient, tout cela était trouble à mes yeux.

—On n'a jamais rien découvert, Biddy?

—Rien.

—Sais-tu ce qu'Orlick est devenu?

—À la couleur de ses habits, je dois penser qu'il travaille dans les carrières.

—Tu l'as donc revu? Pourquoi regardes-tu maintenant cet arbre sombre dans la rue?

—C'est là que j'ai vu Orlick le soir de la mort de votre sœur.

—Et tu l'as encore revu depuis, Biddy?

—Oui, je l'ai vu là depuis que nous nous promenons ici. C'est inutile, ajouta Biddy en posant la main sur mon bras, comme j'allais m'élancer dehors. Vous savez que je ne voudrais pas vous tromper: il n'est pas resté une minute là, et il est parti.»

Cela raviva mon indignation de voir Biddy poursuivie par cet individu, et je me sentis outré contre lui. Je le dis à Biddy, et j'ajoutai que je donnerais n'importe quelle somme, et que je prendrais toutes les peines du monde pour le faire partir du pays. Par degrés, elle m'amena à des paroles plus calmes; elle me dit combien Joe m'aimait, et qu'il ne s'était jamais plaint de rien:—elle n'ajouta pas de moi, il n'en était pas besoin; je savais ce qu'elle voulait dire,—mais qu'il remplissait toujours les devoirs de son état; qu'il avait le bras solide, la langue calme et bon cœur.

«En effet, il serait impossible de dire trop de bien de lui, dis-je; Biddy, nous parlerons souvent de ces choses; car, sans doute, je viendrai souvent ici; maintenant, je ne vais pas laisser le pauvre Joe seul.»

Biddy ne répliqua pas un mot.

«Biddy, ne m'entends-tu pas?

—Oui, monsieur Pip.

—Sans te demander pourquoi tu m'appelles monsieur Pip, ce qui me paraît être de mauvais goût, fais-moi savoir ce que tu veux dire?

—Ce que je veux dire? demanda Biddy timidement.

—Biddy, dis-je, en appuyant avec force, je t'en prie, dis-moi ce que tu veux dire par là?

—Par là? dit Biddy.

—Allons, ne répète pas comme un écho; autrefois, tu ne répétais pas ainsi, Biddy.

—Autrefois? dit Biddy; oh! monsieur Pip! autrefois!...»

Je songeai que je ferais bien d'abandonner aussi ce sujet. Cependant, après un autre tour silencieux dans le jardin, je repris:

«Biddy, j'ai dit tout à l'heure que je reviendrais souvent voir Joe. Tu n'as rien répondu.... Dis-moi pourquoi, Biddy?

—Êtes-vous donc bien sûr que vous viendrez le voir souvent? demanda Biddy, s'arrêtant dans l'étroite allée du jardin et me regardant à la clarté des étoiles d'un œil clair et pur.

—Oh! mon Dieu, dis-je, comme désespérant de faire entendre raison à Biddy, voilà qui est vraiment un très mauvais côté de la nature humaine. N'en dis pas davantage, s'il te plaît, Biddy, cela me fait trop de peine.»

Par cette raison dominante, je tins Biddy à distance pendant le souper, et, quand je montai à mon ancienne petite chambre, je pris congé d'elle aussi froidement que le permettait le souvenir du cimetière et de l'enterrement. Toutes les fois que je me réveillais dans la nuit, et cela m'arriva tous les quarts d'heure, je pensais à la méchanceté, à l'injure, à l'injustice que Biddy m'avait faites.

Je devais partir de grand matin. De grand matin, je fus debout, et regardant, sans être vu, par la fenêtre de la forge, je restai là pendant plusieurs minutes, contemplant Joe, déjà au travail, et rayonnant de santé et de force.

«Adieu, cher Joe. Non, ne l'essuyez pas, pour l'amour de Dieu! Donnez-moi votre main noircie; je reviendrai bientôt et souvent.

—Jamais trop tôt, monsieur, et jamais trop souvent, Pip.» dit Joe.

Biddy m'attendait à la porte de la cuisine avec une tasse de lait encore chaud et du pain grillé.

«Biddy, dis-je en lui tendant la main avant de partir, je ne suis pas fâché, mais je suis blessé.

—Non, ne soyez pas blessé, dit-elle avec émotion; que je sois seule blessée, si j'ai manqué de générosité.»

Et de nouveau comme autrefois, le brouillard se levait devant mon chemin. Voulait-il me dire, comme je suis tenté de le croire, que je ne reviendrais pas, et que Biddy avait raison? S'il voulait le dire, hélas! il avait deviné juste.