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Les grandes espérances

Chapter 45: CHAPITRE IX.
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About This Book

The narrative follows a young boy named Pip, who encounters an escaped convict in a graveyard, leading to a life-altering promise. As Pip grows, he navigates the complexities of social class and personal ambition, driven by his desire to become a gentleman and win the affection of a young girl named Estella. Throughout his journey, themes of wealth, love, and self-discovery are explored, revealing the impact of expectations and the true nature of gentility. The story unfolds through Pip's reflections on his past, relationships, and the moral implications of his choices, ultimately questioning the value of social status and the essence of true happiness.

CHAPITRE VII.

Herbert et moi, nous allions de mal en pis, dans le sens de l'accroissement de nos dettes. Tout en regardant dans nos affaires et laissant des marges, nous vivions comme devant, et le temps s'écoulait, malgré cela, comme il a l'habitude de faire; et j'atteignis ma majorité, accomplissant ainsi la prédiction d'Herbert, que j'en arriverais là avant de savoir le secret de ma destinée.

Herbert lui-même avait atteint sa majorité huit mois avant moi. Comme il n'avait rien d'autre que sa majorité à attendre, l'événement ne fit pas une grande sensation dans l'Hôtel Barnard. Mais nous avions envisagé le vingt et unième anniversaire de ma naissance avec une multitude de conjectures et d'espérances, pensant tous deux que mon tuteur ne pouvait éviter de me dire quelque chose de positif en cette occasion.

J'avais eu soin de bien faire savoir, dans la Petite Bretagne, quand arriverait mon jour de naissance. La veille, je reçus un mot officiel de Wemmick, m'informant que M. Jaggers serait bien aise que je prisse la peine de passer chez lui à cinq heures, dans l'après-midi de cet heureux jour. Ceci nous convainquit que quelque chose de décisif allait arriver, et me jeta dans un trouble extraordinaire, au moment où je me rendais à l'étude de mon tuteur, avec une ponctualité modèle.

Dans la pièce d'entrée, Wemmick m'offrit ses félicitations et se frotta incidemment le nez avec un morceau de papier de soie qu'il tenait plié et que je me plaisais à regarder; mais il ne me dit rien de plus, et me fit signe d'entrer dans le cabinet de mon tuteur. On était en novembre, et mon tuteur se tenait devant le feu, le dos appuyé contre la cheminée, les mains sous les pans de son habit.

«Eh bien! Pip, je dois vous appeler monsieur Pip, aujourd'hui. Recevez mes félicitations, monsieur Pip.»

Nous échangeâmes une poignée de mains; c'était un faible donneur de poignée de mains, et je le remerciai.

«Asseyez-vous, monsieur Pip,» dit mon tuteur.

Comme j'étais assis et qu'il conservait son attitude et fronçait ses sourcils en regardant ses bottes, je me sentis dans une position peu agréable, qui me rappela le jour d'autrefois où j'avais été mis sur la pierre d'un tombeau. Les deux bustes sinistres de la console n'étaient pas loin de lui, et ils avaient l'air de tenter un effort stupide et apoplectique pour se mêler à la conversation.

«Maintenant, mon jeune ami, débuta mon tuteur, comme si j'étais un témoin sur la sellette, je vais avoir un mot ou deux de conversation avec vous.

—Tout ce qu'il vous plaira, monsieur.

—À combien estimez-vous, dit M. Jaggers en se penchant d'abord pour regarder à terre, puis, rejetant sa tête en arrière pour regarder au plafond; à combien estimez-vous le montant de ce que vous dépensez pour vivre?

—Pour vivre, monsieur?

—Oui, répéta M. Jaggers en regardant toujours au plafond, le montant?»

Et alors, en regardant tout autour de la chambre, il porta le mouchoir qu'il tenait à la main près de son nez.

J'avais si souvent regardé dans mes affaires, que j'avais entièrement perdu toute idée que j'avais pu avoir de ce qu'elles étaient réellement. Je me reconnus donc avec chagrin tout à fait incapable de répondre à cette question. Cette réplique parut agréable à M. Jaggers, qui dit:

«Je le pensais bien!»

Et il se moucha d'un air satisfait.

«Maintenant que je vous ai fait une question, mon ami, avez-vous quelque chose à me demander?

—Ce serait sans doute un grand soulagement pour moi, de vous faire plusieurs questions, monsieur; mais je me souviens de la défense que vous m'avez faite.

—Adressez-moi une question, dit M. Jaggers.

—Dois-je connaître le nom de mon bienfaiteur aujourd'hui?

—Non; demandez autre chose.

—Cette confidence doit-elle m'être faite bientôt?

—Mettez cela de côté pour le moment, dit M. Jaggers, et demandez autre chose.»

Je cherchai en moi-même, mais il me parut impossible d'éviter cette question:

«Ai...-je quelque chose à recevoir, monsieur?»

Là-dessus M. Jaggers s'écria d'une voix triomphante:

«Je pensais bien que nous y viendrions!»

Et il appela Wemmick pour lui demander le morceau de papier, Wemmick parut, le donna et disparut.

«Maintenant, monsieur Pip, dit M. Jaggers, faites attention, s'il vous plaît; vous n'avez pas trop mal tiré sur nous, votre nom paraît assez souvent sur le livre de caisse de Wemmick; mais vous avez des dettes, cela va sans dire?

—Je crains bien qu'il ne faille dire oui, monsieur.

—Vous savez qu'il faut dire oui, n'est-ce pas? dit M. Jaggers.

—Oui, monsieur.

—Je ne vous demande pas ce que vous devez, parce que vous ne le savez pas, et que, si vous le saviez, vous ne le diriez pas.... Oui... oui... mon ami! s'écria M. Jaggers en agitant son index, en voyant que j'allais protester, il est assez probable que, quand même vous le voudriez, vous ne le pourriez pas. J'en sais plus long là-dessus que vous. Maintenant, prenez ce morceau de papier. Vous le tenez?... Très bien!... Allons, dépliez-le et dites-moi ce que c'est.

—C'est une banknote, dis-je, de cinq cents livres.

—C'est une banknote de cinq cents livres, et c'est une jolie somme d'argent! Qu'en dites-vous?

—Comment pourrais-je dire autrement!

—Ah! mais, répondez à ma question, dit M. Jaggers.

—Indubitablement.

—Vous trouvez que c'est indubitablement une jolie somme. Eh bien! cette jolie somme, monsieur Pip, vous appartient; c'est un présent qu'on vous fait aujourd'hui; c'est un à-compte sur vos espérances, et c'est à raison de cette belle somme par an, et pas d'une plus grande, que vous devez vivre, jusqu'à ce que le donateur du tout se présente. C'est-à-dire que vous arrangerez vos affaires d'argent comme vous l'entendrez, et vous recevrez de Wemmick cent vingt-cinq livres par trimestre, jusqu'à ce que vous communiquiez directement avec la source principale, et non plus avec celui qui n'est qu'un simple agent. Comme je vous l'ai déjà dit, je ne suis qu'un simple agent, j'exécute mes instructions et je suis payé pour cela. Je les crois imprudentes, mais je ne suis pas payé pour donner mon opinion sur leur mérite.»

Je commençais à exprimer ma reconnaissance pour mon bienfaiteur inconnu, et pour la générosité grande avec laquelle il me traitait, quand M. Jaggers m'arrêta.

«Je ne suis pas payé, dit-il froidement, pour rapporter vos paroles à qui que ce soit.»

Puis il rassembla les pans de son habit, comme il avait rassemblé les éléments de la conversation, et se mit à regarder ses bottes, les sourcils froncés, comme s'il les eût soupçonnées de mauvaises intentions contre lui.

Après un silence, je lui dis:

«Il y avait tout à l'heure, monsieur Jaggers, une question que vous avez désiré me voir écarter un instant; j'espère ne rien faire de mal en la faisant de nouveau.

—Qu'est-ce que c'est?» dit-il.

J'aurais pu prévoir qu'il ne m'aiderait jamais, mais j'étais aussi embarrassé pour refaire cette question que si elle eût été tout à fait neuve; je dis en hésitant:

«Mais, mon patron... cette source principale dont vous m'avez parlé, M. Jaggers... doit-il bientôt...?»

Ici j'eus la délicatesse de m'arrêter.

«Doit-il bientôt? quoi? dit M. Jaggers, ça n'est pas une question, çà, vous le savez.

—... Venir à Londres? dis-je, après avoir cherché une forme précise de mots; ou m'appellera-t-il autre part?

—Pour ceci, répliqua Jaggers, en fixant pour la première fois ses yeux profondément enfoncés, il faut vous rappeler le soir où nous nous sommes rencontrés dans votre village. Que vous ai-je dit alors, Pip?

—Vous m'avez dit, monsieur Jaggers, qu'il pourrait se passer des années avant que cette personne se fît connaître.

—C'est cela même, dit M. Jaggers; eh bien, voilà ma réponse...»

Comme nous nous regardions tous les deux, je sentis mon cœur battre plus fort par le désir ardent de tirer quelque chose de lui, et en sentant qu'il battait plus fort et que mon tuteur s'en apercevait, je sentais aussi que j'avais moins de chance de tirer quelque chose de lui.

«Pensez-vous que cela dure encore des années, monsieur Jaggers?»

M. Jaggers secoua la tête, non pour répondre négativement à ma question, mais pour indiquer qu'il ne pouvait répondre n'importe comment, et les deux horribles bustes, aux visages grimaçants, semblaient, lorsque mes yeux se portaient sur eux, être sous le coup d'un pénible effort, en voyant leur attention suspendue comme s'ils allaient éternuer.

«Allons, dit M. Jaggers en réchauffant le gras de ses jambes avec le dos de ses mains, je vais être précis avec vous, mon ami Pip. C'est une question qu'il ne faut pas faire; vous le comprendrez mieux quand je vous dirai que cela pourrait me compromettre. Allons, je vais aller un peu plus avant avec vous, je vous dirai même quelque chose de plus.»

Il se pencha tellement, pour froncer les sourcils, du côté de ses bottes, qu'il pouvait se frotter le gras des jambes dans la pose qu'il avait prise.

«Quand cette personne se fera connaître, dit M. Jaggers en se redressant, vous et elle règlerez vos affaires ensemble; quand cette personne se fera connaître, mon rôle dans cette affaire cessera; quand cette personne se fera connaître, il ne sera pas nécessaire que j'en sache davantage. Voilà tout ce que j'ai à dire.»

Nous nous regardâmes l'un l'autre; puis je détournai les yeux, et les portai sur le plancher, en réfléchissant. De ces dernières paroles, je tirai la conclusion que miss Havisham, avec ou sans raison, ne l'avait pas mis dans sa confidence au sujet de ses projets sur Estelle; qu'il en éprouvait quelque ressentiment et même de la jalousie, ou que réellement il s'opposait à ces projets, et ne voulait pas s'en occuper. Quand je relevai les yeux, je vis qu'il n'avait cessé tout le temps de me regarder malicieusement, et qu'il le faisait encore.

«Si c'est là tout ce que vous avez à me dire, monsieur, remarquai-je, il ne me reste plus rien à ajouter.»

Il fit un signe d'assentiment, tira sa montre tant redoutée des voleurs, et me demanda où j'allais dîner. Je lui répondis:

«Chez moi avec Herbert.»

Et, comme conséquence naturelle, je lui demandai s'il voudrait bien nous honorer de sa compagnie. Il accepta aussitôt l'invitation, mais il insista pour partir sur-le-champ avec moi, afin que je ne fisse pas d'extra pour lui. Il avait d'abord une ou deux lettres à écrire et, bien entendu, ses mains à laver.

«Alors, dis-je, je vais aller dans le cabinet à côté, causer avec Wemmick.»

Le fait est que, lorsque les cinq cents livres étaient tombées dans ma poche, une pensée m'était venue à l'esprit; elle s'y était déjà présentée souvent, et il me semblait que Wemmick était une excellente personne à consulter sur une pensée de cette sorte.

Il avait déjà fermé sa caisse, et faisait ses préparatifs de départ. Il avait quitté son pupitre, sorti les deux chandeliers de son bureau graisseux, les avait placés en ligne avec les mouchettes sur une tablette près de la porte, tout près d'être éteints; il avait éparpillé son feu, apprêté son chapeau et son pardessus, et se frappait la poitrine avec sa clef, comme si c'était un bon exercice après les affaires.

«Monsieur Wemmick, dis-je, j'ai besoin de votre opinion. J'ai le plus grand désir d'être utile à un ami...»

Wemmick pinça sa boite aux lettres et secoua la tête, comme si son opinion était morte pour toute fatale faiblesse de cette sorte.

«Cet ami, continuai-je, essaye d'entrer dans la vie commerciale, mais il n'a pas d'argent et trouve les commencements difficiles et décourageants.... Je voudrais, d'une manière ou d'une autre, l'aider à commencer....

—Avec de l'argent comptant? dit Wemmick d'un ton plus sec que de la sciure de bois.

—Avec un peu d'argent comptant, et peut-être aussi en anticipant un peu sur mes espérances.

—Monsieur Pip, dit Wemmick, j'aimerais à récapituler avec vous sur mes doigts, s'il vous plaît, les noms des divers ponts jusqu'à Chelsea. Voyons: il y a le pont de Londres, un; Southwark, deux; Blackfriars, trois; Waterloo, quatre; Westminster, cinq; Wauxhall, six; Chelsea, sept.[12]

Il avait marqué chaque pont à son tour, en frappant avec la poignée de sa clef sur la paume de sa main:

«Il n'y en a pas moins de sept à choisir, vous voyez.

—Je ne vous comprends pas, dis-je.

—Choisissez votre pont, monsieur Pip, repartit Wemmick, promenez-vous sur votre pont, et lancez votre argent dans la Tamise par-dessus l'arche centrale de votre pont, et vous en connaîtrez la fin. Rendez service à un ami, prêtez-lui de l'argent, et vous pourrez également en savoir la fin; mais c'est une fin moins agréable et moins profitable.»

J'aurais pu mettre un journal à la poste dans sa bouche, tant il l'entrebâillait après avoir dit cela.

«C'est bien décourageant, dis-je.

—Je n'ai pas voulu faire autre chose.

—Alors, votre opinion, dis-je légèrement indigné, est qu'un homme ne devrait jamais....

—Placer un avoir portatif chez un ami, dit Wemmick, certainement non; à moins qu'il ne veuille se débarrasser de l'ami; et alors, le tout est de savoir quelle somme portative il peut falloir pour se débarrasser de lui.

—Et c'est là votre dernier mot, monsieur Wemmick!

—C'est là! répondit-il, mon dernier mot... ici....

—Ah! dis-je en le pressant, car je croyais voir jour derrière lui. Mais serait-ce votre dernier mot chez vous, à Walworth.

—Monsieur Pip, répliqua-t-il avec gravité, Walworth est un endroit, et cette étude en est un autre, de même que mon père est une personne, et que M. Jaggers est une autre personne: il ne faut pas les confondre l'un avec l'autre. Mes sentiments de Walworth doivent être pris à Walworth; ici, dans cette étude, il ne faut compter que sur mes sentiments officiels.

—Très bien, dis-je, considérablement soulagé; alors j'irai vous trouver à Walworth, vous pouvez y compter.

—Monsieur Pip, répondit-il, vous y serez le bienvenu, comme connaissance personnelle et privée.»

Nous avions dit tout cela à voix basse, sachant bien que les oreilles de mon tuteur étaient les plus fines parmi les plus fines. Comme il se montrait dans l'embrasure de sa porte, en essuyant ses mains, Wemmick mit son pardessus et se tint prêt à éteindre les chandelles. Nous descendîmes dans la rue tous les trois ensemble, et, sur le pas de la porte, Wemmick prit de son côté, M. Jaggers et moi de l'autre.

Je ne pus m'empêcher de désirer plus d'une fois ce soir là que M. Jaggers eût dans Gerrard Street, ou un vieux, ou un canon, ou quelque chose, ou quelqu'un pour le piquer un peu et dérider son front. C'était une considération désagréable pour un vingt-et-unième anniversaire de naissance et cela ne valait guère la peine de songer qu'on atteignait sa majorité pour entrer dans un monde méfiant où il fallait toujours être sur ses gardes comme il le faisait. Il était mille fois mieux informé et plus intelligent que Wemmick et pourtant j'aurais mille fois préféré avoir Wemmick à dîner que lui. M. Jaggers ne me rendit pas seul mélancolique, car lorsqu'il fut parti Herbert me dit en fixant les yeux sur le feu, qu'il lui semblait avoir commis une mauvaise action et l'avoir oubliée, tant il se sentait abattu et coupable.


CHAPITRE VIII.

Pensant que le dimanche était le jour le plus convenable pour aller consulter M. Wemmick à Walworth, je consacrai l'après-midi du dimanche suivant à un pèlerinage au château. En arrivant devant les créneaux, je trouvai le pavillon flottant et le pont-levis levé; mais, sans me laisser décourager par ces démonstrations de défiance et de résistance, je sonnai à la porte, et fus admis de la manière la plus pacifique.

«Mon fils, monsieur, dit le vieillard, après avoir assuré le pont-levis, avait dans l'idée que le hasard pourrait vous amener aujourd'hui, et il m'a chargé de vous dire qu'il serait bientôt de retour de sa promenade de l'après-midi. Il est très réglé dans ses promenades, mon fils... très réglé en toutes choses, mon fils.»

Je faisais des signes de tête au vieillard, comme Wemmick lui-même aurait pu faire, et nous entrâmes nous mettre près du feu.

«C'est à son étude que vous avez fait la connaissance de mon fils, monsieur?» dit le vieillard en gazouillant selon son habitude, tout en se chauffant les mains à la flamme.

Je fis un signe affirmatif.

«Ah! j'ai entendu dire que mon fils était très habile dans sa partie, monsieur.»

Je fis plusieurs signes successifs.

«Oui, c'est ce qu'on m'a dit. Il s'occupe de jurisprudence.»

Je fis des signes sans interruption.

«Ce qui me surprend beaucoup chez mon fils, dit le vieillard, car il n'a pas été élevé dans cette partie, mais dans la tonnellerie.»

Curieux de savoir ce que le vieillard connaissait de la réputation de M. Jaggers, je lui hurlai ce nom à l'oreille. Il me jeta dans une grande confusion en se mettant à rire de tout son cœur, et en répliquant d'une manière très fine:

«Non, à coup sûr, vous avez raison!»

Et, à l'heure qu'il est, je n'ai pas la moindre idée de ce qu'il voulait dire, ni de la plaisanterie qu'il croyait que j'avais faite.

Comme je ne pouvais pas rester à lui faire perpétuellement des signes de tête, je lui demandai en criant s'il avait exercé la profession de tonnelier. À force de hurler ce mot plusieurs fois, en frappant doucement sur le ventre du vieillard, pour mieux attirer son attention, je réussis enfin à me faire comprendre.

«Non, dit-il, un magasin... un magasin... d'abord, là-bas.»

Il semblait me montrer la cheminée; mais je crois qu'il voulait dire à Liverpool.

«Et puis, dans la Cité de Londres, ici. Cependant, ayant une infirmité, car j'ai l'oreille dure, monsieur...»

J'exprimai par gestes le plus grand étonnement.

«Oui, j'ai l'oreille dure, et voyant cette infirmité, mon fils s'est mis dans la jurisprudence et il a pris soin de moi, et petit à petit il a créé cette élégante et belle propriété. Mais pour en revenir à ce que vous disiez, vous savez, poursuivit le vieillard en riant de nouveau, je dis: non, à coup sûr; vous avez raison.»

Je me demande modestement si mon extrême ingénuité m'aurait jamais mis à même de dire quelque chose qui l'aurait amusé moitié autant que cette plaisanterie imaginaire, quand j'entendis tout à coup un clic-clac dans le mur d'un côté de la cheminée, et que je vis s'ouvrir un carré montrant une petite planchette, sur laquelle on lisait:

JOHN.

Le vieillard suivait mes yeux, et s'écria d'une voix triomphante:

«Mon fils est rentré!»

Et tous deux nous nous rendîmes au pont-levis.

On aurait vraiment payé pour voir Wemmick m'adressant un salut de l'autre côté du fossé, pendant que nous aurions pu nous serrer la main par-dessus, avec la plus grande facilité. Le vieux était si enchanté de faire manœuvrer le pont-levis, que je n'offris pas de l'aider; je me tins tranquille, jusqu'au moment où Wemmick eût traversé et m'eût présenté à miss Skiffins. C'était une jeune femme qui l'accompagnait.

Miss Skiffins avait l'air d'être en bois, et ouvrait la bouche comme celui qui l'escortait. Elle pouvait avoir deux ou trois ans de moins que Wemmick, et, à juger par l'apparence, elle paraissait assez à son aise; la coupe de ses vêtements, depuis le haut de la taille, par derrière et par devant, la faisait ressembler beaucoup à un cerf-volant, et j'aurais pu trouver sa robe d'un orange un peu trop décidé et ses gants d'un vert un peu trop intense, mais elle paraissait être une excellente personne, et montrait les plus grands égards pour le vieux. Je ne fus pas longtemps à découvrir qu'elle rendait de fréquentes visites au château, car lorsque nous entrâmes, et que je complimentai Wemmick sur son ingénieux moyen de s'annoncer à son père, il me pria de fixer, pour un instant, mon attention de l'autre côté de la cheminée, et disparut. Bientôt on entendit un autre clic-clac, et un autre petit carré s'ouvrit, sur lequel on lisait:

MISS SKIFFINS.

Alors, le carré de miss Skiffins se ferma et celui de John s'ouvrit. Ensuite, miss Skiffins et John s'ouvrirent ensemble, et finalement ils se fermèrent ensemble. Lorsque Wemmick revint de faire manœuvrer ces petites mécaniques, j'exprimai toute l'admiration qu'elles m'inspiraient, et il me dit:

«Vous savez, elles sont toutes deux agréables et utiles au père, et par saint Georges, monsieur, c'est une chose digne de remarque, que de tous les gens qui viennent à cette porte, le secret de ces ressorts n'est connu que du vieux, de miss Skiffins et de moi!

—Et c'est M. Wemmick qui les a faits, ajouta miss Skiffins, de son imagination et de sa propre main.»

Miss Skiffins ôta son chapeau, mais elle garda ses gants verts pendant toute la soirée, comme un signe visible et extérieur qu'il y avait compagnie. Wemmick m'invita à aller faire un tour dans la propriété pour jouir de l'effet de l'île pendant l'hiver. Pensant qu'il agissait ainsi pour me fournir l'occasion de prendre ses sentiments de Walworth, j'en profitai aussitôt que nous fûmes sortis du château.

Ayant bien réfléchi à ce sujet, je l'abordai, comme s'il n'en avait jamais été question auparavant. J'appris à Wemmick que j'étais inquiet sur le compte d'Herbert Pocket, et je lui dis comment nous nous étions d'abord rencontrés, et comment nous nous étions battus. Je dis quelques mots en passant de la famille d'Herbert, de son caractère, de son peu de ressources personnelles, et de la pension inexacte et insuffisante qu'il recevait de son père. Je fis allusion aux avantages que j'avais tirés de sa société dans mon ignorance primitive et mon peu d'usage du monde, et j'avouai que je craignais de ne l'avoir que fort mal payé de retour, et qu'il aurait mieux réussi sans moi et mes espérances. Tenant miss Havisham à un plan très éloigné, je laissai entrevoir que j'aurais désiré prendre des arrangements avec lui pour son avenir, ayant la certitude qu'il possédait une âme généreuse, et qu'il était au-dessus de tout soupçon d'ingratitude ou de mauvais desseins.

«Pour toutes ces raisons, dis-je à Wemmick, et parce qu'il est mon compagnon et mon ami, et parce que j'ai une grande affection pour lui, je souhaiterais de faire refléter sur lui quelques rayons de ma bonne fortune, et, en conséquence, je viens demander conseil à votre expérience et à votre connaissance des hommes et des affaires, et savoir de vous comment, avec mes ressources, je pourrais assurer à Herbert un revenu réel, une centaine de livres par an, par exemple, pour le tenir en bon espoir et bon courage, et graduellement lui acheter une petite part dans quelque association.»

En concluant, je priai Wemmick de bien comprendre que je désirais tenir ce service secret, sans qu'Herbert en eût connaissance ou soupçon, et qu'il n'y avait personne autre au monde à qui je pusse demander conseil. Je terminai en posant ma main sur son épaule, et en disant:

«Je ne puis m'empêcher de me fier à vous, bien que je sache que cela vous embarrasse; mais c'est votre faute, puisque vous m'avez vous-même amené ici.»

Wemmick garda le silence pendant un moment, puis il dit avec une sorte d'élan:

«Sachez-le, monsieur Pip, je dois vous dire une chose, c'est que cela est diablement bien à vous!

—Dites que vous m'aiderez à faire le bien alors.

—Diable! répliqua Wemmick en secouant la tête, ça n'est pas mon affaire.

—Ce n'est pas non plus ici votre maison d'affaires, dis-je.

—Vous avez raison, répondit-il; vous frappez le clou sur la tête, monsieur Pip; je vais y réfléchir, si vous le voulez bien, et je pense que tout ce que vous voulez faire peut être fait petit à petit. Skiffins (c'est le frère de mademoiselle) est un comptable; je le verrai et lui dirai votre projet.

—Je vous remercie dix mille fois.

—Au contraire, dit-il, c'est à moi de vous remercier; car, bien que nous agissions strictement sous notre responsabilité privée et personnelle, on peut dire cependant qu'il reste toujours autour de nous quelques toiles d'araignée de Newgate, et cela les enlève.»

Après avoir causé quelques moments de plus, nous rentrâmes au château, où nous trouvâmes miss Skiffins en train de préparer le thé. La responsabilité du pain rôti était laissée au vieux, et cet excellent homme y mettait une telle ardeur, que ses yeux me semblaient être en danger de fondre.

Le repas que nous allions faire n'était pas seulement nominal, c'était une vigoureuse réalité. Le vieillard avait préparé une telle pyramide de rôties bourrées, que c'est à peine si je pouvais le voir par-dessus, tandis qu'il accrochait le gril au sommet de la barre supérieure de la grille à charbon de terre après les avoir enlevées et les avoir remplacées par d'autres qui commençaient à fumer. De son côté miss Skiffins brassait une telle quantité de thé que le cochon relégué dans un endroit retiré en fut fortement excité et qu'il manifesta à plusieurs reprises son désir de prendre part à la fête.

Le pavillon avait été baissé, le canon tiré à l'heure dite et je me sentais aussi séparé du reste du monde, qui n'était pas Walworth, que si le fossé avait eu trente pieds de largeur et autant de profondeur. Rien ne troublait la tranquillité du château, si ce n'est le bruit que faisaient en s'ouvrant de temps à autre John et miss Skiffins, ces petites portes semblaient en proie à quelque infirmité spasmodique et sympathique, et je me sentis mal à l'aise jusqu'à ce que j'y fusse habitué. D'après la nature méthodique des arrangements de miss Skiffins, je conclus qu'elle faisait le thé tous les dimanches soir, et je soupçonnai certaine broche classique qu'elle portait, représentant le profil d'une femme peu séduisante, avec un nez aussi mince que le premier quartier de la lune, d'être un cadeau de Wemmick.

Nous mangeâmes toutes les rôties et bûmes du thé en proportion, et il était réjouissant de voir combien après le repas nous étions tous chauds et graisseux. Le vieux surtout aurait pu passer pour un vieux chef de tribu sauvage nouvellement huilé; après un moment de repos, miss Skiffins, en l'absence de la petite servante, qui, à ce qu'il paraît, se retirait dans le sein de sa famille les après-midi du dimanche, lava les tasses à thé, comme une dame qui le fait pour s'amuser, et de manière à ne pas se compromettre vis-à-vis d'aucun de nous; puis elle remit ses gants verts, et nous nous groupâmes autour du feu. Alors Wemmick dit:

«Maintenant, vieux père, lisez-nous le journal.»

Wemmick m'expliqua, pendant que le vieux tirait ses lunettes, que c'était une vieille habitude, et que le vieillard éprouvait une satisfaction infinie à lire le journal à haute voix.

«Je ne chercherai pas de prétexte pour l'en empêcher, dit Wemmick; car il a si peu de plaisir.... Y êtes-vous, vieux père?

—J'y suis, John, j'y suis! répondit le vieillard, en voyant qu'on lui parlait.

—Faites-lui seulement un signe de tête de temps en temps, quand il quittera le journal des yeux, dit Wemmick, et il sera heureux comme un roi. Nous écoutons, vieux père.

—Très bien, John, très bien! repartit le joyeux vieillard, si content et si affairé, que c'était vraiment charmant de le voir.

Le vieillard, en lisant, me rappela la classe de la grand'tante de M. Wopsle, avec cette plaisante particularité, que sa voix semblait sortir par le trou de la serrure. Comme il avait besoin que les chandelles fussent près de lui, et comme il était toujours sur le point de brûler, soit sa tête, soit le journal, il demandait autant de surveillance qu'un moulin à poudre. Mais Wemmick était également infatigable dans sa douceur et dans sa vigilance, et le vieux continuait à lire, sans se douter des nombreux dangers dont on le sauvait à tout moment. Toutes les fois qu'il levait les yeux sur nous, nous exprimions tous le plus grand intérêt et la plus grande attention, et nous lui faisions des signes de tête jusqu'à ce qu'il continuât.

Comme Wemmick et miss Skiffins étaient assis l'un à côté de l'autre, et comme j'étais, moi, dans un coin obscur, j'observai une extension longue et graduelle de la bouche de M. Wemmick, en même temps que son bras se glissait lentement et graduellement autour de la taille de miss Skiffins. Avec le temps, je vis paraître sa main de l'autre côté de miss Skiffins; mais, à ce moment, miss Skiffins l'arrêta doucement avec son gant vert, ôta son bras, comme si c'eût été une partie de son propre vêtement, et, avec le plus grand sang-froid, le déposa sur la table devant elle. Le calme de miss Skiffins, pendant cette opération, était un des spectacles les plus remarquables que j'eusse encore vus, et on aurait presque pu croire qu'elle le faisait machinalement.

Bientôt je vis le bras de Wemmick qui recommençait à disparaître, et graduellement je le perdis de vue. Un peu après, sa bouche commença à s'élargir de nouveau. Après un intervalle d'incertitude qui, pour moi du moins, fut tout à fait fatigant et presque pénible, je vis sa main paraître de l'autre côté de miss Skiffins. Aussitôt miss Skiffins l'arrêta avec le calme d'un placide boxeur, ôta cette ceinture ou ceste, comme la première fois, et la posa sur la table. Supposant que la table était l'image du sentier de la vertu, je dois déclarer que, pendant tout le temps que dura la lecture du vieux, le bras de Wemmick s'éloigna continuellement de ce sentier, et y fut non moins continuellement ramené par miss Skiffins.

À la fin, le vieillard tomba dans un léger assoupissement. Ce fut le moment pour Wemmick de produire une petite bouilloire, un plateau et des verres, ainsi qu'une bouteille noire à bouchon de porcelaine, représentant quelque dignitaire clérical, à l'aspect rubicond et gaillard. À l'aide de tous ces ustensiles, nous eûmes tous quelque chose de chaud à boire, sans excepter le vieux, qui ne tarda pas à se réveiller. Miss Skiffins composait le mélange, et je remarquai qu'elle et Wemmick burent dans le même verre. J'étais sans doute trop bien élevé pour offrir de reconduire miss Skiffins jusque chez elle; et dans ces circonstances, je pensai que je ferais mieux de partir le premier. C'est ce que je fis, après avoir pris cordialement congé du vieillard, et passé une soirée extrêmement agréable.

Avant qu'une semaine fût écoulée, je reçus un mot de Wemmick, daté de Walworth, et m'informant qu'il espérait avoir avancé l'affaire dont nous nous étions occupés, et qu'il serait bien aise de me voir à ce sujet. Je me rendis donc de nouveau plusieurs fois à Walworth, et cependant je l'avais souvent vu et revu dans la Cité; mais nous n'ouvrions jamais la bouche sur ce sujet dans la Petite Bretagne ou ses environs. Le fait est que nous trouvâmes un jeune et honorable négociant ou courtier maritime, établi depuis peu, et qui demandait un aide intelligent, en même temps qu'un capital, et qui, dans un temps déterminé, aurait besoin d'un associé. Un traité secret fut signé entre lui et moi au sujet d'Herbert; je lui versai comptant la moitié de mes cinq cents livres, et je pris l'engagement de lui faire divers autres versements, les uns à certaines échéances sur mon revenu, les autres à l'époque où j'entrerais en possession de ma fortune. Le frère de miss Skiffins dirigea la négociation; Wemmick s'en occupa tout le temps, mais ne parut jamais.

Toute cette affaire fut si habilement conduite, que Herbert ne soupçonna pas un instant que j'y fusse pour quelque chose. Jamais je n'oublierai le visage radieux avec lequel il rentra à la maison, une certaine après-midi, et me dit comme une grande nouvelle qu'il s'était abouché avec un certain Claricker, c'était le nom du jeune marchand, et que Claricker lui avait témoigné à première vue une sympathie extraordinaire, et qu'il croyait que la chance de réussir était enfin venue. À mesure que ses espérances prenaient plus de consistance et que son visage devenait plus radieux, il dut voir en moi un ami de plus en plus affectueux; car j'eus là la plus grande difficulté à retenir des larmes de bonheur et de triomphe en le voyant si heureux. À la fin, la chose se fit, et le jour qu'il entra dans la maison Claricker, il me parla pendant toute la soirée avec l'animation du plaisir et du succès. Je pleurai alors réellement et abondamment, en allant me coucher, et en pensant que mes espérances avaient fait au moins un peu de bien à quelqu'un.

Maintenant commence à poindre un grand événement dans ma vie, et qui la fit dévier de sa route. Mais avant que je raconte, et que je passe à tous les changements qui s'ensuivirent, je dois consacrer un chapitre à Estelle. C'est bien peu accorder au sujet qui, depuis si longtemps, remplissait mon cœur.


CHAPITRE IX.

Si la vieille maison sombre qui se trouve près de la pelouse à Richmond est jamais hantée après ma mort, assurément ce sera par mon esprit. Oh! combien de fois... combien de nuits... combien de jours... mon esprit inquiet a-t-il visité cette maison quand Estelle y demeurait! Que mon corps fût n'importe où, mon âme errait, errait, errait sans cesse dans cette maison.

La dame chez laquelle on avait placé Estelle s'appelait Mrs Brandley; elle était veuve et avait une fille de quelques années plus âgée qu'Estelle. La mère paraissait jeune et la fille vieille. Le teint de la mère était rosé, celui de la jeune fille était jaune. La mère donnait dans la frivolité, la fille dans la théologie. Elles étaient dans ce qu'on appelle une bonne position; elles faisaient fréquemment des visites et recevaient un grand nombre de personnes. Je ne sais s'il subsistait entre ces dames et Estelle la moindre communauté de sentiments; mais il était convenu qu'elles lui étaient nécessaires, et qu'elle leur était nécessaire. Mrs Brandley avait été l'amie de miss Havisham, avant l'époque où cette dernière s'était retirée du monde.

Dans la maison de Mrs Brandley, comme au dehors, je souffris toutes les espèces de torture de la part d'Estelle, et à tous les degrés inimaginables. La nature de mes relations avec elle, qui me mettait dans des termes de familiarité sans me mettre dans ceux de la faveur, contribuait à me rendre fou. Elle se servait de moi pour tourmenter ses autres admirateurs; et elle usait de cette même familiarité, entre elle et moi, pour traiter avec un mépris incessant mon dévouement pour elle. Si j'avais été son secrétaire, son intendant, son frère de lait, un parent pauvre; si j'avais été son plus jeune frère ou son futur mari, je n'aurais pu me croire plus loin de mes espérances que je l'étais, si près d'elle. Le privilège de l'appeler par son nom et de l'entendre m'appeler par le mien, devint dans plus d'une occasion une aggravation de mes tourments; il rendait presque fous de dépit ses autres amants, mais je ne savais que trop qu'il me rendait presque fou moi-même.

Elle avait des admirateurs sans nombre; sans doute ma jalousie voyait un admirateur dans chacun de ceux qui l'approchaient; mais il y en avait encore beaucoup trop, sans compter ceux-là.

Je la voyais souvent à Richmond, j'entendais souvent parler d'elle en ville, et j'avais coutume de la promener souvent sur l'eau avec les Brandleys. Il y avait des pique-niques, des fêtes de jour, des spectacles, des opéras, des concerts, des soirées et toutes sortes de plaisirs, auxquels je l'accompagnais toujours, et qui étaient autant de douleurs pour moi. Jamais je n'eus une heure de bonheur dans sa société, et pourtant, pendant tout le temps que duraient les vingt-quatre heures, mon esprit se réjouissait du bonheur de rester avec elle jusqu'à la mort.

Pendant toute cette partie de notre existence, et elle dura, comme on le verra tout à l'heure, ce que je croyais alors être un long espace de temps, elle ne quitta pas ce ton froid qui dénotait que notre liaison nous était imposée; par moments seulement il y avait un soudain adoucissement dans ses paroles, ainsi que dans mes manières, et elle semblait me plaindre.

«Pip!... Pip!... dit-elle un soir en s'adoucissant un peu, pendant que nous étions retirés dans l'embrasure d'une fenêtre de la maison de Richmond, ne voudrez-vous donc jamais vous tenir pour averti?

—De quoi?...

—De moi.

—Averti de ne pas me laisser attirer par vous, est-ce là ce que vous voulez dire, Estelle?

—Ce que je veux dire? Si vous ne savez pas ce que je veux dire, vous êtes aveugle.»

J'aurais pu répliquer que l'amour avait la réputation d'être aveugle; mais par la raison que j'avais d'être toujours retenu, et ce n'était pas là la moindre de mes misères, par un sentiment qu'il n'était pas généreux à elle de m'imposer quand elle savait qu'elle ne pouvait se dispenser d'obéir à miss Havisham, je craignais toujours que cette certitude de sa part ne me plaçât d'une façon désavantageuse vis-à-vis de son orgueil et que je ne fusse cause d'une secrète rébellion dans son cœur.

«Dans tous les cas, dis-je, je n'ai reçu d'autre avertissement que celui-ci; car vous-même m'avez écrit de me rendre près de vous.

—C'est vrai,» dit Estelle avec ce sourire indifférent et froid qui me glaçait toujours.

Après avoir regardé un instant au dehors dans le crépuscule, elle continua:

«Miss Havisham désire m'avoir une journée à Satis House; vous pouvez m'y conduire et me ramener si vous le voulez. Elle préfèrerait que je ne voyageasse pas seule, et elle refuse de recevoir ma femme de chambre, car elle a horreur de s'entendre adresser la parole par de telles gens. Pouvez-vous me conduire?

—Si je puis vous conduire, Estelle!...

—Vous le pouvez?... Alors, ce sera pour après-demain, si vous le voulez bien; vous payerez tous les frais de ma bourse. Voilà les conditions de votre voyage avec moi.

—Et je dois obéir?» dis-je.

Ce fut la seule invitation que je reçus pour cette visite, de même que pour toutes les autres. Miss Havisham ne m'écrivait jamais, et je n'avais seulement jamais vu son écriture. Nous partîmes le surlendemain, et nous la trouvâmes dans la chambre où je l'avais vue la première fois. Il est inutile d'ajouter qu'il n'y avait aucun changement à Satis House.

Miss Havisham fut encore plus terriblement affectueuse avec Estelle qu'elle ne l'avait été la dernière fois que je les avais vues ensemble. Je dis le mot avec intention, car il y avait positivement quelque chose de terrible dans l'énergie de ses regards et de ses embrassements. Elle mangeait des yeux la beauté d'Estelle, elle mangeait ses paroles, elle mangeait ses gestes, elle mordait ses doigts tremblants, comme si elle eût dévoré la belle créature qu'elle avait élevée.

Puis d'Estelle, elle reportait les yeux sur moi avec un regard inquisiteur, qui semblait fouiller dans mon cœur et sonder ses blessures.

«Comment agit-elle avec vous, Pip?... Comment agit-elle avec vous?...» me demanda-t-elle encore avec son ton brusque et sec de sorcière, même en présence d'Estelle.

Quand, le soir, nous fûmes assis devant son feu brillant, elle fut encore plus pressante. Alors, tenant la main d'Estelle, passive sous son bras et serrée dans la sienne, elle lui arracha, à force de lui rappeler le contenu de ses lettres, les noms et les conditions des hommes qu'elle avait fascinés; et tout en s'étendant sur ce sujet, avec l'ardeur d'un esprit malade et mortellement blessé, miss Havisham posa son autre main sur sa canne, appuya son menton dessus, et me dévisagea avec ses yeux pâles et brillants. C'était un véritable spectre.

Je vis par tout cela, tout malheureux que j'en étais, et malgré le sens amer de dépendance et même de dégradation que cela éveillait en moi, qu'Estelle était destinée à assouvir la vengeance de miss Havisham sur les hommes, et qu'elle ne me serait pas donnée avant qu'elle ne l'eût satisfaite pendant un certain temps. Je voyais en cela la raison pour laquelle elle m'avait été destinée d'avance. En l'envoyant pour séduire, tourmenter et faire le mal, miss Havisham avait la maligne assurance qu'elle était hors de l'atteinte de tous les admirateurs, et que tous ceux qui parieraient sur ce coup étaient sûrs de perdre. Je vis en cela que moi aussi j'étais tourmenté par une perversion d'ingénuité, quoique le prix me fût réservé. Je vis en cela la raison pour laquelle on me tenait à distance si longtemps, et la raison pour laquelle on me tenait à distance si longtemps, et la raison pour laquelle mon tuteur refusait de se compromettre par la connaissance formelle d'un tel plan. En un mot, je vis en cela miss Havisham telle que je l'avais vue la première fois, et telle que je la voyais devant mes yeux, et je vis en tout cela comme l'ombre de la sombre et malsaine maison dans laquelle sa vie était cachée au soleil.

Les bougies qui éclairaient cette chambre étaient placées dans les branches de candélabres fixées au mur; elles étaient très élevées et brûlaient avec cette tristesse calme d'une lumière artificielle, dans un air rarement renouvelé. En regardant la pâle lueur qu'elles répandaient, en voyant la pendule arrêtée et les vêtements de noces de miss Havisham flétris, épars sur la table et à terre; en voyant l'horrible figure de miss Havisham, avec son ombre fantastique, que le feu projetait agrandie sur le mur et sur le plafond, je reconnus en toute chose la confirmation de l'explication à laquelle mon esprit s'était arrêté, répétée de mille manières et retombant sur moi. Mes pensées pénétrèrent dans la grande chambre, de l'autre côté du palier, où la table était servie; et je vis la même explication écrite dans les toiles d'araignée amoncelées sur tout, dans la marche des araignées sur la nappe, dans les traces des souris qui rentraient, leurs petits cœurs tout en émoi, derrière les panneaux, et dans les groupes des insectes sur le plancher, aussi bien que dans leur manière d'avancer ou de s'arrêter.

Il arriva, à l'occasion de cette visite, que quelques mots piquants s'élevèrent entre Estelle et miss Havisham. C'était la première fois que je voyais une discussion entre elles.

Nous étions assis près du feu, comme je l'ai dit tout à l'heure. Miss Havisham tenait encore le bras d'Estelle passé sous le sien, et elle serrait encore la main d'Estelle dans la sienne, quand Estelle essaya peu à peu de se dégager. Elle avait montré plus d'une fois une impatience hautaine, et avait plutôt enduré cette furieuse affection qu'elle ne l'avait acceptée ou rendue.

«Comment! dit miss Havisham en jetant sur elle ses yeux étincelants, vous êtes fatiguée de moi?

—Je ne suis qu'un peu fatiguée de moi-même, répondit Estelle en dégageant son bras, et en s'approchant de la grande cheminée, où elle resta les yeux fixés sur le feu.

—Dites la vérité, ingrate que vous êtes! s'écria miss Havisham en frappant avec colère le plancher de sa canne; vous êtes fatiguée de moi!»

Estelle, avec un grand calme, leva les yeux sur elle, puis elle les rabaissa sur le feu; son corps gracieux et son charmant visage exprimaient une froide impassibilité devant la colère de l'autre, qui était presque cruelle.

«Cœur de pierre! s'écria miss Havisham, cœur froid!... froid!...

—Quoi!... dit Estelle en conservant son attitude d'indifférence pendant qu'elle s'appuyait contre la cheminée, et en ne remuant que les yeux, vous me reprochez d'être froide?... vous!...

—Ne l'êtes-vous pas? repartit fièrement miss Havisham.

—Vous devriez savoir, dit Estelle, que je suis ce que vous m'avez faite; prenez-en toutes les louanges et tout le blâme; prenez-en tout le succès et tout l'insuccès: en un mot, prenez-moi.

—Oh! regardez-la! regardez-la!... s'écria miss Havisham avec amertume; regardez-la! si dure, si ingrate, dans la maison même où elle a été élevée... où je l'ai pressée sur cette poitrine brisée, alors qu'elle saignait encore, et où je lui ai prodigué des années de tendresse!

—Du moins je n'ai pas pris part au contrat, dit Estelle, car si je savais marcher et parler quand on le fit, c'était tout ce que je pouvais faire. Mais que voulez-vous dire? Vous avez été très bonne pour moi, et je vous dois tout.... Que voudriez-vous?

—Votre affection, répliqua l'autre.

—Vous l'avez.

—Je ne l'ai pas, dit miss Havisham.

—Ma mère adoptive, répliqua Estelle sans perdre la grâce aisée de son attitude, sans élever la voix comme faisait l'autre, sans céder jamais ni à la tendresse, ni à la colère; ma mère adoptive, je vous ai dit que je vous dois tout.... Tout ce que je possède est à vous, tout ce que vous m'avez donné, vous pouvez le reprendre. Au delà je n'ai rien, et si vous me demandez de vous rendre ce que vous ne m'avez jamais donné, mon devoir et ma reconnaissance ne peuvent faire l'impossible.

—Ne lui ai-je jamais donné d'affection? s'écria miss Havisham en se tournant vers moi avec fureur. Ne lui ai-je jamais donné une affection brûlante, pleine de jalousie en tout temps, et de douleur cuisante, quand elle me parle ainsi! Qu'elle dise que je suis folle!... qu'elle dise que je suis folle....

—Pourquoi vous appellerai-je folle, repartit Estelle, moi plus que les autres? Est-il quelqu'un au monde qui sache vos projets à moitié aussi bien que moi?... est-il quelqu'un au monde qui sache à moitié aussi bien que moi quelle mémoire nette vous avez?... Moi qui suis restée au même foyer, sur ce petit tabouret qui est encore à côté de vous, à apprendre vos leçons et à lire dans vos yeux, quand votre visage m'étonnait et m'effrayait.

—Leçons et moments bientôt oubliés!... gémit miss Havisham, leçons et moments bien oubliés!...

—Non pas oubliés, repartit Estelle, non pas oubliés, mais recueillis dans ma mémoire.... Quand m'avez-vous trouvée sourde à vos enseignements? quand m'avez-vous trouvée inattentive à vos leçons?... quand m'avez-vous vue laisser pénétrer ici, dit-elle, en appuyant la main sur son cœur, quelque chose que vous en aviez exclu?... Soyez juste envers moi.

—Si fière!... si fière!... gémit miss Havisham en rejetant ses cheveux gris à l'aide de ses deux mains.

—Qui m'a appris à être fière? répondit Estelle, qui me vantait quand j'apprenais ma leçon?...

—Si dure!... si dure!... gémit miss Havisham avec le même mouvement.

—Qui m'a appris à être dure? repartit Estelle; qui me comblait d'éloges quand j'apprenais ma leçon?...

—Mais être fière et dure envers moi!... cria miss Havisham en étendant ses bras, Estelle!... Estelle!... Estelle!... être fière et dure envers moi!...»

Estelle la considéra pendant un moment avec une sorte d'étonnement calme, mais sans être autrement troublée. Quand ce moment fut passé, elle reporta ses yeux sur le feu.

«Je ne puis comprendre, dit-elle en levant les yeux après un silence, pourquoi vous êtes si peu raisonnable quand je viens vous voir après une aussi longue séparation. Je n'ai jamais oublié vos malheurs et leurs causes; je ne vous ai jamais été infidèle, ni à vos enseignements non plus; je n'ai jamais montré de faiblesse dont je puisse me repentir.

—Serait-ce donc de la faiblesse que de me rendre mon amour? s'écria miss Havisham; mais oui... oui... elle l'appellerait ainsi!

—Je commence à comprendre, dit Estelle comme en se parlant à elle-même, après une seconde minute d'étonnement calme, et à deviner presque comment cela s'est fait: si vous eussiez élevé votre fille adoptive, dans la sombre retraite de cet appartement, sans jamais lui laisser voir qu'il existait quelque chose comme la lumière du soleil, à laquelle elle n'avait jamais vu une seule fois votre visage; si vous eussiez fait cela et qu'ensuite, dans un but quelconque, vous eussiez voulu lui faire comprendre la lumière et tout ce qui s'y rattache, vous eussiez été désappointée et mécontente...»

Miss Havisham, sa tête dans sa main, faisait entendre des gémissements étouffés et se balançait sur sa chaise, mais ne faisait pas de réponse.

«Ou, dit Estelle, ce qui eût été plus naturel, si vous lui eussiez appris, dès que vous avez vu poindre son intelligence, avec votre extrême énergie et votre puissance, qu'il existait quelque chose comme la lumière, mais que cette chose devait être son ennemie, sa destructrice, et qu'elle devait toujours se détourner d'elle, car puisqu'elle vous avait flétrie elle ne manquerait pas de la flétrir aussi... si vous eussiez fait cela, et qu'après, dans un but quelconque, vous eussiez voulu l'exposer naturellement à la lumière et qu'elle n'eût pu la supporter, vous eussiez été désappointée et mécontente?...»

Miss Havisham écoutait ou semblait écouter, car je ne pouvais voir son visage; mais elle ne fit pas encore de réponse.

«Ainsi, dit Estelle, il faut me prendre telle qu'on m'a faite.... Les qualités ne sont pas les miennes et les défauts ne sont pas davantage les miens, mais les deux réunis font un ensemble qui est moi.»

Miss Havisham gisait sur le plancher, je sais à peine comment, au milieu des débris fanés de ses habits de fiancée qui le jonchaient. Je profitai de ce moment—j'en avais cherché un dès le début—pour quitter l'appartement, après avoir recommandé par un geste à Estelle de prendre soin de miss Havisham. Quand je sortis, Estelle était encore debout devant la grande cheminée, exactement comme elle était restée pendant toute cette scène.

Les cheveux de miss Havisham étaient épars sur le plancher, parmi les restes de ses vêtements de mariée. C'était un spectacle navrant à contempler.

Aussi est-ce le cœur oppressé que je marchai pendant une heure et plus à la lueur des étoiles, dans la cour, dans la brasserie et dans le jardin en ruines. Quand à la fin j'eus le courage de revenir dans la chambre, je trouvai Estelle assise aux genoux de miss Havisham, faisant quelques points à l'un de ces vieux objets de toilette qui tombaient en pièces, et qui m'ont souvent rappelé depuis les guenilles fanées des vieilles bannières que j'ai vues pendues dans les cathédrales. Ensuite, Estelle et moi nous jouâmes aux cartes comme autrefois; seulement, nous étions forts maintenant, et nous jouions aux jeux français. La soirée se passa ainsi, et je gagnai mon lit.

Je couchai dans le bâtiment séparé, de l'autre côté de la cour. C'était la première fois que je couchais à Satis Hous, et le sommeil refusa de venir me visiter. Mille fois je vis miss Havisham. Elle était tantôt d'un côté de mon oreiller, tantôt de l'autre, au pied du lit, à la tête, derrière la porte entr'ouverte du cabinet de toilette, dans le cabinet de toilette, dans la chambre au-dessus, dans la chambre au-dessous... partout. À la fin, quand la nuit lente à passer, atteignit deux heures, je sentis que je ne pouvais plus absolument supporter de rester couché en ce lieu et qu'il valait mieux me lever. Je me levai donc, je m'habillai, et, traversant la cour, je passai par le long couloir en pierres, avec l'intention de gagner la cour extérieure et de m'y promener pour tâcher de soulager mon esprit. Mais je ne fus pas plutôt dans le couloir que j'éteignis ma lumière, car je vis miss Havisham s'y promener comme un fantôme, en faisant entendre un faible cri. Je la suivis à distance, et je la vis monter l'escalier. Elle tenait à la main une chandelle qu'elle avait sans doute prise dans l'un des candélabres de sa chambre. C'était vraiment fantastique à contempler à la lumière. Étant resté au bas de l'escalier, je sentais l'air renfermé de la salle du festin, sans pouvoir voir miss Havisham ouvrir la porte, et je l'entendais marcher là, puis retourner à sa chambre, et revenir dans la première pièce sans jamais cesser son petit cri. Un moment après, j'essayai dans l'obscurité de sortir ou de retourner sur mes pas, mais je ne pus faire ni l'un ni l'autre, jusqu'à ce que quelques rayons de lumière pénétrant à l'intérieur me permissent de voir où je posais les mains. Pendant tout le temps que je mis à descendre l'escalier, j'entendais ses pas, je voyais la lumière passer au-dessus, et j'entendais sans cesse son petit cri.

Avant notre départ, le lendemain, il ne fut plus question du différend qui s'était élevé entre elle et Estelle, et il n'en fut plus jamais question dans aucune autre occasion. Il y eut cependant quatre occasions semblables, si je m'en souviens bien. Je n'ai jamais non plus remarqué le moindre changement dans les manières de miss Havisham vis-à-vis d'Estelle, si ce n'est qu'il y avait quelque chose comme de la crainte mêlée à sa tendresse emportée.

Il m'est impossible de tourner cette première page de ma vie, sans y mettre le nom de Bentley Drummle; sans cela, c'est avec joie que je n'en parlerais pas.

En une certaine occasion, le club des Pinsons était réuni en grand nombre; les bons sentiments roulaient comme de coutume, c'est-à-dire que personne ne s'accordait; le pinson-président rappelait le Bocage à l'ordre. Drummle n'avait pas encore porté de toast à une dame, ainsi que le voulait la constitution de la société, et c'était le tour de cette brute ce jour-là. Il m'avait semblé le voir me narguer de son vilain rire, pendant que les carafes circulaient; comme il n'y avait aucune sympathie entre nous, cela pouvait bien être et ne m'étonnait pas: mais quelle fut ma surprise et mon indignation quand il invita la compagnie à porter un toast à Estelle!

«Estelle, qui? dis-je.

—Qu'est-ce que cela vous fait? repartit Drummle.

—Estelle, d'où? dis-je. Vous êtes obligé de le dire.»

Et, de fait, il était obligé de le dire, en sa qualité de Pinson.

«De Richmond, messieurs, dit Drummle, et c'est une beauté sans égale.

—Est-ce qu'il sait ce que c'est qu'une beauté sans égale, ce misérable idiot? dis-je à l'oreille d'Herbert.

—Je connais cette dame, dit Herbert par-dessus la table, quand on eut fait honneur au toast.

—Vraiment? dit Drummle, ô Seigneur!»

C'était la seule réplique, à l'exception du bruit des verres et des assiettes que cette épaisse créature était capable de faire, mais j'en fus tout aussi irrité que si elle eût été pétrie d'esprit. Je me levai aussitôt de ma place, et dis que je ne pouvais m'empêcher de regarder comme une impudence de la part de l'honorable «pinson de venir devant le Bocage,»—nous nous servions fréquemment de cette expression, «venir devant le Bocage» comme d'une tournure parlementaire convenable;—devant le Bocage, proposer la santé d'une dame sur le compte de laquelle il ne savait rien du tout. Là-dessus, M. Drummle se leva et demanda ce que je voulais dire par ces paroles. Ce à quoi je répondis, sans plus d'explications, que sans doute il savait où l'on me trouvait.

Si après cela il était possible, dans un pays chrétien, de se passer de sang, était une question sur laquelle les pinsons n'étaient pas d'accord le débat devint même si vif, qu'au moins six des plus honorables membres dirent à six autres, pendant la discussion, que sans doute ils savaient où on les trouvait. Cependant il fut décidé à la fin, le Bocage était une cour d'honneur, que si M. Drummle apportait le plus léger certificat de la dame, constatant qu'il avait l'honneur de la connaître, M. Pip exprimerait ses regrets comme gentleman et comme pinson, de s'être laissé emporter à une ardeur qui.... On convint que la pièce devait être produite le lendemain, dans la crainte que notre honneur se refroidît pendant le délai; et, le lendemain, Drummle arriva avec un petit mot poli de la main d'Estelle, dans lequel elle avouait qu'elle avait eu l'honneur de danser plusieurs fois avec lui. Cela ne me laissait d'autre ressource que de regretter de m'être laissé emporter par une ardeur qui... et surtout de répudier comme insoutenable l'idée qu'on pouvait me trouver quelque part. Drummle et moi, nous restâmes à nous regarder l'un l'autre, sans rien dire pendant l'heure que dura la contestation dans laquelle le Bocage était engagé. Finalement, on déclara que la motion tendant à la reprise du bon accord était votée à une immense majorité.

J'en parle ici légèrement, mais ce ne fut pas une petite affaire pour moi, car je ne puis exprimer exactement quelle peine je ressentis en pensant qu'Estelle montrât la moindre faveur à un individu si méprisable, si lourd, si maladroit, si stupide et si inférieur. À l'heure qu'il est, je crois pouvoir attribuer à quelque pur sentiment de générosité et de désintéressement, qui se mêlait à mon amour pour elle, d'avoir pu endurer l'idée qu'elle s'appuyait sur cet animal. Sans doute, j'aurais souffert de n'importe quelle préférence, mais un objet plus digne m'aurait causé une autre espèce de tristesse et un degré de chagrin différent.

Il me fut facile de découvrir, et je découvris bientôt que Drummle avait commencé ses assiduités auprès d'elle, et qu'elle lui avait permis d'agir ainsi. Pendant un certain temps, il fut toujours à sa poursuite, et lui et moi, nous nous rencontrions chaque jour, et il s'obstinait d'une façon stupide, et Estelle le retenait, soit en l'encourageant, soit en le décourageant, tantôt le flattant presque, tantôt le méprisant ouvertement, quelquefois ayant l'air de le connaître très bien, d'autres fois se souvenant à peine qui il était.

L'araignée, comme l'appelait M. Jaggers, était accoutumée à attendre, et elle avait la patience de sa race. Ajoutez à cela qu'il avait une confiance stupide dans son argent et dans la haute position de sa famille qui, quelquefois, lui était d'un grand secours, en lui tenant lieu de concentration et de but déterminé. Ainsi l'araignée, tout en épiant de près Estelle, épiait plusieurs insectes plus brillants, et souvent elle se détortillait et tombait à propos sur une autre proie.

À un certain bal, à Richmond, il y avait alors des bals presque partout, où Estelle avait éclipsé toutes les autres beautés, cet absurde Drummle s'attacha tellement à elle, et avec tant de tolérance de sa part, que je résolus d'en dire quelques mots à Estelle. Je saisis la première occasion qui se présenta. Ce fut pendant qu'elle attendait Mrs Brandley pour s'en aller. Elle était assise seule au milieu des fleurs, prête à partir. J'étais avec elle, car presque toujours je les conduisais dans ces réunions, et je les ramenais jusque chez elles.

«Êtes-vous fatiguée, Estelle?

—Assez, Pip.

—Vous devez l'être.

—Dites plutôt que je ne devrais pas l'être, car j'ai à écrire ma lettre pour Satis House avant de me coucher.

—Pour en revenir à votre triomphe de ce soir, dis-je, c'est assurément un très pauvre triomphe, Estelle.

—Que voulez-vous dire?... Je ne sais pas s'il y a eu quelque triomphe ce soir.

—Estelle, dis-je, jetez les yeux sur cet individu qui nous regarde dans le coin là-bas.

—Pourquoi le regarderais-je? répondit Estelle en fixant les yeux sur moi au lieu de le regarder. Qu'y a-t-il dans cet individu du coin là-bas, pour me servir de vos paroles, que j'aie besoin de voir?

—En effet, c'est justement la question que je voulais vous faire, car il a voltigé autour de vous pendant toute la soirée.

—Les papillons de nuit et toutes sortes de vilaines bêtes, répondit Estelle en jetant un regard de son côté, voltigent autour d'une chandelle allumée: la chandelle peut-elle l'empêcher?

—Non, dis-je; mais Estelle ne peut-elle l'empêcher, elle?...

—Eh bien, dit-elle en riant, après un moment, peut-être... oui... comme vous voudrez....

—Mais, Estelle, laissez-moi parler. Cela me rend malheureux de vous voir encourager un homme aussi généralement méprisé que Drummle.... Vous savez qu'il est méprisé?

—Eh bien? dit-elle.

—Vous savez qu'il est commun au dedans comme au dehors; que c'est un individu d'un mauvais caractère, bas et stupide.

—Eh bien? dit-elle.

—Vous savez qu'il n'a d'autre recommandation que son argent et une ridicule lignée d'ancêtres insignifiants, n'est-ce pas?

—Eh bien?» dit-elle encore.

Et chaque fois qu'elle disait ce mot, elle ouvrait ses jolis yeux plus grands.

Afin de vaincre la difficulté et de me débarrasser de ce monosyllabe, je m'en emparai et dis avec chaleur:

«Eh bien! cela me rend malheureux.»

En ce moment, si j'avais pu croire qu'elle favorisât Drummle avec l'idée de me rendre malheureux, moi, j'aurais eu le cœur moins navré; mais, selon sa manière habituelle, elle me mit si entièrement hors de la question, que je ne pouvais rien croire de la sorte.

«Pip, dit Estelle en promenant ses yeux autour de la chambre, ne vous effrayez pas de cet effet sur vous, cela peut avoir le même effet sur d'autres, et peut-être faut-il que ce soit ainsi, cela ne vaut pas la peine de discuter.

—Oui, dis-je, parce que je ne peux pas supporter qu'on dise: Elle répand ses grâces et ses charmes sur un rustre, le plus vil de tous.

—Je puis bien le supporter, moi, dit Estelle.

—Oh! ne soyez pas si fière, Estelle et si inflexible.

—Il m'appelle fière et inflexible, dit Estelle en ouvrant ses mains, et il me reproche de m'abaisser pour un rustre!

—Sans doute vous le faites! dis-je un peu vivement; car je vous ai vue lui adresser des regards et des sourires, ce soir même, comme jamais vous ne m'en adressez à moi.

—Voulez-vous donc, dit Estelle, en se tournant tout à coup avec un regard fixe et sérieux, sinon fâché, que je vous trompe et que je vous tende des pièges!

—Le trompez-vous et lui tendez-vous des pièges, Estelle?

—Oui, à lui et à beaucoup d'autres, à tous, excepté à vous. Voici Mrs Brandley, je n'en dirai pas davantage...»


Et maintenant que j'ai rempli ce chapitre du sujet qui remplissait aussi mon cœur et le fait souffrir encore, je passe à l'événement qui me menaçait depuis longtemps, événement qui avait commencé à se préparer avant que je susse qu'il y avait une Estelle au monde, et dans les jours où son intelligence de baby commençait à être faussée par les principes destructifs de miss Havisham.

Dans le conte oriental, la lourde dalle qui doit un jour tomber sur le trône dans l'enivrement de la victoire, est lentement extraite de la carrière; le souterrain que doit traverser la corde pour amener ce gros bloc à sa place est lentement creusé à travers plusieurs lieues de roc; la pierre est lentement soulevée et fixée à la voûte; la corde y est passée et tirée lentement à travers la voie creusée jusqu'au grand anneau de fer. Tout est prêt après des peines infinies, et, l'heure arrivée, le sultan est éveillé dans le silence de la nuit, et la hache aiguisée qui doit séparer la corde du grand anneau de fer est dans sa main, il en frappe un coup, la corde est coupée, s'en va au loin, et la voûte tombe. De même pour moi: tout ce qui de près ou de loin devait concourir au dénoûment inévitable, avait été accompli. En un instant le coup fut frappé, et le faîte de mes belles illusions s'écroula sur moi!