CHAPITRE X.
J'avais vingt-trois ans, et pas un seul mot n'était venu m'éclairer sur mes espérances, et mon vingt-troisième anniversaire était passé depuis une semaine. Il y avait plus d'un an que nous avions quitté l'Hôtel Barnard. Nous habitions dans le quartier du Temple, nos chambres donnaient sur la rivière.
M. Pocket et moi nous avions depuis quelque temps cessé nos relations primitives, bien que nous continuassions à être dans les meilleurs termes. Malgré mon inhabileté à m'occuper de quelque chose, inhabileté qui venait, je l'espère, de la manière incomplète et irrégulière avec laquelle je disposais de mes ressources, j'avais du goût pour la lecture, et je lisais régulièrement un certain nombre d'heures par jour. L'affaire d'Herbert allait de mieux en mieux, et tout continuait à marcher pour moi, comme je l'ai dit à la fin du dernier chapitre.
Les affaires d'Herbert l'avaient envoyé à Marseille. J'étais seul, et je me trouvais tout triste d'être seul. Découragé et inquiet, espérant depuis longtemps que le lendemain ou la semaine suivante éclairerait ma route, et depuis longtemps toujours désappointé, je ressentais avec tristesse l'absence du joyeux visage et de la réplique toujours prête de mon ami.
Il faisait un temps affreux, orageux et humide, et la boue, la boue, l'affreuse boue était épaisse dans toutes les rues. Depuis plusieurs jours, un immense voile de plomb s'était appesanti sur Londres, venant de l'Est, et il s'étendait sans cesse, comme si dans l'Est il y avait une éternité de nuages et de vents. Si furieuses avaient été les bouffées de la tempête, que les hautes constructions de la ville avaient eu le plomb arraché de leurs toitures. Dans la campagne, des arbres avaient été déracinés et des ailes de moulin emportées. De tristes nouvelles arrivaient de la côte, on annonçait des naufrages et des morts. De violentes pluies avaient accompagné ces rafales de vent. Le jour qui finissait, au moment où je m'asseyais pour lire, avait été le plus terrible de tous.
Des changements ont été faits dans cette partie du Temple depuis cette époque, et il ne présente pas aujourd'hui l'aspect isolé qu'il avait alors, il n'est pas non plus aussi exposé à la rivière. Nous demeurions au dernier étage, et le vent, en remontant la rivière, faisait trembler notre maison cette nuit-là, comme des décharges de canon ou les brisants de la mer. Quand la pluie s'en mêla et vint fouetter contre les fenêtres, je pensai, en levant les yeux et en les voyant remuer, que j'aurais pu facilement me figurer être dans un phare battu par l'orage. Par moments, la fumée retombait dans la cheminée, comme si elle ne pouvait se décider à sortir par un temps pareil, et quand j'ouvris les portes pour regarder dans l'escalier, je vis que les lampes étaient éteintes, et quand je reformais un abat-jour de mes mains pour regarder à travers les fenêtres noires (il était impossible de les ouvrir si peu que ce fût), je vis que les lampes de la cour l'étaient également, et les réverbères, sur les ponts et sur les quais, vacillaient, et les feux de charbon dans les bateaux, sur la rivière, étaient emportés par le vent, comme des éclats de fer rouge dans la pluie.
Je lisais, ayant ma montre posée devant moi sur la table, et m'étais proposé de fermer mon livre à onze heures, comme d'habitude. J'entendis Saint-Paul et toutes les églises de la Cité, les unes avant, les unes en même temps, les autres après, sonner cette heure. Le son luttait contre le vent, qui l'entrecoupait, et j'écoutais cette lutte, quand soudain j'entendis des pas dans l'escalier.
Je ne sais quel mouvement d'inexplicable folie me fit tressaillir, et trouver un affreux rapport entre ces pas et celui de ma sœur morte... mais, peu importe: cela se passa aussitôt. J'écoutai de nouveau, et j'entendis le bruit des pas qui se rapprochait. Me souvenant alors que les lampes de l'escalier étaient éteintes, je pris la mienne et sortis sur le carré. Celui qui montait s'était arrêté en voyant ma lampe, car tout était tranquille.
«Il y a quelqu'un en bas, n'est-ce pas? criai-je en cherchant à voir.
—Oui, répondit une voix sortant de l'obscurité.
—À quel étage allez-vous?
—Au dernier, chez M. Pip.
—C'est mon nom.... Vous ne m'apportez pas de mauvaises nouvelles?
—Non, aucune mauvaise nouvelle,» répondit la voix.
Et l'homme continua à monter.
Je me tenais sur l'escalier avec ma lampe au dehors de la rampe, et il passa bientôt sous sa lumière. C'était une lampe à abat-jour, faite pour n'éclairer que le livre, et son cercle de lumière était très restreint, de sorte que l'homme qui montait l'escalier ne fit qu'y apparaître un moment et rentrer aussitôt dans l'obscurité. Mais ce moment m'avait suffi pour voir un visage qui m'était étranger, et qui me regardait d'un air satisfait et heureux de me voir.
Changeant la lampe de place à mesure que l'homme avançait, je vis qu'il était chaudement, mais grossièrement vêtu, comme quelqu'un qui a l'habitude de voyager sur mer; qu'il avait de long cheveux gris, qu'il pouvait avoir environ soixante ans, que c'était un homme robuste et solide sur ses jambes, et qu'il était bruni et endurci par les injures du temps. Lorsqu'il arriva à l'avant-dernière marche, et que la lumière de ma lampe nous éclaira tous les deux, je vis avec une sorte d'étonnement stupide qu'il me tendait ses deux mains.
«Que voulez-vous, je vous prie? lui demandai-je.
—Ce que je veux, reprit-il. Ah! oui... je vais vous le dire, si vous le permettez.
—Voulez-vous entrer?...
—Oui, répondit-il; je désire entrer, monsieur.»
Je lui avais fait cette question d'une façon peu hospitalière, car j'étais encore sous l'impression de la joie et de la satisfaction qui brillaient sur son visage lorsqu'il m'avait reconnu, et je m'imaginais que cela semblait impliquer qu'il s'attendait à m'y voir répondre. Je le conduisis dans la chambre que je venais de quitter, et, ayant posé la lampe sur la table, je lui demandai le plus poliment possible de vouloir bien s'expliquer.
Il regarda autour de lui d'un air vraiment étrange, d'un air de plaisir extrême, comme s'il avait quelque raison de s'intéresser aux choses qu'il admirait; puis il ôta son chapeau et un pardessus d'étoffe grossière. Alors, je vis que sa tête était chauve et ridée, et que ses longs cheveux gris poussaient seulement sur les côtés; mais je ne voyais rien qui me l'expliquât le moins du monde, au contraire. Un moment après, je le vis qui me tendait encore une fois ses deux mains.
Que voulez-vous dire?» demandai-je, supposant que c'était un fou.
Il cessa un instant de me regarder, et passa lentement sa main droite sur sa tête.
«C'est un grand désappointement pour un homme, dit-il d'une voix rude et cassée, qui a désiré si longtemps ce moment et qui est venu de si loin.... Mais il ne faut pas vous blâmer pour cela, ni blâmer personne de nous. Je vais parler dans une demi-minute.... Donnez-moi une demi-minute, s'il vous plaît.»
Il s'assit dans une chaise placée devant le feu, et se couvrit le front de sa large main calleuse. Je le regardais avec attention, et je me reculais un peu pour le voir à distance; mais je ne le reconnaissais pas.
«Il n'y a personne ici, n'est-ce pas? dit-il en regardant par-dessus son épaule, n'est-ce pas?
—Pourquoi, vous qui m'êtes étranger et qui entrez pour la première fois chez moi, à pareille heure, pourquoi me faites-vous cette question? lui dis-je.
—Vous êtes un malin, répondit-il en secouant la tête avec un ton d'affection que je ne pouvais comprendre et qui m'exaspérait. Je suis bien aise que vous soyez devenu malin! Mais n'essayez pas de me tromper, vous seriez fâché de l'avoir fait.»
J'abandonnai l'intention qu'il avait devinée, car je venais à ce moment de le reconnaître! Je ne pouvais me rappeler aucun de ses traits, et pourtant je le reconnaissais! Car si le vent et la pluie avaient chassé les années qui s'étaient écoulées depuis et dispersé tous les objets qui nous entouraient lors de notre rencontre, pour nous ramener au cimetière où nous nous étions rencontrés, dans des situations bien différentes, je n'aurais pas pu reconnaître mon forçat plus distinctement que je le reconnaissais, en le voyant assis dans le fauteuil près du feu. Il n'était pas nécessaire qu'il tirât une lime de sa poche et qu'il me la montrât... qu'il ôtât le mouchoir de son cou pour le rouler autour de sa tête... il n'était pas nécessaire qu'il se serrât avec ses deux bras et qu'il fît en frissonnant le tour de la chambre, en se retournant vers moi pour tâcher de se faire reconnaître.... Je l'avais reconnu avant qu'il ne m'aidât par aucun de ces signes, bien qu'un instant auparavant je n'eusse pas le moindre soupçon sur son identité.
Il revint à l'endroit où je me trouvais, et il me tendit encore ses deux mains. Ne sachant que faire, car dans mon étonnement j'avais perdu mon sang-froid, je lui abandonnai mes mains avec répugnance. Il les serra cordialement, les porta à ses lèvres, les baisa et les retint encore.
«Vous avez noblement agi, mon cher ami, dit-il; brave Pip!... Et je ne l'ai jamais oublié!»
Il fit un mouvement comme s'il allait m'embrasser, mais je posai une main sur sa poitrine et je le repoussai.
«Arrêtez! dis-je, modérez-vous! Si vous êtes reconnaissant de ce que j'ai fait pour vous quand je n'étais qu'un enfant, j'espère que, pour me montrer votre reconnaissance, vous avez modifié votre genre de vie. Si vous êtes venu ici pour me remercier, cela n'était pas nécessaire. Cependant vous m'avez découvert, il doit y avoir quelque chose de bon dans le sentiment qui vous a conduit ici, et je ne vous repousserai pas, mais assurément vous devez comprendre que je...»
Mon attention était tellement éveillée par la singularité de ses regards fixés sur moi, que les mots moururent sur mes lèvres.
«Vous disiez, fit-il observer quand nous nous fûmes toisés en silence, qu'assurément je dois comprendre... que dois-je assurément comprendre?
—Que je ne puis désirer renouveler connaissance avec vous, dans les circonstances différentes dans lesquelles je me trouve. Je suis aise de croire que vous vous êtes repenti, et que vous êtes devenu meilleur... je suis aise de vous le dire... je suis aise que vous ayez pensé que je méritais d'être remercié et que vous soyez venu me remercier; mais nos routes dans la vie sont différentes. Cependant vous êtes mouillé et vous paraissez fatigué, voulez-vous boire quelque chose avant de partir?»
Il avait replacé son mouchoir à son cou, et n'avait cessé de m'observer en en mordant un long bout.
«Je pense, répondit-il en conservant le bout du mouchoir dans sa bouche, et sans cesser de m'observer, que je veux bien boire, merci, avant de m'en aller.»
Il y avait un plateau tout prêt sur un des bouts de la table; je l'approchai du feu et lui demandai ce qu'il voulait boire. Il toucha l'une des bouteilles, sans regarder ni parler, et je lui fis un grog chaud au rhum. J'essayai, en le préparant, d'empêcher ma main de trembler; mais je ne cessais de le voir, appuyé sur le dos de sa chaise, avec le long bout de son mouchoir évidemment oublié entre ses dents, et son regard m'empêchait de maîtriser ma main. Quand enfin je lui tendis le verre, je vis avec un nouvel étonnement que ses yeux étaient remplis de larmes.
Jusqu'à ce moment, je n'avais pas cherché à cacher mon désir de le voir partir; mais je fus attendri pas son émotion, et j'eus un moment de remords.
«J'espère, dis-je en versant vivement quelque chose pour moi dans un verre, et en approchant une chaise de la table, que vous ne pensez plus que je vous ai parlé rudement tout à l'heure; je n'en avais pas l'intention, et je le regrette si je l'ai fait. Je veux vous savoir content et heureux.»
Comme je portais le verre à mes lèvres, il regarda avec surprise le bout de son mouchoir, qui tomba de sa bouche quand il l'ouvrit et me tendit les mains. Je lui donnai les miennes. Alors il but et passa sa main sur ses yeux et sur son front.
«Comment vivez-vous? demandai-je.
—J'ai été fermier, éleveur de moutons, et j'ai fait beaucoup d'autres commerces dans le Nouveau-Monde, dit-il, bien loin d'ici... au delà des mers.
—J'espère que vous avez réussi?
—J'ai merveilleusement réussi. Bien d'autres, de ceux qui sont partis avec moi ont réussi également bien; mais aucun n'a réussi comme moi, je suis connu pour cela.
—Je suis aise de l'apprendre.
—J'espérais vous entendre parler ainsi, mon cher ami.»
Sans m'arrêter à chercher à comprendre le sens de ces paroles, ni le ton avec lequel il les disait, je passai à un sujet qui venait de se présenter à mon esprit.
«Avez-vous revu un messager que vous m'avez envoyé? demandai-je, depuis qu'il a rempli votre commission?
—Jamais.... Je n'y tiens pas.
—Il m'a fidèlement apporté les deux billets d'une livre; j'étais un pauvre enfant alors, comme vous savez, et pour un pauvre enfant, c'était une petite fortune. Mais, comme vous, j'ai réussi depuis ce temps-là. Laissez-moi vous les rendre; vous pourrez les donner à quelque autre enfant.»
Je tirai ma bourse de ma poche.
Il suivit mes mouvements, pendant que je mettais ma bourse sur la table et que je tirais les deux billets d'une livre qu'elle contenait. Ils étaient neufs et propres. Je les dépliai et les lui tendis. Tout en continuant à me regarder, il les plaça l'un sur l'autre, les plia pendant longtemps, les tordit, les alluma à la lampe, et en laissa tomber les cendres sur le plateau.
«Puis-je m'enhardir, dit-il alors, avec un sourire qui ressemblait à une grimace, et une grimace qui ressemblait à un sourire, à vous demander comment vous avez réussi depuis que nous nous sommes rencontrés dans les marais glacés de là-bas.
—Comment?...
—Ah!»
Il vida son verre, se leva, et se tint debout auprès du feu, avec sa lourde main brunie, posée sur le manteau de la cheminée. Il mit un pied sur les barres de la grille, pour le chauffer et le sécher, et le soulier humide commença à fumer; mais il n'y fit pas plus d'attention qu'au feu, et ne cessa pas de me regarder fixement. C'est alors seulement que je commençais à trembler.
Quand mes lèvres s'ouvrirent pour former quelques mots, le son ne put sortir, et je fis un effort pour lui dire, bien que je ne pusse le faire distinctement, que j'avais été choisi pour hériter de quelque bien.
«Une simple vermine comme moi peut-elle demander quel genre de bien? dit-il.
—Je ne sais pas, balbutiai-je.
—Une simple vermine peut-elle demander à qui est ce bien? dit-il.
—Je ne sais pas, balbutiai-je encore.
—Pourrais-je deviner? dit le forçat. Voyons... sur votre revenu depuis que vous avez atteint votre majorité, mettons comme premier chiffre cinq?»
Mon cœur battait inégalement comme un lourd marteau. Je me levai de ma chaise et posai ma main sur son dossier, en le regardant avec avidité.
«Venons au tuteur, continua-t-il; il doit y avoir eu un tuteur, ou quelque chose d'approchant, pendant votre minorité, quelque homme de loi peut-être. La première lettre du nom de cet homme de loi ne serait-elle pas un J?»
Toute la vérité de ma position fondit sur moi comme la foudre; et ses déceptions, ses dangers, ses hontes et ses conséquences de toutes sortes, arrivèrent en si grand nombre, que j'en fus renversé, et que je fus obligé de faire des efforts inouïs pour retrouver ma respiration.
«Mettons, reprit-il, que celui qui emploie l'homme de loi, dont le nom commence par un J, et pourrait bien être Jaggers, mettons, dis-je, qu'il soit arrivé à Portsmouth, qu'il y ait débarqué, et qu'il ait voulu venir vous voir.... Vous me demandiez tout à l'heure comment je vous avais découvert.... Voilà comment je vous ai découvert.... J'ai écrit de Portsmouth à une personne de Londres pour avoir votre adresse; le nom de cette personne, disons-le, est Wemmick.»
Je n'aurais pu prononcer un seul mot, quand il se fût agi de sauver ma vie. Je me tenais debout, une main sur le dos de la chaise, et l'autre sur ma poitrine; il me semblait que je suffoquais. Je le regardais avec terreur. Bientôt je me cramponnai à la chaise, car la chambre commençait à danser et à tourner. Il me prit, me porta sur le sofa, m'étendit sur les coussins et plia un genou devant moi, approchant le visage que je reconnaissais bien maintenant, et qui me faisait trembler, tout près du mien.
—Oui, Pip, mon cher ami, j'ai fait de vous un gentleman!... C'est moi qui ai tout fait! J'ai juré ce jour-là que lorsque je gagnerais une guinée, cette guinée serait à vous.... J'ai juré plus tard que si, en spéculant, je devenais riche, vous seriez riche.... J'ai mené la vie dure afin qu'elle soit douce pour vous.... J'ai travaillé ferme, afin que vous n'eussiez pas besoin de travailler.... Je ne vous dis pas cela pour que vous m'ayez de l'obligation.... Non, pas le moins du monde.... Je le dis pour que vous sachiez que ce chien méprisable et pourchassé qui vous doit la vie s'est élevé au point de pouvoir faire un gentleman. Oui, un gentleman, car vous l'êtes, mon cher Pip!...»
L'horreur que j'éprouvais pour cet homme, la terreur que j'éprouvais à sa vue, la répugnance avec laquelle je m'éloignais de lui n'auraient pas été plus grandes, si c'eût été une bête féroce.
«Voyez, Pip, je suis votre second père... vous êtes mon fils... plus qu'un fils pour moi!... Je n'ai mis de l'argent de côté que pour que vous le dépensiez.... Quand je gardais les moutons dans une hutte solitaire, ne voyant d'autres visages que des visages de moutons, si bien que j'oubliais comment étaient faits les visages d'hommes ou de femmes; je voyais le vôtre.... Souvent je laissais tomber mon couteau en mangeant dans ma hutte, et je disais: «Voilà encore le garçon qui me regarde pendant que je bois et mange.» Je vous ai souvent vu là, aussi clairement que je vous ai vu jadis dans les marais brumeux. «Que Dieu me fasse mourir!» disais-je chaque fois; et je sortais en plein air pour le dire à ciel ouvert, «si je ne fais pas un gentleman de ce garçon, le jour où j'aurai ma liberté et de l'argent!» Voyez, l'appartement que vous habitez n'est-il pas meublé comme pour un lord? Ah! les lords!... Vous pouvez parier de l'argent avec eux car vous en avez plus qu'eux!»
Dans sa chaleur et son triomphe, malgré qu'il sût que je m'étais presque trouvé mal, il ne remarqua pas quel accueil je faisais à ses discours. C'était la seule consolation que j'eusse.
«Voyez, continua-t-il en prenant ma montre dans ma poche, et examinant une des bagues que j'avais aux doigts, pendant que je fuyais son contact comme s'il eût été un serpent; une montre en or, et une belle encore! Voilà qui est d'un gentleman, j'espère! Un diamant entouré de rubis; voilà qui est d'un gentleman, j'espère!... Voyez quel linge beau et fin!... Quels habits!... Il n'y a pas mieux!... Et des livres aussi, dit-il en promenant ses yeux autour de la chambre, par centaines sur des rayons!... Et vous les lisez, n'est-ce pas? J'ai vu que vous aviez lu quand je suis entré, ha!... ha!... ha!... Vous me les lirez, cher ami, vous me les lirez! Et s'ils sont écrits en langue étrangère que je ne comprenne pas, j'en serai tout aussi fier que si je les comprenais.»
Il prit encore une fois mes mains et les porta à ses lèvres pendant que mon sang se glaçait dans mes veines.
Est-ce que cela vous gêne que je parle, Pip? dit-il après avoir passé encore une fois sa manche sur ses yeux et sur son front pendant qu'il se faisait dans sa gorge ce bruit d'horloge dont je me souvenais si bien. Et il me paraissait encore plus horrible dans cet état de surexcitation. Vous ne pouvez mieux faire que de vous tenir tranquille, mon cher ami, vous n'avez pas souhaité ce moment, comme moi je l'ai souhaité, vous n'y étiez pas préparé comme j'y étais. Mais n'avez-vous jamais pensé que ce pouvait être moi?
—Oh! non! non! répondis-je. Jamais!... jamais!...
—Eh bien! vous le voyez, c'est moi et moi seul qui ai tout fait; personne ne s'en est mêlé que moi et M. Jaggers.
—Personne autre? demandai-je.
—Non, dit-il d'un air surpris, qui donc cela serait-il? Eh! mon cher enfant, comme vous avez bon air! Il y a de beaux yeux quelque part.... Eh! n'est-ce pas qu'il y a quelque part de beaux yeux auxquels vous aimez à penser?»
Ô Estelle!... Estelle!...
«Ils seront à vous, mon cher enfant, si l'argent peut vous les procurer. Non qu'un gentleman comme vous, posé comme vous, ne puisse les obtenir par lui-même, mais l'argent vous aidera! Il faut que je finisse ce que j'étais en train de vous dire, cher garçon. Dans cette hutte et par mon travail, j'eus de l'argent que mon maître me laissa (il avait été comme moi, et il mourut); j'eus ma liberté et je travaillai pour mon compte. Tout ce que je tentai, je le tentai pour vous.... Que Dieu me détruise si ce que je tentais n'était pas pour vous! Tout réussit merveilleusement. Comme je vous l'ai dit tout à l'heure, je suis renommé pour cela. C'est l'argent qu'on m'avait laissé et les gains de la première année que j'envoyais à M. Jaggers, le tout pour vous, quand, d'après les instructions contenues dans ma lettre, il est allé vous chercher.»
Oh! mieux eût valu qu'il ne fût jamais venu! qu'il m'eût laissé à la forge. J'étais loin d'être content, et pourtant, comparativement, j'étais heureux!
«Et alors, mon cher ami, ce fut une récompense pour moi de savoir en secret que je faisais un gentleman. Les maudits chevaux des colons pouvaient lancer la poussière sur moi pendant que je marchais. Que me disais-je? Je me disais: «Je fais un gentleman meilleur que vous ne le serez jamais!» Quand l'un d'eux disait à un autre: «C'était un forçat il y a quelques années, et c'est aujourd'hui un individu aussi grossier et ignorant qu'il est heureux.» Que disais-je? Je me disais: «Si je ne suis pas un gentleman, et si je n'ai pas d'instruction, je possède quelqu'un qui l'est et qui en a. Vous tous, vous possédez des troupeaux et de la terre. Qui de vous possède un gentleman élevé à Londres?...» Voilà comme je me suis soutenu, et voilà comme je me suis mis dans l'idée que je viendrais certainement un jour voir mon cher enfant, et me faire connaître à lui, devant son propre foyer.»
Il appuya ses mains sur mon épaule.... Je tremblais à la pensée que peut-être sa main était tachée de sang.
«Cela n'était pas chose facile pour moi, Pip, de quitter ces pays là-bas, et cela n'était pas sûr non plus, mais je tins bon; et plus c'était difficile, plus je tins bon, car j'étais résolu, et je l'avais dans l'esprit. Enfin j'ai réussi, mon cher enfant, j'ai réussi!»
J'essayai de mettre de l'ordre dans mes idées, mais j'étais comme foudroyé. Pendant toute cette scène j'avais cru entendre plutôt le vent et la pluie que mon interlocuteur; maintenant encore je ne pouvais séparer sa voix de leurs voix, quoique celles-ci se fissent entendre et que la sienne gardât le silence.
«Où allez-vous me mettre? demanda-t-il bientôt; il faut me mettre quelque part, mon cher garçon.
—Pour dormir? dis-je.
—Oui, pour dormir longtemps et profondément, répondit-il, car j'ai été trempé et secoué par la mer depuis des mois.
—Mon ami et mon camarade, dis-je, est absent, vous prendrez sa place.
—Il ne va pas revenir demain, n'est-ce pas?
—Non, dis-je en répondant machinalement malgré les efforts extrêmes que je faisais, non, pas demain.
—Parce que, voyez-vous, mon cher enfant, dit-il en baissant la voix et posant un long doigt sur ma poitrine pour mieux m'impressionner, il faut de la prudence....
—Comment dites-vous?... de la prudence?...
—Par Dieu! c'est la mort!
—Comment, la mort?
—J'ai été envoyé là-bas pour la vie, c'est la mort quand on en revient; il en est revenu beaucoup depuis quelques années, et je serais certainement pendu si j'étais pris.»
Cela suffisait... le malheureux homme, après m'avoir chargé de ses chaînes d'or et d'argent pendant des années, avait risqué sa vie pour me venir voir, et je le tenais maintenant dans mes mains! Si je l'eusse aimé au lieu de le haïr, si j'eusse été attiré à lui par la plus forte admiration et par une affection sans bornes, au lieu de me reculer de lui avec répugnance, cela n'eût pas été si malheureux, son salut eût été la tendre et naturelle préoccupation de mon cœur.
Mon premier soin fut de fermer les volets, de façon à ce que l'on ne vît pas la lumière du dehors, et ensuite de fermer et de verrouiller la porte. Pendant que j'étais occupé de cette manière, il s'était remis à table, buvait du rhum et mangeait des biscuits. En le voyant ainsi, il me semblait voir mon forçat des marais prendre son repas; il me semblait presque que tout à l'heure il allait se baisser pour limer sa chaîne....
Après avoir été dans la chambre d'Herbert fermer toute communication entre elle et l'escalier qui séparait la chambre où nous avions eu cette conversation, je lui demandai s'il voulait se coucher. Il me répondit que oui, et me pria de lui donner un peu de mon linge de gentleman pour mettre le lendemain matin. Je lui en apportai et le lui préparai, et mon sang se glaça encore une fois dans mes veines, quand il me prit les deux mains pour me dire:
«Bonsoir.»
Je le quittai sans savoir comment. Je refis du feu dans la pièce où nous avions causé, et je m'assis auprès, craignant de me remettre au lit. Pendant une heure encore, je restai trop étonné pour pouvoir penser, et ce ne fut que lorsque je commençai à penser, que je sentis combien j'étais malheureux, et jusqu'à quel point le vaisseau sur lequel j'avais navigué était en pièces.
Les intentions de miss Havisham à mon égard étaient un simple rêve. Estelle ne m'était pas destinée; on ne me souffrait à Satis House que comme une utilité, et pour servir d'aiguillon pour les parents avides; comme une espèce de mannequin, au cœur mécanique, sur lequel on s'exerçait quand on n'avait pas d'autre sujet sous la main. Ce furent là mes premières souffrances. Mais la douleur la plus aiguë et la plus profonde de toutes, c'était que ce forçat, coupable d'un crime que j'ignorais, était exposé à être arrêté dans cette même chambre où je me trouvais plongé dans mes réflexions, et pendu à la porte d'Old Bailey, et que j'avais abandonné Joe.
Je ne serais pas retourné alors auprès de Joe, je ne serais pas retourné alors auprès de Biddy pour aucune considération que ce fût, simplement je suppose, parce que le sentiment de mon indigne conduite envers eux était plus fort que toute autre considération. Aucune sagesse sur terre n'aurait pu me donner le contentement que j'aurais trouvé dans leur simplicité et leur constante amitié. Mais jamais... jamais... jamais je ne pourrais revenir sur ce qui était fait.
Dans chaque rafale de vent et à chaque redoublement de pluie, j'entendais les agents de police. Deux fois, j'aurais juré qu'on frappait et que l'on parlait bas à la porte. Sous l'impression de ces craintes, je commençai à m'imaginer et à me rappeler que j'avais eu de mystérieux avis sur l'arrivée de cet homme. Que, pendant des semaines, j'avais rencontré dans les rues des visages que je pensais ressembler au sien. Que ces ressemblances étaient devenues de plus en plus nombreuses à mesure que son voyage sur mer approchait de son terme. Que son mauvais esprit avait envoyé ces messagers au mien, et que maintenant par cette nuit orageuse, il était aussi bon qu'il le disait, et avec moi.
Avec cette foule de réflexions, vint celle qu'avec mes yeux d'enfant, j'avais vu en lui un homme d'une violence désespérée; que j'avais entendu l'autre forçat dire, à plusieurs reprises, qu'il avait essayé de l'assassiner; que je l'avais vu dans le fossé le battre et le déchirer comme un bête féroce. Rempli de ces souvenirs, tout me faisait peur, jusqu'au mouvement de la flamme, et tout me semblait dire que je n'étais pas en sûreté, enfermé là avec le déporté dans le silence de cette nuit furieuse et solitaire. Je sentis comme une terreur palpable, qui se dilata jusqu'à remplir la chambre, et me poussa à prendre la chandelle pour aller voir mon terrible fardeau.
Il avait roulé un mouchoir autour de sa tête, et son visage paraissait abattu dans son sommeil; mais il dormait tranquillement, bien qu'il eût un pistolet posé sur son oreiller. Assuré de son sommeil, je retirai doucement la clef, pour la mettre en dehors, et je lui donnai un tour avant de me rasseoir auprès du feu. Peu à peu, je glissai de la chaise sur le plancher. Quand je m'éveillai, sans avoir perdu pendant mon sommeil la perception de mon malheur, les horloges des églises de l'Est de Londres sonnaient cinq heures. Les chandelles étaient usées, le feu était mort, et le vent et la pluie rendaient plus intense encore l'épaisse obscurité de la nuit.
FIN DE LA DEUXIÈME PÉRIODE DES ESPÉRANCES DE PIP.
CHAPITRE XI.
Ce fut heureux pour moi d'avoir à prendre des précautions pour assurer (autant que possible) la sécurité de mon terrible visiteur; car cette pensée, en occupant mon esprit dès mon réveil, écarta toutes les autres et les tint confusément à distance.
L'impossibilité de le tenir caché dans l'appartement était évidente: et en essayant de le faire, on aurait évidemment pro-voqué les soupçons. Il est vrai que je n'avais plus mon groom à mon service; mais j'étais espionné par une vieille femelle, assistée d'un sac à haillons vivant, qu'elle appelait sa nièce; et vouloir les tenir éloignées d'une des chambres c'eût été donner naissance à leur curiosité et à leurs soupçons. Elles avaient toutes les deux la vue faible, ce que j'avais longtemps attribué à leur manière de regarder par le trou des serrures, et elles étaient toujours sur mon dos, quand je ne le demandais pas; c'était même, en outre de l'habitude de voler, l'unique qualité qu'elles possédaient. Pour ne pas avoir l'air de faire de mystère avec ces gens-là, je résolus d'annoncer dans la matinée que mon oncle était arrivé inopinément de la province.
Je pris cette résolution, tout en cherchant dans l'obscurité les moyens de me procurer de la lumière. N'en finissant pas, je fus obligé de descendre à la loge pour prier le concierge de venir avec sa lanterne. En descendant à tâtons l'escalier obscur, je tombai sur quelque chose, et ce quelque chose était un homme accroupi dans un coin.
L'homme ne répondit pas quand je lui demandai ce qu'il faisait là; il se déroba au contact de ma main, sans prononcer une parole: je courus à la loge du concierge du Temple et criai au portier d'accourir promptement, lui disant ce qui venait de m'arriver. Le vent soufflant avec plus de force que jamais, nous n'osâmes pas risquer la lumière de la lanterne pour allumer les lampes de l'escalier, mais nous examinâmes l'escalier du bas en haut, sans trouver personne. Il me vint alors à l'idée que cet homme avait pu se glisser dans mon appartement. J'allumai ma chandelle à celle du portier, et, le laissant à la porte, je visitai avec soin toutes nos chambres, sans oublier celle où dormait mon terrible visiteur. Tout était tranquille, et, assurément, il n'y avait personne que lui dans l'appartement.
Je craignais qu'il n'y eût quelque guet-apens sur l'escalier dans cette nuit terrible, et je demandai au portier, dans l'espoir d'en tirer quelque explication, tout en lui versant à la porte un verre d'eau-de-vie, s'il n'avait pas ouvert à plusieurs individus ayant visiblement bien dîné.
«Oui, dit-il, à trois reprises différentes: l'un demeure dans la Cour de la Fontaine, les deux autres dans la rue Basse, et je les ai vus tous sortir.»
Le seul homme qui habitât la maison dont mon appartement faisait partie était à la campagne depuis plusieurs semaines, et il n'était certainement pas rentré pendant la nuit, car nous avions vu son cadenas à sa porte en montant.
«La nuit est si mauvaise, monsieur, dit le portier en me rendant le verre, qu'il est venu peu de monde à ma porte; en outre des trois individus dont je vous ai parlé je ne me souviens pas qu'il soit entré personne depuis environ onze heures; un étranger vous a demandé à cette heure-là.
—Oui, mon oncle, murmurai-je.
—Vous l'avez vu, monsieur?
—Oui!... oh! oui....
—Ainsi que la personne qui était avec lui?
—La personne qui était avec lui? répétai-je.
—J'ai jugé que la personne était avec lui, repartit le portier, car elle s'est arrêtée en même temps que lui quand il m'a parlé, et l'a suivi lorsqu'il a continué son chemin.
—Quel genre d'homme était-ce?»
Le portier ne l'avait pas particulièrement remarqué; il pensait que c'était un ouvrier, autant qu'il pouvait se le rappeler: il avait une sorte de vêtement couleur poussière et par-dessus un habit noir. Le portier faisait moins d'attention à cette circonstance que je n'en faisais moi-même, et cela tout naturellement, car il n'avait pas les mêmes raisons que moi pour y attacher de l'importance.
Quand je me fus débarrassé de lui, ce que je crus bon de faire sans prolonger davantage ces explications, j'eus l'esprit fort troublé par ces deux circonstances coïncidant ensemble, bien qu'on pût leur donner séparément une innocente solution: l'inconnu de l'escalier pouvait être quelque dîneur en ville attardé, qui s'était trompé de maison et qui pouvait être monté jusque sur mon escalier et là s'être assoupi; peut-être aussi mon visiteur sans nom avait-il amené quelqu'un avec lui pour lui montrer le chemin. Cependant tout cela avait un vilain air pour moi, porté à la méfiance et à la crainte comme je l'étais depuis les événements survenus pendant ces dernières heures.
J'activai mon feu, qui brûlait avec un faible éclat à cette heure matinale, et je m'assoupis devant la cheminée. Il me semblait avoir sommeillé toute une nuit, quand les horloges sonnèrent six heures. Comme l'aurore ne devait paraître que dans une grande heure et demie, je m'assoupis de nouveau, tantôt m'éveillant accablé, entendant des conversations diffuses sur des riens, tantôt prenant pour le tonnerre le vent qui grondait dans la cheminée, et finissant enfin par tomber dans un profond sommeil, dont je fus réveillé en sursaut par le grand jour.
Pendant tout ce temps, il m'avait été impossible de bien considérer ma situation, et je ne pouvais encore le faire. Je n'avais pas encore la faculté de fixer mon attention, ou je ne le faisais que d'une façon tout à fait incohérente. Quant à former un plan pour l'avenir, j'aurais plutôt formé un éléphant. En ouvrant les volets, en voyant la triste et humide matinée, le ciel gris de plomb, en passant d'une chambre à l'autre, en me rasseyant ensuite en grelottant devant le feu pour attendre ma servante, je songeais bien combien j'étais malheureux, mais je me rendais à peine compte pourquoi, ni depuis combien de temps je l'étais, ni à quel jour de la semaine je faisais cette réflexion, ni même qui j'étais, moi qui la faisais.
À la fin, la vieille femme et sa nièce arrivèrent. Cette dernière avait une tête assez difficile à distinguer du plumeau qu'elle tenait à la main. Elles parurent surprises de me voir déjà levé et auprès du feu. Je leur dis que mon oncle était arrivé pendant la nuit, qu'il dormait encore, et que le menu du déjeuner devait être modifié en conséquence. Puis je me lavai et m'habillai pendant qu'elles roulaient les meubles çà et là en faisant de la poussière, et c'est ainsi que, dans une sorte de rêve ou de demi-sommeil, je me retrouvai assis devant le feu, l'attendant, lui, pour déjeuner.
Bientôt sa porte s'ouvrit et il parut. Je ne pouvais prendre sur moi de le regarder, et je trouvais qu'il avait encore plus mauvais air au grand jour.
«Je ne sais même pas, dis-je à voix basse pendant qu'il prenait place à table, de quel nom vous appeler. J'ai dit que vous étiez mon oncle.
—C'est cela, mon cher enfant, appelez-moi votre oncle.
—Vous aviez sans doute pris un nom à bord du vaisseau?
—Oui, mon cher ami, j'avais pris le nom de Provis.
—Avez-vous l'intention de conserver ce nom?
—Mais, oui, mon cher enfant, il est aussi bon qu'un autre, à moins que vous n'en préfériez un plus convenable.
—Quel est votre vrai nom? lui demandai-je à voix basse.
—Magwitch, me répondit-il sur le même ton, et Abel est mon nom de baptême.
—Pour quel état avez-vous été élevé?
—Pour l'état de vermine, mon cher enfant.»
Il répondait tout à fait sérieusement en se servant de ce mot comme s'il indiquait une profession.
«En venant dans le Temple, hier soir... dis-je m'arrêtant soudain pour me demander intérieurement si c'était bien la soirée précédente, car cela me semblait bien éloigné.
—Oui, mon cher enfant....
—Quand vous vous êtes arrêté à la porte pour demander au portier où je restais, y avait-il quelqu'un avec vous?
—Avec moi?... Non, mon cher ami.
—Mais y avait-il quelqu'un à la porte?... dis-je.
—Je ne l'ai pas remarqué, répliqua-t-il d'un air équivoque, ne connaissant pas les êtres de la maison; mais je pense qu'il est entré quelqu'un en même temps que moi.
—Êtes-vous connu dans Londres?
—J'espère que non,» dit-il en traçant sur son cou une ligne avec son doigt.
—Ce geste me fit éprouver une chaleur et un malaise indicibles.
—Étiez-vous connu dans Londres autrefois?
—Pas énormément, mon cher ami, j'étais presque toujours en province.
—Avez-vous été... jugé... à Londres?
—Quelle fois? dit-il avec un regard rusé.
—La dernière fois?»
Il fit un signe de tête affirmatif et ajouta:
«C'est comme cela que j'ai fait connaissance avec Jaggers: Jaggers était pour moi.»
J'allais lui demander pour quel crime il avait été condamné; mais il prit un couteau, lui fit faire le moulinet en disant:
«Mais peu importe ce que j'ai pu faire; c'est réglé et payé.»
Il se mit à déjeuner.
Il mangeait avec une avidité tout à fait désagréable, et, dans toutes ses actions, il se montrait grossier, bruyant et insatiable. Il avait perdu quelques-unes de ses dents depuis que je l'avais vu manger dans les marais; et en retournant ses aliments dans sa bouche et mettant sa tête de côté pour les faire passer sous les dents les plus fortes, il ressemblait terriblement en ce moment à un vieux chien affamé. Si j'avais eu de l'appétit en me mettant à table, il me l'aurait certainement enlevé, et je serais resté loin de lui comme je l'étais alors, retenu par une aversion insurmontable et les yeux tristement fixés sur la nappe.
«Je suis un fort mangeur, mon cher ami, dit-il en manière d'excuse polie, quand il eut fini son repas, mais je l'ai toujours été; s'il eût été dans ma constitution d'être moins fort mangeur j'aurais éprouvé moins d'embarras. Pareillement, il me faut ma pipe. Quand je me suis mis à garder les moutons de l'autre côté du monde, je crois que je serais devenu moi-même un mouton fou de tristesse si je n'avais pas eu ma pipe.»
En disant cela, il se leva de table, et, mettant sa main dans la poche de côté de son vêtement, il en tira une pipe courte et noire, et une poignée de ce tabac appelé tête de nègre. Ayant bourré sa pipe, il remit le surplus du tabac dans sa poche, comme si c'eût été un tiroir. Alors il prit avec les pincettes un charbon ardent et y alluma sa pipe, puis il tourna le dos à la cheminée, en renouvelant son mouvement favori de tendre ses deux mains en avant pour prendre les miennes.
«Et voilà, dit-il, en levant et abaissant alternativement mes mains prises dans les siennes, tout en fumant sa pipe, et voilà le gentleman que j'ai fait! C'est bien lui-même! Cela me fait du bien de vous regarder, Pip. Tout ce que je demande, c'est d'être près de vous et de vous regarder, mon cher enfant!»
Je dégageai mes mains dès que cela me fut possible, et je découvris que je commençais tout doucement à me familiariser avec l'idée de ma situation. Je compris à qui j'étais enchaîné, et combien fortement je l'étais, en entendant sa voix rude, et en voyant sa tête chauve et ridée, avec ses touffes de cheveux gris fer de chaque côté.
«Je ne veux pas voir mon gentleman à pied dans la boue des rues, il ne faut pas qu'il y ait de boue à ses souliers. Mon gentleman doit avoir des chevaux, Pip, des chevaux de selle et des chevaux d'attelage, des chevaux de tout genre pour que son domestique monte et conduise tour à tour! Bon Dieu! des colons auraient des chevaux, et des chevaux pur-sang, s'il vous plaît, et mon gentleman, à Londres, n'en aurait pas! Non, non; nous leur montrerons ce que nous savons faire!... N'est-ce pas, Pip?»
Il sortit de sa poche un grand et épais portefeuille tout gonflé de papiers et le jeta sur la table.
«Il y a dans ce portefeuille quelque chose qui vaut la peine d'être dépensé, mon cher enfant; c'est à vous; tout ce que j'ai n'est pas à moi, mais bien à vous, usez-en sans crainte: il y en a encore au lieu d'où vient celui-ci. Je suis venu du pays là-bas pour voir mon gentleman dépenser son argent en véritable gentleman; ce sera mon seul plaisir; mais il sera grand, et malheur à vous tous! continua-t-il en faisant claquer ses doigts avec bruit. Malheur à vous tous, depuis le juge avec sa grande perruque, jusqu'au colon faisant voler la poussière au nez des passants; je vous ferai voir un plus parfait gentleman que vous tous ensemble!
—Arrêtez, dis-je, presque dans un accès de crainte et de dégoût. J'ai besoin de vous parler; j'ai besoin de savoir ce qu'il faut faire; j'ai besoin de savoir comment vous éviterez le danger, combien de temps vous allez rester, et quels sont vos projets.
—Tenez, Pip, dit-il en mettant tout à coup sa main sur mon bras d'une manière attristée et soumise; d'abord, tenez, je me suis oublié il y a une demi-minute. Ce que j'ai dit était petit, oui, c'était petit, très petit. Tenez, Pip, voyez, je ne veux plus être si petit.
—D'abord, repris-je en soupirant, quelles précautions peut-on prendre pour vous empêcher d'être reconnu et arrêté?
—Non, mon cher enfant, dit-il du même ton que précédemment, cela ne peut pas passer; c'est de la petitesse; je n'ai pas mis tant d'années à faire un gentleman sans savoir ce qui lui est dû. Tenez, Pip, j'ai été petit; voilà ce que j'ai été, très petit, voyez-vous, mon cher enfant.»
J'étais sur le point de céder à un rire nerveux et irrité, en répliquant:
«J'ai tout vu. Au nom du ciel, ne vous arrêtez pas à cela.
—Oui; mais, tenez, continua-t-il; mon cher enfant, je ne suis pas venu de si loin pour me montrer petit. Voyons, continuez, mon cher ami: vous disiez....
—Comment vous préserver du danger qui vous menace?
—Mais, mon cher enfant, le danger n'est pas si grand que vous le croyez. Si l'on ne m'a pas encore reconnu, le danger est insignifiant. Il y a Jaggers, il y a Wemmick, il y a vous: quel autre pourrait me dénoncer?
—Ne risquez-vous pas qu'on vous reconnaisse dans la rue? dis-je.
—Mais, répondit-il, ce n'est pas trop à craindre. Je n'ai pas l'intention de me faire mettre dans les journaux sous le nom de A. M..., revenu de Botany Bay. Les années ont passé, et quel est celui qui y gagne? Cependant, voyez-vous, Pip, quand même le danger aurait été cinquante fois plus grand, je serais venu vous voir tout de même, voyez-vous, Pip.
—Et combien de temps comptez-vous rester?
—Combien de temps? fit-il en ôtant sa pipe noire de sa bouche et en laissant retomber sa mâchoire pendant qu'il me regardait; je ne m'en retournerai pas, je suis venu pour toujours.
—Où allez-vous demeurer? dis-je. Que faut-il faire de vous?... Où serez-vous en sûreté?
—Mon cher ami, répondit-il, il y a des perruques qu'on peut se procurer pour de l'argent, et qui vous changent totalement; il y a la poudre, les lunettes et les habits noirs, et mille autres choses. D'autres l'ont fait déjà avec succès, et ce que d'autres ont fait, d'autres peuvent le faire encore. Quant à mon logement et à ma manière de vivre, mon cher enfant, donnez-moi votre opinion.
—Vous voyez les choses d'une manière plus calme, aujourd'hui, dis-je; mais vous étiez plus sérieux hier, en jurant qu'il y allait de votre mort.
—Et je le jure encore, dit-il en remettant sa pipe dans sa bouche; et la mort par la corde, en pleine rue, pas bien loin d'ici, et il est nécessaire que vous compreniez parfaitement qu'il en est ainsi. Eh! quoi? quand on en est où j'en suis, retourner serait aussi mauvais que de rester, pire même; sans compter, Pip, que je suis ici, parce que depuis des années, je désire être près de vous. Quant à ce que je risque, je suis un vieil oiseau maintenant, qui a vu en face toutes sortes de pièges, depuis qu'il a des plumes, et qui ne craint pas de percher sur un épouvantail. Si la mort se cache dedans, qu'elle se montre, et je la regarderai en face, et alors seulement j'y croirai, mais pas avant. Et maintenant, laissez-moi regarder encore une fois mon gentleman!»
Il me prit de nouveau par les deux mains, et m'examina de l'air admirateur d'un propriétaire, en fumant tout le temps avec complaisance.
Il me sembla que je n'avais rien de mieux à faire que de lui retenir dans les environs un logement tranquille, dont il pourrait prendre possession au retour d'Herbert, que j'attendais sous deux ou trois jours. Je jugeai que, de toute nécessité, je devais confier ce secret à Herbert. En laissant même de côté l'immense consolation que je devais éprouver en le partageant avec lui, cela me paraissait tout simple. Mais cela ne paraissait pas simple à M. Provis (j'avais résolu de lui donner ce nom) et il ne voulut consentir à ce que j'avertisse Herbert qu'après l'avoir vu et avoir jugé favorablement de sa physionomie.
«Et encore, alors, mon cher enfant, dit-il en tirant de sa poche une graisseuse petite Bible noire à fermoir, nous lui ferons prêter serment.»
Déclarer que mon terrible protecteur portait ce petit livre noir partout avec lui dans le seul but de faire jurer les gens dans les circonstances importantes, ce serait déclarer ce dont je n'ai jamais été parfaitement sûr; mais ce que je puis dire, c'est que je ne l'en ai jamais vu en faire un autre usage. Le livre lui-même semblait avoir été dérobé à quelque cour de justice, et peut-être la connaissance de cette origine, combinée avec la propre expérience de Provis en cette matière, le faisait-il compter sur le pouvoir de sa Bible, comme sur une sorte de charme ou de sortilège légal. En le voyant tirer ce livre de sa poche, je me souvins comment il m'avait fait jurer fidélité dans le cimetière, il y avait longtemps, et comment il s'était représenté lui-même, la veille au soir, jurant sans cesse, dans sa solitude, qu'il accomplirait ses résolutions.
Comme il portait pour le moment une espèce de vareuse de marin, qui lui donnait l'air d'un marchand de perroquets ou de cigares, je discutai ensuite avec lui le vêtement qu'il pourrait mettre le plus convenablement. Il avait une foi extraordinaire dans la vertu des culottes courtes comme déguisement, et il avait, dans son idée, esquissé un costume qui devait faire de lui quelque chose tenant le milieu entre un doyen et un dentiste. Ce fut après des difficultés extrêmes que je l'amenai à prendre des habits qui lui donnèrent l'air d'un fermier aisé; et il fut convenu qu'il se ferait couper les cheveux courts, et qu'il se mettrait un peu de poudre. Enfin, comme il n'avait encore été vu, ni de ma femme de ménage ni de sa nièce, nous conclûmes qu'il devait se dérober à leurs regards, jusqu'à ce que son changement de costume fût complet.
Il semblait qu'il était bien simple de prendre une décision sur ces précautions; mais dans l'état d'éblouissement, pour ne pas dire de folie où je me trouvais, je n'en vins à bout que vers deux ou trois heures de l'après-midi. Il devait rester enfermé dans l'appartement pendant que je serais sorti, et n'ouvrir la porte sous aucun prétexte.
Il y avait à ma connaissance, dans Essex Street, une maison meublée convenable, dont les derrières donnaient sur le Temple, et étaient presque à portée de voix de ma fenêtre. C'est à cette maison que je me rendis tout d'abord, et je fus assez heureux pour retenir le second étage pour mon oncle, M. Provis. Je fus ensuite de boutique en boutique pour les achats nécessaires à son déguisement. La chose faite, je me rendis pour mon propre compte à la Petite Bretagne. M. Jaggers était à son bureau; mais, en me voyant entrer, il se leva immédiatement et se fut mettre auprès du feu.
«Maintenant, Pip, dit-il, soyez circonspect.
—Je le serai, monsieur, répondis-je, car j'avais bien songé pendant la route à ce que j'allais dire.
—Ne vous compromettez pas, dit M. Jaggers, et ne compromettez personne.... Vous entendez... personne.... Ne me dites rien... je n'ai besoin de rien savoir... je ne suis pas curieux...»
Tout de suite, je m'aperçus qu'il savait que l'homme était venu.
«J'ai simplement besoin, monsieur Jaggers, dis-je, de m'assurer que ce qu'on m'a dit est vrai. Je n'ai pas le moindre espoir que ce ne soit pas vrai, mais je puis au moins tâcher de le vérifier.»
M. Jaggers fit un signe d'assentiment.
«Mais n'avez-vous pas dit: «On m'a dit ou on m'a informé?» me demanda-t-il en tournant la tête de l'autre côté sans me regarder, et en fixant le plancher comme quelqu'un qui écoute. «Dit» impliquerait une communication verbale. Vous ne pouvez pas avoir eu, vous le savez, de communication verbale avec un homme qui se trouve dans la Nouvelle-Galles du Sud.
—Je dirai alors: «on m'a informé,» monsieur Jaggers.
—Bien.
—J'ai été informé, par un homme du nom d'Abel Magwitch, qu'il est le bienfaiteur resté si longtemps inconnu.
—C'est bien l'homme, dit M. Jaggers, de la Nouvelle-Galles du Sud.
—Et lui seul? dis-je.
—Et lui seul, dit M. Jaggers.
—Je ne suis pas assez déraisonnable, monsieur, pour vous rendre le moins du monde responsable de mes erreurs et de mes suppositions erronées, mais j'ai toujours supposé que c'était miss Havisham.
—Comme vous le dites, Pip, repartit M. Jaggers, en tournant froidement les yeux vers moi et en mordant son index, je n'en suis pas du tout responsable.
—Et cependant cela paraissait si probable, dis-je, le cœur brisé.
—Il n'y avait pas la moindre preuve, Pip, dit M. Jaggers en secouant la tête et en rassemblant les basques de son habit, ne jugez pas sur l'apparence, ne jugez jamais que sur des preuves. Il n'y a pas de meilleure règle.
—Je n'ai plus rien à dire, fis-je avec un soupir, après avoir gardé un moment le silence. J'ai vérifié les informations que j'avais reçues, et c'est tout.
—Et Magwitch de la Nouvelle-Galles du Sud s'étant enfin fait connaître, dit M. Jaggers, vous devez comprendre, Pip, avec quelle rigidité, dans mes rapports avec vous, j'ai toujours gardé la stricte ligne du fait.... Je n'ai jamais dévié, si peu que ce soit, de la stricte ligne du fait... vous le savez parfaitement.
—Parfaitement, monsieur.
—Je communiquai à Magwitch... de la Nouvelle-Galles du Sud... la première fois qu'il m'écrivit... de la Nouvelle-Galles du Sud... l'avis qu'il ne devait pas s'attendre à me voir jamais dévier de la stricte ligne du fait. Je lui communiquai aussi un autre avis. Il me paraissait avoir fait une vague allusion dans sa lettre à quelque espoir lointain de venir vous visiter en Angleterre. Je le prévins que je ne voulais plus entendre parler de cela; qu'il n'était pas probable qu'il obtînt sa grâce, qu'il était expatrié pour le reste de sa vie, et qu'en se présentant en ce pays il commettait un acte de félonie, qui le mettait sous le coup du maximum de la peine prononcée par la loi. Je donnai cet avis à Magwitch, dit M. Jaggers en me regardant sévèrement. Je lui écrivis à la Nouvelle-Galles du Sud, et, sans doute, il aura réglé sa conduite là-dessus.
—Sans doute, dis-je.
—J'ai appris par Wemmick, continua M. Jaggers, sans cesser de me regarder sévèrement, qu'il a reçu une lettre, datée de Portsmouth, d'un colon du nom de Parvis ou....
—Ou Provis, dis-je.
—Ou Provis.... Merci, Pip... peut-être est-ce Provis... peut-être savez-vous ce qu'est Provis?
—Oui, dis-je.
—Vous savez que c'est Provis; il a reçu, disais-je, une lettre datée de Portsmouth, d'un colon du nom de Provis qui demandait quelques renseignements sur votre adresse, pour le compte de Magwitch. Wemmick lui a envoyé ces détails, à ce que je pense, par le retour du courrier. C'est probablement par Provis que vous avez reçu les explications de Magwitch... de la Nouvelle-Galles du Sud?
—C'est par Provis, répondis-je.
—Adieu, Pip, dit M. Jaggers en me tendant la main; je suis bien aise de vous avoir vu. En écrivant par la poste à Magwitch... de la Nouvelle-Galles du Sud... ou en communiquant avec lui par le canal de Provis, ayez la bonté de lui dire que les détails et les pièces justificatives de notre long compte vous seront envoyés en même temps que la balance de compte, car il existe encore une balance. Adieu, Pip!»
Nous échangeâmes une poignée de main, et il me regarda sévèrement, aussi longtemps qu'il put me voir. En arrivant à la porte, je tournai la tête: il continuait à me regarder sévèrement pendant que les deux affreux bustes de la tablette semblaient essayer d'ouvrir leurs paupières, et de faire sortir de leur gosier ces mots:
«Oh! quel homme!»
Wemmick était sorti, mais eût-il été à son pupitre, il n'aurait rien pu faire pour moi.
Je rentrai tout droit au Temple, où je trouvai le terrible Provis en train de boire du grog au rhum et de fumer tranquillement sa tête de nègre.
Le lendemain, on apporta les habits que j'avais commandés. Il me sembla (et j'en éprouvais un grand désappointement), que tout ce qu'il mettait lui allait moins bien que tout ce qu'il ôtait. Selon moi, il y avait en lui quelque chose qui enlevait tout espoir de le pouvoir déguiser. Plus je l'habillais, mieux je l'habillais, et plus il ressemblait au fugitif à la démarche lourde que j'avais vu dans nos marais. L'effet qu'il produisait sur mon imagination inquiète était sans doute dû à son vieux visage et à ses manières qui me devenaient plus familières, mais je crois aussi qu'il traînait une de ses jambes comme si le poids des fers y eût été encore; je crois que, des pieds à la tête, il y avait du forçat jusque dans les veines de cet homme.
Les influences de la vie solitaire, sous la hutte, se voyaient aussi dans tout son extérieur et lui donnaient un air sauvage qu'aucun vêtement ne pouvait atténuer. Ajoutez-y les traces de la vie flétrie qu'il avait menée parmi les hommes, et par-dessus tout le sentiment intime qui le possédait d'être épié et d'être obligé de se cacher. Dans toutes ses façons de s'asseoir et de se tenir debout, de manger et de boire, d'aller et de venir en haussant les épaules malgré lui, de prendre son grand coutelas à manche de corne, de l'essuyer sur ses jambes et de couper son pain, de lever à ses lèvres des verres légers et des tasses légères avec le même effort de la main que si c'eussent été de grossiers gobelets, de couper un morceau de son pain et d'essuyer avec le peu de sauce qui restait sur son assiette comme pour ne rien perdre de sa portion, puis d'essuyer avec ce même pain le bout de ses doigts, ensuite d'avaler le tout; dans ces manières et dans une foule d'autres petites circonstances sans nom, qui se présentaient à toute minute de la journée, on devinait très clairement le prisonnier, le criminel, l'homme qui ne s'appartient pas!
C'est lui qui avait eu l'idée de mettre un peu de poudre, et j'avais cédé la poudre après l'avoir emporté pour les culottes courtes; mais je n'en puis mieux comparer l'effet qu'à celui du rouge sur un mort, tant ce qui avait le plus besoin d'être atténué reparaissait horriblement à travers cette légère couche d'emprunt. Cela fut abandonné aussitôt qu'essayé, et il garda ses cheveux gris et courts. Outre cette impression, les mots ne peuvent rendre ce que me faisait ressentir, en même temps, le terrible mystère de sa vie, encore scellé pour moi. Quand il s'endormait, étreignant de ses mains nerveuses les bras de son fauteuil, et que sa tête chauve, sillonnée de rides profondes, retombait sur sa poitrine, je le regardais, je me demandais ce qu'il avait fait, je l'accusais de tous les crimes connus jusqu'à ce que ma terreur fût au comble; alors, je me levais pour le fuir. Chaque heure augmentait l'horreur que j'avais de lui, et je crois que, malgré tout ce qu'il avait fait pour moi et malgré les risques qu'il pouvait courir, j'aurais cédé à l'impulsion qui m'éloignait de lui sans retour, si je n'avais eu la certitude qu'Herbert devait revenir bientôt.
Une fois, pendant la nuit, je sautai positivement à bas de mon lit, et je commençai à mettre mes plus mauvais habits avec l'intention de l'abandonner précipitamment, en lui laissant tout ce que je possédais, et de m'enrôler comme simple soldat dans un des régiments partant pour les Indes. Nul fantôme ne m'eût causé plus de terreur dans ces chambres isolées, pendant ces longues soirées et ces nuits sans fin, avec le vent qui soufflait et la pluie qui battait sans relâche la fenêtre. Un fantôme d'ailleurs n'aurait pu être arrêté et pendu à cause de moi, et la considération que cet homme pouvait l'être et la crainte qu'il le fût, n'ajoutaient pas peu à mes terreurs.
Quand il ne dormait pas, il jouait le plus souvent à une espèce de Patience très compliquée avec un paquet de cartes toutes déchirées, qui était sa propriété, jeu que je n'avais jamais vu jusqu'alors et que je n'ai jamais revu depuis, et il marquait ses coups en fichant son coutelas dans la table; quand il ne jouait pas, il me disait:
«Lisez-moi quelque chose... dans une langue étrangère... mon cher enfant!»
Il ne comprenait pas un seul mot de ce que je lisais, mais il se tenait devant le feu en m'examinant de l'air d'un homme qui montre un prodige, et le suivant de l'œil entre les doigts de la main avec laquelle je garantissais mon visage de l'éclat de la lumière, je le voyais faire un appel muet aux meubles et les inviter à prendre note des progrès que j'avais faits. Le savant de la légende, poursuivi par la créature difforme qu'il a eu l'impiété de créer, n'était pas plus malheureux que moi, poursuivi par la créature qui m'avait fait, et je me reculais de lui avec une répulsion d'autant plus forte qu'il m'admirait davantage et était plus épris de moi. J'insiste sur ces détails; je le sens comme si cela avait duré une année, et cela ne dura environ que cinq jours.
J'attendais Herbert à tout moment, et je n'osais pas sortir, si ce n'est pour faire prendre l'air à Provis quand la nuit était venue. Enfin, un soir après dîner que j'étais très fatigué et que je m'étais laissé aller à un demi-sommeil, car mes nuits avaient été agitées et mon repos troublé par des rêves affreux, je fus réveillé par le pas tant désiré qui montait l'escalier. Provis, qui, lui aussi, avait dormi, se leva au bruit que je fis, et en un moment je vis son coutelas briller dans sa main.
«Ne craignez rien, c'est Herbert,» dis-je.
Et Herbert entra aussitôt, portant sur lui la vive fraîcheur de deux cents lieues de France.
«Haendel, mon cher ami, comment allez-vous? comment allez-vous? et encore une fois comment allez-vous? Il me semble qu'il y a douze mois que je suis parti! Mais j'ai dû être longtemps absent, en effet, car vous êtes devenu tout maigre et tout pâle. Haendel, mon.... Oh! je vous demande pardon!»
Il fut arrêté dans son babil et dans son effusion de poignées de mains par la vue de Provis, qui le regardait fixement et qui préparait son coutelas tout en cherchant autre chose dans une autre poche.
«Herbert, mon ami, dis-je en fermant les portes pendant qu'Herbert restait étonné et immobile; il est arrivé quelque chose de bien étrange, c'est une visite pour moi.
—C'est bien, mon cher enfant, dit Provis en s'avançant avec son petit livre noir à fermoir. Et alors, s'adressant à Herbert: Prenez-le dans votre main droite, et que Dieu vous frappe de mort sur place si jamais dans aucun cas vous vous parjurez. Baisez-le!
—Faites ce qu'il désire,» dis-je à Herbert.
Herbert me regardait avec étonnement et paraissait très mal à l'aise; néanmoins, il fit ce que je lui demandais, et Provis lui dit en lui serrant aussitôt les mains:
«Maintenant vous êtes lié par votre serment, vous savez, et ne croyez jamais au mien si Pip ne fait pas de vous un gentleman.»