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Les grandes espérances

Chapter 52: CHAPITRE XV.
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About This Book

The narrative follows a young boy named Pip, who encounters an escaped convict in a graveyard, leading to a life-altering promise. As Pip grows, he navigates the complexities of social class and personal ambition, driven by his desire to become a gentleman and win the affection of a young girl named Estella. Throughout his journey, themes of wealth, love, and self-discovery are explored, revealing the impact of expectations and the true nature of gentility. The story unfolds through Pip's reflections on his past, relationships, and the moral implications of his choices, ultimately questioning the value of social status and the essence of true happiness.

CHAPITRE XII.

C'est en vain que j'essayerais de décrire l'étonnement et l'inquiétude d'Herbert quand lui, moi et Provis nous nous assîmes devant le feu et que je lui confiai le secret tout entier. Je voyais mes propres sentiments se refléter sur ses traits, et surtout ma répugnance envers l'homme qui avait tant fait pour moi.

Mais ce qui eût suffi pour creuser un abîme entre cet homme et nous, s'il n'y avait eu rien d'autre pour nous diviser, c'eût été son triomphe pendant mon récit. À part le regret profond qu'il avait de s'être montré petit dans une certaine occasion, depuis son retour, point sur lequel il se mit à fatiguer Herbert, dès que ma révélation fut terminée, il n'avait pas la moindre idée qu'il me fût possible de trouver quelque chose à reprendre dans ma bonne fortune. Il se vantait d'avoir fait de moi un gentleman et d'être venu pour me voir soutenir ce rôle avec ses grandes ressources, tout autant pour moi que pour lui-même; que c'était une vanité fort agréable pour tous deux, et que, tous deux, nous devions en être très fiers. Telle était la conclusion parfaitement établie dans son esprit.

«Car, voyez-vous, vous qui êtes l'ami de Pip, dit-il à Herbert après avoir discouru pendant un moment, je sais très bien qu'une fois, depuis mon retour, j'ai été petit pendant une demi-minute. J'ai dit à Pip que je savais que j'avais été petit; mais ne vous inquiétez pas de cela, je n'ai pas fait de Pip un gentleman, et Pip ne fera pas un gentleman de vous, sans que je sache ce qui vous est dû à tous les deux. Vous, mon cher enfant, et vous, l'ami de Pip; vous pouvez tous deux compter me voir toujours gentiment muselé. À dater de cette demi-minute, où je me suis laissé entraîner à une petitesse, je suis muselé; je suis muselé maintenant, et je serai toujours muselé.

—Certainement,» dit Herbert.

Mais il paraissait ne pas trouver en cela de consolation suffisante, et restait embarrassé et troublé.

Nous avions hâte de voir arriver l'instant où il irait prendre possession de son logement et de rester ensemble, mais il éprouvait évidemment une certaine crainte à nous laisser seuls, et il ne partit que tard. Il était plus de minuit quand je le conduisis par Essex Street à sa sombre porte, où je le laissai sain et sauf. Quand elle se referma sur lui, j'éprouvais le premier moment de tranquillité que j'eusse éprouvé depuis le soir de son arrivée.

Cependant, je n'avais pas entièrement perdu le souvenir de l'homme que j'avais trouvé sur l'escalier; j'avais toujours regardé autour de moi, lorsque le soir je menais mon hôte prendre l'air, et en le ramenant; et maintenant encore, je regardais tout autour de moi. Il est difficile, dans une grande ville, de ne pas soupçonner qu'on vous épie quand on a conscience de courir quelque danger en étant suivi; je ne pouvais cependant me persuader que les gens auprès desquels je passais s'occupassent de mes mouvements. Les quelques personnes qui passaient suivaient leurs différents chemins, et les rues étaient désertes quand je rentrai dans le Temple. Personne n'était sorti par la porte en même temps que nous. Personne ne rentra par la porte en même temps que moi. En passant près de la fontaine, je vis les fenêtres de derrière éclairées; elles paraissaient brillantes et calmes, et en restant quelques moments sous la porte de la maison où je demeurais, avant de monter, je pus remarquer que la cour du Jardin était aussi tranquille et silencieuse que l'escalier, quand je le montai.

Herbert me reçut les bras ouverts, et jamais je n'avais encore senti si complètement la douceur d'avoir un ami. Après qu'il m'eût adressé quelques paroles de sympathie et d'encouragement, nous nous assîmes pour examiner la situation et voir ce qu'il fallait faire.

La chaise que Provis avait occupée était encore à la place où elle avait été pendant toute la soirée; car il avait une manière à lui de s'emparer d'un endroit, de s'y établir en remuant sans cesse, et en se mouvant par le même cercle de petits mouvements habituels, avec sa pipe, son tabac tête de nègre, son coutelas, son paquet de cartes et je ne sais quoi encore, comme si tout cela était inscrit d'avance sur une ardoise. Sa chaise était, dis-je, restée où il l'avait laissée. Herbert la prit sans y faire attention; mais un instant après, il la quitta brusquement, la mit de côté et en prit une autre. Il n'est pas besoin de dire après cela, qu'il avait conçu une aversion profonde pour mon protecteur, et je n'eus pas besoin non plus d'avouer la mienne. Nous échangeâmes cette confidence sans proférer une seule syllabe.

«Eh! bien, dis-je à Herbert, quand je le vis établi sur une autre chaise, que faut-il faire?

—Mon pauvre cher Haendel, répondit-il en se tenant la tête dans les mains, je suis trop abasourdi pour réfléchir à quoi que ce soit.

—Et moi aussi, j'ai été abasourdi quand ce coup est venu fondre sur moi. Cependant il faut faire quelque chose. Il veut faire de nouvelles dépenses, avoir des chevaux, des voitures, et afficher des dehors de prodigalité de toute espèce. Il faut l'arrêter d'une manière ou d'une autre.

—Vous voulez dire que vous ne pouvez accepter....

—Comment le pourrais-je? dis-je, comme Herbert s'arrêtait. Pensez-y donc!... Regardez-le!»

Un frisson involontaire nous parcourut tout le corps.

«Cependant, Herbert, j'entrevois l'affreuse vérité. Il m'est attaché, très fortement attaché. Vit-on jamais une destinée semblable!

—Mon pauvre cher Haendel! répéta Herbert.

—Et puis, dis-je en coupant court à ses bienfaits, en ne recevant pas de lui un seul penny de plus, songez à ce que je lui dois déjà! et puis, je suis couvert de dettes, très lourdes pour moi qui n'ai plus aucune espérance, qui n'ai pas appris d'état et qui ne suis bon à rien.

—Allons!... allons!... allons!... fit Herbert, ne dites pas bon à rien.

—À quoi suis-je bon? Je ne sais qu'une chose à laquelle je sois bon, et cette chose est de me faire soldat, et je le serais déjà, cher Herbert, si je n'avais voulu d'abord prendre conseil de votre amitié et de votre affection.»

Ici je m'attendris, bien entendu, et bien entendu aussi Herbert, après avoir saisi chaleureusement ma main, prétendit ne pas s'en apercevoir.

«Mon cher Haendel, dit-il après un moment de réflexion, l'état de soldat ne fera pas l'affaire.... Si vous étiez décidé à renoncer à sa protection et à ses faveurs, je suppose que vous ne le feriez qu'avec l'espoir vague de lui rendre un jour ce que vous en avez déjà reçu. Cet espoir ne serait pas grand, si vous vous faisiez soldat! sans compter que c'est absurde. Vous seriez bien mieux dans la maison de Clarricker, toute petite qu'elle soit; je suis sur le point de m'y associer, vous savez.»

Pauvre garçon! il ne soupçonnait pas avec quel argent.

«Mais il y a une autre question, dit Herbert; Provis est un homme ignorant et résolu qui a eu longtemps une idée fixe. Plus que cela, il me paraît (je puis me tromper sur son compte), être un homme désespéré et d'un caractère très violent.

—Je le sais, répondis-je; laissez-moi vous raconter quelle preuve j'en ai eue.»

Et je lui dis, ce que j'avais passé sous silence dans mon récit, la rencontre avec l'autre forçat.

«Voyez alors, dit Herbert; pensez qu'il vient ici au péril de sa vie pour la réalisation de son idée fixe. Au moment de cette réalisation, après toutes ses peines et son espoir, vous minez le terrain sous ses pieds, vous détruisez ses projets, et vous lui enlevez le fruit de ses labeurs. Ne voyez-vous rien qu'il puisse faire sous le coup d'un tel désappointement?

—Oui, Herbert, j'y ai songé et j'en ai rêvé; depuis la fatale soirée de son arrivée, rien n'a été plus présent à mon esprit que la crainte de le voir se faire arrêter lui-même.

—Alors, vous pouvez compter, dit Herbert, qu'il y aurait grand danger à ce qu'il s'y exposât; c'est là le pouvoir qu'il exercera sur vous tant qu'il sera en Angleterre, et ce serait le plan qu'il adopterait infailliblement si vous l'abandonniez.»

Je fus tellement frappé d'horreur à cette idée, qui s'était tout d'abord présentée à mon esprit, que je me regardais en quelque sorte déjà comme son meurtrier. Je ne pus rester en place sur ma chaise, et je me mis à marcher çà et là à travers la chambre, en disant à Herbert que, même si Provis était reconnu et arrêté malgré lui, je n'en serais pas moins malheureux, bien qu'innocent. Oui, et j'étais si malheureux, en l'ayant loin ou près de moi, que j'eusse de beaucoup préféré travailler à la forge tous les jours de ma vie, que d'en arriver là! Mais il n'y avait pas à sortir de cette question: Que fallait-il faire?

«La première et la principale chose à faire, dit Herbert, c'est de l'obliger à quitter l'Angleterre. Dans ce cas, vous partiriez avec lui, et alors il ne demanderait pas mieux que de s'en aller.

—Mais en le conduisant n'importe où, pourrai-je l'empêcher de revenir?

—Mon bon Haendel, n'est-il pas évident qu'avec Newgate dans la rue voisine, il y a plus de chances ici que partout ailleurs à ce que vous lui fassiez adopter votre idée et le rendiez plus docile. Si l'on pouvait se servir de l'autre forçat ou de n'importe quel événement de sa vie pour trouver le prétexte de le faire partir....

—Là, encore! dis-je en m'arrêtant devant Herbert, et tenant en avant mes mains ouvertes, comme si elles contenaient le désespoir de la cause; je ne connais rien de sa vie, je suis devenu presque fou l'autre soir, lorsqu'étant assis, je l'ai vu devant moi, si lié à mon bonheur et à mon malheur, et pourtant je le connais à peine, si ce n'est pour être l'affreux misérable qui m'a terrifié pendant deux jours de mon enfance!»

Herbert se leva et passa son bras sous le mien; nous marchâmes lentement, de long en large, en paraissant étudier le tapis.

«Haendel! dit Herbert en s'arrêtant, vous êtes bien convaincu que vous ne pouvez plus accepter d'autres bienfaits de lui, n'est-ce pas?

—Parfaitement.... Assurément, vous le seriez aussi, si vous étiez à ma place.

—Et vous êtes convaincu que vous devez rompre avec lui?

—Herbert, pouvez-vous me le demander?

—Et vous avez et êtes obligé d'avoir assez de tendresse pour la vie qu'il a risquée pour vous, pour comprendre que vous devez l'empêcher, s'il est possible, de la risquer en pure perte.... Alors, vous devez le faire sortir d'Angleterre avant de bouger un doigt pour vous tirer vous-même d'embarras. Une fois cela fait, au nom du ciel! tâchez de vous tirer d'affaire, et nous verrons cela ensemble, mon cher et bon camarade.»

Ce fut une consolation de se serrer les mains là-dessus, et de marcher encore de long en large n'ayant que cela de fait.

«Maintenant, Herbert, dis-je, pour tâcher d'apprendre quelque chose de son histoire, je ne connais qu'un moyen: c'est de la lui demander de but en blanc.

—Oui... demandez-la-lui, dit Herbert, quand nous serons réunis à déjeuner demain matin.»

En effet, il avait dit, en quittant Herbert, qu'il viendrait déjeuner avec nous.

Après avoir arrêté ce projet, nous allâmes nous coucher. J'eus les rêves les plus étranges, et je m'éveillai sans m'être reposé. En m'éveillant, je repris aussi la crainte que j'avais perdue pendant la nuit, de le voir découvert et arrêté pour rupture de ban. Une fois éveillé, cette crainte ne me quitta plus.

Provis arriva à l'heure convenue, tira son coutelas et se mit à table. Il avait fait les plus beaux projets pour que son gentleman se montrât le plus magnifiquement et agît en véritable gentleman, et il m'excitait à entamer promptement le portefeuille qu'il avait laissé en ma possession. Il considérait nos chambres et son logement comme des résidences provisoires, et me conseillait de chercher tout de suite une maisonnette élégante, dans laquelle il pourrait avoir un «pied-à-terre,» près de Hyde Park. Quand il eut fini de déjeuner, et pendant qu'il essuyait son couteau sur son pantalon, je lui dis sans aucun préambule:

«Hier soir, après que vous fûtes parti, j'ai parlé à mon ami de la lutte dans laquelle les soldats vous avaient trouvé engagé dans les marais, au moment où nous sommes arrivés; vous en souvenez-vous?

—Si je m'en souviens! dit-il, je crois bien!

—Nous désirons savoir quelque chose sur cet homme et sur vous. Il est étrange de savoir si peu sur votre compte à tous deux, et particulièrement sur vous, que ce que j'en ai pu dire à mon ami la nuit dernière. Ce moment n'est-il pas aussi bien choisi qu'un autre pour en apprendre davantage?

—Eh bien, dit-il après avoir réfléchi, vous êtes engagé par serment, vous savez, vous, l'ami de Pip.

—Assurément! répondit Herbert.

—Pour tout ce que je dis, vous savez, dit-il en insistant, le serment s'applique à tout.

—C'est ainsi que je le comprends.

—Et voyez-vous, tout ce que j'ai fait est fini et payé.»

Il insista de nouveau.

«Comme vous voudrez.»

Il sortit sa pipe noire et allait la remplir de tête de nègre, quand, jetant les yeux sur le paquet de tabac qu'il tenait à la main, il parut réfléchir que cela pourrait embrouiller le fil de son récit. Il le rentra, ficha sa pipe dans une des boutonnières de son habit, étendit une main sur chaque genou, et, après avoir considéré le feu d'un œil irrité pendant quelques moments, il se tourna vers nous et raconta ce qui suit.


CHAPITRE XIII.

«Cher garçon, et vous, ami de Pip, je ne vais pas aller par quatre chemins pour vous dire ma vie, comme une chanson ou un livre d'histoire, mais je vais vous la dire courte et facile à saisir; je vais vous la raconter tout de suite en deux phrases d'anglais.

«En prison et hors de prison, en prison et hors de prison, en prison et hors de prison.

«Vous en savez tout ce qu'il y a à en savoir.

«Voilà ma vie en grande partie, jusqu'au jour où l'on m'embarqua, peu après que j'eusse fait la connaissance de Pip.

«On a fait de moi tout ce qu'il est possible, excepté qu'on ne m'a pas pendu.

«J'ai été enfermé aussi soigneusement qu'une théière d'argent.

«J'ai été transporté par-ci, transporté par-là.

«J'ai été mis à la porte de cette ville-ci; j'ai été mis à la porte de cette ville-là.

«On m'a attaché à un chantier.

«On m'a fouetté, tourmenté et réduit au désespoir.

«Je n'ai pas plus d'idée de l'endroit où je suis né que vous, si j'en ai autant.

«D'aussi loin que je me souvienne, je me vois dans le comté d'Essex, volant des navets pour me nourrir.

«Quelqu'un m'avait abandonné, un homme, un chaudronnier. Il avait emporté le feu avec lui, et j'avais très froid.

«J'ai su que mon nom était Magwitch, et mon nom de baptême Abel.

«Comment l'ai-je su?

«De même, sans doute, que j'ai appris que les oiseaux dans les haies s'appelaient pinsons, pierrots, grives.

«J'aurais pu supposer que ce n'étaient que des mensonges; seulement, comme il arriva que les noms des oiseaux étaient vrais, j'ai supposé que le mien l'était aussi.

«Je ne brillais ni par le dehors ni par le dedans; et, de si loin que je puisse me souvenir, il n'y avait pas une âme qui supportât la vue du petit Abel Magwitch, sans en être effrayée, sans le repousser ou sans le faire prendre et arrêter.

«Je fus pris, pris et repris, au point que j'ai grandi en prison.

«On me fit la réputation d'être incorrigible.

«—Voilà un incorrigible mauvais sujet,» disait-on aux visiteurs de la prison, en me montrant du doigt. «Ce garçon-là, on peut le dire, est fait pour les prisons.»

«Alors ils me regardaient et je les regardais, et quelques uns d'entre eux mesuraient ma tête: ils auraient mieux fait de mesurer mon estomac.

«D'autres me donnaient de petits livres religieux, que je ne pouvais lire, et me tenaient des discours que je ne pouvais comprendre.

«Ils parlaient sans cesse du diable, mais qu'est-ce que j'avais à faire avec le diable?

«Il fallait bien mettre quelque chose dans mon estomac, n'est-ce pas?

«Mais voilà que je deviens petit, et je sais ce qui vous est dû, mon cher enfant, et à vous aussi, cher ami de Pip, n'ayez aucune crainte que je sois petit.

«Tout en errant, mendiant, volant, travaillant quelquefois, quand je le pouvais, pas aussi souvent que vous pourriez le croire, à moins que vous ne vous demandiez à vous-mêmes si vous auriez été bien disposés à me donner de l'ouvrage. Un peu braconnier, un peu laboureur, un peu roulier, un peu moissonneur, un peu colporteur et un peu de toutes ces choses qui ne rapportent rien et vous mettent dans la peine, je devins homme.

«Un soldat déserteur, qui se tenait caché jusqu'au menton sous un tas de pommes de terre, m'apprit à lire, et un géant ambulant qui, chaque fois qu'il signait son nom, gagnait un sou, m'apprit à écrire.

«Je n'étais plus enfermé aussi souvent qu'autrefois, mais j'usais encore ma bonne part de clefs et de verrous.

«Aux courses d'Epson, il y a quelque chose comme vingt ans, je fis la connaissance d'un homme, auquel j'aurais fendu le crâne avec ce coutelas, aussi facilement qu'une patte de homard, si je n'avais craint d'en faire sortir le diable.

«Compeyson était son vrai nom, et c'est l'homme, mon cher enfant, que vous m'avez vu assommer dans le fossé, ainsi que vous l'avez raconté à votre camarade hier soir quand j'ai été parti.

«Il se posait en gentleman, ce Compeyson: il avait été au collège et avait de l'instruction. C'était un homme au doux langage, et qui était initié aux manières des gens comme il faut. Il avait bonne tournure et bon air.

«La veille de la grande course, je le trouvai sur la bruyère, dans une baraque que je connaissais déjà. Il était, ainsi que plusieurs autres personnes, assis autour des tables, quand j'arrivai, et le maître de la baraque, qui me connaissait et aimait à plaisanter, l'interpella pour lui dire en me montrant:

«—Je crois que voilà un homme qui fera votre affaire.»

«Compeyson m'examina avec attention, et je l'examinai aussi.

«Il avait une montre et une chaîne, une bague, une épingle de cravate et de beaux habits.

«—À en juger sur les apparences, vous n'êtes pas dans une bonne passe? me dit Compeyson.

«—Non, monsieur, et je n'y ai jamais été beaucoup.»

«Je sortais en effet de la prison de Kingston pour vagabondage; j'aurais pu y être pour quelque chose de plus, mais ce n'était pas.

«—La fortune peut changer; peut-être la vôtre va-t-elle tourner, dit Compeyson.

«—J'espère que cela se peut. Il y a de la place, dis-je.

«—Que savez-vous faire? dit Compeyson.

«—Manger et boire, dis-je, si vous voulez me trouver les choses nécessaires.»

«Compeyson se mit à rire, et m'examina scrupuleusement, il me donna cinq shillings, et prit rendez-vous pour le lendemain soir au même endroit.

«Je vins trouver Compeyson le lendemain soir au même endroit, et Compeyson me proposa d'être son homme et son associé.

«Et quelles étaient les affaires de Compeyson dans lesquelles nous devions être associés?

«Les affaires de Compeyson, c'était d'escroquer, de faire des faux, de passer des billets de banque volés, et ainsi de suite. Tous les tours que Compeyson pouvait trouver dans sa cervelle, sans compromettre sa peau, et dont il pouvait tirer profit, et laisser toute la responsabilité à un autre: telles étaient les affaires de Compeyson.

«Il n'avait pas plus de cœur qu'une lime de fer. Il était froid comme un mort. Et il avait la tête de diable dont j'ai parlé plus haut. Il y avait avec Compeyson un autre homme qu'on appelait Arthur. Ce n'était pas un nom de baptême, mais un surnom. Il était à son déclin; on aurait cru voir une ombre.

«Quelques années auparavant, lui et Compeyson avaient eu une mauvaise affaire avec une dame riche, et ils en avaient tiré pas mal d'argent; mais Compeyson jouait et pariait, et il avait tout perdu. Arthur se mourait dans une horrible misère, et la femme de Compeyson (que Compeyson battait constamment), prenait pitié de lui quand elle pouvait, mais Compeyson n'avait pitié de rien, ni de personne.

«J'aurais pu prendre conseil d'Arthur; mais je n'en fis rien, et je ne prétends pas que ce fût par scrupule; mais à quoi cela m'aurait-il servi, mon cher enfant, et vous, cher camarade de Pip?

«Je commençai donc avec Compeyson, et je fus un faible outil dans ses mains.

«Arthur demeurait dans le grenier de la maison de Compeyson (qui était près de Bentford), et Compeyson tenait un compte exact de son logement et de sa pension, pour le jour où il trouverait plus d'avantages à le trahir.

«Mais Arthur eut bientôt réglé lui-même son compte.

«La deuxième ou la troisième fois que je le vis, il arriva tout hors de lui, et avec toutes les allures de la folie, dans le parloir de Compeyson, à une heure très avancée de la soirée, n'ayant sur lui qu'une chemise de flanelle et ses cheveux tout mouillés, il dit à la femme de Compeyson:

«—Sally, Elle est actuellement près de moi là-haut, et je ne puis me débarrasser d'elle; elle est tout en blanc, avec des fleurs blanches dans les cheveux, et elle est horriblement folle, et elle tient un linceul dans ses bras, et elle dit qu'elle le jettera sur moi à cinq heures du matin.

«—Mais fou que vous êtes, dit Compeyson, ne savez-vous pas que celle dont vous voulez parler a une forme humaine? et comment pourrait-elle être entrée là-haut sans passer par la porte, par la fenêtre ou par l'escalier?

«—Je ne sais pas comment elle y est venue, dit Arthur en frissonnant d'horreur, mais elle est dans le coin au pied du lit, horriblement folle, et à l'endroit où son cœur est brisé, où vous l'avez brisé, il y a des gouttes de sang.»

«Compeyson parlait haut, mais en réalité il était lâche.

«—Monte avec ce radoteur malade, dit-il à sa femme; et, vous, Magwitch, donnez-lui un coup de main, voulez-vous?

«Mais, quant à lui, il ne bougea pas.

«La femme de Compeyson et moi, nous reconduisîmes Arthur pour le remettre au lit, et il divagua d'une manière horrible.

«—Regardez-la donc!... criait-il, en montrant un endroit où nous n'apercevions absolument rien, elle secoue le linceul sur moi!... Ne la voyez-vous pas?... Voyez ses yeux!... N'est-ce pas horrible de la voir toujours folle?»

«Puis il s'écria:

«—Elle va l'étendre sur moi!... Ah! c'en est fait de moi!... Enlevez-le-lui! enlevez-le-lui!...»

«Puis, tout en s'attachant à nous, il continuait à parler au fantôme et à lui répondre, jusqu'à ce que je crus à moitié le voir moi-même.

«La femme de Compeyson, qui était habituée à ces crises, lui donna un peu de liqueur pour calmer ses visions, et bientôt il devint plus tranquille.

«—Oh! elle est partie, son gardien est-il venu la chercher? dit-il.

«—Oui, répondit la femme de Compeyson.

«—Lui avez-vous dit de l'enfermer au verrou?

«—Oui.

«—Et de lui enlever cette vilaine chose?

«—Oui... oui... c'est fait.

«—Vous êtes une bonne créature, dit-il, ne me quittez pas, et quoi que vous fassiez, je vous remercie.»

«Il demeura assez tranquille, jusqu'à cinq heures moins cinq minutes.

«Alors il s'élança en criant, en criant très fort:

«—La voilà! Elle a encore le linceul.... Elle le déploie!... Elle sort du coin!... Elle approche du lit.... Tenez-moi tous les deux, chacun d'un côté.... Ne la laissez pas me toucher.... Ah!... elle m'a manqué cette fois.... Empêchez-la de me le jeter sur les épaules!... Ne la laissez pas me soulever pour le passer autour de moi.... Elle me soulève... tenez-moi ferme.»

«Puis il se souleva lui-même avec effort, et nous découvrîmes qu'il était mort.

«Compeyson vit dans ce fait un bon débarras pour tous deux.

«Lui et moi, nous commençâmes bientôt les affaires, et il débuta par me faire un serment (étant toujours très rusé) sur mon livre, ce petit livre noir, mon cher enfant, sur lequel j'ai fait jurer votre camarade.

«Pour ne pas entrer dans le détail des choses que Compeyson conçut et que j'exécutai, ce qui demanderait une semaine, je vous dirai simplement, mon cher enfant, et vous, le camarade de Pip, que cet homme m'enveloppa dans de tels filets, qu'il fit de moi son nègre et son esclave.

«J'étais toujours endetté vis-à-vis de lui, toujours à ses ordres, toujours travaillant, toujours courant des dangers.

«Il était plus jeune que moi, mais il était rusé et instruit, et il était, sans exagération, cinq cents fois plus fort que moi.

«Ma maîtresse, pendant ces rudes temps... mais je m'arrête, je n'en ai pas encore parlé.»

Il chercha autour de lui d'une manière confuse, comme s'il avait perdu le fil de ses souvenirs, et tourna son visage vers le feu, et étendit ses mains dans toute leur largeur sur ses genoux, les leva et les remit en place:

«Il n'est pas nécessaire d'aborder ce sujet,» dit-il.

Et, regardant encore une fois autour de lui:

«Le temps que je passai avec Compeyson fut presque aussi dur que celui qui l'avait précédé. Cela dit, tout est dit.

«Vous ai-je dit comment je fus jugé seul pour les méfaits que j'avais commis pendant que j'étais avec Compeyson?»

Je répondis négativement.

«Eh bien! dit-il, j'ai été jugé et condamné. J'avais déjà été arrêté sur des soupçons, deux ou trois fois pendant les trois ou quatre ans que cela dura; mais les preuves manquaient; à la fin, Compeyson et moi, nous fûmes tous deux mis en jugement sous l'inculpation d'avoir mis en circulation des billets volés, et il y avait encore d'autres charges derrière.

«—Défendons-nous chacun de notre côté, et n'ayons aucune communication,» me dit Compeyson.

«Et ce fut tout.

«J'étais si pauvre, que je vendis tout ce que je possédais, excepté ce que j'avais sur le dos, afin d'avoir Jaggers pour moi.

«Quand on nous amena au banc des accusés, je remarquai tout d'abord combien Compeyson avait bonne tournure et l'air d'un gentleman, avec ses cheveux frisés et ses habits noirs et son mouchoir blanc, et combien, moi, j'avais l'air d'un misérable tout à fait vulgaire.

«Quand on lut l'acte d'accusation, et qu'on chercha à prouver notre culpabilité, je remarquai combien on pesait lourdement sur moi et légèrement sur lui.

«Quand les témoins furent appelés, je remarquai comment on pouvait jurer que c'était toujours moi qui m'étais présenté—comment c'était toujours à moi que l'argent avait été payé—comment c'était toujours moi qui semblais avoir fait la chose et profité du gain.

«Mais quand ce fut le tour de la défense, je vis plus distinctement encore quel était le plan de Compeyson; car son avocat avait dit:

«—Milord et Messieurs, vous avez devant vous, côte à côte sur le même banc, deux individus que vous ne devez pas confondre: l'un, le plus jeune, bien élevé, dont on parlera comme il convient; l'autre, mal élevé, auquel on parlera comme il convient. L'un, le plus jeune, qu'on voit rarement apparaître dans les affaires de la cause, si jamais on l'y voit, est seulement soupçonné; l'autre, le plus âgé, qu'on voit toujours agir dans ces mêmes affaires, mène le crime au logis. Pouvez-vous balancer, s'il n'y a qu'un coupable dans cette affaire, à dire lequel ce doit être? et, s'il y en a deux, lequel est pire que l'autre?»

«Et ainsi de suite, et quand on arriva aux antécédents, il se trouva que Compeyson avait été en pension, que ses camarades de pension étaient dans telle ou telle position; plusieurs témoins l'avaient connu au club et dans le monde, et n'avaient que de bons renseignements à donner sur lui.

«Quant à moi, j'étais en récidive et l'on m'avait vu constamment par voies et chemins, dans les maisons de correction et sous clef.

«Quand vint le moment de parler aux juges, qui donc, sinon Compeyson, leur parla, en laissant retomber de temps en temps son visage dans son mouchoir blanc, et avec des vers dans son discours encore! Moi, je pus seulement dire:

«—Messieurs, cet homme, qui est à côté de moi, est le plus fameux scélérat...»

«Quand vint le verdict, ce fut pour Compeyson qu'on réclama l'indulgence, en conséquence de ses bons antécédents, de la mauvaise compagnie qu'il avait fréquentée, et aussi en considération de toutes les informations qu'il avait données contre moi.

«Moi je n'entendis d'autre mot que le mot: coupable!

«Et quand je dis à Compeyson:

«—Une fois sorti du tribunal, je t'écraserai le visage, misérable!»

«Ce fut Compeyson qui demanda protection au juge et l'on mit deux geôliers entre nous.

«Il en eut pour sept ans, et moi pour quatorze, et encore le juge, en le condamnant, ajouta qu'il le regrettait, parce qu'il aurait pu bien tourner.

«Quant à moi, le juge voyait bien que j'étais un vieux pécheur, aux passions violentes, ayant tout ce qu'il fallait pour devenir pire...»

Provis était petit à petit arrivé à un grand état de surexcitation; mais il se retint, poussa deux ou trois soupirs, avala sa salive un nombre de fois égal, et, étendant vers moi sa main comme pour me rassurer:

«Je ne vais pas me montrer petit, cher enfant,» dit-il.

Il s'était échauffé à tel point, qu'il tira son mouchoir et s'essuya la figure, la tête, le cou et les mains avant de pouvoir continuer.

«Je dis à Compeyson que je jurais de lui écraser le visage, et je m'écriai:

«—Que Dieu écrase le mien, si je ne le fais pas!»

«Nous étions tous deux sur le même ponton, mais je ne pus l'approcher de longtemps, malgré tous mes efforts. Enfin, j'arrivai derrière lui, et je lui frappai sur l'épaule pour le faire retourner et le souffleter; on nous aperçut et on me saisit. Le cachot noir du ponton n'était pas des plus solides pour un habitué des cachots, qui savait nager et plonger. Je gagnai le rivage, et me cachai au milieu des tombeaux, enviant ceux qui y étaient couchés. C'est alors que je vous vis pour la première fois, mon cher enfant!»

Il me regardait d'un œil affectueux, qui le rendait encore plus horrible à mes yeux, quoique j'eusse ressenti une grande pitié pour lui.

«C'est par vous, mon cher enfant, que j'appris que Compeyson se trouvait aussi dans les marais. Sur mon âme, je crois presque qu'il s'était sauvé par frayeur et pour s'éloigner de moi, ignorant que c'était moi qui avais gagné le rivage. Je le poursuivis, je le souffletai.

«—Et maintenant, lui dis-je, comme il ne peut rien m'arriver de pire, et que je ne crains rien pour moi-même, je vais vous ramener au ponton.»

«Et je l'aurais traîné par les cheveux, en nageant, si j'en avais eu le temps, et certainement, je l'aurais ramené à bord sans les soldats, qui nous arrêtèrent tous les deux.

«Malgré tout, il finit par s'en tirer; il avait de si bons antécédents! Il ne s'était évadé que rendu à moitié fou par moi et par mes mauvais traitements. Il fut puni légèrement; moi, je fus mis aux fers; puis on me ramena devant le tribunal, et je fus condamné à vie. Je n'ai pas attendu la fin de ma peine, mon cher enfant, et vous, le camarade de Pip, puisque me voici.»

Il s'essuya encore, comme il l'avait fait auparavant, puis il tira lentement de sa poche son paquet de tabac; il ôta sa pipe de sa boutonnière, la remplit lentement, et se mit à fumer.

«Il est mort? demandai-je après un moment de silence.

—Qui cela, mon cher enfant?

—Compeyson.

—Il espère que je le suis, s'il est vivant, soyez-en sûr, dit-il avec un regard féroce. Je n'ai plus jamais entendu parler de lui.»

Pendant ce temps, Herbert avait écrit quelques mots au crayon sur l'intérieur de la couverture d'un livre.

Il me passa doucement le livre, pendant que Provis fumait sa pipe, les yeux tournés vers le feu, et je lus:

«LE JEUNE HAVISHAM S'APPELAIT ARTHUR; COMPEYSON EST L'HOMME QUI A PRÉTENDU AIMER MISS HAVISHAM.»

Je fermai le livre en faisant un léger signe de tête à Herbert, et je mis le livre de côté; et sans rien dire, ni l'un ni l'autre, nous regardâmes tous les deux Provis, pendant qu'il fumait sa pipe auprès du feu.


CHAPITRE XIV.

Pourquoi m'arrêtais-je pour chercher combien, parmi les craintes suscitées par Provis, il y en avait qui se rapportaient à Estelle? Pourquoi ralentirais-je ma course pour comparer l'état d'esprit dans lequel j'étais lorsque j'ai essayé de me débarrasser de la souillure de la prison avant de la rencontrer au bureau des voitures, avec l'état d'esprit dans lequel j'étais alors en réfléchissant à l'abîme qu'il y avait entre Estelle, dans tout l'orgueil de sa beauté, et le forçat évadé que je cachais. La route n'en serait pas plus douce, le but n'en serait pas meilleur; il ne serait pas plus vite atteint, ni moi moins exténué.

Le récit de Provis avait fait naître une nouvelle crainte dans mon esprit, ou plutôt il avait donné une forme et une direction plus précises à la crainte qu'il y avait déjà. Si Compeyson était vivant et découvrait que Provis était de retour, la conséquence n'était pas douteuse pour moi. Que Compeyson eût une crainte mortelle de lui, personne ne pouvait le savoir mieux que moi, et l'on avait peine à s'imaginer qu'un homme comme celui qu'il nous avait dépeint hésiterait à se débarrasser d'un ennemi redouté par le moyen le plus sûr, c'est-à-dire en se faisant son dénonciateur.

Je n'avais jamais soufflé ni ne voulais jamais souffler un mot d'Estelle à Provis; du moins, j'en prenais la résolution: mais je dis à Herbert qu'avant de partir, je croyais devoir aller voir miss Havisham et Estelle. Cette idée me vint quand nous nous retrouvâmes seuls, le soir du jour où Provis nous avait raconté son histoire. Je résolus d'aller à Richmond le lendemain, et j'y allai.

Quand j'arrivai chez Mrs Brandley, la femme de chambre d'Estelle vint me dire qu'Estelle était allée à la campagne.

«Où?

—À Satis House, comme de coutume.

—Non pas comme de coutume, dis-je, car elle n'y est jamais allée sans moi. Quand doit-elle revenir?»

Il y avait dans la réponse qu'on me fit un air de réserve qui augmenta ma perplexité. Cette réponse fut que la femme de chambre croyait qu'Estelle ne reviendrait que pour peu de temps. Je ne pouvais rien tirer de cela, si ce n'est qu'on avait voulu que je n'en tirasse rien, et je rentrai chez moi dans un inconcevable état de contrariété.

J'eus une autre consultation de nuit avec Herbert, après que Provis fut rentré chez lui (je le reconduisais toujours, et j'avais toujours soin de bien regarder autour de moi), et nous résolûmes de ne rien dire de mes projets de départ, jusqu'à mon retour de chez miss Havisham. En même temps, Herbert et moi nous devions réfléchir séparément à ce qu'il conviendrait le mieux de dire à Provis, pour le déterminer à quitter l'Angleterre avec moi. Ferions-nous semblant de craindre qu'il ne fût sous le coup d'une surveillance suspecte, ou moi, qui n'étais jamais sorti de notre pays, proposerais-je un voyage sur le continent? Nous savions tous les deux que je n'avais qu'à proposer et qu'il consentirait à tout ce que je voudrais, et nous étions pleinement convaincus que nous ne pouvions courir plus longtemps les chances de la situation présente.

Le lendemain j'eus la bassesse de feindre que j'étais tenu, selon ma promesse, d'aller voir Joe; mais j'étais capable de toutes les bassesses envers Joe ou en son nom. Provis devait se montrer extrêmement prudent pendant mon absence, et Herbert devait se charger de veiller sur lui à ma place. Je ne devais rester absent qu'une seule nuit, et, à mon retour, je promettais de donner satisfaction à son impatience de me voir commencer sur une grande échelle la vie de gentleman. Il me vint même à l'idée, comme à Herbert, qu'il serait aisé de le déterminer à passer sur le continent, sous prétexte de faire des achats pour monter notre maison.

Ayant ainsi déblayé le chemin pour mon expédition chez miss Havisham, je partis par la voiture du matin, avant le jour, et j'étais déjà en pleine campagne quand le soleil se leva, boitant et grelottant, enveloppé dans des lambeaux de nuages et des haillons de brouillard, comme un mendiant. Quand nous arrivâmes au Cochon bleu, après un trajet humide, qui rencontrai-je sous la porte, un cure-dent en main, regardant la voiture, sinon Bentley Drummle?

De même qu'il faisait semblant de ne pas me voir, je fis semblant, moi aussi, de ne pas le reconnaître. C'était un bien pauvre semblant pour tous deux, d'autant plus pauvre que nous rentrâmes tous les deux dans l'auberge, où il venait de terminer son déjeuner et où je commandai le mien. Ce fut comme du poison pour moi de le trouver en ville, car je savais très bien pourquoi il était venu.

Faisant semblant de lire un vieux journal graisseux, qui n'avait rien d'à moitié aussi lisible dans ses nouvelles locales que les nouvelles étrangères, sur les cafés, les conserves, les sauces à poisson, le beurre fondu et les vins dont il était couvert, comme s'il avait gagné la rougeole d'une manière tout à fait irrégulière, je m'assis à ma table pendant qu'il se tenait devant le feu. Par degrés, je vis une insulte grave dans sa persistance à rester devant le feu et je me levai, déterminé à me chauffer à ses côtés. Il me fallut passer ma main derrière ses jambes pour prendre le poker afin de tisonner le feu, mais j'eus encore l'air de ne pas le connaître.

«Est-ce exprès? dit M. Drummle.

Oh! dis-je, le poker en main, est-ce vous... est-ce possible?... Comment vous portez-vous? Je me demandais qui pouvait ainsi masquer le feu...»

Sur ce, je me mis à tisonner avec ardeur. Après cela, je me plantai côte à côte de M. Drummle, les épaules rejetées en arrière et le dos au feu.

«Vous venez d'arriver? dit M. Drummle en me poussant un peu avec son épaule.

—Oui, dis-je en le poussant de la même manière.

—Quel sale et vilain endroit! dit Drummle; n'est-ce pas votre pays?

—Oui, répondis-je; on m'a dit qu'il ressemblait beaucoup à votre Shrosphire.

—Pas le moins du monde,» dit Drummle.

Alors M. Drummle regarda ses bottes, et je regardai les miennes; puis il regarda les miennes et je regardai les siennes.

«Y a-t-il longtemps que vous êtes ici? demandai-je, résolu à ne pas céder un pouce du feu.

—Assez longtemps pour en être fatigué, répondit Drummle en faisant semblant de bâiller, mais également résolu à ne pas bouger.

—Restez-vous longtemps ici?

—Je ne puis vous dire, répondit Drummle. Et vous?

—Je ne puis vous dire,» répondis-je.

Je sentis en ce moment, au frémissement de mon sang, que si l'épaule de M. Drummle avait empiété d'une épaisseur de cheveu de plus sur ma place, je l'aurais jeté par la fenêtre. Je sentis en même temps que si mon épaule montrait une semblable prétention, M. Drummle m'aurait jeté par la première ouverture venue. Il se mit à siffler un peu, je fis comme lui.

«N'y a-t-il pas une grande étendue de marais par là? dit Drummle.

—Oui. Eh bien, après?» dis-je.

M. Drummle me regarda, puis après il regarda mes bottes, puis enfin il dit:

«Oh!»

Et il se mit à rire.

«Vous vous amusez, monsieur Drummle?

—Non, dit-il, pas particulièrement; je vais faire une promenade à cheval, je veux explorer ces marais pour mon plaisir. Il y a dans les villages environnants, à ce qu'on m'a dit, de curieuses petites auberges et de jolies petites forges. Est-ce vrai? Garçon!

—Monsieur?

—Mon cheval est-il prêt?

—Il est devant la porte, monsieur.

—Écoutez-moi bien à présent: la dame ne montera pas à cheval aujourd'hui, le temps est trop mauvais.

—Très bien, monsieur.

—Et je ne rentrerai pas, parce que je dîne chez cette dame.

—Très bien, monsieur.»

Alors Drummle me regarda. Il y avait sur son grand visage en hure de brochet un air de triomphe insolent qui me fendit le cœur. Triste comme je l'étais, cela m'exaspéra au point que je me sentis porté à le prendre dans mes bras et à l'asseoir sur le feu.

Une chose était évidente pour tous les deux: c'est que, jusqu'à ce qu'on vînt à notre secours, ni l'un ni l'autre ne pouvait quitter le feu. Nous étions donc devant le feu, épaule contre épaule, pied contre-pied, avec nos mains derrière le dos, sans bouger d'un pouce. Malgré le brouillard, le cheval se voyait en dehors de la porte. Mon déjeuner était sur la table; celui de Drummle était enlevé; le garçon m'invita à commencer; je fis un signe de tête, et tous deux nous restâmes à nos places.

«Êtes-vous allé au Bocage depuis la dernière fois? dit Drummle.

—Non, dis-je, j'ai eu bien assez des Pinsons la dernière fois que j'y suis allé.

—Est-ce le jour où nous avons différé d'opinion?

—Oui, répondis-je très sèchement.

—Allons! allons! on vous a laissé assez tranquille, dit Drummle d'un ton moqueur; vous n'auriez pas dû vous laisser emporter.

—M. Drummle, dis-je, vous n'êtes pas compétent pour donner un avis sur ce sujet. Quand je me laisse emporter (non pas que j'admette l'avoir fait à cette occasion), je ne lance pas de verres à la tête des gens.

—Moi, j'en lance,» dit Drummle.

Après l'avoir regardé deux ou trois fois, en examinant son état d'excitation et de fureur croissantes, je dis:

«Monsieur Drummle, je n'ai pas cherché cette conversation, et je ne la trouve pas agréable.

—Assurément, elle ne l'est pas, dit-il avec dédain et par-dessus son épaule, mais cela m'est absolument égal.

—Et, en conséquence, continuai-je, avec votre permission, j'insinuerai que nous n'ayons à l'avenir aucune espèce de rapports.

—C'est tout à fait mon opinion, dit Drummle, et c'est ce que j'aurais insinué moi-même ou plutôt fait sans insinuation; mais, ne perdez pas votre calme, n'avez-vous pas assez perdu sans cela?

—Que voulez-vous dire, monsieur?

—Garçon!» dit Drummle, en manière de réponse.

Le garçon reparut.

«Par ici!... écoutez et comprenez bien: la jeune dame ne sort pas aujourd'hui, et je dîne chez la jeune dame.

—Parfaitement, monsieur.»

Après que le garçon eût touché de la paume de sa main ma théière qui se refroidissait rapidement; qu'il m'eût regardé d'un air suppliant et qu'il eût quitté la pièce, Drummle, tout en ayant pris soin de ne pas bouger l'épaule qui me touchait, prit un cigare de sa poche, en mordit le bout, mais ne fit pas mine de bouger. Je bouillais, j'étouffais, je sentais que nous ne pourrions pas dire un seul mot de plus sans faire intervenir le nom d'Estelle, et que je ne pourrais supporter de le lui entendre prononcer. En conséquence, je tournai froidement les yeux de l'autre côté du mur, comme s'il n'y avait personne dans la chambre, et je me forçai au silence. Il est impossible de dire combien de temps nous aurions pu rester dans cette position ridicule, sans l'arrivée de trois fermiers aisés, amenés, je pense, par le garçon; ils entrèrent dans la salle en déboutonnant leurs paletots et en se frottant les mains, et comme ils s'avançaient vers le feu, nous fûmes obligés de leur céder la place.

Je vis Drummle, par la fenêtre, saisir les rênes de son cheval et se mettre en selle, avec sa manière maladroite et brutale, en chancelant à droite, à gauche, en avant et en arrière. Je croyais qu'il était parti, quand il revint demander du feu pour le cigare qu'il tenait à la bouche, et qu'il avait oublié d'allumer. Un homme, dont les vêtements étaient couverts de poussière, apporta ce qu'il réclamait. Je ne pourrais pas dire d'où il sortait, était-ce de la cour intérieure, de la rue ou d'autre part? Et comme Drummle se penchait sur sa selle en allumant son cigare, en riant et en tournant la tête du côté des fenêtres de l'auberge, le balancement d'épaules et le désordre des cheveux de cet homme me fit souvenir d'Orlick.

Trop complètement hors de moi pour m'inquiéter si c'était lui ou non ou pour toucher au déjeuner, je lavai ma figure et mes mains salies par le voyage, et je me rendis à la mémorable vieille maison, qu'il eût été beaucoup plus heureux pour moi de n'avoir jamais vue, et dans laquelle jamais je n'aurais dû entrer.


CHAPITRE XV.

Dans la chambre où était la table de toilette et où les bougies brûlaient accrochées à la muraille, je trouvai miss Havisham et Estelle. Miss Havisham, assise sur un sofa près du feu, et Estelle sur un coussin à ses pieds. Estelle tricotait et miss Havisham la regardait. Toutes deux levèrent les yeux quand j'entrai, et toutes deux remarquèrent du changement en moi. Je vis cela au regard qu'elles échangèrent.

«Et quel vent, dit miss Havisham, vous pousse ici, Pip?»

Bien qu'elle me regardât fixement, je vis qu'elle était quelque peu confuse. Estelle posa son ouvrage sur ses genoux, leva les yeux sur nous, puis se remit à travailler. Je m'imaginai lire dans le mouvement de ses doigts, aussi clairement que si elle me l'eût dit dans l'alphabet des sourds-muets, qu'elle s'apercevait que j'avais découvert mon bienfaiteur.

«Miss Havisham, dis-je, je suis allé à Richmond pour parler à Estelle, et, trouvant que le vent l'avait poussée ici, je l'ai suivie.»

Miss Havisham me faisant signe pour la troisième ou quatrième fois de m'asseoir, je pris la chaise placée auprès de la table de toilette que j'avais vue si souvent occupée par elle. Avec toutes ces ruines à mes pieds et autour de moi, il me semblait que c'était bien en ce jour la place qui me convenait.

«Ce que j'ai à dire à miss Estelle, miss Havisham, je le dirai devant vous dans quelques moments. Cela ne vous surprendra pas, cela ne vous déplaira pas. Je suis aussi malheureux que vous ayez jamais pu désirer me voir.»

Miss Havisham continuait à me regarder fixement. Je voyais au mouvement des doigts d'Estelle pendant qu'ils travaillaient qu'elle était attentive à ce que je disais, mais elle ne levait pas les yeux.

«J'ai découvert quel est mon protecteur. Ce n'est pas une heureuse découverte, et il n'est pas probable qu'elle élève jamais ni ma réputation, ni ma position, ni ma fortune, ou quoi que ce soit. Il y a des raisons qui m'empêchent d'en dire davantage: ce n'est pas mon secret, mais celui d'un autre.»

Comme je gardais le silence pendant un moment, regardant Estelle et cherchant comment continuer, miss Havisham répéta:

«Ce n'est pas votre secret, mais celui d'un autre, eh bien?...

—Quand pour la première fois vous m'avez fait venir ici, miss Havisham, quand j'appartenais au village là-bas, que je voudrais bien n'avoir jamais quitté, je suppose que je vins réellement ici comme tout autre enfant aurait pu y venir, comme une espèce de domestique, pour satisfaire vos caprices et en être payé.

—Ah! Pip! répliqua miss Havisham en secouant la tête avec calme, vous croyez....

—Est-ce que M. Jaggers?...

—M. Jaggers, dit miss Havisham en me répondant d'une voix ferme, n'avait rien à faire là-dedans et n'en savait rien. S'il est mon avoué et s'il est celui de votre bienfaiteur, c'est une coïncidence. Il a de semblables relations avec un assez grand nombre de personnes, et cela a pu arriver naturellement; mais, n'importe comment cette coïncidence est arrivée, soyez convaincu qu'elle n'a été amenée par personne.»

Tout le monde aurait pu voir dans son visage hagard qu'il n'y avait jusqu'ici ni subterfuge ni dissimulation dans ce qu'elle venait de dire.

«Mais lorsque je suis tombé dans l'erreur où je suis resté si longtemps, du moins vous m'y avez entretenu? dis-je.

—Oui, répondit-elle en faisant encore un signe, je vous ai laissé aller.

—Était-ce de la bonté?

—Qui suis-je? s'écria miss Havisham en frappant sa canne sur le plancher et se laissant emporter par une colère si subite qu'Estelle leva sur elle des yeux surpris, qui suis-je, pour l'amour de Dieu, pour avoir de la bonté?»

J'avais élevé une bien faible plainte et je n'avais même pas eu l'intention de le faire. Je le lui dis lorsqu'elle se rassit plus calme après cet éclat.

«Eh bien!... eh bien!... eh bien!... dit-elle, après?...

—J'ai été généreusement payé ici pour mes anciens services, dis-je pour la calmer, en étant mis en apprentissage, et je n'ai fait ces questions que pour me renseigner personnellement. Ce qui suit a un but différent, et, je l'espère, plus désintéressé. En entretenant mon erreur, miss Havisham, vous avez voulu punir et contrarier—peut-être sauriez-vous trouver mieux que moi les termes qui pourraient exprimer votre intention sans vous offenser—vos égoïstes parents.

—Je l'ai fait, dit-elle, mais ils l'ont voulu, et vous aussi. Quelle a été mon histoire pour que je me donne la peine de les avertir ou de les supplier, eux ou vous, pour qu'il en soit autrement? Vous vous êtes tendu vos propres pièges, et ce n'est pas moi qui les ai tendus...»

Après avoir attendu qu'elle redevînt calme, car ses paroles éclataient en cascades sauvages et inattendues, je continuai:

«J'ai été jeté dans une famille de vos parents, miss Havisham, et je suis resté constamment au milieu d'eux depuis mon arrivée à Londres. Je sais qu'ils ont été de bonne foi et trompés sur mon compte comme je l'ai été moi-même, et je serais faux et bas si je ne vous disais pas, que cela vous soit agréable ou non, que vous faites sérieusement injure à M. Mathieu Pocket et à son fils Herbert si vous supposez qu'ils sont autre chose que généreux, droits, ouverts, et incapables de quoi que ce soit de vil ou de lâche.

—Ce sont vos amis? dit miss Havisham.

—Ils se sont faits mes amis, dis-je, quand ils supposaient que j'avais pris leur place et quand Sarah Pocket, miss Georgina et mistress Camille n'étaient pas mes amis, je pense.»

Le contraste de mes amis avec le reste de sa famille semblait, j'étais bien aise de le voir, les mettre bien avec elle. Elle me regarda avec des yeux perçants pendant un moment, puis elle dit avec calme:

«Que demandez-vous pour eux?

—Rien, dis-je, si ce n'est que vous ne les confondiez pas avec les autres. Il se peut qu'ils soient du même sang, mais, croyez-moi, ils ne sont pas de la même nature.»

Miss Havisham répéta, en continuant à me regarder avec avidité:

«Que demandez-vous pour eux?

—Je ne suis pas assez rusé, vous le voyez, répondis-je sentant bien que je rougissais un peu, pour pouvoir vous cacher, quand bien même je le désirerais, que j'ai quelque chose à vous demander, miss Havisham: si vous pouviez disposer de quelque argent pour rendre à mon ami Herbert un service pour le reste de ses jours... mais ce service, par sa nature, doit être rendu sans qu'il s'en doute, je vous dirai comment.

—Pourquoi faut-il que cela se fasse sans qu'il s'en doute? demanda-t-elle en appuyant sa main sur sa canne afin de me regarder plus attentivement.

—Parce que, dis-je, j'ai commencé moi-même à lui rendre service il y a plus de deux ans sans qu'il le sache, et que je ne veux pas être trahi. Par quelles raisons suis-je incapable de continuer? Je ne puis vous le dire. C'est une partie du secret d'un autre et non pas le mien.»

Elle détourna peu à peu les yeux de moi et les porta sur le feu. Après l'avoir contemplé pendant un temps qui, dans le silence, à la lumière des bougies qui brûlaient lentement, me parut bien long, elle fut réveillée par l'écroulement de quelques charbons enflammés, et regarda de nouveau de mon côté, d'abord d'une manière vague, puis avec une attention graduellement concentrée. Pendant tout ce temps Estelle tricotait toujours. Quand miss Havisham eut arrêté son attention sur moi, elle dit, en parlant comme s'il n'y avait pas eu d'interruption dans notre conversation:

«Ensuite?...

—Estelle, dis-je en me tournant vers elle en essayant de maîtriser ma voix tremblante, vous savez que je vous aime, vous savez que je vous aime depuis longtemps, et que je vous aime tendrement...»

Ainsi interpellée, Estelle leva les yeux sur mon visage, et ses doigts continuèrent leur travail, et elle me regarda sans changer de contenance. Je vis que miss Havisham portait les yeux tantôt de moi à elle, tantôt d'elle à moi.

«J'aurais dit cela plus tôt sans ma longue erreur. Cette erreur m'avait fait espérer que miss Havisham nous destinait l'un à l'autre, et, pensant que vous ne pouviez rien y faire vous-même, quelles que fussent vos intentions, je me suis retenu de le dire, mais je dois l'avouer maintenant.»

Sans rien perdre de sa contenance impassible et ses doigts allant toujours, Estelle secoua la tête.

«Je sais, dis-je en réponse à ce mouvement, je sais que je n'ai pas l'espoir de pouvoir jamais vous appeler ma femme, Estelle. J'ignore ce que je vais devenir, combien malheureux je serai, où j'irai. Cependant, je vous aime, je vous ai aimée depuis la première fois que je vous ai vue dans cette maison.»

En me regardant, parfaitement impassible et les doigts toujours occupés, elle secoua de nouveau la tête. Je repris:

«Il eût été bien cruel, horriblement cruel à miss Havisham de jouer avec la sensibilité et la candeur d'un pauvre garçon, de me torturer pendant toutes ces années dans un vain espoir et pour un but inutile si elle avait songé à la gravité de ce qu'elle faisait; mais je pense qu'elle n'en avait pas conscience. Je crois qu'en endurant ses propres souffrances elle a oublié les miennes, Estelle.»

Je vis miss Havisham porter la main à son cœur et l'y retenir pendant qu'elle continuait à me regarder, ainsi qu'Estelle, tour à tour.

«Il me semble, dit Estelle avec un grand calme, qu'il y a des sentiments, des fantaisies, je ne sais pas comment les appeler, que je suis incapable de comprendre. Quand vous dites que vous m'aimez, je sais ce que vous voulez dire quant à la formation des mots, mais rien de plus. Vous ne dites rien à mon cœur... vous ne touchez rien là... Je m'inquiète peu de ce que vous pouvez dire... j'ai essayé de vous en avertir.... Dites, ne l'ai-je pas fait?

—Oui, répondis-je d'un ton lamentable.

—Oui, mais vous n'avez pas voulu vous tenir pour averti, car vous avez cru que je ne le pensais pas. Ne l'avez-vous pas cru?

—J'ai cru et espéré que vous ne le pensiez pas, vous si jeune, si peu éprouvée et si belle, Estelle. Assurément ce n'est pas dans la nature.

—C'est dans ma nature, répondit-elle; puis elle ajouta en appuyant sur les mots: C'est dans mon for intérieur. Je fais une grande différence entre vous et les autres en vous en disant autant. Je ne puis faire davantage.

—N'est-il pas vrai, dis-je, que Bentley Drummle est ici en ville et qu'il vous recherche?

—C'est parfaitement vrai, répondit-elle en parlant de lui avec l'indifférence du plus entier mépris.

—N'est-il pas vrai que vous l'encouragez, que vous sortez à cheval avec lui, et qu'il dîne avec vous aujourd'hui même?»

Elle parut un peu surprise de voir que je connaissais tous ces détails, mais elle répondit encore:

«C'est parfaitement vrai!

—Vous pouvez l'aimer, Estelle!»

Ses doigts s'arrêtèrent pour la première fois quand elle répliqua avec un peu de colère:

«Que vous ai-je dit? Croyez-vous encore après cela que je ne sois pas telle que je le dis?

—Vous ne l'épouserez jamais Estelle?»

Elle se tourna vers miss Havisham et réfléchit un instant en tenant son ouvrage dans ses mains, puis elle dit:

«Pourquoi ne vous dirais-je pas la vérité? On va me marier avec lui.»

Je laissai tomber ma tête dans mes mains; mais je pus me contenir mieux que je ne pouvais l'espérer, eu égard à la douleur que j'éprouvai en lui entendant prononcer ces paroles. Quand je relevai la tête, miss Havisham avait un air si horrible, que j'en fus impressionné, même dans le bouleversement extrême de ma douleur.

«Estelle, chère, très chère Estelle, ne permettez pas à miss Havisham de vous précipiter dans cet abîme. Mettez-moi de côté pour toujours. Vous l'avez fait, je le sais bien, mais donnez votre main à quelque personne plus digne que Drummle. Miss Havisham vous donne à lui comme pour témoigner le plus profond mépris, et faire la plus grande injure qu'on puisse faire à tous les hommes beaucoup meilleurs qui vous admirent, et aux quelques-uns qui vous aiment vraiment. Parmi ces quelques-uns il peut y en avoir un qui vous aime aussi tendrement, bien qu'il ne vous ait pas aimé aussi longtemps que moi. Prenez-le et je le supporterai avec courage pour l'amour de vous!»

Mon ardeur éveilla en elle un étonnement qui me fit supposer qu'elle était touchée de compassion, et que tout à coup j'étais devenu intelligible à son esprit.

«Je vais, dit-elle encore d'un ton plus doux, l'épouser. On s'occupe des préparatifs de mon mariage, et je serai bientôt mariée. Pourquoi mêlez-vous ici injustement le nom de ma mère adoptive? C'est par ma propre volonté que tout se fait.

—C'est par votre propre volonté, Estelle, que vous vous jetez dans les bras d'une brute?

—Dans les bras de qui devrais-je me jeter? repartit-elle avec un sourire. Devrais-je me jeter dans les bras de l'homme qui sentirait le mieux (s'il y a des gens qui sentent de pareilles choses) que je n'ai rien pour lui?... Là!... c'en est fait, je ferai assez bien et mon mari aussi. Quant à me précipiter dans ce que vous appelez un abîme, miss Havisham voulait me faire attendre et ne pas me marier encore; mais je suis fatiguée de la vie que j'ai menée; elle n'a que très peu de charmes pour moi, et je suis d'avis d'en changer. N'en dites pas davantage. Nous ne nous comprendrons jamais l'un l'autre.

—Une vile brute! une telle stupide brute! criai-je désespéré.

—Ne craignez pas que je sois un ange pour lui, dit Estelle; je ne le serai pas. Allons, voici ma main. Séparons-nous là-dessus, enfant et homme romanesque.

—Ô Estelle, répondis-je, pendant que mes larmes tombaient en abondance sur sa main, malgré tous mes efforts pour les retenir, quand même je resterais en Angleterre et que je pourrais me tenir la tête haute devant les autres, comment pourrais-je voir en vous la femme de Drummle!

—Enfantillage!... enfantillage!... dit-elle, cela passera avec le temps.

—Jamais, Estelle!

—Vous ne penserez plus à moi dans une semaine.

—Ne plus penser à vous! Vous faites partie de mon existence, partie de moi-même. Vous avez été dans chaque ligne que j'ai lue depuis la première fois que je suis venu ici, n'étant encore qu'un pauvre enfant bien grossier et bien vulgaire, dont, même alors, vous avez blessé le cœur. Vous avez été dans tous les rêves d'avenir que j'ai faits depuis. Sur la rivière, sur les voiles des vaisseaux, sur les marais, dans les nuages, dans la lumière, dans l'obscurité, dans le vent, dans la mer, dans les bois, dans les rues, vous avez été la personnification de toutes les fantaisies gracieuses que mon esprit ait jamais conçues. Les pierres avec lesquelles sont bâties les plus solides constructions de Londres ne sont pas plus réelles ou plus impossibles à déplacer par vos mains, que votre présence et votre influence l'ont été et le seront toujours pour moi, ici et partout. Estelle, jusqu'à la dernière heure de ma vie, il faut que vous restiez une partie de ma nature, une partie du peu de bien et une partie du mal qui est en moi. Mais pendant notre séparation, je vous associerai seulement au bien, et je vous y maintiendrai toujours fidèlement, car vous devez m'avoir fait beaucoup plus de bien que de mal. Quelle que soit la douleur aiguë que je ressente maintenant... oh! Dieu vous garde! Dieu vous pardonne!»

Dans quelle angoisse de malheur j'arrachai de mon cœur ces paroles entrecoupées? je ne le sais. Elles montèrent à mes lèvres comme le sang d'une blessure interne. Je tins sa main sur mes lèvres pendant un moment, et je la quittai. Mais toujours dans la suite, je me suis souvenu, et bientôt après à plus forte raison, que, tandis qu'Estelle me regardait seulement avec un étonnement mêlé d'incrédulité, la figure de spectre de miss Havisham, dont la main couvrait encore son cœur, semblait trahir, dans un terrible regard, la pitié et le remords.

Tout est dit, tout est fini! Tout était si bien dit et si bien fini, que, lorsque je franchis la porte, la lumière du jour paraissait d'une couleur plus sombre que lorsque j'étais entré. Pendant un instant, je me cachai parmi les ruelles et les passages, et ensuite je partis pour faire à pied toute la route jusqu'à Londres. Car j'avais à ce moment tellement repris mes esprits, que je réfléchis que je ne pouvais pas retourner à l'hôtel et y voir Drummle; que je ne pourrais pas supporter d'être assis dans la voiture et m'entendre adresser la parole; que je ne pouvais rien faire de mieux pour moi-même que de me fatiguer.

Il était plus de minuit quand je traversai le pont de Londres. Passant par les étroits labyrinthes des rues qui, à cette époque, longeaient à l'ouest la rive du fleuve qui faisait partie du comté de Middlesex, mon plus court chemin pour gagner le Temple était de suivre la rivière par Whitefriars. On ne m'attendait que le lendemain, mais j'avais mes clefs, et si Herbert était couché, je pouvais gagner mon lit sans le déranger.

Comme il arrivait rarement que j'entrasse par la porte de Whitefriars, quand le Temple était fermé, et que j'étais très crotté et très fatigué, je ne me formalisai pas, en voyant le portier m'examiner avec beaucoup d'attention en tenant la porte entr'ouverte pour me laisser passer. Pour aider sa mémoire je lui dis mon nom.

«Je n'en étais pas bien certain, monsieur, mais je le pensais. Voici une lettre, monsieur; la personne qui l'a apportée a dit que vous soyez assez bon pour la lire à la lanterne.»

Très surpris de cette recommandation, je pris la lettre. Elle était adressée à Philip Pip, Esquire, et au haut de l'enveloppe étaient ces mots:» VEUILLEZ LIRE CETTE LETTRE ICI MÊME.» Je l'ouvris, le portier m'éclairait, et je lus de la main de Wemmick:

«NE RENTREZ PAS CHEZ VOUS!»

Toutes les fantaisies et les bruits de la nuit qui m'assiégeaient disaient le même refrain: NE RENTREZ PAS CHEZ VOUS! Cette phrase s'insinuait dans tout ce que je pensais, comme l'aurait fait une douleur physique. Il n'y avait pas longtemps, j'avais lu dans les journaux qu'un inconnu était venu aux Hummums dans la nuit, s'était mis au lit, s'était suicidé, et que le lendemain matin on l'avait trouvé baigné dans son sang. Il me vint dans l'idée que cet inconnu avait dû occuper cette même voûte, et je me levai pour m'assurer qu'il n'y avait pas de traces rouges. Alors j'ouvris la porte pour regarder dans les couloirs et me ranimer un peu à la vue d'une lumière lointaine, près de laquelle je savais que le garçon de service dormait. Mais pendant tout ce temps, je me demandais: «Pourquoi ne dois-je pas rentrer chez moi?... Que peut-il être arrivé à la maison?... Si j'y rentrais, y trouverais-je Provis en sûreté?...» Ces questions occupaient à tel point mon esprit, qu'on aurait pu supposer qu'il n'y avait plus de place pour d'autres réflexions. Même lorsque je pensais à Estelle, et à la manière dont nous nous étions quittés ce jour-là pour toujours, et quand je me rappelais les circonstances de notre séparation, et tous ses regards, et toutes ses intonations, et le mouvement de ses doigts pendant qu'elle tricotait, même alors j'étais poursuivi ici, là et partout par cet avertissement: NE RENTREZ PAS CHEZ VOUS! Quand à la fin je m'assoupis, à force d'épuisement d'esprit et de corps, cela devint un immense verbe imaginaire, qu'il me fallut conjuguer à l'impératif présent: Ne rentre pas chez toi; qu'il ne rentre pas chez lui; ne rentrons pas chez nous; qu'ils ne rentrent pas chez eux; et puis virtuellement: Je ne puis pas et je ne dois pas rentrer chez moi; je ne pouvais pas, ne voulais pas et ne devais pas rentrer chez moi, jusqu'à ce que je sentisse que j'allais devenir fou. Je me roulai sur l'oreiller et regardai les grands ronds fixes sur la muraille.

J'avais recommandé que l'on m'éveillât à sept heures, car il était clair que je devais voir Wemmick avant tout autre personne, et également clair que c'était là une circonstance pour laquelle il ne fallait lui demander que ses sentiments de Walmorth. Ce fut pour moi un grand soulagement de sortir de la chambre où j'avais passé la nuit si misérablement, et il ne fut pas nécessaire de frapper deux fois à la porte pour me faire sauter de ce lit d'inquiétudes.

À huit heures, j'étais en vue des murs du château. La petite servante entrait justement dans la forteresse avec deux petits pains chauds. Je passai la poterne et franchis le pont-levis, en même temps qu'elle. J'arrivai ainsi sans être annoncé, pendant que Wemmick préparait le thé pour lui et pour son père. Une porte ouverte m'offrait en perspective le vieux au lit.

«Tiens! monsieur Pip, dit Wemmick, vous êtes donc revenu?

—Oui, répondis-je, mais je ne suis pas rentré chez moi.

—C'est très bien! dit-il en se frottant les mains, j'ai laissé un mot pour vous à chacune des portes du Temple, à tout hasard. Par quelle porte êtes-vous entré?»

Je le lui dis:

«J'irai à toutes les autres dans la journée, dit Wemmick, et je détruirai les lettres. C'est une bonne règle de ne jamais laisser de preuves écrites, quand on peut l'éviter, parce qu'on ne sait jamais si cela ne servira pas contre soi un jour. Je vais prendre une liberté avec vous. Vous est-il égal de faire cuire cette saucisse pour le vieux?»

Je répondis que je serais enchanté de le faire.

«Alors, vous pouvez aller à votre ouvrage, Mary Anne, dit Wemmick à la petite servante, ce qui nous laisse seuls, vous voyez, monsieur Pip,» ajouta-t-il en clignant de l'œil pendant qu'elle s'éloignait.

Je le remerciai de son amitié et de sa prudence, et nous continuâmes à causer à voix basse, pendant que je faisais griller la saucisse et qu'il beurrait la mie du petit pain de son père.