«Maintenant, monsieur Pip, vous savez, nous nous comprenons. Nous sommes dans nos capacités personnelles et privées, et ce n'est pas d'aujourd'hui que nous sommes engagés dans une transaction confidentielle. Les sentiments officiels sont une chose; mais nous sommes extra-officiels pour le moment.»
Je fis un signe d'assentiment cordial. J'étais tellement surexcité, que j'avais déjà enflammé la saucisse du vieux comme une torche et que j'avais été obligé de l'éteindre.
«J'ai accidentellement appris hier matin, me trouvant dans un certain lieu, où je vous ai conduit une fois... même entre vous et moi, il vaut mieux ne pas dire les noms, quand on peut l'éviter....
—Beaucoup mieux, dis-je; je vous comprends.
—J'ai appris là, par hasard, hier matin, dit Wemmick, qu'une certaine personne, qui n'est pas entièrement étrangère aux colonies et qui n'est pas non plus dénuée d'un certain avoir... je ne sais pas qui cela peut être réellement, nous ne nommerons pas cette personne....
—C'est inutile, dis-je.
—...avait fait quelques petits tours dans certaine partie du monde où vont bien des gens, pas toujours pour satisfaire leurs inclinations personnelles, et qui n'est pas tout à fait sans rapports avec les dépenses du gouvernement.»
En regardant sa figure je fis un véritable feu d'artifice de la saucisse du vieux, et cela apporta une grande distraction dans mon attention et dans celle de Wemmick. Je lui fis mes excuses.
«Cette personne disparaissant de cet endroit, et personne n'entendant plus parler d'elle dans les environs, dit Wemmick, on a formé des conjectures et soulevé des théories: j'ai aussi appris que vous aviez été surveillé dans votre appartement de la Cour du Jardin au Temple, et que vous pourriez l'être encore.
—Par qui? dis-je.
—Je ne voudrais pas entrer dans ces détails, dit Wemmick évasivement, cela pourrait empiéter sur ma responsabilité offi-cielle. J'ai appris cela comme j'ai appris bien d'autres choses curieuses en d'autres temps, dans le même lieu. Je ne vous dis pas cela sur des informations reçues, je l'ai entendu.»
Il me prit des mains la fourchette à rôtir et la saucisse tout en parlant, et disposa convenablement sur un petit plateau le déjeuner de son père. Avant de le lui servir, il entra dans sa chambre avec une serviette propre, qu'il attacha sous le menton du vieillard. Il le souleva, mit son bonnet de nuit de côté, et lui donna un air tout à fait crâne. Ensuite il plaça son déjeuner devant lui avec grand soin, et dit:
«C'est bien, n'est-ce pas, vieux père?»
Ce à quoi le joyeux vieillard répondit:
«Très bien! John, mon garçon, très bien!»
Comme il paraissait tacitement entendu que le vieux n'était pas dans un état présentable, je pensais qu'en conséquence il fallait le regarder comme invisible, et je fis semblant d'ignorer complètement tout ce qui se passait.
«Cette surveillance exercée sur moi dans mon appartement, surveillance que j'avais déjà eu quelque raison de soupçonner, dis-je à Wemmick quand il revint, est inséparable de la personne à laquelle vous avez fait allusion, n'est-ce pas?»
Wemmick prit un air très sérieux:
«Je ne puis pas vous assurer cela d'après ce que j'en sais. Je veux dire que je ne puis pas vous affirmer qu'il en a été ainsi d'abord; mais, ou cela est, ou sera, ou est en grand danger d'être.»
Comme je voyais que sa position à la Petite Bretagne l'empêchait d'en dire davantage, et que je savais (et je lui en étais très reconnaissant) combien il sortait de sa voie ordinaire, en me disant ce qu'il me disait, je ne pus pas le presser; mais je lui dis, après un moment de méditation, que j'aimerais bien lui faire une question, le laissant juge d'y répondre ou de n'y pas répondre, comme il le voudrait, certain que j'étais que ce qu'il ferait serait bien. Il posa son déjeuner et croisant les bras et pinçant ses manches de chemise (il trouvait commode de rester chez lui sans habit), il me fit signe aussitôt de faire ma question.
«Vous avez entendu parler d'un homme de mauvaise conduite, dont le vrai nom est Compeyson?»
Il me répondit par un autre signe.
«Vit-il encore?»
Un autre signe.
«Est-il à Londres?»
Il me fit encore un signe, comprima excessivement sa boite aux lettres, me fit un dernier signe, et continua son déjeuner.
«Maintenant, dit Wemmick, que les questions sont faites, ce qu'il dit avec emphase et répéta pour ma gouverne, j'arrive à ce que je fis après avoir entendu ce que j'avais entendu. Je me rendis à la Cour du Jardin pour vous trouver. Ne vous trouvant pas, je fus chez Clarricker, pour trouver M. Herbert.
—Et vous l'avez trouvé? fis-je avec inquiétude.
—Et je l'ai trouvé. Sans prononcer un seul nom, sans entrer dans aucun détail, je lui ai fait entendre que s'il avait connaissance qu'il y ait quelqu'un.... Tom, Jack, ou Richard dans votre appartement, ou dans le voisinage immédiat, il ferait mieux d'éloigner Tom, Jack, ou Richard, pendant que vous étiez absent.
—Il a dû être bien embarrassé?
—Bien embarrassé?... Pas le moins du monde, parce que je lui ai fait entendre qu'il n'était pas prudent d'essayer de trop éloigner Tom, Jack, ou Richard, pour le présent. Monsieur Pip, je vais vous dire quelque chose. Dans les circonstances présentes, il n'y a rien de tel qu'une grande ville, quand une fois l'on y est. N'ouvrez pas trop tôt la porte, restez tranquille, laissez les choses se remettre un peu avant d'essayer d'ouvrir, même pour laisser entrer l'air du dehors.»
Je le remerciai de ses bons avis, et je lui demandai ce qu'avait fait Herbert.
«M. Herbert, dit Wemmick, après être resté immobile pendant une demi-heure, a trouvé un moyen. Il m'a confié sous le sceau du secret, qu'il recherchait une jeune dame, qui a, comme vous le savez sans doute, un père alité, lequel père ayant été quelque chose comme purser, couche dans un lit d'où il peut voir les vaisseaux monter et descendre le fleuve. Vous connaissez probablement cette jeune dame?...
—Pas personnellement,» dis-je.
La vérité est que la jeune dame en question avait vu en moi un camarade dépensier, qui ne pouvait que nuire à Herbert, et que, lorsque Herbert avait proposé de me présenter à elle, elle avait accueilli sa proposition avec un empressement si modéré, que Herbert avait été obligé de me confier l'état des choses, en me disant qu'il fallait laisser s'écouler quelque temps avant de faire sa connaissance. Quand j'avais entrepris de faire la carrière d'Herbert à son insu, j'avais supporté l'indifférence de sa fiancée avec une joyeuse philosophie. Lui et elle, de leur côté, n'avaient pas été très désireux d'introduire une troisième personne dans leurs entrevues, et, bien que j'eusse l'assurance de m'être depuis élevé dans l'estime de Clara, et que la jeune dame et moi échangions depuis quelque temps des messages et des souvenirs, par l'entremise d'Herbert, je ne l'avais néanmoins jamais vue. Quoi qu'il en soit, je ne fatiguais pas Wemmick avec ces détails.
«M. Herbert me demanda, dit Wemmick, si la maison aux fenêtres cintrées qui se trouve à côté de la rivière, dans l'espace compris entre Limehouse et Greenwich, et qui est tenue, à ce qu'il paraît, par une très respectable veuve, qui a un des étages supérieurs à louer, ne pourrait pas, selon moi, servir de retraite momentanée à Tom, Jack, ou Richard? Je trouvai cela très convenable pour trois raisons que je vais vous donner: primo, c'est loin de votre quartier et loin de l'agglomération ordinaire des rues grandes ou petites; secundo, sans en approcher vous-même, vous pourriez toujours être à portée d'avoir de nouvelles de Tom, Jack ou Richard, par M. Herbert; tertio, après un certain temps, et quand cela sera prudent, si vous voulez glisser Tom, Jack, ou Richard à bord de quelque paquebot étranger, c'est tout près.»
Réconforté par ces considérations, je remerciai Wemmick à plusieurs reprises, et je le priai de continuer.
«Eh bien! monsieur, M. Herbert se jeta dans l'affaire avec une ferme volonté, et vers neuf heures, hier soir, il installait Tom, Jack, ou Richard, n'importe lequel, ni vous ni moi n'avons besoin de le savoir, dans la maison avec le plus grand succès. À l'ancien logement, on laissa entendre qu'il était appelé à Douvres; et de fait, il prit la route de Douvres, et fit un coude pour revenir. Maintenant, un autre grand avantage de tout cela, c'est que tout a été fait sans vous, et que si quelqu'un a épié vos mouvements, on saura que vous étiez loin, à plusieurs milles, et occupé de tout autre chose. Cela détournera les soupçons et les embrouillera, et c'est pour la même raison que je vous ai recommandé, quand même vous reviendriez hier soir, de ne pas rentrer chez vous. Cela apportera encore plus de confusion, c'est tout ce qu'il faut.»
Wemmick ayant terminé son déjeuner, regarda sa montre et commença à mette son paletot.
«Et maintenant, monsieur Pip, dit-il, les mains encore dans ses manches, j'ai probablement fait tout ce que je pouvais faire; mais si je puis faire davantage au point de vue de Walworth et dans ma capacité strictement personnelle et privée, je serai aise de le faire. Voici l'adresse. Il ne peut y avoir d'inconvénient à ce que vous alliez ce soir voir par vous-même que tout est bien pour Tom, Jack ou Richard, avant de rentrer chez vous. Mais quand une fois vous serez retourné chez vous, ce qui est une autre raison pour que vous n'y soyez pas rentré hier soir, ne revenez pas ici. Vous y êtes le bien venu, c'est certain, monsieur Pip...»
Ses mains n'étaient pas encore tout à fait sorties des manches de son habit, je les pris et les secouai.
«Et... laissez-moi finalement appuyer sur un point important pour vous.»
En disant cela, il mit ses mains sur mes épaules, et il ajouta d'une voix basse et solennelle tout à la fois:
«Tâchez ce soir de vous emparer de ses valeurs portatives; vous ne savez pas ce qui peut lui arriver.
Ayez soin qu'il n'arrive rien à ses valeurs portatives.»
Désespérant tout à fait de bien faire comprendre à Wemmick mes intentions sur ce point, je lui dis que j'essayerais.
«Il est l'heure, dit Wemmick, et il faut que je parte. Si vous n'aviez rien de mieux à faire jusqu'à la nuit, voilà ce que je vous conseillerais de faire. Vous semblez très fatigué, et cela vous ferait beaucoup de bien de passer une journée tranquille avec le vieux; il va se lever tout à l'heure, et vous mangerez un petit morceau de... vous vous rappelez le cochon?...
—Sans doute, dis-je.
—Eh bien! un petit morceau de cette pauvre petite bête. Cette saucisse que vous avez grillée en était. C'était sous tous les rapports, un cochon de première qualité. Goûtez-le, quand ce ne serait que parce que c'est une vieille connaissance. Adieu, père! dit-il avec un air joyeux.
—Adieu, John, adieu mon garçon!» cria le vieillard, de l'intérieur de la maison.
Je m'endormis bientôt devant le feu de Wemmick, et le vieux et moi nous goûtâmes la société l'un de l'autre, en dormant plus ou moins pendant toute la journée. Nous eûmes pour dîner une queue de porc et des légumes récoltés sur la propriété, et je faisais des signes de tête au vieux, avec une bonne intention, toutes les fois que je manquais de le faire accidentellement. Quand il fit tout à fait nuit, je laissai le vieillard préparer le feu pour faire rôtir le pain, et je jugeai, au nombre de tasses à thé, aussi bien qu'aux regards qu'il lançait aux deux petites portes de la muraille, que miss Skiffins était attendue.
CHAPITRE XVI.
Huit heures avaient sonné avant que je fusse arrivé à l'endroit où l'air commence à se parfumer de l'odeur des copeaux et de la sciure de bois provenant des chantiers de construction de bateaux, et des fabricants de mâts, de rames et de poulies qui se trouvent au bord de l'eau. Toute cette partie des rives du fleuve, en aval du pont, m'était inconnue, et quand je me trouvai près de la Tamise, je vis que l'endroit que je cherchais n'était pas où je l'avais supposé, et qu'il n'était rien moins que facile à trouver. On l'appelait le Moulin du Bord de l'Eau, près du Bassin aux Écus (Mill Pond Bank, Chinks's Basin), et je n'avais d'autre indication pour arriver près du Bassin au Écus, que de savoir qu'il se trouvait dans les environs de la Vieille Corderie de Cuivre Vert (Old Green Copper Rope Walk).
Il est bien inutile de dire combien je vis de vaisseaux en réparation dans les bassins d'échouage, combien de vieilles carcasses de navires en train d'être démolies, quel amas de limon et d'autres lies, laissées par la marée; quels chantiers de construction et de démolition de bateaux; quelles ancres rouillées, mordant aveuglément dans la terre, quoique hors de service depuis des années; quel amas incommensurable de tonneaux et de madriers accumulés, et dans combien de champs de cordes, qui n'étaient pas la Vieille Corderie que je cherchais, je faillis maintes fois me perdre. Après avoir plusieurs fois touché à ma destination, et m'en être autant de fois éloigné, j'arrivai inopinément, par un détour, au Moulin du Bord de l'Eau. C'était une sorte de lieu assez frais, tout bien considéré, où le vent de la rivière avait assez de place pour se retourner, et où il y avait deux ou trois arches et un tronçon de vieux moulin en ruines; et puis il y avait la Vieille Corderie, dont je pouvais distinguer l'étroite et longue perspective au clair de lune, le long d'une série de poteaux en bois plantés en terre, qui ressemblaient à de vieux râteaux à glaner, et qui, en vieillissant, avaient perdu presque toutes leurs dents.
Choisissant parmi les quelques habitations étranges qui entourent le Moulin du Bord de l'Eau, une maison à façade en bois à trois étages de fenêtres cintrées, pas à travées, ce qui n'est pas du tout la même chose, j'examinai la plaque de la porte, et j'y lus: Mrs WHIMPLE. C'était le nom que je cherchais. Je frappai, et une femme âgée, à l'air aimable et aisé, vint m'ouvrir. Elle fut immédiatement remplacée par Herbert, qui me conduisit en silence dans le parloir et ferma la porte. Il me semblait étrange de voir son visage, qui m'était familier, tout à fait chez lui dans ce quartier et dans cette chambre, qui m'étaient si peu familiers, et je me surpris le regardant, avec autant d'étonnement que je regardais le buffet du coin avec ses verres et ses porcelaines de Chine, les coquillages sur la cheminée et les gravures coloriées sur la muraille, représentant la mort du capitane Cook, le lancement d'un vaisseau, et Sa Majesté le roi George III en perruque de cocher en grande tenue, en culottes de peau et en bottes à revers, sur la terrasse de Windsor.
«Tout va bien, Haendel, dit Herbert, et il est très content, quoique très désireux de vous voir. Ma chère Clara est avec son père; et, si vous voulez attendre jusqu'à ce qu'elle descende, je vous la présenterai; puis, ensuite, nous monterons là-haut.... C'est son père!»
J'avais entendu un grognement plaintif au-dessus de ma tête, et probablement mon visage avait exprimé une muette interrogation.
«Je crains que ce ne soit un triste et vieux routier, dit Herbert en souriant. Mais je ne l'ai jamais vu. Ne sentez-vous pas le rhum? Il ne le quitte pas.
—Le rhum? dis-je.
—Oui, repartit Herbert, et vous pouvez vous imaginer comment il calme sa goutte. Il persiste aussi à garder toutes les provisions là-haut dans sa chambre et à les distribuer. Il les entasse sur des planches au-dessus de sa tête, et il pèse tout; sa chambre doit avoir l'air de la boutique d'un épicier.»
Pendant qu'il parlait ainsi, le grognement de tout à l'heure était devenu un rugissement prolongé, puis il s'éteignit.
«Quelle autre conséquence pouvait-il en résulter, dit Herbert en manière d'explication, s'il a voulu couper le fromage? Un homme qui a la goutte dans la main droite, et partout ailleurs, peut-il s'attendre à trancher un double Gloucester sans se faire mal?»
Il paraissait s'être fait très mal, car il fit entendre un autre rugissement, rugissement furieux cette fois-ci.
«Avoir Provis pour locataire de l'étage supérieur est une véritable aubaine pour Mrs Whimple, dit Herbert, car il est certain qu'en général personne ne supporterait ce bruit. C'est une curieuse maison, Haendel, n'est-ce pas?»
C'était une curieuse maison, en vérité, mais elle était remarquablement propre et bien tenue.
«Mrs Whimple, dit Herbert, quand je lui fis cette remarque, est le modèle des ménagères, et je ne sais réellement pas ce que ferait ma Clara sans son aide maternelle, car Clara n'a plus sa mère, Haendel, ni aucun parent dans le monde, après le vieux Gruff and Grim[13].
—Assurément ce n'est pas son nom, Herbert?
—Non, non, dit Herbert, c'est le nom que je lui ai donné. Son nom est M. Barley. Mais quelle bénédiction pour le fils de mon père et de ma mère d'aimer une fille qui n'a pas de parents, et qui ne peut jamais se tracasser elle-même, ni tracasser les autres à propos de sa famille.»
Herbert m'avait dit, dans une première occasion, et me rappela alors, qu'il avait d'abord connu miss Clara Barley quand elle terminait son éducation dans une pension d'Hammersmith, et que, lorsqu'elle avait été rappelée à la maison pour soigner son père, lui et elle avaient confié leur affection à la maternelle Mrs Whimple, par laquelle elle avait toujours été protégée depuis avec une bonté et une discrétion sans égales. Il était entendu que quoi que ce fût d'une nature tendre ne pouvait être confié au vieux Barley, par la raison qu'il n'entendait absolument rien aux sujets plus psychologiques que la goutte, le rhum et les fournitures de vivres.
Pendant que nous causions ainsi à voix basse, et que le grognement soutenu du vieux Barley vibrait dans la poutre qui traversait le plafond, la porte du parloir s'ouvrit, et une très jolie fille, élancée, aux yeux bleus, âgée d'environ vingt ans, entra, tenant un panier à la main. Herbert la débarrassa tendrement du panier, et me la présenta en rougissant:
«Clara,» me dit-il.
C'était réellement une personne bien charmante, et elle aurait pu passer pour une fée captive que cet ogre brutal de vieux Barley avait forcée à le servir.
«Tenez, dit Herbert, en me montrant le panier, avec un sourire tendre et compatissant; voici le souper de la pauvre Clara, qu'on lui sert tous les soirs. Voici sa ration de pain et sa tranche de fromage, et voici son rhum que je bois. Voici le déjeuner de M. Barley pour demain, il est tout prêt à cuire: deux côtelettes de mouton, trois pommes de terre, un peu de pois cassés, un peu de farine, deux onces de beurre, une pincée de sel et tout ce poivre noir. Tout cela est cuit ensemble et servi chaud. Qu'on me pende, si ce n'est pas une excellente chose pour la goutte!»
Il y avait quelque chose de si naturel et de si charmant dans la manière résignée avec laquelle Clara regardait ces provisions une à une, à mesure que Herbert en faisait l'énumération, et quelque chose de si confiant, de si aimant et de si innocent dans la manière modeste avec laquelle elle s'abandonnait au bras d'Herbert, qui l'enlaçait, et quelque chose de si doux en elle, qui avait tant besoin de protection au Moulin du Bord de l'Eau, près du Bassin aux Écus et de la Vieille Corderie de Cuivre Vert, avec le vieux Barley grognant dans la poutre, que je n'aurais pas voulu défaire l'engagement qui existait entre elle et Herbert pour tout l'argent contenu dans le portefeuille que je n'avais jamais ouvert.
Je la regardai avec plaisir et admiration, quand tout à coup le grognement redevint un rugissement, et on entendit à l'étage au-dessus un effroyable bruit, comme si un géant à jambe de bois essayait de percer le plafond pour venir à nous. Sur ce, Clara dit à Herbert:
«Papa me demande, mon ami!»
Et elle se sauva.
«Voilà un vieux gueux que vous aurez de la peine à comprendre, dit Herbert. Que croyez-vous qu'il demande, Haendel?
—Je ne sais pas, dis-je, quelque chose à boire.
—C'est cela même! s'écria Herbert, comme si j'avais deviné quelque chose de très difficile. Il a son grog préparé dans un petit baril, sur sa table. Attendez un moment, et vous allez entendre Clara le soulever pour lui en faire prendre. Là! la voilà!»
On entendit alors un autre rugissement, avec une secousse prolongée à la fin.
«Maintenant, dit Herbert, le silence s'étant rétabli, il boit.... Puis le grognement ayant encore raisonné dans la poutre, il est recouché,» ajouta Herbert.
Clara revint bientôt après, et Herbert m'accompagna en haut pour voir l'objet de nos soins. En passant devant la porte de M. Barley, nous l'entendîmes murmurer d'une voix enrouée, dans un ton qui s'élevait et s'abaissait comme le vent, le refrain suivant, dans lequel je substitue un bon souhait à quelque chose de tout à fait opposé.
«Oh! soyez tous bénis!... Voici le vieux Bill Barley... le vieux Bill Barley.... Soyez tous bénis... Voici le vieux Bill Barley à plat sur le dos, mordieu!... couché à plat sur le dos, comme une vieille limande blessée. Voici votre vieux Bill Barley.... Soyez tous bénis... oh! soyez tous bénis!...»
Herbert m'apprit que l'invisible Barley conversait avec lui-même jour et nuit, en manière de consolation, ayant souvent, quand il faisait jour, l'œil sur un télescope, qui était ajusté sur son lit, pour lui permettre de surveiller le fleuve.
Je trouvai Provis, confortablement installé dans ses deux petites chambres, en haut de la maison; elles étaient fraîches et bien aérées, et on y entendait beaucoup moins M. Barley qu'au-dessous. Il n'exprima nulle alarme, et parut n'en ressentir aucune qui valût la peine d'être mentionnée; mais je fus frappé de son adoucissement indéfinissable; je n'aurais pu dire alors comment ce changement s'était opéré, et dans la suite, quand je l'ai essayé, je n'ai jamais pu me rappeler comment cela avait pu se faire; mais c'était un fait certain.
Les réflexions que m'avait permis de faire un jour de repos avaient eu pour résultat ma détermination bien arrêtée de ne rien lui dire à l'égard de Compeyson; car d'après ce que je savais, son animosité contre cet homme pouvait le conduire à le chercher, et à précipiter ainsi sa propre perte. En conséquence, quand Herbert et moi fûmes assis avec lui devant le feu, je lui demandai avant tout s'il s'en rapportait au jugement et aux sources d'information de Wemmick.
«Ah! Ah! mon cher ami, répondit-il, avec un grave signe de tête, Jaggers le connaît.
—Alors j'ai causé avec Wemmick, dis-je, et je suis venu pour vous dire quelle prudence il m'a recommandée et quels conseils il m'a donnés.»
Je le fis exactement, avec la réserve que je viens de dire, et je lui appris comment Wemmick avait entendu dire à Newgate (était-ce des employés ou des prisonniers, je ne pouvais le dire) qu'il était sous le coup de soupçons, et que mon logement avait été surveillé, comment Wemmick avait recommandé qu'il restât caché pendant quelque temps, et que moi je restasse éloigné de lui, et ce que Wemmick avait dit à propos de son éloignement. J'ajoutai que, bien entendu, quand il serait temps, je partirais avec lui, ou que je le suivrais de près, selon ce qui paraîtrait plus prudent au jugement de Wemmick. Je ne touchai pas à ce qui devait suivre; car, en vérité, je n'étais pas du tout tranquille, et ce n'était pas très clair dans mon propre esprit, maintenant que je voyais Provis dans cette condition plus douce, et cependant dans un péril imminent, à cause de moi. Quant à changer ma manière de vivre, en augmentant mes dépenses, je lui demandai si dans les circonstances présentes, difficiles et peu viables, cela ne serait pas simplement ridicule, sinon pire.
Il ne put nier ceci et même il se montra très raisonnable. Son retour était une entreprise très aventureuse; il l'avait toujours considérée ainsi, disait-il. Il ne ferait rien pour la rendre désespérée et il avait peu à craindre pour sa sûreté avec de si bons soutiens.
Herbert, qui avait tenu les yeux fixés sur le feu en réfléchissant, dit alors:
«D'après les suggestions de Wemmick, il m'est venu à l'idée une chose qui pourra être de quelque utilité. Nous sommes tous les deux bons canotiers, Haendel, et nous pourrions lui faire descendre nous-mêmes la rivière, quand le moment sera venu. De cette manière, il n'y aurait à louer ni bateau, ni bateliers, et cela nous épargnerait au moins le risque d'être soupçonnés; et tous risques sont bons à éviter. Sans nous inquiéter de la saison, ne pensez-vous pas que ce serait une bonne chose si vous commenciez dès à présent à avoir un bateau à l'escalier du Temple, et si vous preniez l'habitude de monter et de descendre la rivière de temps en temps? Une fois que vous en auriez pris l'habitude, personne n'y fera attention et ne s'en inquiètera. Faites-le vingt fois ou cinquante fois, et il n'y aura rien d'étonnant à ce que vous le fassiez une vingt et unième ou une cinquante et unième fois.»
Ce plan me plut, et Provis en fut tout à fait enthousiasmé. Nous convînmes qu'il serait mis à exécution, et que Provis ne nous reconnaîtrait jamais, si nous venions à descendre au delà du pont, passé le Moulin du Bord de l'Eau. Mais nous décidâmes ensuite qu'il baisserait le store de la partie orientale de sa fenêtre toutes les fois qu'il nous verrait et que tout serait pour le mieux.
Notre conférence étant alors terminée, et tout étant arrangé, je me levai pour partir, faisant observer à Herbert que lui et moi nous ferions mieux de ne pas rentrer ensemble, et que j'allais prendre une demi-heure d'avance sur lui.
«Je n'aime pas à vous laisser ici, dis-je à Provis, bien que je ne doute pas que vous ne soyez plus en sûreté ici que près de moi. Adieu!
—Cher enfant, répondit-il, en me serrant les mains, je ne sais pas quand nous nous reverrons et je n'aime pas le mot: adieu! dites-moi bonsoir!
—Bonsoir! Herbert nous servira d'intermédiaire, et quand le moment arrivera, soyez certain que je serai prêt. Bonsoir! bonsoir!»
Comme nous pensions qu'il valait mieux qu'il restât dans son appartement, nous le quittâmes sur le palier devant sa porte, tenant une lumière par-dessus la rampe pour nous éclairer. En me retournant vers lui, je pensais à la première nuit de son retour, où nos positions étaient renversées, et où je supposais peu que j'aurais jamais le cœur gros et inquiet en me séparant de lui, comme je l'avais en ce moment.
Le vieux Barley grognait et jurait quand nous repassâmes devant sa porte; il paraissait n'avoir pas cessé, et n'avoir pas l'intention de cesser. Quand nous arrivâmes au pied de l'escalier, je demandai à Herbert si Provis avait conservé son nom. Il répondit que bien certainement non, et que le locataire était M. Campbell. Il m'expliqua aussi que tout ce qu'on savait en ce lieu de ce M. Campbell, c'était qu'on le lui avait recommandé, à lui Herbert, et qu'il avait un grand intérêt personnel à ce qu'on eût bien soin de lui, et qu'il vécut d'une vie retirée. Ainsi quand nous entrâmes dans le salon où Mrs Whimple et Clara travaillaient, je ne dis rien de l'intérêt que je portais à M. Campbell, mais je le gardai pour moi.
Quand j'eus pris congé de la jolie et charmante fille aux yeux noirs, et de la bonne femme qui avait voué une honnête sympathie à une petite affaire d'amour véritable, je fus impressionné en remarquant combien la Vieille Corderie de Cuivre Vert était devenue un lieu tout à fait différent. Le vieux Barley pouvait être vieux comme les montagnes et jurer comme un régiment tout entier. Mais il y avait compensation de jeunesse, de foi et d'espérance dans le Bassin aux Écus, en quantité suffisante pour déborder. Je pensai ensuite à Estelle et à notre séparation, et je rentrai chez moi bien triste.
Tout était aussi tranquille que jamais dans le Temple; les fenêtres des chambres récemment occupées par Provis, étaient sombres et tranquilles, et il n'y avait personne dans la Cour du Jardin. Je passai deux ou trois fois devant la fontaine, avant de descendre les marches qui me séparaient de mon appartement, mais j'étais tout à fait seul. Découragé et fatigué comme je l'étais, je m'étais couché aussitôt arrivé. En rentrant, Herbert vint près de mon lit et me fit le même rapport. Ouvrant ensuite une des fenêtres, il regarda dehors à la lueur du clair de lune, et me dit que le pavé était aussi solennellement solitaire que celui d'une cathédrale à la même heure.
Le lendemain, je m'occupai à la recherche du bateau, et je ne fus pas long à trouver ce que je cherchais. J'amenai mon embarcation devant l'escalier du Temple, et l'attachai à un endroit où je pouvais l'atteindre en une ou deux minutes, puis je commençai à me promener dedans comme pour m'exercer, quelquefois seul, quelquefois avec Herbert. Je sortais souvent, malgré le froid, la pluie et le grésil, et quand je fus sorti ainsi un certain nombre de fois, personne ne fit plus attention à moi. Je me tins d'abord au-dessus du pont de Black-Friars, mais, à mesure que les heures de la marée changèrent, j'avançai vers le pont de Londres. C'était le vieux pont de Londres en ce temps-là, et à certaines marées, il y avait là un courant de marée et un remous qui lui donnaient une mauvaise réputation. La première fois que je passai le Moulin du Bord de l'Eau, Herbert et moi nous tenions une paire de rames, et, en allant comme en revenant, nous vîmes le store du côté de l'est se baisser. Herbert allait rarement moins de trois fois par semaine au Moulin, et jamais il ne m'apportait un mot de nouvelles qui fût le moins du monde alarmant. Cependant je savais qu'il y avait des motifs de s'alarmer, et je ne pouvais me débarrasser de l'idée que j'étais surveillé. Une fois cette idée adoptée, elle ne me quitta plus, et il serait difficile de calculer combien de personnes innocentes je soupçonnais de m'épier.
En un mot, j'étais toujours rempli de craintes pour l'homme hardi qui se cachait. Herbert m'avait dit quelquefois qu'il trouvait du plaisir à se tenir à l'une de nos fenêtres quand la nuit était venue, et, quand la marée descendait, de penser qu'elle coulait avec tout ce qu'elle portait vers Clara. Mais je pensais avec horreur qu'elle coulait vers Magwitch, et que toute marque noire à sa surface pouvait être des gens à sa poursuite, s'en allant doucement, silencieusement, et sûrement pour l'arrêter.
CHAPITRE XVII.
Quelques semaines se passèrent sans apporter aucun changement. Nous attendions Wemmick, et il ne donnait aucun signe de vie. Si je ne l'avais pas connu hors de la Petite Bretagne, et si je n'avais jamais joui du privilège d'être sur un pied d'intimité au château, j'aurais pu douter de lui, mais le connaissant comme je le connaissais, je n'en doutai pas un seul instant.
Mes affaires positives prenaient un triste aspect, et plus d'un créancier me pressait pour de l'argent. Je commençais, moi-même, à connaître le besoin d'argent (je veux dire d'argent comptant dans ma poche), et j'atténuai ce besoin en vendant quelques objets de bijouterie, dont on se passe facilement; mais j'avais décidé que ce serait une action lâche de continuer à prendre de l'argent de mon bienfaiteur, dans l'état d'incertitude de pensées et de projets où j'étais. En conséquence, je lui renvoyai, par Herbert, le portefeuille intact, pour qu'il le gardât, et je sentis une sorte de satisfaction—était-elle réelle ou fausse? je le sais à peine—de n'avoir pas profité de sa générosité, depuis qu'il s'était révélé à moi.
Comme le temps s'écoulait, l'idée qu'Estelle était mariée s'empara de moi. Craignant de la voir confirmée, bien que ce ne fût rien moins qu'une conviction, j'évitais de lire les journaux, et je priai Herbert (auquel j'avais confié cette circonstance, lors de notre dernière entrevue) de ne jamais m'en parler. Pourquoi gardais-je avec soin ce misérable et dernier lambeau de la robe de l'Espérance, déchirée et emportée par le vent? Pourquoi, vous qui lisez ceci, avez-vous commis la même inconséquence, l'an dernier, le mois dernier, la semaine dernière?
C'était une vie malheureuse que celle que je menais, et son anxiété dominante dépassait toutes les autres anxiétés comme une haute montagne s'élève au-dessus d'une chaîne de montagnes, et ne disparaissait jamais de ma vue. Cependant aucune nouvelle cause de terreur ne s'élevait que je ne sautasse à bas de mon lit avec la nouvelle crainte qu'il était découvert, et que j'écoutasse avec anxiété les pas d'Herbert rentrant le soir de peur qu'il fût plus léger que de coutume et chargé de mauvaises nouvelles: malgré tout cela ou plutôt à cause de tout cela les choses allaient leur train. Condamné à l'inaction, à une inquiétude et à un doute continuels, je ramais çà et là dans mon bateau, et j'attendais... j'attendais... j'attendais... du mieux que je le pouvais.
Il y avait des marées où, après avoir descendu la rivière, je ne pouvais remonter son remous furieux à l'endroit des arches et de l'éperon du vieux pont de Londres. Alors je laissais mon bateau à un wharf près de la Douane, pour qu'on l'amenât ensuite aux escaliers du Temple. Je le faisais assez volontiers, car cela servait à me faire connaître, ainsi que mon bateau, des gens de ce côté de l'eau. Cette circonstance insignifiante amena deux rencontres dont je vais dire quelques mots.
Une après-midi, vers la fin du mois de février, j'abordai au wharf à la nuit tombante. J'étais descendu jusqu'à Greenwich avec la marée, et je remontais avec la marée. La journée avait été superbe, mais le brouillard s'était élevé après le coucher du soleil, et j'avais eu beaucoup de peine à me frayer un chemin parmi les navires. En descendant, comme en remontant, j'avais vu le signal à la fenêtre: tout allait bien.
Comme la soirée était âpre, et que j'avais très froid, je pensais à me réconforter, en dînant tout de suite; et comme j'avais des heures de tristesse et de solitude devant moi avant de rentrer au Temple, je me promis, après le dîner d'aller au théâtre. Le théâtre où M. Wopsle avait remporté son incontestable triomphe était de ce côté de l'eau (il n'existe plus nulle part aujourd'hui), et c'est à ce théâtre que je résolus d'aller. Je savais que M. Wopsle n'avait pas réussi à faire revivre le drame, mais qu'il avait au contraire aidé à sa décadence. On l'avait vu annoncé modestement sur les affiches comme un nègre fidèle à côté d'une petite fille de noble naissance et d'un singe. Herbert l'avait vu remplir le rôle d'un Tartare rapace et facétieux, avec une tête rouge comme une brique et un chapeau impossible tout couvert de sonnettes.
Je dînai à l'endroit qu'Herbert et moi nous appelions la gargote géographique, où il y avait une mappemonde sur les rebords des pots à bière et sur chaque demi-mètre de la nappe, et des cartes tracées avec le jus sur chaque couteau,—aujourd'hui, c'est à peine s'il y a une seule gargote dans le domaine du Lord Maire qui ne soit pas géographique,—et je passai le temps à faire des boulettes de mie de pain, à regarder les becs de gaz, et à cuire dans la chaude atmosphère des dîners. Bientôt je me levai pour me rendre au théâtre.
Là je vis un vertueux maître d'équipage au service de Sa Majesté, excellent homme, bien que j'eusse pu lui désirer un pantalon moins serré dans certains endroits et plus serré dans d'autres, qui enfonçait tous les petits chapeaux des hommes sur leurs yeux, quoiqu'il fût très généreux et brave, et qu'il eût désiré que personne ne payât d'impôts, et qu'il fût très patriote. Ce maître d'équipage avait un sac d'argent dans sa poche, qui faisait l'effet d'un pudding dans son linge[14], et avec cet avoir, il épousait une jeune personne versée dans les fournitures de literie, au milieu de grandes réjouissances; toute la population de Portsmouth (au nombre de neuf au dernier recensement) se tournait vers la plage pour se frotter les mains, échanger des poignées de mains avec les autres et chanter à tue-tête: «Remplissez nos verres! Remplissez nos verres!» Un certain balayeur de navires, au teint foncé, qui ne voulait ni boire ni rien faire de ce qu'on lui proposait, et dont le cœur, disait ouvertement le maître d'équipage, devait être aussi noir que la figure, proposa à deux autres de ses camarades de mettre dans l'embarras tous ceux qui étaient là, ce qui fut si bien exécuté (la famille du balayeur ayant une influence politique considérable), qu'il fallut une demi-soirée pour arranger les choses, et alors tout fut mené par l'intermédiaire d'un petit épicier avec un chapeau blanc, des guêtres noires, un nez rouge, qui entra dans une horloge avec un gril à la main pour écouter, sortir et frapper par derrière avec son gril ceux qu'il ne pouvait pas convaincre de ce qu'il avait entendu. Ceci amena M. Wopsle (dont on n'avait pas encore entendu parler); il entra portant une étoile et une jarretière, comme grand plénipotentiaire envoyé par l'amirauté, pour dire que les balayeurs devaient aller en prison sur le champ, et qu'il apportait le pavillon anglais au maître d'équipage, comme un faible témoignage des services publics qu'il avait rendus. Le maître d'équipage, ému pour la première fois, essuya respectueusement son œil avec le pavillon; puis, éclatant de joie, et s'adressant à M. Wopsle:
«Avec la permission de Votre Honneur, dit-il, je sollicite l'autorisation de lui offrir la main.»
M. Wopsle le lui permit avec une dignité gracieuse et fut immédiatement conduit dans un coin poussiéreux, pendant que tout le monde dansait une gigue. C'est de ce coin, et en promenant sur le public un œil mécontent qu'il m'aperçut.
La seconde pièce était la dernière nouvelle grande pantomime de Noël, dans la première scène de laquelle je fus peiné de découvrir M. Wopsle. Il entra en scène en grands bas de laine rouge, avec un visage phosphorescent et une masse de franges écarlates en guise de cheveux. Puis le génie de l'Amour ayant besoin d'un aide, à cause de la brutalité paternelle d'un fermier ignorant, qui s'opposait au choix de sa fille, évoqua un enchanteur sentencieux et arrivant des Antipodes, quelque peu secoué, après un voyage apparemment rude. M. Wopsle parut dans ce nouveau rôle avec un chapeau pointu et un ouvrage de nécromancie en un volume sous le bras. Le but du voyage de cet enchanteur étant principalement d'écouter ce qu'on lui disait, ce qu'on lui chantait, ce qu'on lui criait, de voir ce qu'on lui dansait et lui montrait, avec des feux de diverses couleurs, il avait pas mal de temps à lui, et je remarquai, avec une grande surprise qu'il passait ce temps à regarder de mon côté, comme s'il se perdait en étonnement.
Il y avait quelque chose de si remarquable dans l'état croissant de l'œil de M. Wopsle, et tant de choses semblaient tourbillonner dans son esprit et y devenir confuses, que je n'y comprenais plus rien. J'y pensais encore en sortant du théâtre, une heure après, et en le trouvant qui m'attendait près de la porte.
«Comment vous portez-vous? dis-je en lui donnant une poignée de mains, pendant que nous descendions dans la rue. Je me suis aperçu que vous me voyiez.
—Si je vous voyais, monsieur Pip! répondit-il; mais oui, je vous voyais. Mais qui donc était là aussi?
—Qui?
—C'est étrange, dit M. Wopsle, retombant dans son regard perdu. Et cependant je jurerais que c'est lui.»
Prenant l'alarme, je suppliai M. Wopsle de s'expliquer.
«Je ne sais pas si je l'aurais remarqué d'abord, si vous n'eussiez pas été là, dit M. Wopsle, continuant du même ton vague; ce n'est pas certain, pourtant je le crois.»
Involontairement, je regardai autour de moi, comme j'avais l'habitude de le faire, en rentrant au logis, car ces paroles mystérieuses me donnaient le frisson.
«Oh! on ne peut plus le voir, dit M. Wopsle, il est sorti avant moi; je l'ai vu partir.»
Avec les raisons que j'avais d'être méfiant, j'allai jusqu'à soupçonner ce pauvre acteur. J'entrevoyais un dessein de m'arracher quelque aveu par surprise. Je le regardai donc en marchant, mais je ne disais rien.
«Je me figurais follement qu'il devait être avec vous, monsieur Pip, jusqu'à ce que je m'aperçusse que vous ne saviez pas qu'il était là, assis derrière vous comme un fantôme.»
Mon premier frisson me reprit, mais j'étais résolu à ne pas parler encore, car j'étais tout à fait convaincu, d'après les paroles de Wopsle, qu'il devait avoir été choisi pour m'amener à parler de ce qui concernait Provis. J'étais, bien entendu, parfaitement assuré que Provis n'était pas là.
«Je vois que je vous étonne, monsieur Pip, je le vois bien; mais c'est bien étrange. Vous aurez peine à croire ce que je vais vous dire; je pourrais à peine le croire moi-même, si vous me le disiez.
—Vraiment! dis-je.
—Non, vraiment, monsieur Pip. Vous vous souvenez d'un certain jour de Noël, alors que vous n'étiez encore qu'un enfant; je dînais chez Gargery, et des soldats vinrent frapper à la porte pour faire réparer une paire de menottes.
—Je m'en souviens très bien.
—Et vous vous souvenez qu'ils poursuivaient deux forçats; que nous y allâmes avec eux; que Gargery vous portait sur son dos, et que je me mis à la tête, et que vous vous teniez aussi près de moi que possible?
—Je me souviens très bien de tout cela.»
Mieux qu'il ne le croit, pensai-je, excepté ce dernier détail.
«Et vous vous souvenez que nous les trouvâmes tous les deux dans un fossé, et qu'ils se battaient, et que l'un avait été rudement frappé et blessé au visage par l'autre?
—Je les vois encore.
—Et que les soldats allumèrent des torches et mirent les deux forçats au milieu d'eux, et que nous avons été les voir emmener au-delà des marais; que la lumière des torches éclairait leurs visages; j'insiste sur ce détail, que la lumière des torches éclairait leurs visages, parce que tout était nuit noire autour de nous.
—Oui, dis-je, je me souviens de tout cela.
—Eh bien! monsieur Pip, un de ces deux prisonniers était derrière vous ce soir; je le voyais par-dessus votre épaule.
—Attention! pensai-je. Lequel des deux supposiez-vous que c'était? lui demandai-je.
—Celui qui a été maltraité, répondit-il aussitôt; et je jurerais que je l'ai vu. Plus j'y pense, plus je suis certain que c'est lui.
—C'est très curieux, dis-je en prenant le meilleur air que je pus pour lui faire croire que cela ne me faisait rien. C'est très curieux, en vérité!»
Je ne puis exagérer l'inquiétude extraordinaire dans laquelle cette conversation me jeta, ni la terreur étrange que je ressentais en songeant que Compeyson avait été derrière moi comme un fantôme. Car s'il était sorti un moment de ma pensée depuis que Provis était en sûreté, c'était dans le moment même qu'il avait été le plus près de moi; et penser que je m'en doutais si peu, que j'étais si peu sur mes gardes après toutes les précautions que j'avais prises, c'était comme si, après avoir fermé une enfilade de cent portes pour l'éloigner, je l'eusse retrouvé à mon bras! Je ne pouvais pas douter non plus qu'il n'eût pas été là, et que si légère que fût une apparence de danger autour de nous, le danger était toujours proche et menaçant.
Je demandai à M. Wopsle à quel moment l'homme était entré.
«Je ne puis vous le dire. Je vous ai vu, et par-dessus votre épaule j'ai vu l'homme. Ce n'est qu'après l'avoir vu pendant quelque temps que j'ai commencé à le reconnaître; mais je l'ai tout de suite, vaguement, associé à vous, et j'ai su qu'il avait, d'une manière ou d'une autre, quelque rapport avec vous, au temps où vous habitiez notre village.
—Comment était-il vêtu?
—Convenablement, mais sans rien de particulier; en noir, à ce que je pense.
—Son visage était-il défiguré?
—Non, je ne crois pas.»
Je ne le croyais pas non plus, bien que dans mon état de préoccupation je n'eusse pas fait beaucoup attention aux gens placés derrière moi; je pensais cependant qu'il était probable qu'un visage défiguré aurait attiré mon attention.
Quand M. Wopsle m'eut fait part de tout ce qu'il pouvait se rappeler ou de tout ce que je pouvais lui arracher, et quand je lui eus offert un léger rafraîchissement, pour le remettre de ses fatigues de la soirée, nous nous séparâmes. Il était entre minuit et une heure quand j'arrivai au Temple, et les portes étaient fermées. Il n'y avait personne près de moi, ni sur ma route, ni quand j'arrivai à la maison.
Herbert était rentré, et nous tînmes un conseil très sérieux auprès du feu. Mais il n'y avait rien à faire, si ce n'est de communiquer à Wemmick ce que j'avais découvert ce soir-là, et de lui rappeler que nous attendions sa décision. Comme je pensais que je pourrais le compromettre si j'allais trop souvent à son château, je lui fis cette communication par lettre. Je l'écrivis avant de me mettre au lit, et je sortis pour la mettre à la poste. Personne encore n'était derrière moi. Herbert et moi nous convînmes que nous n'avions rien à faire que d'être très prudents, et nous fûmes réellement très prudents, plus que prudents même si c'est possible; et pour ma part je n'approchais jamais du Bassin aux Écus, excepté quand j'y passais en bateau, et alors je ne regardais le Moulin du Bord de l'Eau que comme j'aurais regardé tout autre chose.
CHAPITRE XVIII.
La seconde des deux rencontres dont j'ai parlé dans le chapitre précédent arriva une semaine environ après celle-ci. J'avais encore laissé mon bateau au wharf, en aval du pont. L'après-midi n'était pas encore avancée; je n'avais pas décidé où je dînerais; j'avais flâné dans Cheapside et j'y flânais encore, le plus inoccupé de tous ceux qui allaient et venaient autour de moi, quand la large main de quelqu'un qui venait derrière moi tomba sur mon épaule. C'était la main de M. Jaggers, et il la passa sous mon bras.
«Puisque nous allons du même côté, Pip, nous pouvons causer ensemble. Où allez-vous?
—Au Temple, je crois, dis-je.
—Vous ne le savez pas exactement? dit M. Jaggers.
—Mais, repris-je, heureux pour une fois de pouvoir le forcer à m'interroger, je ne crois pas, car je suis encore indécis.
—Vous allez dîner, dit M. Jaggers, vous ne craignez pas d'admettre cela, je suppose?
—Non, répondis-je, je ne crains pas d'admettre cela.
—Et vous n'êtes pas invité?
—Je ne crains pas d'admettre non plus que je ne suis pas invité.
—Alors, dit M. Jaggers, venez dîner avec moi.»
J'allais m'excuser quand il ajouta:
«Wemmick y sera.»
Je changeai donc mon refus en acceptation, les quelques mots que j'avais prononcés pouvant servir de commencement à l'une comme à l'autre phrase. Nous longeâmes Cheapside et nous gagnâmes la Petite Bretagne pendant que les lumières commençaient à jaillir brillamment des devantures des boutiques, et que les allumeurs de réverbères, trouvant à peine assez de place pour poser leurs échelles dans la foule qui montait et descendait continuellement, ouvraient plus d'yeux rouges dans le brouillard qui s'élevait que ma tour, servant de veilleuse, n'avait ouvert d'yeux blancs sur la muraille fantastique des Hummums.
À l'étude de la Petite Bretagne, il y eut le courrier ordinaire, le lavage des mains, le mouchage des chandelles, et la fermeture de la caisse qui terminait les occupations de la journée. Pendant que je me tenais devant le feu de M. Jaggers, sa flamme, en s'élevant et en s'abaissant, donnait aux deux bustes de la tablette la même apparence que s'ils avaient joué avec moi un jeu diabolique et à qui baisserait les yeux le premier. Quand à la paire de grasses et communes chandelles du bureau, elles éclairaient tristement M. Jaggers, qui écrivait dans son coin, et elles étaient décorées de sales feuilles de papier, qui les entouraient comme un linceul en souvenir d'une quantité de clients pendus.
Nous nous rendîmes tous trois ensemble à Gerrard Street dans une voiture de place. Dès que nous y arrivâmes, on servit le dîner. Bien que je n'eusse pas dû songer à faire dans cette maison la moindre allusion aux sentiments que Wemmick professait chez lui, cependant je n'aurais eu aucune objection à rencontrer de temps en temps un coup d'œil amical de sa part mais il n'en devait pas être ainsi. Toutes les fois qu'il levait les yeux de dessus la table, c'était pour les porter sur M. Jaggers, et il était sec et froid avec moi comme s'il y eût eu deux Wemmick, et que celui qui était devant moi eût été le mauvais.
«Avez-vous envoyé la lettre de miss Havisham à M. Pip, Wemmick? demanda M. Jaggers quand nous eûmes commencé à dîner.
—Non, monsieur, répondit Wemmick; elle allait partir par la poste quand vous êtes entré avec M. Pip dans l'étude, la voici.»
Il la tendit à son patron au lieu de me la donner.
«C'est une lettre de deux lignes, Pip, dit M. Jaggers en me la passant, que m'a envoyée miss Havisham parce qu'elle n'était pas sûre de votre adresse. Elle me dit qu'elle désire vous voir pour une petite affaire dont vous lui aviez parlé. Irez-vous?...
—Oui, dis-je en jetant les yeux sur la lettre qui était conçue exactement en ces termes.
—Quand croyez-vous pouvoir y aller?
—J'ai une affaire urgente à terminer, dis-je en regardant Wemmick qui mangeait du poisson, cela m'empêche de pouvoir préciser l'époque, mais peut-être irai-je de suite.
—Si M. Pip a l'intention d'y aller tout de suite, dit Wemmick à M. Jaggers, il n'est pas nécessaire qu'il fasse une réponse, n'est-ce pas?»
Recevant ceci comme un avertissement qu'il valait mieux ne pas mettre de retard, je décidai que j'irais le lendemain, et je le dis. Wemmick but un verre de vin et regarda M. Jaggers d'un air à la fois boudeur et satisfait, mais il ne me regarda pas.
«Ainsi, Pip, dit M. Jaggers, notre ami Drummle a joué ses cartes et il a gagné la partie.»
Tout ce que je pus faire ce fut d'ébaucher un signe d'assentiment.
«Ah! c'est un garçon qui promet, dans son genre; mais il pourrait bien ne pas pouvoir suivre ses inclinations. Le plus fort finira par l'emporter; mais le plus fort est encore à trouver. S'il allait l'être, et s'il la battait....
—Assurément, interrompis-je la tête et le cœur en feu, vous ne pensez pas qu'il soit assez scélérat pour agir ainsi, monsieur Jaggers?
—Je n'ai pas dit cela, Pip, je fais une supposition. S'il arrivait à la battre, il se peut qu'il ait la force pour lui; si c'était une question d'intelligence, il ne le ferait certainement pas. Il serait bien difficile de donner une opinion sur ce qu'un individu de cette espèce peut devenir dans telle circonstance, parce qu'il y a autant de chance pour l'un comme pour l'autre de ces deux résultats.
—Expliquez-moi donc cela.
—Un garçon comme notre ami Drummle, répondit M. Jaggers, ou bat ou rampe. Il peut ramper et se plaindre, ou ramper et ne pas se plaindre, mais il bat ou il rampe. Demandez à Wemmick ce qu'il en pense.
—Il bat ou il rampe, dit Wemmick sans s'adresser à moi le moins du monde.
—Ainsi, voici pour Mrs Bentley Drummle, dit M. Jaggers en prenant une carafe de vin de choix sur son buffet, et remplissant nos verres et le sien, et puisse la question de suprématie se terminer à la satisfaction de madame! ce ne sera jamais à la satisfaction de madame et de monsieur. Voyons donc, Molly, Molly, Molly, comme vous êtes lente aujourd'hui!»
Molly était à côté de lui quand il lui adressa la parole, et elle mettait un plat sur la table. Quand elle retira ses mains, elle recula d'un pas ou deux, murmura d'un ton agité quelques mots d'excuse, et un certain mouvement de ses doigts, pendant qu'elle parlait, attira mon attention.
«Qu'y a-t-il? demanda M. Jaggers.
—Rien, seulement le sujet de votre conversation m'était quelque peu pénible.»
Les doigts de Molly s'agitaient comme lorsque l'on tricote; elle regardait son maître, ne sachant pas si elle pouvait se retirer, ou s'il avait quelque chose de plus à lui dire, et s'il n'allait pas la rappeler si elle partait. Son regard était très perçant; bien certainement j'avais vu de tels yeux et de telles mains tout récemment, en une occasion mémorable!
Il la renvoya, et elle sortit vivement de la chambre; mais elle resta devant moi aussi distinctement que si elle eût été encore là. Je regardais ces yeux, je regardais ces mains, je regardais ces cheveux flottants, et je les comparais à d'autres yeux, à d'autres mains, à d'autres cheveux que je connaissais, et je pensais à ce que tout cela pourrait être après vingt années d'une vie orageuse avec un mari brutal. Je regardai encore les yeux et les mains de la gouvernante, et je pensai à l'inexplicable sentiment qui s'était emparé de moi la dernière fois que je m'étais promené avec quelqu'un dans le jardin abandonné et à travers la brasserie en ruines, je pensais comment le même sentiment m'était revenu quand j'avais vu un visage me regarder et une main me faire des signes par la portière de la voiture; et comment il était revenu encore une fois, et m'avait traversé comme l'éclair quand j'avais passé dans une voiture, n'étant pas seul, à travers l'éclat soudain d'une lumière dans une rue obscure, je pensais comment un anneau d'affinité qui manquait m'avait empêché de reconnaître cette identité au théâtre, et comment cet anneau qui manquait auparavant, avait été rivé par moi maintenant que je passais par hasard du nom d'Estelle aux doigts qui remuaient comme s'ils tricotaient et aux yeux attentifs, et je fus parfaitement convaincu que cette femme était la mère d'Estelle.
M. Jaggers m'avait vu avec Estelle, et il n'était pas probable que des sentiments que je ne m'étais pas donné la peine de cacher lui eussent échappé. Il fit un signe d'assentiment quand je dis que ce sujet m'était pénible, me frappa sur l'épaule, fit circuler le vin encore une fois, et continua son dîner.
Seulement deux fois encore la gouvernante reparut, et alors son séjour dans la salle fut très court, et M. Jaggers se montra avec elle. Mais ses mains étaient les mains d'Estelle, et ses yeux étaient les yeux d'Estelle, et, quand elle aurait reparu cent fois je n'aurais été ni plus ni moins certain que ma conviction était la vérité.
Ce fut une soirée bien triste, car Wemmick buvait son vin quand la carafe passait devant lui comme s'il eût rempli un devoir, juste comme il aurait pu prendre son salaire, le premier du mois, et, les yeux sur son chef, il se tenait perpétuellement prêt à subir un contre-interrogatoire. Quand à la quantité de vin, sa bouche était aussi indifférente et prête que toute autre boite aux lettres à recevoir sa quantité de lettres. À mon point de vue, il fut tout le temps le mauvais Wemmick, et du Wemmick de Walworth, il n'avait que l'enveloppe.
Wemmick et moi nous prîmes congé de bonne heure et nous partîmes ensemble. Même en cherchant à tâtons nos chapeaux parmi la provision de bottes de M. Jaggers, je sentis que le vrai Wemmick était en train de revenir; et nous n'eûmes pas parcouru douze mètres de Gerrard Street, dans la direction de Walworth, que je me trouvai marchant bras dessus bras dessous avec le bon Wemmick, et que le mauvais s'était évaporé dans l'air du soir.
«Eh bien! dit Wemmick, c'est fini. C'est un homme surprenant qui n'a pas son pareil au monde; mais il faut se serrer quand on dîne avec lui, et je dîne bien mieux quand je ne suis pas serré.»
Je sentais que c'était bien là le cas, et je le lui dis.
«Je ne le dirais pas à d'autre qu'à vous, répondit-il, mais je sais que ce qui se dit entre vous et moi ne va pas plus loin.
—Avez-vous jamais vu la fille adoptive de miss Havisham, Mrs Bentley Drummle? lui demandai-je.
—Non,» me répondit-il.
Pour éviter de paraître trop brusque, je lui parlai de son père et de miss Skiffins. Il prit un air fin quand je prononçai le nom de miss Skiffins, et s'arrêta dans la rue pour se moucher, avec un mouvement de tête et un geste qui n'étaient pas tout à fait exempts d'une secrète fatuité.
«Wemmick, dis-je, vous souvenez-vous de m'avoir dit, avant que j'allasse pour la première fois au domicile privé de M. Jaggers, de faire attention à sa gouvernante?
—Vous l'ai-je dit, répliqua-t-il; ma foi, je crois que oui; le diable m'emporte ajouta-t-il tout à coup, je crois que je l'ai dit! Il me semble que je ne suis pas encore tout à fait desserré.
—Vous l'avez appelée une bête féroce apprivoisée, dis-je.
—Et vous, comment l'appelez-vous? dit-il.
—La même chose. Comment M. Jaggers l'a-t-il apprivoisée, Wemmick?
—C'est son secret; il y a de longues années qu'elle est avec lui.
—Je voudrais que vous me disiez son histoire: j'ai un intérêt tout particulier à la connaître. Vous savez que ce qui se dit entre nous ne va pas plus loin.
—Eh bien! répliqua Wemmick, je ne sais pas son histoire, c'est-à-dire que je n'en sais pas tous les détails; mais ce que j'en sais, je vais vous le dire. Nous sommes toujours dans nos capacités privées et personnelles.
—Bien entendu.
—Il y a une vingtaine d'années, cette femme fut jugée à Old Bailey pour meurtre et fut acquittée. C'était une très belle jeune femme, et je crois qu'elle avait un peu de sang bohémien dans les veines. N'importe comment, il était assez chaud quand elle était excitée.
—Mais elle fut acquittée.
—M. Jaggers était pour elle, continua Wemmick avec un regard plein de signification, et il plaida sa cause d'une manière tout à fait surprenante. C'était une cause désespérée. Il n'était alors comparativement qu'un commençant, et sa plaidoirie fit l'admiration de tout le monde; de fait, on peut presque dire que c'est cette affaire qui l'a posé. Il la plaida lui-même au bureau de police, jour par jour, pendant longtemps, luttant même contre le renvoi devant le tribunal, et le jour du jugement, où il ne pouvait plaider lui-même, il se tint près de l'avocat, et, chacun le sait, c'est lui qui mit tout le sel et le poivre. La personne assassinée était une femme, une femme qui avait une dizaine d'années de plus que la gouvernante, et qui était bien plus grande et bien plus forte. C'était un cas de jalousie. Toutes deux avaient mené une vie déréglée, et cette femme avait été mariée très jeune sous le manche à balai (comme nous disons) à un coureur, et c'était une vraie furie en matière de jalousie. La femme assassinée, mieux assortie à l'homme, certainement par rapport à l'âge, fut trouvée morte dans une grange, près de Hounslow Heath. Il y avait eu une lutte violente, un combat peut-être. Elle était contusionnée, égratignée et déchirée; elle avait été prise à la gorge, et enfin étouffée. Or, il n'y avait aucune preuve pour faire soupçonner une autre personne que cette femme, et c'est principalement sur l'impossibilité pour elle d'avoir commis le meurtre, que M. Jaggers la défendait. Vous pouvez être certain, dit Wemmick en me touchant le bras, qu'il ne fit alors aucune allusion à la force de ses poignets, bien qu'il en fasse quelquefois maintenant.»
J'avais raconté à Wemmick qu'il lui avait fait nous montrer ses poignets le jour du dîner.
«Eh bien, monsieur, continua Wemmick, il arriva... il arriva... devinez-vous? Que cette femme fut habillée avec tant d'artifice, depuis le jour de son arrestation, qu'elle parut bien plus faible qu'elle ne l'était réellement; ses manches surtout avaient été si habilement arrangées, que ses bras avaient une apparence tout à fait délicate. Elle avait seulement une ou deux contusions sur sa personne, et ne paraissait pas avoir été frappée à coups de pied, mais le dessus de ses mains était égratigné, et l'on se demandait si cela avait été fait avec les ongles. Alors M. Jaggers démontra qu'elle avait passé au milieu d'une très grande quantité d'épines, qui n'étaient pas aussi hautes que sa tête, mais qu'elle ne pouvait les avoir traversées sans qu'elles eussent déchiré ses mains, et l'on trouva des parcelles de ces épines dans sa peau, et l'on s'en servit comme de preuves, aussi bien que du fait que les épines en question, après examen, avaient été trouvées brisées pour avoir été traversées, et qu'elles avaient conservé, çà et là quelques lambeaux de vêtements et des petites tâches de sang; mais le point le plus hardi qu'il présenta fut celui-ci. On avait essayé d'établir comme preuve de sa jalousie, qu'elle était fortement soupçonnée d'avoir, vers cette même époque, et pour se venger de son amant, fait périr l'enfant qu'elle avait eu de lui, enfant âgé de trois ans. Voici de quelle manière M. Jaggers s'en tira: «Nous disons que ce ne sont pas là des marques d'ongles, mais des marques d'épines, et nous vous montrons les épines. Vous dites que ce sont des marques d'ongles, et vous avancez l'hypothèse qu'elle a fait périr son enfant. Vous devez accepter toutes les conséquences de cette hypothèse. D'après ce que nous en savons, elle peut avoir fait périr son enfant, et l'enfant, en saisissant ses mains, peut les avoir égratignées. Eh bien! alors, pourquoi ne la jugez-vous pas pour le meurtre de son enfant? Quant aux égratignures, si vous y tenez, nous disons que, d'après ce que nous savons, vous pouvez vous en rendre compte, prenant pour sûreté de votre argument que vous ne l'avez pas inventé.» Pour conclure, monsieur dit Wemmick, M. Jaggers était à lui seul beaucoup plus fort que tous les jurés ensemble, et ils se laissèrent convaincre.
—A-t-elle toujours été à son service depuis?
—Oui, mais non seulement cela, dit Wemmick, elle est entrée à son service immédiatement après son acquittement, aussi calme et aussi docile qu'elle l'est maintenant. On lui a appris depuis une chose ou une autre pour faire son service, mais elle fut apprivoisée dès le commencement.
—Vous souvenez-vous du sexe de l'enfant?
—On a dit que c'était une fille.
—Vous n'avez plus rien à me dire ce soir?
—Rien; j'ai reçu votre lettre, et je l'ai détruite. Rien.»
Nous échangeâmes un bonsoir affectueux, et je rentrai chez moi avec un nouvel aliment pour mes pensées, mais sans soulagement des anciennes.