CHAPITRE XIX.
Mettant la lettre de miss Havisham dans ma poche, afin qu'elle pût me servir de lettre de créance pour reparaître à Satis House dans le cas où sa mauvaise humeur la conduirait à montrer de la surprise en me voyant revenir si tôt, je repartis le lendemain par la voiture. Je mis pied à terre à la maison de la Mi-Voie, j'y déjeunai et je fis à pied le reste de la route; car je tenais à entrer en ville tranquillement par les chemins peu fréquentés et en sortir de la même manière.
Le jour commençait à baisser quand je passai dans les petites ruelles tranquilles où l'écho seul répète le bruit de la Grande Rue. Les enfoncements des ruines, où les vieux moines avaient autrefois leurs réfectoires et leurs jardins, et dont les fortes murailles se prêtaient maintenant à servir d'humbles remises et d'écuries, étaient presque aussi silencieux que les vieux moines dans leurs tombeaux. Au moment où je pressais le pas pour éviter d'être observé, les cloches de la cathédrale prirent tout d'un coup pour moi un son plus triste et plus lointain qu'elles n'avaient jamais eu auparavant; de même, les sons du vieil orgue arrivaient à mes oreilles comme une musique funèbre, et les oiseaux, en voltigeant autour de la tour grise, et en se balançant dans les grands arbres dépouillés du Prieuré, semblaient me crier que la maison était changée, et qu'Estelle en était partie pour toujours.
Une vieille femme, que je connaissais déjà comme une des servantes qui habitaient la maison supplémentaire, au delà de la cour de derrière, m'ouvrit la porte. La chandelle allumée était dans le passage sombre. Comme autrefois, je la pris et montai seul l'escalier. Miss Havisham n'était pas dans sa chambre, mais dans l'autre grande chambre, de l'autre côté du palier. Regardant à l'intérieur, après avoir frappé en vain, je la vis tout près du foyer, assise sur une chaise tout usée, et perdue dans la contemplation du feu couvert de cendres.
Faisant comme j'avais fait souvent, j'entrai et me tins debout près de la vieille cheminée où elle pouvait me voir lorsqu'elle lèverait les yeux. Il y avait dans toute sa personne un air d'affaissement extrême qui m'émut jusqu'à la compassion, quoiqu'elle m'eût fait plus de mal que je ne pouvais dire. Comme j'étais là, la plaignant et pensant qu'avec le temps, j'étais aussi devenu partie de la ruine de cette maison, ses yeux se portèrent sur moi. Elle me regarda fixement et dit à voix basse:
«Est-ce possible?
—C'est moi, Pip. M. Jaggers m'a remis votre lettre hier, et je n'ai pas perdu de temps.
—Merci!... merci!...»
Approchant du feu une des autres chaises dégarnies, et m'asseyant, je remarquai sur son visage une expression nouvelle, comme si elle avait peur de moi.
«J'ai besoin, dit-elle, de continuer le sujet dont vous m'avez parlé la dernière fois que vous êtes venu ici, et de vous montrer que je ne suis pas de marbre.... Mais peut-être vous ne croirez jamais maintenant qu'il y ait quelque chose d'humain dans mon cœur?»
Quand j'eus dit quelques paroles pour la rassurer, elle étendit sa main droite toute tremblante, comme si elle allait me toucher, mais elle la retira avant que j'eusse compris son mouvement ou su comment l'accueillir.
«Vous avez dit, en parlant de votre ami, qu'il vous était possible de me dire comment je pourrais faire quelque chose d'utile et de bon, quelque chose que vous désirez qui soit fait, n'est-ce pas?
—Quelque chose que j'aimerais beaucoup voir faire, oh! oui! beaucoup! beaucoup!
—Qu'est-ce que c'est?»
Je commençai à lui expliquer l'histoire secrète de la position commerciale que j'avais voulu créer à Herbert. Mais je n'étais pas encore bien avancé quand je jugeai, à son air, qu'elle pensait à moi d'une manière vague, plutôt qu'à ce que je disais. Cela me parut ainsi; car lorsque je cessai de parler, il se passa bien des moments avant qu'elle témoignât qu'elle s'en était aperçue.
«Vous arrêtez-vous, me demanda-t-elle enfin, en ayant l'air d'avoir peur de moi, parce que vous me haïssez trop pour supporter de me parler?
—Non, non, répondis-je, comment pouvez-vous penser cela, miss Havisham? Je me suis arrêté parce que j'ai supposé que vous n'écoutiez pas ce que je disais.
—C'est peut-être vrai, répondit-elle, en portant une main à sa tête. Recommencez, je vais regarder autre chose, attendez! Dites maintenant.»
Elle posa ses mains sur sa canne, de la manière résolue qu'elle prenait quelquefois et regarda le feu; son visage exprimait fortement l'effort qu'elle faisait pour être attentive. Je continuai mon explication, et je lui dis comment j'avais espéré pouvoir arriver à établir Herbert avec mes propres ressources, mais comment j'avais été désappointé. Cette partie du sujet (je le lui rappelai) contenait des matières qui ne pouvaient faire partie de mes explications; car elles se liaient aux secrets importants d'une autre.
«Ah! dit-elle en faisant un signe d'assentiment, mais sans me regarder. Et combien d'argent faut-il pour compléter ce que vous désirez?»
J'étais un peu effrayé de fixer le chiffre, car il sonnait assez rondement.
«Neuf cents livres, dis-je cependant.
—Si je vous donne l'argent pour votre projet, garderez-vous mon secret comme vous avez gardé le vôtre?
—Tout aussi fidèlement.
—Et votre esprit sera plus calme?
—Beaucoup plus calme?
—Êtes-vous bien malheureux maintenant?»
Elle me fit encore cette question sans me regarder, mais avec un ton de sympathie peu ordinaire. Il me fut impossible de répondre à ce moment, car la voix me manquait. Elle passa son bras gauche sous la tête recourbée de sa canne, et y appuya doucement son front.
«Je suis loin d'être heureux, miss Havisham; mais j'ai d'autres causes d'inquiétudes que toutes celles que vous connaissez: ce sont les secrets dont je vous ai parlé.»
Peu d'instants après, elle leva la tête et regarda de nouveau le feu.
«C'est généreux à vous de me dire que vous avez d'autres causes d'inquiétudes, mais est-ce vrai?
—Trop vrai.
—Pip, ne puis-je donc vous servir qu'en rendant service à votre ami? En considérant cela comme fait, n'y a-t-il rien que je puisse faire pour vous?
—Rien. Je vous remercie pour cette question, et je vous remercie davantage encore pour la manière dont vous me la faites, mais il n'y a rien que vous puissiez faire pour moi.»
Alors elle se leva de sa chaise et chercha, dans la chambre délabrée, ce qu'il fallait pour écrire. Ne trouvant rien, elle tira de sa poche plusieurs tablettes d'ivoire jaune, montées sur or terni, et écrivit dessus avec un crayon qu'elle prit dans un étui en or terni qui pendait à son cou.
«Vous êtes toujours dans de bons termes avec M. Jaggers?
—Très bons, j'ai dîné avec lui hier.
—Ceci est une autorisation pour qu'il vous paye cet argent que vous dépenserez pour votre ami comme vous l'entendrez, sans en être responsable. Je ne garde pas d'argent ici; mais si vous préférez que Jaggers ne sache rien de l'affaire, je vous l'enverrai.
—Je vous remercie, miss Havisham, je n'ai pas la moindre objection à recevoir cet argent des mains de M. Jaggers.»
Elle me lut ce qu'elle avait écrit. C'était clair et précis, et évidemment rédigé de manière à empêcher tout soupçon que je voulais tirer profit de l'argent que je recevais. Je pris les tablettes de sa main. Elle tremblait encore, et elle trembla encore davantage lorsqu'elle ôta la chaîne à laquelle le crayon était attaché et la mit dans la mienne, le tout sans me regarder.
«Mon nom est sur la première feuille. Si vous pouvez jamais écrire sous mon nom: «Je lui pardonne,» bien que depuis longtemps mon cœur brisé ne soit plus que poussière, je vous en prie, faites-le.
—Ô miss Havisham! dis-je, je le puis maintenant. Il y a eu de fatales méprises, et ma vie a été une vie ingrate et aveugle, et j'ai trop besoin de pardon et de conseils pour agir durement avec vous.»
Elle leva pour la première fois la tête sur moi depuis qu'elle l'avait détournée, et, à mon grand étonnement, je puis même ajouter à ma terreur extrême, elle tomba à genoux à mes pieds, les mains jointes levées vers moi, comme elle avait dû les lever vers le ciel à côté de sa mère, lorsque son pauvre cœur était encore tout jeune et tout naïf.
En la voyant avec ses cheveux blancs et sa figure flétrie, agenouillée à mes pieds, je ressentis une secousse dans tout le corps. Je la suppliai de se lever et je la pris dans mes bras pour l'aider, mais elle ne fit que presser celle de mes mains qu'elle put saisir le plus facilement; elle y appuya sa tête et pleura. Jamais jusqu'à ce moment je ne l'avais vue verser une larme, et dans l'espoir que quelque consolation lui ferait du bien, je me penchai sur elle sans parler. Elle n'était plus agenouillée alors, mais tout affaissée sur le plancher.
«Oh! criait-elle désespérée, qu'ai-je fait?... qu'ai-je fait?...
—Si vous voulez parler, miss Havisham, du mal que vous m'avez fait, laissez-moi vous répondre: très peu.... Je l'aurais aimée dans n'importe quelle circonstance.... Est-elle mariée?...
—Oui.»
C'était une question inutile, car une désolation nouvelle dans cette maison me l'avait appris.
«Qu'ai-je fait!... qu'ai-je fait!...»
Elle se tordait les mains, elle arrachait ses cheveux blancs et elle répétait ce cri sans cesse et toujours:
«Qu'ai-je fait!... qu'ai-je fait!...»
Je ne savais que lui répondre ni comment la consoler. Qu'elle eût fait une chose horrible en prenant une enfant impressionnable pour la former dans le moule où son furieux ressentiment, son amour dédaigné et son orgueil blessé trouvaient une vengeance, je le savais parfaitement; qu'en repoussant la lumière du soleil, elle avait repoussé infiniment plus; que, dans la retraite où elle s'était confinée, elle s'était privée de mille influences naturelles et salutaires; que son esprit, entretenu dans la solitude, fût devenu affecté comme le sont et doivent l'être et le seront tous les esprits qui renversent l'ordre indiqué par leur Créateur: je le savais également bien. Et cependant pouvais-je la regarder sans compassion, en voyant son châtiment et le malheur dans lequel elle se trouvait, et sa profonde incapacité de vivre sur cette terre où elle était placée, dans la vanité de la douleur qui était devenue chez elle une monomanie, comme la vanité de la pénitence, la vanité du remords, la vanité de l'indignité et tant d'autres monstrueuses vanités qui ont été des malédictions en ce monde?
«Jusqu'au moment où vous lui avez parlé l'autre jour, et où j'ai vu en vous, dans une glace qui me montrait ce que j'avais autrefois souffert moi-même, je ne sais pas ce que j'ai fait.... Qu'ai-je fait!... Qu'ai-je fait!...»
Et elle répéta ces mots vingt fois, cinquante fois de suite.
«Miss Havisham, dis-je, quand son cri s'éteignit, vous pouvez m'éloigner de votre esprit et de votre conscience; mais pour Estelle c'est tout différent, et si vous pouvez diminuer un peu le mal que vous lui avez fait, en changeant une partie de sa véritable nature, il vaut mieux le faire que de vous lamenter sur le passé pendant cent ans.
—Oui! oui! je le sais; mais Pip... mon cher Pip!...—Il y avait un élan de compassion toute féminine dans sa nouvelle affection pour moi—Mon cher Pip, croyez bien que lorsqu'elle est venue à moi, je voulais la sauver d'un malheur semblable au mien. D'abord, je ne voulais rien de plus.
—Bien! bien! dis-je, je l'espère.
—Mais lorsqu'elle a grandi en promettant d'être belle, j'ai peu à peu fait pire, et avec mes louanges, avec mes bijoux, avec mes leçons et avec ce fantôme de moi-même, toujours devant elle pour l'avertir de bien profiter de mes leçons, je lui dérobai son cœur et mis de la glace à sa place.
—Mieux eût valu, ne pus-je m'empêcher de dire, lui laisser son cœur naturel, quand il aurait dû être meurtri et brisé.»
Sur ce, miss Havisham me regarda d'un air distrait pendant un moment, puis elle reprit encore:
«Qu'ai-je fait!... qu'ai-je fait!... Si vous saviez mon histoire, dit-elle, vous auriez un peu pitié de moi et vous me comprendriez mieux.
Miss Havisham, répondis-je aussi délicatement que je pus le faire, je crois pouvoir dire que je pense connaître votre histoire, et je l'ai connue depuis la première fois que j'ai quitté ce pays. Elle m'a inspiré une grande compassion, et je crois la comprendre, ainsi que ses influences. Ce qui s'est passé entre nous m'autorise-t-il à vous adresser une question relative à Estelle, non sur ce qu'elle est, mais sur ce qu'elle était, quand elle vint ici pour la première fois?
Miss Havisham était assise à terre, les bras sur la chaise en lambeaux, et la tête appuyée sur ses bras; elle me regarda en plein quand je dis ceci, puis elle répondit:
«Continuez.
—De qui Estelle était-elle fille?»
Elle secoua la tête.
«Vous ne savez pas?»
Elle secoua de nouveau la tête.
«Mais M. Jaggers l'a-t-il amenée ou envoyée ici?
Il l'a amenée ici.
Voulez-vous me dire comment cela s'est fait?»
Elle répondit à voix basse et avec beaucoup de précaution:
«Il y avait longtemps que j'étais renfermée dans ces chambres (je ne sais pas combien il y avait de temps), quand je lui dis que je désirais avoir une jeune fille que je pusse élever, aimer et sauver de mon malheureux sort. Je l'avais vu pour la première fois lorsque je l'avais fait demander pour rendre cette maison solitaire, ayant lu son nom dans les journaux avant que le monde et moi ne nous fussions séparés. Il me dit qu'il chercherait dans ses connaissances une petite orpheline. Un soir, il l'amena ici endormie, et je l'appelai Estelle.
—Puis-je vous demander quel âge elle avait alors?
—Deux ou trois ans; elle-même ne sait rien, si ce n'est qu'elle était orpheline, et que je l'adoptai.»
J'étais si convaincu que la femme que j'avais vue était sa mère, que je ne demandai aucune preuve pour bien établir le fait dans mon esprit. Mais, pour tout le monde, je le pensais du moins, la parenté était claire et évidente.
Que pouvais-je espérer faire de plus en prolongeant cette entrevue: j'avais réussi en ce qui concernait Herbert; miss Havisham m'avait dit tout ce qu'elle savait d'Estelle; j'avais fait et dit tout ce que je pouvais pour calmer son esprit: peu importe ce que nous ajoutâmes en nous séparant; nous nous séparâmes.
Le jour touchait à sa fin quand je descendis l'escalier et me retrouvai à l'air naturel. Je dis à la femme qui m'avait ouvert la porte lorsque j'étais entré, que je ne voulais pas la déranger en ce moment, mais que j'allais faire un tour dans la maison avant de partir, car j'avais le pressentiment que je n'y reviendrais jamais, et je sentis que le jour qui s'éteignait convenait à ma dernière visite.
À travers l'amas de fûts sur lesquels j'avais couru, il y avait si longtemps, et sur lesquels la pluie de plusieurs années était tombée depuis, les pourrissant en beaucoup d'endroits et laissant des marais et des étangs en miniature sur ceux qui se trouvaient encore debout, je gagnai le jardin dévasté. J'en fis le tour, je passai par le coin où Herbert et moi nous nous étions battus; par les allées où Estelle et moi nous avions marché. Tout était bien froid... bien solitaire... bien triste!...
Prenant pour revenir par la brasserie, je levai le loquet rouillé d'une petite porte donnant sur le jardin, et je le traversai. J'allais sortir par la porte opposée, difficile à ouvrir maintenant, car le bois humide avait joué et gonflé; les gonds ne tenaient plus, et le seuil était encombré par une énorme crue de champignons. Quand je tournai la tête pour regarder derrière moi, un souvenir d'enfance revint avec une force remarquable, au moment même de ce léger mouvement, et je m'imaginai voir miss Havisham pendue à la poutre. Si forte fut cette impression, que je restai sous la poutre, tremblant des pieds à la tête, avant de voir que c'était une hallucination, quoique certainement je me trouvasse là depuis un instant.
La tristesse du lieu et de l'heure et la grande terreur causée par cette illusion, bien que momentanée, me causèrent une crainte indescriptible quand je passai entre les deux portes en bois où autrefois je m'étais arraché les cheveux, après qu'Estelle eut déchiré mon cœur. Passant alors dans la première cour, j'hésitai si j'appellerais la femme pour me faire sortir par la porte fermée dont elle avait la clef, ou si je monterais d'abord pour m'assurer si miss Havisham était aussi tranquille que lorsque je l'avais quittée. Je pris cette dernière résolution, et je montai.
Je regardai dans la chambre où je l'avais laissée, et je la vis assise dans le fauteuil déchiré, sur le foyer, tout près du feu, et me tournant le dos. Au moment où je retirais ma tête pour m'éloigner tranquillement, je vis une grande flamme s'élever. Au même instant, je la vis accourir vers moi en criant, enveloppée d'un tourbillon de flammes qui s'élevait au-dessus de sa tête au moins d'autant de pieds qu'elle était haute.
J'avais un manteau à double collet, et sur mon bras un autre paletot épais. Je les saisis, je l'en entourai, je la jetai à terre et eux par-dessus; puis je tirai la grande nappe qui était sur la table dans le même but, et avec elle tout le tas de moisissures du milieu, et toutes les vilaines choses qui s'y abritaient. Nous étions tous deux à terre, luttant comme des ennemis acharnés, et plus je la couvrais, plus elle criait et essayait de se débarrasser de moi. Comment le feu avait-il pris chez miss Havisham? Je le sais par ce qui en résulta, mais non par ce que j'en sentis, ou pensai, ou sus, ou fis.... Je ne sus rien jusqu'au moment où j'appris que nous étions sur le plancher, près de la grande table, et que je vis voler dans l'air enfumé des flammèches et des morceaux encore allumés, qui un moment auparavant, avaient été sa robe de noce fanée.
Alors je regardai autour de moi, et je vis les perce-oreilles et les araignées courant en désordre sur le plancher, et les domestiques qui arrivaient hors d'haleine en poussant des cris à la porte. Je tenais miss Havisham de toutes mes forces, malgré elle, comme un prisonnier qui pouvait s'échapper, et je ne suis pas certain si je savais qui elle était, pourquoi nous luttions, qu'elle avait été en flammes et que les flammes étaient éteintes, jusqu'au moment où je vis que les flammèches qui avaient été sur ses vêtements n'étaient plus allumées mais tombaient en pluie noire autour de nous.
Elle était insensible, et je craignais de la remuer ou même de la toucher. On envoya chercher des secours et je la tins jusqu'à ce qu'il arrivât, comme si je m'imaginais follement (je crois que je le fis) que si je la laissais aller le feu allait reparaître et la consumer. Quand je me levai, à l'arrivée du médecin et de son aide, je fus surpris de voir que j'avais les deux mains brûlées, car je n'avais senti aucune douleur.
L'examen montra qu'elle avait reçu des blessures sérieuses, mais qui, par elles-mêmes, étaient loin d'ôter tout espoir. Le danger résidait surtout dans la violence de la secousse morale. D'après l'ordre du médecin, on établit miss Havisham sur la grande table qui justement convenait parfaitement pour le pansement de ses blessures. Quand je la revis, une heure après, elle était réellement couchée où je l'avais vue frapper avec sa canne, et où je lui avais entendu dire qu'elle serait couchée un jour.
Bien que tous les vestiges de ses vêtements de fête fussent brûlés, à ce qu'on me dit, elle avait encore quelque chose de son vieil air de fiancée, car on l'avait couverte jusqu'à la gorge avec de la ouate blanche, et couchée sous un drap blanc qui recouvrait le tout, et elle conservait encore l'air du fantôme de quelque chose qui a été et qui n'est plus.
J'appris, en questionnant les domestiques, qu'Estelle était à Paris, et je fis promettre au médecin qu'il lui écrirait par le prochain courrier. Quand à la famille de miss Havisham, je pris sur moi, ne voulant communiquer qu'avec M. Mathieu Pocket, de laisser celui-ci s'arranger comme il le jugeait convenable pour informer les autres parents. Je lui écrivis le lendemain par l'entremise d'Herbert, aussitôt que je rentrai en ville.
Il y eut du mieux ce soir là quand elle parla à tous de ce qui était arrivé quoiqu'avec une certaine vivacité fébrile. Vers minuit, miss Havisham commença à déraisonner, et après cela elle arriva graduellement à répéter un nombre de fois indéfini, d'une voix basse et solennelle: «Qu'ai-je fait!» Puis: «Quand elle vint près de moi, je voulais la sauver d'un malheur semblable au mien;» ensuite: «Prenez ce crayon et écrivez sous mon nom: Je lui pardonne!» Elle ne changeait jamais l'ordre de ces phrases, mais quelquefois elle oubliait un mot de l'une d'elles; elle n'ajoutait jamais un autre mot, mais elle laissait une interruption et passait au mot suivant.
Comme je n'avais rien à faire là, et que j'avais à Londres une raison pressante d'inquiétude et de crainte, que ses divagations même ne pouvaient chasser de mon esprit, je décidai pendant la nuit que je m'en irais par la voiture du lendemain matin, mais que je marcherais un mille ou deux, et que je serais recueilli par la voiture, en dehors de la ville. Donc, vers six heures du matin, je me penchai sur miss Havisham, touchai son front de mes lèvres, au moment même où elles disaient, sans prendre garde à mon baiser:
«Prenez le crayon, et écrivez sous mon nom: «Je lui pardonne!»
C'était la première et la dernière fois que je l'embrassai ainsi. Et jamais plus je ne la revis.
CHAPITRE XX.
Mes mains avaient été pansées deux ou trois fois pendant la nuit, et encore dans la matinée; mon bras gauche était brûlé jusqu'au coude, et moins fortement jusqu'à l'épaule; c'était très douloureux, mais les flammes avaient porté dans cette direction, et je rendais grâce au ciel que cela ne fût pas plus grave. Ma main droite n'était pas assez sérieusement brûlée pour m'empêcher de remuer les doigts; elle était bandée, bien entendu, mais d'une manière moins gênante que ma main et mon bras gauches. Je portais ceux-ci en écharpe, et je ne pouvais mettre mon paletot que comme un manteau libre sur mes épaules, et fixé au cou; mes cheveux avaient souffert du feu, mais ma tête et mon visage étaient saufs.
Quand Herbert fut allé à Hammersmith et eut vu son père, il revint me voir, et passa la journée à me soigner. C'était le plus tendre des garde-malades; à certains moments, il m'enlevait mes bandages, les trempait dans un liquide réfrigérant qui était tout prêt, et les replaçait avec une tendresse patiente, dont je lui étais profondément reconnaissant.
D'abord en me tenant tranquillement étendu sur le sofa, je trouvai extrêmement difficile je pourrais dire impossible de me débarrasser de l'impression de l'éclat des flammes, de leur vivacité, de leur bruit et de l'horrible odeur de brûlé. Si je m'assoupissais une minute, j'étais réveillé par les cris de miss Havisham, je la voyais courir vers moi avec ses hautes flammes au-dessus de sa tête. Cette souffrance de l'esprit était bien plus dure à supporter que toutes les douleurs corporelles que j'endurais, et Herbert, voyant cela, fit tout ce qu'il put pour tenir mon attention occupée.
Nous ne parlions ni l'un ni l'autre du bateau, mais tous deux nous y pensions; cela se voyait à l'empressement que nous mettions à éviter ce sujet, et par notre convention—convention tacite—de faire du rétablissement de mes mains une question, non pas de semaines, mais d'heures.
Ma première question, quand je sentis qu'Herbert avait été aux nouvelles, fut, bien entendu, de lui demander si tout allait bien en aval du fleuve? Comme il me répondit affirmativement, avec une gaieté et une confiance parfaites, nous ne reprîmes ce sujet que lorsque le jour commença à baisser. Mais alors, comme Herbert changeait les bandages, plutôt à la lueur du feu, qu'à la lueur du dehors, il y revint spontanément.
«Hier soir, je suis resté avec Provis, deux bonnes heures, Haendel.
—Où était Clara?
—Chère petite créature! dit Herbert. Elle est montée et descendue allant et venant chez son père toute la soirée. Il frappait perpétuellement au plancher, dès qu'il la perdait de vue un instant. Je doute cependant qu'il puisse tenir longtemps. Que voulez-vous: avec du rhum et du poivre, du poivre et du rhum? Je crois que bientôt il ne frappera plus.
—Et alors, vous vous marierez, Herbert?
—Comment pourrai-je prendre soin de cette chère enfant autrement? Étendez votre bras sur le dos du sofa, mon cher ami, je vais m'asseoir là, et ôter le bandage si graduellement et si doucement, que vous ne saurez pas quand il sera enlevé. Je parlais de Provis: savez-vous, Haendel, qu'il gagne?
—Je vous ai dit que je le croyais plus doux, la dernière fois que je l'ai vu.
—Vous me l'avez dit, et c'est la vérité. Il s'est montré très communicatif hier soir, et il m'en a plus dit qu'il ne m'en avait dit de sa vie. Vous vous souvenez qu'il a parlé ici d'une femme avec laquelle il a eu bien des tracas?... Est-ce que je vous ai fait mal?»
J'avais fait un mouvement, non à son toucher, mais à ses paroles, qui m'avaient fait tressaillir.
«J'avais oublié cela, Herbert, mais je m'en souviens, maintenant que vous en parlez.
—Eh bien! il est entré dans cette phase de sa vie, et c'est une phase bien sombre et bien affreuse. Vous la dirai-je? Cela ne vous fatiguera-t-il pas maintenant?
—Dites-moi tout, quand même; répétez-moi chaque mot!»
Herbert se pencha en avant pour regarder de plus près, comme si ma réponse avait été plus prompte et plus vive qu'il ne s'y était attendu.
«Votre tête est-elle calme? dit-il en la touchant.
—Parfaitement, dis-je, racontez-moi ce qu'a dit Provis, mon cher Herbert.
—Il paraît... dit Herbert.—voilà ce qui s'appelle ôter délicatement un bandage, et maintenant voici la blessure à l'air: ça vous fait frissonner d'abord, mon cher ami, n'est-ce pas? mais cela vous fera du bien tout à l'heure.—Il paraît que la femme était une jeune femme et une femme jalouse, et une femme vindicative... vindicative, Herbert, au dernier degré.
—Quel dernier degré?
—Jusqu'au meurtre!—Est-ce que c'est trop froid sur la partie sensible?
—Je ne le sens pas. Comment a-t-elle tué?... Qui a-t-elle tué?...
—Son action ne mérite peut-être pas un nom aussi terrible, dit Herbert; mais elle a été jugée pour cela, et c'est M. Jaggers qui l'a défendue, et le bruit de cette défense fit connaître son nom à Provis. La victime était une autre femme, plus forte, et il y avait eu lutte dans une grange. Qui avait commencé? Qui avait tort ou raison? Il y avait doute. Mais comment cela avait fini, ce n'était pas douteux; car on trouva la victime étranglée.
—La femme fut-elle déclarée coupable?
—Non; elle fut acquittée.—Mon pauvre Haendel, je vous fais mal?
—Il est impossible d'être plus doux, Herbert; oui.—Et ensuite....
—Cette jeune femme acquittée et Provis, dit Herbert, avaient un petit enfant, un petit enfant que Provis aimait excessivement. Le soir de la même nuit où l'objet de sa jalousie fut étranglée, comme je vous l'ai dit, la jeune femme se présenta devant Provis un seul moment, et jura qu'elle ferait mourir l'enfant (lequel était en sa possession), et qu'il ne le reverrait jamais, puis elle disparut.... Là, voici votre plus mauvais bras confortablement arrangé dans son écharpe encore une fois; et, maintenant, il ne reste plus que la main droite, ce qui est chose bien plus facile. Je puis mieux faire par cette lumière que par une plus forte, car ma main est plus sûre quand je ne vois pas trop distinctement ces pauvres brûlures. Ne croyez-vous pas que votre respiration est affectée, mon pauvre ami, vous semblez respirer trop vite?
—C'est possible, Herbert.—Cette femme a-t-elle tenu son serment?
—Voilà la partie la plus sombre de la vie de Provis. Oui.
—C'est-à-dire que c'est lui qui dit: Oui.
—Mais certainement, mon cher ami, répondit Herbert d'un ton surpris, et en se penchant pour mieux voir. Il dit tout cela; je n'en sais pas davantage.
—Non, ce n'est pas sûr.
—Maintenant, continua Herbert, avait-il maltraité la mère de l'enfant, ou bien avait-il bien traité la mère de l'enfant? Provis ne le dit pas; mais elle avait partagé quelque chose comme quatre ou cinq ans de la malheureuse vie qu'il nous a décrite au coin de ce feu, et il semble avoir ressenti de la pitié et de l'indulgence pour elle. Donc, craignant d'être appelé à déposer sur la disparition de l'enfant, et peut-être sur la cause de sa mort, il se cacha, se tint dans l'ombre, comme il dit, éloigné de tout, éloigné de la justice. On parla vaguement d'un certain homme du nom d'Abel, à propos duquel la jalousie s'était élevée. Après l'acquittement elle disparut, et il perdit ainsi l'enfant et la mère de l'enfant.
—Je voudrais demander....
—Un moment, cher ami, dit Herbert, et j'ai fini. Ce mauvais génie, ce Compeyson, le pire des scélérats parmi beaucoup de scélérats, sachant qu'il se tenait caché à cette époque, et connaissant les raisons qui le faisaient agir ainsi, se servit, dans la suite, de ce qu'il savait pour le faire rester pauvre et le faire travailler plus dur. Il m'a été démontré, hier soir, que c'est là le point de départ de la haine de Provis.
—J'ai besoin de savoir, dis-je, et particulièrement, Herbert, s'il vous a dit quand cela est arrivé.
—Particulièrement? Attendez, alors que je me souvienne de ce qu'il a dit à ce sujet. L'expression dont il s'est servi était: «Il y a un nombre d'années assez rond, et presque aussitôt après j'entrai en relations avec Compeyson.» Quel âge aviez-vous, quand vous l'avez rencontré dans le petit cimetière?
—Je crois que j'avais sept ans.
—Eh! cela était arrivé depuis trois ou quatre ans, alors, dit-il. Et vous lui avez rappelé la petite fille si tragiquement perdue, qui aurait eu à peu près votre âge.
—Herbert, dis-je après un court silence et d'un ton précipité, me voyez-vous mieux à la lueur de la fenêtre ou à la lueur du feu?
—À la lueur du feu, répondit Herbert, en se rapprochant encore.
—Regardez-moi.
—Je vous regarde, mon cher ami.
—Prenez-moi la main.
—Je la tiens, mon cher ami.
—Ne craignez-vous pas que j'aie un peu de fièvre, ou que ma tête ne soit un peu dérangée par l'accident de la nuit dernière?
—Non, mon cher ami, dit Herbert, après avoir pris le temps de m'examiner. Vous êtes un peu agité, mais vous êtes tout à fait vous-même.
—Je sais que je suis bien moi-même, et l'homme que nous cachons près de la rivière là-bas est le père d'Estelle.
CHAPITRE XXI.
Quel était mon but, en montrant tant de chaleur à chercher et à prouver la parenté d'Estelle? Je ne saurais le dire. On verra tout à l'heure que la question ne se présentait pas à moi sous une forme bien distincte, jusqu'à ce qu'elle me fût formulée par une tête plus sage que la mienne.
Mais quand Herbert et moi eûmes terminé notre conversation, je fus saisi de la conviction fiévreuse, que je ne devais pas me reposer un instant, mais que je devais voir M. Jaggers, et arriver à apprendre l'entière vérité. Je ne sais réellement pas si je sentais que je faisais cela pour Estelle, ou si j'étais bien aise de reporter sur l'homme à la conservation duquel j'étais intéressé, quelques rayons de l'intérêt romanesque qui l'avait si longtemps enveloppée. Peut-être cette dernière supposition est-elle plus près de la vérité.
Quoi qu'il en soit, j'eus bien de la peine à me retenir d'aller dans Gerrard Street ce soir-là. Herbert me représenta que si je le faisais, je serais probablement obligé de garder le lit, et par conséquent incapable d'être utile lorsque la sûreté de notre fugitif dépendrait de moi. Ces sages conseils parvinrent seuls à calmer mon impatience. En répétant plusieurs fois que, quoi qu'il pût arriver, je devais aller chez M. Jaggers le lendemain, je consentis enfin à rester tranquille, à laisser panser mes blessures et à rester à la maison. De grand matin, le lendemain, nous sortîmes ensemble, et, au coin de Giltspur Street, près de Smithfield, je laissai Herbert prendre le chemin de la Cité, et je me dirigeai vers la Petite Bretagne.
Il y avait des jours périodiques où M. Jaggers et Wemmick passaient en revue les comptes de l'étude, arrêtaient les balances et mettaient tout en ordre. Dans ces occasions, Wemmick portait ses livres et papiers dans le cabinet de M. Jaggers, et un des clercs du premier étage descendait dans le premier bureau. En voyant ce clerc à la place de Wemmick, ce matin-là, j'appris que c'était le jour des balances; mais je n'étais pas fâché de trouver M. Jaggers et Wemmick ensemble; car Wemmick verrait alors par lui-même que je ne disais rien qui pouvait le compromettre.
Mon apparition, avec mon bras en écharpe et mon paletot jeté sur mes épaules, favorisa mon projet. Quoique j'eusse adressé à M. Jaggers un récit succinct de l'accident, aussitôt que j'étais arrivé en ville, il me restait maintenant à lui donner tous les détails; et la singularité de la circonstance rendit notre conversation moins sèche, moins roide, et moins strictement judiciaire qu'elle ne l'était habituellement. Pendant que je narrais le désastre, M. Jaggers, selon son habitude, se tenait devant le feu. Wemmick se penchait sur le dos de sa chaise en me regardant fixement, les mains dans les poches de son paletot, et sa plume horizontalement placée dans la bouche. Les deux ignobles bustes, toujours inséparables dans mon esprit des débats officiels, paraissaient se demander en eux-mêmes s'ils ne sentaient pas le feu en ce moment.
Mon récit terminé et les questions épuisées, je produisis l'autorisation de miss Havisham de recevoir les neuf cents livres pour Herbert. Les yeux de M. Jaggers rentrèrent un peu plus profondément dans sa tête quand je lui tendis les tablettes; mais bientôt, il les fit passer à Wemmick en lui recommandant de préparer le bon sur le banquier pour qu'il y apposât sa signature. Pendant que cela s'exécutait, je regardais Wemmick qui écrivait, et M. Jaggers qui me regardait, en s'appuyant et en s'inclinant sur ses bottes bien cirées.
«Je suis fâché, Pip, dit-il en mettant le bon dans ma poche quand il l'eut signé, que nous n'ayons rien à faire pour vous.
—Miss Havisham a eu la bonté de me demander, répondis-je, si elle pouvait faire quelque chose pour moi, et je lui ai dit que non.
—Chacun doit connaître ses affaires,» dit M. Jaggers.
Et je vis les lèvres de Wemmick former les mots: «Valeurs portatives.»
«Je ne lui aurais pas dit non, si j'avais été à votre place, dit M. Jaggers; mais chacun doit connaître ses affaires.
—Les affaires de chacun, dit Wemmick en me lançant un regard de reproche, ce sont les valeurs portatives.»
Croyant le moment venu de continuer le thème que j'avais à cœur, je dis, en me tournant vers M. Jaggers:
«J'ai cependant demandé quelque chose à miss Havisham, monsieur. Je l'ai priée de me donner quelques renseignements sur sa fille adoptive, et elle m'a dit tout ce qu'elle savait.
—Vraiment, fit M. Jaggers en se penchant pour regarder ses bottes.
Puis en se redressant:
«Ah! je ne pense pas que j'aurais fait cela, si j'avais été à la place de miss Havisham. Mais elle doit mieux connaître ses affaires que moi.
—J'en sais plus sur l'histoire de l'enfant adopté par miss Havisham que miss Havisham n'en sait elle-même. Je connais sa mère.»
M. Jaggers m'interrogea du regard et répéta:
«Sa mère?...
—Il n'y a pas trois jours que j'ai vu sa mère.
—Ah! dit M. Jaggers.
—Et vous aussi, vous l'avez vue, monsieur, et plus récemment encore.
—Ah! dit M. Jaggers.
—Peut-être en sais-je plus de l'histoire d'Estelle que vous n'en savez vous-même, dis-je: je connais aussi son père.»
Il y eut un certain temps d'arrêt dans les manières de M. Jaggers; il était trop maître de lui-même pour les changer; mais il ne put s'empêcher de faire un indéfinissable mouvement d'attention; puis il m'assura qu'il ne savait pas qui était son père. J'avais soupçonné que Provis n'était devenu le client de M. Jaggers qu'environ quatre ans plus tard, et qu'il n'avait plus alors aucune raison de faire valoir son identité. Mais je n'avais pu être certain de cette ignorance de M. Jaggers auparavant, bien que j'en fusse parfaitement certain alors.
«Ainsi, vous connaissez le père de la jeune dame, Pip? dit M. Jaggers.
—Oui, répondis-je, et il s'appellde la Nouvelle Galles du Sud.»
M. Jaggers lui-même tressaillit quand je dis ces mots. C'était le plus léger tressaillement qui pût échapper à un homme, le plus soigneusement réprimé et le plus vite étouffé, mais il eut un tressaillement, bien qu'il le cachât en partie en le confondant avec le mouvement qu'il fit pour prendre son mouchoir dans sa poche. Il me serait impossible de dire comment Wemmick reçut cette nouvelle. J'évitai de le regarder en ce moment, de peur que la finesse de M. Jaggers ne découvrît qu'il y avait eu entre nous quelque communication qu'il ignorerait.
«Et les preuves, Pip? demanda M. Jaggers d'une manière calme, en arrêtant son mouchoir à mi-chemin de son nez. Est-ce Provis qui prétend cela?
—Il ne le dit pas, dis-je, il ne l'a jamais dit, il ne connaît rien et il ne croit pas à l'existence de sa fille.»
Pour une fois, le puissant mouchoir de poche manqua son effet. Ma réponse avait été si inattendue, que M. Jaggers remit le mouchoir dans sa poche, sans compléter l'acte ordinaire, se croisa les bras, et me regarda avec une froide attention, bien qu'avec un visage impassible.
Je lui dis alors tout ce que je savais et comment je le savais, avec la seule réserve que je lui laissai croire que je tenais de miss Havisham ce qu'en réalité je tenais de Wemmick. J'agis même avec beaucoup de prudence à cet égard; je ne regardai pas une seule fois du côté de Wemmick avant d'avoir fini tout ce que j'avais à dire, et j'avais, pendant un moment, soutenu en silence le regard de M. Jaggers. Quant à la fin je tournai les yeux du côté de Wemmick, je vis qu'il avait retiré sa plume de sa bouche, et qu'il était occupé au bureau.
«Ah! dit enfin M. Jaggers en se rapprochant des papiers qui se trouvaient sur la table, où étions-nous, Wemmick, quand M. Pip est entré?»
Mais je ne pouvais pas me laisser ainsi mettre de côté, et je lui adressai un appel passionné, presque indigné, pour être plus franc et plus généreux avec moi. Je lui rappelai les fausses espérances par lesquelles j'avais passé, la longueur du temps qu'elles avaient duré, la découverte que j'avais faite, et je fis allusion au danger qui pesait sur mon esprit. Je me représentai comme étant certainement bien digne d'un peu de confiance de sa part, en retour de la confidence que je venais de lui faire. Je dis que je ne le blâmais pas, que je ne le soupçonnais pas, que je ne me défiais pas de lui; mais que j'avais besoin qu'il m'assurât de la vérité, et que s'il me demandait pourquoi j'en avais besoin, et pourquoi je pensais y avoir des droits, je lui dirais, quoique ces pauvres rêves lui importassent peu: que j'avais aimé Estelle longtemps et tendrement, et que, bien que je l'eusse perdue, et que je dusse vivre dans l'abandon, tout ce qui la concernait m'était encore plus proche et plus cher que tout autre chose au monde. Voyant que M. Jaggers se tenait immobile et silencieux, et apparemment insensible à cet appel, je me tournai vers Wemmick et dis:
«Wemmick, je vous sais un cœur tendre, j'ai vu votre charmant intérieur et votre vieux père, et tous les plaisirs innocents dans lesquels vous reposez votre vie affairée; je vous supplie de dire un mot à M. Jaggers, et de lui représenter que, tout bien considéré, il doit être plus ouvert avec moi!»
Je n'ai jamais vu deux hommes se regarder d'une manière plus extraordinaire que M. Jaggers et Wemmick après cette apostrophe. D'abord l'idée que Wemmick allait être remercié de sa place me traversa l'esprit, mais elle s'évanouit quand je vis M. Jaggers céder à quelque chose comme un sourire, et Wemmick devenir plus hardi.
«Qu'est-ce que tout cela? dit M. Jaggers, vous avez un vieux père et vous vous livrez à des plaisirs innocents?
—Eh bien! je ne les apporte pas ici.
—Pip, dit M. Jaggers en posant sa main sur mon bras et souriant ouvertement, cet homme doit être le menteur le plus rusé de tout Londres.
—Pas le moins du monde, répondit Wemmick s'enhardissant de plus en plus, je crois que vous en êtes un autre.»
Ils échangèrent encore une fois leurs singuliers regards, chacun paraissant craindre que l'autre ne l'emportât sur lui.
«Vous avez un intérieur charmant?
—Puisque cela ne gêne pas les affaires, repartit Wemmick, qu'est-ce que cela vous fait? Maintenant que je vous regarde, monsieur, je ne serai pas étonné si un de ces jours vous cherchez à avoir un intérieur agréable quand vous serez fatigué du travail.»
M. Jaggers fit deux ou trois signes de tête rétrospectifs et poussa un soupir.
«Pip, dit-il, ne parlons plus de ces pauvres rêves, vous en savez sur ces sortes de choses plus que moi, car vous avez une expérience plus fraîche. Mais, à propos de cette autre affaire, je vais vous faire une supposition, mais faites attention que je n'admets rien.»
Il attendit que je déclarasse que je comprenais parfaitement qu'il avait expressément signifié qu'il n'admettait rien.
«Maintenant, Pip, dit M. Jaggers, supposez qu'une femme, dans des circonstances semblables à celles que vous avez mentionnées, ait tenu son enfant caché et ait été obligée de communiquer le fait à son conseil légal, sur l'observation faite par celui-ci, qu'il doit tout savoir pour régler la latitude de sa défense, tout, même ce qui concerne l'enfance; supposez qu'à la même époque le conseil ait eu mission de trouver un enfant qu'une dame riche et excentrique voulait adopter et élever....
—Je vous suis, monsieur.
—Supposez que le conseil vécût dans une atmosphère de mal et que tous les enfants qu'il voyait étaient destinés, en grand nombre, à une perte certaine.... Supposez qu'il voyait souvent des enfants jugés solennellement par une cour criminelle où il fallait les soulever pour qu'on les aperçût.... Supposez qu'il en vît habituellement un grand nombre emprisonnés, fouettés, transportés, négligés, repoussés, ayant toutes les qualités requises par le bourreau, et grandissant pour la potence... Supposez qu'il avait raison de regarder presque tous les enfants qu'il voyait dans sa vie d'affaires comme autant de frai qui devait éclore en poissons destinés à venir dans ses filets pour être poursuivis et défendus: parjures, orphelins, endiablés d'une manière ou d'une autre....
—Je vous écoute, monsieur.
—Supposez, Pip, que dans le nombre il y avait une jolie petite fille qu'on pouvait sauver, que son père croyait morte et pour laquelle il n'osait faire aucune démarche, et à la mère de laquelle le conseil légal avait le droit de dire: «Je sais ce que vous avez fait et comment vous l'avez fait; vous êtes arrivée de telle ou telle manière; voilà comment vous avez attaqué, voilà comment on s'est défendu. Vous avez été çà et là. Vous avez fait telle et telle chose pour détourner les soupçons. Je vous ai suivie à la piste partout, et je puis le dire à vous et à tous, séparez-vous de l'enfant, à moins qu'il ne soit nécessaire de la produire pour nous sauver. Si vous êtes sauvée, votre enfant est sauvée aussi; si vous êtes perdue, votre enfant est encore sauvée.» Supposez que tout cela fût fait et que la femme fût acquittée?
—Mais si je n'admets rien de tout cela?
—Si vous n'admettez rien de tout cela?»
Et Wemmick répéta:
«Vous n'admettez rien de tout cela?
—Supposez, Pip, que la passion et la crainte de la mort aient un peu ébranlé l'intelligence de cette femme, et que lorsqu'elle fut rendue à la liberté elle se soit retirée du monde et soit venue demander un asile à son conseil.... Supposez qu'il l'ait prise et qu'il ait su contenir l'ancienne nature sauvage et violente de sa cliente toutes les fois qu'elle faisait mine de reparaître, en conservant sur elle son ancien pouvoir. Comprenez-vous ce cas imaginaire?
—Parfaitement.
—Supposez que l'enfant grandît et fît un mariage d'argent; que la mère vécût encore, que le père vécût encore, que le père et la mère, inconnus l'un à l'autre, demeurassent à des milles de stades ou de mètres, comme vous voudrez, l'un de l'autre; que le secret fût encore un secret, excepté pour vous qui en avez eu vent: gardez-le vous-même en ce dernier cas avec beaucoup de soin.
—Je le ferai.
Et je demande à Wemmick de le garder en lui-même avec beaucoup de soin.»
Et Wemmick dit:
«Je le ferai.
—En faveur de qui voudriez-vous révéler ce secret?... Pour le père?... Je pense qu'il ne serait pas beaucoup meilleur pour lui que pour la mère.... Pour la mère?... Je pense que si elle a commis un pareil crime, elle ne serait plus en sûreté où elle est.... Pour la fille?... Je crois qu'il ne lui servirait à rien d'établir sa parenté pour l'édification de son mari, et de retomber dans la honte, après y avoir échappé pendant vingt ans et avec la presque certitude d'y échapper pour le reste de ses jours.... Mais ajoutez le fait que vous l'avez aimée, Pip, et que vous avez fait de cette jeune fille le sujet de ces pauvres rêves qui, à une époque ou une autre, ont été dans la tête de beaucoup plus d'hommes que vous ne paraissez le penser: alors je vous dis que vous feriez mieux, et vous le ferez au plus vite, quand vous y aurez bien songé, de couper votre main gauche avec votre main droite, et ensuite de passer celle qui a coupé l'autre à Wemmick, que voilà, pour qu'il la coupe aussi.»
Je tournai les yeux vers Wemmick, dont le visage était devenu très sérieux. Il posa gravement son index sur ses lèvres. Je fis comme lui. M. Jaggers aussi.
«Maintenant Wemmick, dit ce dernier en reprenant son ton habituel, où en étions-nous quand M. Pip est entré?»
Me retirant de côté, pendant qu'ils travaillaient, je remarquai que les regards singuliers qu'ils avaient échangés se re-nouvelèrent plusieurs fois, avec cette différence cependant qu'alors chacun d'eux paraissait soupçonner, pour ne pas dire paraissait savoir, qu'il s'était laissé voir à l'autre sous un jour faible et qui n'était pas dans l'esprit de la profession. Pour cette raison, ils se montrèrent inflexibles l'un envers l'autre, M. Jaggers en se posant hautement en maître, et Wemmick en s'obstinant à se justifier, quand il trouvait la moindre occasion de le faire. Jamais je ne les avais vu en si mauvais termes, car généralement ils s'entendaient bien ensemble.
Mais ils furent heureusement secourus par l'apparition opportune de Mike, le client à casquette de loutre, qui avait l'habitude d'essuyer son nez sur sa manche, et que j'avais vu la première fois que j'étais entré dans ces murs. Cet individu qui, pour son propre compte, ou pour celui de quelques membres de sa famille, semblait toujours être dans l'embarras (l'embarras ici signifiait Newgate) venait annoncer que sa fille aînée avait été arrêtée et était inculpée de vol dans une boutique. Pendant qu'il faisait part de cette triste circonstance à Wemmick, M. Jaggers se tenait magistralement devant le feu, sans prendre part à ce qui se disait. Une larme brilla dans l'œil de Mike.
«Qu'avez-vous encore? demanda Wemmick avec la plus profonde indignation. Pourquoi venez-vous pleurnicher ici?
—Je ne suis pas venu pour cela, monsieur Wemmick.
—Si fait, dit Wemmick, comment osez-vous?... Vous n'êtes pas dans un état convenable pour venir ici, si vous ne pouvez venir sans cracher comme une mauvaise plume. Qu'est-ce que cela signifie?
—On n'est pas maître de ses sentiments, monsieur Wemmick... commença Mike.
—Ses quoi?... demanda Wemmick tout furieux. Dites-le encore!...
—Voyons, tenez, mon brave homme, dit M. Jaggers en faisant un pas en avant et en montrant la porte, sortez de mon étude, je ne veux pas de sentiment ici. Sortez.
—C'est bien fait, dit Wemmick, sortez!»
Donc l'infortuné Mike se retira très humblement, et M. Jaggers et Wemmick semblèrent avoir repris leur bonne intelligence et continuèrent à travailler avec le même air de contentement que s'ils venaient de bien déjeuner ensemble.
CHAPITRE XXII.
De la Petite Bretagne je me rendis avec son bon dans ma poche chez le frère de miss Skiffins le comptable; et le frère de miss Skiffins le comptable alla tout droit chez Clarriker et me ramena Clarriker. J'eus donc la grande satisfaction de terminer à mon gré l'affaire d'Herbert. C'était la seule bonne chose et la seule chose complète que j'avais faite depuis le jour où j'avais conçu mes grandes espérances.
Clarriker m'apprit en cette occasion que les affaires de sa maison progressaient rapidement, qu'il pouvait maintenant établir une petite succursale en Orient, ce qui était devenu très nécessaire pour l'extension des affaires, et qu'Herbert dans sa nouvelle situation d'associé, irait la surveiller. Je vis que je devais me préparer à me séparer de mon ami avant même que mes propres affaires fussent en meilleur état. Et alors je crus réellement sentir que ma dernière ancre de salut perdait de sa solidité et que j'allais bientôt devenir le jouet des vagues et des vents.
Mais je trouvai une récompense dans la joie avec laquelle Herbert rentra le soir et me fit part de son bonheur, s'imaginant peu qu'il ne m'apprenait rien de nouveau. Il esquissait des tableaux imaginaires: il se voyait conduisant Clara Barley dans le pays des Mille et une Nuits, et j'allais les rejoindre (avec une caravane de chameaux, je crois), et nous remontions le Nil en voyant des merveilles. Sans m'exagérer la part que j'avais dans ces brillants projets, je sentais qu'Herbert était en bonne voie de réussite et que le vieux Bill Barley n'avait qu'à bien s'attacher à son poivre et à son rhum pour que sa fille ne manquât bientôt plus de rien.
Nous étions maintenant en mars. Mon bras gauche, quoique ne présentant pas de mauvais symptômes, fut long à guérir; il m'était encore impossible de mettre un habit. Ma main droite était passablement rétablie, déformée il est vrai, mais faisant parfaitement son service.
Un lundi matin, pendant que Herbert et moi nous déjeunions, je reçus par la poste cette lettre de Wemmick:
«Walworth.
«Brûlez ceci dès que vous l'aurez lu. Au commencement de la semaine, mercredi, par exemple, vous pourriez faire ce que vous savez, si vous vous sentiez disposé à l'essayer. Brûlez.»
Quand j'eus montré cette lettre à Herbert, et que je l'eus mise au feu, pas avant pourtant de l'avoir tous deux apprise par cœur, nous songeâmes à ce qu'il fallait faire, car, bien entendu, on ne pouvait se dissimuler maintenant que j'étais incapable de rien faire.
«J'y ai bien réfléchi, dit Herbert, et je pense connaître un meilleur moyen que de prendre un batelier de la Tamise. Prenons Startop, c'est une main habile, il nous aime beaucoup, il est honorable et dévoué.
—J'y avais songé plus d'une fois. Mais que lui direz-vous, Herbert?
—Il n'est pas nécessaire de lui en dire beaucoup. Laissons-le supposer que c'est une simple fantaisie, mais une fantaisie secrète, jusqu'à ce que le jour arrive; alors vous lui direz qu'il y a d'urgentes raisons pour embarquer et éloigner Provis. Vous partez avec lui?
—Sans doute.
—Où cela?»
Il m'avait toujours semblé, dans les différentes réflexions inquiètes que j'avais faites sur ce point, que le port où nous devions nous diriger importait peu; que ce fut à Hambourg, Rotterdam ou Anvers, la ville ne signifiait presque rien, pourvu que nous fussions hors d'Angleterre: tout steamer étranger que nous trouverions sur notre route, qui consentirait à nous prendre, ferait l'affaire. Je m'étais toujours proposé en moi-même de lui faire descendre en toute sûreté le fleuve dans le bateau; et certainement au delà de Gravesend qui était un lieu critique pour les recherches et les questions si des soupçons s'étaient élevés. Comme les steamers étrangers quittent Londres vers l'heure de la marée, notre plan devait être de descendre le fleuve par un reflux antérieur et de nous tenir dans quelque endroit tranquille jusqu'à ce que nous puissions en gagner un. L'heure où nous serions rejoints, n'importe où cela serait, pouvait être facilement calculée en se renseignant d'avance.
Hubert consentit à tout cela, et nous sortîmes immédiatement après déjeuner, pour commencer nos investigations. Nous apprîmes qu'un steamer pour Hambourg remplirait probablement au mieux notre but, et c'est principalement sur ce vaisseau que nous reportâmes nos pensées. Mais nous prîmes note que d'autres steamers étrangers quitteraient Londres par la même marée, et nous nous félicitâmes de connaître la forme et la couleur distinctive de chacun d'eux. Nous nous séparâmes alors pour quelques heures, moi pour me procurer de suite les passeports qui seraient utiles; Herbert pour aller trouver Startop. Nous fîmes tous deux ce que nous avions à faire, sans aucun empêchement, et, quand nous nous retrouvâmes, à une heure, tout était fait. J'avais, de mon côté, fait préparer les passeports; Herbert avait vu Startop, et celui-ci était plus que prêt à se joindre à nous.
Ils devaient manœuvrer chacun avec une paire de rames, et moi je tiendrais le gouvernail. L'objet de mes soins devait rester assis et se tenir tranquille; comme la vitesse n'était pas notre but nous ferions assez de chemin. Nous convînmes qu'Herbert ne rentrerait pas dîner avant d'aller au Moulin du Bord de l'Eau, ce soir; qu'il n'irait pas du tout le lendemain soir mardi; qu'il avertirait Provis de descendre par un escalier, le plus près possible de la maison, mercredi, quand il nous verrait approcher, et pas avant; que tous les arrangements avec lui seraient terminés ce lundi soir, et qu'on ne communiquerait plus avec lui d'aucune manière, avant de le prendre à bord.
Ces précautions, bien convenues entre nous deux, je rentrai chez moi.
En ouvrant la porte extérieure de nos chambres, avec ma clef, je trouvai dans la boite une lettre à mon adresse, une lettre très sale, bien qu'elle ne fût pas mal écrite. Elle avait été apportée (pendant mon absence, bien entendu), et voici ce qu'elle contenait:
«Si vous ne craignez pas de venir aux vieux Marais, ce soir ou demain soir à neuf heures, et de venir à la maison de l'éclusier, près du four à chaux, je vous conseille d'y venir. Si vous voulez des renseignements sur votre oncle Provis, venez, ne dites rien à personne, et ne perdez pas de temps. Vous devez venir seul. Apportez la présente avec vous.»
J'avais déjà un assez grand fardeau sur l'esprit avant la réception de cette étrange missive. Que faire après? Je ne pouvais le dire. Et, le pire de tout, c'est qu'il fallait me décider promptement, ou je manquerais la voiture de l'après-midi, qui me conduirait assez à temps pour le soir. Je ne pouvais songer à y aller le lendemain soir: c'eût été trop rapproché de l'heure de notre fuite; et puis l'information promise pouvait avoir quelque importance pour notre fuite elle-même.
Si j'avais eu plus de temps pour réfléchir, je crois que je serais parti de même. Ayant à peine le temps de réfléchir, car ma montre me disait que la voiture allait partir dans une demi-heure, je résolus de quitter Londres. Je ne serais certainement pas parti sans les mots ayant rapport à mon oncle Provis; mais cette lettre étant arrivée après la lettre de Wemmick et les préparatifs du matin, je me décidai.
Il est si difficile de comprendre clairement le contenu de n'importe quelle lettre, quand on est fortement agité, que je dus relire la mienne deux fois avant que la recommandation de ne rien dire à personne pût entrer machinalement dans mon esprit. Je laissai un mot au crayon pour Herbert, où je lui disais que devant partir bientôt, et ne sachant pas pour combien de temps, j'avais décidé d'aller et de revenir en tout hâte, pour m'assurer par moi-même comment miss Havisham se trouvait. J'eus, après cela, tout juste le temps de mettre mon manteau, de fermer notre appartement et de gagner le bureau des voitures par le plus court chemin. Si j'avais pris une voiture de place et passé par les rues j'aurais manqué mon but; en allant à pied j'arrivai à la voiture au moment même où elle sortait de la cour. Quand je revins à moi je me trouvai le seul voyageur cahoté dans l'intérieur, et j'avais de la paille jusqu'aux genoux.
Je n'avais pas été réellement moi-même depuis la réception de la lettre, tant elle m'avait troublé, arrivant après la presse et les tracas du matin qui avaient été énormes, car, après avoir désiré, et longtemps attendu Herbert avec inquiétude, son avis était à la fin venu comme une surprise; et maintenant je commençais à m'étonner de me trouver dans une voiture, et à douter si j'avais des raisons suffisantes pour m'y trouver, et à considérer si je n'allais pas descendre et m'en retourner, et à trouver des arguments pour ne jamais céder à une lettre anonyme; en un mot, à passer par toutes les alternatives de contradiction et d'indécision, auxquelles, je le suppose, peu de gens agités sont étrangers. Cependant la mention du nom de Provis l'emporta sur tout. Je raisonnai comme j'avais déjà raisonné, si cela peut s'appeler raisonner, que, dans le cas où il lui arriverait malheur si je manquais d'y aller, je ne pourrais jamais me le pardonner.
Nous arrivâmes à la nuit close; et le voyage me parut long et fatigant à moi qui ne pouvais voir que peu de choses de l'intérieur où j'étais, et qui, vu mon état impotent, ne pouvais monter à l'extérieur. Évitant le Cochon Bleu, je descendis à une auberge de réputation moindre, en bas de la ville, et je commandai à dîner. Pendant qu'on préparait mon repas, je me rendis à Satis House, et m'informai de miss Havisham. Elle était encore très malade, quoique regardée comme un peu mieux.
Mon auberge avait autrefois fait partie d'un ancien couvent, et je dînai dans une petite salle commune octogone, comme celle des fonts baptismaux. Comme il m'était impossible de couper mes aliments, le vieil aubergiste le fit pour moi. Cela engagea la conversation entre nous. Il fut assez bon pour m'entretenir de ma propre histoire, en y ajoutant, bien entendu, le fait, devenu populaire, que Pumblechook avait été mon premier bienfaiteur et le fondateur de ma fortune.
«Connaissez-vous ce jeune homme? dis-je.
—Si je le connais! répéta l'aubergiste, depuis le temps où il était tout petit.
—Revient-il quelquefois dans le pays?
—Oui, il revient, dit l'hôtelier, chez ses grands amis, de temps en temps, et il est froid pour l'homme qui l'a fait ce qu'il est.
—Pour quel homme?
—Celui dont je veux parler, dit l'hôtelier, M. Pumblechook.
—Est-il ingrat pour d'autres?
—Sans doute! il le serait s'il le pouvait, répondit l'hôtelier. Mais il ne le peut pas.... Et pourquoi? Parce que Pumblechook a tout fait pour lui.
—Est-ce que Pumblechook dit cela?
—S'il dit cela! répéta l'hôtelier, il n'a pas besoin de le dire.
—Mais le dit-il?
—C'est à faire devenir le sang d'un homme blanc comme du vinaigre, de l'entendre le raconter, monsieur!» dit l'aubergiste.
Et pourtant, pensais-je en moi-même, «Joe, cher Joe, tu n'en parles jamais, toi! Joe, affectueux et indulgent; tu ne te plains jamais, toi! Ni toi non plus, charmante et bonne Biddy!
—Votre appétit se ressent de votre accident, dit l'aubergiste en jetant les yeux sur le bras qui était bandé sous mon paletot. Essayez d'un morceau plus tendre.
—Non, merci, répondis-je en quittant la table pour m'approcher du feu; je ne puis manger davantage; veuillez enlever tout cela.»
Je n'avais jamais été frappé d'une manière plus sensible de mon ingratitude envers Joe, que par l'imposture effrontée de Pumblechook. Le faux, c'était lui; le vrai, c'était Joe. Le plus vil, c'était lui; le plus noble, c'était toujours Joe.
Je me sentis profondément et très injustement humilié, quand je songeai devant le feu, pendant une heure et plus. Le bruit de l'horloge me réveilla, mais non de mon abattement et de mes remords. Je me levai, fis agrafer mon manteau sous mon cou, et sortis. J'avais d'abord cherché dans ma poche la lettre, afin de m'y reporter de nouveau, mais je ne pus la trouver. J'étais contrarié de penser qu'elle avait dû tomber dans la paille de la voiture; je savais cependant très bien que le lieu indiqué était la petite maison de l'éclusier, près du four à chaux, dans les marais, et à neuf heures. C'est donc vers les marais que je me dirigeai directement, car je n'avais pas de temps à perdre.