CHAPITRE XXV.
On le conduisit au Bureau de Police, et il aurait été immédiatement renvoyé devant la cour criminelle pour être jugé, s'il n'avait été nécessaire de rechercher auparavant un vieil officier du ponton duquel il s'était évadé autrefois, pour constater son identité. Personne n'en doutait, mais Compeyson qui avait eu l'intention d'en témoigner était mort emporté par le courant, et il se trouva qu'il n'y avait pas à cette époque dans Londres un seul employé des prisons qui pût donner la preuve réclamée. Dès mon arrivée, je m'étais rendu directement chez M. Jaggers, à sa maison particulière, pour assurer son assistance à Magwitch; mais M. Jaggers ne voulut rien admettre en faveur de l'accusé. Il me dit que l'affaire serait terminée en cinq minutes, quand le témoin serait arrivé, et qu'aucun pouvoir sur terre ne pourrait l'empêcher d'être contre nous.
Je fis part à M. Jaggers de mon dessein de laisser ignorer à Magwitch le sort de sa fortune. M. Jaggers se fâcha contre moi, et me reprocha d'avoir laissé glisser cette fortune entre mes doigts. Il dit qu'il nous faudrait bien présenter une pétition, et essayer dans tous les cas d'en tirer quelque chose; mais il ne me cacha pas que, bien qu'il pût y avoir un certain nombre de cas où la confiscation ne serait pas prononcée, il n'y avait dans celui-ci aucune circonstance qui permît qu'il en fût ainsi. Je compris très bien cela. Je n'étais pas parent du condamné, ni son allié par des liens reconnus; il n'avait rien écrit, rien prévu en ma faveur, avant son arrestation, et le faire maintenant serait tout à fait inutile. Je n'avais donc aucun droit, et je résolus d'abord, et je persistai par la suite dans la résolution que mon cœur ne s'abaisserait jamais à la tâche vaine d'essayer d'en établir un.
Il paraît qu'on avait des raisons pour supposer que le dénonciateur noyé avait espéré une récompense prélevée sur cette confiscation, et avait une connaissance approfondie des affaires de Magwitch. Quand on retrouva son corps, bien loin de l'endroit où il était tombé, il était si horriblement défiguré qu'on ne put le reconnaître qu'au contenu de ses poches, dans lesquelles il y avait des notes encore lisibles, pliées dans un portefeuille qu'il portait. Parmi ces notes se trouvaient les noms d'une certaine maison de banque de la Nouvelle Galles du Sud, où une grosse somme était placée, et la désignation de certaines terres d'une valeur considérable. Ces deux chefs d'information se trouvaient sur une liste des biens dont il supposait que j'hériterais, et que Magwitch avait donnée à M. Jaggers depuis qu'il était en prison. Son ignorance, le pauvre homme, le servait enfin: il ne douta jamais que mon héritage ne fût parfaitement en sûreté avec l'assistance de M. Jaggers.
Après un délai de trois jours, pendant lequel la poursuite avait attendu qu'on produisît le témoin du ponton, ce témoin arriva et compléta l'instruction. Magwitch fut renvoyé pour être jugé à la prochaine session des assises, qui devait commencer dans un mois.
C'est à cette sombre époque de ma vie qu'Herbert rentra un soir très abattu et dit:
«Mon cher Haendel, je crains d'être bientôt obligé de vous quitter.»
Son associé m'ayant préparé à cette communication, je fus moins surpris qu'il ne l'avait pensé.
«Nous perdrons une belle occasion si je refuse d'aller au Caire, et je crains fort d'être forcé d'y aller, Haendel, au moment où vous aurez le plus besoin de moi.
—Herbert, j'aurai toujours besoin de vous, parce que je vous aimerai toujours; mais ce besoin n'est pas plus grand aujourd'hui qu'à aucune autre époque.
—Vous allez être si isolé!
—Je n'ai pas le loisir de penser à cela, dis-je; vous savez que je suis toujours avec lui, tout le temps qu'on me le permet, et que je serais avec lui toute la journée, si je le pouvais; et quand je m'éloigne de lui, vous le savez, mes pensées sont avec lui.»
La terrible situation où se trouvait Magwitch était si effrayante pour tous deux que nous ne pouvions en parler plus clairement.
«Mon cher ami, dit Herbert, que la perspective de notre séparation, car elle est très proche, soit mon excuse pour vous tourmenter sur vous-même. Avez-vous pensé à votre avenir?
—Non, car j'ai eu peur de penser à n'importe quel avenir.
—Mais il ne faut pas négliger le vôtre. En vérité, mon cher Haendel, il ne faut pas le négliger. Je désirerais vous voir y songer dès à présent, faites-le, je vous en prie... si vous avez un peu d'amitié pour moi.
—Je le ferai, dis-je.
—Dans cette nouvelle succursale de notre maison, Haendel, il nous faut un...»
Je vis que sa délicatesse lui faisait éviter le mot propre: aussi je lui dis:
«Un commis?
—Un commis, et j'espère qu'il n'est pas impossible qu'il devienne un jour (comme l'est devenu un commis de votre connaissance), un associé. Allons! Haendel,» comme si c'était le grave commencement d'un exorde de mauvais augure, il avait abandonné ce ton, étendu son honnête main, et parlé comme un écolier.
«Clara et moi nous avons parlé et reparlé de tout cela, continua Herbert, et la chère petite créature m'a encore prié ce soir, avec des larmes dans les yeux, de vous dire que si vous vouliez venir avec nous, quand nous partirons ensemble, elle ferait son possible pour vous rendre heureux et pour convaincre l'ami de son mari qu'il est aussi son ami. Nous serions si contents, Haendel!...»
Je la remerciai de tout mon cœur, et lui aussi; mais je dis que je n'étais pas encore certain de pouvoir me joindre à eux, comme il me l'offrait si généreusement. D'abord, mon esprit était trop occupé pour pouvoir bien examiner ce projet. En second lieu, oui, en second lieu, il y avait quelque chose d'hésitant dans ma pensée, et qu'on verra à la fin de ce récit.
«Mais si vous pensez pouvoir, Herbert, sans préjudice pour vos affaires, laisser la question pendante encore quelque temps....
—Tout le temps que vous voudrez, s'écria Herbert, six mois... un an!
—Pas aussi longtemps que cela, dis-je, deux ou trois mois au plus.»
Herbert fut très enchanté quand nous échangeâmes une poignée de mains sur cet arrangement; il dit qu'il avait maintenant le courage de m'apprendre qu'il croyait être obligé de partir à la fin de la semaine.
«Et Clara? dis-je.
—La chère petite créature, répondit Herbert, restera religieusement près de son père tant qu'il vivra; mais il ne vivra pas longtemps; Mrs Wimple m'a confié que certainement il est en train de s'en aller.
—Sans vouloir dire une chose dure, dis-je, il ne peut mieux faire que de s'en aller.
—Je suis obligé d'en convenir, dit Herbert. Alors, je reviendrai chercher la chère petite créature, et, la chère petite créature et moi, nous nous rendrons tranquillement à l'église la plus proche. Rappelez-vous que la chère petite ne vient d'aucune famille, mon cher Haendel; qu'elle n'a jamais regardé dans le livre rouge, et n'a aucune notion de ce qu'était son grand père. Quelle chance pour le fils de ma mère!»
Le samedi de cette même semaine, je dis adieu à Herbert. Il était rempli de brillantes espérances, mais triste et chagrin de me quitter, lorsqu'il prit place dans une des voitures du service des ports. J'entrai dans une taverne pour écrire un petit mot à Clara, lui disant qu'il était parti en lui envoyant son amour et toutes ses tendresses, et je me rendis ensuite à mon logis solitaire, si je puis parler ainsi, car ce n'était pas un chez moi, et je n'avais de chez moi nulle part.
Sur l'escalier, je rencontrai Wemmick, qui redescendait après avoir cogné inutilement avec le dos de son index à ma porte. Je ne l'avais pas vu seul depuis notre désastreuse tentative de fuite, et il était venu dans sa capacité personnelle et privée, me donner quelques mots d'explication au sujet de cette absence prolongée.
«Feu Compeyson, dit Wemmick, avait petit à petit deviné plus de la moitié de la vérité de l'affaire, maintenant accomplie, et c'est d'après les bavardages de quelques uns de ces gens dans l'embarras (il y a toujours quelques uns de ces gens dans l'embarras) que j'ai appris ce que je sais. Je tenais mes oreilles ouvertes, tout en faisant semblant de les tenir fermées, jusqu'à ce que j'eusse entendu dire qu'il était absent, et je pensais que c'était le meilleur moment pour faire votre tentative. Je commence seulement à soupçonner maintenant que c'était une partie de sa politique, en homme très adroit qu'il était, de tromper habituellement ses propres agents. Vous ne me blâmez pas, j'espère, monsieur Pip; j'ai essayé de vous servir, et de tout mon cœur.
—Je suis aussi certain de cela, Wemmick, que vous pouvez l'être, et je vous remercie bien vivement de tout l'intérêt et de toute l'amitié que vous me portez.
—Je vous remercie, je vous remercie beaucoup. C'est une mauvaise besogne, dit Wemmick en se grattant la tête, et je vous assure que je n'avais pas été joué ainsi depuis longtemps. Ce que je regrette surtout, c'est le sacrifice de tant de valeurs portatives, mon Dieu!
—Eh moi, Wemmick, je pense au pauvre possesseur de ces valeurs.
—Oui, c'est sûr, dit Wemmick. Sans doute, rien ne peut vous empêcher de le regretter, et je mettrais un billet de cinq livres de ma poche pour le tirer de là. Mais ce que je vois, c'est ceci: feu Compeyson avait été prévenu d'avance de son retour, et il était si bien résolu à le livrer, que je ne pense pas qu'on eût pu le sauver. Cependant les valeurs portatives auraient certainement pu être sauvées. Voilà la différence entre les valeurs et leur possesseur, ne voyez-vous pas?»
J'invitai Wemmick à monter et à prendre un verre de grog avant de partir pour Walworth. Il accepta l'invitation, et, en buvant le peu que contenait son verre, il me dit, sans aucun préambule, et après avoir paru quelque peu embarrassé:
«Que pensez-vous de mon intention de prendre un congé lundi, monsieur Pip?
—Mais je suppose que vous n'avez rien fait de semblable durant les douze mois qui viennent de s'écouler.
—Les douze ans plutôt, dit Wemmick. Oui, je vais prendre un jour de congé; plus que cela, je vais faire une promenade; plus que cela, je vais vous demander de faire une promenade avec moi.»
J'allais m'excuser, comme n'étant qu'un bien pauvre compagnon, quand Wemmick me prévint.
«Je connais vos engagements, dit-il, et je sais que vous êtes rebattu de ces sortes de choses, monsieur Pip; mais, si vous pouviez m'obliger, je le considèrerais comme une grande bonté de votre part. Ça n'est pas une longue promenade, et c'est une promenade matinale. Cela vous prendrait, par exemple (en comptant le déjeuner, après la promenade), de huit heures à midi. Ne pourriez-vous pas trouver moyen d'arranger cela?»
Il avait tant fait pour moi à différentes reprises, que c'était en vérité bien peu de chose à faire en échange pour lui être agréable. Je lui dis que j'arrangerais cela, que j'irais; et il fut si enchanté de mon consentement, que moi-même j'en fus satisfait. À sa demande, je convins d'aller le prendre à Walworth le lundi à huit heures et demie du matin, et nous nous séparâmes.
Exact au rendez-vous, je sonnai à la porte du château le lundi matin, et je fus reçu par Wemmick lui-même qui me sembla avoir l'air plus pincé que de coutume et avoir sur la tête un chapeau plus luisant. À l'intérieur, on avait préparé deux verres de lait au rhum et deux biscuits. Le père devait être sorti dès le matin, car en jetant un coup d'œil dans sa chambre, je remarquai qu'elle était vide.
Après nous être réconfortés avec le lait au rhum et les biscuits, et quand nous fûmes prêts à sortir pour nous promener, avec cette bienfaisante préparation dans l'estomac, je fus extrêmement surpris de voir Wemmick prendre une ligne à pécher et la mettre sur son épaule.
«Mais nous n'allons pas pécher? dis-je.
—Non, répondit Wemmick; mais j'aime à marcher avec une ligne.»
Je trouvai cela singulier; cependant je ne dis rien et nous partîmes dans la direction de Camberwell Green; et, quand nous y arrivâmes, Wemmick me dit tout à coup:
«Ah! voici l'église.»
Il n'y avait rien de très surprenant à cela; mais cependant je fus quelque peu étonné quand il me dit, comme animé d'une idée lumineuse:
«Entrons!»
Nous entrâmes, Wemmick laissa sa ligne sous le porche et regarda autour de lui. En même temps Wemmick plongeait dans les poches de son habit et en tira quelque chose de plié dans du papier.
«Ah! dit-il, voici un couple de paires de gants, mettons-les!»
Comme les gants étaient des gants de peau blancs, et comme la bouche de Wemmick avait atteint sa plus grande largeur, je commençai à avoir de forts soupçons. Ils se changèrent en certitude, quand je vis son père entrer par une porte de côté, escortant une dame.
«Ah! dit Wemmick, voici miss Skiffins! Si nous faisions une noce?»
Cette discrète demoiselle était vêtue comme de coutume, excepté qu'elle était présentement occupée à substituer une paire de gants blancs à ses gants verts. Le vieux était également occupé à faire un semblable sacrifice devant l'autel de l'hyménée. Le vieux gentleman cependant éprouvait tant de difficultés à mettre ses gants, que Wemmick dut lui faire appuyer le dos contre un des piliers, puis passer lui-même derrière le pilier et les tirer pendant que, de mon côté, je tenais le vieux gentleman par la taille, afin qu'il présentât une résistance sûre et égale. Au moyen de ce plan ingénieux, ses gants furent mis dans la perfection.
Le bedeau et le prêtre parurent. On nous rangea en ordre devant la fatale balustrade. Fidèle à son idée de paraître faire tout cela sans préparatifs, j'entendis Wemmick se dire à lui-même, en prenant quelque chose dans la poche de son gilet, avant le commencement du service:
«Ah! voici un anneau.»
J'assistais le fiancé en qualité de témoin ou de garçon d'honneur, tandis qu'une petite ouvreuse de bancs faisait semblant d'être l'amie de cœur de miss Skiffins. La responsabilité de conduire la demoiselle à l'autel était échue au vieux, ce qui amena le ministre officiant à être involontairement scandalisé. Voici ce qui arriva quand le ministre dit:
«Qui donne cette femme en mariage à cet homme?»
Le vieux gentleman, ne sachant pas le moins du monde à quel point de la cérémonie nous étions arrivés, continua à répéter d'un air aimable et rayonnant les dix commandements, sur quoi le clergyman répéta:
«Qui donne cette femme en mariage à cet homme?»
Le vieux gentleman n'ayant pas la moindre idée de ce qu'on lui demandait, le jeune marié s'écria de sa voix ordinaire:
«Allons, vieux père, vous savez... qui donne?»
À quoi le vieux répliqua avec une grande volubilité, avant de répondre que c'était lui qui donnait:
«Très bien! John, très bien! mon garçon.»
Le ministre fit alors une pause de si mauvais augure, que je me demandai si nous serions complètement mariés ce jour-là.
Le mariage fut consommé cependant, et quand nous sortîmes de l'église, Wemmick ouvrit le couvercle des fonts baptismaux, y déposa ses gants blancs et le referma. Mrs Wemmick, plus prévoyante, mit ses gants blancs dans sa poche et remit ses verts.
«Maintenant, monsieur Pip, dit Wemmick en plaçant triomphalement sa ligne à pécher sur son épaule à la sortie de l'église, dites-moi si quelqu'un supposerait en nous voyant que c'est une noce.»
On avait commandé à déjeuner à une jolie petite taverne, à un mille ou deux sur le coteau, au-delà de la prairie, et il y avait une table de jeu dans la chambre, pour le cas où nous aurions voulu nous délasser l'esprit après la solennité. Il était amusant de voir que Mrs Wemmick ne repoussait plus le bras de Wemmick quand il entourait sa taille; elle se tenait sur une chaise adossée contre la muraille, comme un violoncelle dans sa caisse, et se soumettait à se laisser embrasser comme aurait pu le faire ce mélodieux instrument.
Nous eûmes un excellent déjeuner, et toutes les fois que quelqu'un refusait quelque chose à table, Wemmick disait:
«C'est fourni par le contrat, vous savez, il ne faut pas vous effrayer.»
Je bus au nouveau couple, au vieux, au château; je saluai la mariée, et je me rendis en un mot aussi agréable qu'il me fût possible.
Wemmick me conduisit jusqu'à la porte, et je lui serrai la main en lui souhaitant beaucoup de bonheur.
«Merci! dit Wemmick en se frottant les mains. Elle sait si bien élever les poules! vous n'en avez pas idée. Nous vous enverrons des œufs, et vous en jugerez par vous-même. Dites donc, monsieur Pip, dit-il en me rappelant et en me parlant à voix basse, ceci est tout à fait un de mes sentiments de Walworth, je vous prie de le croire.
«Je comprends, dis-je, il ne faut pas en parler dans la Petite Bretagne.»
Wemmick fit un signe de tête.
«Après ce que vous avez laissé échapper l'autre jour, j'aime autant que M. Jaggers ne le sache pas. Il pourrait croire que mon cerveau se dérange, ou quelque chose de la sorte.»
CHAPITRE XXVI.
Magwitch resta en prison très malade, pendant tout le temps qui s'écoula entre son arrestation et l'ouverture des assises. Il s'était brisé deux côtes, ce qui avait endommagé un de ses poumons. Il respirait avec la plus grande difficulté et une douleur qui augmentait chaque jour. C'était par suite de cette blessure qu'il parlait si bas, que c'est à peine si l'on pouvait l'entendre. Il parlait donc fort peu, mais il était toujours prêt à m'écouter, et ma première occupation fut désormais de lui dire et de lui lire ce que je savais qu'il devait entendre.
Étant beaucoup trop malade pour rester dans la prison commune, il fut transporté, après deux ou trois jours, à l'infirmerie. Cette circonstance me permit de rester souvent près de lui, ce que je n'aurais jamais pu faire autrement. En effet, sans sa maladie, il eût été mis aux fers, car il était regardé comme passé maître en évasions, et je ne sais plus quoi encore.
Bien que je le visse chaque jour, ce n'était jamais que pour quelques instants. Nos heures de séparation étaient assez longues pour que je pusse m'apercevoir des légers changements survenus sur son visage et dans son état physique. Je ne me rappelle pas y avoir vu le moindre indice favorable; il s'usait lentement et devenait plus faible et plus malade de jour en jour, depuis celui où la porte de la prison s'était refermée sur lui.
L'espèce de soumission ou de résignation qu'il montrait était celle d'un homme épuisé. À ses manières, ou à un ou deux mots qui lui échappaient tout bas, de temps en temps, je pus soupçonner qu'il se demandait souvent s'il aurait pu être meilleur, placé dans de meilleures circonstances; mais il n'essayait jamais de se justifier, et de faire du passé autre chose que ce qu'il avait été.
Il arriva, en deux ou trois occasions, en ma présence, qu'une des personnes chargées de le garder parla de sa détestable réputation. Un sourire passait alors sur son visage, et il tournait les yeux de mon côté d'un air confiant, comme pour me prendre à témoin que j'avais reconnu en lui quelques qualités compensatrices, même dans le temps où je n'étais encore qu'un petit garçon. Pour tout le reste, il se montra humble et repentant, et je ne l'entendis jamais se plaindre.
Quand arriva l'époque de la session des assises, M. Jaggers demanda que son jugement fût remis à la session suivante, ayant l'assurance intime qu'il ne vivrait pas jusque là, mais on le refusa. Le jour du jugement arriva, et quand il fut amené à la barre, on l'assit sur une chaise, et on ne m'empêcha pas de me placer derrière lui, et de tenir la main qu'il me tendait.
Les débats furent très courts et très précis, tout ce qu'on put dire en sa faveur fut dit: comment il avait pris goût aux habitudes de travail, et comment il avait réussi légalement et honorablement. Mais rien ne pouvait atténuer le fait qu'il avait rompu son ban, et qu'il était là pour en répondre devant le juge et le jury. Il était impossible, une fois le fait prouvé, de faire autrement que de le déclarer coupable.
À cette époque, on avait coutume (ainsi que j'en fis la terrible expérience dans cette session) de consacrer le dernier jour des assises au prononcé des peines et de faire un dernier effort en formulant les sentences de mort. Mais sans le spectacle ineffaçable que mon souvenir me représente encore aujourd'hui, je croirais à peine, même en écrivant ces lignes, avoir vu trente-deux hommes et femmes amenés devant le juge pour s'entendre tous condamner ensemble. Magwitch était le seul, parmi les trente-deux, qui fût assis, afin qu'il pût respirer suffisamment pour conserver un peu de vie.
Cette scène m'apparaît encore tout entière avec ses vives couleurs: je vois les gouttes d'une pluie d'avril rouler sur les fenêtres de la cour et briller aux rayons du soleil; les trente-deux hommes et femmes entassés sur le banc des accusés, derrière lequel je me tenais, avec sa main dans la mienne, les uns arrogants, les autres frappés de terreur, quelques uns soupirant et pleurant, d'autres se couvrant la face de leurs mains, la plupart regardant tristement autour d'eux. Il y avait eu quelques cris poussés par les femmes condamnées, mais on les avait fait taire, et un grand silence s'était établi. Les sheriffs, avec leurs grandes chaînes et leurs bouquets et autres monstrueuses babioles civiques, les crieurs, les huissiers et cette grande galerie toute pleine de monde, et cette grande audience théâtrale, tous regardaient attentivement les trente-deux accusés et le juge, mis solennellement en présence. Alors le juge leur adressa la parole. Parmi les misérables amenés devant lui, dit-il, auxquels il devait s'adresser spécialement, il y en avait un qui, dès son enfance, avait bravé les lois, et qui, après des condamnations et des emprisonnements répétés, avait enfin été condamné à la déportation pour un nombre d'années limité, et qui, avec des circonstances extrêmement audacieuses et coupables, s'était évadé et avait été repris et condamné à la déportation à vie. Ce misérable avait semblé, pendant un certain temps, être revenu de ses erreurs, tant qu'il avait été loin du théâtre de ses anciens forfaits, et il avait vécu d'une manière honnête et paisible; mais à un moment fatal, cédant aux inclinations perverses et aux passions violentes qui l'avaient si longtemps rendu redoutable à la société, il avait quitté son asile de repos et de repentir, et était revenu dans la contrée d'où il avait été proscrit. Dénoncé bientôt, il avait réussi, pendant un certain temps, à dépister les agents de police; mais il avait été enfin saisi au moment où il allait fuir; il avait opposé une vive résistance, et avait causé la mort de son dénonciateur, auquel toute sa carrière était connue. Mieux que personne, il savait si c'est avec dessein et préméditation ou dans l'aveuglement de la passion. La peine prévue pour la rupture de ban et la rentrée dans le pays d'où il avait été chassé étant la peine de mort, et sa cause présentant des circonstances aggravantes, il devait se préparer à mourir.
Le soleil pénétrait par les hautes fenêtres du tribunal, à travers les brillantes gouttes de pluie qui étaient restées sur les carreaux, et étendait une large ligne de lumière entre les trente-deux coupables et le juge, et semblait, en les réunissant, rappeler à ceux qui étaient à l'audience que juges et accusés étaient absolument égaux devant celui qui sait tout et ne peut se tromper. Se levant un instant et paraissant comme un point noir dans ce rayon de lumière, le prisonnier dit:
«Milord, j'ai reçu ma sentence de mort du Tout-Puissant, et je m'incline devant la vôtre.»
Puis il se rassit. Il y eut quelques chuts, et le juge se mit à continuer ce qu'il avait à dire aux autres. Puis ils se trouvèrent tous jugés avec toutes les formalités voulues; et il fallut en soutenir quelques-uns, tandis que certains autres sortirent du tribunal en lançant un regard hagard et méprisant. Plusieurs firent des signes à la galerie; deux ou trois échangèrent des poignées de main; enfin quelques-uns sortirent en mâchant des fragments d'herbe qu'ils avaient arrachés à des plantes qui se trouvaient là. Il partit le dernier de tous, parce qu'il fallut l'aider à se lever et le faire marcher lentement, et il me tint la main pendant que tous les autres sortaient, et pendant que l'auditoire se levait et mettait de l'ordre dans ses vêtements, comme on fait à l'église ou ailleurs, et se montrait du doigt un criminel ou un autre, et presque toujours lui et moi.
Je souhaitais vivement et je priai qu'il mourût avant que le rapport du recorder ne fût terminé; mais dans la crainte qu'il ne vécût, je commençai à écrire cette nuit même une pétition au secrétaire d'État de l'intérieur, lui déclarant ce que je savais de lui, et comment il se faisait qu'il était revenu pour moi. Je la rédigeai aussi pathétiquement et avec autant de ferveur qu'il me fut possible, et quand je l'eus finie et envoyée, j'écrivis d'autres pétitions aux hommes sur l'autorité miséricordieuse desquels je comptais. J'en rédigeai même une pour la Couronne. Pendant plusieurs des jours et des nuits qui suivirent sa condamnation, je ne pris aucun repos, excepté quand je m'endormais malgré moi sur ma chaise; j'étais complètement absorbé par ces pétitions, et quand je les eus envoyées, je ne pouvais m'éloigner des endroits où elles étaient, et je sentais que plus j'en étais près, moins je désespérais et plus j'avais d'espoir qu'elles réussiraient.
Dans cette inquiétude déraisonnable et dans ce trouble d'esprit, je rôdais dans les rues le soir, autour des bureaux et des maisons où j'avais déposé ces pétitions. Aujourd'hui encore, les rues tumultueuses de l'ouest de Londres, par une nuit poussiéreuse du printemps, avec leurs rangées de sévères hôtels fermés et leurs longues files de candélabres, me remplissent de tristesse en me rappelant ce souvenir.
Les visites quotidiennes que je pouvais faire à Magwitch étaient maintenant plus courtes, et on le gardait plus strictement. Voyant ou m'imaginant qu'on me soupçonnait d'avoir l'intention de lui porter du poison, je demandai à être fouillé avant de m'asseoir à côté de lui, et je dis à l'officier qui était toujours présent que j'étais disposé à faire tout ce qui pourrait le convaincre de la sincérité de mes desseins. Personne ne se montrait dur, ni avec lui, ni avec moi. Il y avait un devoir à remplir, et on le remplissait, mais sans dureté. L'officier me donnait toujours l'assurance que le condamné était plus mal, et quelques prisonniers malades qui étaient dans la chambre, et d'autres prisonniers qui remplissaient auprès d'eux les fonctions d'infirmiers (c'étaient des malfaiteurs, mais qui n'étaient pas pour cela, Dieu merci! incapables de bons sentiments), me faisaient toujours les mêmes rapports.
Plus les jours s'écoulaient, et plus je remarquai qu'il restait couché tranquillement, regardant le plafond blanc, avec un visage sans aucune animation, jusqu'à ce que quelques mots prononcés par moi l'illuminassent un instant, et alors il revenait à la vie. Quelquefois il lui était presque tout à fait impossible de parler; alors il me répondait en me pressant légèrement la main, et je commençais à comprendre très bien ce langage.
Le nombre de jours écoulés s'était élevé à dix, quand je remarquai en lui un changement plus grand que de coutume. À mon entrée, ses yeux étaient fixés vers la porte et brillaient.
«Mon cher enfant, dit-il quand je fus assis à son chevet, je pensais que vous étiez en retard, mais je savais que vous ne pouviez pas l'être.
—Il est juste l'heure, dis-je, j'attendais à la porte.
—Vous attendez toujours à la porte, mon cher enfant, n'est-il pas vrai?
—Oui, pour ne pas perdre une minute.
—Merci, mon cher enfant, merci; Dieu vous bénisse! Vous ne m'avez jamais abandonné, mon cher enfant.»
Je lui serrai la main en silence, car je ne pouvais oublier que j'avais eu la pensée de l'abandonner.
«Et ce qu'il y a de mieux, dit-il, c'est que vous avez été meilleur pour moi depuis que je suis entouré d'un sombre nuage que lorsque le soleil était brillant; voilà le mieux de tout.»
Il était couché sur le dos et respirait avec beaucoup de difficulté. Quoi qu'il pût faire et bien qu'il m'aimât tendrement, la lumière quittait son visage de plus en plus, un voile tombait sur ses yeux fixés tranquillement au plafond.
«Souffrez-vous beaucoup aujourd'hui?
—Je ne me plains pas, cher enfant!
—Vous ne vous plaignez jamais.»
Après avoir dit ces derniers mots, il sourit, et je compris à son toucher qu'il voulait lever ma main et la porter à sa poitrine. Je la lui donnai, et il sourit encore une fois et la couvrit avec les siennes.
Le temps accordé s'écoula pendant que nous étions ainsi, mais en regardant autour de moi, je vis le gouverneur de la prison, et il me dit tout bas:
«Vous pouvez rester encore.»
Je le remerciai avec effusion et lui demandai:
«Pourrais-je lui parler, s'il peut encore m'entendre?»
Le gouverneur s'éloigna et renvoya l'officier. Ce changement, quoique fait sans bruit, souleva le voile qui recouvrait ses yeux, et il me regarda de la façon la plus affectueuse:
«Cher Magwitch, je dois vous dire enfin... vous comprenez, n'est-ce pas, ce que je dis?...»
Et je sentis une douce pression sur ma main.
«Vous avez eu une fille autrefois, que vous avez aimée et perdue?...»
Une pression plus forte sur ma main.
«Elle a vécu et trouvé de puissants amis; elle vit encore; c'est une vraie dame; elle est très belle, et je l'aime!»
Avec un dernier effort qui eût été insensible, si je ne m'y étais prêté en l'aidant, il porta ma main à ses lèvres, puis il la laissa retomber sur sa poitrine en y appuyant les deux siennes; le regard placide levé au plafond reparut et disparut, et sa tête retomba doucement sur sa poitrine.
Me rappelant alors ce que nous avions lu ensemble, je pensais aux deux hommes qui entrèrent dans le Temple pour prier, et je ne trouvai rien de mieux à dire à son chevet que de répéter ces paroles:
«Ô Seigneur, ayez pitié de lui, c'est un pauvre pécheur.»
CHAPITRE XXVII.
Maintenant que je restais livré tout à fait à moi-même, j'annonçai mon intention de quitter l'appartement du Temple aussitôt que mon bail serait terminé, et en attendant, de le sous-louer. Je mis aussitôt des écriteaux aux fenêtres, car j'étais endetté et je n'avais que très peu d'argent. Je commençais même sérieusement à m'alarmer de l'état de mes affaires, je devrais dire plutôt que j'aurais dû m'alarmer, si j'avais eu assez d'énergie et de calme dans l'esprit pour voir clairement la vérité au-delà de l'impression du moment, et cette impression était que je tombais sérieusement malade. La dernière secousse que j'avais éprouvée avait retardé la maladie, mais n'avait pu la chasser complètement. Je voyais qu'elle me revenait maintenant; en dehors de cela, je ne savais pas grand'chose, et je ne m'en inquiétais même pas.
Un jour ou deux je restai étendu sur le sofa ou sur le plancher, n'importe où, selon qu'il m'arrivait de me laisser tomber, la tête lourde, les jambes affaiblies, sans idée et sans force. Puis arriva une nuit qui me parut éternelle et peuplée d'inquiétudes et d'horreurs; et quand le matin j'essayai de m'asseoir sur mon lit et de penser à mes rêves, je vis qu'il m'était impossible de le faire.
Étais-je réellement descendu dans la Cour du Jardin, au milieu du silence de la nuit, cherchant à tâtons le bateau que je supposais y être? Étais-je revenu à moi deux ou trois fois sur l'escalier, avec grande terreur, ne sachant pas comment j'étais sorti de mon lit? M'étais-je trouvé en train d'allumer la lampe, poursuivi par l'idée que Provis montait l'escalier et que les lumières étaient éteintes? Avais-je été énervé d'une manière ou d'une autre, par les discours incohérents, le rire ou les gémissements de quelqu'un, et avais-je soupçonné en partie que ces sons venaient de moi-même? Y avait-il eu une fournaise en fer placée dans un des coins noirs de la chambre, et une voix avait-elle crié sans cesse que miss Havisham y brûlait? C'était là autant de choses que je me demandais et que j'essayais de m'expliquer en mettant un peu d'ordre dans mes idées tout en restant étendu sur mon lit. Mais il me semblait que la vapeur d'un four à chaux arrivait entre mes idées et moi et y mettait le désordre et la confusion; c'est à travers cette vapeur qu'à la fin je vis deux hommes me regarder.
—Que voulez-vous? demandai-je en tressaillant; je ne vous connais pas.
—Mais, monsieur, répondit l'un d'eux en s'inclinant et en me touchant l'épaule, c'est une affaire qui sans doute sera bientôt arrangée, mais vous êtes arrêté.
—Pour quelle dette?
—Pour cent vingt-trois livres, quinze shillings et six pence. C'est pour le compte du bijoutier, je crois.
—Que faut-il faire?
—Le mieux serait de venir chez moi, dit l'homme; je tiens une maison très convenable.»
J'essayai de me lever et de m'habiller; puis, quand je levai les yeux sur eux, je vis qu'ils se tenaient à quelque distance de mon lit et me regardaient. Je restai à ma place.
«Vous voyez mon état, dis-je, j'irais avec vous si je le pouvais; mais, en vérité, j'en suis tout à fait incapable. Si vous m'enlevez d'ici, je crois que je mourrai en chemin.»
Peut-être répondirent-ils ou discutèrent-ils sur la situation; autant qu'il m'en souvient, ils essayèrent de m'encourager à croire que j'étais moins mal que je ne pensais; mais je ne sais pas ce qu'ils firent, si ce n'est qu'ils s'abstinrent de m'emmener.
Ce qui n'était que trop certain, c'est que j'avais la fièvre, que j'étais anéanti, que je souffrais beaucoup, que je perdais souvent la raison, que le temps me semblait d'une longueur démesurée, que je confondais des existences impossibles avec la mienne propre, que j'étais une des briques de la muraille, et que je suppliais qu'on m'ôtât de la place gênante où l'on m'avait mis, que j'étais l'arbre d'acier d'une vaste machine, tournant avec fracas sur un abîme, et encore que j'implorais pour mon compte personnel qu'on arrêtât la machine, et qu'à coups de marteau on séparât la part que j'y avais. Que j'aie passé par ces phases de la maladie, je le sais, parce que je m'en souviens et qu'en quelque sorte je le savais au moment même. Que j'aie lutté avec des personnes réelles, croyant avoir affaire à des assassins, et que j'aie compris tout d'un coup qu'elles me voulaient du bien, après quoi je tombais épuisé dans leurs bras et les laissais me remettre au lit, je le savais aussi en revenant à la connaissance de moi-même. Mais, par-dessus tout, je savais que chez tous ceux qui m'avaient entouré pendant ma maladie, et que j'avais cru voir passer par toutes sortes de transformations, se dilater dans des proportions infinies, il y avait eu une tendance extraordinaire à prendre plus ou moins la ressemblance de Joe.
Après avoir passé le plus mauvais moment de ma maladie, je remarquai que, tandis que tous ses autres signes caractéristiques changeaient, ce seul trait ne changeait pas. Quiconque m'approchait, prenait l'apparence de Joe. J'ouvrais les yeux dans la nuit, et qui voyais-je dans le grand fauteuil, au chevet du lit? Joe. J'ouvrais les yeux dans le jour, et, assis sur l'appui de la fenêtre, fumant sa pipe à l'ombre de la fenêtre ouverte, qui voyais-je encore? Joe. Je demandais une boisson rafraîchissante, et quelle était la main chérie qui me la donnait? Celle de Joe. Je retombais sur mon oreiller après avoir bu, et quel était le visage qui me regardait avec tant d'espoir et de tendresse, si ce n'est celui de Joe!
Enfin un jour je pris courage et je dis:
«Est-ce vous, Joe?»
Et la chère et ancienne voix de chez nous répondit:
«Quel autre pourrait-ce être, mon vieux camarade?
—Ô Joe! vous me brisez le cœur! Regardez-moi avec colère, Joe.... Frappez-moi, Joe.... Reprochez-moi mon ingratitude... ne soyez pas si bon pour moi...»
Car Joe venait de poser sa tête sur l'oreiller, à côté de la mienne, et de passer son bras autour de mon cou, dans la joie qu'il éprouvait de me voir le reconnaître.
«Mais, oui, mon cher Pip! mon vieux camarade, dit Joe. Vous et moi, nous avons toujours été bons amis, et quand vous serez assez bien pour sortir faire un tour de promenade... ah! quel plaisir!...»
Après quoi Joe se retira à la fenêtre et se tint le dos tourné vers moi, en train de s'essuyer les yeux; et comme mon extrême faiblesse m'empêchait de me lever et d'aller à lui, je restai là, murmurant ces mots de repentir:
«Ô mon Dieu! bénissez-le, bénissez cet excellent homme et ce bon chrétien!»
Les yeux de Joe étaient rouges quand il se retourna; mais je tenais sa main, et nous étions heureux tous les deux.
«Combien de temps, cher Joe?
—Vous voulez dire, Pip, combien de temps a duré votre maladie, mon cher camarade?
—Oui, Joe.
—Nous sommes à la fin de mai, demain c'est le 1er juin.
—Êtes-vous resté ici tout le temps, cher Joe?
—À peu près, mon vieux camarade.
—Car comme je le dis à Biddy quand la nouvelle de votre maladie nous fut apportée par une lettre venue par la poste; il a été longtemps seul; il est maintenant probablement marié, quoique mal récompensé des pas et des démarches qu'il a faites. Mais la richesse n'a jamais été un but pour lui, et le mariage fut toujours le plus grand désir de son cœur....
—Il est bien doux de vous entendre, Joe! mais je vous interromps dans ce que vous disiez à Biddy....
—C'est que, voyez-vous, vous pouviez être au milieu d'étrangers, et comme vous et moi avons toujours été amis, une visite dans un pareil moment pouvait ne pas vous être désagréable, et voici les paroles de Biddy:
«Allez le trouver sans perdre de temps.» Voilà, dit Joe, en prenant un air grave, quelles furent les paroles de Biddy. Allez le trouver, a dit Biddy, sans perdre de temps. En un mot, je ne vous tromperais pas beaucoup, ajouta Joe après quelques moments de réflexion, si je vous assurais que les paroles véridiques de cette jeune femme furent: «sans perdre une seule minute de temps.»
Ici, Joe s'arrêta court, et m'apprit qu'il ne fallait me parler qu'avec une grande modération, et que je devais prendre un peu de nourriture à des intervalles fréquents, que j'y fusse ou non disposé, et que je devais me soumettre à ses ordres. Je lui baisai donc la main, et me tins tranquille pendant qu'il s'occupait à rédiger une lettre à Biddy, dans laquelle il lui envoyait mes amitiés.
Évidemment, Biddy avait appris à écrire à Joe. Dans l'état de faiblesse où je me trouvais, couché dans mon lit et le regardant, cela me fit encore pleurer de plaisir, de voir avec quel orgueil il se mit à écrire sa lettre. Mon lit, privé de ses rideaux, avait été transporté, moi dedans, dans le salon, comme la pièce la plus vaste et la mieux aérée; on avait retiré le tapis, et la chambre était maintenue, nuit et jour, fraîche et salubre. Joe était assis devant mon bureau, relégué dans un coin, et encombré de petites bouteilles, et il était occupé à son grand travail. Il commença d'abord par choisir une plume sur le porte-plume, qu'il mania comme si c'était un coffre à gros outils; puis il releva ses manches, comme s'il allait manœuvrer un levier ou un marteau de forge. Avant de commencer, il se mit en position, c'est-à-dire qu'il s'appuya solidement sur la table avec son coude gauche, et tint sa jambe droite bien en arrière; et quand il commença, il fit des gros jambages, en descendant si lentement qu'on aurait pu croire qu'il leur donnait six pieds de longueur, tandis qu'à chacun des déliés qu'il faisait en remontant, j'entendais sa plume cracher énormément. Il avait la singulière idée que l'encrier était du côté où il n'était pas, et trempait constamment sa plume dans l'espace, paraissant très satisfait du résultat. Il commit quelques lourdes fautes d'orthographe, mais, en somme, il s'acquitta très bien de tout, et quand il eut signé son nom, et qu'avec ses deux doigts, il eu transporté un pâté final du papier sur le sommet de sa tête, il plana en quelque sorte sur la table pour juger de l'effet de son œuvre de points de vue différents, avec une satisfaction sans bornes.
Pour ne pas contrarier Joe en parlant trop, je me serais tu, même si j'avais été capable de parler beaucoup. Je remis donc au lendemain pour lui parler de miss Havisham. Il secoua la tête, quand je lui demandai si elle était rétablie:
«Elle est morte, Joe?
—Mais c'est que, mon vieux camarade, dit Joe, d'un ton de reproche et pour y arriver, par degrés, je n'aurais pas voulu dire cela; car ce n'est pas peu de chose à dire, mais elle n'est pas....
—... Vivante, Joe?
—Ça c'est plus près de la vérité, dit Joe; elle n'est pas vivante.
—A-t-elle souffert beaucoup, Joe?
—Après que vous êtes tombé malade, environ ce que vous pourriez appeler une semaine.
—Cher Joe, avez-vous entendu dire ce qu'est devenue sa fortune?
—Mais, mon vieux camarade, dit Joe, il me semble qu'elle avait disposé de la plus grande partie, c'est-à-dire qu'elle l'avait transmise à miss Estelle; mais elle avait écrit de sa main un petit codicille, un jour où deux avant l'accident, par lequel elle laissait une froide somme de quatre mille livres à M. Mathieu Pocket. Et pourquoi supposez-vous, par-dessus toutes les autres raisons, Pip, qu'elle lui ait laissé ces froides quatre mille livres? À cause du rapport de Pip sur ledit Mathieu. Biddy m'a dit que c'était écrit comme ça, dit Joe en répétant la formule légale: «Rapport de Pip sur ledit Mathieu.» Quatre froides mille livres, Pip!»
Je n'ai jamais pu découvrir sur quoi Joe fondait la température qu'il attribuait à ces quatre mille livres; mais cela lui paraissait augmenter la somme, et il éprouvait un plaisir manifeste à répéter qu'elles étaient froides.
Cette nouvelle me causa une grande joie: elle mettait le sceau sur le seul bien que j'eusse jamais fait. Je demandai à Joe s'il avait entendu dire que quelques-uns des autres parents eussent eu des legs.
«Miss Sarah, dit Joe, a vingt-cinq livres par an pour acheter des pilules, parce qu'elle est bilieuse; miss Georgiana a eu vingt livres.
—Mistress.... Comment appelez-vous ces bêtes sauvages qui ont des bosses sur le dos, mon vieux camarade?
—Camels?[15] «dis-je en me demandant à quoi il pouvait vouloir en venir.
Joe fit un signe.
«Mistress Camels.»
Je sus bientôt qu'il voulait parler de Camille. Elle a eu vingt livres pour acheter des veilleuses pour ranimer ses esprits quand elle se réveille la nuit.
L'exactitude de ces rapports était suffisamment évidente pour me donner une grande confiance dans les informations de Joe.
«Et maintenant, dit Joe, vous n'êtes pas encore assez fort, mon vieux camarade, pour ramasser plus d'une pelletée additionnelle de nouvelles aujourd'hui. Le vieil Orlick s'est introduit avec effraction dans une maison habitée.
—Chez qui? dis-je.
—Non... mais je vous avoue que ses manières sont devenues très bruyantes, dit Joe en forme d'excuses. Cependant la maison d'un Anglais est son château, et les châteaux ne doivent pas être forcés, excepté en temps de guerre; et quels qu'aient été ses défauts, il était bon marchand de blé et de graines.
—C'est donc la maison de Pumblechook qui a été forcée?
—C'est elle, Pip, dit Joe, et on a pris son tiroir, et on a pris sa caisse, et on a bu son vin, et on a mangé ses provisions, et on l'a souffleté, et on lui a tiré le nez, et on l'a attaché à son bois de lit, et on lui a donné une douzaine de coups de poing, et on lui a rempli la bouche de graines pour l'empêcher de crier; mais il a reconnu Orlick, et Orlick est dans la prison du comté.»
Peu à peu nous pûmes causer sans restriction. Je recouvrais mes forces lentement, mais je les recouvrais, et Joe restait avec moi, et il me semblait que j'étais encore le petit Pip.
Car la tendresse de Joe était si admirablement proportionnée à mes besoins, que j'étais comme un enfant entre ses mains. Il lui arrivait de s'asseoir près de moi, et de me parler avec son ancienne confiance, son ancienne simplicité, et son ancienne protection paternelle, de sorte que j'étais tenté de croire que toute ma vie, depuis le temps où j'avais vécu dans la vieille cuisine, était une invention de la fièvre qui était partie. Il faisait tout pour moi, excepté le ménage, pour lequel il avait pris une femme très convenable, après avoir réglé le compte de l'autre, le jour même de son arrivée.
«Je vous assure, Pip, disait-il souvent, pour expliquer cette liberté de sa part, que je l'ai trouvée en train de percer, comme un tonneau de bière, le lit de plume du lit inoccupé, et occupée à mettre les plumes dans un panier pour aller les vendre. Elle aurait ensuite percé le vôtre, et elle l'aurait vidé, vous dessus, et elle aurait emporté le charbon peu à peu dans la soupière et dans le plat aux légumes, et le vin et les liqueurs dans vos bottes à la Wellington.»
Nous attendions avec impatience le jour où je sortirais pour faire une promenade, comme nous avions attendu autrefois le jour où je devais entrer en apprentissage; et quand ce jour arriva, et qu'on eût fait venir une voiture découverte, Joe m'enveloppa, me prit dans ses bras, me descendit et me mit dans la voiture, comme si j'étais encore la pauvre créature débile sur laquelle il avait si abondamment répandu les richesses de sa grande nature.
Joe monta à côté de moi, et nous nous dirigeâmes ensemble vers la campagne, où la végétation était déjà luxuriante, et où l'air était tout rempli des douces senteurs du printemps. C'était un dimanche. En contemplant la belle nature qui m'entourait, je pensais combien elle était embellie et changée, et combien les petites fleurs des champs avaient poussé, et combien les voix des oiseaux avaient pris de force pendant les jours et pendant les nuits, sous le soleil et sous les étoiles, pendant que j'étais resté fiévreux et brûlant sur mon lit et le souvenir d'avoir été brûlant et fiévreux vint tout à coup troubler le calme que je goûtais. Mais, quand j'entendis les cloches du dimanche, et que je regardai avec plus d'attention les splendeurs étalées autour de moi, je sentis que je n'étais pas assez reconnaissant, et que j'étais encore trop faible pour éprouver même ce sentiment, et j'appuyai ma tête sur l'épaule de Joe, comme je l'avais appuyée autrefois, quand il me conduisait à la foire ou n'importe où, et que mes impressions étaient trop fortes pour mes jeunes sens.
Après un moment je devins plus calme, et nous causâmes comme nous avions coutume de causer autrefois, couchés sur l'herbe de la vieille batterie. Il n'y avait pas le moindre changement en Joe. Ce qu'il avait été à mes yeux alors, il l'était exactement à mes yeux aujourd'hui: aussi simplement fidèle et aussi simplement droit.
Quand nous rentrâmes, et qu'il me prit et me porta si facilement à travers la cour et l'escalier, je pensai à cette soirée de Noël, si fertile en événements, où il m'avait porté à travers les marais. Nous n'avions pas encore fait la moindre allusion à mon changement de fortune, et j'ignorais aussi ce qu'il savait de ma vie dans ces derniers temps. Je doutais tant de moi-même en ce moment, et j'avais une telle confiance en lui, que je ne savais pas si je devais lui en parler, quand il ne le faisait pas.
«Avez-vous appris, Joe, lui demandai-je ce soir-là, après mûre considération, pendant qu'il fumait sa pipe à la fenêtre, avez-vous appris qui était mon protecteur?
—J'ai entendu dire quelque chose, répondit Joe, comme si ce n'était pas miss Havisham, mon vieux camarade.
—Vous a-t-on dit qui c'était, Joe?
—Mais j'ai entendu dire quelque chose comme si c'était la personne qui avait envoyé la personne qui vous a donné les banknotes aux Trois jolis bateliers, Pip.
—C'était bien cela, en effet.
—C'est surprenant! dit Joe du ton le plus placide du monde.
—Avez-vous entendu dire qu'il était mort, Joe? demandai-je ensuite avec une défiance croissante.
—Qui?... Celui qui vous a envoyé les banknotes, Pip?...
—Oui.
—Je pense, dit Joe, après avoir réfléchi longtemps, et en regardant d'une manière évasive l'appui de la fenêtre, que j'ai entendu dire d'une manière ou d'une autre qu'il lui était arrivé quelque chose comme cela.
—Avez-vous appris quelque chose de sa vie, Joe?
—Rien de particulier, Pip.
—S'il vous plaisait d'en apprendre, Joe..., commençai-je à dire, quand Joe se leva et vint à mon sofa.
Voyez-vous, Pip, mon vieux camarade, dit-il, nous sommes toujours les meilleurs amis, n'est-ce pas, Pip?»
J'étais gêné pour lui répondre.
«Très bien, alors, dit Joe, comme si j'avais répondu, tout est pour le mieux, c'est convenu; pourquoi entrer dans des explications qui, entre deux personnes comme nous, sont des sujets inutiles! Dieu! pensez à votre pauvre sœur et à ses colères, et ne vous souvenez-vous plus de son bâton?
—Si fait, je m'en souviens, Joe.
—Voyez-vous, Pip, mon vieux camarade, dit Joe, je faisais tout ce que je pouvais pour mettre une séparation entre vous et le bâton; mais mon pouvoir n'était pas toujours égal à mes intentions, car lorsque votre pauvre sœur avait dans la tête l'idée de tomber sur vous, il était assez dans son habitude favorite de tomber sur moi, si je faisais de l'opposition, et de retomber ensuite encore plus lourdement sur vous; j'ai souvent remarqué cela. Ce n'est pas en tiraillant la barbe d'un homme, ni en le secouant deux ou trois fois (ce dont votre sœur ne se privait pas) qu'on empêche un homme de se mettre entre un pauvre petit enfant et un châtiment; mais quand ce pauvre petit enfant n'en est que plus sévèrement châtié, parce qu'on a secoué l'autre et tiré sa barbe, alors cet homme se dit naturellement à lui-même: «Où est le bien que tu as voulu faire? Je t'avoue, se dit l'homme, que je vois le mal, mais que je ne vois pas le bien, je m'en rapporte à vous, monsieur, pour m'en montrer le bien.»
—L'homme dit cela? observai-je, en voyant que Joe attendait ma réponse.
—Oui, l'homme dit cela, reprit Joe. Et a-t-il raison, cet homme, de dire cela?
Cher Joe, il a toujours raison.
Bien, mon vieux camarade, dit Joe; alors je m'en rapporte à vos paroles. S'il a toujours raison (quoiqu'en général il ait plutôt tort), il a raison quand il dit ceci:—Supposant que lorsque vous gardiez quelque petite affaire pour vous seul, alors que vous étiez petit, vous la gardiez parce que vous saviez que le pouvoir de Gargery à tenir le bâton à distance n'était pas égal à ses intentions. Donc, qu'il n'en soit plus question entre gens comme nous, et ne laissons pas échapper de remarques sur des sujets inutiles. Biddy s'est donné bien de la peine avant mon départ (car cela a été horriblement dur à me faire comprendre) pour que je visse clair dans tout ceci, et que, voyant clair, je lui donne un coup d'épaule. Ces deux choses, étant convenues, un ami véritable vous dit: N'allez à l'encontre de rien; mangez votre souper, buvez votre eau rougie, et allez-vous mettre entre vos draps.»
La délicatesse avec laquelle Joe débita ce discours et le tact charmant et la bonté avec laquelle Biddy, dans sa finesse de femme, m'avait deviné si vite et l'avait préparé à comprendre tout cela, firent une profonde impression sur mon esprit. Mais Joe connaissait-il combien j'étais pauvre, et comment mes grandes espérances s'étaient toutes dissipées au soleil comme le brouillard de nos marais, c'est ce que j'ignorais.
Une autre chose en Joe que je ne pouvais comprendre, mais qui me peinait beaucoup, était celle-ci: à mesure que je devenais plus fort et mieux portant, Joe se montrait moins à l'aise avec moi. Pendant que j'étais faible et dans son entière dépendance, le cher homme s'était laissé aller à ses anciennes habitudes et m'avait donné tous les noms d'autrefois: «cher petit Pip; mon vieux camarade,» qui alors étaient une délicieuse musique à mes oreilles. Moi aussi, je m'étais laissé aller à nos anciennes manières, heureux et reconnaissant de ce qu'il me laissait faire; mais imperceptiblement, à mesure que j'y tenais davantage, Joe y tenait moins, et il commença à s'en déshabituer; tout en m'en étonnant d'abord, j'arrivai bientôt à comprendre que la cause était en moi, et que la faute en était toute à moi.
Ah! n'avais-je donné à Joe aucune raison de douter de ma constance et de penser que, dans la prospérité, je deviendrais froid avec lui, et que je le repousserais! N'avais-je donné au cœur innocent de Joe aucun motif de sentir instinctivement, qu'à mesure que je reprenais des forces, son pouvoir sur moi s'affaiblirait, et qu'il ferait mieux de me lâcher à temps, et de me laisser aller avant que je ne m'affranchisse moi-même?
C'était en allant promener dans les jardins du Temple, pour la troisième ou quatrième fois, appuyé sur le bras de Joe, que je vis bien clairement le changement qui s'était opéré en lui. Nous nous étions assis sous la chaude lumière du soleil, regardant la rivière, et il m'arriva de dire au moment où nous nous levions:
«Voyez, Joe, je puis très bien marcher maintenant; vous allez me voir rentrer seul.
—Il ne faudrait pas vous forcer pour cela, Pip, dit Joe; mais je serais heureux de vous en voir capable, monsieur.»
Le dernier mot me choqua. Pourtant, comment me plaindre? Je n'allai pas plus loin que la grille du jardin; alors je prétendis être plus faible que je ne l'étais réellement, et je demandai à Joe de me donner le bras. Joe me le donna, mais il était pensif.
De mon côté, j'étais pensif aussi, car comment arrêter ce changement naissant en Joe? C'était une grande perplexité pour mes pensées déchirées de remords, que j'eusse honte de lui dire exactement dans quel état je me trouvais et où j'en étais arrivé, je ne cherche pas à le cacher; mais j'espère que les motifs de mon hésitation n'étaient pas tout à fait indignes. Il aurait voulu m'aider à sortir de tous ces petits tracas; je le savais, et je savais qu'il ne devait pas m'aider, et que je ne devais pas souffrir qu'il m'aidât.
Ce fut une triste soirée pour tous deux; mais, avant d'aller nous coucher, j'avais résolu d'attendre jusqu'au lendemain. Le lendemain était un dimanche, je commencerais une nouvelle vie avec la nouvelle semaine. Le lundi matin, je parlerais à Joe de son changement, je mettrais de côté ce dernier vestige de réserve, je lui dirais ce que j'avais dans la pensée (ce second point n'était pas encore tout à fait résolu), et pourquoi je ne m'étais pas décidé à aller retrouver Herbert, et alors la confiance de Joe serait reconquise pour toujours. À mesure que je me rassérénais, Joe se rassérénait aussi, et il me sembla qu'il avait pris aussi sympathiquement une résolution.
Nous passâmes tranquillement la journée du dimanche, et nous gagnâmes la campagne en voiture, pour nous promener à pied dans les champs.
«Je remercie le ciel d'avoir été malade, Joe, dis-je.
—Cher vieux Pip, mon vieux camarade; vous en êtes maintenant presque revenu, monsieur.
—Ç'a été un temps mémorable pour moi, Joe.
—Comme pour moi, monsieur, répondit Joe.
—Nous avons passé ensemble un temps que je n'oublierai jamais, Joe. Il y a eu des jours, je le sais, que j'ai oubliés pendant un certain temps, mais jamais je n'oublierai ceux-ci.
—Pip, dit Joe paraissant un peu ému et troublé, il y a eu quelques bons moments, et, cher monsieur, ce qui a été entre nous, a été.»
Le soir, quand je fus au lit, Joe vint dans ma chambre, comme il y était venu pendant tout le temps de ma convalescence. Il me demanda si j'étais sûr d'être aussi bien portant que le matin.
«Oui, cher Joe, parfaitement.
—Et vous vous sentez toujours plus fort, mon vieux camarade?
—Oui, cher Joe, toujours.»
Joe mit sur la couverture, à l'endroit de mon épaule, sa large et bonne main, et dit d'une voix qui me sembla étouffée:
«Bonsoir!»
Quand je me levai le lendemain matin, reposé et plus fort, j'avais pris la pleine résolution de tout dire à Joe sans délai. Je voulais lui parler avant déjeuner. Je m'habillai aussitôt pour me rendre dans sa chambre et le surprendre; car c'était le premier jour que je me levais matin. Je fus à sa chambre. Il n'y était pas. Non seulement il n'y était pas, mais sa malle n'y était pas non plus.
Je gagnai aussitôt la table où le déjeuner était servi, j'y trouvai une lettre. Voici les quelques mots qu'elle contenait:
«Ne voulant pas être importun, je suis parti; car vous voilà bien rétabli, mon cher Pip, et vous serez beaucoup mieux sans
«JO.»
«P. S. Toujours les meilleurs amis.»
Inclus dans la lettre, je trouvai un reçu du montant de la dette et des frais pour lesquels j'avais été arrêté. Jusqu'à ce moment, j'avais supposé que mon créancier avait arrêté ou au moins suspendu ses poursuites pour me permettre de me rétablir complètement. Je n'avais jamais songé que Joe eût payé la somme; mais Joe l'avait payée, et le reçu était à son nom.
Que me restait-il à faire maintenant, si ce n'est de le suivre à la chère vieille forge, et là de m'ouvrir à lui, de lui montrer mon repentir, et de soulager mon esprit et mon cœur d'un second point réservé, qui planait sur ma pensée?
Mon idée était d'aller à Biddy, de lui montrer combien je revenais humble et repentant, de lui dire comment j'avais perdu tout ce que j'avais autrefois espéré, de lui rappeler mes anciennes confidences dans les premiers temps où je m'étais trouvé malheureux puis de lui dire enfin:
«Biddy, je crois que tu m'aimais bien autrefois, alors même que mon cœur vagabond s'écartait de toi. Si tu peux m'aimer seulement la moitié de ce que tu m'aimais autrefois; si tu peux me prendre avec toutes mes fautes et toutes les désillusions qui sont tombées sur ma tête, et si tu peux me recevoir comme un enfant auquel on pardonne (et vraiment je suis bien chagrin, Biddy, et j'ai bien besoin d'une voix douce et d'une main consolatrice), j'espère être maintenant un peu plus digne de toi que je ne l'étais alors, pas beaucoup: mais un peu. Biddy, c'est à toi de dire si je travaillerais à la forge avec Joe, ou si j'essayerai une occupation différente dans ce pays, ou si nous irons dans quelque ville lointaine, où m'attend une situation que je n'ai point acceptée quand on me l'a offerte, car je voulais auparavant connaître ta réponse. Et maintenant, Biddy, si tu peux me dire que tu m'accompagneras en ce monde, tu en feras assurément un meilleur monde pour moi, et de moi un meilleur homme pour lui, et je ferai tous mes efforts pour en faire un meilleur monde pour toi.»
Tel était mon projet. Après trois jours de plus de convalescence, je partis pour notre vieil endroit, afin de le mettre à exécution. Tout ce qu'il me reste à dire, c'est comment j'y réussis.
CHAPITRE XXVIII.
La nouvelle de la lourde chute que ma haute fortune avait éprouvée, était arrivée avant moi dans mon pays natal et dans ses environs. Je trouvai le Cochon bleu au courant de la nouvelle, et je trouvai même qu'il en résultait un grand changement dans sa conduite à mon égard. Autant le Cochon avait recherché mon estime avec une chaleureuse assiduité, quand j'étais en possession de mes espérances, autant le Cochon était froid, maintenant que la fortune m'abandonnait.
Il faisait nuit quand j'arrivai très fatigué de ce voyage, que j'avais fait si souvent et si facilement autrefois. Le Cochon bleu ne put me donner ma chambre accoutumée, laquelle était occupée (sans doute par quelqu'un qui avait des espérances) et ne put m'assigner qu'une retraite des plus humbles parmi les pigeons et les chaises de poste de la cour; mais je goûtai un aussi profond sommeil dans ce logement que dans le plus bel appartement que le Cochon aurait pu me donner, et la qualité de mes rêves fut à peu près la même qu'elle aurait été dans la meilleure chambre à coucher.
De grand matin, pendant qu'on préparait mon déjeuner, j'allai faire un tour du côté de Satis House. Il y avait des affiches collées sur la porte et des morceaux de tapis pendus hors des fenêtres, annonçant la vente à la criée des articles de ménage, meubles et effets, pour la semaine suivante. La maison elle-même devait être vendue comme vieux matériaux et abattue. Lot 1er était écrit en grosses lettres au blanc d'Espagne sur la brasserie. Lot 2ème, sur cette partie du bâtiment principal qui était restée fermée si longtemps. D'autres lots étaient marqués sur différentes parties des constructions, et le lierre avait été arraché pour faire place aux écriteaux, et il y en avait déjà beaucoup traînant dans la poussière, et tout flétri. Entrant un instant par la porte ouverte, et regardant autour de moi de l'air maussade d'un étranger qui n'a rien à faire dans l'endroit où il se trouve, je vis le commis du commissaire-priseur se promener sur les fûts et les désigner à haute voix à un rédacteur du catalogue qui, plume en main, se faisait un pupitre provisoire du fauteuil à roues que j'avais si souvent poussé en chantant le vieux Clem.
Quand je revins au Cochon bleu pour déjeuner, je trouvai Pumblechook causant avec l'aubergiste. M. Pumblechook (qui ne paraissait pas avoir gagné depuis sa dernière aventure nocturne) m'attendait, et m'adressa la parole dans les termes suivants:
«Jeune homme, je suis fâché de vous voir tomber; mais pouvait-on s'attendre à autre chose... pouvait-on s'attendre à autre chose... pouvait-on s'attendre à autre chose?...»
Comme il étendait la main avec le geste magnifique d'un homme qui pardonne, et comme j'étais brisé et accablé par la maladie, et peu porté à quereller, je le laissai faire.
«William, dit M. Pumblechook au garçon, mettez un muffin sur la table. En sommes-nous vraiment là?... en sommes-nous vraiment arrivés là?...»
Je m'assis de mauvaise humeur devant mon déjeuner. M. Pumblechook se tint devant moi, et, avant que je n'eusse eu le temps de toucher la théière, il me versa du thé de l'air d'un bienfaiteur qui avait résolu de me rester fidèle jusqu'au dernier jour.
«William, dit M. Pumblechook avec tristesse, servez le sel; dans des temps plus heureux, dit-il, en s'adressant à moi, je crois que vous preniez du sucre? Preniez-vous du lait? Oui, n'est-ce pas? Du sucre et du lait? William, apportez du cresson.
—Merci! dis-je brièvement, mais je ne mange pas de cresson.
—Vous ne mangez pas de cresson! répondit M. Pumblechook en soupirant et en agitant sa tête à plusieurs reprises, comme s'il s'y fut attendu, et comme si cette abstinence de cresson avait le moindre rapport avec ma chute. Vraiment! les plus simples produits de la terre, vous n'en mangez pas, décidément?... N'en apportez pas, William!...»
Je continuai mon déjeuner, et M. Pumblechook continua à rester près de moi avec son regard de poisson et sa respiration bruyante comme toujours.
«Il ne lui reste plus que la peau et les os! pensa Pumblechook à haute voix; et cependant, quand il partait d'ici (avec ma bénédiction, je puis le dire), quand j'étalais devant lui mon humble repas, comme l'abeille, il était frais comme une pêche.»
Cela me fit penser à la différence surprenante qu'il y avait entre la manière servile avec laquelle il m'avait offert sa main dans ma nouvelle prospérité, en disant: «Permettez... permettez...» et la clémence fastueuse avec laquelle il venait d'exhiber ces mêmes cinq gros doigts.
«Ah! continua-t-il, en me passant le pain et le beurre, allez-vous chez Joseph?
—Au nom du ciel! dis-je en éclatant malgré moi, que vous importe où je vais? laissez la théière tranquille.»
C'était la plus mauvaise voie que je pouvais prendre, parce que cela donna à Pumblechook l'occasion qu'il cherchait.
«Oui, jeune homme, dit-il en lâchant le manche de l'objet en question, et en se reculant d'un ou deux pas de ma table, parlant de manière à être entendu de l'aubergiste et du garçon qui étaient à la porte; je laisserai cette théière tranquille, vous avez raison, jeune homme; une fois par hasard, vous avez raison. Je m'oublie moi-même quand je prends intérêt à votre déjeuner, au point de vouloir rendre des forces à votre corps épuisé par les effets débilitants de la prodigalité, et le stimuler par la nourriture saine de vos ancêtres.... Et pourtant, dit Pumblechook en se tournant vers l'aubergiste et le garçon, et en m'indiquant en allongeant le bras, voilà celui que j'ai constamment fait jouer dans les heureux jours de son enfance. Ne me dites pas que cela ne se peut pas; je vous assure que c'est lui!»
Un murmure étouffé des deux individus interpellés servit de réponse. Le garçon semblait même particulièrement affecté.
«C'est lui, dit Pumblechook, que j'ai promené dans ma voiture; c'est lui que j'ai vu élever à la main; c'est lui de la sœur duquel j'étais l'oncle par alliance. Qu'il le nie, s'il le peut!»
Le garçon semblait convaincu que je ne pouvais pas le nier, et que cela donnait un mauvais air à l'affaire.
«Jeune homme, dit Pumblechook en me jetant sa tête en avant comme autrefois, vous allez chez Joseph.... Que m'importe, me demandez-vous, où vous allez? Je vous dis, monsieur, que vous allez chez Joseph.»
Le garçon toussa comme pour m'inviter modestement à passer là-dessus.
«Maintenant, dit Pumblechook, et tout cela avec l'air exaspéré d'un homme qui aurait défendu la cause de la vertu, et qui était parfaitement convaincant et concluant, je vous dirai ce qu'il faut dire à Joseph. Voici présent le propriétaire du Cochon bleu, qui est connu et respecté dans cette ville, et voici William, dont le nom de famille est Potkins, si je ne me trompe.
—Vous ne vous trompez pas, monsieur, dit William.
En leur présence, continua Pumblechook, je vais vous dire, jeune homme, ce que vous direz à Joseph. Vous direz: «Joseph, j'ai vu aujourd'hui mon premier bienfaiteur et le fondateur de ma fortune; je ne dirai pas ses noms, Joseph, c'est inutile; mais c'est ainsi qu'on veut bien l'appeler dans la ville, et j'ai vu cet homme.»
—Je jure que je ne le vois pas ici, dis-je.
—Dites cela encore! repartit Pumblechook. Dites que vous avez dit cela, et Joseph lui-même trahira probablement sa surprise.
—Ici, vous vous méprenez sur son compte, dis-je; je le connais mieux que vous.
—Dites, continua Pumblechook, Joseph, j'ai vu cet homme; et cet homme ne vous veut pas de mal et ne me veut pas de mal. Il connaît votre caractère, et il sait combien vous êtes brute et ignorant, il connaît mon caractère, et il connaît mon ingratitude. Oui, Joseph, direz-vous, et ici Pumblechook agita sa tête et sa main. Il connaît mon manque total de reconnaissance, il le connaît comme personne ne peut le connaître; vous ne le connaissez pas, vous, Joseph n'étant pas appelé à le connaître, mais cet homme le connaît.»
Tout en le reconnaissant vain et impudent, j'étais réellement abasourdi de voir qu'il avait l'aplomb de me parler ainsi.
«Joseph, direz-vous, il m'a donné le petit message que je vous répète maintenant. C'est que, dans mon abaissement, il a vu le doigt de Dieu; il a reconnu ce doigt en le voyant, Joseph, il l'a vu distinctement. Le doigt de Dieu a tracé ces lignes: Il a payé d'ingratitude son premier bienfaiteur et le fondateur de sa fortune. Mais cet homme a dit qu'il ne se repentait pas de ce qu'il avait fait, Joseph, pas du tout; que c'était juste, que c'était bon, que c'était bienveillant, et que si c'était à recommencer il le ferait encore.
—Il est dommage, dis-je d'un ton dédaigneux en terminant mon déjeuner interrompu, que cet homme n'ait pas énuméré ce qu'il avait fait et ce qu'il ferait encore.