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Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Chapter 14: II
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About This Book

A historical survey of eighteenth-century maritime exploration that combines concise biographies of leading navigators with numerous maps, facsimiles, and illustrations drawn from original sources. Organized by themes and regions, it traces major routes and discoveries, encounters with island and continental peoples, scientific observations, and incidents of navigation and shipwreck. The narrative leans on primary documents and cartography to reconstruct expeditions and to profile the voyages and explorers who broadened contemporary geographic knowledge.

«Deux d’entre eux, dit la relation, qui portaient environ soixante hommes armés, s’approchèrent à portée de la voix, et les naturels commencèrent à chanter leur chanson de guerre; mais, voyant qu’on faisait peu d’attention à eux, ils commencèrent à jeter des pierres aux Anglais, et pagayèrent du côté du rivage. Bientôt, ils revinrent à la charge, en apparence résolus à combattre nos voyageurs, et s’animant entre eux par leur chanson. Sans que personne l’y eût excité, Tupia leur adressa quelques reproches et leur dit que les Anglais avaient des armes en état de les foudroyer dans l’instant. Mais ils répondirent en propres termes: «Venez à terre, et nous vous tuerons tous. — A la bonne heure, dit Tupia, mais pourquoi venez-vous nous insulter pendant que nous sommes en mer? Nous ne désirons pas combattre et nous n’acceptons pas votre défi, parce qu’il n’y a entre vous et nous aucun sujet de querelle. La mer ne vous appartient pas plus qu’elle n’appartient à notre vaisseau.» Une éloquence si simple et si juste n’avait point été suggérée à Tupia. Aussi surprit-elle beaucoup Cook et les autres Anglais.»

Pendant qu’il était à la baie des îles, le capitaine reconnut une rivière assez considérable, à laquelle il donna le nom de Tamise. Elle était bordée de beaux arbres, de la même espèce que ceux qu’on avait rencontrés dans la baie Pauvreté. L’un deux, à six pieds au-dessus de terre, mesurait dix-neuf pieds de circonférence; un autre n’avait pas moins de quatre-vingt-dix pieds depuis le sol jusqu’aux premières branches.

Si les altercations avec les naturels étaient fréquentes, ces derniers pourtant n’avaient pas toujours tort.

«Quelques hommes du vaisseau, dit Kippis, qui, dès que les Indiens étaient surpris en faute, ne manquaient pas de montrer une sévérité digne de Lycurgue, jugèrent à propos d’entrer dans une plantation zélandaise et d’y dérober beaucoup de patates. M. Cook les condamna à douze coups de verge. Deux d’entre eux les reçurent tranquillement; mais le troisième soutint que ce n’était point un crime pour un Anglais de piller les plantations des Indiens. La méthode que M. Cook jugea convenable pour répondre à ce casuiste fut de l’envoyer à fond de cale et de ne pas permettre qu’il en sortît jusqu’à ce qu’il eût consenti à recevoir six coups de plus.»

Le 30 décembre, les Anglais doublèrent ce qu’ils jugèrent être le cap Maria-Van-Diemen de Tasman, mais ils furent aussitôt assaillis par des vents contraires, qui obligèrent Cook à ne faire que dix lieues en trois semaines. Fort heureusement, il se tint, pendant tout ce temps, à une certaine distance du rivage. Sans cela, nous n’aurions probablement pas, aujourd’hui, à raconter ses aventures.

Le 16 janvier 1770, après avoir nommé un certain nombre d’accidents de la côte occidentale, Cook arriva en vue d’un pic imposant et couvert de neige, qu’il appela mont Egmont, en l’honneur du comte de ce nom. A peine ce pic fut-il doublé, qu’on vit la côte décrire un grand arc de cercle. Elle était découpée en un grand nombre de rades, où Cook résolut d’entrer, afin de caréner et de réparer son bâtiment et de faire provision d’eau et de bois. Il débarqua au fond d’une anse où il trouva un beau ruisseau et des arbres en très grande abondance, car la forêt ne finissait qu’au bord de la mer, là où le sol lui manquait. Il profita des bonnes relations, qui furent entretenues en cet endroit avec les naturels, pour leur demander s’ils avaient jamais vu un vaisseau semblable à l’Endeavour. Mais il constata que toute tradition relative à Tasman était effacée, bien qu’on fût seulement à quinze milles au sud de la baie des Assassins.

Dans un des paniers à provisions des Zélandais, on aperçut deux os à demi rongés. Il ne semblait pas que ce fussent des os de chien, et lorsqu’on les examina de près, on reconnut que c’étaient des débris humains. Les indigènes interrogés ne firent pas difficulté de répondre qu’ils avaient l’habitude de manger leurs ennemis. Quelques jours plus tard, ils apportèrent même à bord de l’Endeavour sept têtes d’hommes, auxquelles adhéraient encore les cheveux et la chair, mais dont ils avaient tiré la cervelle, qu’ils considèrent comme un mets très-délicat. La chair était molle, et, sans doute, on l’avait préservée de la putréfaction au moyen de quelque ingrédient, car elle n’avait point d’odeur désagréable. Banks acheta avec beaucoup de peine une de ces têtes; mais il ne put décider le vieillard qui les avait apportées à lui en céder une seconde, peut-être parce que les Zélandais les considèrent comme un trophée et une preuve de leur bravoure.

Les jours suivants furent consacrés à la visite des environs et à quelques promenades. Pendant l’une de ces excursions, Cook, ayant gravi une très haute colline, aperçut distinctement tout le détroit, auquel il avait donné le nom de canal de la Reine-Charlotte, et la côte opposée, qui lui parut éloignée d’environ quatre lieues. A cause du brouillard, il lui fut impossible de la découvrir au loin dans le S.-E. Mais il en avait assez vu pour comprendre que là finissait la grande île dont il venait de suivre tous les contours. Il lui restait donc à explorer celle qu’il découvrait au sud. C’est ce qu’il se promit de faire, aussitôt qu’il se serait assuré, en le parcourant dans toute sa longueur, que le canal de la Reine-Charlotte était bien un détroit.

Dans les environs, Cook eut l’occasion de visiter un «i-pah». Bâti sur une petite île ou un rocher d’accès très difficile, l’i-pah n’est autre chose qu’un village fortifié.

Le plus souvent, les naturels ont ajouté aux difficultés naturelles des fortifications qui en rendent l’abord des plus périlleux. Plusieurs de ceux qu’on visita étaient défendus par un double fossé, dont l’intérieur avait un parapet et une double palissade. Le second fossé ne mesurait pas moins de vingt-quatre pieds de profondeur. En dedans de la palissade intérieure s’élevait, à vingt pieds de haut, une plate-forme de quarante pieds de long sur six de large. Soutenue par de gros poteaux, elle était destinée à porter les défenseurs de la place, qui, de là, pouvaient facilement accabler les agresseurs de dards et de pierres, dont il y a toujours des tas énormes préparés en cas de besoin. Ces places fortes sont impossibles à forcer pour les naturels, à moins que, par un long blocus, la garnison ne soit obligée à se rendre.

«Il est très surprenant, remarque Cook, que l’industrie et le soin qu’ils ont employés à bâtir, presque sans instruments, des places si propres à la défense, ne leur aient pas fait inventer, par la même raison, une seule arme de trait, à l’exception de la lance qu’ils jettent avec la main. Ils ne connaissent point l’arc pour les aider à décocher un dard, ni la fronde pour lancer une pierre, ce qui est d’autant plus étonnant que l’invention des frondes, des arcs et des flèches est beaucoup plus simple que celle des ouvrages que construisent ces peuples, et qu’on trouve d’ailleurs ces deux armes dans presque tous les pays du monde, chez les nations les plus sauvages.»

Le 6 février, Cook sortit de la baie et fit voile à l’est, dans l’espérance de trouver l’entrée du détroit facile avant le reflux de la marée. A sept heures du soir, le vaisseau fut entraîné, par la violence du courant, jusqu’auprès d’une petite île en dehors du cap Koamaroo. Des rochers très pointus s’élevaient du fond de la mer. A chaque instant le danger augmentait. Un unique moyen restait de sauver le vaisseau. On le tenta, il réussit. La longueur d’un câble séparait seulement l’Endeavour de l’écueil, lorsqu’on laissa tomber l’ancre par soixante-quinze brasses d’eau. Par bonheur, l’ancre mordit, et le courant, qui changeait de direction après avoir frappé l’île, entraîna le navire au delà de l’écueil. Mais il n’était pas encore sauvé, car il était toujours très-près des rocs, et le courant faisait cinq milles à l’heure.

Cependant, lorsque le flux diminua, le bâtiment put se relever, et, le vent devenant favorable, il fut rapidement entraîné dans la partie la plus resserrée du détroit, qu’il franchit sans danger.

L’île la plus septentrionale de la Nouvelle-Zélande, qui porte le nom d’Eaheinomauwe, n’était cependant pas encore reconnue dans toutes ses parties; il restait une quinzaine de lieues de côtes qu’on n’avait pas relevées. Certains officiers profitèrent de cette circonstance pour soutenir, malgré le sentiment de Cook, que ce n’était pas une île, mais bien un continent. Quoique son opinion fût faite, le commandant dirigea sa navigation de manière à éclaircir le doute qui pouvait subsister dans l’esprit de ses officiers. Après deux jours de route, pendant lesquels on dépassa le cap Palliser, il les appela sur le pont et leur demanda s’ils étaient convaincus. Sur leur réponse affirmative, Cook, renonçant à remonter jusqu’au point le plus méridional qu’il avait atteint sur la côte orientale d’Eaheinomauwe, résolut de prolonger dans toute sa longueur la terre dont il venait d’avoir connaissance, et qui portait le nom de Tawai-Pounamou.

Une fia-toka. (Fac-simile. Gravure ancienne.)

Une famille néo-zélandaise. (Fac-simile. Gravure ancienne.)

La côte était le plus souvent stérile et ne paraissait pas habitée. Au reste, il fallut presque toujours se tenir à quatre ou cinq lieues du rivage.

Dans la nuit du 9 mars, l’Endeavour passa sur quelques rochers, et l’on reconnut, au matin, qu’il avait couru les plus grands dangers. On donna le nom de «Pièges» à ces récifs, qui semblent placés pour surprendre les navigateurs trop confiants.

Le même jour, Cook reconnut ce qui lui parut être l’extrémité méridionale de la Nouvelle-Zélande, et l’appela cap Sud. C’était la pointe de l’île Steward. Les grosses lames venant du sud-ouest, qui frappèrent le bâtiment, tandis qu’il doublait ce cap, convainquirent le capitaine Cook qu’il n’y avait pas de terre dans cette direction. Aussi reprit-il la route du nord pour achever, par la rive occidentale, le périple de la Nouvelle-Zélande.

Presque à l’extrémité méridionale de cette côte, on découvrit une baie à laquelle fut donné le nom de Dusky. Cette région était stérile, escarpée, couverte de neige. Mesurant à son entrée trois ou quatre milles, la baie Dusky, qui semblait être aussi profonde que large, renfermait plusieurs îles, derrière lesquelles un navire aurait trouvé, sans doute, un excellent abri. Mais Cook crut prudent de ne pas s’y arrêter, sachant que le vent nécessaire pour sortir ne souffle qu’une fois par mois dans ces parages. Il ne fut pas d’accord, en cette circonstance, avec plusieurs de ses officiers, qui, ne considérant que l’avantage présent, ne songeaient pas aux inconvénients d’une relâche dont on ne pouvait prévoir la durée.

Aucun incident ne marqua la reconnaissance du rivage occidental de Tawai-Pounamou.

«Depuis la baie Dusky, dit Cook, jusqu’à 44° 20′ de latitude, il y a une chaîne étroite de collines qui s’élèvent directement de la mer et qui sont couvertes de forêts. Derrière et tout près de ces collines, on voit des montagnes qui forment une autre chaîne d’une élévation prodigieuse et qui est composée de rochers entièrement stériles et dépouillés, excepté dans les endroits où ils sont couverts de neige, qu’on aperçoit sur la plupart en grandes masses.... Il n’est pas possible d’imaginer une perspective plus sauvage, plus brute et plus effrayante que celle de ce pays, lorsqu’on le contemple de la mer, car, dans toute la portée de la vue, on n’aperçoit rien que les sommets des rochers, qui sont si près les uns des autres, qu’au lieu de vallées, il n’y a que des fissures entre eux.»

De 44° 20′ jusqu’à 42° 81′, l’aspect change; les montagnes s’enfoncent dans l’intérieur; la mer est bordée de collines et de vallées fertiles.

De 42° 8′ jusqu’à 41° 30′, il n’y a qu’une côte, qui surgit verticalement de la mer et que coiffent de sombres forêts. D’ailleurs, l’Endeavour se tint trop loin du rivage, et le temps était trop sombre pour qu’on pût distinguer les particularités du littoral. Après avoir ainsi achevé le tour du pays, le navire regagna l’entrée de la Reine-Charlotte.

Cook fit là provision d’eau et de bois; puis, il résolut de regagner l’Angleterre, en suivant la route qui lui permettrait de mieux remplir l’objet de son voyage. A son grand regret, car il aurait voulu décider s’il existe ou non un continent austral; il lui était aussi impossible de rentrer en Europe par le cap Horn que par le cap de Bonne-Espérance. Au milieu de l’hiver, sous une latitude très méridionale, son bâtiment n’était pas en état de mener à bonne fin cette entreprise. Il n’y avait donc pas d’autre parti à prendre que de faire route par les Indes-Orientales, et, dans ce but, de gouverner à l’ouest jusqu’à la côte orientale de la Nouvelle-Hollande.

Mais, avant de raconter les péripéties de cette seconde partie de la campagne, il est bon de jeter un regard en arrière, et de résumer les observations que les voyageurs avaient recueillies sur la situation, les productions et les habitants de la Nouvelle-Zélande.

Dans le volume précédent, on a vu que ce pays avait été découvert par Abel Tasman, et nous avons rapporté les incidents qui en avaient marqué d’un trait de sang la reconnaissance par le capitaine hollandais. Jamais la Nouvelle-Zélande, sauf les côtes vues par Tasman en 1642, n’avait été visitée par un navire européen. Elle était à ce point inconnue, qu’on ne savait si elle ne faisait pas partie du continent austral, ainsi que le croyait Tasman, qui lui avait donné le nom de Terre des États. A Cook appartenait la gloire de déterminer la position et de relever les côtes de ces deux grandes îles, situées entre 34° et 48° de latitude sud et 180° et 194° de longitude ouest.

Tawai-Pounamou était montueuse, stérile, et ne semblait que très peu peuplée. Eaheinomauwe présentait un aspect plus engageant, des collines, des montagnes et des vallées couvertes de bois, arrosées par de gais ruisseaux. D’après les remarques faites par MM. Banks et Solander, sur le climat et le sol, Cook formulait ainsi ses conclusions, que les événements devaient confirmer: «Que, si les Européens formaient un établissement dans ce pays, il leur en coûterait peu de soins et de travaux pour y faire croître, en grande abondance, tout ce dont on a besoin.»

En fait de quadrupèdes, la Nouvelle-Zélande ne nourrissait que des rats et des chiens, ces derniers réservés pour la table. Mais si la faune était pauvre, la flore semblait fort riche. Parmi les végétaux qui frappèrent le plus vivement les Anglais, voici ce que dit la relation:

«Les habitants se servent, en guise de chanvre et de lin, d’une plante qui surpasse toutes celles qu’on emploie aux mêmes usages dans les autres pays.... L’habillement ordinaire des Néo-Zélandais est composé de feuilles de cette plante sans beaucoup de préparations; ils en fabriquent d’ailleurs leurs cordons, leurs lignes et leurs cordages, qui sont beaucoup plus forts que tous ceux qu’on fait avec du chanvre et auxquels ils ne peuvent être comparés. Ils tirent de la même plante, préparée d’une autre manière, de longues fibres minces, luisantes comme de la soie et aussi blanches que de la neige; ils manufacturent leurs plus belles étoffes avec ces fibres, qui sont aussi d’une force surprenante. Leurs filets, d’une grandeur énorme, sont formés de ces feuilles; tout le travail consiste à les couper en bandes de largeur convenable, qu’on noue ensemble.»

Cette plante merveilleuse, de laquelle on s’était tellement engoué, après la description lyrique qu’on vient de lire et celle non moins enthousiaste qu’en devait faire quelques années plus tard La Billardière, est aujourd’hui connue sous le nom de «phormium tenax».

En effet, il a fallu rabattre des espérances que ces récits avaient fait naître! Suivant l’opinion de l’éminent chimiste Duchartre, l’action prolongée de la chaleur humide et surtout le blanchissage désagrègent en peu de temps les cellules de cette plante, et, après un ou deux lessivages, les tissus qui en sont fabriqués se réduisent en étoupe. Cependant, elle donne lieu à un commerce d’exportation considérable. M. Al. Kennedy, dans son très curieux ouvrage sur la Nouvelle-Zélande, nous apprend que si, en 1865, on n’exportait que quinze balles de phormium, quatre ans plus tard, ce qui est presque invraisemblable, ce chiffre s’était élevé à 12,162 balles, pour monter, en 1870, à 32,820 balles, dont la valeur était de 132,578 livres sterling.

Quant aux habitants, grands et bien proportionnés, ils étaient alertes, vigoureux et très adroits. Les femmes n’avaient pas cette délicatesse d’organes, cette gracilité de formes qui les distinguent dans tout autre pays. Vêtues de la même façon que les hommes, on ne pouvait les reconnaître qu’à la douceur de leur voix et à la vivacité de leur physionomie. Si les naturels d’une même tribu avaient entre eux les relations les plus affectueuses, implacables envers leurs ennemis, ils ne leur faisaient pas de quartier, et les cadavres servaient à d’horribles festins, que le défaut de nourriture animale explique sans les excuser.

«Peut-être, dit Cook, paraîtra-t-il étrange qu’il y ait des guerres fréquentes dans un pays où il y a si peu d’avantages à obtenir la victoire.»

Mais, outre la nécessité de se procurer de la viande, qui amène la fréquence de ces guerres, ce qu’ignorait Cook, c’est que la population était partagée en deux races distinctes, naturellement ennemies.

D’anciennes traditions rapportent que les Maoris sont venus, il y a environ treize cents ans, des îles Sandwich. On a lieu de les croire exactes, si l’on réfléchit que cette belle race polynésienne a peuplé tous les archipels semés sur cette immense partie de l’océan Pacifique. Partis de l’île Haouaïki, qui serait l’Havaï des îles Sandwich ou la Saouaï de l’archipel des Navigateurs, les Maoris auraient refoulé ou presque détruit la race autochtone.

En effet, les premiers colons ont observé chez les indigènes de la Nouvelle-Zélande deux types parfaitement distincts; l’un, le plus important, rappelait, à ne pouvoir s’y méprendre, les naturels des Havaï, des Marquises, des Tonga, tandis que l’autre offrait la plus grande ressemblance avec la race mélanésienne. Ces informations, recueillies par Freycinet, et plus récemment confirmées par Hochstetter, sont en parfait accord avec ce fait curieux, rapporté par Cook, que Tupia, originaire de Taïti, put se faire comprendre sans difficulté des Néo-Zélandais.

Les migrations des Polynésiens sont aujourd’hui bien connues, grâce aux progrès de la linguistique et de l’anthropologie; mais elles n’étaient que soupçonnées du temps de Cook, qui fut l’un des premiers à recueillir les légendes relatives à ce sujet.

«Chacun de ces peuples, dit-il, croit par tradition que ses pères vinrent, il y a longtemps, d’un autre pays, et ils pensent tous, d’après cette même tradition, que ce pays s’appelait Heawise.»

Le sol ne nourrissait, à cette époque, aucun autre quadrupède que le chien; encore avait-il dû être importé. Aussi les Néo-Zélandais n’avaient-ils guère pour subsistance quotidienne que des végétaux et certains volatiles, en petit nombre, qui restèrent inconnus aux Anglais. Heureusement, les côtes étaient excessivement poissonneuses, ce qui permettait aux habitants de ne pas mourir de faim.

Accoutumés à la guerre et regardant tout étranger comme un ennemi, ne voyant peut-être en lui qu’un animal de boucherie, les indigènes étaient tout naturellement portés à attaquer les Anglais. Mais, dès qu’ils eurent été bien convaincus de la faiblesse de leurs moyens et de la puissance de leurs adversaires dès qu’ils se furent rendu compte que l’on évitait, le plus possible, de se servir des engins de mort dont ils avaient vu les terribles effets, ils traitèrent les navigateurs en amis, et se conduisirent toujours avec une loyauté qui n’était pas sans surprendre.

Si les insulaires, que les navigateurs avaient fréquentés jusqu’alors, n’avaient aucune idée de la décence et de la pudeur, il n’en était pas de même des Néo-Zélandais, et Cook en donne plus d’une preuve curieuse. Sans être aussi propres que les habitants de Taïti, dont le climat est beaucoup plus chaud, sans se baigner aussi souvent, cependant, ils avaient soin de leur personne, et faisaient preuve d’une certaine coquetterie. C’est ainsi qu’ils oignaient leur chevelure avec une huile ou graisse de poisson et d’oiseau, qui, devenue rance en peu de temps, les rendait presque aussi désagréables à l’odorat que des Hottentots. Ils avaient l’habitude de se tatouer, et certains de ces tatouages dénotaient, en même temps qu’une habileté de main prodigieuse, un goût qu’on ne s’attendait pas à rencontrer chez ces populations primitives.

A leur grande surprise, les Anglais constatèrent que les femmes donnaient moins d’attention à leur toilette que les hommes. Leurs cheveux étaient coupés court, sans ornements, et elles portaient les mêmes vêtements que leurs maris. Pour toute coquetterie, elles se passaient dans les oreilles les choses les plus extraordinaires, étoffes, plumes, os de poisson, morceaux de bois, sans compter qu’elles y suspendaient, au moyen d’un cordon, des aiguilles en talc vert, des ongles ou des dents de leurs parents défunts, et généralement tous les objets qu’elles pouvaient se procurer.

Ceci rappelle une aventure, arrivée à une Taïtienne, que Cook rapporte dans sa relation. Envieuse de tous les objets qu’elle voyait, cette femme voulut se faire passer un cadenas dans le lobe de l’oreille. On y consentit, puis, devant elle, on jeta la clé à la mer. Au bout d’un certain temps, soit qu’elle fût gênée par le poids de ce singulier ornement, soit qu’elle voulût le remplacer par un autre, elle demanda à plusieurs reprises qu’on le lui enlevât. En lui refusant d’accéder à ce désir, on lui fit comprendre que sa demande avait été indiscrète, et que, puisqu’elle avait désiré ce singulier pendant d’oreille, il était juste qu’elle en supportât les inconvénients.

Quant aux vêtements des Zélandais, ils ne consistaient qu’en une première pièce d’étoffe, tenant le milieu entre le roseau et le drap, attachée aux épaules et pendant sur les genoux, et en une seconde enroulée autour de la ceinture, qui descendait jusqu’à terre. Cette dernière partie de leur costume n’était pas d’un usage habituel. Aussi, lorsqu’ils n’avaient que la partie supérieure de cet habillement et qu’ils s’accroupissaient, ils ressemblaient à une maison couverte de chaume. Ces sortes de couvertures étaient quelquefois décorées d’une façon très élégante, au moyen de franges de diverses couleurs, et, plus rarement, de fourrure de chien, découpée par bandes.

C’était surtout la construction de leurs pirogues qui marquait l’industrie de ces peuples. Les embarcations de guerre pouvaient porter de quarante à cinquante hommes armés, et l’une d’elles, qui fut mesurée à Ulaga, n’avait pas moins de soixante-huit pieds de long. Elles étaient magnifiquement décorées d’ouvrages à jour et garnies de franges flottantes en plumes noires. Ce sont ordinairement les plus petites qui ont des balanciers. Il arrive aussi quelquefois que deux pirogues sont jointes ensemble. Quant aux embarcations de pêche, elles étaient ornées à la proue et à la poupe d’une figure d’homme grimaçante, au visage hideux, à la langue pendante, aux yeux formés de deux coquillages blancs. Souvent deux pirogues étaient accouplées, et les plus petites portaient seules des balanciers destinés à assurer leur équilibre.

«Comme l’intempérance et le défaut d’exercice sont peut-être l’unique principe des maladies, dit Cook, il ne paraîtra pas surprenant que ces peuples jouissent sans interruption d’une santé parfaite. Toutes les fois que nous sommes allés dans leurs bourgs, les enfants et les vieillards, les hommes et les femmes se rassemblaient autour de nous, excités par la même curiosité qui nous portait à les regarder; nous n’en avons jamais aperçu un seul qui parût affecté de quelque maladie, et, parmi ceux que nous avons vus entièrement nus, nous n’avons jamais remarqué la plus légère éruption sur la peau, ni aucune trace de pustules ou de boutons.»

II

Reconnaissance de la côte orientale de l’Australie. — Observations sur les naturels et les productions de la contrée. — Échouage de l’Endeavour. — Dangers continuels de la navigation. — Traversée du détroit de Torrès. — Les indigènes de la Nouvelle-Guinée. — Retour en Angleterre.

Ce fut le 31 mars 1770 que Cook quitta le cap Farewell et la Nouvelle-Zélande, pour faire route à l’ouest. Le 19 avril, il aperçut une terre qui s’étendait du nord-est à l’ouest par 37° 58′ de latitude sud et 210° 39′ de longitude ouest. C’était, suivant lui, d’après la carte de Tasman, le pays appelé par ce navigateur Terre de Van-Diemen. En tout cas, il ne lui fut pas loisible de vérifier si la partie de la côte qu’il avait devant lui se rattachait à la Tasmanie. En remontant vers le nord, il en nomma tous les accidents: pointe de Hicks, Ram-head, cap Howe, mont Dromadaire, pointe Upright, Pigeon-House, etc.

Cette portion de l’Australie était montagneuse et couverte d’arbres espacés. Quelques fumées indiquaient que le littoral était habité; mais la population, assez clairsemée, d’ailleurs, n’eut rien de plus pressé que de s’enfuir, aussitôt que les Anglais se préparèrent à débarquer.

Les premiers naturels qui furent aperçus étaient armés de longues piques et d’une pièce de bois dont la forme ressemblait assez à celle d’un cimeterre. C’était le fameux «boomerang», arme de jet si terrible dans la main des indigènes, si inoffensive entre celles des Européens.

Le visage de ces sauvages semblait être couvert d’une poudre blanche; leur corps était zébré de larges raies de la même couleur, qui, passant obliquement sur la poitrine, ressemblaient aux bandoulières des soldats, et ils portaient, aux cuisses et aux jambes, des raies de même nuance qu’on aurait prises à distance pour des jarretières, s’ils n’eussent été complètement nus.

Tête de Néo-Zélandais tatouée. (Fac-simile. Gravure ancienne.)

Un peu plus loin, les Anglais essayèrent encore de débarquer. Mais deux naturels qu’on avait d’abord essayé d’apprivoiser en leur jetant des clous, de la verroterie et d’autres bagatelles, se livrèrent à des démonstrations si menaçantes, qu’on se vit obligé de tirer un coup de fusil au-dessus de leur tête. La détonation les frappa tout d’abord de stupeur; mais, dès qu’ils ne se sentirent pas blessés, ils commencèrent les hostilités, en lançant des pierres et des javelots. Un coup de fusil, chargé à plomb, fut alors tiré dans les jambes du plus âgé. Le pauvre sauvage s’enfuit sur-le-champ vers une des cases, et revint aussitôt avec un bouclier pour recommencer le combat, qui finit cependant, dès qu’il fut convaincu de son impuissance. Les Anglais en profitèrent pour prendre terre et gagner les habitations, où ils trouvèrent un grand nombre de lances. Dans cette même baie, on débarqua un détachement avec des futailles pour faire de l’eau; mais il fut impossible d’entrer en communication avec les indigènes, qui s’enfuyaient, dès qu’on se dirigeait de leur côté.

C’étaient des Kanguros. (Page 141.)

Pendant une excursion qu’ils firent à terre, Cook, Banks et Solander aperçurent les traces de plusieurs animaux. Les oiseaux étaient nombreux et d’une remarquable beauté. La grande quantité de plantes que les naturalistes trouvèrent en cet endroit engagea Cook à lui donner le nom de Botany-Bay (baie Botanique). Étendue, sûre et commode, cette baie est située par 34° de latitude et 208° 37′ de longitude ouest. On pouvait s’y procurer facilement de l’eau et du bois.

«Les arbres, dit Cook, sont pour le moins aussi grands que les chênes d’Angleterre, et j’en vis un qui y ressemblait assez. C’est le même qui distille une gomme rouge pareille au sang de dragon

Ce devait être, sans doute, une espèce d’eucalyptus. Parmi les différentes sortes de poissons qui fourmillaient dans ces parages, il faut citer la raie bouclée, dont l’une, après qu’on l’eut vidée, pesait encore trois cent trente-six livres.

Le 6 mai, Cook quitta Botany-Bay et continua de remonter le littoral vers le nord, en s’en tenant éloigné de deux ou trois milles. La navigation, le long de cette côte, fut assez monotone. Les seuls incidents qui vinrent un peu l’animer furent les différences subites et imprévues des fonds de la mer et les lignes de brisants qu’il fallut éviter.

Dans une descente qu’ils effectuèrent un peu plus loin, les explorateurs reconnurent que le pays était manifestement plus mauvais qu’aux environs de Botany-Bay. Le sol était sec et sablonneux, les rampes des collines étaient couvertes d’arbres, clair-semés, isolés et sans broussailles. Les matelots y tuèrent une outarde, qui fut déclarée le meilleur gibier qu’on eût mangé depuis le départ d’Angleterre. C’est pourquoi cet endroit reçut le nom de Bustard-Bay. On y recueillit également une grande quantité d’huîtres de toute espèce et notamment de petites huîtres perlières.

Le 25 mai, l’Endeavour se trouva, à un mille de terre, vis-à-vis d’une pointe qui coupait exactement le tropique du Capricorne. On constata le lendemain que la marée monta et descendit de sept pieds. Le flux portait à l’ouest et le reflux à l’est, juste le contraire de ce qu’on avait éprouvé à Bustard-Bay. En cet endroit, les îles étaient nombreuses, le chenal étroit et très peu profond.

Le 29, Cook, espérant trouver un endroit commode pour nettoyer la quille et les fonds de son bâtiment, débarqua, avec Banks et Solander, dans une large baie. Mais à peine furent-ils descendus à terre qu’ils se trouvèrent fort empêchés dans leur marche par une herbe épaisse, barbue et remplie de graines piquantes,—sans doute une sorte de spinifex,—qui s’attachait aux vêtements, les transperçait et pénétrait jusqu’à la chair. En même temps, des nuages de maringouins et de moustiques s’abattaient sur eux et les accablaient de piqûres douloureuses. On découvrit un lieu commode pour les réparations à faire, mais ce fut inutilement que l’on chercha une aiguade. Des gommiers, semés çà et là, perlaient d’énormes nids de fourmis blanches, qui, s’attaquant aux bourgeons, les avaient bientôt vidés de leur gomme. Des vols nombreux de papillons aux couleurs éclatantes se jouaient autour des explorateurs.

C’étaient là, sans doute, des observations curieuses, intéressantes à plus d’un point de vue; mais elles ne satisfaisaient guère le commandant, qui ne trouvait pas à refaire sa provision d’eau. Ainsi se décelait au premier abord ce qui forme le caractère le plus tranché de ce nouveau monde, le manque de sources, de rivières et de fleuves.

Une seconde excursion, faite dans la soirée du même jour, ne fut pas plus fructueuse. Toutefois, Cook constata que la baie était très profonde, et il résolut d’en faire le tour dès le lendemain. Il ne tarda pas à remarquer que la largeur du passage, où il était entré, augmentait rapidement et finissait par former un vaste lac en communication avec la mer par le nord-ouest. Un autre bras s’enfonçait aussi dans l’est, et on pouvait penser que ce lac devait avoir une autre communication avec la mer par le fond de la baie.

Cette partie de l’Australie reçut de Cook le nom de Nouvelle-Galles du Sud. Stérile, sablonneuse, aride, elle était dépourvue de tout ce qui est indispensable à l’établissement d’une colonie. Cet examen superficiel, cette reconnaissance purement hydrographique, ne pouvait apprendre aux Anglais que c’était là, cependant, au point de vue minéralogique, une des parties les plus riches de ce nouveau monde.

Du 31 mai au 10 juin, la navigation se poursuivit aussi monotone. A cette dernière date, l’Endeavour, qui venait de parcourir sans accident, sur cette côte inconnue, au milieu des bas-fonds et des brisants, un espace de vingt-deux degrés, soit treize cents milles, se trouva tout à coup exposé au danger le plus grand qu’il soit possible d’imaginer.

On était alors par 16 degrés de latitude sud et 214° 39′ de longitude ouest, lorsque Cook, voyant devant lui deux îlots bas et couverts de bois, ordonna de tenir le large pendant la nuit, afin de chercher les îles découvertes par Quiros dans ces parages, archipel que certains géographes ont mal à propos réuni à la grande terre. A partir de neuf heures du soir, la sonde accusa, de quart d’heure en quart d’heure, une profondeur moins grande. Tout le monde était sur le pont, et l’ancre était parée, lorsque l’eau devint plus profonde. On en conclut que le bâtiment avait passé sur l’extrémité des bancs de sable aperçus au coucher du soleil, et l’on se réjouit de voir ce danger évité. La profondeur augmentant toujours, Cook et les officiers qui n’étaient pas de quart rentrèrent dans leurs cabines.

Cependant, à onze heures, la sonde, après avoir marqué vingt brasses, passa tout à coup à dix-sept, et, avant qu’on eût le temps de la rejeter, l’Endeavour avait touché, et, battu par les vagues, talonnait sur les pointes d’un roc.

La situation était très grave. Enlevé par la lame par-dessus le bord d’un récif de corail, l’Endeavour était retombé dans un creux de l’écueil. Déjà, à la clarté de la lune, on pouvait voir flotter autour du bâtiment une partie de la fausse quille et du doublage.

Par malheur, l’échouage avait eu lieu à marée haute. Il ne fallait donc pas compter sur le flot pour dégager le bâtiment. Sans perdre de temps, on jeta par-dessus bord les six canons, les barils, les tonneaux, le lest de fer et tout ce qui pouvait alléger le navire, qui continuait à raguer contre le roc. La chaloupe fut mise à la mer, les vergues et les huniers furent abattus, l’amarre de toue fut jetée à tribord, et l’on allait laisser tomber du même côté l’ancre d’affourche, lorsqu’on s’aperçut que l’eau était plus profonde à l’arrière. Mais, bien qu’on virât avec ardeur au cabestan, il fut impossible de dégager le bâtiment.

Au jour naissant, la position apparut dans toute son horreur. Huit lieues séparaient le bâtiment de la terre. Pas une île intermédiaire où se réfugier, s’il venait à s’entr’ouvrir, comme c’était à craindre. Bien qu’on se fût débarrassé de plus de cinquante tonneaux en poids, la pleine mer ne fit gagner qu’un pied et demi de flot. Heureusement, le vent s’était apaisé, sans quoi l’Endeavour n’eût bientôt plus été qu’une épave. Cependant, la voie d’eau augmentait rapidement, bien que deux pompes fussent sans cesse en mouvement. Il fallut en monter une troisième.

Terrible alternative! Si le bâtiment était dégagé, il coulait bas dès qu’il cesserait d’être soutenu par le roc; s’il restait échoué, il serait bientôt démoli par les lames qui en disjoignaient les membrures! Et les embarcations étaient insuffisantes pour porter, à la fois, tout l’équipage à terre!

N’y avait-il pas à craindre qu’en cette circonstance, la discipline ne fût foulée aux pieds? Qui pouvait répondre qu’une lutte fratricide ne rendrait pas le désastre irréparable? Et quand bien même une partie des matelots gagnerait la côte, quel sort leur était réservé sur une plage inhospitalière, où les filets et les armes à feu suffiraient à peine à leur procurer la nourriture? Que deviendraient, enfin, ceux qui auraient dû rester sur le navire? Ces réflexions terribles, tous les faisaient alors. Mais, tant est grand le sentiment du devoir, si fort le pouvoir d’un chef qui a su se faire aimer de son équipage, que ces alarmes ne se traduisirent par aucun cri, par aucun désordre.

Les forces des hommes qui n’étaient pas employés aux pompes furent sagement ménagées pour l’instant où allait se décider le sort commun. Les mesures furent si habilement prises, qu’au moment où la mer battit son plein, tout le monde s’attela au cabestan, et, le navire dégagé, on constata qu’il ne faisait pas plus d’eau que lorsqu’il était sur le récif.

Mais ces matelots qui, depuis vingt-quatre heures, avaient passé par tant d’angoisses, étaient à bout de forces. On fut bientôt obligé de les remplacer aux pompes toutes les cinq minutes, car ils tombaient épuisés.

A ce moment, une mauvaise nouvelle vint porter le découragement à son comble. L’homme chargé de mesurer la hauteur de l’eau dans la cale annonça qu’elle avait monté de dix-huit pouces en quelques instants. Fort heureusement, on s’aperçut presque aussitôt qu’il avait mal pris ses mesures, et la joie de l’équipage fut telle, que tout danger lui parut passé.

Un officier, nommé Monkhouse, eut alors une idée excellente. Sur le flanc du navire, il fit appliquer une bonnette, dans laquelle on avait mélangé du fil de caret, de la laine et les excréments des animaux embarqués. On parvint de cette manière à aveugler en partie la voie d’eau. De ce moment, les hommes qui parlaient d’échouer le navire sur la côte, pour reconstruire avec ses débris une embarcation qui les conduirait aux Indes-Orientales, ne songèrent plus qu’à trouver un havre convenable pour le radouber.

Ce havre désiré, ils l’atteignirent le 17 juin, à l’embouchure d’un cours d’eau que Cook appela rivière de l’Endeavour. Les travaux nécessaires pour le carénage du bâtiment furent aussitôt entrepris et menés le plus rapidement possible. Les malades furent débarqués, et l’état-major descendit à terre, à plusieurs reprises, afin d’essayer de tuer quelque gibier et de procurer aux scorbutiques un peu de viande fraîche. Tupia aperçut un animal, que Banks, d’après sa description, jugea devoir être un loup. Mais, quelques jours après, on en chassa plusieurs autres, qui sautaient sur leurs deux pieds de derrière et faisaient des bonds prodigieux. C’étaient des kanguroos, grands marsupiaux qu’on ne rencontre qu’en Australie, et que n’avait encore observés aucun Européen.

En cet endroit, les naturels se montrèrent bien moins farouches que partout ailleurs sur cette côte. Non seulement, ils se laissèrent approcher, mais, traités avec cordialité par les Anglais, ils demeurèrent plusieurs jours dans leur société.

«Ils étaient, en général, dit la relation, d’une taille ordinaire, mais ils avaient les membres d’une petitesse remarquable; leur peau était couleur de suie ou de ce qu’on peut nommer couleur chocolat foncé; leurs cheveux, noirs sans être laineux, étaient coupés courts; les uns les avaient lisses, et les autres bouclés... Plusieurs parties de leur corps avaient été peintes en rouge, et l’un d’eux portait, sur la lèvre supérieure et sur la poitrine, des raies de blanc qu’il appelait «carbanda». Les traits de leur visage étaient bien loin d’être désagréables; ils avaient les yeux très vifs, les dents blanches et unies, la voix douce et harmonieuse.»

Plusieurs portaient un ornement singulier, dont Cook n’avait encore vu d’exemple qu’à la Nouvelle-Zélande: c’était un os d’oiseau de la grosseur du doigt, passé dans le cartilage qui sépare les deux narines.

Un peu plus tard, une querelle éclata à propos de tortues, dont l’équipage s’était emparé et dont les naturels prétendaient avoir leur part, sans avoir, cependant le moins du monde participé à leur capture. Voyant qu’on ne voulait pas accéder à leur demande, ils se retirèrent furieux et mirent le feu aux herbes au milieu desquelles était assis le campement des Anglais. Ceux-ci perdirent dans l’incendie tout ce qui était combustible, et le feu, courant au loin sur les collines, leur offrit durant la nuit un spectacle magnifique.

MM. Banks, Solander et plusieurs autres avaient fait, pendant ce temps, des chasses heureuses; ils avaient tué des kanguroos, des opossums, une espèce de putois, des loups, plusieurs sortes de serpents, dont quelques-uns étaient venimeux. Ils virent aussi des volées d’oiseaux, milans, faucons, cacatois, loriots, perroquets, pigeons, et nombre d’autres qui leur étaient inconnus.

Dès qu’il fut sorti de la rivière Endeavour, Cook put juger de la difficulté de la navigation dans ces parages. De tous côtés, ce n’étaient qu’écueils et hauts fonds. Le soir même, on fut forcé de jeter l’ancre, car il était impossible d’avancer pendant la nuit, à travers ce dédale de brisants, sans risquer d’échouer. A l’extrême portée de la vue, la mer semblait déferler sur une ligne d’écueils avec plus de violence que sur les autres, et il semblait que ce dût être la dernière.

Lorsque Cook y arriva, après cinq jours de lutte contre un vent contraire, il découvrit trois îles, qui gisaient à quatre ou cinq lieues dans le nord. Mais ses tribulations n’étaient pas près de leur fin. Le navire se trouva de nouveau entouré de récifs et de chaînes d’îlots bas et rapprochés, entre lesquels il semblait impossible de se risquer. Cook se demanda s’il ne serait pas plus prudent de retourner en arrière pour chercher un autre passage. Mais le retard que devait occasionner un pareil détour l’aurait certainement empêché d’arriver à temps dans les Indes. Enfin, il y avait à ce projet un obstacle insurmontable: il ne restait que trois mois de provisions sur le bâtiment.

Au moment où la situation semblait désespérée, Cook résolut de s’éloigner le plus possible de la côte et de tenter de franchir la barre extérieure des brisants. Il ne tarda pas à trouver un chenal, qui le conduisit en peu de temps en pleine mer.

«Un si heureux changement de situation se fit vivement sentir, dit Kippis. L’âme des Anglais en était remplie, et leur contenance annonçait leur satisfaction. Ils avaient été près de trois mois continuellement menacés de périr. Quand ils passaient la nuit à l’ancre, ils entendaient autour d’eux une mer impétueuse qui se brisait contre les rochers, et ils savaient que, si malheureusement le câble de l’ancre cassait, ils n’échapperaient pas au naufrage. Ils avaient parcouru trois cent soixante milles, obligés d’avoir sans cesse un homme occupé à jeter le plomb et à sonder les écueils à travers lesquels ils naviguaient, chose dont aucun autre vaisseau ne pourrait peut-être fournir un aussi long exemple.»

Flotte d’Otaïti rassemblée à Oparée. (Fac-simile. Gravure ancienne.)

S’ils ne venaient pas d’échapper à un danger si imminent, les Anglais auraient encore eu plus d’un sujet d’inquiétude, en songeant à la longueur de la route qu’il leur restait à parcourir, à travers des mers peu connues, sur un navire qui faisait neuf pouces d’eau à l’heure, avec des pompes en mauvais état et des provisions qui tiraient à leur fin.

D’ailleurs, les navigateurs n’avaient échappé à ces dangers terribles que pour être exposés, le 16 août, à un péril presque aussi grand. Entraînés par la marée vers une ligne de brisants, au-dessus de laquelle l’écume de la mer jaillissait à une hauteur prodigieuse, dans l’impossibilité de jeter l’ancre, sans le moindre souffle de vent, il ne leur restait d’autre ressource que de mettre les canots à la mer pour remorquer le navire. Malgré les efforts des matelots, l’Endeavour n’était plus qu’à cent pas du récif, lorsqu’une brise légère, si faible même qu’en toute autre circonstance on ne l’aurait pas remarquée, s’éleva et suffit pour écarter le bâtiment. Mais, dix minutes plus tard, elle tombait, les courants reprenaient leur force, et l’Endeavour était encore une fois emporté à deux cents pieds des brisants. Après plusieurs alternatives non moins décevantes, une ouverture étroite fut aperçue.