«Le danger qu’elle offrait était moins cruel que de demeurer dans une situation si horrible, dit la relation. Un vent léger qui se leva heureusement, le travail des canots et le flux conduisirent le vaisseau devant l’ouverture, à travers laquelle il passa avec une épouvantable rapidité. La force de ce torrent empêcha l’Endeavour de dériver d’aucun côté du canal, qui n’avait pourtant pas plus d’un mille de large, et dont la profondeur était extrêmement inégale, donnant tantôt trente brasses, tantôt sept, d’un fond sale.»
Trois Indiens sortirent du bois. (Page 146.)
Si nous nous sommes arrêté un peu longuement sur les péripéties de cette campagne, c’est qu’elle s’accomplissait sur des mers inexplorées, au milieu de brisants et de courants, qui, dangereux encore pour les marins, lorsqu’ils sont marqués sur les cartes, le deviennent bien davantage, lorsqu’on s’avance, comme le faisait Cook depuis qu’il suivait la côte de la Nouvelle-Hollande, au milieu d’obstacles inconnus, que la sûreté du coup d’œil et l’instinct du marin ne réussissent pas toujours à éviter.
Une dernière question restait à éclaircir: la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Guinée ne forment-elles qu’une seule terre? Sont-elles séparées par un bras de mer ou par un détroit?
Cook se rapprocha donc de terre, malgré les dangers de cette route, et suivit la côte de l’Australie vers le nord. Le 21 août, il doubla la pointe la plus septentrionale de la Nouvelle-Hollande, à laquelle il donna le nom de cap York, et s’engagea dans un chenal semé d’îles près de la grande terre, ce qui lui fit concevoir l’espoir d’avoir enfin découvert le passage de la mer de l’Inde. Puis, il atterrit encore une fois, arbora le pavillon anglais, prit solennellement possession, au nom du roi Georges III, de toute la côte orientale, depuis le trente-huitième degré de latitude jusqu’à cet endroit, situé au dixième et demi sud, donna à ce pays le nom de Nouvelle-Galles du Sud, et, pour clore dignement cette cérémonie, fit tirer trois volées de canon.
Cook alors pénétra dans le détroit de Torrès, qu’il appela détroit de l’Endeavour, découvrit et nomma les îles Wallis, situées au milieu de l’entrée sud-ouest, l’île Booby, les îles du prince de Galles, et il se dirigea vers la côte méridionale de la Nouvelle-Guinée, qu’il suivit jusqu’au 3 septembre, sans pouvoir débarquer.
Ce jour-là, avec onze personnes bien armées, parmi lesquelles étaient Solander, Banks et ses domestiques, Cook descendit à terre. A peine étaient-ils éloignés du bateau d’un quart de mille, que trois Indiens sortirent des bois en poussant de grands cris et coururent sus aux Anglais.
«Celui qui s’approcha le plus, dit la relation, lança de sa main quelque chose qui fut porté sur un de ses côtés et qui brûlait comme de la poudre à canon; mais nous n’entendions point de bruit.»
Cook et ses compagnons furent obligés de tirer sur ces naturels pour regagner leur embarcation, d’où ils purent les examiner à loisir. Ils ressemblaient tout à fait aux Australiens, portaient comme eux les cheveux courts et étaient entièrement nus; seulement, leur peau paraissait un peu moins foncée,—sans doute parce qu’elle n’était pas aussi sale.
«Pendant ce temps, les indigènes lâchaient leurs feux par intervalles, quatre ou cinq à la fois. Nous ne pouvons imaginer ce que c’est que ces feux, ni quel était leur but en les jetant; ils avaient dans leurs mains un bâton court, peut-être une canne creuse, qu’ils agitaient de côté et d’autre, et à l’instant nous voyions du feu et de la fumée, exactement comme il en part d’un coup de fusil, et qui ne duraient pas plus longtemps. On observa du vaisseau ce phénomène surprenant, et l’illusion y fut si grande, que les gens à bord crurent que les Indiens avaient des armes à feu; et nous n’aurions pas douté nous-mêmes qu’ils ne tirassent sur nous des coups de fusil, si notre bateau n’avait pas été assez près pour entendre dans ce cas le bruit de l’explosion.»
C’est là un fait resté inexpliqué, malgré le grand nombre de commentaires auxquels il a donné lieu, et que peut seul rendre croyable le témoignage toujours véridique du grand navigateur.
Plusieurs des officiers anglais demandaient instamment à débarquer pour récolter des noix de coco et certains autres fruits; mais le commandant ne voulut pas risquer la vie de ses matelots pour une satisfaction aussi futile. D’ailleurs, il avait hâte de gagner Batavia, afin d’y faire caréner son navire. Enfin, il jugeait inutile de demeurer plus longtemps dans des parages, depuis longtemps fréquentés par les Espagnols et les Hollandais, où il n’y avait plus de découvertes à faire.
Cependant, il rectifia, en passant, la position des îles Arrow et Weasel; puis, il gagna Timor et relâcha à l’île de Savu, où les Hollandais s’étaient établis depuis peu de temps. Là, Cook se ravitailla, et, par une observation soigneuse, détermina sa position par 10° 35′ de latitude sud et 237° 30′ de longitude ouest.
Après cette courte relâche, l’Endeavour atteignit Batavia, où il fut caréné. Mais, après tant de fatigues éprouvées, ce séjour dans un pays malsain, où la fièvre est endémique, fut fatal à l’équipage. Banks, Solander, Cook et la plupart des matelots tombèrent malades; plusieurs moururent, notamment Monckhouse le chirurgien, Tupia et le petit Tayeto. Dix hommes seulement n’éprouvèrent pas les atteintes de la fièvre. Le 27 décembre, l’Endeavour mit en mer, et s’arrêta, le 5 janvier 1771, à l’île du Prince, pour prendre des vivres.
Depuis ce moment, les maladies, qui avaient commencé à sévir parmi l’équipage, s’aggravèrent. Vingt-trois personnes succombèrent, parmi lesquelles on doit particulièrement regretter l’astronome Green.
Après avoir relâché au cap de Bonne-Espérance, où il reçut l’excellent accueil dont il avait si grand besoin, Cook reprit la mer, toucha à Sainte-Hélène, et mouilla aux Dunes, le 11 juin 1772, après une absence qui avait duré près de quatre années.
Ainsi finit le premier voyage de Cook, «voyage, dit Kippis, dans lequel il éprouva tant de dangers, découvrit tant de pays et montra tant de fois qu’il possédait une âme supérieure, digne des périlleuses entreprises et des efforts courageux auxquels il s’était exposé!»
CHAPITRE IV
SECOND VOYAGE DU CAPITAINE COOK
I
La recherche du continent austral. — Deuxième relâche à la Nouvelle-Zélande. — L’archipel Pomotou. — Second séjour à Taïti. — Reconnaissance des îles Tonga. — Troisième relâche à la Nouvelle-Zélande. — Seconde croisière dans l’océan Austral. — Reconnaissance de l’île de Pâques. — Visite aux îles Marquises.
Quand bien même le gouvernement n’aurait pas voulu récompenser James Cook pour la manière dont il venait de s’acquitter de la mission qui lui avait été confiée, la voix publique se serait prononcée en sa faveur. Nommé dans la marine royale au grade de «commander», à la date du 29 août, le grand navigateur, fier des services qu’il avait rendus à l’Angleterre et à la science, ne trouva pas la récompense à la hauteur de son mérite. Il aurait vivement désiré le grade de capitaine de vaisseau. Lord Sandwich, alors à la tête de l’Amirauté, lui fit observer qu’on ne pouvait le lui donner sans déroger à tous les usages admis et blesser l’ordre du service naval.
Quoi qu’il en fût, Cook s’occupait à réunir tous les matériaux nécessaires à la rédaction de son voyage; mais, bientôt, chargé d’une besogne trop importante, il remit ses notes et ses journaux entre les mains du docteur Hawkesworth, qui devait se charger d’en mener à bien la publication.
En même temps, les observations qu’il avait faites, de concert avec M. Green, sur le passage de Vénus, ses calculs et ses relèvements astronomiques, étaient soumis à la Société royale, qui ne tarda pas à en reconnaître tout le mérite.
Les résultats si importants que le capitaine Cook avait obtenus n’étaient cependant pas complets, en ce sens qu’ils ne détruisaient pas d’une manière irrécusable la croyance à un continent austral. Cette chimère tenait encore au cœur de bien des savants. Tout en étant forcés de reconnaître que ni la Nouvelle-Zélande ni l’Australie ne faisaient partie de ce continent, et que l’Endeavour avait navigué par des latitudes sous lesquelles on aurait dû le rencontrer, ils affirmaient qu’il se trouvait plus au sud et déduisaient toutes les conséquences que sa découverte devait produire.
Le gouvernement résolut alors de vider une question en suspens depuis tant d’années et d’envoyer dans ce but une expédition, dont le commandant était tout naturellement désigné. La nature de ce voyage exigeait des bâtiments d’une construction particulière. L’Endeavour ayant été envoyé aux îles Falkland, le bureau de la marine reçut ordre d’acheter les deux navires qui lui paraîtraient le plus propres à ce service. Cook, consulté, exigea qu’ils fussent solides, qu’ils eussent un faible tirant d’eau, et cependant une capacité suffisante pour contenir des vivres et des munitions proportionnés à la force de l’équipage et à la durée de la campagne.
L’Amirauté acheta donc deux bâtiments, construits à Whitby par celui-là même qui avait fait l’Endeavour. Le plus grand jaugeait 462 tonneaux et fut nommé la Résolution. Le second n’en portait que 336, et s’appela l’Aventure. Ils furent armés à Deptford et à Woolwich. Cook reçut le commandement de la Résolution, et le capitaine Tobias Furneaux, qui avait été second lieutenant de Wallis, fut élevé à celui de l’Aventure. Les second et troisième lieutenants, ainsi que plusieurs des bas officiers et des matelots embarqués, avaient déjà fait la campagne de l’Endeavour.
Comme il est facile de le penser, tous les soins imaginables furent donnés à l’armement. Lord Sandwich et le capitaine Palliser en suivirent eux-mêmes les diverses phases.
Chaque vaisseau emportait pour deux ans et demi de provisions de toute espèce. Des articles extraordinaires furent accordés à Cook, qui les avait réclamés comme antiscorbutiques. C’étaient de la drèche, de la choucroute, des choux salés, des tablettes de bouillon, du salep, de la moutarde, ainsi que de la marmelade de carottes et du jus de moût de bière épaissi, qu’on l’avait chargé d’essayer sur la recommandation du baron Storch, de Berlin, et de M. Pelham, secrétaire du Bureau des commissaires aux vivres.
On eut soin également d’embarquer sur chaque bâtiment les couples d’une petite embarcation de vingt tonneaux, destinée à transporter l’équipage pour le cas où les navires viendraient à périr.
Un peintre de paysage, William Hodges, deux naturalistes, Jean Reinhold Forster et son fils Georges, deux astronomes, W. Wales et W. Bayley, furent répartis sur les deux bâtiments avec les meilleurs instruments d’observation.
Rien, en un mot, n’avait été négligé pour tirer parti de cette expédition. Elle allait apporter, en effet, un immense contingent d’informations nouvelles, qui devait singulièrement contribuer aux progrès des sciences naturelles et physiques, de l’ethnographie, de la navigation et de la géographie.
«Je reçus à Plymouth, dit Cook, mes instructions datées du 25 juin. On m’enjoignit de me rendre avec promptitude à l’île Madère; d’y embarquer du vin et de marcher au delà du cap de Bonne-Espérance, où je devais rafraîchir les équipages et me fournir des provisions et des autres choses dont j’aurais besoin; de m’avancer au sud, et de tâcher de retrouver le cap de la Circoncision, qu’on dit avoir été découvert par M. Bouvet dans le 54e parallèle sud et à environ 11° 20′ de longitude est du méridien de Greenwich; si je rencontrais ce cap, de m’assurer s’il fait partie du continent ou si c’est une île; dans le premier cas, de ne rien négliger pour en parcourir la plus grande étendue possible; d’y faire les remarques et observations de toute espèce qui seraient de quelque utilité à la navigation et au commerce et qui tendraient au progrès des sciences naturelles.
«On me recommandait aussi d’observer le génie, le tempérament, le caractère et le nombre des habitants, s’il y en avait, et d’employer tous les moyens honnêtes afin de former avec eux une liaison d’alliance et d’amitié.
«Mes instructions portaient ensuite de tenter des découvertes à l’est ou à l’ouest, suivant la situation où je me trouverais, et de m’approcher du pôle austral le plus qu’il me serait possible et aussi longtemps que l’état des vaisseaux, la santé de l’équipage et les provisions le permettraient; d’avoir soin de toujours réserver assez de provisions pour atteindre quelque port connu, où j’en chargerais de nouvelles pour le retour en Angleterre.
«Elles me prescrivaient en outre, si le cap de la Circoncision est une île, ou si je ne venais pas à bout de le retrouver, d’en faire, dans le premier cas, le relèvement nécessaire, et, dans tous les deux, de cingler au sud tant qu’il me resterait l’espoir de rencontrer le continent; de marcher ensuite à l’est afin de rechercher ce continent et de découvrir les îles qui pourraient être situées dans cette partie de l’hémisphère austral; de tenir toujours des latitudes élevées et de poursuivre mes découvertes, comme on l’a dit ci-dessus, au plus près du pôle, jusqu’à ce que j’eusse fait le tour du globe; de me rendre enfin au cap de Bonne-Espérance et de là à Spithead.»
Le 13 juillet, Cook appareilla du canal de Plymouth et arriva, le 29 du même mois, à Funchal, dans l’île de Madère. Là, il prit quelques rafraîchissements et continua sa route vers le sud. Mais, bientôt, convaincu que l’approvisionnement d’eau ne pourrait suffire pour atteindre le cap de Bonne-Espérance, il résolut de couper sa traversée en s’arrêtant aux îles du Cap-Vert, et mouilla, le 10 août, dans le port de Praya, qu’il quitta quatre jours plus tard.
Cook avait profité de sa relâche dans ce port pour réunir, comme il avait l’habitude de le faire, tous les renseignements qui pouvaient être utiles aux navigateurs. Sa description est aujourd’hui d’autant plus précieuse que les lieux ont complètement changé, et que les conditions de la relâche ont été modifiées par suite des travaux accomplis dans le port.
Le 23 du même mois, à la suite de rafales violentes qui avaient forcé tout le monde à se tenir sur le pont, Cook, connaissant les effets pernicieux de l’humidité dans les climats chauds, et continuellement préoccupé de maintenir son équipage en bonne santé, ordonna d’aérer l’entrepont. Il y fit même allumer du feu, afin de le fumer et de le sécher rapidement, et prit non seulement les précautions qui lui avaient été recommandées par lord Sandwich et sir Hugh Palliser, mais aussi celles qui lui étaient suggérées par l’expérience de sa précédente campagne.
Aussi, grâce à cette prévoyance de tous les instants, n’y avait-il pas un seul malade sur la Résolution lorsqu’elle arriva, le 30 octobre, au cap de Bonne-Espérance. Accompagné du capitaine Furneaux et de MM. Forster, Cook alla rendre aussitôt visite au gouverneur hollandais, le baron de Plettemberg, qui s’empressa de mettre à sa disposition toutes les ressources de la colonie. Là, il apprit que deux vaisseaux français, partis de l’île Maurice au mois de mars, avaient touché au Cap avant de se diriger vers les mers australes, où ils allaient tenter des découvertes sous le commandement du capitaine Marion.
Ce fut également pendant cette relâche, plus longue qu’on n’avait compté, que Forster rencontra le botaniste suédois, Sparmann, élève de Linné, et qu’il l’engagea à l’accompagner en lui promettant des appointements élevés. On ne saurait trop louer, en cette circonstance, le désintéressement de Forster, qui ne craignit pas de s’adjoindre un rival, et qui le paya même de ses deniers, afin de rendre plus complètes les études qu’il devait faire sur l’histoire naturelle des pays à visiter.
Le 22 novembre, l’ancre fut levée, et les deux bâtiments reprirent la route du sud, afin de se mettre à la recherche du cap de la Circoncision, découvert par le capitaine Bouvet, le 1er janvier 1739. Comme la température ne devait pas tarder à se refroidir, Cook fit distribuer à ses matelots les vêtements chauds qui lui avaient été fournis par l’Amirauté.
Du 29 novembre au 6 décembre, une terrible tempête se déchaîna. Les bâtiments, jetés hors de leur route, furent entraînés dans l’est, à ce point qu’il fallut renoncer à chercher le cap de la Circoncision. Une autre conséquence de ce mauvais temps et du passage subit de la chaleur à l’extrême froid, fut la perte de presque tous les animaux vivants, embarqués au Cap. Enfin, l’humidité incommoda si gravement les matelots, qu’il fallut augmenter les rations d’eau-de-vie pour les exciter au travail.
Le 10 décembre, par 50° 40′ de latitude australe, furent rencontrées les premières glaces. La pluie, la neige, se succédaient sans interruption. Le brouillard même ne tarda pas à devenir si intense, que les bâtiments n’aperçurent un de ces écueils flottants que lorsqu’ils en étaient à peine éloignés d’un mille. Une de ces îles, dit la relation, n’avait pas moins de 200 pieds de haut, 400 de large et 2,000 de long.
«En supposant que ce morceau fût d’une forme absolument régulière, sa profondeur au-dessous de l’eau devait être de 1,800 pieds, et sa hauteur entière d’environ 2,000 pieds, et, d’après les dimensions qu’on vient d’énoncer, toute sa masse devait contenir 1,600 millions de pieds cubes de glace.»
Plus on s’enfonçait dans le sud, plus le nombre de ces blocs augmentait. La mer était si agitée, que les lames escaladaient ces montagnes glacées et retombaient de l’autre côté, en une fine et impalpable poussière. Le spectacle frappait l’âme d’admiration! Mais à ce sentiment succédait aussitôt la terreur, quand on songeait que si le bâtiment était frappé d’une de ces masses prodigieuses, il coulerait immédiatement à pic! Cependant, l’habitude du danger ne tardait pas à engendrer l’indifférence, et l’on ne pensait plus qu’aux sublimes beautés de ces luttes du terrible élément.
Le 14 décembre, une énorme banquise, dont l’extrémité se perdait sous l’horizon, empêcha les deux bâtiments de piquer plus longtemps au sud, et il fallut la longer. Ce n’était pas une plaine unie, car on y voyait çà et là des montagnes semblables à celles qu’on avait rencontrées les jours précédents. Quelques personnes crurent apercevoir la terre sous la glace. Cook, lui-même, y fut un instant trompé; mais le brouillard, en se dissipant, rendit évidente une erreur facilement explicable.
On constata le lendemain que les bâtiments étaient entraînés par un vif courant. Forster père et Wales, l’astronome, descendirent dans une embarcation pour mesurer sa vitesse. Tandis qu’ils procédaient à cette opération, le brouillard s’épaissit tellement, qu’ils perdirent complètement de vue le navire. Dans une misérable chaloupe, sans instruments et sans provisions, au milieu d’une mer immense, loin de toute côte, environnés de glaces, leur situation était terrible. Ils errèrent longtemps sur ce désert, ne pouvant parvenir à se faire entendre. Puis, ils cessèrent de ramer afin de ne pas trop s’écarter. Enfin, ils commençaient à perdre tout espoir, lorsque le son lointain d’une cloche parvint à leurs oreilles. Ils firent aussitôt force de rames dans cette direction; l’Aventure répondit à leurs cris et les recueillit, après quelques heures d’une terrible angoisse.
L’opinion alors généralement admise était que les glaces se formaient dans les baies ou à l’embouchure des rivières. Aussi, les explorateurs se croyaient-ils dans le voisinage d’une terre, située sans doute au sud, derrière l’infranchissable banquise.
Déjà plus de trente lieues avaient été parcourues à l’ouest, sans qu’il eût été possible de trouver dans la glace une ouverture qui conduisît au sud. Le capitaine Cook résolut alors de faire une route aussi longue dans l’est. S’il ne rencontrait pas la terre, il espérait du moins doubler la banquise, pénétrer plus avant vers le pôle, et mettre fin aux incertitudes des physiciens.
Cependant, bien qu’on fût au milieu de l’été pour cette partie du globe, le froid devenait chaque jour plus intense. Les matelots s’en plaignaient, et des symptômes de scorbut apparaissaient à bord. Des distributions de vêtements plus chauds et le recours aux médicaments indiqués en pareil cas, moût de bière et jus de citron, eurent bientôt raison de la maladie et permirent aux équipages de supporter les rigueurs de la température.
Le 29 décembre, Cook acquit la certitude que la banquise n’était jointe à aucune terre. Il résolut alors de se porter dans l’est aussi loin que le méridien de la Circoncision, à moins que quelque obstacle ne vînt l’arrêter.
Tandis qu’il mettait ce projet à exécution, le vent devint si violent, la mer si agitée, que la navigation, au milieu des glaces flottantes, qui s’entrechoquaient avec un bruit effrayant, devint excessivement périlleuse. Le danger s’accrut encore, lorsqu’on aperçut dans le nord un champ de glace qui s’étendait à perte de vue. Le navire n’allait-il pas être emprisonné pendant de longues semaines, «pincé», pour employer la locution propre aux baleiniers, et ne courait-il pas risque d’être immédiatement écrasé?
Cook n’essaya de fuir ni à l’ouest ni à l’est. Il s’enfonça droit dans le sud. D’ailleurs, il était par la latitude attribuée au cap de la Circoncision et à soixante-quinze lieues au sud du point où celui-ci avait été relevé. Il était donc prouvé que, si la terre signalée par Bouvet existait réellement,—ce dont on est certain aujourd’hui,—ce ne pouvait être qu’une île peu importante et non pas un grand continent.
Le commandant n’avait plus de raisons pour rester dans les mêmes parages. Par 67° 15′ de latitude sud, une nouvelle barrière de glace, courant de l’est à l’ouest, lui fermait le passage, et il n’y rencontrait aucune ouverture. Enfin, la prudence lui commandait de ne pas demeurer plus longtemps dans cette région, car les deux tiers de l’été étaient écoulés déjà. Il résolut donc de chercher, sans retard, la terre récemment découverte par les Français.
Le 1er février 1773, les bâtiments étaient par 48°30′ de latitude et 38°7′ de longitude ouest, ce qui est presque le méridien attribué à l’île Saint-Maurice. Après une vaine croisière à l’est et à l’ouest, qui ne produisit aucun résultat, on fut amené à conclure que, s’il y avait dans ces parages quelque terre, ce ne pouvait être qu’une très petite île; autrement, elle n’aurait pas échappé à ses recherches.
Le 8 février, le capitaine constata avec peine que l’Aventure ne voguait plus de conserve avec lui. Pendant deux jours, il l’attendit vainement, faisant tirer le canon à intervalles rapprochés et allumer de grands feux sur le tillac durant toute la nuit. La Résolution dut continuer seule la campagne.
Dans la matinée du 17 février, entre minuit et trois heures, l’équipage fut témoin d’un magnifique spectacle, que jamais jusqu’alors Européen n’avait contemplé. C’était une aurore australe.
«L’officier de quart, dit la relation, observa que, de temps en temps, il en partait des rayons en forme spirale et circulaire, et qu’alors sa clarté augmentait et la faisait paraître extrêmement belle. Elle semblait n’avoir aucune direction; au contraire, immobile dans les cieux, elle en remplissait de temps en temps l’étendue en versant sa lumière de toutes parts.»
Après une nouvelle tentative pour franchir le cercle arctique,—tentative à laquelle les brouillards, la pluie, la neige et les blocs énormes de glace flottante le forcèrent à renoncer,—Cook reprit la route du nord, convaincu qu’il ne laissait aucune grande terre derrière lui, et il regagna la Nouvelle-Zélande, où il avait donné rendez-vous à l’Aventure, en cas de séparation.
Le 25 mars, il mouillait dans la baie Dusky, après cent soixante-dix jours de mer consécutifs, pendant lesquels il n’avait pas fait moins de trois mille six cent soixante lieues, sans voir la terre une seule fois.
Aussitôt qu’il eut trouvé un mouillage commode, le commandant s’empressa de prodiguer à son équipage les nombreuses ressources que fournissait le pays en volailles, poissons et végétaux, tandis que lui-même parcourait, le plus souvent la sonde à la main, les environs de la baie, où il ne rencontra qu’un petit nombre d’indigènes, avec lesquels il n’eut que des rapports peu fréquents. Cependant, une famille, se familiarisant un peu, s’établit à cent pas de l’aiguade. Cook lui fit donner un concert, où le fifre et la cornemuse rivalisèrent sans succès, les Néo-Zélandais donnant la palme au tambour.
Le 18 avril, un chef se rendit à bord avec sa fille. Mais, avant d’entrer dans le bâtiment, il en frappa les flancs avec un rameau vert qu’il tenait à la main, et adressa aux étrangers une sorte de harangue ou d’invocation à cadence régulière—coutume générale chez les insulaires de la mer du Sud. A peine eut-il mis le pied sur le pont, qu’il offrit au commandant une pièce d’étoffe et une hache de talc vert, générosité sans précédent chez les Zélandais.
Le chef visita le navire en détail; pour témoigner sa reconnaissance au commandant, il plongea ses doigts dans un sac qu’il portait à sa ceinture et voulut lui oindre les cheveux avec l’huile infecte qu’il contenait. Cook eut toutes les peines du monde à se soustraire à cette preuve d’affection, qui n’avait pas eu le don de plaire davantage à Byron dans le détroit de Magellan; mais le peintre Hodges fut obligé de subir l’opération, à la joie de tout l’équipage. Puis, ce chef disparut pour ne plus revenir, emportant neuf haches et une trentaine de ciseaux de menuisier, dont les officiers lui avaient fait présent. Plus riche que tous les Zélandais réunis, il s’empressa, sans doute, d’aller mettre en sûreté ses trésors, dans la crainte qu’on ne voulût les lui reprendre.
Avant de partir, Cook lâcha cinq oies, les dernières de celles qu’il avait apportées du Cap, pensant qu’elles pourraient se multiplier dans cet endroit peu habité, et il fit défricher un terrain, où il sema quelques graines potagères. C’était travailler à la fois pour les naturels et pour les voyageurs futurs, qui pourraient trouver en ce lieu des ressources précieuses.
Dès que Cook eut fini la reconnaissance hydrographique de la baie Dusky, il mit le cap sur le détroit de la Reine-Charlotte, rendez-vous assigné au capitaine Furneaux.
Le 17 mai, l’équipage fut témoin d’un spectacle magnifique. Six trombes, dont l’une, large de soixante pieds à sa base, passa à cent pieds du vaisseau, s’élevèrent successivement, mettant, par une aspiration énergique, les nuages et la mer en communication. Ce phénomène dura près de trois quarts d’heure, et, au sentiment de frayeur dont il avait tout d’abord frappé l’équipage, avait bientôt succédé l’admiration qu’excitaient, surtout à cette époque, ces météores peu connus.
Le lendemain, au moment où la Résolution pénétrait dans le canal de la Reine-Charlotte, on aperçut l’Aventure, arrivée déjà depuis six semaines. Après avoir atteint, le 1er mars, la Terre de Van-Diemen, Furneaux l’avait suivie pendant dix-sept jours; mais il avait dû la quitter avant d’avoir pu s’assurer, comme il le pensait, si elle faisait partie de la Nouvelle-Hollande. Il était réservé au chirurgien Bass de réfuter cette erreur. Le 9 avril, après avoir atteint le détroit de la Reine-Charlotte, le commandant de l’Aventure avait mis à profit ses loisirs pour ensemencer un jardin et entretenir quelques relations avec les Zélandais, qui lui avaient fourni des preuves irréfutables de leur anthropophagie.
Avant de continuer son voyage de découvertes, Cook obéit à la même pensée qui avait inspiré sa conduite à la baie Dusky. Il mit à terre un bélier et une brebis, un bouc et une chèvre, un cochon et deux truies pleines. Il planta aussi des pommes de terre, dont il n’existait jusqu’alors des échantillons que sur la plus septentrionale des deux îles qui composent la Nouvelle-Zélande.
Les indigènes ressemblaient beaucoup à ceux de la baie Dusky; mais ils paraissaient plus insouciants, couraient d’une chambre à l’autre, pendant le souper, et dévoraient tout ce qu’on leur offrait. Il fut impossible de leur faire avaler une goutte de vin ou d’eau-de-vie, mais ils étaient très sensibles à l’eau mélangée de sucre.
«Ils mettaient les mains, dit Cook, sur tout ce qu’ils voyaient, mais ils le rendaient, du moment où on leur disait par signes que nous ne voulions ou ne pouvions le leur donner. Ils estimaient particulièrement les bouteilles de verre, qu’ils appelaient «Tawhaw»; mais, lorsqu’on leur eut expliqué la dureté et l’usage du fer, ils le préférèrent aux verroteries, aux rubans et au papier blanc. Parmi eux se trouvaient plusieurs femmes, dont les lèvres étaient remplies de petits trous peints en bleu noirâtre; un rouge vif, formé de craie et d’huile, couvrait leurs joues. Elles avaient, comme celles de la baie Dusky, les jambes minces et torses et de gros genoux, ce qui provient sûrement du peu d’exercice qu’elles font, et de l’habitude de s’asseoir les jambes croisées; l’accroupissement presque continuel où elle se tiennent sur leurs pirogues y contribue d’ailleurs un peu. Leur teint était d’un brun clair, leurs cheveux très noirs, leur visage rond; le nez et les lèvres un peu épais, mais non aplatis, les yeux noirs assez vifs et ne manquant pas d’expression... Placés de file, les naturels se dépouillèrent de leurs vêtements supérieurs; l’un d’eux chanta d’une manière grossière, et le reste accompagna les gestes qu’il faisait. Ils étendaient leurs bras et frappaient alternativement du pied contre terre, avec des contorsions de frénétiques; ils répétaient en chœur les derniers mots, et nous y distinguions aisément une sorte de mètre; mais je ne suis pas sûr qu’il y eût de la rime; la musique était très sauvage et peu variée.»
Certains des Zélandais demandèrent des nouvelles de Tupia; lorsqu’ils apprirent sa mort, ils exprimèrent leur douleur par une sorte de lamentation plus factice que réelle.
Cook ne reconnut pas un seul des indigènes qu’il avait vus à son premier voyage. Il en conclut, avec toute apparence de raison, que les naturels qui habitaient le détroit en 1770 en avaient été chassés, ou, de leur plein gré, s’étaient retirés ailleurs. Au surplus, le nombre des habitants était diminué des deux tiers, et «l’i-pah» était abandonné, ainsi qu’un grand nombre d’habitations le long du canal.
Les deux bâtiments étant prêts à remettre en mer, Cook donna ses instructions au capitaine Furneaux. Il voulait s’avancer dans le sud par 41° à 46° de latitude jusqu’à 140° de longitude ouest, et, s’il ne trouvait pas de terre, cingler vers Taïti, où était fixé le lieu de rendez-vous, puis revenir à la Nouvelle-Zélande, et reconnaître toutes les parties inconnues de la mer entre cette île et le cap Horn.
Vers la fin de juillet, le scorbut commença à attaquer l’équipage de l’Aventure, à la suite de quelques jours de chaleur. Celui de la Résolution, grâce aux précautions dont Cook ne s’était pas départi un seul jour, et à l’exemple que lui-même avait constamment donné de manger du céleri et du cochléaria, échappa à la maladie.
Le 1er juillet, les deux navires étaient par 25°1′ de latitude et par 134°6′ de longitude ouest, situation attribuée par Carteret à l’île Pitcairn. Cook la chercha sans la trouver. Il faut dire que l’état des malades de l’Aventure abrégea sa croisière, à son grand regret. Il désirait vérifier ou rectifier la longitude de cette île, et, par cela même, celles de toutes les terres environnantes, découvertes par Carteret, et qui n’avaient pu être confirmées par des observations astronomiques. Mais, n’ayant plus l’espoir de trouver un continent austral, il fit voile au N.-O. et ne tarda pas à reconnaître plusieurs des îles vues par Bougainville.
«Ces îles basses dont la mer du Sud est remplie entre les tropiques, dit-il, sont de niveau avec les flots dans les parties inférieures, et élevées à peine d’une verge ou deux dans les autres. Leur forme est souvent circulaire; elles renferment à leur centre un bassin d’eau de la mer, et la profondeur de l’eau tout autour est incommensurable. Elles produisent peu de chose; les cocotiers sont vraisemblablement ce qu’il y a de meilleur: malgré cette stérilité, malgré leur peu d’étendue, la plupart sont habitées. Il n’est pas aisé de dire comment ces petits cantons ont pu se peupler, et il n’est pas moins difficile de déterminer d’où les îles les plus élevées de la mer du Sud ont tiré leurs habitants.»
Le 15 août, Cook reconnut l’île d’Osnabruck ou Mairea, découverte par Wallis, et fit route pour la baie d’Oaiti-Piha, où il comptait embarquer le plus de rafraîchissements possible, avant de gagner Matavaï.
«A la pointe du jour, dit Forster, nous jouîmes d’une de ces belles matinées que les poètes de toutes les nations ont essayé de peindre. Un léger souffle de vent nous apportait de la terre un parfum délicieux et ridait la surface des eaux. Les montagnes, couvertes de forêts, élevaient leurs têtes majestueuses, sur lesquelles nous apercevions déjà la lumière du soleil naissant. Très près de nous, on voyait une allée de collines, d’une pente plus douce, mais boisées comme les premières, agréablement entremêlées de teintes vertes et brunes; au pied, une plaine parée de fertiles arbres à pain, et par derrière une quantité de palmiers, qui présidaient à ces bocages ravissants. Tout semblait dormir encore. L’aurore ne faisait que poindre, et une obscurité paisible enveloppait le paysage. Nous distinguions cependant des maisons parmi les arbres et des pirogues sur la côte. A un demi-mille du rivage, les vagues mugissaient contre un banc de rochers de niveau avec la mer, et rien n’égalait la tranquillité des flots dans l’intérieur du havre. L’astre du jour commençait à éclairer la plaine; les insulaires se levaient et animaient peu à peu cette scène charmante. A la vue de nos vaisseaux, plusieurs se hâtèrent de lancer leurs pirogues et ramèrent près de nous, qui avions tant de joie à les contempler. Nous ne pensions guère que nous allions courir le plus grand danger et que la destruction menacerait bientôt les vaisseaux et les équipages sur les bords de cette rive fortunée.»
L’habile écrivain, l’heureux peintre, qui sait trouver des couleurs si fraîches et si variées! Peu d’expressions ont vieilli dans ce tableau enchanteur. On regrette de n’avoir pas accompagné ces hardis matelots, ces savants qui comprenaient si bien la nature! Que n’avons-nous avec eux visité ces populations innocentes et paisibles, dans cet âge d’or dont notre siècle de fer nous rend la disparition plus pénible encore!
Les bâtiments étaient à une demi-lieue d’un récif, lorsque le vent tomba. Malgré tous les efforts des chaloupes, ils allaient échouer misérablement sur les écueils, en vue de cette terre si ardemment désirée, quand une habile manœuvre du commandant, heureusement secondée par la marée et par la brise de terre, vint les tirer du danger. Ils avaient fait, cependant, quelques avaries, et l’Aventure avait perdu trois ancres.
Un insulaire qui passait sa journée à se faire gaver. (Page 163.)
Une foule de pirogues entouraient les navires, et des fruits de toute espèce étaient échangés pour quelques grains de verre. Cependant, les indigènes n’apportaient ni volailles ni cochons. Ceux qu’on apercevait autour des cases appartenaient au roi, et ils n’avaient pas la permission de les vendre. Beaucoup de Taïtiens demandaient des nouvelles de Banks et des autres compagnons de Cook à son premier voyage. Quelques-uns s’informèrent aussi de Tupia; mais ils ne parlèrent plus de lui, dès qu’ils eurent appris les circonstances de sa mort.
Le lendemain, les deux bâtiments mouillaient dans la rade d’Oaiti-Piha, à deux encâblures du rivage, et furent encombrés de visiteurs et de marchands. Quelques-uns profitèrent de l’encombrement pour rejeter dans leurs pirogues les denrées qu’ils avaient vendues, afin de les faire payer une seconde fois. Pour mettre fin à cette friponnerie, Cook fit chasser les fripons, après les avoir fait fustiger, châtiment qu’ils supportèrent, d’ailleurs, sans se plaindre.
L’après-midi, les deux capitaines descendirent à terre pour examiner l’aiguade, qu’ils trouvèrent très convenable. Pendant cette petite excursion, une foule d’indigènes vinrent à bord qui se plurent à confirmer la fâcheuse réputation que leur avaient faite les récits antérieurs de Bougainville et de Cook.
«Un des officiers, placé sur le gaillard d’arrière, dit la relation, voulant donner des grains de verre a un enfant de six ans, qui était sur une pirogue, les laissa tomber dans la mer. L’enfant se précipita aussitôt à l’eau, et il plongea jusqu’à ce qu’il les eût rapportés du fond. Afin de récompenser son adresse, nous lui jetâmes d’autres bagatelles; cette générosité tenta une foule d’hommes et de femmes, qui nous amusèrent par des tours surprenants d’agilité au milieu des flots. A voir leur position aisée dans l’eau et la souplesse de leurs membres, nous les regardions presque comme des animaux amphibies.»
Cependant, les Taïtiens, montés à bord, furent surpris à voler différents objets. L’un d’eux, qui était resté la plus grande partie de la journée dans la chambre de Cook, s’empressa de sauter à la mer, et le capitaine, outré de sa conduite, tira deux coups de feu par-dessus sa tête. Un bateau, détaché pour saisir les pirogues des voleurs, fut assailli de pierres, lorsqu’il arriva près du rivage, et il fallut tirer un coup de canon pour déterminer les assaillants à la retraite. Ces hostilités n’eurent pas de suite; les naturels revinrent à bord comme si rien ne s’était passé. Cook apprit d’eux que la plupart de ses anciens amis des environs de Matavaï avaient péri dans une bataille qui avait eu lieu entre les habitants des deux péninsules.
Les officiers firent à terre plusieurs promenades; Forster, poussé par son ardeur pour les recherches botaniques, n’en manqua aucune. Pendant une de ces courses, il fut témoin de la façon dont les Taïtiennes préparent leurs étoffes.
«A peine eûmes-nous marché quelques pas, dit-il, qu’un bruit venant de la forêt frappa nos oreilles. En suivant le son, nous parvînmes à un petit hangar, où cinq ou six femmes, assises sur les deux côtés d’une longue pièce de bois carrée, battaient l’écorce fibreuse du mûrier, afin d’en fabriquer leurs étoffes. Elles se servaient pour cela d’un morceau de bois carré, qui avait des sillons longitudinaux et parallèles, plus ou moins serrés selon les différents côtés. Elles s’arrêtèrent un moment pour nous laisser examiner l’écorce, le maillet et la poutre qui leur servait de table; elles nous montrèrent aussi, dans une grosse noix de coco, une espèce d’eau glutineuse, dont elles se servaient de temps à autre afin de coller ensemble les pièces de l’écorce. Cette colle, qui, à ce que nous comprîmes, vient de l’hibiscus esculentus, est absolument nécessaire dans la fabrique de ces immenses pièces d’étoffe qui, ayant quelquefois deux ou trois verges de large et cinquante de long, sont composées de petits morceaux d’écorce d’arbre d’une très petite épaisseur.... Les femmes occupées à ce travail portaient de vieux vêtements sales et déguenillés, et leurs mains étaient très dures et très calleuses.»
Le même jour, Forster aperçut un homme qui portait des ongles extrêmement longs, ce dont il était très fier, comme d’une preuve qu’il n’était pas obligé de travailler pour vivre. Dans l’empire d’Annam, en Chine, dans bien d’autres contrées, cette manie singulière et puérile a été signalée. Un seul doigt est pourvu d’un ongle moins long; c’est celui qui sert à se gratter,occupation très fréquente dans tous les pays d’extrême Orient.
Pendant une autre de ses promenades, Forster vit un insulaire mollement étendu sur un tapis d’herbe épaisse, qui passait sa journée à se faire gaver par ses femmes. Ce triste personnage, qui s’engraissait sans rendre aucun service à la société, rappela au naturaliste anglais la colère de sir John Mandeville, s’indignant de voir «un pareil glouton qui consumait ses jours sans se distinguer par aucun fait d’armes, et qui vivait dans le plaisir comme un cochon qu’on engraisse dans une étable.»
Le 22 août, Cook, ayant appris que le roi Waheatua était dans le voisinage et manifestait le désir de le voir, descendit à terre avec le capitaine Furneaux, MM. Forster et plusieurs naturels. Il le rencontra qui venait au-devant de lui avec une nombreuse suite, et le reconnut aussitôt, car il l’avait vu plusieurs fois en 1769.
Ce roi était alors enfant et s’appelait Té-Arée, mais il avait changé de nom à la mort de son père Waheatua. Il fil asseoir le capitaine sur son tabouret, et s’informa avec sollicitude de plusieurs Anglais qu’il avait fréquentés au précédent voyage. Cook, après les compliments ordinaires, lui fit présent d’une chemise, d’une hache, de clous et d’autres bagatelles; mais, de tous ces cadeaux, celui qui sembla le plus précieux et qui excita de la part des naturels des cris d’admiration, ce fut une touffe de plumes rouges, montée sur un fil d’archal.
Waheatua, roi de la petite Taïti, pouvait être âgé de dix-sept ou dix-huit ans. Grand, bien fait, il aurait eu l’air majestueux, si l’expression habituelle de sa physionomie n’eût été celle de la crainte et de la méfiance. Il était entouré de plusieurs chefs et nobles personnages, remarquables par leur stature, et dont l’un, tatoué d’une façon singulière, était d’une corpulence énorme. Le roi, qui montrait pour lui beaucoup de déférence, le consultait à tout moment. Cook apprit alors qu’un vaisseau espagnol avait relâché à Taïti, quelques mois auparavant; il sut plus tard que c’était celui de Domingo Buenechea, qui venait de Callao.
Tandis qu’Etée, le gros confident du roi, s’entretenait avec quelques officiers de matières religieuses, et demandait aux Anglais s’ils avaient un dieu, Waheatua s’amusait avec la montre du commandant. Tout étonné du bruit qu’elle faisait, ce qu’il exprimait en disant: «Elle parle,» il demandait à quoi elle pouvait servir. On lui expliqua qu’elle mesurait le temps et qu’en cela elle ressemblait au soleil. Waheatua lui donna aussitôt le nom de «petit soleil» pour montrer qu’il avait compris l’explication.
Les bâtiments mirent à la voile le 24 au matin, et furent longtemps suivis par une quantité de pirogues, chargées de noix de coco et de fruits. Plutôt que de manquer cette occasion d’acquérir des marchandises d’Europe, les indigènes vendirent leurs denrées très bon marché. Il fut même possible de se procurer une douzaine des plus belles noix de coco pour un seul grain de verre. Cette abondance de rafraîchissements ne tarda pas à ramener la santé à bord des bâtiments, et la plupart des matelots, qui, en arrivant à Osnabruck, pouvaient à peine marcher, allaient et venaient au départ.
Le 26, la Résolution et l’Aventure atteignirent la baie de Matavaï. Une foule de Taïtiens eut bientôt envahi les ponts. Le capitaine les connaissait pour la plupart, et le lieutenant Pickersgill, qui avait accompagné Wallis en 1767 et Cook deux ans plus tard, reçut un accueil particulièrement empressé.
Cook fit dresser les tentes pour les malades, les tonneliers et les voiliers; puis, il partit pour Oparrée avec le capitaine Furneaux et les deux Forster. L’embarcation qui les portait ne tarda pas à passer devant un moraï de pierre et un cimetière déjà connu sous le nom de moraï de Tootahah. Lorsque Cook le désigna sous ce nom, un des indigènes qui l’accompagnaient l’interrompit en lui disant que, depuis la mort de Tootahah, on l’appelait moraï d’O-Too.