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Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Chapter 19: I
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About This Book

A historical survey of eighteenth-century maritime exploration that combines concise biographies of leading navigators with numerous maps, facsimiles, and illustrations drawn from original sources. Organized by themes and regions, it traces major routes and discoveries, encounters with island and continental peoples, scientific observations, and incidents of navigation and shipwreck. The narrative leans on primary documents and cartography to reconstruct expeditions and to profile the voyages and explorers who broadened contemporary geographic knowledge.

Types des îles Sandwich. (Fac-simile. Gravure ancienne.)

«Ces insulaires, dit Forster, paraissent être une race différente de celle qui habite Mallicolo; aussi ne parlent-ils pas la même langue. Ils sont d’une médiocre stature, mais bien pris dans leur taille, et leurs traits ne sont point désagréables; leur teint est très bronzé, et ils se peignent le visage, les uns de noir et d’autres de rouge; leurs cheveux sont bouclés et un peu laineux. Le peu de femmes que j’ai aperçues semblaient être fort laides.... Je n’ai vu de pirogues en aucun endroit de la côte; ils vivent dans des maisons couvertes de feuilles de palmiers, et leurs plantations sont alignées et entourées d’une haie de roseaux.»

Les indigènes eurent assez de confiance. (Page 187.)

Il ne fallait pas songer à tenter une nouvelle descente. Cook, après avoir donné à l’endroit où s’était produite cette collision le nom de cap des Traîtres, gagna une île, reconnue la veille, et que les indigènes appellent Tanna.

«La colline la plus basse de toutes celles de la même rangée, et d’une forme conique, dit Forster, avait un cratère au milieu; elle était d’un brun rouge et composée d’un amas de pierres brûlées parfaitement stériles. Une épaisse colonne de fumée, pareille à un grand arbre, en jaillissait de temps en temps, et sa tête s’élargissait à mesure qu’elle montait.»

La Résolution fut aussitôt entourée d’une vingtaine de pirogues, dont les plus grandes portaient vingt-cinq hommes. Ceux-ci cherchèrent aussitôt à s’approprier tout ce qui était à leur portée, bouées, pavillons, gonds du gouvernail, qu’ils essayèrent de faire sauter. Il fallut tirer une pièce de quatre au-dessus de leurs têtes pour les déterminer à regagner la côte. On atterrit; mais, malgré toutes les babioles qui furent distribuées, on ne put jamais faire quitter à ces peuples leur attitude de défiance et de bravade. Il était évident que le moindre malentendu eût suffi pour amener l’effusion du sang.

Cook crut comprendre que ces naturels étaient anthropophages, bien qu’ils possédassent des cochons, des poules, des racines et des fruits en abondance.

Pendant cette relâche, la prudence défendait de s’écarter du bord de la mer. Cependant, Forster s’aventura quelque peu, et découvrit une source d’eau si chaude, qu’on ne pouvait y tenir le doigt plus d’une seconde.

Malgré toute l’envie qu’en avaient les Anglais, il fut impossible d’arriver jusqu’au volcan central, qui projetait jusqu’aux nues des torrents de feu et de fumée, et lançait en l’air des pierres d’une prodigieuse grosseur. Le nombre des solfatares était considérable dans toutes les directions, et le sol était en proie à des convulsions plutoniennes très accusées.

Cependant, sans jamais se départir de leur réserve, les Tanniens se familiarisèrent un peu, et les relations devinrent moins difficiles.

«Ces peuples, dit Cook, se montrèrent hospitaliers, civils et d’un bon naturel, quand nous n’excitions pas leur jalousie.... On ne peut guère blâmer leur conduite, car, enfin, sous quel point de vue devaient-ils nous considérer? Il leur était impossible de connaître notre véritable dessein. Nous entrons dans leurs ports sans qu’ils osent s’y opposer; nous tâchons de débarquer comme amis; mais nous descendons à terre et nous nous y maintenons par la supériorité de nos armes. En pareille circonstance, quelle opinion pouvaient prendre de nous les insulaires? Il doit leur paraître bien plus plausible que nous sommes venus pour envahir leur contrée que pour les visiter amicalement. Le temps seul et les liaisons plus intimes leur apprirent nos bonnes intentions.»

Quoi qu’il en soit, les Anglais ne purent deviner le motif pour lequel les naturels les empêchèrent de pénétrer dans l’intérieur du pays. Était-ce l’effet d’un caractère naturellement ombrageux? Les habitants étaient-ils exposés à des incursions fréquentes de la part de leurs voisins, comme auraient pu le faire supposer leur bravoure et leur adresse à se servir de leur armes? On ne sait.

Comme les indigènes n’attachaient aucun prix aux objets que les Anglais pouvaient leur offrir, ils ne leur apportèrent jamais en grande abondance les fruits et les racines dont ceux-ci avaient besoin. Jamais ils ne consentirent à se défaire de leurs cochons, même pour des haches, dont ils avaient pu cependant constater l’utilité.

L’arbre à pain, les noix de coco, un fruit qui ressemble à la pêche et qu’on nomme «pavie», l’igname, la patate, la figue sauvage, la noix muscade, et plusieurs autres dont Forster ignorait les noms, telles étaient les productions de cette île.

Cook quitta Tanna le 21 août et découvrit successivement les îles Erronam et Annatom, prolongea l’île de Sandwich, et, passant devant Mallicolo et la Terre du Saint-Esprit de Quiros, où il n’eut pas de peine à reconnaître la baie de Saint-Jacques et Saint-Philippe, il quitta définitivement cet archipel, après lui avoir donné le nom de Nouvelles-Hébrides, sous lequel il est aujourd’hui connu.

Le 5 septembre, le commandant fit une nouvelle découverte. La terre qu’il avait en vue n’avait jamais été foulée par le pied d’un Européen. C’était l’extrémité septentrionale de la Nouvelle-Calédonie. Le premier point aperçu fut appelé cap Colnett, du nom de l’un des volontaires qui en eut le premier connaissance. La côte était bordée d’une ceinture de brisants, derrière laquelle deux ou trois pirogues semblaient diriger leur course, de manière à venir à la rencontre des étrangers. Mais, au lever du soleil, elles carguèrent leurs voiles et on ne les vit plus.

Après avoir louvoyé pendant deux heures le long du récif extérieur, Cook aperçut une échancrure, qui devait lui permettre d’accoster. Il y donna, et débarqua à Balade.

Le pays paraissait stérile, uniquement couvert d’une herbe blanchâtre. On n’y voyait que de loin en loin quelques arbres à la tige blanche, dont la forme rappelait celle du saule. C’étaient des «niaoulis». En même temps, on apercevait plusieurs maisons ressemblant à des ruches d’abeilles.

L’ancre ne fut pas plus tôt jetée, qu’une quinzaine de pirogues entourèrent le bâtiment. Les indigènes eurent assez de confiance pour s’approcher et procéder à des échanges. Quelques-uns entrèrent même dans le navire, dont ils visitèrent tous les coins avec une extrême curiosité. Ils refusèrent de toucher aux différents mets qu’on leur offrit, purée de pois, bœuf et porc salés; mais ils goûtèrent volontiers aux ignames. Ce qui les surprit le plus, ce furent les chèvres, les cochons, les chiens et les chats, animaux qui leur étaient totalement inconnus, puisqu’ils n’avaient pas même de mots pour les désigner. Les clous, en général tous les instruments de fer, les étoffes rouges, semblaient avoir un grand prix pour eux. Grands et forts, bien proportionnés, cheveux et barbe frisés, teint d’un châtain foncé, ces indigènes parlaient une langue qui semblait n’avoir aucun rapport avec toutes celles que les Anglais avaient entendues jusqu’alors.

Lorsque le commandant débarqua, il fut reçu avec des démonstrations de joie et la surprise naturelle à un peuple qui voit pour la première fois des objets dont il n’a pas l’idée. Plusieurs chefs, ayant fait faire silence, prononcèrent de courtes harangues, et Cook commença sa distribution de quincaillerie habituelle. Puis, les officiers se mêlèrent à la foule pour faire leurs observations.

Plusieurs de ces indigènes paraissaient affectés d’une sorte de lèpre, et leurs bras ainsi que leurs jambes étaient prodigieusement enflés. Presque entièrement nus, ils n’avaient pour vêtement qu’un cordon, serré à la taille, auquel pendait un lambeau d’étoffe de figuier. Quelques-uns portaient d’énormes chapeaux cylindriques, à jour des deux côtés, qui ressemblaient aux bonnets des hussards hongrois. A leurs oreilles, fendues et allongées, étaient suspendus des boucles en écaille ou des rouleaux de feuilles de canne à sucre. On ne tarda pas à rencontrer un petit village, au-dessus des mangliers qui bordaient le rivage. Il était entouré de plantations de cannes à sucre, d’ignames et de bananiers, arrosées par de petits canaux, très-habilement dérivés du cours d’eau principal.

Cook n’eut pas de peine à constater qu’il ne devait rien attendre de ce peuple, que la permission de visiter librement la contrée.

«Ces indigènes, dit-il, nous apprirent quelques mots de leur langue, qui n’avait aucun rapport avec celles des autres îles. Leur caractère était doux et pacifique, mais très indolent; ils nous accompagnaient rarement dans nos courses. Si nous passions près de leurs huttes, et si nous leur parlions, ils nous répondaient; mais, si nous continuions notre route sans leur adresser la parole, ils ne faisaient pas attention à nous. Les femmes étaient cependant un peu plus curieuses, et elles se cachaient dans des buissons écartés pour nous observer; mais elles ne consentaient à venir près de nous qu’en présence des hommes.

«Ils ne parurent ni fâchés ni effrayés de ce que nous tuions des oiseaux à coups de fusil; au contraire, quand nous approchions de leurs maisons, les jeunes gens ne manquaient pas de nous en montrer, pour avoir le plaisir de les voir tirer. Il semble qu’ils étaient peu occupés à cette saison de l’année; ils avaient préparé la terre et planté des racines et des bananes dont ils attendaient la récolte l’été suivant; c’est peut-être pour cela qu’ils étaient moins en état que dans un autre temps de vendre leurs provisions, car, d’ailleurs, nous avions lieu de croire qu’ils connaissaient ces principes d’hospitalité, qui rendent les insulaires de la mer du Sud si intéressants pour les navigateurs.»

Ce que dit Cook de l’indolence des Néo-Calédoniens est parfaitement exact. Quant à leur caractère, son séjour sur cette côte fut trop court pour qu’il pût l’apprécier avec justesse, et, certainement, il ne soupçonna jamais qu’ils étaient adonnés aux horribles pratiques de l’anthropophagie. Il n’aperçut que fort peu d’oiseaux, bien que la caille, la tourterelle, le pigeon, la poule sultane, le canard, la sarcelle et quelques menus oiseaux vécussent là à l’état sauvage. Il ne constata la présence d’aucun quadrupède, et ses efforts pour se procurer des rafraîchissements furent continuellement infructueux.

A Balade, le commandant fit plusieurs courses dans l’intérieur et escalada une chaîne de montagnes afin d’avoir une vue générale de la contrée. Du sommet d’un rocher, il aperçut la mer des deux côtés et se rendit compte que la Nouvelle-Calédonie, dans cet endroit, n’avait pas plus de dix lieues de large. En général, le pays ressemblait beaucoup à quelques cantons de la Nouvelle-Hollande, situés sous le même parallèle. Les productions naturelles paraissaient être identiques, et les forêts y manquaient encore de sous-bois, comme dans cette grande île. Une autre observation qui fut faite, c’est que les montagnes renfermaient des minéraux,—remarque qui s’est trouvée vérifiée par la découverte récente de l’or, du fer, du cuivre, du charbon et du nickel.

Le même accident, qui avait failli être funeste à une partie de l’équipage dans les parages de Mallicolo, se reproduisit pendant cette relâche.

«Mon secrétaire, dit Cook, acheta un poisson qu’un Indien avait harponné dans les environs de l’aiguade, et me l’envoya à bord. Ce poisson, d’une espèce absolument nouvelle, avait quelque ressemblance avec ceux qu’on nomme soleil; il était du genre que M. Linné nomme tetrodon. Sa tête hideuse était grande et longue. Ne soupçonnant point qu’il eût rien de venimeux, j’ordonnai qu’on le préparât pour le servir le soir même à table. Mais, heureusement, le temps de le dessiner et de le décrire ne permit pas de le cuire, et l’on n’en servit que le foie. Les deux MM. Forster et moi en ayant goûté, vers les trois heures du matin nous sentîmes une extrême faiblesse et une défaillance dans tous les membres. J’avais presque perdu le sentiment du toucher, et je ne distinguais plus les corps pesants des corps légers quand je voulais les mouvoir. Un pot plein d’eau et une plume étaient dans ma main du même poids. On nous fit d’abord prendre de l’émétique, et ensuite on nous procura une sueur dont nous nous sentîmes extrêmement soulagés. Le matin, un des cochons, qui avait mangé les entrailles du poisson, fut trouvé mort. Quand les habitants vinrent à bord, et qu’ils virent le poisson qu’on avait suspendu, ils nous firent entendre aussitôt que c’était une nourriture malsaine; ils en marquèrent de l’horreur; mais, au moment de le vendre et même après qu’on l’eut acheté, aucun d’eux n’avait témoigné cette aversion.»

Cook fit procéder au relèvement d’une grande partie de la côte orientale. Pendant cette excursion, on aperçut un indigène aussi blanc qu’un Européen, blancheur qui fut attribuée à quelque maladie. C’était un albinos semblable à ceux qu’on avait déjà rencontrés à Taïti et aux îles de la Société.

Le commandant, qui voulait acclimater les cochons à la Nouvelle-Calédonie, eut beaucoup de peine à faire accepter aux indigènes un vérat et une truie. Il eut besoin de vanter l’excellence de ces animaux, la facilité de leur reproduction, et d’en exagérer même la valeur, pour qu’ils consentissent à les lui laisser mettre à terre.

En résumé, Cook peint les Néo-Calédoniens comme grands, robustes, actifs, civils, paisibles; il leur reconnaît une qualité bien rare: ils ne sont pas voleurs. Ses successeurs en ce pays, et notamment d’Entrecasteaux, se sont aperçus, à leurs dépens, que ces insulaires n’avaient pas persévéré dans cette honnêteté.

Quelques-uns avaient les lèvres épaisses, le nez aplati, et tout à fait l’aspect du nègre. Leurs cheveux, naturellement bouclés, contribuaient aussi à leur donner cette ressemblance.

«S’il me fallait juger, dit Cook, de l’origine de cette nation, je la prendrais pour une race mitoyenne entre les peuples de Tanna et des îles des Amis, ou entre ceux de Tanna et de la Nouvelle-Zélande, ou même entre les trois, par la raison que leur langue n’est à quelques égards qu’un mélange de celles de ces différentes terres.»

La quantité des armes offensives de ces indigènes, massues, lances, dards, frondes, était un indice de la fréquence de leurs guerres. Les pierres qu’ils lançaient avec leurs frondes étaient polies et ovoïdes. Quant aux maisons construites sur un plan circulaire, la plupart ressemblaient à des ruches d’abeilles, et leur toit, d’une élévation considérable, se terminait en pointe au sommet. Elles avaient un ou deux foyers toujours allumés; mais, la fumée n’ayant d’autre issue que la porte, il était presque impossible à des Européens d’y demeurer.

Ces naturels ne se nourrissaient que de poissons, de racines, entre autres l’igname et le taro, et de l’écorce d’un arbre qui est fort peu succulente. Les bananes, les cannes à sucre, le fruit à pain étaient rares dans ce pays, et les cocotiers n’y poussaient pas aussi vigoureux que dans les îles déjà visitées par la Résolution. Quant au nombre des habitants, on aurait pu croire qu’il était considérable; mais Cook remarque avec justesse, que son arrivée avait provoqué la réunion de tous les indigènes voisins, et le lieutenant Pickersgill eut l’occasion de constater, pendant sa reconnaissance hydrographique, que le pays était très peu peuplé.

Les Néo-Calédoniens étaient dans l’usage d’enterrer leurs morts. Plusieurs personnes de l’équipage visitèrent leurs cimetières, et notamment le tombeau d’un chef, sorte de grande taupinière, décorée de lances, de javelots, de pagaies et de dards, fichés autour.

Le 13 septembre, Cook quitta le havre de Balade et continua à ranger la côte de la Nouvelle-Calédonie, sans pouvoir se procurer de nourriture fraîche. Le pays présentait à peu près partout le même aspect de stérilité. Enfin, tout à fait au sud de cette grande terre, on en découvrit une plus petite, qui reçut le nom d’île des Pins, à cause du grand nombre d’arbres de cette espèce qui l’ombrageaient.

C’était une espèce de pin de Prusse, très propre à faire les espars dont la Résolution avait besoin. Aussi, Cook envoya-t-il une chaloupe et des travailleurs pour choisir et couper les arbres qui lui étaient nécessaires. Quelques-uns avaient vingt pouces de diamètre et soixante-dix pieds de haut, de sorte qu’on en aurait pu faire un mât pour le navire, si cela eût été nécessaire. La découverte de cette île parut donc précieuse, car, avec la Nouvelle-Zélande, elle était la seule qui pût fournir des mâts et des vergues dans tout l’océan Pacifique.

En faisant route au sud vers la Nouvelle-Zélande, Cook eut connaissance, le 10 octobre, d’une petite île inhabitée, sur laquelle les botanistes firent une ample moisson de végétaux inconnus. C’est l’île Norfolk, ainsi nommée en l’honneur de la famille Howard, et que devaient plus tard coloniser une partie des révoltés du Bounty.

Le 18, la Résolution mouillait encore une fois dans le canal de la Reine-Charlotte. Les jardins, que les Anglais avaient plantés avec tant de zèle, avaient été entièrement négligés par les Zélandais, et, cependant, plusieurs plantes s’y étaient merveilleusement développées.

Tout d’abord, les habitants ne se montrèrent qu’avec circonspection et parurent peu désireux d’entamer de nouvelles relations. Cependant, lorsqu’ils eurent reconnu leurs anciens amis, ils témoignèrent leur joie par les démonstrations les plus extravagantes. Interrogés sur le motif qui les avait poussés à garder tout d’abord cette réserve et cette sorte de crainte, ils répondirent d’une façon évasive, et l’on put comprendre qu’il était question de batailles et de meurtres.

Les craintes de Cook sur le sort de l’Aventure, dont il n’avait pas eu de nouvelles depuis la dernière relâche en cet endroit, devinrent alors fort vives; mais, quelque question qu’il pût faire, il ne parvint pas à savoir la vérité. Il ne devait apprendre ce qui s’était passé pendant son absence qu’au cap de Bonne-Espérance, où il trouva des lettres du capitaine Furneaux.

Le toit, d’une élévation considérable... (Page 190.)

Après avoir débarqué de nouveaux cochons, dont il tenait absolument à doter la Nouvelle-Zélande, le commandant mit à la voile, le 10 novembre, et fit route pour le cap Horn.

La première terre qu’il aperçut, après une vaine croisière, fut la côte occidentale de la Terre de Feu, près de l’entrée du détroit de Magellan.

«La partie de l’Amérique qui frappait nos regards, dit le capitaine Cook, était d’un aspect fort triste; elle semblait découpée en petites îles qui, quoique peu hautes, étaient cependant très noires et presque entièrement stériles. Par derrière, nous apercevions de hautes terres hachées, et couvertes de neige presque au bord de l’eau.... C’est la côte la plus sauvage que j’aie jamais vue. Elle paraît remplie entièrement de montagnes, de roches, sans la moindre apparence de végétation. Ces montagnes aboutissent à d’horribles précipices, dont les sommets escarpés s’élèvent à une grande hauteur. Il n’y a peut-être rien dans la nature qui offre des points de vue aussi sauvages. Les montagnes de l’intérieur étaient couvertes de neige, mais celles de la côte de la mer ne l’étaient pas. Nous jugeâmes que les premières appartenaient à la Terre de Feu et que les autres étaient de petites îles rangées de manière qu’en apparence, elles formaient une côte non interrompue.»

Vue du canal de Noël.

Cependant, le commandant jugea bon de s’arrêter quelque temps dans cette contrée désolée, afin de procurer à son équipage quelques vivres frais. Il trouva un ancrage sûr dans le canal de Noël, dont il fit avec son soin habituel la reconnaissance hydrographique.

La chasse procura quelques oiseaux, et M. Pickersgill rapporta au navire trois cents œufs d’hirondelles de mer et quatorze oies. «Je pus ainsi, dit Cook, en distribuer à tout l’équipage, ce qui fit d’autant plus de plaisir aux matelots que Noël approchait; sans cette heureuse circonstance, ils n’auraient eu pour régal que du bœuf et du porc salés.»

Quelques naturels, appartenant à la nation que Bougainville avait appelée Pécherais, montèrent à bord, sans qu’il fût besoin de beaucoup les presser. Ces sauvages, Cook nous les dépeint sous des couleurs qui rappellent celles qu’avait employées le navigateur français. De la chair de veau marin pourrie dont ils se nourrissaient, ils préféraient la partie huileuse, sans doute, remarque le capitaine, parce que cette huile échauffe leur corps contre la rigueur du froid.

«Si jamais, ajoute-t-il, on a pu révoquer en doute la prééminence de la vie civilisée sur la vie sauvage, la vue seule de ces Indiens suffirait pour déterminer la question. Jusqu’à ce qu’on me prouve qu’un homme tourmenté continuellement par la rigueur du climat est heureux, je ne crois point aux déclamations éloquentes des philosophes, qui n’ont pas eu l’occasion de contempler la nature humaine dans toutes ses modifications, ou qui n’ont pas senti ce qu’ils ont vu.»

La Résolution ne tarda pas à reprendre la mer et à doubler le cap Horn; puis, elle traversa le détroit de Lemaire et reconnut la Terre des États, où elle rencontra un bon mouillage. Ces parages étaient animés par une quantité prodigieuse de baleines, dont c’était la saison de l’appariage, par des veaux et des lions de mer, par des pingouins et des nigauds en vols innombrables.

«Nous manquâmes, le docteur Sparrman et moi, dit Forster, d’être attaqués par un de ces vieux ours de mer, sur un rocher où il y en avait plusieurs centaines de rassemblés, qui semblaient tous attendre l’issue du combat. Le docteur avait tiré son coup de fusil sur un oiseau, et il allait le ramasser, lorsque le vieil ours gronda, montra les dents et parut se disposer à s’opposer à mon camarade. Dès que je fus assis, j’étendis l’animal raide mort d’un coup de fusil, et, au même instant, toute la troupe, voyant son champion terrassé, s’enfuit du côté de la mer. Plusieurs s’y jetèrent avec tant de hâte, qu’ils sautèrent à dix ou quinze verges perpendiculaires sur des rochers pointus. Je crois qu’ils ne se firent point de mal, parce que leur peau est très dure et que leur graisse, très élastique, se prête aisément à la compression.»

Après avoir quitté la Terre des États, le 3 janvier, Cook fit voile au sud-est, afin d’explorer cette partie de l’Océan, la seule qui lui eût échappé jusqu’alors. Il atteignit bientôt la Géorgie australe, vue en 1675 par Laroche, et en 1756 par M. Guyot-Duclos, qui commandait alors le vaisseau espagnol le Lion. Cette découverte fut faite le 14 janvier 1775. Le commandant débarqua en trois différents endroits et en prit possession au nom du roi d’Angleterre, Georges III, dont il lui donna le nom. Le fond de la baie Possession était bordé de rochers de glace perpendiculaires, de tout point semblables à ceux qui avaient été vus dans les hautes latitudes australes.

«L’intérieur du pays, dit la relation, n’était ni moins sauvage ni moins affreux. Les rochers perdaient leurs hautes cimes dans les nues, et les vallées étaient couvertes d’une neige éternelle. On ne voyait pas un arbre, et il n’y avait pas le plus petit arbrisseau.»

En quittant la Géorgie, Cook s’enfonça encore davantage dans le sud-est, au milieu des glaces flottantes. Les dangers continuels de cette navigation avaient épuisé l’équipage. Successivement, la Thulé australe, l’île Saunders, les îles de la Chandeleur et enfin la terre de Sandwich furent découvertes.

Ces archipels stériles et désolés seront toujours sans utilité pratique pour le commerçant et le géographe. Leur existence une fois signalée, il n’y avait plus qu’à passer outre, car c’était risquer, à vouloir les reconnaître en détail, de compromettre les documents si précieux que la Résolution rapportait en Angleterre.

La découverte de ces terres isolées eut pour résultat de convaincre Cook «qu’il y a près du pôle une étendue de terre où se forment la plupart des glaces répandues sur ce vaste océan méridional.» Remarque ingénieuse, que sont venues confirmer de tout point les découvertes des explorateurs du XIXe siècle.

Après une nouvelle recherche infructueuse du cap de la Circoncision de Bouvet, Cook se détermina à regagner le cap de Bonne-Espérance, où il arriva le 22 mars 1775.

L’Aventure avait relâché en cet endroit, et le capitaine Furneaux avait laissé une lettre, qui relatait ce qui s’était passé à la Nouvelle-Zélande.

Arrivé dans le canal de la Reine-Charlotte, le 13 novembre 1773, le capitaine Furneaux avait fait ses provisions d’eau et de bois, puis envoyé un de ses canots, commandé par M. Rowe, lieutenant de poupe, afin de recueillir des plantes comestibles. Mais, ne l’ayant vu rentrer à bord ni le soir ni le lendemain, le capitaine Furneaux, sans se douter de l’accident qui était arrivé, envoya à sa recherche, et voici en résumé ce qu’on apprit:

Après plusieurs allées et venues inutiles, l’officier qui commandait la chaloupe aperçut quelques indices, en débarquant sur une grève près de l’anse de l’Herbe. Des débris du canot et plusieurs souliers, dont l’un avait appartenu à un officier de poupe, furent découverts. En même temps, un des matelots apportait un morceau de viande fraîche, que l’on crut être de la chair de chien, car on ignorait encore que cette peuplade fût anthropophage.

«Nous ouvrîmes, dit le capitaine Furneaux, environ vingt paniers placés sur la grève et fermés avec des cordages. Les uns étaient remplis de chair rôtie et d’autres de racines de fougère, qui servent de pain aux naturels. En continuant nos recherches, nous trouvâmes un plus grand nombre de souliers et une main, que nous reconnûmes sur-le-champ pour celle de Thomas Hill, parce qu’elle représentait T. H. tatoués à la manière des Taïtiens.»

Un peu plus loin, l’officier aperçut quatre pirogues et une multitude de naturels, rassemblés autour d’un grand feu. En débarquant, les Anglais firent une décharge, qui mit en fuite tous les Zélandais, sauf deux, qui se retirèrent avec beaucoup de sang-froid. L’un de ceux-ci fut blessé grièvement, et les matelots s’avancèrent sur la grève.

«Bientôt, une scène affreuse de carnage s’offrit à nos yeux: les têtes, les cœurs et les poumons de plusieurs de nos gens étaient répandus sur le sable, et, à peu de distance de là, les chiens en rongeaient les entrailles.»

L’officier avait trop peu de monde avec lui,—dix hommes seulement,—pour essayer de tirer vengeance de cet abominable massacre. En outre, le temps devenait mauvais, et les sauvages se rassemblaient en grand nombre. Il dut regagner l’Aventure.

«Je ne crois pas, dit le capitaine Furneaux, que cette boucherie ait été l’effet d’un dessein prémédité de la part des sauvages, car, le matin où M. Rowe partit du vaisseau, il rencontra deux pirogues, qui descendirent près de nous et restèrent toute la matinée dans l’anse du vaisseau. Le carnage fut probablement amené par quelque querelle qui se décida sur-le-champ; peut-être aussi que, nos gens n’ayant pris aucune précaution pour leur sûreté, l’occasion tenta les Indiens. Ce qui encouragea les Zélandais, dès qu’ils eurent vu la première explosion, c’est qu’ils sentirent qu’un fusil n’était pas une arme infaillible, qu’il manquait quelquefois de partir et qu’après le premier coup il fallait le charger de nouveau avant de pouvoir s’en servir.»

Dans ce fatal guet-apens, l’Aventure perdit dix de ses meilleurs matelots. Furneaux avait quitté la Nouvelle-Zélande le 23 décembre 1773, doublé le cap Horn, relâché au cap de Bonne-Espérance et atteint l’Angleterre, le 14 juillet 1774.

Cook, après avoir embarqué les rafraîchissements nécessaires et réparé son bâtiment, quitta False-Bay le 27 mai, relâcha à Sainte-Hélène, à l’Ascension, à Fernando de Noronha, à Fayal, l’une des Açores, et rentra enfin à Plymouth, le 29 juillet 1775. Il n’avait à regretter, pendant ce long voyage de trois ans et dix-huit jours, que la perte de quatre hommes, sans compter, il est vrai, les dix matelots qui avaient été massacrés à la Nouvelle-Zélande.

Jamais jusqu’alors expédition n’avait rapporté aussi riche moisson de découvertes et d’observations hydrographiques, physiques et ethnographiques. Bien des points obscurs dans les relations des anciens voyageurs étaient élucidés par les savantes et ingénieuses recherches du capitaine Cook. Des découvertes importantes, notamment celles de la Nouvelle-Calédonie et de l’île de Pâques, avaient été faites. La non-existence du continent austral était définitivement prouvée. Le grand navigateur reçut presque aussitôt la récompense méritée de ses fatigues et de ses travaux. Il fut nommé capitaine de vaisseau, neuf jours après son débarquement, et membre de la Société royale de Londres, le 29 février 1776.

CHAPITRE V
TROISIÈME VOYAGE DU CAPITAINE COOK

I

La recherche des terres découvertes par les Français. — Les îles Kerguelen. — Relâche à Van-Diemen. — Le détroit de la Reine-Charlotte. — L’île Palmerston. — Grandes fêtes aux îles Tonga.

A cette époque, l’idée qui avait autrefois déterminé tant de voyageurs à explorer les mers du Groenland était à l’ordre du jour. Existait-il un passage au nord qui mît en communication l’Atlantique et le Pacifique, en suivant les côtes de l’Asie ou celles de l’Amérique? Et ce passage, s’il existait, était-il praticable? On avait bien tenté, tout dernièrement encore, la recherche de cette voie maritime par les baies d’Hudson et de Baffin: on voulut l’essayer par l’océan Pacifique.

La tâche était ardue. Les lords de l’Amirauté comprirent qu’ils devaient, avant tout, s’adresser à quelque navigateur au courant des périls des mers polaires, qui eût donné plus d’une preuve de sang-froid dans les occasions difficiles, dont les talents, l’expérience et les connaissances scientifiques fussent à même de tirer parti du puissant armement en cours d’exécution.

Nul autre que le capitaine Cook ne réunissait au même degré les qualités requises. On s’adressa donc à lui. Bien qu’il eût pu passer en paix le reste de ses jours dans la place qui lui avait été donnée, à l’Observatoire de Greenwich, et jouir en repos de l’estime et de la gloire que lui avaient conquises ses deux voyages autour du monde, Cook n’hésita pas un instant.

Deux bâtiments lui furent confiés, la Résolution et la Discovery, cette dernière sous les ordres du capitaine Clerke, et ils reçurent le même armement qu’à la précédente campagne.

Les instructions du commandant de l’expédition lui prescrivaient de gagner le cap de Bonne-Espérance et de cingler au sud pour chercher les îles récemment découvertes par les Français, par 48 degrés de latitude, et vers le méridien de l’île Maurice. Il devait ensuite toucher à la Nouvelle-Zélande, s’il le jugeait à propos, se rafraîchir aux îles de la Société et y débarquer le Taïtien Maï, puis gagner la Nouvelle-Albion, éviter de débarquer dans aucune des possessions espagnoles de l’Amérique, et de là se diriger par l’océan Glacial arctique vers les baies d’Hudson et de Baffin,—en d’autres termes, chercher, par l’est, le passage du nord-ouest. Cela fait, après avoir rafraîchi ses équipages au Kamtchatka, il devait faire une nouvelle tentative et regagner l’Angleterre par la route qu’il croirait la plus utile aux progrès de la géographie et de la navigation.

Les deux bâtiments ne partirent pas ensemble. La Résolution mit à la voile, de Plymouth, le 12 juillet 1776, et fut rejointe au Cap, le 10 novembre suivant, par la Discovery, qui n’avait pu quitter l’Angleterre que le 1er août. Cette dernière, éprouvée par la tempête, avait besoin d’être calfatée, et ce travail retint les deux navires au Cap jusqu’au 30 novembre. Le commandant profita de ce long séjour pour acheter des animaux vivants qu’il devait déposer à Taïti et à la Nouvelle-Zélande, et pour approvisionner ses bâtiments en vue d’un voyage de deux ans.

Après douze jours de route au sud-est, deux îles furent découvertes par 46° 53′ de latitude sud et 37° 46′ de longitude est. Le canal qui les sépare fut traversé, et l’on reconnut que leur côte escarpée, stérile, était inhabitée. Elles avaient été découvertes, ainsi que quatre autres, situées de neuf à douze degrés plus à l’est, par les capitaines français Marion-Dufresne et Crozet, en 1772.

Le 24 décembre, Cook retrouva les îles que M. de Kerguelen avait relevées dans ses deux voyages de 1772 et 1773.

Nous ne relaterons pas ici les observations que le navigateur anglais recueillit sur cet archipel. Comme elles sont de tout point d’accord avec celles de M. de Kerguelen, nous les réservons pour le moment où nous raconterons le voyage de ce navigateur. Contentons-nous de dire que Cook en releva soigneusement les côtes, et les quitta le 31 décembre. Pendant plus de trois cents lieues, les deux navires firent route au milieu d’une brume épaisse.

Le 26 janvier, l’ancre tomba dans la baie de l’Aventure, à la terre de Van-Diemen, à l’endroit même où le capitaine Furneaux avait touché quatre ans auparavant. Quelques naturels vinrent visiter les Anglais, et reçurent tous les présents qu’on leur fit, sans témoigner aucune satisfaction.

«Ils étaient, dit la relation, d’une stature ordinaire, mais un peu mince; ils avaient la peau noire, la chevelure de même couleur et aussi laineuse que celle des nègres de la Nouvelle-Guinée, mais ils n’avaient pas les grosses lèvres et le nez plat des nègres de l’Afrique. Leurs traits ne présentaient rien de désagréable; leurs yeux nous parurent assez beaux, et leurs dents bien rangées, mais très sales. Les cheveux et la barbe de la plupart étaient barbouillés d’une espèce d’onguent rouge; le visage de quelques-uns se trouva peint avec la même drogue.»

Cette description, pour concise qu’elle soit, n’en est pas moins précieuse. En effet, le dernier des Tasmaniens est mort, il y a quelques années, et cette race a complètement disparu.

Cook leva l’ancre le 30 janvier, et vint mouiller à son point de relâche habituel, dans le canal de la Reine-Charlotte. Les pirogues des indigènes ne tardèrent pas à environner les bâtiments; mais pas un indigène n’osa monter à bord, tant ils étaient persuadés que les Anglais n’étaient venus que pour venger le massacre de leurs compatriotes. Lorsqu’ils furent convaincus que telle n’était pas l’intention des Anglais, ils bannirent toute défiance et toute réserve. Le commandant apprit bientôt, par l’intermédiaire de Maï, qui comprenait le zélandais, quelle avait été la cause de cet épouvantable événement.

Assis sur l’herbe, les Anglais prenaient leur repas du soir, lorsque les indigènes volèrent différentes choses. L’un de ceux-ci fut surpris et frappé par l’un des matelots. Aux cris du sauvage, ses compatriotes se ruèrent sur les marins de l’Aventure, qui en tuèrent deux, mais ne tardèrent pas à succomber sous le nombre. Plusieurs Zélandais désignèrent au capitaine le chef qui avait présidé au carnage, et l’engagèrent vivement à le mettre à mort. Cook s’y refusa, à la grande surprise des naturels, et à la stupéfaction de Maï, qui lui dit: «En Angleterre, on tue un homme qui en a assassiné un autre; celui-ci en a tué dix, et vous ne vous vengez pas!»

Les îles de Kerguelen.

Avant de partir, Cook mit à terre des cochons et des chèvres, dans l’espoir que ces animaux finiraient par s’acclimater à la Nouvelle-Zélande.

Maï avait formé le dessein d’emmener à Taïti un Néo-Zélandais. Deux se présentèrent pour l’accompagner. Cook consentit à les recevoir, en les prévenant toutefois qu’ils ne reverraient plus leur patrie. Aussi, lorsque les bâtiments perdirent de vue les côtes de la Nouvelle-Zélande, ces deux jeunes gens ne purent retenir leurs larmes. A leur douleur vint se joindre le mal de mer. Toutefois leur chagrin disparut avec lui, et il ne leur fallut pas longtemps pour s’attacher à leurs nouveaux amis.

Le 29 mars fut découverte une île que ses habitants appellent Mangea. Sur les représentations de Maï, ces indigènes se décidèrent à monter à bord des vaisseaux.

Une fête aux îles des Amis. (Page 205.)

Petits, mais vigoureux et bien proportionnés, ils portaient leur chevelure nouée sur le dessus de la tête, leur barbe longue, et ils étaient tatoués sur différentes parties du corps. Cook aurait vivement désiré mettre pied à terre, mais les dispositions hostiles de la population l’en empêchèrent.

Quatre lieues plus loin, une nouvelle île fut reconnue, en tout semblable à la première. Ses habitants se montrèrent d’abord mieux disposés que ceux de Mangea, et Cook en profita pour envoyer à terre un détachement, sous les ordres du lieutenant Gore, avec Maï pour interprète. Anderson le naturaliste, Gore, un autre officier, nommé Burney, et Maï, débarquèrent, seuls et sans armes, au risque d’être maltraités.

Reçus avec solennité, conduits, au milieu d’une haie d’hommes portant la massue sur l’épaule, auprès de trois chefs dont les oreilles étaient ornées de plumes rouges, ils aperçurent bientôt une vingtaine de femmes, qui dansaient sur un air d’un mode grave et sérieux et ne firent aucune attention à leur arrivée. Séparés les uns des autres, les officiers ne tardèrent pas à s’apercevoir que les naturels s’efforçaient de vider leurs poches, et ils commençaient à craindre pour leur sûreté, lorsqu’ils furent rejoints par Maï. Ils furent ainsi retenus toute la journée et mainte fois forcés d’ôter leurs vêtements pour que les naturels pussent examiner de près la couleur de leur peau; mais enfin la nuit arriva sans incident désagréable, et les visiteurs regagnèrent leur chaloupe, où leur furent apportées des noix de coco, des bananes et d’autres provisions. Peut-être les Anglais durent-ils leur salut à la description que Maï avait faite de la puissance des armes à feu, et à l’expérience qu’il fit devant les indigènes d’enflammer la poudre d’une cartouche.

Maï avait rencontré trois de ses compatriotes au milieu de la foule qui se pressait sur le rivage. Partis sur une pirogue, au nombre de vingt, pour se rendre à Ulitea, ces Taïtiens avaient été jetés hors de leur route par un vent impétueux. La traversée devant être courte, ils n’avaient guère emporté de vivres. Aussi, la fatigue et la faim avaient-elles réduit l’équipage à quatre hommes à demi morts, lorsque la pirogue chavira. Ces naufragés eurent cependant la force de saisir les bordages de l’embarcation et de s’y cramponner jusqu’à ce qu’ils eussent été recueillis par les habitants de cette Wateroo. Il y avait douze ans que les hasards de la mer les avaient jetés sur cette côte, éloignée de plus de deux cents lieues de leur île. Ils avaient contracté des liens de famille et des liaisons d’amitié avec ces peuples, dont les mœurs et le langage étaient conformes aux leurs. Aussi refusèrent-ils de regagner Taïti.

«Ce fait, dit Cook, peut servir à expliquer, mieux que tous les systèmes, comment toutes les parties détachées du globe, et en particulier les îles de la mer Pacifique, ont pu être peuplées, surtout celles qui sont éloignées de tout continent, et à une grande distance les unes des autres.»

Cette île Wateroo gît par 20° 1′ de latitude sud et 201° 45′ de longitude orientale.

Les deux bâtiments gagnèrent ensuite une île voisine, appelée Wenooa, sur laquelle M. Gore débarqua pour y prendre du fourrage. Elle était inhabitée, quoiqu’on y vît des débris de huttes et des tombeaux.

Le 5 avril, Cook arriva en vue de l’île Harvay, qu’il avait découverte en 1773, pendant son second voyage. Il lui avait semblé, à cette époque, qu’elle était déserte. Aussi fut-il surpris de voir plusieurs pirogues se détacher de la côte et se diriger vers les vaisseaux. Mais ces indigènes ne purent se décider à monter à bord. Leur maintien farouche et leurs propos bruyants n’annonçaient pas des dispositions amicales. Leur idiome se rapprochait encore plus de la langue de Taïti que celle des îles qu’on venait de rencontrer.

Le lieutenant King, qui avait été envoyé à la recherche d’un mouillage, n’en put trouver un convenable. Les naturels, armés de piques et de massues, semblaient prêts à repousser par la force toute tentative de débarquement.

Cependant, Cook, ayant besoin d’eau et de fourrage, résolut alors de gagner les îles des Amis, où il était certain de trouver des rafraîchissements pour ses hommes et du fourrage pour ses bestiaux. D’ailleurs, la saison était trop avancée, la distance qui séparait ces parages du pôle trop considérable, pour pouvoir rien tenter dans l’hémisphère septentrional.

Forcé par le vent de renoncer à atteindre Middelbourg ou Eoa, comme il en avait d’abord l’intention, le commandant se dirigea vers l’île Palmerston, où il arriva le 14 avril, et sur laquelle il trouva des oiseaux en abondance, du cochléaria et des cocotiers. Cette île n’est qu’une réunion de neuf ou dix îlots peu élevés, qui peuvent être considérés comme les pointes du récif d’un même banc de corail.

Le 28 avril, les Anglais atteignirent l’île Komango, dont les naturels apportèrent en foule des cocos, des bananes et d’autres provisions. Puis, ils gagnèrent Annamooka, qui fait également partie de l’archipel Tonga ou des Amis.

Cook reçut, le 6 mai, la visite d’un chef de Tonga-Tabou, nommé Finaou, qui se donnait comme le roi de toutes les îles des Amis.