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Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Chapter 22: I
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About This Book

A historical survey of eighteenth-century maritime exploration that combines concise biographies of leading navigators with numerous maps, facsimiles, and illustrations drawn from original sources. Organized by themes and regions, it traces major routes and discoveries, encounters with island and continental peoples, scientific observations, and incidents of navigation and shipwreck. The narrative leans on primary documents and cartography to reconstruct expeditions and to profile the voyages and explorers who broadened contemporary geographic knowledge.

DEUXIÈME PARTIE


CHAPITRE I
LES NAVIGATEURS FRANÇAIS

I

Découvertes de Bouvet de Lozier dans les mers australes. — Surville. — La terre des Arsacides. — Incident de la relâche au port Praslin. — Arrivée à la côte de la Nouvelle-Zélande. — Mort de Surville. — Découvertes de Marion dans la mer Antarctique. — Son massacre à la Nouvelle-Zélande. — Kerguelen en Islande et aux terres australes. — Les campagnes des montres: Fleurieu et Verdun de la Crenne.

Une découverte avait été faite pendant la première moitié du XVIIIe siècle, qui devait exercer une heureuse influence sur les progrès de la géographie. Un capitaine de vaisseau de la Compagnie des Indes, Jean-Baptiste-Charles Bouvet de Lozier, frappé de ce vide immense autour du pôle austral, que les géographes appelaient: Terra australis incognita, sollicita l’honneur de découvrir ces terres inconnues. Ses instances furent longtemps sans résultat; mais enfin, en 1738, la Compagnie céda, dans l’espoir d’ouvrir un nouvel entrepôt à son commerce.

Deux petites frégates, l’Aigle et la Marie, convenablement équipées, partirent de Brest, le 19 juillet 1738, sous le commandement de Bouvet de Lozier. Elles s’arrêtèrent pendant plus d’un mois à l’île Sainte-Catherine, sur la côte du Brésil, reprirent la mer le 13 novembre, et firent voile au sud-est.

Dès le 26, les deux frégates rencontrèrent une brume si épaisse, qu’il leur fallait tirer le canon pour continuer à marcher de conserve, qu’elles furent plusieurs fois obligées de changer de route et qu’un abordage était à craindre à chaque instant. Le 5 décembre, bien que cela parût impossible, le brouillard s’épaissit encore, si bien que de l’Aigle on entendait la Marie manœuvrer, sans pouvoir la distinguer. La mer était couverte de goémons, et bientôt on aperçut des poules mauves, oiseaux qui ne s’éloignent jamais beaucoup de la terre.

«Le 15 décembre, dit M. Fabre dans son étude sur les Bouvet, étant par les 48° 50′ de latitude sud (la latitude de Paris au nord) et par les 7° de longitude est (méridien de Ténériffe), on aperçut, vers cinq à six heures du matin, une énorme glace; puis plusieurs autres, entourées d’un grand nombre de glaçons de différentes grosseurs. La frégate la Marie fit signal de danger et changea ses amures. Bouvet, vivement contrarié de cette manœuvre, qui pouvait diminuer la confiance des équipages, força de voiles à bord de l’Aigle, et, en passant le long de la Marie, fit connaître son intention de continuer sa route au sud. Pour rassurer les esprits, il dit que la rencontre des glaces devait être considérée comme un heureux présage, puisqu’elles étaient un indice certain de terre.»

La route fut continuée au sud, et bientôt la persévérance de Bouvet se trouva récompensée par la découverte d’une terre, à laquelle il donna le nom de cap de la Circoncision. Elle était fort haute, couverte de neige et enserrée de grosses glaces qui en défendaient l’approche à sept ou huit lieues tout autour. Elle paraissait avoir quatre ou cinq lieues du nord au sud.

«Cette terre fut estimée, dit M. Fabre d’après les cartes de Piétergos, dont se servait Bouvet, être par les 54° de latitude sud et les 26 et 27° de longitude est du méridien de Ténériffe, ou entre les 5° 30′ et 6° 30′ est du méridien de Paris.»

Bouvet aurait bien voulu reconnaître cette terre de plus près et y débarquer; mais les brumes et les vents contraires lui en défendirent l’accès, et il dut se contenter de l’observer à distance.

«Le 3 janvier 1739, dit Bouvet dans son rapport à la Compagnie, on regagna ce qu’on avait perdu les jours précédents, et, vers les quatre heures de l’après-midi, le temps étant moins couvert, on vit distinctement la terre; la côte, escarpée dans toute son étendue, formait plusieurs enfoncements; le haut des montagnes était couvert de neige; les versants paraissaient boisés.»

Après plusieurs tentatives infructueuses pour se rapprocher de la terre, Bouvet dut céder. Ses matelots étaient harassés de fatigue, découragés, épuisés par le scorbut. La Marie fut expédiée à l’île de France, et l’Aigle se dirigea vers le cap de Bonne-Espérance, qu’il atteignit le 28 février.

«Nous avons fait, dit Bouvet dans le rapport déjà cité, nous avons fait douze à quinze cents lieues dans une mer inconnue. Nous avons eu pendant soixante-dix jours une brume presque continuelle. Nous avons été pendant quarante jours parmi les glaces; nous y avons eu de la grêle et de la neige presque tous les jours. Plusieurs fois, nos ponts et nos agrès en ont été couverts. Nos haubans et nos manœuvres ont été glacés. Le 10 janvier, nous ne pûmes amener notre petit hunier. Le froid était excessif pour des gens qui venaient des pays chauds et qui étaient mal vêtus. Plusieurs avaient des engelures aux pieds et aux mains. Il fallait pourtant manœuvrer continuellement, mettre en travers, appareiller et sonder au moins une fois le jour. Un matelot de l’Aigle, venant d’envoyer la vergue du petit hunier en bas, est tombé gelé dans la hune de misaine. Il fallut le descendre avec un cartahu, et l’on eut quelque peine à le réchauffer. J’en ai vu d’autres à qui les larmes tombaient des yeux en halant la ligne de sonde. Nous étions pourtant dans la belle saison, et j’étais attentif à apporter à leur peine tout l’adoucissement qui dépendait de moi.»

Ce mince résultat obtenu, on comprend facilement que la Compagnie des Indes n’ait pas renouvelé ses tentatives dans ces parages. Si elles ne pouvaient apporter aucun bénéfice, elles étaient susceptibles de coûter beaucoup par la perte des vaisseaux et des hommes. Mais la découverte de Bouvet était un premier coup porté à cette croyance à l’existence d’un continent austral. L’exemple était donné, et plusieurs navigateurs, parmi lesquels deux autres Français, allaient suivre ses traces. En disant quelques mots de cette expédition peu connue, nous avons tenu à rendre hommage à celui de nos compatriotes qui fut le pionnier des navigations australes, et qui eut la gloire de montrer l’exemple au grand explorateur anglais, à James Cook.

Un autre capitaine de la Compagnie des Indes, qui s’était illustré dans maint combat contre les Anglais, Jean-François-Marie de Surville, devait faire, trente ans plus tard, des découvertes importantes en Océanie, et retrouver, presque en même temps que Cook, la terre autrefois découverte par Tasman et nommée par lui Terre des États. Voici dans quelles circonstances:

MM. Law et Chevalier, administrateurs dans l’Inde française, avaient résolu d’armer, à leurs frais, un vaisseau pour faire le commerce dans les mers australiennes. Ils associèrent Surville à leurs projets et l’envoyèrent en France afin d’obtenir de la Compagnie les autorisations nécessaires et présider à l’armement du navire. Le Saint-Jean-Baptiste fut équipé à Nantes et reçut trois ans de vivres avec tout ce qui était indispensable pour une expédition aussi lointaine. Puis, Surville gagna l’Inde, où Law lui donna vingt-quatre soldats indigènes. Parti de la baie de l’Angely le 3 mars 1769, le Saint-Jean-Baptiste se rendit successivement à Masulipatam, à Yanaon et à Pondichéry, où il reçut le complément de sa cargaison.

Ce fut le 2 juin que Surville quitta cette dernière ville et se dirigea vers les Philippines. Il jeta l’ancre, le 20 août, aux îles Bashees ou Baschy. Dampier leur avait donné ce nom, qui est celui d’une boisson enivrante que les insulaires composaient avec du jus de canne à sucre, dans lequel on laissait infuser, pendant plusieurs jours, une certaine graine noire.

Quelques matelots de Dampier avaient autrefois déserté dans ces îles; ils y avaient reçu des indigènes une femme, un champ et des instruments aratoires. Ce souvenir détermina trois matelots du Saint-Jean-Baptiste à suivre leur exemple. Mais Surville n’était pas homme à laisser s’émietter ainsi son équipage. Il fit donc saisir vingt-six Indiens, qu’il se proposait de retenir pour otages jusqu’à ce que ses hommes lui eussent été ramenés.

«Parmi ces Indiens qui étaient ainsi garrottés, dit Crozet dans la relation qu’il a publiée du voyage de Surville, il y en eut plusieurs qui eurent le courage de se précipiter dans la mer, et, au grand étonnement de l’équipage, ils eurent le courage et l’adresse de nager jusqu’à une de leurs pirogues, qui se tenait à une assez grande distance du vaisseau pour n’en avoir rien à redouter.»

On expliqua aux sauvages qu’on n’avait agi de la sorte avec eux que pour déterminer leurs camarades à ramener les trois déserteurs. Ils firent signe alors qu’ils comprenaient, et tous furent relâchés, à l’exception de six qui avaient été pris à terre. Leur hâte à quitter le vaisseau et à se jeter dans leurs pirogues ne rendait pas leur retour probable. Aussi fut-on fort surpris de les voir revenir peu de temps après avec des exclamations de joie. Le doute n’était plus possible, ce ne pouvaient être que les déserteurs qu’ils ramenaient au commandant. En effet, ils montèrent à bord et déposèrent liés, garrottés et ficelés,... trois superbes cochons!

Surville trouva la plaisanterie détestable, si c’en était une; il repoussa les indigènes avec un air si courroucé, qu’ils se jetèrent dans leurs pirogues et disparurent. Vingt-quatre heures plus tard, le Saint-Jean-Baptiste quittait les Bashees et emmenait trois des Indiens capturés pour remplacer les déserteurs.

Le 7 octobre, après une assez longue route dans le sud-est, une terre fut aperçue par 6° 56′ de latitude méridionale et par 151° 30′ de longitude à l’est du méridien de Paris, à laquelle fut donné le nom d’île de la Première-Vue.

«On la côtoya jusqu’au 13 octobre, jour où l’on découvrit un excellent port, à l’abri de tout vent, formé par une multitude de petites îles. M. de Surville y jeta l’ancre et le nomma port Praslin; il est situé par 7° 25′ de latitude sud et par 151° 55′ de longitude estimée à l’est du méridien de Paris.»

En entrant dans ce port, les Français aperçurent quelques Indiens armés de lances, qui portaient sur le dos une espèce de bouclier. Bientôt, le Saint-Jean-Baptiste fut entouré de pirogues, montées par une foule d’Indiens, très prodigues de démonstrations hostiles. On parvint cependant à les apaiser. Une trentaine des plus hardis grimpèrent à bord et examinèrent avec la plus grande attention tout ce qu’ils avaient sous les yeux. Bientôt même, il fallut contenir les autres, car, l’équipage comptant beaucoup de malades, il importait de ne pas laisser un trop grand nombre d’indigènes envahir le bâtiment.

Cependant, malgré le bon accueil qu’ils recevaient, les sauvages ne paraissaient pas rassurés, et leur contenance indiquait une défiance excessive. Au moindre mouvement qui se faisait sur le vaisseau, ils sautaient dans leurs pirogues ou se jetaient à la mer. L’un d’eux semblait toutefois témoigner un peu plus de confiance. Surville lui fit quelques présents. L’Indien répondit à cette politesse en faisant entendre qu’il se trouvait au fond du port un endroit où l’on pourrait faire de l’eau.

Le commandant donna ordre d’armer les embarcations, et en remit le commandement à son second, nommé Labbé.

«Les sauvages paraissaient impatients de voir les canots quitter le vaisseau, dit Fleurieu dans ses Découvertes des Français, et, à peine eurent-ils débordé, qu’ils furent suivis par toutes les pirogues. Une des embarcations semblait servir de guide aux autres, c’était celle que montait l’Indien qui avait fait à Surville des offres de service. Sur l’arrière du bâtiment, un personnage, debout, ayant dans ses mains des paquets d’herbe, les tenait élevés à la hauteur de sa tête et faisait divers gestes en cadence. Dans le milieu de la même pirogue, un jeune homme, debout aussi et appuyé sur une longue lance, conservait la contenance la plus grave. Des paquets de fleurs rouges étaient passés dans ses oreilles et dans la cloison de son nez, et ses cheveux étaient poudrés de chaux à blanc.»

Cependant, certaines allées et venues éveillèrent les soupçons des Français, qui furent conduits dans une sorte de cul-de-sac, où les naturels affirmaient qu’on trouverait de l’eau douce. Labbé, malgré les invitations pressantes des indigènes, ne voulut pas engager ses embarcations, par deux ou trois pieds d’eau, sur un fond de vase. Il se contenta donc de débarquer un caporal et quatre soldats. Ceux-ci revinrent bientôt, en déclarant qu’ils n’avaient vu de tous côtés que marais où l’on enfonçait jusqu’à la ceinture. Évidemment les sauvages avaient médité une trahison. Labbé se garda bien de leur montrer qu’il avait pénétré leur dessein, et leur demanda de lui indiquer une source.

CARTE DES DÉCOUVERTES DE SURVILLE
d'après Fleurieu.

CARTE DES DÉCOUVERTES DE SURVILLE
d'après Fleurieu.

On rassembla celles de leurs armes qu’on trouva éparses. (Page 228.)

Les indigènes conduisirent alors les embarcations dans un endroit éloigné de trois lieues et d’où il était impossible de voir le navire. Le caporal fut détaché de nouveau avec quelques hommes; mais il ne trouva qu’une source très pauvre, à peine suffisante pour le désaltérer, lui et ses compagnons. Pendant son absence, les naturels avaient tout mis en œuvre pour déterminer Labbé à descendre à terre, lui montrant l’abondance des cocos et des autres fruits, essayant même de s’emparer de la bosse ou de la gaffe de la chaloupe.

«Plus de deux cent cinquante insulaires, dit la relation, armés de lances de sept à huit pieds de long, d’épées ou de massues en bois, de flèches et de pierres, quelques-uns portant des boucliers, étaient rassemblés sur la plage et observaient les mouvements des bateaux. Lorsque les cinq hommes qui avaient formé le détachement mirent le pied à bord pour se rembarquer, les sauvages fondirent sur eux, blessèrent un soldat d’un coup de massue, le caporal d’un coup de lance et plusieurs autres personnes de différentes manières. M. Labbé reçut lui-même deux flèches dans les cuisses et une pierre à la jambe. On fit feu sur les traîtres. Une première décharge les étourdit au point qu’ils restèrent comme immobiles; elle fut d’autant plus meurtrière, qu’étant réunis en peloton à une ou deux toises seulement des bateaux, tous les coups portèrent. Leur stupéfaction donna le temps d’en faire une seconde, qui les mit en déroute; mais il parut que la mort de leur chef contribua beaucoup à précipiter leur fuite. M. Labbé, l’ayant distingué, séparé des combattants, levant les mains au ciel, se frappant la poitrine et les encourageant de la voix, l’ajusta et le renversa d’un coup de fusil. Ils traînèrent ou emportèrent leurs blessés, et laissèrent trente ou quarante morts sur le champ de bataille. On mit alors pied à terre; on rassembla celles de leurs armes qu’on trouva éparses; on détruisit leurs pirogues, et l’on se contenta d’en emmener une à la remorque.»

Cependant, Surville désirait ardemment capturer quelque indigène qui pût lui servir de guide, et qui, comprenant la supériorité des armes européennes, engageât ses compatriotes à ne rien entreprendre contre les Français. Dans ce but, il imagina un expédient singulier. Par son ordre, on embarqua, dans la pirogue dont il s’était emparé, deux matelots nègres, auxquels il avait poudré la tête et qu’il avait déguisés de telle manière, que les naturels devaient s’y méprendre.

En effet, une pirogue s’approcha bientôt du Saint-Jean-Baptiste, et ceux qui la montaient, voyant deux des leurs qui paraissaient faire quelques échanges avec les étrangers, s’avancèrent davantage. Lorsque les Français jugèrent qu’elle était à bonne distance, ils lancèrent deux embarcations à sa poursuite. Les naturels gagnaient du terrain. On se décida donc à tirer pour les arrêter. En effet, un des indigènes, tué sur le coup, fit chavirer l’embarcation en tombant à la mer, et le second, qui n’avait pas plus de quatorze à quinze ans, essaya de gagner la côte à la nage.

«Il se défendit avec le plus grand courage, faisant quelquefois semblant de se mordre, mais mordant bien réellement ceux qui le tenaient. On lui lia les pieds et les mains, et on le conduisit au vaisseau. Il y contrefit le mort pendant une heure; mais, lorsqu’on l’avait mis sur son séant et qu’il se laissait retomber sur le pont, il avait grande attention que l’épaule portât avant la tête. Quand il fut las de jouer ce rôle, il ouvrit les yeux, et, voyant que l’équipage mangeait, il demanda du biscuit, en mangea de fort bon appétit, et fit divers signes très expressifs. On eut soin de le lier et de le veiller pour empêcher qu’il ne se jetât à la mer.»

Pendant la nuit, il fallut employer la mousquetade pour écarter les embarcations qui s’approchaient dans l’intention de surprendre le vaisseau. Le lendemain, on embarqua le naturel et on le conduisit sur un îlot qu’on appela, depuis, île de l’Aiguade. A peine était-il débarqué, qu’on s’aperçut qu’il avait presque entièrement coupé ses liens avec une coquille tranchante.

On ramena le jeune sauvage par un autre chemin au bord de la mer; lorsqu’il vit qu’on voulait le rembarquer, il se roula sur le rivage en poussant des hurlements, et, dans sa fureur, il mordait le sable.

Les matelots parvinrent enfin à découvrir une source assez abondante, et ils purent faire du bois. Un des arbres que l’on coupa parut propre à la teinture, car il teignait en rouge l’eau de la mer. On fit bouillir l’écorce, et les pièces de coton qu’on trempa dans cette décoction prirent une teinte rouge très prononcée.

Quelques choux palmistes, de très bonnes huîtres et plusieurs sortes de coquillages fournirent de précieux rafraîchissements à l’équipage. Le Saint-Jean-Baptiste comptait, en effet, beaucoup de scorbutiques. Surville avait espéré que cette relâche les remettrait; mais la pluie, qui ne cessa pas de tomber pendant six jours, empira tellement leur mal, que trois d’entre eux périrent avant même qu’on eût quitté le mouillage.

Ce port reçut le nom de port Praslin, et la grande île ou l’archipel auquel il appartient, celui de terre des Arsacides, à cause de la duplicité de ses habitants.

«Le port Praslin, dit Fleurieu, serait un des plus beaux ports de l’univers si la qualité du fond ne s’opposait à ce qu’il fût un bon port. Il est de forme à peu près circulaire, si l’on y comprend toutes les îles que l’on découvrait du point où le Saint-Jean-Baptiste était mouillé.... La férocité des peuples qui habitent les îles du port Praslin n’a pas permis de pénétrer dans l’intérieur du pays, et l’on n’a pu examiner que les parties voisines de la mer. On n’a aperçu aucun terrain cultivé, ni dans la course que les bateaux ont faite jusqu’au fond du port, ni sur l’île de l’Aiguade, qu’on a visitée dans toute son étendue.»

Tels sont les renseignements assez superficiels que Surville put se procurer, soit par lui-même, soit par ses gens. Ils furent heureusement complétés par ceux que fournit l’indigène capturé, dont le nom était Lova-Salega, et qui était doué d’une merveilleuse faculté pour apprendre les langues.

Les productions de l’île étaient, suivant ce dernier, le palmiste, le cocotier et plusieurs autres arbres à amande, le caféier sauvage, l’ébénier, le tacamaca, ainsi que divers arbres résineux ou gommiers, le bananier, la canne à sucre, l’igname, l’anis, enfin une plante appelée binao dont les indigènes se servaient comme de pain. Les bois étaient animés par des vols de cacatois, de lauris, de pigeons ramiers, de merles un peu plus gros que ceux d’Europe. Dans les marais, on trouvait le courlis, l’alouette de mer, une sorte de bécasse et des canards. En fait de quadrupèdes, le pays ne nourrissait que des chèvres et des cochons à demi sauvages.

«Les habitants de port Praslin, dit Fleurieu, d’après les journaux manuscrits qu’il eut entre les mains, sont d’une stature assez commune, mais ils sont forts et nerveux. Ils ne paraissent pas avoir une même origine—remarque précieuse;—les uns sont parfaitement noirs, d’autres ont le teint cuivré. Les premiers ont les cheveux crépus et fort doux au toucher. Leur front est petit, les yeux sont médiocrement enfoncés, le bas du visage est pointu et garni d’un peu de barbe, leur figure porte une empreinte de férocité. Quelques-uns des cuivrés ont les cheveux lisses. En général, ils les coupent autour de la tête à la hauteur des oreilles. Quelques-uns n’en conservent que sur la tête en forme de calotte, rasent tout le reste avec une pierre tranchante et en réservent seulement en bas un cercle de la largeur d’un pouce. Ces cheveux et les sourcils sont poudrés avec de la chaux, ce qui leur donne l’apparence d’être teints en jaune.»

Les hommes et les femmes sont absolument nus; mais il faut avouer que l’impression causée par cette nudité n’est pas aussi choquante que si l’on voyait un Européen sans vêtement, car le visage, les bras et généralement toutes les parties du corps de ces indigènes sont tatoués, et quelques-uns de ces dessins annoncent même un goût tout à fait singulier. Leurs oreilles sont percées ainsi que la cloison de leur nez, et le cartilage, sous le poids des objets qu’ils y suspendent, retombe souvent jusqu’à la lèvre supérieure.

L’ornement le plus ordinaire que portent les habitants du port Praslin est un chapelet de dents d’hommes. On en avait tout aussitôt conclu qu’ils étaient anthropophages, bien qu’on eût rencontré la même mode chez des peuplades qui n’étaient nullement cannibales; mais les réponses embrouillées de Lova et la tête d’homme à demi grillée que Bougainville trouva sur une pirogue de l’île Choiseul, ne laissent aucun doute sur l’existence de cette pratique barbare.

Ce fut le 21 octobre, c’est-à-dire après neuf jours de relâche, que le Saint-Jean-Baptiste quitta le port Praslin. Le lendemain et les jours suivants, des terres hautes et montagneuses ne cessèrent d’être en vue. Le 2 novembre, Surville aperçut une île, qui reçut le nom d’île des Contrariétés, à cause des vents qui s’opposèrent, pendant trois jours, à la marche du navire.

Cette île présentait un paysage délicieux. Elle était bien cultivée et devait être fort peuplée, à en juger d’après le nombre de pirogues qui ne cessèrent d’entourer le Saint-Jean-Baptiste.

Les indigènes se décidèrent avec peine à monter à bord. Enfin,un chef grimpa sur le pont. Son premier soin fut de s’emparer des hardes d’un matelot, et il ne se décida que difficilement à les rendre. Il se dirigea ensuite vers la poupe et amena le pavillon blanc, qu’il voulait s’approprier. Ce ne fut pas sans peine qu’on parvint à l’en détourner. Enfin il grimpa jusqu’à la hune d’artimon, contempla, de ce poste élevé, toutes les parties du bâtiment, et, une fois descendu, se mit à gambader; puis, s’adressant à ses compagnons restés dans les canots, il les engagea par ses paroles et par des gestes, au moins fort singuliers, à venir le rejoindre.

Une douzaine d’entre eux s’y hasardèrent. Ils ressemblaient aux indigènes du port Praslin, mais ils parlaient une autre langue et ne pouvaient se faire entendre de Lova-Salega. Leur séjour à bord ne fut pas de longue durée, car, l’un d’eux s’étant emparé d’un flacon et l’ayant jeté à la mer, le commandant en témoigna quelque mécontentement; ce qui les détermina aussitôt à regagner leurs pirogues.

L’aspect de la terre était si riant et les scorbutiques avaient un tel besoin de rafraîchissements, que Surville résolut d’expédier une chaloupe afin de tâter les dispositions des habitants.

L’embarcation n’eut pas plus tôt quitté le bord qu’elle fut entourée de pirogues, montées par une foule de guerriers. Il fallut prévenir les hostilités imminentes en tirant quelques coups de fusil, qui dispersèrent les assaillants. Pendant la nuit, une flottille se dirigea vers le Saint-Jean-Baptiste, et, dans une pensée d’humanité, Surville n’attendit pas que les naturels fussent tout près pour faire tirer quelques pièces chargées à mitraille, ce qui les mit aussitôt en fuite.

Il ne fallait donc pas songer à débarquer, et Surville reprit la mer. Il découvrit successivement les îles des Trois-Sœurs, du Golfe et les îles de la Délivrance, les dernières du groupe.

Cet archipel, que Surville venait de reconnaître, n’était autre que celui des îles Salomon, dont nous avons déjà raconté la première découverte par Mendana. L’habile navigateur venait de remonter cent quarante lieues de côtes dont il avait levé la carte, et il avait en outre dessiné une série de quatorze vues très curieuses de ce littoral.

Cependant, à tout prix, s’il ne voulait pas voir la mort décimer son équipage, il fallait que Surville gagnât une terre où il pût débarquer ses malades et leur procurer des vivres frais. Il se résolut donc à gagner la Nouvelle-Zélande, qui n’avait pas été visitée depuis Tasman.

Ce fut le 12 décembre 1769 que Surville en aperçut les côtes par 35° 37′ de latitude australe, et, cinq jours après, il jetait l’ancre dans une baie qu’il appela baie Lauriston. Au fond se trouvait une anse, qui reçut le nom de Chevalier, en l’honneur des promoteurs de l’expédition. Il est bon de remarquer que le capitaine Cook était en train de reconnaître cette terre depuis le commencement d’octobre, et qu’il devait passer quelques jours après devant la baie Lauriston, sans apercevoir le bâtiment français.

Au mouillage de l’anse Chevalier, Surville fut surpris par une épouvantable tempête qui le mit à deux doigts de sa perte; mais son habileté nautique était si bien connue de ses matelots qu’ils ne se troublèrent pas un instant, et exécutèrent les manœuvres ordonnées par leur capitaine avec un sang-froid dont les Zélandais furent malheureusement seuls à être témoins.

En effet, la chaloupe qui portait les malades à terre n’avait pas eu le temps de rallier le bord, lorsque l’orage éclata dans toute sa fureur, et elle fut jetée dans une anse qui prit le nom d’anse du Refuge. Les matelots et les malades trouvèrent un accueil empressé auprès d’un chef nommé Naginoui, qui les reçut dans sa case et leur prodigua tous les rafraîchissements qu’il put se procurer pendant leur séjour.

Un des canots, qui était à la traîne derrière le Saint-Jean-Baptiste, avait été enlevé par les vagues. Surville l’aperçut échoué dans l’anse du Refuge. Il l’envoya chercher; mais on n’en trouva plus que l’amarre; les naturels l’avaient enlevé. Ce fut en vain qu’on remonta la rivière; il n’y avait nulle trace de l’embarcation. Surville ne voulut pas laisser ce vol impuni; il fit signe à quelques Indiens qui se tenaient auprès de leurs pirogues de venir près de lui. L’un d’entre eux accourut, fut aussitôt saisi et emmené à bord. Les autres prirent la fuite.

«On s’empara d’une pirogue, dit Crozet, on brûla les autres, on mit le feu aux cases et l’on se rendit au vaisseau. L’Indien qui fut arrêté fut reconnu par le chirurgien pour être le chef qui les avait si généreusement secourus pendant la tempête; c’était l’infortuné Naginoui, qui, après les services qu’il avait rendus, devait être bien éloigné de s’attendre au traitement qu’on lui préparait, lorsqu’il accourut au premier signe de Surville.»

Il mourut le 24 mars 1770, devant l’île Juan-Fernandez.

Nous passerons sous silence les observations que le navigateur français fit sur les habitants et les productions de la Nouvelle-Zélande, car elles feraient double emploi avec celles de Cook.

Surville, convaincu qu’il ne pourrait pas se procurer les vivres dont il avait besoin, reprit la mer quelques jours après, et fit route par 27 à 28° de latitude sud; mais le scorbut, qui faisait tous les jours de nouveaux ravages, le détermina à gagner au plus vite la côte du Pérou. Il l’aperçut le 5 avril 1770, et, trois jours plus tard, il jetait l’ancre devant la barre de Chilca, à l’entrée du Callao.

Dans son empressement à descendre à terre pour procurer des secours à ses malades, Surville ne voulut confier à personne le soin d’aller voir le gouverneur. Par malheur, son embarcation fut renversée par les lames qui brisaient sur la barre, et un seul des matelots qui la montaient put se sauver. Surville et tous les autres furent noyés.

Ainsi périt misérablement cet habile navigateur, trop tôt pour les services qu’il était en état de rendre à la science et à sa patrie. Quant au Saint-Jean-Baptiste, il fut retenu «pendant trois années» devant Lima, par les délais interminables des douanes espagnoles. Ce fut Labbé qui en prit le commandement et le ramena à Lorient, le 23 août 1773.

Comme nous l’avons raconté précédemment, M. de Bougainville avait conduit en Europe un Taïtien du nom d’Aoutourou. Lorsque cet indigène manifesta le désir de revoir sa patrie, le gouvernement français l’avait envoyé à l’île de France, avec l’ordre aux administrateurs de cette colonie de lui faciliter son retour à Taïti.

Un officier de la marine militaire, Marion-Dufresne, saisit avec empressement cette occasion et vint proposer à Poivre, intendant des îles de France et de Bourbon, de transporter, à ses frais et sur un bâtiment qui lui appartenait, le jeune Aoutourou à Taïti. Il demandait seulement qu’un navire de l’État lui fût adjoint, et qu’on lui avançât quelque argent pour l’aider dans les préparatifs de l’expédition.

Nicolas-Thomas Marion-Dufresne, né à Saint-Malo le 22 décembre 1729, était entré fort jeune dans la marine. Nommé le 16 octobre 1746 lieutenant de frégate, il n’était encore que capitaine de brûlot à cette époque. Il avait cependant servi partout avec distinction, mais nulle part avec plus de bonheur que dans les mers de l’Inde.

Pirogues des îles de l’Amirauté. (Fac-simile. Gravure ancienne.)

La mission qu’il s’offrait à remplir n’était pour lui que le prétexte d’un voyage de découvertes qu’il voulait faire dans les mers océaniennes. Au reste, ces projets furent approuvés par Poivre, administrateur intelligent et ami du progrès, qui lui remit des instructions détaillées sur les recherches qu’il allait tenter dans l’hémisphère sud. A cette époque, Cook n’avait pas encore démontré la non-existence du continent austral.

Poivre aurait vivement désiré découvrir la partie septentrionale de ces terres, qu’il jugeait voisines de nos colonies et où il espérait rencontrer un climat plus tempéré. Il comptait également y trouver des bois de mâture et la plupart des ressources et des approvisionnements qu’il était obligé de faire venir à grands frais de la métropole; enfin, peut-être y existait-il un port sûr, où les navires seraient à l’abri de ces ouragans qui désolent presque périodiquement les îles de France et de Bourbon. D’ailleurs, la cour venait d’envoyer un lieutenant de vaisseau, M. de Kerguelen, pour faire des découvertes dans ces mers inconnues. L’expédition de Marion, qui allait tenter une route différente, ne pouvait que concourir sérieusement à la solution du problème.

On leur présenta un brandon enflammé. (Page 245.)

Ce fut le 18 octobre 1771 que le Mascarin, commandé par Marion, et le Marquis de Castries, sous les ordres du chevalier Du Clesmeur, enseigne de vaisseau, mirent à la voile. Ils relâchèrent tout d’abord à Bourbon. Là, ils prirent Aoutourou, qui emportait malheureusement en lui le germe de la petite vérole, qu’il avait contracté à l’île de France. La maladie se déclara, et il fallut quitter Bourbon pour ne pas la communiquer aux habitants. Les deux navires gagnèrent alors le fort Dauphin, à la côte de Madagascar, afin de donner au mal le temps de faire son effet avant d’atteindre le Cap, où il fallait compléter les approvisionnements. Le jeune Aoutourou ne tarda pas à succomber.

Dans ces conditions, fallait-il rentrer à l’île de France, désarmer les bâtiments et abandonner la campagne? Marion ne le pensa pas. Rendu plus libre de ses mouvements, il résolut de s’illustrer par quelque voyage nouveau et fit passer dans l’esprit de ses compagnons l’enthousiasme qui l’animait.

Il gagna donc le cap de Bonne-Espérance, où il compléta en peu de jours les vivres nécessaires à une campagne de dix-huit mois.

La route fut aussitôt dirigée au sud vers les terres découvertes, en 1739, par Bouvet de Lozier et qu’il fallait chercher à l’est du méridien de Madagascar.

Depuis le 28 décembre 1771, jour où les navires avaient quitté le Cap, jusqu’au 11 janvier, la navigation n’eut rien de remarquable. On reconnut alors, par l’observation de la latitude, 20° 43′ à l’est du méridien de Paris, qu’on se trouvait sous le parallèle (40 à 41 degrés sud) des îles désignées dans les cartes de Van Keulen sous les noms de Dina et Marvézen, et non marquées sur les cartes françaises.

Bien que le nombre des oiseaux terrestres fît conjecturer à Marion qu’il n’était pas loin de ces îles, il quitta ces parages le 9 janvier, persuadé que la recherche du continent austral devait uniquement fixer son attention.

Le 11 janvier, on était par 45° 43′ de latitude sud, et bien qu’on fût alors dans l’été de ces régions, le froid était très vif et la neige ne cessait de tomber. Deux jours plus tard, au milieu d’un brouillard épais, auquel la pluie avait succédé, Marion découvrit une terre, qui s’étendait de l’ouest-sud-ouest à l’ouest-nord-ouest, à quatre à cinq lieues de distance. La sonde indiqua quatre-vingts brasses avec un fond de gros sable mêlé de corail. Cette terre fut prolongée jusqu’à ce qu’on la vît derrière les bâtiments, c’est-à-dire pendant un parcours de six à sept lieues. Elle paraissait très élevée et couverte de montagnes. Elle reçut le nom de terre d’Espérance. C’était marquer combien Marion espérait atteindre le continent austral. Cette île, Cook devait la désigner, quatre ans plus tard, sous le nom d’île du Prince-Édouard.

Une autre terre gisait dans le nord de la première:

«Je remarquai, dit Crozet, rédacteur du voyage de Marion, en rangeant cette île, qu’à sa partie du N.-E. il y avait une anse vis-à-vis de laquelle paraissait une grande caverne. Autour de cet antre, on voyait une multitude de grosses taches blanches, qui ressemblaient de loin à un troupeau de moutons. Il y avait apparence que, si le temps l’eût permis, nous eussions trouvé un mouillage vis-à-vis de cette anse. Je crus y apercevoir une cascade qui tombait des montagnes. En doublant l’île, nous découvrîmes trois îlots qui en étaient détachés; deux étaient en dedans d’un grand enfoncement que forme la côte, et le troisième terminait sa pointe septentrionale. Cette île nous parut aride, d’environ sept à huit lieues de circonférence, sans verdure, sa côte assez saine et sans danger. M. Marion la nomma l’île de la Caverne.»

Ces deux terres australes sont situées par la latitude de 45° 45′ sud et par 34° 31′ à l’est du méridien de Paris, un demi-degré à l’est de la route suivie par Bouvet. Le lendemain, la terre d’Espérance fut reconnue à six lieues du rivage et parut très verte. Le sommet des montagnes était fort élevé et couvert de neige. Les navigateurs se préparaient à chercher un mouillage, lorsque les deux bâtiments s’abordèrent pendant les opérations de sondage, et se firent de mutuelles avaries. Les réparations prirent trois jours. Le temps, qui avait été favorable, se gâta, le vent devint violent. Il fallut continuer la route en suivant le quarante-sixième parallèle.

Le 24 janvier furent découvertes de nouvelles terres.

«Elles nous parurent d’abord former deux îles, dit Crozet; j’en dessinai la vue à la distance de huit lieues, et bientôt on les prit pour deux caps et l’on crut voir dans l’éloignement une continuité de terre entre deux. Elles sont situées par 45° 5′ sud et par la longitude estimée à l’est du méridien de Paris de 42°. M. Marion les nomma les îles Froides.»

Bien qu’on eût fait peu de voile pendant la nuit, il fut impossible de revoir ces îles le lendemain. Le Castries fit, ce jour-là, signal qu’il apercevait terre. Elle gisait à dix ou douze lieues dans l’est-sud-est de la première. Mais une brume épaisse, qui ne dura pas moins de douze heures, la pluie continuelle, le froid, très vif et très rude pour des hommes peu vêtus, empêchèrent d’en approcher à plus de six ou sept lieues.

Le lendemain 24, cette côte fut revue, ainsi qu’une nouvelle terre, qui reçut le nom d’île Aride et qui est aujourd’hui connue sous le nom d’île Crozet. Marion put enfin mettre un canot à la mer et ordonna à Crozet d’aller prendre possession, au nom du roi, de la plus grande des deux îles, qui est située par la latitude méridionale de 46° 30′ et par la longitude estimée à l’orient du méridien de Paris de 43°.

«M. Marion la nomma l’île de la Prise de Possession. (Elle est aujourd’hui désignée sous le nom d’île Marion.) C’était la sixième île que nous découvrions dans cette partie australe..... Je gagnai aussitôt une éminence, d’où je découvris de la neige dans plusieurs vallées; la terre paraissait aride, couverte d’un petit gramen très fin... Je ne pus découvrir dans l’île aucun arbre ou arbrisseau... Cette île, exposée aux ravages continuels des vents orageux de l’ouest, qui règnent toute l’année dans ces parages, ne paraît pas habitable. Je n’y ai trouvé que des loups marins, des pingouins, des damiers, des plongeons et toutes les espèces d’oiseaux aquatiques que les navigateurs rencontrent en pleine mer, lorsqu’ils passent le cap de Bonne-Espérance. Ces animaux, qui n’avaient jamais vu d’hommes, n’étaient point farouches et se laissaient prendre à la main. Les femelles de ces oiseaux couvaient leurs œufs avec tranquillité; d’autres nourrissaient leurs petits; les loups marins continuaient leurs sauts et leurs jeux en notre présence, sans paraître le moins du monde effarouchés.»

Marion suivit donc les 46 et 47e degrés de latitude au milieu d’un brouillard si intense qu’il fallait continuellement tirer des coups de canon pour ne pas se perdre, et qu’on ne se voyait pas d’un bout à l’autre du pont.

Le 2 février, les deux bâtiments se trouvaient par 47° 22′ de longitude orientale, c’est-à-dire à 1° 18′ des terres découvertes, le 13 du même mois, par les flûtes du roi la Fortune et le Gros-Ventre, sous le commandement de MM. de Kerguelen et de Saint-Allouarn. Nul doute que, sans l’accident arrivé au Castries, Marion les eût rencontrées.

Lorsqu’il eut atteint 90 degrés à l’est du méridien de Paris, Marion changea de route et fit voile pour la terre de Van-Diemen. Aucun incident ne se produisit pendant cette traversée, et les deux navires jetèrent l’ancre dans la baie de Frédéric-Henri.

Les canots furent aussitôt dépassés, et un fort détachement se dirigea vers la terre, où l’on découvrait une trentaine de naturels, terre qui devait être très peuplée, à en juger d’après les feux et les fumées que l’on avait aperçus.

«Les naturels du pays, dit Crozet, se présentèrent de bonne grâce; ils ramassèrent du bois et firent une espèce de bûcher. Ils présentèrent ensuite aux nouveaux débarqués quelques branchages de bois sec allumés et parurent les inviter à mettre le feu au bûcher. On ignorait ce que voulait dire cette cérémonie et on alluma le bûcher. Les sauvages ne parurent point étonnés; ils restèrent autour de nous sans faire aucune démonstration, ni d’amitié, ni d’hostilité; ils avaient avec eux leurs femmes et leurs enfants. Les hommes, ainsi que les femmes, étaient d’une taille ordinaire, d’une couleur noire, les cheveux cotonnés, et tous également nus, hommes et femmes; quelques femmes portaient leurs enfants sur le dos, attachés avec des cordes de jonc. Les hommes étaient tous armés de bâtons pointus et de quelques pierres, qui nous parurent tranchantes, semblables à des fers de hache.

«Nous tentâmes de les gagner par de petits présents; ils rejetèrent avec mépris tout ce qu’on leur présenta, même le fer, les miroirs, des mouchoirs et des morceaux de toile. On leur fit voir des poules et des canards qu’on avait apportés du vaisseau, pour leur faire entendre qu’on désirait en acheter d’eux. Ils prirent ces bêtes, qu’ils témoignèrent ne pas connaître, et les jetèrent avec un air de colère.»

Il y avait déjà une heure qu’on essayait de gagner ces sauvages, lorsque Marion et Du Clesmeur débarquèrent. On leur présenta aussitôt un brandon enflammé, et ceux-ci n’hésitèrent pas à allumer un bûcher tout préparé, dans la persuasion que c’était une cérémonie pacifique. Ils se trompaient, car les naturels se retirèrent aussitôt, et firent voler une grêle de pierres qui blessèrent les deux commandants. On leur répondit par quelques coups de fusil, et tout le monde se rembarqua.

Lors d’une nouvelle tentative de débarquement, à laquelle s’opposèrent les sauvages avec une grande bravoure, il fallut répondre à leur agression par une fusillade qui en blessa plusieurs et en tua un. Les hommes prirent terre aussitôt et poursuivirent les naturels, qui n’essayèrent pas de résister.

Deux détachements furent ensuite envoyés à la découverte d’une aiguade et d’arbres propres à refaire la mâture du Castries. Six jours se passèrent à ces recherches infructueuses. Toutefois, ils ne furent pas perdus pour la science, car on fit nombre d’observations curieuses.

«Par les tas considérables de coquillages que nous avons trouvés de distance en distance, dit Crozet, nous avons jugé que la nourriture ordinaire des sauvages était des moules, des pinnes-marines, des peignes, des cames et divers coquillages semblables.»

N’est-il pas singulier de retrouver à la Nouvelle-Zélande ces débris de cuisine si communs sur les côtes scandinaves et que nous avons déjà signalés dans l’isthme de Panama? L’homme n’est-il pas partout le même, et les mêmes besoins ne lui inspirent-ils pas les mêmes actes?

Voyant qu’il était inutile de passer plus de temps à chercher de l’eau et du bois afin de remâter le Castries et de radouber le Mascarin qui faisait beaucoup d’eau, Marion appareilla le 10 mars pour la Nouvelle-Zélande, qu’il atteignait quatorze jours plus tard.

Découverte en 1642 par Tasman, visitée en 1772 par Cook et Surville, cette terre commençait à être connue.

Les deux bâtiments atterrirent près du mont Egmont; mais le rivage était tellement accore en cet endroit, que Marion fit regagner le large et revint prendre connaissance de la terre, le 31 mars, par 36° 30′ de latitude. Il prolongea alors la côte, et, malgré les vents contraires, remonta dans le nord jusqu’aux îles des Trois-Rois. Il n’y avait pas moyen d’y aborder. Il fallut donc rallier la grande terre, et l’ancre fut jetée auprès du cap Maria-Van-Diemen, extrémité la plus septentrionale de la Nouvelle-Zélande. Le mouillage était mauvais, comme il fut facile de s’en apercevoir, et, après diverses tentatives, Marion s’arrêta, le 11 mai, à la baie des îles de Cook.

Des tentes furent dressées dans une des îles, où l’on trouva du bois et de l’eau, et les malades y furent installés sous la garde d’un fort détachement. Les naturels vinrent aussitôt à bord, quelques-uns même y couchèrent, et les échanges, facilités par l’usage d’un vocabulaire de Taïti, se firent bientôt sur une grande échelle.