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Les grands navigateurs du XVIIIe siècle cover

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Chapter 23: II
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About This Book

A historical survey of eighteenth-century maritime exploration that combines concise biographies of leading navigators with numerous maps, facsimiles, and illustrations drawn from original sources. Organized by themes and regions, it traces major routes and discoveries, encounters with island and continental peoples, scientific observations, and incidents of navigation and shipwreck. The narrative leans on primary documents and cartography to reconstruct expeditions and to profile the voyages and explorers who broadened contemporary geographic knowledge.

«Je remarquai avec étonnement, dit Crozet, parmi les sauvages qui vinrent à bord des vaisseaux dès les premiers jours, trois espèces d’hommes, dont les uns, qui paraissaient les vrais indigènes, sont d’un blanc tirant sur le jaune; ceux-ci sont les plus grands, et leur taille ordinaire est de cinq pieds neuf à dix pouces, leurs cheveux noirs sont lisses et plats; des hommes plus basanés et un peu moins grands, les cheveux un peu crépus; enfin de véritables nègres à têtes cotonnées et moins grands que les autres, mais en général plus larges de poitrine. Les premiers ont très peu de barbe et les nègres en ont beaucoup.»

Observations curieuses, dont la justesse devait être vérifiée plus tard.

Il est inutile de s’étendre sur les mœurs des Néo-Zélandais, sur leurs villages fortifiés dont Marion donne une minutieuse description, sur leurs armes, leurs vêtements et leur nourriture; ces détails sont déjà connus des lecteurs.

Les Français avaient trois postes à terre: celui des malades sur l’île Matuaro; un second sur la grande terre, qui servait d’entrepôt et de point de communication avec le troisième, c’est-à-dire l’atelier des charpentiers, établi à deux lieues plus loin, au milieu des bois. Les gens de l’équipage, séduits par les caresses des sauvages, faisaient de longues courses dans l’intérieur et recevaient partout un cordial accueil. Enfin, la confiance s’établit si bien, que, malgré les représentations de Crozet, Marion ordonna de désarmer les chaloupes et les canots lorsqu’ils iraient à terre. Imprudence impardonnable dans le pays où Tasman avait dû nommer «baie des Assassins» le premier endroit où il eût atterri, où Cook avait trouvé des anthropophages et failli être massacré!

Le 8 juin, Marion descendit à terre, où il fut accueilli avec des démonstrations d’amitié plus grandes encore que d’habitude. On le proclama grand chef du pays, et les naturels lui placèrent dans les cheveux quatre plumes blanches, insignes de la souveraineté. Quatre jours plus tard, Marion descendit de nouveau à terre avec deux jeunes officiers, MM. de Vaudricourt et Le Houx, un volontaire et le capitaine d’armes, quelques matelots, en tout dix-sept personnes.

Le soir, personne ne revint au vaisseau. On n’en fut pas inquiet, car on connaissait les mœurs hospitalières des sauvages. On crut seulement que Marion avait couché à terre pour être plus à portée de visiter le lendemain les travaux de l’atelier.

Le 13 juin, le Castries envoya sa chaloupe faire l’eau et du bois pour sa consommation journalière. A neuf heures, un homme fut aperçu qui nageait vers les vaisseaux. On lui envoya un bateau pour le ramener à bord. C’était un des chaloupiers, le seul qui eût échappé au massacre de tous ses camarades. Il avait reçu deux coups de lance dans le côté et était fort maltraité.

D’après son récit, les sauvages avaient tout d’abord montré des dispositions aussi amicales que d’habitude. Ils avaient même transporté à terre sur leurs épaules les matelots qui craignaient de se mouiller. Puis, lorsque ceux-ci se furent dispersés pour ramasser leurs paquets de bois, les indigènes avaient reparu, armés de lances, de casse-têtes et de massues, et s’étaient jetés, au nombre de sept ou huit, sur chacun des matelots. Pour lui, il n’avait été attaqué que par deux hommes, qui l’avaient blessé de deux coups de lance, et comme par bonheur il n’était pas très loin de la mer, il avait pu fuir jusqu’au rivage, où il s’était caché au milieu des broussailles. De là, il avait assisté au massacre de tous ses compagnons. Les sauvages les avaient ensuite dépouillés, leur avaient ouvert le ventre et commençaient à les couper en morceaux, lorsqu’il était sorti sans bruit de sa cachette et s’était jeté à l’eau dans l’espoir de gagner le navire à la nage.

Les seize hommes du canot qui accompagnaient Marion et dont on n’avait pas de nouvelles avaient-ils éprouvé le même sort? C’était vraisemblable. En tout cas, il fallait, sans perdre une minute, prendre des mesures pour sauver les trois postes établis à terre.

Le chevalier Du Clesmeur prit aussitôt le commandement, et c’est grâce à son énergie que le désastre ne fut pas plus grand.

La chaloupe du Mascarin fut armée et expédiée à la recherche du canot de Marion et de sa chaloupe, avec ordre d’avertir tous les postes et de se porter au secours du plus éloigné, l’atelier où l’on façonnait les mâts et les espars. En route, sur le littoral, furent découvertes les deux embarcations, près du village de Tacoury; elles étaient entourées de sauvages, qui les avaient pillées, après avoir égorgé les matelots.

Il avait assisté au massacre de tous ses camarades. (Page 247.)

Sans s’arrêter à essayer de reprendre les embarcations, l’officier fit force de rames, afin d’arriver à temps à l’atelier. Le poste, heureusement, n’avait pas encore été assailli par les naturels. Les travaux furent aussitôt arrêtés, les outils et les armes rassemblés, les fusils chargés, et les objets qu’on ne pouvait emporter furent enterrés sous les débris de la baraque, à laquelle on mit le feu.

Puis la retraite s’opéra au milieu de plusieurs troupes de sauvages, qui répétaient ces sinistres paroles: «Tacouri maté Marion, Tacouri a tué Marion!» Deux lieues furent ainsi faites, sans qu’aucune agression eût été tentée contre les soixante hommes dont se composait le détachement.

On trouva le crâne d’un homme. (Page 250.)

Lorsqu’on arriva à la chaloupe, les sauvages se rapprochèrent. Crozet fit embarquer tout d’abord les matelots chargés de paquets, puis, traçant une ligne par terre, il fit comprendre que le premier qui la franchirait serait immédiatement passé par les armes. Ordre fut alors donné de s’asseoir, et ce fut un spectacle imposant que celui de ce millier de naturels obéissant sans résister, malgré leur désir de se précipiter sur une proie qu’ils voyaient leur échapper!

Crozet s’embarqua le dernier. Il n’eut pas plus tôt mis le pied dans la chaloupe, que le cri de guerre retentit, les javelots et les pierres furent lancés de toutes parts. Aux démonstrations menaçantes avaient succédé les hostilités, et les sauvages entraient dans l’eau pour mieux ajuster leurs adversaires. Crozet se vit alors dans la nécessité de faire sentir à ces malheureux la supériorité de ses armes et fit commencer le feu. Les Néo-Zélandais, voyant tomber leurs camarades morts ou blessés sans qu’ils parussent avoir été touchés, demeuraient stupides. Tous auraient été tués, si Crozet n’eût mis fin au massacre.

Les malades furent ramenés à bord sans accident, et le poste, renforcé et se tenant sur ses gardes, ne fut pas inquiété.

Le lendemain, les naturels, qui possédaient sur l’île Matuaro un village important, tentèrent d’empêcher les matelots de faire l’eau et le bois dont ils avaient besoin. Ceux-ci marchèrent alors contre eux la bayonnette au fusil et les poursuivirent jusqu’à leur village, où ils se renfermèrent. On entendait la voix des chefs qui les excitaient au combat. Le feu commença dès qu’on fut arrivé à portée de pistolet de la porte du village, et il fut si bien dirigé, que les chefs furent les premières victimes. Dès qu’ils les virent tomber, les naturels prirent la fuite. On en tua une cinquantaine, on culbuta le reste dans la mer, et le village fut brûlé.

Il ne fallait plus songer à amener sur la plage ces beaux mâts faits avec les cèdres qu’on avait eu tant de peine à abattre, et, pour refaire la mâture, on dut se contenter d’un assemblage de pièces de bois embarquées sur les vaisseaux. Quant à l’approvisionnement de sept cents barriques d’eau et de soixante-dix cordes de bois de chauffage indispensables pour le voyage, comme il ne restait plus qu’une chaloupe, il ne fallut pas moins d’un mois pour l’achever.

Cependant, on n’était pas exactement fixé sur le sort du capitaine Marion et des hommes qui l’accompagnaient. Un détachement bien armé se rendit donc au village de Tacouri.

Le village était abandonné. On n’y trouva que quelques vieillards qui n’avaient pu suivre leurs camarades fugitifs et qui étaient assis à la porte de leurs maisons. On voulut les capturer. Un d’eux alors, sans paraître beaucoup s’émouvoir, frappa un soldat avec un javelot qu’il tenait à la main. On le tua, mais on ne fit aucun mal aux autres, qu’on laissa dans le village. Toutes les maisons furent fouillées soigneusement. On trouva dans la cuisine de Tacouri le crâne d’un homme qui avait été cuit depuis peu de jours, où il restait encore quelques parties charnues, dans lesquelles se voyaient l’empreinte des dents des anthropophages. On y vit aussi un morceau de cuisse humaine, qui tenait à une broche de bois, et qui était aux trois quarts mangé.

Dans une autre maison, on trouva une chemise, qu’on reconnut avoir appartenu à l’infortuné Marion. Le col de cette chemise était tout ensanglanté, et l’on y voyait trois ou quatre trous également tachés de sang sur le côté. Dans différentes autres maisons, furent saisis une partie des vêtements et les pistolets du jeune de Vaudricourt, qui avait accompagné son commandant, puis les armes du canot et un tas de lambeaux des hardes des malheureux matelots.

Le doute n’était malheureusement plus possible. Procès-verbal fut dressé de la mort des victimes, et le chevalier Du Clesmeur rechercha dans les papiers de Marion quels étaient ses projets pour la continuation du voyage. Il n’y trouva que les instructions données par l’intendant de l’île de France.

L’état-major fut alors assemblé, et, vu l’état lamentable des bâtiments, il fut décidé qu’on abandonnerait la recherche de nouvelles terres, qu’on gagnerait les îles d’Amsterdam et de Rotterdam, puis les Mariannes et les Philippines, où l’on avait chance de se débarrasser de la cargaison, avant de rentrer à l’île de France.

Le 14 juillet, le port de la Trahison,—c’est ainsi que Du Clesmeur nomma la baie des îles,—fut quitté, et les navires se dirigèrent vers les îles d’Amsterdam et de Rotterdam, au nord desquelles ils passèrent le 6 août. La navigation fut favorisée par un temps splendide, circonstance heureuse, car le scorbut avait fait de tels ravages parmi les matelots qu’il en restait bien peu en état de travailler.

Enfin, le 20 septembre, fut découverte l’île de Guaham, la plus grande des Mariannes, où il ne fut possible de mouiller que sept jours plus tard.

La relation publiée par Crozet contient des détails très précis et très circonstanciés sur cette île, ses productions et ses habitants. Nous n’en retiendrons que cette phrase aussi courte qu’explicite:

«L’île de Guaham, dit-il, nous a paru un paradis terrestre; l’air y est excellent, les eaux sont bonnes, les légumes et les fruits parfaits, les troupeaux de bœufs innombrables, ainsi que ceux de cabris, de cochons; toute espèce de volailles y est multipliée à l’infini.»

Parmi les productions, Crozet cite le «rima», dont le fruit est bon à manger lorsqu’il est parvenu à toute sa grosseur et qu’il est encore vert.

«C’est dans cet état, dit-il, que ces insulaires le cueillent pour le manger. Ils le dépouillent de sa peau raboteuse et le coupent par tranches comme un morceau de pain. Lorsqu’ils veulent le conserver, ils le coupent par tranches circulaires et, dans cette forme de galette très mince, ils le font sécher au soleil ou au four. Ce biscuit naturel conserve sa qualité de pain pendant plusieurs années et beaucoup plus longtemps que notre meilleur biscuit de vaisseau.»

Du port d’Agana, Crozet gagna les Philippines, où il mouilla à Cavite, dans la baie de Manille. C’est en cet endroit que le Castries et le Mascarin se quittèrent pour rentrer séparément à l’île de France.

Quelques années auparavant, un vaillant officier de la marine militaire, le chevalier Jacques-Raymond de Giron de Grenier, qui appartenait à cette pléiade d’hommes distingués, les Chazelle, les Borda, les Fleurieu, les Du Maitz de Goimpy, les Chabert, les Verdun de la Crenne, qui contribuèrent avec tant de zèle aux progrès de la navigation et de la géographie, avait utilisé ses loisirs pendant une station à l’île de France pour explorer les mers avoisinantes. Sur la corvette l’Heure du Berger, il avait fait une croisière très fructueuse, rectifiant les positions de l’écueil de Saint-Brandon, du banc de Saya-de-Malha, reconnaissant en détail, dans les Séchelles, les îles Saint-Michel, Rocquepire, Agalega, corrigeant la carte des îles d’Adu et de Diego-Garcia. S’appuyant alors sur les rapports des courants avec les vents de mousson, qu’il avait étudiés spécialement, il proposa une route abrégée et constante pour aller de l’île de France aux Indes. C’était une économie de huit cents lieues de chemin; la chose valait la peine qu’on l’étudiât sérieusement.

Le ministre de la marine, qui avait vu la proposition de Grenier bien accueillie par l’Académie de Marine, résolut de confier le soin de l’examiner à quelque officier de vaisseau qui eût l’habitude de ce genre de travaux.

Ce fut Yves-Joseph de Kerguelen qui fut choisi. Pendant les deux campagnes de 1767 et 1768, pour l’encouragement et la protection de la pêche de la morue aux côtes d’Islande, ce navigateur avait levé le plan d’un grand nombre de ports et de rades, réuni beaucoup d’observations astronomiques, rectifié la carte de l’Islande et recueilli sur ce pays encore très peu connu une foule d’observations aussi exactes qu’intéressantes. C’est ainsi qu’on lui devait les premiers détails authentiques sur les «geysers», ces sources d’eau chaude qui s’élèvent parfois à de grandes hauteurs, et des renseignements curieux touchant l’existence de bois fossiles qui prouvent qu’à une époque géologique antérieure, l’Islande, aujourd’hui complètement dépourvue d’arbres, possédait d’immenses forêts.

En même temps, Kerguelen avait publié des détails très nouveaux sur les mœurs, les usages et les coutumes des habitants.

«Les femmes, disait-il, ont des robes, des camisoles et des tabliers d’un drap appelé wadmel, qui se fait en Islande; elles mettent par-dessus leur camisole une robe très ample, assez semblable à celle des jésuites, mais elle ne descend pas si bas que les jupes qu’elle laisse voir. Cette robe est de différente couleur, mais plus souvent noire; on la nomme hempe. Elle est garnie d’un ruban de velours ou de quelque autre ornement.... Leur coiffure a l’air d’une pyramide ou d’un pain de sucre de deux ou trois pieds de hauteur. Elles se coiffent avec un grand mouchoir d’une très grosse toile, qui se tient tout droit, qui est couvert d’un autre mouchoir plus fin qui forme la figure que je viens de dire....»

Enfin, cet officier avait réuni des documents très sérieux sur le Danemark, les Lapons, les Samoyèdes et les archipels des Féroë, des Orcades et des Shetland, qu’il avait explorés en détail.

Kerguelen, chargé de reconnaître la route proposée par Grenier, demanda au ministre de mettre à profit son armement pour aller reconnaître les terres australes découvertes, en 1739, par Bouvet de Lozier.

L’abbé Terray, qui venait de succéder au duc de Praslin, lui donna le commandement du vaisseau le Berryer, qui emporta de Lorient pour quatorze mois de vivres, trois cents hommes d’équipage et quelques munitions destinées à l’île de France. L’abbé Rochon était adjoint à Kerguelen pour faire des observations astronomiques.

Dès qu’il fut arrivé à l’île de France, le 20 août 1771, Kerguelen changea le Berryer pour la flûte la Fortune, à laquelle fut réunie la petite flûte le Gros-Ventre, de seize canons avec cent hommes d’équipage sous le commandement de M. de Saint-Allouarn.

Aussitôt que ces deux bâtiments furent parés, Kerguelen mit à la voile et fit route au nord, afin de reconnaître l’archipel des îles Mahé. Pendant un orage furieux, les sondes jetées par la Fortune accusèrent des profondeurs de moins en moins grandes, trente, dix-neuf, dix-sept, quatorze brasses. A ce moment, l’ancre fut jetée et tint bon jusqu’à la fin de l’orage.

«Le jour vint enfin nous tirer d’inquiétude, dit Kerguelen, nous ne vîmes ni terre ni rocher. Le Gros-Ventre était à trois lieues sous le vent. Il ne pouvait concevoir que je fusse à l’ancre, car le bruit du tonnerre et des éclairs ne lui avait pas permis de distinguer ni d’entendre mes signaux.... En effet, il n’y a pas d’exemple qu’un bâtiment ait jamais mouillé la nuit, en pleine mer, sur un banc inconnu. J’appareillai et je me laissai dériver en sondant. Je trouvai longtemps quatorze, puis vingt, vingt-cinq, et vingt-huit brasses. Je perdis tout à coup le fond, ce qui prouve que c’est le sommet d’une montagne. Ce banc nouveau, que j’ai nommé Banc de la Fortune, gît nord-ouest et sud-est; il est par 7° 16′ de latitude sud, et 55° 50′ de longitude est.»

La Fortune et le Gros-Ventre s’élevèrent ensuite au cinquième degré sud, route recommandée par le chevalier de Grenier. Les deux commandants reconnurent que les vents soufflaient constamment de l’est en cette saison, gagnèrent les Maldives, et prolongèrent Ceylan depuis la Pointe de Galles jusqu’à la baie de Trinquemalay. Au retour, la mousson était changée. Les vents régnants étaient bien ceux de l’ouest et du sud-ouest, comme l’annonçait Grenier. La route que ce dernier proposait offrait donc des avantages incontestables. L’expérience est venue, depuis ce moment, si bien les démontrer, qu’on n’en suit plus d’autre.

Rentré le 8 décembre à l’île de France, Kerguelen accéléra tellement ses préparatifs de départ, qu’il put appareiller le 12 janvier 1772. Il fit route droit au sud, car, à supposer qu’il découvrît quelque terre dans cette direction, celle qui serait le moins éloignée serait évidemment la plus utile à notre colonie.

Dès le 1er février, de nombreux vols d’oiseaux semblèrent indiquer la proximité de la terre. La grêle succédait à la neige. On rencontrait à la fois gros temps, gros vent, grosse mer. La première terre fut reconnue le 12. Le lendemain, on en découvrit une seconde, et, bientôt après, un gros cap, très élevé. Le jour suivant, à sept heures du matin, le soleil ayant dissipé les nuages, on distingua très nettement une ligne de côtes qui s’étendait sur une longueur de vingt-cinq lieues. On était alors par 49° 40′ de latitude australe et 61° 10′ de longitude orientale.

Par malheur, les orages succédaient aux orages, et les deux bâtiments eurent grand mal à ne pas se laisser affaler sur la côte. Quant à Kerguelen, il fut emporté dans le nord par les courants, peu de temps après avoir détaché une embarcation qui devait essayer d’accoster.

«Me voyant si éloigné de terre, dit Kerguelen dans sa relation, j’examinai le parti que j’avais à prendre, je considérai que l’état de ma mâture ne me permettait pas de porter de la voile pour me relever de la côte, et que, n’ayant pas de chaloupe pour porter mes ancres, je m’exposais infiniment sur la côte, qu’il était presque impossible de retrouver dans les brumes le Gros-Ventre, dont j’étais séparé depuis plusieurs jours, d’autant plus que les vents avaient été toujours variables, et que nous avions essuyé une tempête.... Ces réflexions, jointes à ce que le Gros-Ventre était un excellent bâtiment et qu’il avait sept mois de vivres, me déterminèrent à faire route pour l’île de France, où j’arrivai le 16 mars.»

Heureusement, il n’était rien arrivé de funeste au Gros-Ventre. Son canot avait eu le temps de revenir. M. de Boisguehenneuc, qui avait débarqué, avait pris possession de cette terre, avec toutes les formalités requises, et laissé un écrit dans une bouteille, qui fut trouvée en 1776 par le capitaine Cook.

Kerguelen repassa en France; mais le succès de sa campagne lui avait fait de nombreux ennemis. Leurs attaques devinrent encore plus vives, lorsqu’on vit que le roi le faisait capitaine de vaisseau et chevalier de Saint-Louis, le 1er janvier 1772. Les bruits les plus calomnieux se répandirent. On alla même jusqu’à l’accuser d’avoir coulé sa conserve le Gros-Ventre, pour être seul à tirer bénéfice des découvertes qu’il avait faites de concert avec M. de Saint-Allouarn.

Cependant, toutes ces criailleries n’influencèrent pas le ministère, qui résolut de confier le commandement d’une seconde expédition à Kerguelen. Le vaisseau le Roland et la frégate l’Oiseau, cette dernière sous les ordres de M. de Saux de Rosnevet, quittèrent Brest le 26 mars 1772.

Lorsqu’il atteignit le Cap, Kerguelen fut obligé d’y faire une relâche de quarante jours. Tout l’équipage avait été atteint de fièvres putrides, ce qu’il fallait attribuer à l’humidité d’un bâtiment neuf.

«Cela paraît d’autant mieux fondé, dit la relation, que tous les légumes secs, comme pois, fèves, haricots et lentilles, se trouvaient gâtés dans les soutes, ainsi que le riz, et une partie du biscuit; les légumes formaient dans la soute un fumier qui infectait, et il sortait de ces mêmes soutes une quantité de vers blancs.....»

Le 11 juillet, le Roland sortit du Cap; mais il fut presque aussitôt assailli par une affreuse tempête, qui emporta deux huniers, la misaine, le petit foc et le mât d’artimon. Enfin, on gagna l’île de France avec des mâts de fortune.

MM. Des Roches et Poivre, qui avaient tant contribué au succès de la première expédition, avaient été remplacés par M. de Ternay et l’intendant Maillard. Ces derniers semblèrent prendre à tâche d’apporter toutes les entraves imaginables à l’exécution des ordres qu’avait reçus Kerguelen. C’est ainsi qu’ils ne lui fournirent aucun secours en vivres frais, dont l’équipage avait cependant le plus pressant besoin, qu’ils ne trouvèrent pas moyen de remplacer ses mâts abattus par la tempête; en outre, ils ne lui donnèrent, à la place de trente-quatre de ses matelots, qui avaient dû entrer à l’hôpital, que des soldats fouettés ou marqués, dont ils avaient le plus grand intérêt à se défaire. Une expédition aux terres australes préparée dans ces conditions ne pouvait qu’échouer. C’est ce qui ne manqua pas d’arriver!

Route de la Résolution et de la Découverte en Décembre 1776.

Route de la Résolution et de la Découverte en Décembre 1776.

Le 5 janvier, Kerguelen revit les terres qu’il avait découvertes à son premier voyage, et, jusqu’au 16, il en reconnut plusieurs points, l’île de Croy, l’île de Réunion, l’île Roland, qui, d’après son relevé, formaient plus de quatre-vingts lieues de côtes. La température était extrêmement rigoureuse: des brumes épaisses, de la neige, de la grêle, des coups de vent continuels. Le 21, on ne put marcher de conserve qu’à coups de canon. Ce jour-là, le froid fut si âpre, que plusieurs matelots tombèrent évanouis sur le pont....

«Les officiers, dit Kerguelen, déclarent que la ration ordinaire de biscuit n’est pas suffisante, et que, sans une augmentation, l’équipage ne pourra résister aux froids et aux brumes. Je fais augmenter la ration de chaque homme de quatre onces de biscuit par jour.»

Portrait de La Pérouse. (Fac-simile. Gravure ancienne.)

Le 8 janvier 1774, le Roland rallia la frégate à l’île de Réunion. On communiqua avec elle, et M. de Rosnevet assura qu’il avait trouvé un mouillage ou une baie derrière le cap Français, que, le 6, il avait envoyé son canot pour sonder, et que ses gens, en débarquant pour prendre possession, avaient tué des pingouins et un lion marin.

Cette fois encore, l’épuisement complet des équipages, la mauvaise qualité des vivres, le délabrement des bâtiments, empêchèrent Kerguelen de faire une reconnaissance approfondie de cet archipel désolé. Il dut rebrousser chemin Mais, au lieu de regagner l’île de France, il débarqua dans la baie d’Antongil, à Madagascar. Il savait y trouver en abondance des citrons, des limons, des ananas, du pourpier et d’autres antiscorbutiques, ainsi que de la viande fraîche.

Un aventurier, dont l’histoire est assez singulière, Beniowski, venait d’y créer pour la France un établissement. Mais il manquait de tout. Kerguelen lui fournit des affûts de campagne, des briques à four, des outils de fer, des chemises, des couvertures, et enfin il lui fit construire par ses charpentiers un magasin à vivres.

Trente-cinq hommes de l’équipage du Roland étaient morts depuis qu’il avait quitté les terres australes. Que Kerguelen restât huit jours de plus dans ces parages, cent hommes auraient sûrement péri!

A son retour en France, pour tant de fatigues vaillamment supportées, Kerguelen ne recueillit que la haine et la calomnie. Le déchaînement fut tel contre lui qu’un de ses officiers ne craignit pas de publier un mémoire, dans lequel tous les faits étaient envisagés sous le jour le plus défavorable, et où toute la responsabilité de l’insuccès retombait sur Kerguelen. Nous ne voulons pas dire que celui-ci n’ait eu aucun tort, mais nous considérons comme profondément injuste le jugement du conseil de guerre qui le cassait de son grade et le condamnait à la détention dans le château de Saumur. Cette condamnation fut, sans doute, trouvée excessive, et le gouvernement y reconnut plus d’animosité que de justice, car Kerguelen fut rendu quelques mois après à la liberté. Le grand argument qu’on avait employé contre lui avait été l’abandon d’une chaloupe et de son équipage aux terres australes, équipage qui n’avait été sauvé que par le retour inopiné et fortuit de la Fortune. Il faut croire que ce fait avait encore été singulièrement travesti, car il existe une lettre de l’officier abandonné, M. de Rosily, plus tard vice-amiral, qui redemandait à servir sous les ordres de Kerguelen.

Le récit de ces deux campagnes est extrait de l’apologie publiée par Kerguelen pendant sa détention, ouvrage que le gouvernement fit saisir, et qui, par cela même, est devenu extrêmement rare.

Il faut aborder maintenant le récit d’expéditions qui, si elles n’amenèrent pas de découvertes, eurent, du moins, une importance capitale, en ce sens qu’elles contribuèrent à la rectification des cartes, au progrès de la navigation et de la géographie, mais surtout en ce qu’elles résolurent un problème depuis longtemps cherché: la détermination des longitudes en mer.

Pour déterminer la position d’une localité, il faut obtenir sa latitude, c’est-à-dire sa distance au nord ou au sud de l’équateur, et sa longitude, en d’autres termes son éloignement à l’est ou à l’ouest de quelque méridien connu.

A cette époque, pour calculer la position d’un navire, on n’avait que le loch, qui, jeté à la mer, mesurait la distance que celui-ci avait parcourue en une demi-minute; on en déduisait proportionnellement la vitesse du navire à l’heure; mais le loch est loin d’être immobile, et la vitesse du bâtiment n’est pas toujours la même. Il y avait donc là deux sources très importantes d’erreurs.

Quant à la direction de la route, elle était donnée par la boussole ou compas. Or, tout le monde sait que la boussole est soumise à des variations, que le bâtiment ne suit pas toujours la route indiquée par elle; et il n’est jamais facile de déterminer la valeur de la dérive.

Ces inconvénients une fois connus, il s’agissait de trouver une méthode qui en fût exempte.

Avec l’octant de Hadley, on parvenait bien à déterminer sa latitude à une minute près, c’est-à-dire à un tiers de lieue. Mais il ne fallait pas songer même à cette exactitude approximative pour trouver les longitudes.

Que l’on pût réduire à des lois simples et invariables les différents phénomènes de variation de l’aiguille aimantée, tant en inclinaison qu’en déclinaison, alors ce serait facile. Mais sur quoi s’appuyer? On savait bien que, dans la mer des Indes, entre Bourbon, Madagascar et Rodrigue, quatre degrés de variation dans la déclinaison de l’aiguille répondaient à environ cinq degrés de variation dans la longitude; mais ce qu’on n’ignorait pas non plus, c’est que la déclinaison de l’aiguille aimantée est sujette dans les mêmes lieux à des variations dont on ne connaissait pas les causes.

«Une déclinaison de douze degrés, du nord à l’ouest, indiquait il y a vingt ans, dit Verdun de la Crenne, qui écrit en 1778, une longitude de 61° à l’ouest de Paris, dans une latitude donnée; il est très possible que, depuis vingt ans, la déclinaison ait varié de deux degrés, ce qui produirait deux degrés et demi ou près de cinquante lieues marines d’erreur sur la longitude qu’on voudrait conclure de cette déclinaison.»

Si l’on connaît l’heure du bord, nous voulons dire l’heure vraie que l’on doit compter sur le méridien du navire à l’instant d’une observation quelconque, et si l’on sait au même instant l’heure du port duquel on a appareillé ou celle d’un méridien connu, la différence des heures donnera évidemment celle des méridiens, à raison de quinze degrés par heure ou d’un degré par quatre minutes de temps. Le problème des longitudes peut donc se réduire à celui de déterminer, pour un instant donné, l’heure d’un méridien connu quelconque.

Pour cela, il s’agissait d’avoir une montre ou une horloge qui conservât un isochronisme parfait, malgré l’état de la mer et les différences de température.

Bien des recherches avaient été faites en ce sens. Besson, au XVIe siècle, Huyghens, au XVIIe siècle, puis Sully, Harrisson, Dutertre, Gallonde, Rivas, Le Roy et Ferdinand Berthoud avaient essayé ou poursuivaient encore la solution de ce problème.

En outre, les gouvernements anglais et français, pénétrés des services que rendrait un instrument parfait, avaient promis des récompenses élevées, et l’Académie des Sciences avait ouvert un concours solennel. En 1765, Le Roy présenta deux montres à ce concours, tandis que Berthoud, qui travaillait pour le roi, était forcé de s’abstenir. Les montres de Le Roy sortirent victorieuses des épreuves auxquelles elles furent soumises sur terre. Il s’agissait de voir si elles se comporteraient aussi bien à la mer.

Le marquis de Courtanvaux fit construire, à ses frais, la frégate légère l’Aurore pour servir à cette épreuve. Mais Le Roy trouva lui-même qu’une tournée en mer, avec arrêts à Calais, Dunkerque, Rotterdam, Amsterdam et Boulogne, qui n’avait duré que du 23 mai au 29 août, était bien trop courte, et il demanda une seconde épreuve. Cette fois, ses montres furent embarquées sur la frégate l’Enjouée, qui, partie du Havre, relâcha à Saint-Pierre près de Terre-Neuve, à Salé en Afrique, à Cadix, et rentra à Brest, après quatre mois et demi de voyage. L’épreuve était sérieuse, les latitudes avaient varié ainsi que l’état de la mer. Si la montre ne s’était pas dérangée, elle méritait le prix. Il fut, en effet, décerné à Le Roy.

Cependant, l’Académie savait que d’autres artistes s’occupaient des mêmes recherches, et qu’ils n’avaient pu mettre au concours pour différents motifs. Elle proposa donc le même sujet pour prix en 1771 et le doubla pour 1773.

F. Berthoud croyait avoir atteint la perfection, mais il fallait à sa montre la consécration d’un long voyage sur mer.

Une frégate de 18 canons, l’Isis, fut armée à Rochefort pendant les derniers mois de 1768, et le commandement en fut confié au chevalier d’Eveux de Fleurieu, connu plus tard sous le nom de Claret de Fleurieu. Fleurieu, alors enseigne de vaisseau, était déjà, quoiqu’il n’eût encore que trente ans, un savant distingué. Nous avons eu déjà l’occasion de citer son nom, nous la trouverons encore plus d’une fois. Pour le moment, Fleurieu, épris de mécanique, avait aidé Berthoud dans ses travaux; mais, pour qu’on ne pût suspecter son désintéressement, il s’adjoignit plusieurs officiers afin d’observer la marche de la montre qui lui était confiée.

Partie au mois de novembre 1768, l’Isis relâcha successivement à Cadix, aux Canaries, à Gorée, aux îles du Cap-Vert, à la Martinique, à Saint-Domingue, à Terre-Neuve, aux Canaries, à Cadix, et rentra à l’île d’Aix, le 31 octobre 1769.

Les montres, transportées dans des climats alternativement froids, chauds et tempérés, avaient éprouvé toutes les vicissitudes de la température, en même temps qu’elles avaient été exposées à toute l’agitation de la mer pendant la saison la plus rude de l’année.

A la suite de cette épreuve, dont il était sorti à son honneur, Berthoud obtint le brevet et la pension d’inspecteur des montres marines.

Mais cette campagne avait eu d’autres résultats qui nous touchent bien plus directement. Fleurieu avait fait nombre d’observations astronomiques et de relevés hydrographiques, qui lui permettaient de juger en connaissance de cause, et de condamner les cartes de son temps.

«J’ai répugné longtemps, dit-il dans le récit de son voyage, à faire une critique détaillée des cartes du Dépôt; je voulais me borner à indiquer les nouvelles déterminations, d’après lesquelles on devait les rectifier; mais les erreurs sont si multipliées, si dangereuses, que je me serais cru coupable envers les marins si je négligeais de leur en faire connaître tout le détail....»

Un peu plus loin, il critique avec raison les cartes d’un géographe qui avait eu son heure de réputation.

«Je n’entreprendrai pas, dit-il, de rapporter ici toutes les erreurs que j’ai reconnues dans les cartes de M. Bellin. L’énumération en est infinie. Je me contenterai seulement, pour prouver la nécessité du travail auquel je me suis livré, d’indiquer les fautes qui méritent une attention particulière, soit qu’on veuille comparer les positions de certains lieux prises sur ses cartes à celles qu’elles auraient dû avoir si M. Bellin eût voulu faire usage des observations astronomiques qui ont été publiées en différents temps, soit que l’on compare d’autres positions à celles que nous avons déterminées par nos propres observations.»

Enfin, il termine, après avoir relevé une longue liste d’erreurs dans la situation des localités les plus fréquentées de l’Europe, de la côte d’Afrique et de l’Amérique, par ces quelques mots si judicieux:

«En jetant les yeux sur le tableau des diverses erreurs que je viens de relever dans les cartes de M. Bellin, on se sent entraîné vers une réflexion, triste à la vérité, mais à laquelle il est nécessaire de s’arrêter: si les cartes qui contiennent la partie du globe la mieux connue, pour laquelle on avait le plus d’observations, sont encore si éloignées d’être exactes, quelle exactitude pouvons-nous attendre des cartes qui représentent des côtes et des îles moins fréquentées, dessinées et placées d’après une estime vague et des conjectures hasardées?»

Jusqu’alors, les montres avaient été examinées séparément et par des commissaires différents. Il s’agissait maintenant de les soumettre, en même temps, aux mêmes épreuves et de voir celles qui en sortiraient victorieuses. Dans ce but, la frégate la Flore fut armée à Brest, et le commandement en fut remis à un officier des plus distingués, à Verdun de la Crenne, qui devait devenir chef d’escadre en 1786. Cadix, Madère, les Salvages, Ténériffe, Gorée, la Martinique, la Guadeloupe, la Dominique et la plupart des petites Antilles, Saint-Pierre, Terre-Neuve, l’Islande, que nos explorateurs eurent quelque peine à trouver, les Féroë, le Danemark et Dunkerque, telles furent les étapes de cette campagne. Le récit que Verdun de la Crenne en publia abonde, comme celui de Fleurieu, en rectifications de tout genre. On y voit avec quel soin et quelle régularité les sondages étaient faits, avec quelle exactitude les côtes étaient relevées. Mais ce qu’on y rencontre non sans un vif intérêt, et ce qui fait défaut à la publication de Fleurieu, ce sont les descriptions du pays, les réflexions critiques sur les mœurs et les usages des différents peuples.

Parmi les informations les plus intéressantes, éparses dans ces deux gros in-4º, il faut citer celles sur les Canaries et leurs anciens habitants, sur les Sérères et les Yolofs, sur l’Islande, sur l’état du Danemark, et les réflexions encore si actuelles de Verdun au sujet du méridien de l’île de Fer.

«C’est le méridien le plus occidental de ces îles, dit-il, que Ptolémée choisit pour premier méridien... Il lui était très facile, sans doute, de choisir pour premier méridien celui d’Alexandrie; mais ce grand homme conçut qu’un tel choix ne procurerait aucun honneur réel à sa patrie; que Rome et d’autres villes ambitionneraient, peut-être, cet honneur imaginaire; que chaque géographe, chaque auteur de relation de voyages, choisissant arbitrairement son premier méridien, cela ne pourrait qu’engendrer de la confusion ou, du moins, de l’embarras dans l’esprit du lecteur...»

On voit que Verdun envisageait de haut cette question du premier méridien, comme le font aujourd’hui tous les esprits véritablement désintéressés. C’est un titre de plus à notre sympathie.

Terminons en disant avec cet auteur: «Les montres sortirent de ces épreuves à leur honneur; elles avaient supporté le froid et le chaud, l’immobilité et les secousses, tant celles du bâtiment,—lorsqu’il s’était échoué à Antigoa,—que les décharges de l’artillerie; en un mot, elles ont rempli les espérances que nous avions conçues, elles méritent la confiance des navigateurs, enfin elles sont d’un très bon usage pour la détermination des longitudes en mer.»

La solution du problème était trouvée.

II

Expédition de La Pérouse. — L’île Sainte-Catherine. — La Concepcion. — Les îles Sandwich. — Reconnaissance de la côte d’Amérique. — Le port des Français. — Perte de deux embarcations. — Monterey et les Indiens de la Californie. — Relâche à Macao. — Cavite et Manille. — En route pour la Chine et le Japon. — Formose. — L’île de Quelpaert. — La côte de Tartarie. — La baie de Ternay. — Les Tartares de Saghalien. — Les Orotchys. — Détroit de La Pérouse. — Bal au Kamtschatka.—L’archipel des Navigateurs. — Massacre de M. de Langle et de plusieurs de ses compagnons. — Botany-Bay. — Cessation des nouvelles de l’expédition. — D’Entrecasteaux est envoyé à la recherche de La Pérouse. — Fausses nouvelles. — Le canal d’Entrecasteaux. — La côte de Nouvelle-Calédonie. — La terre des Arsacides. — Les naturels de Bouka. — Relâche au port Carteret. — Les îles de l’Amirauté. — Relâche à Amboine. — La terre de Leuwin. — La terre de Nuyts. — Relâche en Tasmanie. — Fête aux îles des Amis. — Détails sur la visite de La Pérouse à Tonga-Tabou. — Relâche à Balade. — Traces du passage de La Pérouse à la Nouvelle-Calédonie. — Vanikoro. — Triste fin de l’expédition.

Le voyage de Cook n’était encore connu que par la mort de ce grand navigateur, lorsque le gouvernement français voulut mettre à profit les loisirs que procurait à sa marine la paix récemment conclue. Une noble émulation semblait s’être emparée de nos officiers, jaloux des succès acquis sur un autre théâtre par leurs éternels rivaux, les Anglais. A qui donner le commandement de cette importante expédition? Les concurrents de mérite ne manquaient pas. C’est là que gisait la difficulté.

Le choix du ministre s’arrêta sur Jean-François Galaup de La Pérouse, que ses importants services militaires avaient rapidement élevé au grade de capitaine de vaisseau. Pendant la dernière guerre, il avait été chargé de la très délicate mission de détruire les établissements de la compagnie anglaise dans la baie d’Hudson, et il s’était acquitté de cette tâche en militaire consommé, en habile marin, en homme qui sait allier les sentiments de l’humanité avec les exigences du devoir professionnel. On lui donna comme second M. de Langle, qui l’avait vaillamment secondé pendant l’expédition de la baie d’Hudson.

Un nombreux état-major fut embarqué sur les deux frégates la Boussole et l’Astrolabe. Sur la Boussole, c’étaient La Pérouse, de Clonard qui fut fait capitaine de vaisseau pendant la campagne, l’ingénieur Monneron, le géographe Bernizet, le chirurgien Rollin, l’astronome Lepaute-Dagelet de l’Académie des Sciences, le physicien Lamanon, les dessinateurs Duché de Vancy et Prevost le jeune, le botaniste Collignon, l’horloger Guery. Sur l’Astrolabe, outre son commandant, le capitaine de vaisseau de Langle, on comptait le lieutenant de Monti qui fut fait capitaine de vaisseau pendant la campagne, et l’illustre Monge, qui, heureusement pour la science, débarqua à Ténériffe le 29 août 1785.

Costumes des habitants de la Concepcion. (Fac-simile. Gravure ancienne.)

L’Académie des Sciences et la Société de Médecine avaient remis au ministre de la marine des mémoires, dans lesquels ils attiraient l’attention des voyageurs sur divers points. Enfin, Fleurieu, alors directeur des ports et arsenaux de la marine, avait dressé lui-même les cartes qui devaient servir pour cette campagne, et y avait joint un volume entier des notes les plus savantes et de discussions sur les résultats de tous les voyages connus depuis ceux de Christophe Colomb.

Les deux bâtiments emportaient une prodigieuse quantité d’objets d’échange, un énorme approvisionnement de vivres et d’effets, un «boat» ponté d’environ vingt tonneaux, deux chaloupes biscayennes, des mâts, un jeu de voiles et des manœuvres de rechange.

Indigènes de l’île de Pâques.

Les deux frégates mirent à la voile le 1er août 1785, et mouillèrent à Madère, treize jours plus tard. Les Français y furent accueillis par les résidents anglais avec une courtoisie et une affabilité qui les surprirent et les charmèrent tout à la fois. Le 19, La Pérouse relâcha à Ténériffe.