«Nous n’étions plus suivis que par trois naturels, qui sans doute nous avaient vus un an auparavant longer la côte occidentale de leur île, car, avant de nous quitter, ils nous parlèrent de deux vaisseaux qu’ils avaient aperçus de ce côté.»
La Billardière eut le tort de ne pas les presser de questions à ce sujet. Étaient-ce les navires de La Pérouse ou ceux de d’Entrecasteaux qu’avaient aperçus ces sauvages? Était-ce bien «un an auparavant?»
On voit, d’après les détails que nous donnons ici, combien il est regrettable que d’Entrecasteaux n’ait pas poussé ses recherches avec plus de zèle. Il eût sans doute retrouvé les traces de ses compatriotes. Nous allons voir, tout à l’heure, qu’avec un peu plus de chance, il les aurait retrouvés, sinon tous, du moins en partie, vivants.
Pendant cette relâche, le capitaine Huon de Kermadec avait succombé aux atteintes d’une fièvre étique qui le dévorait depuis plusieurs mois. Il fut remplacé dans le commandement de l’Espérance par M. d’Hesmivy d’Auribeau.
Parti de la Nouvelle-Calédonie le 21 floréal, d’Entrecasteaux reconnut successivement les îles de Moulin, Huon, et l’île Santa-Cruz de Mendana, séparée de l’île de la Nouvelle-Jersey par un canal où furent attaqués les bâtiments français.
Dans le sud-est paraissait une île que d’Entrecasteaux nomma île de la Recherche, et qu’il aurait pu appeler de la Découverte, s’il avait songé à s’en approcher. C’était Vanikoro, îlot entouré de récifs madréporiques sur lesquels les bâtiments de La Pérouse avaient fait naufrage, et que, suivant toute vraisemblance, habitaient encore à cette époque une partie des malheureux navigateurs. Fatalité inconcevable! arriver aussi près du but et passer à côté! Mais le voile qui cachait le sort des compagnons de La Pérouse ne devait être déchiré que bien longtemps après.
Après avoir reconnu en détail l’extrémité méridionale de Santa-Cruz, sans pouvoir recueillir le moindre renseignement sur l’objet de ses recherches, d’Entrecasteaux se dirigea vers la terre des Arsacides de Surville, dont il reconnut l’extrémité méridionale; puis, il gagna les côtes de la Louisiade, que La Pérouse avait annoncé vouloir visiter en quittant les Salomon, et releva, le 7 prairial, le cap de la Délivrance. Ce cap n’appartient pas à la Nouvelle-Guinée, comme se l’était figuré Bougainville; il forme l’extrémité d’une île, qui fut appelée Rossel, du nom d’un des officiers qui devait être le principal historien de l’expédition.
Après avoir navigué le long d’une suite d’îles basses et rocheuses, de bas-fonds, qui reçurent les noms des principaux officiers, les deux frégates atteignirent les côtes de la Nouvelle-Guinée, à la hauteur du cap du Roi-Guillaume; puis, elles gouvernèrent, afin de donner dans le détroit de Dampier. On longea ensuite la côte septentrionale de la Nouvelle-Bretagne, au nord de laquelle on découvrit plusieurs petites îles très montueuses, inconnues jusqu’alors. Le 17 juillet, on était en vue d’une petite île, voisine de celle des Anachorètes.
D’Entrecasteaux, attaqué depuis longtemps de la dysenterie et du scorbut, était alors à toute extrémité. Cédant aux instances de ses officiers, il se détermina à se séparer de l’Espérance pour gagner plus rapidement Waigiou. Le lendemain, 20 juillet, il s’éteignait à la suite de longues et douloureuses souffrances.
Après une relâche à Waigiou et à Bourou, dont le résident combla les Français de bons procédés, et où quelques habitants avaient conservé le souvenir de Bougainville, l’expédition, d’abord sous le commandement de d’Auribeau, qui tomba bientôt malade, puis sous celui de Rossel, franchit le détroit de Bouton, celui de Saleyer, et arriva le 19 octobre devant Sourabaya.
De graves nouvelles y surprirent les membres de l’expédition. Louis XVI avait été décapité, la France était en guerre avec la Hollande et toutes les puissances de l’Europe. Bien que la Recherche et l’Espérance eussent besoin de nombreuses réparations et que la santé de leurs équipages exigeât un long repos, d’Auribeau se préparait à gagner l’île de France, lorsqu’il fut retenu par le gouverneur hollandais. La mésintelligence qui éclata bientôt entre les membres de l’expédition, dont les opinions politiques étaient très différentes, fit craindre au gouverneur que des troubles ne vinssent à éclater dans sa colonie, et il voulut soumettre ses «prisonniers» à des conditions très humiliantes, par lesquelles il fallut cependant passer. L’irritation et la haine éclatèrent, lorsque d’Auribeau crut à propos d’arborer le pavillon blanc. Mais la plupart des officiers et des savants, parmi lesquels La Billardière, s’y refusèrent obstinément, et, arrêtés par les autorités hollandaises, ils furent répartis dans les différents ports de la colonie.
A la mort de d’Auribeau, arrivée le 21 août 1794, Rossel devint le chef de l’expédition. Il se chargea de faire parvenir, en France, les documents de tout genre qui avaient été recueillis pendant la campagne; mais, fait prisonnier par une frégate anglaise, il fut dépouillé au mépris du droit des gens, et, lorsque la France rentra en possession des objets d’histoire naturelle qui lui avaient été volés (l’expression n’est pas trop forte quand on se rappelle les instructions données par le gouvernement français au sujet de l’expédition du capitaine Cook), ils étaient en si mauvais état, qu’on ne put en tirer tout le fruit qu’on en attendait.
Ainsi finit cette campagne malheureuse. Si son but principal avait été complètement manqué, elle avait du moins opéré quelques découvertes géographiques, complété ou rectifié celles qui étaient dues à d’autres navigateurs, et elle rapportait une ample moisson de faits, d’observations, de découvertes dans les sciences naturelles, dues en grande partie au dévouement du naturaliste La Billardière.
III
Voyage du capitaine Marchand. — Les Marquises. — Découverte de Nouka-Hiva. — Mœurs et coutumes des habitants. — Les îles de la Révolution. — La côte d’Amérique et le port de Tchikitané. — Le canal de Cox. — Relâche aux îles Sandwich. — Macao. — Déception. — Retour en France. — Découvertes de Bass et de Flinders sur les côtes de l’Australie. — Expédition du capitaine Baudin. — La terre de d’Endracht et la terre de Witt. — Relâche à Timor. — Reconnaissance de la terre de Van-Diemen. — Séparation du Géographe et du Naturaliste. — Séjour à Port Jackson. — Les convicts. — Les richesses pastorales de la Nouvelle-Galles du Sud. — Rentrée en France du Naturaliste. — Croisières du Géographe et du Casuarina aux terres de Nuyts, d’Edels, d’Endracht, de Witt. — Second séjour à Timor. — Retour en France.
Un capitaine de la marine marchande, nommé Étienne Marchand, revenait du Bengale en 1788, lorsqu’il rencontra, sur la rade de l’île Sainte-Hélène, le capitaine anglais Portlock. La conversation tomba naturellement sur le commerce, sur les objets d’échange, sur les articles dont la vente procurait les plus grands bénéfices. En homme avisé, Marchand laissa parler son interlocuteur et ne lui répondit que le peu de mots nécessaires pour alimenter la conversation. Il tira de Portlock cette information intéressante, que les fourrures, et particulièrement les peaux de loutre, étaient à vil prix sur la côte occidentale de l’Amérique du Nord et atteignaient en Chine des prix fabuleux; en même temps, on pouvait se procurer facilement dans le Céleste Empire une cargaison pour l’Europe.
De retour en France, Marchand fit part à ses armateurs, MM. Baux, de Marseille, du renseignement précieux qu’il avait recueilli, et ceux-ci résolurent d’en profiter aussitôt. La navigation dans les mers du Pacifique exigeait un bâtiment d’une force exceptionnelle, pourvu de qualités spéciales. MM. Baux firent donc construire un navire de trois cents tonneaux, chevillé et doublé en cuivre, et le pourvurent de tout ce qui était nécessaire pour le défendre en cas d’attaque, le réparer en cas d’accident, faciliter les opérations commerciales et entretenir la santé des équipages pendant cette campagne, qui devait durer trois ou quatre ans.
Au capitaine Marchand, commandant le Solide, furent adjoints deux capitaines, MM. Masse et Prosper Chanal, trois lieutenants, deux chirurgiens et trois volontaires. C’était, avec les trente-neuf matelots, un équipage de cinquante personnes.
Quatre canons, deux obusiers, quatre pierriers, avec les munitions et les armes nécessaires, complétaient l’armement.
Bien qu’on ne dût arriver dans les mers du cap Horn qu’au commencement de l’hiver, le Solide partit de Marseille le 14 décembre 1790. Après une courte relâche à la Praya, aux îles du Cap-Vert, Marchand se dirigea vers la terre des États, qu’il reconnut le 1er avril 1791, doubla la terre de Feu et pénétra dans le grand Océan. L’intention du capitaine Marchand était de se rendre sans relâche à la côte nord-ouest d’Amérique; mais, à partir du commencement de mai, l’eau s’était tellement corrompue dans ses futailles, qu’il fallut songer à la renouveler.
Le capitaine Marchand «se décida pour las Marquesas de Mendoça, îles situées sur le parallèle de dix degrés sud et vers le 141e méridien à l’occident de Paris. «La situation de ces îles, dit Fleurieu, qui a publié la très intéressante relation de ce voyage, convenait d’autant mieux, que, dans la vue d’éviter les calmes dans lesquels on tombe souvent en dirigeant sa route trop à l’est, il s’était proposé de couper la ligne à 142 degrés de longitude occidentale.»
Découvert en 1595 par Mendoça, cet archipel avait été visité par Cook en 1774.
Le 12 juin, on releva l’île de la Magdalena, la plus méridionale du groupe. Les calculs de Marchand et du capitaine Chanal avaient été faits avec une telle précision, que le Solide mouillait aux îles Mendoça «après une traversée de soixante-treize jours, depuis la vue du cap San-Juan de la terre des États, sans prendre connaissance d’aucune autre terre et seulement en tirant de l’emploi constant des observations astronomiques toute la sûreté de sa navigation, au milieu d’une mer où les courants agissent dans des directions et avec des effets qui déconcertent et rendent inutiles tous les moyens, tous les calculs, toutes les méthodes ordinaires du pilotage.»
Marchand se dirigea vers San-Pedro, qui lui restait à l’ouest. Bientôt il aperçut la Dominica, Santa-Cristina et l’île Hood, la plus septentrionale du groupe, et il mouilla à la baie de la Madre-de-Dios, où les naturels lui firent un accueil des plus enthousiastes aux cris mille fois répétés de «tayo! tayo!»
L’impossibilité de se procurer le nombre de cochons dont il avait besoin détermina le capitaine Marchand à visiter plusieurs autres baies de l’île Santa-Christina, qu’il trouva plus peuplées, plus fertiles et plus pittoresques que celle de la Madre-de-Dios.
Les Anglais étaient demeurés trop peu de temps aux Marquises pour avoir pu réunir des observations exactes et détaillées sur le pays et les hommes qui l’habitent. Nous emprunterons donc quelques traits à la description d’Étienne Marchand.
CARTE D’AUSTRALIE
d’après l’atlas de Perron.
Les habitants sont grands, forts et extrêmement agiles; la couleur de leur peau est d’un brun clair, mais il en est beaucoup qui diffèrent à peine des Européens de la classe du peuple. Ils n’ont d’autre vêtement que le tatouage, le climat n’en exigeant aucun. Ces dessins sont distribués avec la plus grande régularité; ceux d’un bras ou d’une jambe correspondant exactement à ceux de l’autre, et cette bigarrure, en raison de sa symétrie, ne fait pas un mauvais effet. La coiffure varie avec les individus, et la mode règne aussi bien en souveraine aux Marquises que dans tout autre pays. Les uns portent des colliers de graines rouges, d’autres une sorte de hausse-col, composé de petits morceaux d’un bois léger. Bien que tous, hommes et femmes, aient les oreilles percées, on ne les voit pas d’habitude y suspendre des pendants. Cependant, «on a vu une jeune Mendoçaine se pavaner en portant, en manière de hausse-col, le plat à barbe de fer-blanc rouillé qu’elle avait dérobé au frater du Solide, et un homme porter effrontément la baguette du fusil du capitaine Marchand enfilée dans le trou de son oreille et pendant à son côté.»
Cook affirme qu’ils connaissent le «Kava» des Taïtiens. Ce qu’on peut affirmer, c’est qu’ils donnaient le nom de la plante de poivre à l’eau-de-vie qu’on leur fit boire à bord du Solide. Il faut croire qu’ils ne font pas abus de cette liqueur, car jamais on n’en vit un seul en état d’ivresse.
Les Anglais ne parlent point d’un acte de civilité pratiqué par les habitants de la Madre-de-Dios, dont le capitaine Chanal a cru devoir faire une mention particulière; il consiste à offrir à son ami le morceau qu’on a mâché afin qu’il n’ait plus que la peine de l’avaler. On juge bien que, si sensibles que fussent les Français à cette marque distinguée de bienveillance et d’amitié des naturels, ils étaient trop discrets pour abuser à ce point de leur complaisance.
Une autre observation très curieuse qu’on doit à Marchand, c’est que leurs cases, établies sur des plates-formes de pierre, et les échasses dont ils se servent, indiquent que Santa-Christina est exposée à des inondations. On a pu voir une de ces échasses, très bien travaillée et sculptée, à l’exposition du Trocadéro, et l’on doit à M. Hamy, dont la compétence pour tout ce qui touche aux choses de l’Océanie est bien connue, une très intéressante dissertation sur ce curieux objet.
«La principale occupation des naturels de Santa-Christina, après la pêche, la fabrication accidentelle de leurs armes, de leurs pirogues et des ustensiles à l’usage de l’habitation, est de chanter, de danser, de s’amuser. L’expression vulgaire de «tuer le temps» semble avoir été créée pour rendre sensible la nullité des actions qui partagent le cercle de leur vie.»
Pendant les premiers jours de sa relâche dans la baie de la Madre-de-Dios, Marchand avait fait une remarque qui le conduisit à la découverte d’un groupe d’îles, dont les anciens navigateurs et Cook lui-même n’avaient pas eu connaissance. Au coucher du soleil, par un temps des plus clairs, il avait observé à l’horizon une tache fixe qui présentait l’apparence d’un pic élevé, et, cette observation, il avait pu la renouveler plusieurs jours. On ne pouvait douter que ce ne fût une terre, et, comme les cartes n’en indiquaient aucune dans cette direction, ce ne pouvait être qu’une île inconnue.
En quittant Santa-Christina le 20 juin, Marchand résolut de s’en assurer. Il eut la satisfaction de découvrir dans le nord-ouest, par sept degrés de latitude sud, un groupe de petites îles dont la plus importante reçut son nom. Les habitants appartenaient évidemment à la race qui a peuplé les Marquises. Bientôt après on découvrait plusieurs autres îles, telles que l’île Baux, qui n’est autre que Nouka-Hiva, les Deux-Frères, les îles Masse et Chanal, et l’on désigna cet archipel, qui a été réuni par les géographes aux Marquises, sous le nom d’îles de la Révolution.
La route, dès qu’on eut quitté ces parages, fut dirigée vers la côte d’Amérique. La saison était trop avancée pour qu’on s’élevât jusqu’au soixantième parallèle dans le «Williams’ Sound» et la «Cooks’ River». Marchand résolut donc de gagner le cap del Engaño et de faire la traite dans la baie Norfolk de Dixon, qui n’est autre que la baie de la Guadaloupe des Espagnols.
Le 7 août, on eut connaissance de la terre et du cap del Engaño, et, après cinq jours de calme, l’ancre tomba dans la baie de Guadalupe. Jusqu’alors aucun homme à bord n’avait été attaqué du scorbut, et, après deux cent quarante-deux jours de navigation, dont dix seulement pour les relâches à la Praya et à la Madre-de-Dios, après cinq mille huit cents lieues de parcours, c’était un résultat magnifique, uniquement dû aux armateurs, qui n’avaient rien négligé pour la santé de leur équipage, et aux capitaines, qui avaient su faire exécuter toutes les mesures que leur commandait l’expérience.
Le capitaine Marchand, pendant son séjour dans cette baie, dont l’appellation indigène était Tchinkitané, acheta un grand nombre de peaux de loutre, dont une centaine de première qualité.
Les naturels, petits, au corps ramassé quoique assez bien proportionné, au visage rond et aplati, sont assez disgracieux. Des yeux petits, enfoncés et chassieux, ainsi que des pommettes saillantes, ne contribuent pas à les embellir. Quant à la couleur de leur peau, il est assez difficile de la démêler sous l’épaisse couche de crasse et le mélange de substances noires et rouges qui la recouvrent. Leur chevelure, dure, épaisse, hirsute, couverte d’ocre, de duvet d’oiseaux et de toutes les ordures que la négligence et le temps y ont accumulées, contribue encore à rendre leur aspect hideux.
Moins noires que les hommes, les femmes sont encore plus laides; leur taille épaisse, courte, leurs pieds tournés en dedans, leur saleté inouïe en font des êtres repoussants. La coquetterie, qui est innée chez la femme, les a déterminées, pour ajouter à leur beauté naturelle, à employer un ornement labial aussi bizarre qu’incommode, dont nous avons déjà dit quelques mots, à propos du séjour de Cook dans les mêmes parages.
«On pratique, à environ six lignes au-dessous de la lèvre inférieure, par le moyen d’une incision, une fente longitudinale parallèle à la bouche; on y insère, dans le principe, une brochette de fer ou de bois et l’on augmente graduellement, et de temps à autre, le volume de ce corps étranger, en suivant le progrès de l’âge. On parvient enfin à y introduire une pièce de bois proprement travaillée, dont la forme et la grandeur sont à peu près celles du cuilleron d’une cuiller à bouche. L’effet de cet ornement est de rabattre, par le poids de sa partie saillante, la lèvre inférieure sur le menton, de développer les charmes d’une grande bouche béante, qui prend la forme de celle d’un four, et de mettre à découvert une rangée de dents jaunes et sales. Comme ce cuilleron s’ôte et se replace à volonté, lorsqu’il est supprimé, la fente transversale de la lèvre présente une seconde bouche, qui, par son ouverture, ne le cède point à la bouche naturelle, et, chez quelques femmes, elle a plus de trois pouces de longueur.»
Le Solide quitta la baie de Tchinkitané, le 21 août, et se dirigea dans le sud-est pour reconnaître les îles de la Reine-Charlotte, vues, en 1786, par La Pérouse. Elles s’étendent sur une longueur d’à peu près soixante-dix lieues. Le 23, Étienne Marchand aperçut la baie des Manteaux (Cloak-Bay de Dixon), dont la reconnaissance fut faite avec le plus grand soin par le capitaine Chanal.
Le lendemain, les chaloupes entrèrent dans le canal de Cox et traitèrent de l’achat de quelques pelleteries avec les Indiens. L’étonnement des navigateurs fut grand à la vue de deux immenses tableaux, peints très anciennement, et de sculptures gigantesques, qui, pour n’avoir que les plus lointains rapports avec les chefs-d’œuvre de la Grèce, n’en témoignaient pas moins de goûts artistes qu’on était loin d’attendre de ces populations misérables.
Les terres qui forment la baie et le détroit de Cox sont basses et couvertes de sapins. Le sol, composé de débris de plantes et de rochers, ne paraît pas avoir grande profondeur, et les productions sont les mêmes qu’à Tchinkitané.
Le nombre des habitants peut être évalué à quatre cents. Leur taille ne diffère pas sensiblement de celle des Européens. Ils sont moins hideux que les Tchinkitanéens.
Comme cette relâche dans la Cloak-Bay ne produisait pas le nombre de fourrures sur lequel Marchand avait compté, il expédia, sous le commandement du capitaine Chanal, une embarcation qui visita les îles situées au sud. Cette reconnaissance eut pour but de relever la plupart de ces îles qui n’avaient pas encore été visitées. Seul le vaisseau de Dixon avait parcouru ces parages, mais personne de son équipage n’était descendu à terre. Il ne faut donc pas s’étonner si beaucoup de ses assertions furent démenties ou rectifiées par cet examen plus approfondi.
Après avoir vu l’entrée de Nootka, on se rendit à celle de Berkley; mais, au moment où le Solide allait y pénétrer, apparut un trois-mâts qui, par la route qu’il tenait, annonçait devoir visiter le littoral au sud, ce que se promettait de faire le capitaine Marchand. Cette découverte engagea le navigateur français à gagner aussitôt les côtes de la Chine, afin de s’y défaire de sa cargaison, avant que le vaisseau qu’il venait d’apercevoir eût eu le temps de s’y rendre et de lui faire concurrence.
La meilleure route à suivre était celle des îles Sandwich, et, le 5 octobre, les Français purent apercevoir les sommets des Mauna-Loa et Mauna-Koa entièrement libres de neige,—ce qui est en contradiction formelle avec l’assertion du capitaine King.
Dès que l’île O-Whyhee eut été reconnue, Marchand prit le sage parti de faire tous ses achats sous voiles. Il tira de cette île des cochons, des volailles, des cocos, des bananes et d’autres fruits, parmi lesquels on fut heureux de reconnaître des citrouilles et des melons d’eau, provenant sans doute des graines semées par le capitaine Cook.
Quatre jours furent consacrés à l’acquisition de ces rafraîchissements; puis on suivit la route de la Chine en prenant connaissance de Tinian, l’une des Mariannes.
On se rappelle combien était enchanteur le tableau tracé de cette île par le commodore Anson. Byron, avons-nous dit, avait été tout étonné de lui trouver un aspect tout différent. C’est qu’une cinquantaine d’années auparavant, Tinian était florissante et comptait trente mille habitants. Mais une maladie épidémique, apportée par les conquérants espagnols, avait décimé la population, dont les misérables restes furent bientôt arrachés à cette terre pour être transportés à Guaham.
Marchand ne débarqua pas à Tinian, dont la nature sauvage avait repris possession, au dire de tous les voyageurs qui y avaient relâché depuis Byron, et il manœuvra pour prendre connaissance de la pointe méridionale de Formose.
A Macao, qu’il avait atteinte le 28 novembre, Marchand apprit des nouvelles qui le déconcertèrent. Le gouvernement chinois venait de prohiber, sous les peines les plus sévères, toute introduction de fourrures dans les ports du midi de l’empire. Était-ce une clause ignorée de quelque traité secret conclu avec la Russie? Cette défense était-elle due à l’avarice et à la cupidité de quelques mandarins? On ne sait; mais ce qui est certain,c’est qu’il était absolument impossible de l’enfreindre.
Marchand écrivit aux représentants de la maison Baux, à Canton. La même prohibition existait dans cette ville, et il ne fallait pas songer à remonter à Whampoa, où le navire serait taxé à des droits dont le total ne s’élèverait pas à moins de six mille piastres.
Étienne Marchand n’avait plus qu’à gagner l’île de France et, de là, Marseille, son port d’armement. C’est ce qu’il fit. Nous n’avons aucune raison pour nous arrêter sur ce voyage de retour, qui ne présenta que les incidents ordinaires à toutes les traversées de ce genre.
Quels étaient les résultats scientifiques du voyage? Peu considérables au point de vue géographique, ils se décomposaient de la manière suivante: Découverte de la partie des îles Marquises qui avait échappé à Cook et à ses prédécesseurs, reconnaissance plus approfondie du pays, des mœurs et des usages des habitants de Santa-Christina dans le même archipel, des baies Tchinkitané et des Manteaux, de l’archipel de la Reine-Charlotte à la côte d’Amérique. C’eût été bien peu pour une expédition officielle, c’était beaucoup pour un navire armé par de simples particuliers. En même temps, les capitaines Marchand, Chanal et Masse avaient si bien su mettre à profit les nouvelles méthodes, ils avaient étudié avec tant de fruit les relations de leurs devanciers, qu’ils étaient parvenus à donner à leur route une précision que bien peu de navigateurs avaient pu atteindre. A leur tour, ils allaient contribuer à l’instruction de leurs successeurs par l’exactitude de leurs cartes et de leurs relevés.
Les circonstances ne devaient pas être aussi favorables, il s’en faut, pour la publication du récit d’une expédition scientifique que le gouvernement français allait envoyer, quelques années plus tard, dans le but de reconnaître les côtes de l’Australie. Bien que les résultats de la campagne du capitaine Nicolas Baudin aient été des plus abondants, il semble que, jusqu’à ce jour, le mauvais sort se soit attaché à cette expédition, et que tous les dictionnaires biographiques et les relations de voyage se soient donné le mot pour en parler aussi peu que possible.
Depuis le jour où Tasman avait reconnu la côte occidentale de la Nouvelle-Hollande, bien des progrès avaient été accomplis pour la connaissance de cet immense continent mystérieux. Cook avait relevé la côte orientale tout entière, signalé le détroit de l’Endeavour et chaudement recommandé à son gouvernement les avantages qu’on pourrait tirer d’un établissement à la baie Botanique. En 1788, Phillip avait jeté, avec ses convicts, les premiers fondements de Port-Jackson et de la puissance anglaise dans cette cinquième partie du monde.
En 1795 et 1796, le midshipman Flinders et le chirurgien Bass, avec une chétive embarcation, le Tom-Pouce, avaient exploré sur une longueur de vingt milles la rivière Georges et reconnu en détail une longue suite de côtes.
En 1797, Bass avait signalé l’existence d’un port spacieux, qu’il avait nommé Western, à cause de sa situation.
«Ses provisions étaient alors épuisées, dit Desborough Cooley, et, malgré son désir ardent de faire un relèvement exact et détaillé de sa nouvelle découverte, il se vit obligé de revenir sur ses pas. Il n’avait emporté des provisions que pour six semaines, et cependant, à l’aide du poisson et des oiseaux de mer qu’il rencontra en abondance, il réussit à faire durer son voyage cinq semaines de plus, bien qu’il ramenât à son bord deux convicts qu’il avait retrouvés. Ce voyage de six cents milles, dans une barque non pontée, est un des plus remarquables que l’on connaisse. Il ne fut point entrepris sous l’empire d’une nécessité rigoureuse, mais avec l’intention décidée d’explorer des rivages inconnus et dangereux.»
Accompagné de Flinders, Bass avait, en 1798, découvert le détroit qui porte aujourd’hui son nom et sépare la Tasmanie de la Nouvelle-Hollande, et avait accompli sur un schooner de vingt-cinq tonneaux le périple de la terre de Van-Diemen. Les renseignements que rapportaient ces hardis explorateurs sur les rivières, les ports de ce pays, étaient des plus importants pour sa colonisation future. Aussi Bass et Flinders furent-ils reçus avec enthousiasme à Port-Jackson.
De retour en Angleterre, Flinders y avait reçu, avec le brevet de lieutenant de vaisseau, le commandement de l’Investigator, spécialement armé pour un voyage de découvertes sur les rivages de l’Australie. Les côtes méridionale et nord-ouest, le golfe de Carpentarie et le détroit de Torrès, telles devaient être les étapes de cette campagne.
L’attention publique en France était depuis quelque temps attirée sur la Nouvelle-Hollande par les récits de Cook et de d’Entrecasteaux. Pays singulier, aux productions animales étranges, tantôt couvert de forêts d’eucalyptus gigantesques, tantôt dénudé, ne nourrissant qu’un maigre spinifex, ce continent devait longtemps encore se dérober à nos regards curieux et opposer aux explorateurs des obstacles presque infranchissables.
Ce fut l’Institut qui se fit le porte-voix de l’opinion publique, en réclamant du gouvernement une expédition aux terres australes. Sur sa présentation, vingt-quatre savants furent désignés pour prendre part au voyage.
«Jamais un développement aussi considérable n’avait été donné à cette partie de la composition des voyages de découvertes, jamais des moyens aussi grands de succès n’avaient été préparés. Astronomes, géographes, minéralogistes, botanistes, zoologistes, dessinateurs, jardiniers, tous s’y trouvaient en nombre double, triple ou même quintuple.»
On remarquait dans cet état-major scientifique Leschenaut de Latour, François Péron et Bory de Saint-Vincent. Les officiers et les matelots avaient été triés sur le volet. Au nombre des premiers, nous devons citer François-André Baudin, Peureux de Mélay, Hyacinthe de Bougainville, Charles Baudin, Emmanuel Hamelin, Pierre Milius, Mangin, Duval d’Ailly, Henri de Freycinet, qui tous parvinrent au grade de contre-amiral ou d’amiral, Le Bas Sainte-Croix, Pierre-Guillaume Gicquel, Jacques-Philippe Montgéry, Jacques de Saint-Cricq, Louis de Freycinet, futurs capitaines de vaisseau.
«Ce que la composition de ce voyage et son objet promettaient de résultats avantageux, dit la relation, le plan de ses opérations paraissait devoir le garantir. Tout ce que l’expérience des autres navigateurs avait appris, jusqu’à ce jour, sur les parages que nous devions parcourir, tout ce que la théorie et le raisonnement pouvaient en déduire et y ajouter, avait servi de base à cet important travail. Les vents irréguliers, les moussons, les courants avaient été calculés d’une manière tellement exacte, que la source principale des contrariétés que nous éprouvâmes, dans la suite, fut de nous être écartés plusieurs fois de ces précieuses instructions.»
Après avoir équipé à l’île de France un troisième navire d’un faible tirant d’eau, les navigateurs devaient reconnaître toute la terre de Diemen, les détroits de d’Entrecasteaux, de Bass et de Banks, puis, après avoir fixé la situation des îles Hunter, s’enfoncer derrière les îles Saint-Pierre et Saint-François, visiter la portion du continent masquée par elles et y chercher le détroit qui, pensait-on, allait rejoindre le golfe de Carpentarie et coupait en deux la Nouvelle-Hollande.
Cette première partie de la campagne terminée, il fallait reconnaître les terres de Leuwin, d’Edels, d’Endracht, remonter la rivière des Cygnes aussi loin que possible, lever la carte de l’île Rottnest et de la côte qui l’avoisine, compléter la reconnaissance de la baie des Chiens-Marins, fixer certaines positions de la terre de Witt, et, après avoir quitté la côte au cap Nord-Ouest, aller prendre à Timor, dans les Moluques, un repos qu’on aurait bien gagné.
Dès que les équipages seraient remis de leurs fatigues, on devait parcourir la côte de la Nouvelle-Guinée, afin de voir si quelques détroits ne la séparaient pas en plusieurs îles, visiter ensuite le golfe de Carpentarie à fond, reconnaître quelques parties de la terre d’Arnheim, pour gagner enfin l’île de France, d’où l’on reviendrait en Europe.
C’était là un magnifique programme, où l’on reconnaît la main de celui qui avait tracé les instructions de La Pérouse et de d’Entrecasteaux. Les résultats de cette expédition, si elle était conduite avec habileté, devaient être considérables.
Une corvette de trente canons, le Géographe, et une grosse gabarre, le Naturaliste, avaient été armées au Havre pour cette expédition. Rien n’avait été négligé pour que les approvisionnements fussent abondants et de bonne qualité: instruments de physique et d’astronomie construits par les plus habiles fabricants, bibliothèque formée des meilleurs ouvrages sur chaque navire, passeports les plus flatteurs signés par tous les gouvernements de l’Europe, crédits illimités, ouverts sur toutes les places d’Asie et d’Afrique. En un mot, on avait pris toutes les mesures pour assurer le succès de cette importante exploration.
Le 19 octobre 1800, les deux navires sortaient du Havre aux acclamations d’une foule immense. Le port de Santa-Cruz, à Ténériffe, retint quelque temps les navigateurs, qui ne s’arrêtèrent plus qu’à l’île de France, où furent laissés, le 23 avril 1801, plusieurs officiers trop gravement malades pour continuer la campagne.
Ce début n’était pas encourageant. Le mécontentement ne fit qu’augmenter à la nouvelle qu’on n’aurait plus qu’une demi-livre de pain frais par semaine, que la ration de vin serait remplacée par trois seizièmes de bouteille de mauvais tafia de l’île de France, que le biscuit et les salaisons constitueraient à l’avenir la nourriture habituelle. Ces précautions prématurées allaient être la source des maladies qui devaient éprouver les équipages et du mécontentement d’une partie de l’état-major scientifique.
La durée de la traversée d’Europe à l’île de France, le long séjour dans cette dernière île avaient fait perdre une partie de la saison favorable. Baudin, craignant de se porter vers la terre de Diemen, résolut de commencer son exploration par la côte nord-ouest de la Nouvelle-Hollande. Il ne réfléchissait pas qu’en agissant ainsi, il aurait toujours à descendre vers les régions australes, et que ses progrès en ce sens coïncideraient avec la marche de la saison.
Le 27 mai, fut découverte la côte de la Nouvelle-Hollande. Elle était basse, stérile, sablonneuse. Successivement, on reconnut et l’on nomma la baie du Géographe, le cap du Naturaliste, l’anse Depuch et la pointe Piquet. En ce lieu, les naturalistes descendirent à terre, où ils firent une assez riche moisson de plantes et de coquillages. Mais, pendant ce temps, la violence de la mer éloignait les deux navires, et vingt-cinq hommes de l’équipage durent passer plusieurs jours à terre, n’ayant pour boire qu’une eau saumâtre, ne pouvant tuer gibier de poil ou de plume, n’ayant pour se nourrir qu’une sorte de perce-pierre, qui fournit une très grande quantité de carbonate de soude et contient un suc très âcre.
On fut obligé d’abandonner une chaloupe que les flots avaient jetée à terre, des fusils, des sabres, des cartouches, des câbles, des palans et une grande quantité d’objets.
«Mais, ce qu’il y eut de plus déplorable dans ce dernier désastre, dit la relation, ce fut la perte de l’un des meilleurs matelots du Naturaliste, le nommé Vasse, de la ville de Dieppe. Entraîné trois fois par les vagues au moment où il cherchait à se rembarquer, il disparut au milieu d’elles, sans qu’il fût possible de lui porter aucun secours, ou même de s’assurer de sa mort, tant la violence des flots était grande alors, tant l’obscurité était profonde.»
Ce mauvais temps devait durer. Le vent soufflait par rafales; il tombait continuellement une pluie fine, et une brume épaisse fit bientôt perdre de vue le Naturaliste, qu’on ne devait retrouver qu’à Timor.
Aussitôt qu’il eut eu connaissance de l’île Rottnest, où rendez-vous, en cas de séparation, avait été donné au capitaine Hamelin, Baudin, à la surprise générale, donna l’ordre de faire route pour la baie des Chiens-Marins, à la terre d’Endracht.
Toute cette partie de la Nouvelle-Hollande n’est qu’un prolongement de côtes abaissées, d’un niveau presque uniforme, sablonneuses, stériles, rougeâtres ou grisâtres, sillonnées en différents endroits de ravins superficiels, presque partout taillées à pic, défendues souvent par des récifs inabordables et justifiant tout à fait l’épithète de «côtes de fer» que leur donne l’ingénieur hydrographe Boullanger.
Depuis l’île Dirck-Hatichs, où commence la terre d’Endracht, les îles Doore, Bernier, sur lesquelles on rencontra le kanguro à bandes, la rade de Dampier furent successivement reconnues jusqu’à la baie des Chiens-Marins, qui fut explorée à fond.
Après la terre d’Endracht, qui n’offrait aucune ressource, ce fut la terre de Witt, qui s’étend du cap Nord-Ouest jusqu’à la terre d’Arnheim, comprenant environ dix degrés de latitude sur quinze de longitude, qui fut suivie dans tous ses détails. Les mêmes incidents, les mêmes dangers y éprouvèrent les explorateurs, qui nommèrent successivement les îles Lhermite, Forestier, Dupuch au sol volcanique, les Basses du Géographe, haut-fond qu’on eut beaucoup de peine à éviter, les îles Bedout, Lacépède, les caps Borda et Mollien, les îles Champagny, d’Arcole, Freycinet, Lucas, etc.
«Au milieu de ces îles nombreuses, dit la relation, rien ne sourit à l’imagination; le sol est nu; le ciel ardent s’y montre toujours pur et sans nuage; les flots ne sont guère agités que par les orages nocturnes: l’homme semble avoir fui ces rivages ingrats; nulle part, du moins, on ne rencontre de traces de son séjour ou de sa présence.
«Le navigateur, effrayé, pour ainsi dire, de cette hideuse solitude, assailli de dangers sans cesse renaissants, s’étonne et détourne ses regards fatigués de ces bords malheureux, et, lorsqu’il vient à penser que ces îles inhospitalières confinent, pour ainsi dire, à celles du grand archipel d’Asie, sur lesquelles la nature se plut à répandre ses trésors et ses bienfaits, il a peine à concevoir comment une stérilité si profonde peut se rencontrer à côté d’une fécondité si grande.»
La reconnaissance de cette côte désolée finit par la découverte de l’archipel Bonaparte, par 13° 15′ de latitude australe et 123° 30′ de longitude du méridien de Paris.
«Les aliments détestables, auxquels nous étions réduits depuis notre départ de l’île de France, avaient fatigué les tempéraments les plus robustes; le scorbut exerçait déjà ses ravages, et plusieurs matelots en étaient grièvement atteints. Notre provision d’eau touchait à sa fin, et nous avions acquis la certitude de l’impossibilité de la renouveler sur ces tristes bords. L’époque du renversement de la mousson approchait, et les ouragans qu’il traîne à sa suite devaient être évités sur ces côtes; enfin, il fallait nous procurer une chaloupe, opérer notre réunion avec le Naturaliste.
«Toutes ces considérations déterminèrent le commandant à se diriger vers l’île de Timor, où il mouilla le 22 août, sur la rade de Coupang.»
Nous n’entrerons pas dans le détail de la réception qui fut faite aux navigateurs. Le cœur, sans doute, est toujours réjoui par l’affabilité des manières; mais, si le souvenir en est toujours précieux pour celui qui en a été l’objet, le récit n’a pas le même charme pour le lecteur désintéressé. Ce qu’il faut savoir, c’est que l’équipage avait le plus grand besoin de repos, et que dix hommes violemment atteints du scorbut avaient été débarqués. Combien d’autres dont les gencives fongueuses et saignantes attestaient le misérable état!
Si le scorbut céda rapidement à l’application des remèdes usités en pareil cas, il fut malheureusement remplacé par la dysenterie, qui, en peu de jours, jeta dix-huit hommes sur les cadres.
Enfin, le 21 septembre, parut le Naturaliste. Il avait attendu avec la plus grande patience le Géographe dans la baie des Chiens-Marins, rendez-vous que Baudin avait fixé et où il ne s’était pas présenté. Les officiers avaient profité de cette longue relâche pour lever, dans le plus grand détail, le plan de la côte et des îles Rottnest, de la rivière des Cygnes et des Abrolhos.
Sur l’île Dirck-Hatichs, le capitaine Hamelin avait découvert deux inscriptions hollandaises gravées sur des assiettes d’étain. L’une constatait le passage, le 25 octobre 1616, du navire Eendraght, d’Amsterdam; l’autre, le séjour en ce lieu du Geelwinck, sous le commandement du capitaine Vlaming, en 1697.
Il résulte des travaux du Naturaliste «que la prétendue baie des Chiens-Marins forme un grand enfoncement de cinquante lieues environ de profondeur, à le prendre du cap Cuvier vers le nord jusqu’à l’extrémité du golfe Henri-Freycinet; que toute la côte orientale est exclusivement formée par le continent; que celle de l’ouest se compose de l’îlot de Koks, de l’île Bernier, de l’île de Doore, de l’île Dirck-Hatichs et d’une partie des terres continentales. Le milieu de ce vaste enfoncement est occupé par la presqu’île Péron, à l’est et à l’ouest de laquelle se trouvent les havres Hamelin et Henri-Freycinet.»
Les maladies, auxquelles étaient en proie les malheureux navigateurs, n’avaient eu pour résultat que d’amener un apaisement momentané entre le commandant Baudin et son état-major. Lui-même avait été atteint d’une fièvre pernicieuse ataxique d’une telle violence, que, pendant plusieurs heures, on le crut mort. Cela ne l’empêcha pas, huit jours après son rétablissement, de faire arrêter un de ses officiers, M. Picquet, enseigne de vaisseau, à qui les états-majors des deux vaisseaux ne cessèrent de donner les témoignages d’estime et d’amitié les plus flatteurs. A sa rentrée en France, M. Picquet fut promu lieutenant de vaisseau. C’est assez dire qu’il n’était pas coupable!
Le capitaine Baudin avait interverti le plan d’opérations que l’Institut lui avait remis. Il devait maintenant faire voile pour la terre de Diemen. Partis de Timor le 13 novembre 1801, les Français aperçurent, deux mois après, jour pour jour, les côtes australes de cette île. La maladie continuait de sévir avec la même violence, et le nombre de ses victimes était relativement considérable.
Les deux navires donnèrent dans le détroit d’Entrecasteaux, détroit qui avait échappé à Tasman, à Furneaux, à Cook, à Marion, à Hunter et à Bligh, et dont la découverte était le fruit d’une erreur qui aurait pu devenir dangereuse.
Cette relâche avait pour but de renouveler la provision d’eau. Aussi plusieurs embarcations furent-elles aussitôt envoyées à la découverte.
«A neuf heures et demie, dit Péron, nous étions à l’entrée du port des Cygnes. De tous les lieux que j’ai pu voir pendant le cours de notre long voyage, celui-ci m’a paru le plus pittoresque et le plus agréable. Sept plans de montagnes qui s’élèvent comme par degrés vers l’intérieur des terres forment la perspective du fond du port. A droite et à gauche, des collines élevées l’enceignent de toutes parts, et présentent dans leur développement un grand nombre de petits caps arrondis et de petites anses romantiques. Sur tous les points, la végétation la plus active multiplie ses productions; les rivages sont bordés d’arbres puissants, tellement rapprochés entre eux qu’il est presque impossible de pénétrer dans les forêts qu’ils composent. D’innombrables essaims de perroquets, de cacatoès, revêtus des plus riches couleurs, voltigeaient sur leur sommet, et de charmantes mésanges à collier bleu d’outre-mer folâtraient sous leur ombrage. Les flots, dans ce port, étaient extrêmement calmes, et leur surface était à peine agitée par la marche de nombreuses légions de cygnes noirs.»
Tous les détachements envoyés à la recherche d’une aiguade ne furent pas aussi contents de leur entrevue avec les habitants que celui de Péron. Le capitaine Hamelin, accompagné de MM. Leschenaut et Petit, de plusieurs officiers et matelots, avait rencontré quelques naturels, auxquels il avait fait de nombreux présents. Au moment où ils se rembarquaient, les Français furent assaillis d’une grêle de pierres, dont l’une contusionna assez gravement le capitaine Hamelin. Vainement les sauvages brandissaient leurs zagaies et multipliaient les gestes menaçants, pas un seul coup de fusil ne fut tiré contre eux. Rare exemple de modération et d’humanité!