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Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Chapter 9: I
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About This Book

A historical survey of eighteenth-century maritime exploration that combines concise biographies of leading navigators with numerous maps, facsimiles, and illustrations drawn from original sources. Organized by themes and regions, it traces major routes and discoveries, encounters with island and continental peoples, scientific observations, and incidents of navigation and shipwreck. The narrative leans on primary documents and cartography to reconstruct expeditions and to profile the voyages and explorers who broadened contemporary geographic knowledge.

CHAPITRE II
LES PRÉCURSEURS DU CAPITAINE COOK

I

Roggewein. — Le peu qu’on sait de lui. — Incertitude de ses découvertes. — L’île de Pâques. — Les îles Pernicieuses. — Les Bauman. — Nouvelle-Bretagne. — Arrivée à Batavia. — Byron. — Relâches à Rio-de-Janeiro et au Port-Désiré. — Entrée dans le détroit de Magellan. — Les îles Falkland et le port Egmont. — Les Fuégiens. — Mas-a-fuero. — Les îles du Désappointement. — Les îles du Danger. — Tinian. — Retour en Europe.

Dès l’année 1669, le père de Roggewein avait présenté à la Compagnie des Indes Occidentales de Hollande un mémoire dans lequel il demandait l’armement de trois vaisseaux pour faire des découvertes dans l’océan Pacifique. Son projet avait été favorablement accueilli, mais un refroidissement, survenu dans les relations entre l’Espagne et la Hollande, força le gouvernement batave à renoncer provisoirement à cette expédition. En mourant, Roggewein fit promettre à son fils Jacob de poursuivre l’exécution du plan qu’il avait conçu.

Des circonstances indépendantes de sa volonté empêchèrent longtemps celui-ci de tenir sa promesse. Ce n’est qu’après avoir navigué dans les mers de l’Inde, après avoir même été conseiller à la cour de justice de Batavia, que nous voyons Jacob Roggewein faire des démarches auprès de la Compagnie des Indes Occidentales. Quel âge pouvait avoir Roggewein en 1721? Quels étaient ses titres au commandement d’une expédition de découvertes? on ne sait. La plupart des dictionnaires biographiques ne lui consacrent pas même deux lignes, et Fleurieu, qui, dans une belle et savante étude, a cherché à fixer les découvertes du navigateur hollandais, n’a rien pu découvrir à cet égard.

Bien plus: ce n’est pas lui, mais un Allemand appelé Behrens, qui a écrit la relation de son voyage. Aussi doit-on attribuer plutôt au narrateur qu’au navigateur les obscurités, les contradictions, le manque de précision qu’on y remarque. Il semble même souvent, ce qui paraît pourtant bien invraisemblable, que Roggewein ne soit pas au courant des voyages et des découvertes de ses prédécesseurs et de ses contemporains.

Le 21 août 1721, trois navires partirent du Texel, sous son commandement: l’Aigle, de 36 canons et 111 hommes d’équipage, le Tienhoven, de 28 canons et 100 hommes, capitaine Jacques Bauman, la galère l’Africaine, de 14 canons et 60 hommes d’équipage, capitaine Henri Rosenthall. Cette navigation dans l’Atlantique n’offre aucune particularité intéressante. Après avoir touché à Rio, Roggewein se mit à la recherche d’une île qu’il appelle Auke’s Magdeland, et qui doit être la terre de la Vierge, la Virginie de Hawkins, l’archipel des Falkland ou des Malouines, à moins que ce soit la Georgie Australe. Bien que ces îles fussent alors très connues, il faut croire que les Hollandais n’avaient sur leur position que des notions bien incertaines, puisque, après avoir abandonné la recherche des Falkland, ils se mirent à celle des îles Saint-Louis des Français, sans penser que ce fût le même archipel.

Au reste, il est peu de terres qui aient porté plus de noms, îles de Pepys, îles Conti, sans compter ceux que nous négligeons. On voit qu’il ne serait pas difficile d’arriver à la douzaine.

Après avoir découvert ou plutôt aperçu, sous le parallèle du détroit de Magellan et à quatre-vingts lieues de la terre d’Amérique, une île de «deux cents lieues» de circuit qu’il appela Belgique Australe, Roggewein embouqua le détroit de Lemaire, où les courants l’entraînèrent dans le sud jusque par le 62e degré 1/2 de latitude; puis, il regagna la côte du Chili, jeta l’ancre devant l’île de la Mocha, qu’il trouva abandonnée, gagna ensuite l’île de Juan-Fernandez, où il rallia le Tienhoven, dont il était séparé depuis le 21 décembre.

Les trois vaisseaux quittèrent cette relâche avant la fin de mars et firent route à l’ouest-nord-ouest dans la direction où devait se trouver la terre découverte par Davis, entre 27 et 28° sud. Après une recherche de plusieurs jours, Roggewein arriva, le 6 avril 1722, en vue d’une île qu’il nomma île de Pâques.

Nous ne nous arrêterons pas sur les dimensions exagérées que le navigateur hollandais donne à cette terre, non plus que sur ses observations des mœurs et des usages des naturels. Nous aurons l’occasion d’y revenir avec les relations plus exactes et plus détaillées de Cook et de La Pérouse.

«Mais, ce qu’on ne trouvera pas dans ces relations, dit Fleurieu, c’est le trait d’érudition du sergent-major de Roggewein, qui, après avoir décrit la feuille du bananier, dont la longueur est de six ou huit pieds et la largeur de deux ou trois, nous apprend que c’est avec cette feuille que nos premiers parents, après leur chute, couvrirent leur nudité;» et il ajoute, pour plus grand éclaircissement, que «ceux qui le prétendent, se fondent sur ce que cette feuille est la plus grande de toutes les plantes qui croissent dans les pays de l’Orient et de l’Occident.»

Cette remarque prouve la haute idée que Behrens se faisait des proportions de nos premiers parents.

Combat du Centurion avec un galion espagnol. (Fac-simile. Gravure ancienne.) (Page 21.)

Un indigène monta sans crainte à bord de l’Aigle. Il y réjouit tout le monde par sa bonne humeur, sa gaieté et ses démonstrations amicales. Le lendemain, Roggewein aperçut sur la plage, plantée de hautes statues, une foule nombreuse, qui paraissait attendre, avec impatience et curiosité, l’arrivée des étrangers. Sans que l’on sache pour quel motif, un coup de fusil fut tiré, un insulaire tomba mort, et la foule épouvantée se dispersa dans toutes les directions. Bientôt, cependant, elle revint plus pressée. Roggewein, à la tête de cent cinquante hommes, fit faire alors une décharge générale, qui coucha à terre un grand nombre de victimes. Épouvantés, les naturels s’empressèrent, pour apaiser ces terribles visiteurs, de déposer à leurs pieds tout ce qu’ils possédaient.

Le Conseil de guerre adopta ce dernier parti. (Page 27.)

Fleurieu ne pense pas que l’île de Pâques soit la terre de Davis; mais, malgré les raisons dont il étaie son opinion, en dépit des différences qu’il relève dans la description et la situation de ces deux îles, on ne peut faire autrement que d’identifier la découverte de Davis avec celle de Roggewein, aucune autre île n’existant dans ces parages aujourd’hui bien connus.

Chassé de son mouillage sur la côte orientale de l’île de Pâques, par un violent coup de vent, Roggewein fit route à l’ouest-nord-ouest, traversa la mer Mauvaise de Schouten, et, après avoir fait huit cents lieues depuis l’île de Pâques, il aperçut une île qu’il crut être l’île des Chiens de Schouten, et à laquelle il donna le nom de Carlshoff, qu’elle a conservé.

L’escadre passa devant cette île sans la visiter, et fut poussée, la nuit suivante, par le vent et les courants, au milieu d’un groupe d’îles basses qu’on ne s’attendait pas à rencontrer. La galère l’Africaine se brisa contre un écueil, et les deux conserves faillirent éprouver le même sort. Ce ne fut qu’après cinq jours d’efforts, d’inquiétudes et de dangers qu’elles parvinrent à se dégager et à regagner la haute mer.

Les habitants de cet archipel étaient grands, leurs cheveux lisses et longs, leur corps peint de différentes couleurs. On est absolument d’accord aujourd’hui pour reconnaître dans la description que Roggewein nous a laissée du groupe des îles Pernicieuses, l’archipel auquel Cook a donné le nom d’îles Palliser.

Le lendemain matin du jour où il avait échappé aux dangers des îles Pernicieuses, Roggewein découvrit une île à laquelle il imposa le nom d’Aurore. Très-basse, elle s’élevait à peine au-dessus de l’eau, et si le soleil avait tardé de paraître, le Tienhoven s’y serait perdu.

La nuit allait venir, lorsqu’on aperçut une nouvelle terre, qui reçut le nom de Vesper, et qu’il est assez difficile de reconnaître, si elle n’appartient pas aux Palliser.

Roggewein continua de cingler à l’ouest entre le quinzième et le seizième parallèle, et ne tarda pas à se trouver «tout à coup» au milieu d’îles à demi noyées.

«A mesure que nous en approchâmes, dit Behrens, nous vîmes un grand nombre de canots naviguant le long des côtes, et nous ne doutâmes pas que le pays fût bien peuplé. En approchant de plus près encore, nous reconnûmes que c’est un amas de plusieurs îles situées tout près les unes des autres; enfin, nous y entrâmes insensiblement si avant que nous commençâmes à craindre de ne pouvoir nous en dégager, et l’amiral fit monter en haut du mât un des pilotes pour découvrir par où l’on en pouvait sortir. Nous dûmes notre salut au calme qui régnait alors; la moindre agitation eût fait échouer nos vaisseaux contre les rochers sans qu’il eût été possible d’y apporter le moindre secours. Nous sortîmes donc sans fâcheux accident. Ces îles sont au nombre de six, toutes fort riantes, et, prises ensemble, elles peuvent avoir une étendue de trente lieues. Elles sont situées à vingt-cinq lieues à l’ouest des îles Pernicieuses. Nous leur donnâmes le nom de Labyrinthe, parce que, pour en sortir, nous fûmes obligés de faire plusieurs détours.»

Certains auteurs ont identifié ce groupe avec les îles du Prince-de-Galles, de Byron. Telle n’est pas l’opinion de Fleurieu. Dumont d’Urville croit qu’il s’agit ici du groupe de Vliegen, déjà vu par Schouten et Lemaire.

Après trois jours de navigation toujours vers l’ouest, les Hollandais aperçurent une île de belle apparence. Des cocotiers, des palmiers, et une luxuriante verdure annonçaient sa fertilité. Comme on ne trouva pas de fond près du rivage, il fallut se contenter de la faire visiter par des détachements bien armés.

Les Hollandais versèrent, encore une fois bien inutilement, le sang d’une population inoffensive qui les attendait sur le rivage et n’avait d’autre tort que d’être trop nombreuse. A la suite de cette exécution, plus digne de barbares que d’hommes civilisés, on essaya de faire revenir les naturels par des présents aux chefs et des démonstrations d’amitié bien trompeuses. Ceux-ci ne s’y laissèrent pas prendre. Mais, ayant attiré les matelots dans l’intérieur, ils se ruèrent sur eux et les attaquèrent à coups de pierres. Bien qu’une décharge en eût jeté bon nombre par terre, ils continuèrent cependant, avec une grande bravoure, à assaillir les étrangers, et ils les forcèrent à se rembarquer en emportant leurs blessés et leurs morts.

Nécessairement, les Hollandais crièrent à la trahison, ne sachant de quelle épithète flétrir la félonie et la déloyauté de leurs adversaires! Mais, qui donc eut les premiers torts? Qui donc fut l’agresseur? Et, en admettant que quelques vols eussent été commis, ce qui est possible, fallait-il punir si sévèrement, et sur toute une population, le tort de quelques individus qui ne pouvaient pas avoir des idées bien nettes touchant la propriété?

Malgré les pertes qu’ils venaient d’éprouver, les Hollandais donnèrent à cette terre, en souvenir des rafraîchissements qu’ils y avaient rencontrés, le nom d’île de la Récréation. Roggewein la place sous le seizième parallèle; mais sa longitude est si mal indiquée, qu’il a été impossible de la reconnaître.

Roggewein devait-il poursuivre dans l’ouest la recherche de l’île Espiritu-Santo de Quiros? Devait-il, au contraire, remonter au nord pour gagner les Indes Orientales avec la mousson favorable? Le conseil de guerre, auquel il soumit cette alternative, adopta ce dernier parti.

Le troisième jour de cette navigation, furent découvertes, à la fois, trois îles, qui reçurent le nom de Bauman, du capitaine du Tienhoven, qui les avait aperçues le premier. Les insulaires vinrent trafiquer autour des navires, pendant que le rivage était couvert d’une foule nombreuse de naturels armés d’arcs et de lances. Ils étaient blancs et ne différaient des Européens qu’en ce que quelques-uns avaient la peau brûlée par les ardeurs du soleil. Leur corps n’était pas orné de peintures. Une bande d’étoffe, artistement tissée et garnie de franges, les enveloppait de la ceinture aux talons. Un chapeau de même étoffe les abritait, et des colliers de fleurs odorantes entouraient leur cou.

«Il faut avouer, dit Behrens, que c’est la nation la plus humanisée et la plus honnête que nous ayons vue dans les îles de la mer du Sud; charmés de notre arrivée, ils nous reçurent comme des dieux, et, lorsque nous nous disposâmes à partir, ils témoignèrent les regrets les plus vifs.»

Selon toute vraisemblance, ce sont les habitants des îles des Navigateurs.

Après avoir reconnu des îles que Roggewein crut être celles des Cocos et des Traîtres, visitées déjà par Schouten et Lemaire, et que Fleurieu, les considérant comme une découverte hollandaise, appelle îles Roggewein; après avoir aperçu les îles Tienhoven et Groningue, que Pingré croit être la Santa-Cruz de Mendana, l’expédition atteignit enfin les côtes de la Nouvelle-Irlande, où elle se signala par de nouveaux massacres. De là, elle gagna les rivages de la Nouvelle-Guinée, et, après avoir traversé les Moluques, jeta l’ancre à Batavia.

Là, ses compatriotes, moins humains que quelques-unes des peuplades que Roggewein avait visitées, confisquèrent les deux bâtiments, emprisonnèrent matelots et officiers, sans distinction de grade, et les envoyèrent en Europe pour qu’on leur fît leur procès. Crime impardonnable, ils avaient mis le pied sur des terres appartenant à la Compagnie des Indes Orientales, alors qu’eux-mêmes étaient sous les ordres de la Compagnie des Indes Occidentales! Il s’ensuivit un procès, et la Compagnie d’Orient fut condamnée à restituer tout ce qu’elle avait saisi et à payer des dommages considérables.

Depuis son retour au Texel, le 11 juillet 1723, nous perdons complètement de vue Roggewein, et nous n’avons aucun détail sur les dernières années de son existence. Il faut savoir le plus grand gré à Fleurieu d’avoir débrouillé le chaos de cette longue navigation, et d’avoir jeté un peu de lumière sur une expédition qui mériterait d’être mieux connue.

Le 17 juin 1764, des instructions signées du lord de l’Amirauté étaient remises au commodore Byron. Elles commençaient ainsi:

«Comme rien n’est plus propre à contribuer à la gloire de cette nation en qualité de puissance maritime, à la dignité de la couronne de la Grande-Bretagne et aux progrès de son commerce et de sa navigation, que de faire des découvertes de régions nouvelles; et comme il y a lieu de croire qu’on peut trouver dans la mer Atlantique, entre le cap de Bonne-Espérance et le détroit de Magellan, des terres et des îles fort considérables, inconnues jusqu’ici aux puissances de l’Europe, situées dans des latitudes commodes pour la navigation et dans des climats propres à la production de différentes denrées utiles au commerce; enfin, comme les îles de Sa Majesté, appelées îles de Pepys ou îles de Falkland, situées dans l’espace qu’on vient de désigner, n’ont pas été examinées avec assez de soin pour qu’on puisse avoir une idée exacte de leurs côtes et de leurs productions, quoi qu’elles aient été découvertes et visitées par des navigateurs anglais; Sa Majesté, ayant égard à ces considérations et n’imaginant aucune conjoncture aussi favorable à une entreprise de ce genre que l’état de paix profonde dont jouissent heureusement ses royaumes, a jugé à propos de la mettre à exécution....»

Quel était donc le marin éprouvé sur qui le choix du gouvernement anglais s’était arrêté? C’était le Commodore John Byron, né le 8 novembre 1723. Dès son enfance, il avait montré la passion la plus vive pour la carrière maritime et s’était embarqué à dix-sept ans sur un des bâtiments de l’escadre de l’amiral Anson, chargée d’aller détruire les établissements Espagnols sur les côtes du Pacifique.

Nous avons raconté plus haut les malheurs qui fondirent sur cette expédition, avant l’incroyable fortune qui devait marquer sa dernière partie.

Le bâtiment sur lequel Byron était embarqué, le Wager, fit naufrage en débouquant du détroit de Magellan, et l’équipage, fait prisonnier par les Espagnols, fut emmené au Chili. Après une captivité qui n’avait pas duré moins de trois ans, Byron parvint à s’échapper et fut recueilli par un bâtiment de Saint-Malo, qui le ramena en Europe. Il reprit aussitôt du service, se signala en plusieurs rencontres pendant la guerre contre la France, et ce fut, sans doute, le souvenir de son premier voyage autour du monde, si malheureusement interrompu, qui attira sur lui l’attention de l’Amirauté.

Les bâtiments qu’on lui confiait étaient armés avec soin. Le Dauphin était un navire de guerre de sixième rang qui portait 24 canons, 150 matelots, 3 lieutenants et 37 bas officiers. La Tamar était un sloop de 16 canons, sur lequel embarquèrent, sous le commandement du capitaine Mouat, 90 matelots, 3 lieutenants et 27 bas officiers.

Le début ne fut pas heureux. Le 21 juin, l’expédition quitta les Dunes; mais, en descendant la Tamise, le Dauphin toucha, et il fallut entrer à Plymouth pour l’abattre en carène.

Le 3 juillet, l’ancre fut définitivement levée, et, dix jours plus tard, Byron s’arrêtait à Funchal, dans l’île de Madère, pour prendre quelques rafraîchissements. Il fut également obligé de relâcher aux îles du cap Vert pour faire de l’eau, celle qui était embarquée n’ayant pas tardé à se corrompre.

Rien ne vint contrarier la navigation des deux bâtiments anglais jusqu’à la vue du cap Frio. Seulement, Byron fit cette singulière remarque, plusieurs fois constatée depuis, que le doublage en cuivre de ses bâtiments semblait écarter le poisson, qu’il aurait dû rencontrer en abondance dans ces parages. Les chaleurs accablantes et les pluies continuelles avaient couché sur les cadres une bonne partie des équipages. Aussi le besoin d’une relâche et de vivres frais se faisait-il sentir.

On devait la trouver à Rio-Janeiro, où l’on arriva le 12 décembre. Byron y reçut un accueil empressé de la part du vice-roi, et il raconte ainsi sa première entrevue:

«Lorsque je vins lui faire visite, j’en fus reçu avec le plus grand appareil; environ soixante officiers étaient rangés devant le palais. La garde était sous les armes. C’étaient de très beaux hommes, très bien tenus. Son Excellence, accompagnée de la noblesse, vint me recevoir sur l’escalier. Je fus salué par quinze coups de canon tirés du fort le plus voisin. Nous entrâmes ensuite dans la salle d’audience, où, après une conversation d’un quart d’heure, je pris congé et fus reconduit avec les mêmes cérémonies....»

Nous dirons un peu plus tard combien la réception faite au capitaine Cook, quelques années après, ressemble peu à celle qui venait d’être faite à Byron.

Le commodore obtint sans peine la permission de débarquer ses malades et rencontra les plus grandes facilités pour se procurer des rafraîchissements. Il n’eut à se plaindre que des tentatives réitérées des Portugais pour amener la désertion de ses matelots. Les chaleurs insupportables que les équipages éprouvèrent à Rio, abrégèrent la durée de la relâche. Le 16 octobre, l’ancre fut enfin levée, mais il fallut attendre à l’entrée de la baie, pendant quatre ou cinq jours, qu’un vent de terre permît aux navires de gagner la haute mer.

Jusqu’alors, la destination des bâtiments avait été tenue secrète. Byron appela à son bord le commandant de la Tamar, et, en présence des matelots assemblés, il lut ses instructions, qui lui prescrivaient, non pas de se rendre aux Indes Orientales, comme il en avait été question jusqu’alors, mais d’entrer dans la mer du Sud pour y faire des découvertes qui pourraient être d’une grande importance pour l’Angleterre. Dans cette vue, les lords de l’Amirauté accordaient aux équipages une double paye, sans parler de l’avancement et des gratifications, si l’on était content d’eux. De cette courte harangue, la seconde partie fut la plus agréable aux matelots, qui l’accueillirent avec des acclamations joyeuses.

Jusqu’au 29 octobre, on fit voile au sud sans incidents. Alors, des grains subits et de violentes rafales se succédèrent et dégénérèrent en une épouvantable tempête, pendant laquelle le commodore fit jeter par-dessus bord quatre canons, pour éviter de sombrer sous voiles. Le lendemain, le temps devint un peu plus maniable; mais il faisait aussi froid qu’en Angleterre à cette époque de l’année, bien que novembre répondît au mois de mai de l’hémisphère boréal. Comme le vent faisait continuellement dériver le bâtiment dans l’est, Byron commença à craindre qu’il fût très difficile de ranger la côte de Patagonie.

Tout à coup, le 12 novembre, quoique aucune côte ne fût marquée en cet endroit sur les cartes, retentit à plusieurs reprises le cri: Terre! terre à l’avant! Les nuages obscurcissaient à ce moment presque tout le tour de l’horizon, et le tonnerre succédait aux éclairs presque sans relâche.

«Je crus remarquer, dit Byron, que ce qui avait tout d’abord paru être une île, présentait deux montagnes escarpées; mais, en regardant du côté du vent, il me sembla que la terre qui se joignait à ces montagnes s’étendait au loin dans le sud-est; en conséquence, nous gouvernâmes S.-O. Je fis monter des officiers au haut des mâts pour observer au vent et vérifier cette découverte; tous assurèrent qu’ils voyaient une grande étendue de terre..... Puis, nous portâmes à l’E.-S.-E. La terre semblait se montrer toujours sous la même apparence. Les montagnes paraissaient bleues, comme cela est assez ordinaire par un temps obscur et pluvieux, lorsqu’on n’en est pas éloigné.... Bientôt, quelques-uns crurent entendre et voir la mer briser sur un rivage de sable; mais, ayant gouverné encore environ une heure avec toute la circonspection possible, ce que nous avions pris pour la terre s’évanouit tout d’un coup, et nous fûmes convaincus, à notre grand étonnement, que ce n’avait été qu’une terre de brume.... J’ai été presque continuellement en mer, continue Byron, depuis vingt-sept ans; mais je n’ai point d’idée d’une illusion si générale et si soutenue..... Il n’est pas douteux que, si le temps ne se fût pas éclairci assez promptement pour faire disparaître, à nos yeux, ce que nous avions pris pour la terre, tout ce qu’il y avait à bord aurait fait serment qu’il avait découvert la terre à cette hauteur. Nous nous trouvions alors par les 43° 46′ de lat. S. et 60° 5′ de long. O.»

CARTE DU DÉTROIT DE MAGELLAN d’après Bougainville

CARTE DU DÉTROIT DE MAGELLAN d’après Bougainville

Le lendemain, survint un coup de vent épouvantable, annoncé par les cris perçants de plusieurs centaines d’oiseaux qui fuyaient. Il ne dura pas plus de vingt minutes. Cependant ce fut assez pour coucher le navire sur le flanc avant qu’on eût pu larguer la grande amure, qui fut coupée. En même temps, l’écoute de la grand’voile renversait le premier lieutenant, l’envoyait rouler au loin, et la misaine, qui n’était pas entièrement amenée, était mise en pièces.

Une troupe d’hommes à cheval arboraient un pavillon blanc. (Page 34.)

Les jours qui suivirent ne furent pas beaucoup plus favorisés. En outre, le navire était si peu calé que sa dérive devenait très considérable, dès qu’il ventait bon frais.

A la suite d’une navigation aussi tourmentée, le 24 novembre, Byron atteignit,—avec quel bonheur, on le comprend!—l’île des Pingouins et le port Désiré. Mais les agréments de cette station ne devaient pas justifier l’impatience qu’avait eue l’équipage d’y parvenir.

Descendus à terre, les marins anglais ne découvrirent, en s’avançant dans l’intérieur, qu’une campagne déserte, des collines aréneuses, pas un seul arbre. En fait de gibier, quelques guanacos furent aperçus de trop loin pour être tirés, mais on put prendre un certain nombre de gros lièvres, qu’on n’eut pas de peine à forcer. Seule, la chasse des veaux marins et des oiseaux aquatiques fournit assez pour «régaler toute une flotte».

D’une mauvaise tenue, mal abrité, le port Désiré offrait encore ce grave inconvénient, qu’on ne pouvait s’y procurer qu’une eau saumâtre. Quant aux habitants, on n’en vit pas trace. Une longue station en cet endroit étant inutile et dangereuse, Byron se mit, le 25, à la recherche de l’île Pepys.

La position de cette terre était des plus incertaines. Halley la plaçait à 80° à l’est du continent. Cowley, le seul qui assurât l’avoir vue, prétendait qu’elle gisait par 47° de latitude S., mais sans fixer sa longitude. Il y avait là un problème intéressant à résoudre.

Après avoir croisé au N., au S. et à l’E., Byron, persuadé que cette île n’existait pas, fit route pour gagner les Sébaldines et le premier port où il pourrait trouver l’eau et le bois dont il avait le plus pressant besoin. Une tempête l’assaillit, pendant laquelle les vagues furent si terribles, que Byron n’avait rien vu de pareil, même lorsqu’il avait doublé le cap Horn avec l’amiral Anson. La tourmente passée, il reconnut le cap des Vierges, qui forme l’entrée septentrionale du détroit de Magellan.

Dès que le bâtiment fut assez près du rivage, les matelots purent distinguer une troupe d’hommes à cheval qui arboraient un pavillon blanc et faisaient signe de descendre à terre. Curieux de voir ces Patagons sur lesquels les voyageurs précédents étaient si peu d’accord, Byron gagna la côte avec un fort détachement de soldats armés.

Il trouva là près de cinq cents hommes, presque tous à cheval, d’une taille gigantesque, et qui semblaient être des monstres à figure humaine. Leur corps était peint de la manière la plus hideuse, leur visage était sillonné de lignes de diverses couleurs, leurs yeux entourés de cercles bleus, noirs ou rouges, de sorte qu’ils semblaient porter d’immenses lunettes. Presque tous étaient sans vêtements, à l’exception d’une peau jetée sur leurs épaules, le poil en dedans, et plusieurs portaient des bottines. Singulier costume, primitif et peu coûteux!

Avec eux, on voyait des chiens en grande quantité, des chevaux fort petits, d’une très vilaine apparence, mais qui n’en étaient pas moins extrêmement rapides. Les femmes montaient à cheval comme les hommes, sans étriers, et tous galopaient sur le rivage de la mer, bien qu’il fût semé de très grosses pierres excessivement glissantes.

Cette entrevue fut amicale. Byron distribua à cette race de géants une foule de babioles, des rubans, de la verroterie et du tabac.

Aussitôt qu’il eut rallié le Dauphin, Byron entra avec le flot dans le détroit de Magellan. Il n’avait pas l’intention de le traverser, mais voulait seulement y chercher un havre sûr et commode où il pût faire de l’eau et du bois, avant de se remettre à la recherche des îles Falkland.

Au sortir du second goulet, Byron releva les îles Sainte-Élisabeth, Saint-Barthélemy, Saint-Georges, la pointe Sandy. Près de cette dernière, il rencontra un pays délicieux, des sources, des bois, des prairies émaillées de fleurs qui répandaient dans l’air un parfum exquis. Le paysage était animé par des centaines d’oiseaux, dont une espèce reçut le nom «d’oie peinte», que lui valut son plumage nuancé des plus brillantes couleurs. Mais nulle part on ne rencontra un endroit où le canot pût accoster sans courir les plus grands dangers. Partout l’eau était très basse et la mer brisait avec force. Des poissons, et notamment de magnifiques mulets, des oies, des bécasses, des sarcelles et beaucoup d’autres oiseaux d’un excellent goût furent pêchés ou tués par les équipages.

Byron fut donc forcé de continuer sa route jusqu’au port Famine, où il arriva le 27 décembre.

«Nous étions, dit-il, à l’abri de tous les vents, à l’exception de celui du S.-E. qui souffle rarement, et si un vaisseau venait à chasser en côte dans l’intérieur de la baie, il n’y recevrait aucun dommage, parce qu’il y règne un fond doux. Il flotte le long des côtes une quantité de bois assez considérable pour en charger aisément mille vaisseaux, de sorte que nous n’étions point dans le cas d’en aller couper dans la forêt.»

Au fond de cette baie débouche une rivière, la Sedger, dont l’eau est excellente. Ses bords sont plantés de grands et superbes arbres, propres à faire d’excellents mâts. Sur leurs branches perchaient une multitude de perroquets et autres oiseaux au plumage étincelant. Dans ce port Famine, l’abondance ne cessa de régner pendant tout le séjour de Byron.

Le 5 janvier 1765, aussitôt que ses équipages furent complètement remis de leurs fatigues, et les navires approvisionnés, le commodore reprit la recherche des îles Falkland. Sept jours plus tard, il découvrait une terre dans laquelle il crut reconnaître les îles de Sebald de Weert; mais, en s’en approchant, il s’aperçut que ce qu’il avait pris pour trois îles n’en formait qu’une seule, qui s’étendait au loin dans le sud. Il ne douta pas qu’il ne fût en présence de l’archipel marqué sur les cartes de cette époque sous le nom de New-Islands, par 51° de latitude S. et 63° 32′ de longitude O.

Tout d’abord, Byron tint le large, car il importait de ne pas être jeté par des courants sur une côte qu’il ne connaissait pas. Puis, après ce relevé sommaire, une embarcation fut détachée, afin de suivre la côte de plus près et d’y chercher un havre sûr et commode, qu’elle ne tarda pas à rencontrer. Il reçut le nom de port Egmont, en l’honneur du comte d’Egmont, alors premier lord de l’Amirauté.

«Je ne pense pas, dit Byron, qu’on puisse trouver un plus beau port; le fond est excellent, l’aiguade est facile, tous les vaisseaux de l’Angleterre pourraient y être mouillés à l’abri de tous les vents. Les oies, les canards, les sarcelles s’y trouvaient en telle abondance, que les matelots étaient las d’en manger. Le défaut de bois est ici général, à l’exception de quelques troncs d’arbres qui flottent le long des côtes et qui y sont portés vraisemblablement du détroit de Magellan.»

L’oseille sauvage, le céleri, ces excellents anti-scorbutiques, se rencontraient de tous côtés. Le nombre des loups et des lions marins, ainsi que celui des pingouins, était si considérable, qu’on ne pouvait marcher sur la grève sans les voir fuir en troupes nombreuses. Des animaux semblables au loup, mais qui avaient plutôt la figure du renard, sauf la taille et la queue, attaquèrent plusieurs fois les matelots, qui eurent toutes les peines du monde à se défendre. Il ne serait pas facile de dire comment ils sont venus en cette contrée, éloignée du continent d’au moins cent lieues, ni dans quel endroit ils trouvent un refuge, car ces îles ne produisent, en fait de végétaux, que des joncs, des glaïeuls et pas un seul arbre.

Le récit de cette partie du voyage de Byron ne forme, dans la biographie Didot, qu’un tissu inextricable d’erreurs. «La flottille, dit M. Alfred de Lacaze, s’engagea, le 17 février, dans le détroit de Magellan, mais fut forcée de relâcher près du port Famine dans une baie qui prit le nom de port Egmont...» Confusion singulière, qui démontre la légèreté avec laquelle sont parfois rédigés les articles de cet important recueil.

Byron prit possession du port Egmont et des îles adjacentes, appelées Falkland, au nom du roi d’Angleterre. Cowley leur avait donné le nom d’îles Pepys, mais, suivant toute probabilité, le premier qui les ait découvertes est le capitaine Davis, en 1592. Deux ans plus tard, sir Richard Hawkins vit une terre qu’on suppose être la même et à laquelle il donna le nom de Virginie, en l’honneur de sa souveraine, la reine Élisabeth. Enfin, des bâtiments de Saint-Malo visitèrent cet archipel. C’est sans doute ce qui lui a fait donner par Frézier le nom d’îles Malouines.

Après avoir nommé un certain nombre de rochers, d’îlots et de caps, le 27 janvier Byron quitta le port Egmont et fit voile pour le port Désiré, qu’il atteignit neuf jours plus tard. Il y trouva la Floride, vaisseau-transport, qui lui apportait d’Angleterre les vivres et les rechanges nécessaires à sa longue navigation. Mais ce mouillage était trop périlleux, la Floride et la Tamar étaient en trop mauvais état pour qu’il fût possible de procéder à une opération aussi longue qu’un transbordement. Byron envoya donc sur la Floride un de ses bas officiers, qui avait une parfaite connaissance du détroit de Magellan, et mit à la voile avec ses deux conserves pour le port Famine.

A plusieurs reprises, il rencontra, dans le détroit, un bâtiment français qui semblait faire la même route que lui. A son retour en Angleterre, il apprit que c’était l’Aigle, commandé par M. de Bougainville, qui venait sur la côte de Patagonie faire des coupes de bois nécessaires à la nouvelle colonie française des îles Falkland.

Pendant ses différentes escales dans le détroit, l’expédition anglaise reçut la visite de plusieurs hordes de Fuégiens.

«Je n’avais pas encore vu, dit Byron, de créatures si misérables. Ils étaient nus, à l’exception d’une peau très puante de loup de mer, jetée sur leurs épaules; ils étaient armés d’arcs et de flèches, qu’ils me présentèrent pour quelques grains de collier et d’autres bagatelles. Les flèches, longues de deux pieds, étaient faites de roseau et armées d’une pierre verdâtre; les arcs, dont la corde était de boyau, avaient trois pieds de longueur.

«Quelques fruits, des moules, des débris de poisson pourri, jetés par la tempête sur le rivage, constituaient toute leur nourriture. Il n’y eut guère que les cochons qui voulurent goûter de leurs mets; c’était un gros morceau de baleine déjà en putréfaction et dont l’odeur infectait l’air au loin. L’un d’eux découpait, avec les dents, cette charogne et en présentait les morceaux à ses compagnons, qui les mangeaient avec la voracité de bêtes féroces.

«Plusieurs de ces misérables sauvages se déterminèrent à monter à bord. Voulant leur faire fête, un de mes bas officiers joua du violon, et quelques matelots dansèrent. Ils furent enchantés de ce petit spectacle. Impatients d’en marquer leur reconnaissance, l’un d’eux se hâta de descendre dans sa pirogue; il en rapporta un petit sac de peau de loup de mer où était une graisse rouge dont il frotta le visage du joueur de violon. Il aurait bien souhaité me faire le même honneur, auquel je me refusai; mais il fit tous ses efforts pour vaincre ma modestie, et j’eus toutes les peines du monde à me défendre de recevoir la marque d’estime qu’il voulait me donner.»

Il n’est pas inutile de rapporter ici l’opinion de Byron, marin expérimenté, sur les avantages et les inconvénients qu’offre la traversée du détroit de Magellan. Il n’est pas d’accord avec la plupart des autres navigateurs qui ont visité ces parages.

«Les dangers et les difficultés que nous avons essuyés, dit-il, pourraient faire croire qu’il n’est pas prudent de tenter ce passage et que les vaisseaux qui partent d’Europe, pour se rendre dans la mer du Sud, devraient tous doubler le cap Horn. Je ne suis point du tout de cette opinion, quoique j’aie doublé deux fois le cap Horn. Il est une saison de l’année où, non pas un seul vaisseau, mais toute une flotte peut en trois semaines traverser le détroit, et, pour profiter de la saison la plus favorable, il convient d’y entrer dans le mois de décembre. Un avantage inestimable, qui doit toujours décider les navigateurs, est qu’on y trouve en abondance du céleri, du cochléaria, des fruits, et plusieurs autres végétaux anti-scorbutiques.... Les obstacles que nous eûmes à vaincre et qui nous retinrent dans le détroit, du 17 février au 8 avril, ne peuvent être imputés qu’à la saison de l’équinoxe, saison ordinairement orageuse, et qui, plus d’une fois, mit notre patience à l’épreuve.»

Jusqu’au 26 avril, jour où il eut connaissance de Mas-a-fuero, l’une des îles du groupe de Juan-Fernandez, Byron avait fait route au N.-O. Il s’empressa d’y débarquer quelques matelots, qui, après avoir fait provision d’eau et de bois, chassèrent des chèvres sauvages, auxquelles ils trouvèrent un goût aussi délicat qu’à la meilleure venaison d’Angleterre.

Durant cette relâche, il se produisit un fait assez singulier. Un violent ressac brisait sur la côte et empêchait les embarcations d’approcher la grève. Bien qu’il fût muni d’une ceinture de sauvetage, l’un des matelots débarqués, qui ne savait pas nager, ne voulut jamais se jeter à la mer pour regagner la chaloupe. Menacé d’être abandonné sur cette île déserte, il se refusait énergiquement à se risquer, lorsqu’un de ses camarades vint lui passer adroitement, autour du corps, une corde à laquelle il avait fait un nœud coulant et dont l’autre bout était resté dans la chaloupe. Lorsqu’il y arriva, le malheureux avait avalé, dit la relation d’Hawkesworth, une si grande quantité d’eau, qu’en le retirant il paraissait être sans vie. On le suspendit par les pieds; il reprit bientôt ses sens, et, le jour suivant, il était parfaitement rétabli. Malgré cette cure, véritablement merveilleuse, nous ne prendrons pas sur nous de la recommander aux Sociétés de sauvetage.

En quittant Mas-a-fuero, Byron changea de route, afin de chercher la terre de Davis,—aujourd’hui l’île de Pâques,—que les géographes plaçaient par 27° 30′ et à cent lieues environ à l’ouest de la côte américaine. Huit jours furent consacrés à cette recherche.

Byron, n’ayant rien découvert après cette croisière qu’il ne pouvait prolonger plus longtemps, parce qu’il avait l’intention de visiter l’archipel Salomon, fit route au nord-ouest. Le 22 mai, le scorbut apparut sur les vaisseaux et ne tarda pas à faire des progrès alarmants. Par bonheur, le 7 juin, par 14° 58′ de longitude ouest, la terre fut aperçue du haut des mâts.

Le lendemain, on se trouvait en présence de deux îles qui semblaient offrir une riante perspective. C’étaient de grands arbres touffus, des arbrisseaux et des bosquets, au milieu desquels circulaient quelques naturels, qui ne tardèrent pas à se réunir sur la plage et à allumer des feux.

Byron détacha aussitôt une embarcation pour chercher un mouillage. Elle revint sans avoir trouvé de fond à une encâblure du littoral. Les pauvres scorbutiques, qui s’étaient traînés sur les gaillards, regardaient avec une douloureuse envie cette île fertile, où se trouvait le remède à leurs maux, mais dont la nature leur défendait l’entrée.

«Ils voyaient, dit la relation, des cocotiers en abondance, chargés de fruits dont le lait est peut-être le plus puissant antiscorbutique qu’il y ait au monde; ils supposaient avec raison qu’il devait y avoir des limons, des bananes et d’autres fruits des tropiques, et, pour comble de désagrément, ils voyaient des écailles de tortues éparses sur le rivage. Tous ces rafraîchissements, qui les auraient rendus à la vie, n’étaient pas plus à leur portée que s’ils en eussent été séparés par la moitié du globe; mais, en les voyant, ils sentaient plus violemment le malheur d’en être privés.»

Byron ne voulut pas prolonger plus longtemps le supplice de Tantale auquel étaient soumis ses malheureux matelots; après avoir donné à ce groupe le nom d’îles du Désappointement, il remit à la voile le 8 juin. Le lendemain même, il eut connaissance d’une nouvelle terre, longue, basse, couverte de cocotiers. Au milieu s’étendait un lagon avec un petit îlot. Ce seul aspect indiquait la formation madréporique de cette terre, simple «attoll» qui n’était pas encore, mais qui allait devenir une île. Aussi l’embarcation, envoyée pour sonder, trouva-t-elle partout une côte accore, aussi escarpée qu’un mur.

L’un d’eux découpait avec les dents... (Page 37.)

Pendant ce temps, les indigènes se livraient à des démonstrations hostiles. Deux d’entre eux pénétrèrent même dans l’embarcation. L’un vola la veste d’un matelot, l’autre mit la main à la corne du chapeau du quartier-maître; mais, ne sachant comment s’en emparer, il le tira à lui au lieu de le lever, ce qui permit au quartier-maître de s’opposer à cette tentative. Deux grandes pirogues, montées chacune par une trentaine de rameurs, firent mine alors d’attaquer les chaloupes, mais celles-ci leur donnèrent aussitôt la chasse. Au moment où elles vinrent s’échouer au rivage, une lutte s’engagea, et les Anglais, sur le point d’être accablés par le nombre, durent faire usage de leurs armes. Trois ou quatre insulaires restèrent sur le carreau.

Seul, un miroir eut le don d’exciter leur étonnement. (Page 47.)

Le lendemain, quelques matelots et les scorbutiques qui avaient pu quitter leur hamac descendirent à terre. Les naturels, effrayés par la leçon qu’ils avaient reçue la veille, se tinrent cachés, tandis que les Anglais cueillaient des noix de coco et récoltaient des plantes antiscorbutiques. Ces rafraîchissements leur furent d’un si grand secours, que, peu de jours après, il n’y avait plus un seul malade à bord. Des perroquets, des colombes d’une rare beauté et très familières, d’autres oiseaux inconnus composaient toute la faune de cette île, qui reçut le nom du Roi-Georges. Celle qui fut découverte ensuite fut appelée île du Prince-de-Galles. Toutes ces terres faisaient partie de l’archipel des Pomotou, également appelées îles Basses, nom qui leur convient parfaitement.

Le 21, nouvelle chaîne d’îles avec ceinture de brisants. Aussi, Byron renonça-t-il à en prendre plus ample connaissance, car il aurait fallu courir plus de risques que l’atterrissement ne promettait d’avantages. Byron les nomma îles du Danger.

Six jours plus tard, l’île du Duc d’York fut découverte. Les Anglais n’y rencontrèrent pas d’habitants, mais en tirèrent deux cents noix de coco, qui leur parurent d’un prix inestimable.

Un peu plus loin, par 1° 18′ de latitude sud et 173° 46′ de longitude ouest, une île isolée, située à l’est de l’archipel Gilbert, reçut le nom de Byron. La chaleur était alors accablante, et les matelots, affaiblis par ce long voyage, ne mangeant qu’une nourriture insuffisante et malsaine, ne buvant qu’une eau putride, furent presque tous attaqués de la dysenterie.

Enfin, le 28 juillet, Byron reconnut avec joie les îles Saypan et Tinian, qui font partie de l’archipel des Mariannes ou des Larrons, et il vint mouiller dans l’endroit même où le lord Anson avait jeté l’ancre avec le Centurion.

Aussitôt furent dressées les tentes pour les scorbutiques. Presque tous les matelots avaient ressenti les atteintes de cette terrible maladie, plusieurs même étaient à toute extrémité. Le commandant entreprit alors de pénétrer dans les bois épais qui descendaient jusqu’à l’extrême limite du rivage, pour y chercher ces paysages délicieux dont on lit les descriptions enchanteresses dans le récit du chapelain de lord Anson. Qu’ils étaient loin de la réalité, ces récits enthousiastes! De tous côtés, c’étaient des forêts impénétrables, des fouillis de plantes, de ronces ou d’arbustes enchevêtrés, qu’on ne pouvait traverser sans laisser, à chaque pas, des lambeaux de ses vêtements. En même temps, des nuées de moustiques s’abattaient sur les explorateurs et les piquaient cruellement. Le gibier était rare, farouche, l’eau détestable, la rade on ne peut plus dangereuse en cette saison.

La relâche s’annonçait donc sous de mauvais auspices. Cependant, on finit par découvrir des limons, des oranges amères, des cocos, le fruit à pain, des goyaves et quelques autres fruits. Si ces productions offraient des ressources excellentes pour les scorbutiques, qu’elles eurent bientôt remis sur pied, l’air, chargé d’émanations marécageuses, détermina des accès de fièvre si violents, que deux matelots en moururent. De plus, la pluie ne cessait de tomber, et la chaleur était accablante. «J’avais été, dit Byron, sur les côtes de Guinée, aux Indes Occidentales et dans l’île Saint-Thomas, qui est sous la ligne, et jamais je n’avais éprouvé une si vive chaleur.»

Toutefois, on parvenait à se procurer assez facilement de la volaille et des cochons sauvages, pesant ordinairement deux cents livres; mais il fallait consommer ces viandes sur place, sinon elles étaient pourries au bout d’une heure. Enfin, le poisson qu’on prenait sur cette côte était si malsain, que tous ceux qui en mangèrent, même sobrement, furent très dangereusement malades et coururent risque de la vie.

Le 1er octobre, les deux bâtiments, amplement pourvus de rafraîchissements et de provisions, quittèrent la rade de Tinian, après un séjour de neuf semaines. Byron reconnut l’île d’Anatacan, déjà vue par Anson, et continua à faire route au nord, dans l’espoir de rencontrer la mousson du N.-E. avant d’arriver aux Bashees, archipel qui forme l’extrémité nord des Philippines. Le 22, il aperçut l’île Grafton, la plus septentrionale de ce groupe, et, le 3 novembre, il atteignit l’île de Timoan, que Dampier avait signalée comme un lieu où l’on pouvait se procurer facilement des rafraîchissements. Mais les habitants, qui sont de race malaise, repoussèrent avec mépris les haches, les couteaux et les instruments de fer qu’on leur offrait en échange de quelques volailles. Ils voulaient des roupies. Ils finirent cependant par se contenter de quelques mouchoirs pour prix d’une douzaine de volailles, d’une chèvre et de son chevreau. Par bonheur, la pêche fut abondante, car il fut à peu près impossible de se procurer des vivres frais.

Byron remit donc à la voile le 7 novembre, passa au large de Poulo-Condor, relâcha à Poulo-Taya, où il rencontra un sloop portant pavillon hollandais, mais sur lequel ne se trouvaient que des Malais. Puis, il atteignit Sumatra, dont il rangea la côte, et laissa tomber l’ancre, le 28 novembre, à Batavia, siège principal de la puissance hollandaise aux Indes Orientales.

Sur la rade, il y avait alors plus de cent vaisseaux, grands ou petits, tant florissait, à cette époque, le commerce de la Compagnie des Indes. La ville était dans toute sa prospérité. Ses rues larges et bien percées, ses canaux admirablement entretenus et bordés de grands arbres, ses maisons régulières, lui donnaient un aspect qui rappelait singulièrement les villes des Pays-Bas. Portugais, Chinois, Anglais, Hollandais, Persans, Maures et Malais s’y croisaient sur les promenades et dans les quartiers d’affaires. Les fêtes, les réceptions, les plaisirs de tout genre donnaient à l’étranger une haute idée de la prospérité de cette ville, et contribuaient à en rendre le séjour agréable. Le seul inconvénient,—et il était considérable pour des équipages qui venaient de faire une si longue campagne,—était l’insalubrité du lieu, où les fièvres sont endémiques. Byron, qui le savait, se hâta d’embarquer ses approvisionnements et remit à la voile, après douze jours de relâche.

Si court qu’eût été ce séjour, il avait encore été trop long. Les bâtiments venaient à peine de franchir le détroit de la Sonde, qu’une terrible fièvre putride coucha sur les cadres la moitié de l’équipage et détermina la mort de trois matelots.

Le 10 février, après quarante-huit jours de navigation, Byron aperçut la côte d’Afrique, et jeta l’ancre trois jours plus tard dans la baie de la Table.

La ville du Cap lui fournit toutes les ressources dont on pouvait avoir besoin. Vivres, eau, médicaments, tout fut embarqué avec une rapidité qu’expliquait l’impatience du retour, et la proue des navires fut enfin dirigée vers les rives de la patrie.

Deux incidents marquèrent la traversée de l’Atlantique: