WeRead Powered by ReaderPub
Les guêpes ­— séries 1 & 2 cover

Les guêpes ­— séries 1 & 2

Chapter 10: Mai 1840.
Open in WeRead

About This Book

A series of short, pointed essays and aphorisms offers satirical commentary on contemporary society, politics, and culture. The author criticizes the commercialization of the press and the loss of literary independence, lampoons public pretensions and political spectacle, and records wry observations on literature, theater, gender roles, and everyday manners. Brief sketches alternate with longer prefatory essays, combining caustic critique and playful irony. Recurring themes include the tension between market forces and independent judgment, the follies of institutions and public figures, and a mordant attention to social affectations delivered in concise, witty prose.

LE PRINTEMPS.—Cette saison commence
le 20 mars à 0 heure 50 minutes du soir,—le
soleil entrant dans le bélier.
(Mathieu LÆNSBERG.)

Et comme tout cela m’aurait été égal, si le printemps était venu le 21 mars, comme il le devait.

Si une petite pluie douce, tiède et bénie, était venue sur la terre répandre la vie et l’amour, faire épanouir dans l’herbe les pâquerettes,—et fleurir dans l’âme les silencieuses rêveries et tous ces bonheurs dont le plus pauvre poëte est si riche.—Alors qu’on se sent heureux de vivre comme les fauvettes, qui chantent dans les bois, comme les abeilles qui bourdonnent dans les abricotiers en fleurs, comme les petits papillons bleus qui jouent dans la luzerne rose.

Mais le 21 mars est le jour de l’année où il est tombé le plus de neige;—quelques pruniers en fleurs ont mêlé tristement à cette neige la neige de leurs pétales flétris.

Réveillez-vous, petits génies,
Petits gnomes, réveillez-vous;
Il est temps de rendre aux prairies
Leurs belles robes reverdies
Et leurs fleurs au parfum si doux.
Paresseux! les filles, penchées,
Cherchent, depuis bientôt un mois,
Sous les vieilles feuilles séchées,
Les premières fleurs cachées
De la violette des bois.

Mai 1840.

Condamnés à la vertu.—M. de Remilly.—M. Molé.—M. Soult.—M. Janin.—S. M. Louis-Philippe.—Le duc d’Orléans.—La carte à payer.—Les nouvelles recrues.—Les chevaux du roi.—M. Hope.—M. de Vigogne.—M. de Strada.—Napoléon, Louis XVIII, Charles X.—Les chevaux d’Abd-el-Kader.—Pacha.—M. de Montalivet.—Le duc d’Aumale.—M. Adolphe Barrot.—M. Gannal.—Les dames bienfaisantes.—M. Panel.—M. de Flottow.—Combien coûte sa musique aux Polonais.—M. de Castellane.—Les lions.—Règlement de la salle de danse de madame veuve Deleau.—Question du pain.—M. Bugeaud, protecteur de la viande française.—Petits cadeaux.—Les circonstances atténuantes.—Le numéro 1266.—M. de Rovigo.—M. de Saint-Pierre.—Me Dupin et le maréchal Clauzel.—Le soleil.—Un perruquier.—Folie de vieille femme.—M. Thiers.—M. de Rémusat.—M. Gisquet.—M. Pillet.—Mademoiselle R.—Les femmes laides.—M. Cousin, disciple de Platon.—M. Villemain.—Madame Collet, née Revoil.—M. Droz.—Un homme qui a froid.—Chansons de table.—M. Guizot.—M. Véron.—Le roi et M. Thiers dévoilés.—M. de Cormenin couronne des rosières.—Les initiales.—Longchamps.—M. de Feuillide.—M. Méville.—Babel.—M. Altaroche.—M. Desnoyers.—Sur la société des gens de lettres.—Un conseil de révision.—M. Listz.—Un monsieur très-méchant.—Histoire d’un peintre et de son tailleur.—Mémoires d’une jeune fille.—Les lovelaces du ministère.—Mesdames L....., E....., B....., etc.—Politique des femmes.—M. Thiers et Antinoüs.—M. de Balzac et Apollon.—Le fidèle Berger.—M. Vivien.—M. Pelet (de la Lozère).—L’Angleterre.—Commerce à main armée.—Le soufre et l’opium.—Embarras des journaux ministériels.—Les baisers de M. de Rambuteau.—M. Poisson.—Frayeur de l’auteur des Guêpes.—Une matinée chez madame W***.—Les vicomtes.—M. Sosthènes de la Rochefoucauld.—M. de Chateaubriand.—M. Ch. Delaunay.—M. d’Arlincourt.—Comment appeler les auditeurs quand ils n’écoutent pas?—Dupré et M. Isabey.—Le chapeau à fresques.—Réjouissances à l’occasion du mariage du duc de Nemours.—Le char-à-bancs.—M. Fould.—M. Michel (de Bourges).—Madame de Plaisance.—M. Roussin n’ose pas s’accorder ses propres faveurs.—Un juré innocent.—Aux lecteurs des Guêpes.—M. Vivien.—M. Baude.—M. Villemain.—M. Hugo.—Post-Scriptum.—Amnistie.

AVRIL.—Mercredi, premier avril.—Lorsque le parti aujourd’hui au pouvoir était dans l’opposition, on se rappelle ses clameurs contre la corruption que le gouvernement exerçait sur les fonctionnaires publics. Les gens clairvoyants s’apercevaient bien qu’il y avait dans ces plaintes plus de jalousie que de vertueuse indignation;—mais il était destiné au ministère Thiers de rendre la chose évidente à tout le monde.

Les amis du 15 avril et du 12 mai, c’est-à-dire de M. Molé et de M. Soult, dirent aux nouveaux arrivés: «Parbleu, messieurs, puisque vous voilà, vous allez, s’il vous plaît, nous édifier par la pratique de toutes les austérités que vous avez exigées de nous avec tant de bruit et de sévérité.»

Pour commencer, M. de Remilly déposa sur le bureau du président une proposition posant en principe et en loi qu’à l’avenir aucun fonctionnaire public ne pourrait obtenir d’avancement pendant le cours de son mandat législatif.

Je suis déterminé à ne pas prendre le gouvernement constitutionnel au sérieux, sans cela, je ferais remarquer ici,—que cette proposition est inutile.—Un député promu à de nouvelles fonctions est soumis à la réélection;—c’est un hommage complet à la souveraineté des électeurs qui sont libres de lui retirer leur mandat. La proposition de M. de Remilly attaque cette souveraineté en exagérant les pouvoirs de la chambre basse.—Les députés doivent faire des lois et non des députés;—mais cela m’est égal,—je trouve la plaisanterie excellente—de condamner ces pauvres honorables à l’exercice des vertus qu’ils ont préconisées,—et j’approuve fort en ce sens M. de Remilly.

Les incorruptibilités fatiguées—crient beaucoup.

En effet, que devient la politique constitutionnelle, dont un philosophe faisait cette définition:—C’est l’art de faire payer à une nation la corruption de ses représentants.

—Janin est allé un de ces jours passés aux Tuileries.—Le roi lui a dit: «Je ne vous vois pas souvent, mais je vous lis.» Le duc d’Orléans l’a ensuite pris par le bras et a causé avec lui.—Janin, qui était venu en habit de ville, a dit au duc d’Orléans: «Ma foi, puisqu’on me reçoit si bien ici, je vais me faire faire un habit.»

—Le quart d’heure de Rabelais, que nous avions signalé, est tout à fait arrivé.—On a présenté au nouveau ministère la carte à payer des dévouements, vertus et incorruptibilités qu’il a consommés.—Le Gargantua, trouvant le total supérieur au contenu de sa bourse,—refait l’addition dans l’espoir d’y trouver une erreur, et gagne un peu de temps.

Généralement on dit aux impatients:—Ce que je vous ai promis, je vous le promets encore.—Mais le parti conservateur observe; attendons que les vendanges aient rappelé les députés chez eux.

Les plus pressés et les plus embarrassants sont les journaux,—nouvelles recrues ministérielles:—le Constitutionnel,—le Courrier Français,—le Siècle,—le Messager,—le Nouvelliste.

Pour le Moniteur parisien et les revues qui faisaient partie du mobilier précédent, ils se sont eux-mêmes installés et traités en amis de la maison.

Les seuls journaux libéraux qui soient restés dans l’opposition sont—le Commerce et le National.

Le Journal des Débats,—qui a appartenu successivement à tous les ministères,—tient rigueur à M. Thiers qui prétend le braver.

On dit que le Journal des Débats est encouragé dans son incorruptibilité par une subvention qu’il reçoit directement de la liste civile,—mais je n’ai pas à ce sujet de renseignements assez précis pour pouvoir l’affirmer.

2.—Comme je revenais hier de chez Gatayes qui demeure aux Champs-Élysées,—je vis passer de très-beaux équipages et de superbes chevaux appartenant à M. Hope.

Des piqueurs au galop annoncèrent la voiture du roi, et je fus alors saisi d’une émotion pénible en voyant ses chevaux; ils allaient un train médiocre,—sur les huit, deux seulement trottaient et les autres se livraient à un galop plus ou moins intempestif et irrégulier. Je me rappelai les beaux attelages de l’empereur Napoléon,—de Charles X—et de Louis XVIII, qui, mené avec la plus grande rapidité, disait à son cocher:

—Germain, tu me conduis comme un fiacre.

Quelque temps auparavant, j’avais rencontré la reine de France. Sa Majesté sort ordinairement en daumont, eh bien! je ne lui ai jamais vu quatre chevaux bien ensemble.

Sous Charles X, M. de Vigogne allait tous les ans en Normandie remonter les écuries du roi.—On ne montrait pas un cheval avant que M. de Vigogne eût fait son choix.—Les chevaux achetés, on les plaçait à la réserve de Versailles, où on les entraînait et où on les gardait pendant un an avant de les admettre dans les écuries.

Aujourd’hui, M. de Strada, qui a la direction des écuries du roi Louis-Philippe, va acheter des chevaux en Allemagne, où il prend le reste des marchands, et ces chevaux, à peine arrivés, sont mis à la voiture immédiatement.

Chez le roi,—un cocher est payé cent francs par mois,—c’est-à-dire vingt-cinq ou trente francs de moins que dans les bonnes maisons.—Quelques palefreniers n’ont que quarante-cinq francs.—J’en sais un qui a quitté la maison du roi pour entrer chez un marchand de chevaux.

Les meilleurs chevaux du roi proviennent de l’ancienne liste civile, et ceux qui existent encore sont très-vieux. Je ne compte pas les animaux envoyés par Abd-el-Kader, estimés un écu la pièce.

En 1830, le bey de Tunis envoya au duc d’Angoulême un cheval d’une grande beauté, appelé Pacha.—Ce cheval n’arriva à Paris que le 20 juillet 1830, et ne fut pas inscrit sur les contrôles des écuries.—Après la Révolution, M. de Guiche chargea Landormy père de le vendre pour le duc d’Angoulême.—Il fut acheté par le roi Louis-Philippe: s’il vit encore, c’est le seul beau cheval du roi.—Mais il n’a pas moins de dix-huit ou vingt ans.

Le roi Louis-Philippe, comme l’empereur Napoléon, ne monte que des chevaux connus en Normandie sous le nom de bidets d’allure et que l’on paye de mille à douze cents francs.—Mais l’empereur avait de magnifiques attelages.

Sous Charles X,—les chevaux de réforme se vendaient quinze cents francs.—Quand on vend les chevaux réformés des écuries de Louis-Philippe, jamais leur prix ne s’élève à cinq cents francs. On en vend soixante-dix, soixante francs, et quelquefois même quarante et trente francs.—De sorte que la veille de la réforme le roi se trouve avoir été mené par des chevaux d’une valeur de trente francs.—En 1834,—le marquis de Strada a acheté pour le roi, à la foire de Caen, un cheval qui avait été refusé en dépôt de remonte pour les dragons.

Il y a quelque temps, aux écuries du Roule,—M. de Montalivet remarqua un cheval taré dans les nouvelles acquisitions du marquis de Strada,—cheval dont un palefrenier disait à demi-voix: «En voilà un dont je ne donnerais pas un œuf dur.—Monsieur le comte, dit M. de Strada,—j’ai acheté ce cheval d’un pauvre paysan dont le sort m’a fait pitié.—Monsieur le marquis, répliqua M. de Montalivet, il fallait lui donner cinq cents francs de la part du roi et lui laisser son cheval.

Les marchands de chevaux de Paris—ont fait présenter au roi, par le général Durosnel, une supplique contre M. de Strada, qui décourage les éleveurs de Normandie en n’achetant presque, pour les écuries royales, que des chevaux étrangers.—Elle paraît n’avoir pas été prise en considération; car on n’a pas renvoyé l’écuyer ordinaire du roi à la barrière des Bons-Hommes, où il a été contrôleur entre deux fortunes.

La préfecture de police, très-sévère aujourd’hui à l’égard des voitures publiques, exige la réforme des chevaux dont l’âge, les forces ou l’apparence ne sont pas convenables.—Je ne sais comment les chevaux du roi soutiendraient un pareil contrôle.

Le duc d’Orléans a peu de chevaux,—trente ou quarante,—mais ils sont généralement assez beaux, et ses écuries sont parfaitement tenues.

Je ne compte pas parler aujourd’hui des haras, dont j’aurai un jour ou un autre d’assez curieuses choses à dire.—Je raconterai seulement qu’au mois d’octobre 1835 (je crois), comme on allait vendre au haras du Pin les chevaux de réforme, on apprit tout à coup que M. Thiers allait arriver.—On songea alors que les écuries ne contenaient pas le nombre de chevaux exigé par le règlement et par le budget,—et on fit rentrer deux des réformés, qui restèrent au haras.—L’un des deux était cornard, et l’autre n’avait jamais produit.

3.—Le duc d’Orléans et le duc d’Aumale sont partis pour l’Afrique. C’est la réalisation d’une promesse que le prince avait faite à la fin d’un banquet, lors de son dernier voyage.—Une situation singulière est celle des princes de la famille royale en France; quels que soient leurs goûts, leur tempérament, leur caractère, leurs penchants, il faut qu’ils soient militaires. Il y a un impôt pour le payement duquel tout citoyen un peu aisé se fait remplacer:—c’est l’impôt que la conscription lève tous les ans sur la population, c’est l’impôt du sang.—Les princes de la famille royale seuls le payent toujours en nature, et pendant toute la vie.

—M. Adolphe Barrot, consul général de France à Manille, est arrivé à son poste. M. Adolphe Barrot est le frère du chef des incorruptibles, et le septième ou huitième parent que la protection de M. Odilon Barrot a fait pourvoir d’un poste avantageux.

—On éprouvait généralement en France, depuis quelque temps, le besoin d’être empaillé.—La faveur d’être conservé après le trépas était exclusivement réservée aux autruches,—aux casoars, aux singes, aux canards, etc., etc. M. Gannal est arrivé, qui a mis l’embaumement à la portée de toutes les fortunes.

—Aussi, on raconte que, dans un dîner, comme on parlait de la modicité de ses prix, M*** s’écria devant son père: «Ma foi, je ferai embaumer papa!»

Un enfant a été trouvé assassiné, de là déposé à la Morgue (remarquez que, depuis que les philanthropes ont supprimé les tours des hospices d’enfants trouvés—on dépose, il est vrai, moins d’enfants aux hospices, mais beaucoup plus au coin des bornes et dans les auges des pourceaux). Pour prolonger le plaisir que la population parisienne semblait éprouver à aller voir ce cadavre, on l’a fait embaumer par M. Gannal.

M. Gannal, dont les procédés sont fort ingénieux, à ce qu’on dit,—me paraît, en outre, fort habile à exploiter la publicité; j’ai vu, dans les journaux, des lettres de lui très-curieuses dans lesquelles il prévenait les lecteurs contre les concurrents qui pourraient s’élever.—«On ira ailleurs, si l’on veut, dit-il; on s’adressera à quelque autre, mais qu’arrivera-t-il?—On sera très-mal empaillé, voilà tout.»—M. Gannal n’y tient pas.—S’il vous avertit, c’est dans votre intérêt.—Voulez-vous être très-mal empaillé?—Allez ailleurs.

4.—Je ne vous parlerai que pour mémoire de la représentation des dames bienfaisantes, qui a eu lieu hier au théâtre de la Renaissance. M. Panel avait une extinction de voix. Le monsieur qui jouait le rôle de Saint-Mégrin s’est jeté à genoux avec une telle violence, qu’il a fait craquer le plancher.—Les chœurs ont été cahin-caha.—La musique de M. Flottow est pâle, incolore et ennuyeuse.—Il l’a vendue 2,000 francs aux Polonais;—charité bien ordonnée commence et finit par soi-même.—On a tant parlé de cette représentation, qu’il serait ennuyeux d’en faire un long récit. Je dirai seulement que je ne comprends pas qu’un mari permette à sa femme de se placer dans une position où il ne pourrait pas demander raison d’une insulte qu’on lui ferait.

—Après la représentation, cent cinquante personnes ont demandé sans façon à souper à M. de Castellane.—On s’est rendu à l’hôtel, quelques-uns en voiture, les autres à pied,—en costume de Henri III.—Les maris ont été exclus du souper comme des coulisses,—où, assure-t-on, il se serait passé des choses bizarres.

—Le ministère continue à faire des actions vertueuses. On a dernièrement imaginé d’envoyer une ambassade en Perse, uniquement pour y attacher divers lions qui encombraient les coulisses du théâtre de l’Opéra, et entravaient le répertoire par leur influence sur les premiers, seconds et troisièmes sujets de la danse et du chant. On n’avait pensé à se débarrasser que des grands lions, sans s’inquiéter des petits lions, des lions à la suite et des sous-lions;—mais ceux-ci, dans l’absence de leurs chefs d’emploi, se sont mis à rugir comme eux. Alors, une ordonnance du préfet de police est venue défendre «aux directeurs de spectacles d’admettre aucune personne étrangère au service du théâtre sur la scène et dans les coulisses.—L’Opéra est compris dans cette mesure, qui ne fait exception que pour les auteurs, compositeurs et maîtres de ballets des ouvrages composant la représentation du jour.»

Comme il n’est pas toujours facile de remplir ces conditions pour les pauvres lions, quelques-uns se sont engagés comme machinistes, lampistes, etc., etc. Il est bon de dire que ces lions sont au nombre de quatre ou cinq, que plusieurs n’ont ni dents, ni crinière, et que M. Valentin de la Pelouze en fait partie.

—Les départements suivent déjà l’exemple des vertus dont le nouveau ministère émerveille Paris.—Voici un extrait d’une affiche que l’on m’envoie de Rouen:—

RÈGLEMENT DE LA SALLE DE DANSE DE MADAME VEUVE DELEAU, A SAINT-ÉTIENNE DU ROUVRAY.

«Il est expressément défendu de chanter ni de fumer dans cette salle, et le silence doit régner pendant les quadrilles, pour l’agrément du danseur.»

«Tous propos grossiers et outrageants envers quelqu’un sont interdits,—ainsi que les danses indécentes que repoussent la bienséance et l’honneur.»

«Tous costumes malpropres, cannes et bâtons, sont défendus.»

5.—Dans plusieurs départements, des troubles et des émeutes amènent de graves désordres et de tristes accidents, au sujet du transport des grains.—Le pain est très-cher.—Il n’a pas été dit un mot de cela à la Chambre des députés.—Des hommes, qui se sont occupés des céréales, prétendent qu’il dépendrait d’une administration sage et éclairée de faire baisser le prix des grains, et de calmer les inquiétudes du peuple.—J’ai rencontré hier sur le boulevard M. de Balzac, qui m’a dit avoir à ce sujet des notions fort complètes; je lui ai donné le titre d’une brochure qui serait très-intéressante,—et que probablement il fait en ce moment: «Question du pain

—Grâce aux fictions du gouvernement constitutionnel et de la représentation nationale,—les intérêts des gros propriétaires sont soutenus avec véhémence à la Chambre des députés contre les intérêts des classes pauvres—(si, pour remédier à cet inconvénient, vous abaissez ou supprimez le cens, vous tombez dans l’inconvénient de la corruption, à laquelle vous donnez de grandes et nombreuses facilités). L’entrée libre des grains et des bestiaux étrangers diminuerait de la moitié le prix du pain et de la viande en France;—mais les gros propriétaires ne veulent même pas qu’on en parle. M. Bugeaud s’est constitué le représentant de la viande privilégiée,—se disant nationale, et il a fait, à la Chambre, un discours dans lequel il déclare qu’il craindrait moins une invasion de Cosaques qu’une invasion de bœufs étrangers.—M. Bugeaud, agronome distingué et gros propriétaire, est loin d’être désintéressé dans la question. Les amis des peuples n’ont pas pris la peine d’étudier la question pour répondre à M. Bugeaud.

—La guerre d’Afrique paraît devoir glisser dans nos mœurs quelques habitudes nouvelles: un cheïk arabe, notre allié, attaqué par Abd-el-Kader, lui a tué cinq cents hommes, dont il a envoyé les oreilles au général Galbois, qui les a reçues avec plaisir. On ne sait pas si ces cinq cents paires d’oreilles vont être envoyées en France.

6.—Le jury continue à faire un excellent usage des circonstances atténuantes. Jouvin, aidé de Driot, a tué sa femme et l’a enterrée dans une mare. MM. les jurés les ont déclarés coupables avec des circonstances atténuantes. Un tribunal jugeant sans jurés a montré plus d’intelligence dans l’application. Madame Bochat, femme de quarante-cinq ans, est accusée par son mari d’adultère commis avec un jeune homme nommé Bouvet; le tribunal s’est ému en faveur du jeune Bouvet, qui, selon lui, n’avait pas dû trouver un grand plaisir dans le crime, et il ne l’a condamné qu’à un mois de prison, attendu les circonstances atténuantes.

—Je reçois une lettre de reproches fort vifs de la personne dont le portrait figure aux galeries du Louvre, sous le nº 1266.—Ce nº 1266 est très-irrité contre moi de ce que j’ai appris au public que ledit nº 1266 a le visage d’un jaune jonquille très-prononcé.—Il me semble que la moitié de ce reproche revient au peintre, et l’autre moitié au nº 1266 lui-même, qui a permis, et peut-être demandé qu’on l’exposât.

7.—MM. de Rovigo, de Saint-Pierre, Bazancourt et deux ou trois autres, viennent d’être condamnés à plusieurs mois de prison pour avoir figuré dans un duel, les premiers comme acteurs, les autres comme témoins. On se rappelle peut-être que l’avocat Dupin, il y a deux ou trois ans, se permit, à la Chambre des députés, une sortie assez violente contre le maréchal Clauzel. Le maréchal fit demander à l’avocat une rétractation ou une réparation.—L’avocat était si déterminé... à ne pas se battre, que l’affaire s’arrangea;—mais il prit, de ce jour, une ferme résolution—de mettre le courage qu’il n’avait pas sous la surveillance de la police, de faire de l’insolence la seule majesté inviolable, et de la couardise une vertu.

A la première occasion, il fit un long réquisitoire dans lequel, en torturant le sens de plusieurs lois tombées en désuétude, il mettait la mort donnée en duel, c’est-à-dire à son corps défendant, au rang de l’assassinat. Cette théorie fut adoptée avec enthousiasme par tous ses noirs confrères, heureux de se faire un devoir de ne pas avoir à rendre ou à demander raison des soufflets qu’ils méritent ou qu’ils reçoivent.

Voici les résultats probables des poursuites que l’on exerce contre les combattants et contre leurs témoins.

Si les Français ont passé si longtemps pour le peuple le plus poli du monde, c’est parce qu’ils portaient l’épée et la sortaient facilement du fourreau.

C’est la faute de la loi, si elle n’est pas assez forte pour qu’on ait recours à elle dans certaines circonstances.

Avant de punir les duellistes, faites qu’on ne soit pas déshonoré en France pour ne s’être pas battu.

Osez affirmer que le magistrat qui prononce la peine contre le duelliste ne l’estime pas un peu plus que si le même homme était venu lui demander la protection de la loi pour venger sa sœur, sa femme ou sa mère outragée.

Les lois faites à l’encontre des mœurs ne servent qu’à faire des crimes et des criminels.

Les gens qui doivent et qui veulent se battre se battront malgré la loi.—Seulement, comme les témoins sont poursuivis aussi rigoureusement que les adversaires,—ils ne trouveront pas de témoins,—beaucoup de duels deviendront des assassinats.

8.—Oh! le soleil—le beau soleil
Qui fait dans le jardin tout riant et vermeil!
Le rouge est la couleur des roses,
Quand, au matin, jeunes écloses,
Elles rompent leur bouton vert.
Le vert est la couleur de l’épaisse feuillée,
Où la fauvette et sa famille ailée
Mettent leur retraite à couvert.

9.—J’ai lu ce matin dans un journal:—«Un perruquier sans ouvrage s’est jeté à l’eau.—Voilà où conduit le manque de religion.»—Et le manque d’ouvrage, aurait pu ajouter l’écrivain.

10.—Madame *** a quelque soixante ans et se marie avec un jeune homme.—Un homme de sa famille, très-puissant à la Banque, est allé la voir et lui a fait de longs discours pour la détourner de son projet.

—Eh bien! a dit madame ***, il n’est plus temps,—il faut tout vous dire:... je me suis donnée... cet été,—aux eaux.

—Et lui aux os,—pensa le parent officieux.

Une femme, à laquelle on racontait cette démarche infructueuse, dit:

—Oh! le mariage n’est pas encore fait,—il y a un père qui ne donnera pas son consentement.

—Quel père?

—Le Père-Lachaise.

11.—Le ministère achète, dit-on, la propriété du Messager, journal du soir,—qui appartenait à M. Walewski, auteur de l’École du monde, homme d’esprit et de vie confortable, qui avait dans un journal, qui n’a jamais rapporté d’argent depuis sa création, une maîtresse trop chère pour sa fortune.

C’est sans doute en reconnaissance du dévouement récent de cette feuille que le ministère fait cette mauvaise affaire.—On ajoute qu’elle a été imposée à M. de Rémusat par M. Thiers.—M. de Rémusat trouve le marché si mauvais, qu’il ne se détermine au payement qu’à la charge de le faire notifier par la commission du budget.

C’est la suite des choses vertueuses du ministère; le Messager, s’armant d’un rigorisme prodigieux, a immolé, l’année dernière, M. Gisquet, l’ancien préfet de police, à la vertu et à l’incorruptibilité.

M. Thiers a voulu, dans cette circonstance, oublier sa complicité politique avec M. Gisquet, pour récompenser son dénonciateur.

—Le Nouvelliste va être fondu dans le Moniteur parisien,—qui donnera une indemnité à M. Pillet, comme il en a déjà donné une au propriétaire de la Charte de 1830.

Comme M. Pillet ne serait pas ainsi suffisamment récompensé de sa bienveillance pour le ministère, il est question de lui donner le privilége de l’Opéra pour le moment de son expiration, c’est-à-dire dans trois ans. Si cette tentative réussissait, rien n’empêcherait M. Thiers de disposer de toutes les places et de toutes les positions dès aujourd’hui, pour jusqu’à la fin de la monarchie constitutionnelle.

12.—On parlait de la mort de M. de P., qui s’est brûlé la cervelle par amour pour une femme très-laide.—Une jolie femme dit à ce sujet: «Décidément je suis jalouse des laides, il n’y a qu’elles qui inspirent de telles passions.—Sans doute, répondit-on, leurs amants sont toujours si malheureux,—même d’être heureux.»

13.—Le philosophe Cousin sacrifie quelquefois aux grâces, selon le précepte de son maître.—Avant d’arriver au ministère, il avait exigé de M. Villemain une pension pour madame Colet, née Revoil,—qui a remporté dernièrement le prix de poésie à l’Académie française, et qui a eu tant de chagrin de ce qu’on ne lui a pas permis de lire elle-même ses vers.

Comme M. Villemain faisait des objections, le philosophe Cousin s’écria: «Elle est si belle!»

Arrivé au ministère, il a augmenté la pension.

Pendant ce temps, M. Villemain, moins sensible aux charmes d’une beauté,—que, soit dit en passant, je ne reconnais pas,—donnait des preuves de la gratitude de son estomac; il accordait une pension à M. Droz, chez lequel il a l’habitude de faire de très-beaux et de très-bons dîners.

—Je ne puis trouver le courage de refuser un peu d’argent aux divers mendiants qui se présentent chez moi.—Je reçois une lettre d’un de ces messieurs, dans laquelle il me semble se moquer de moi au point de n’avoir pas changé dans sa circulaire, faite probablement l’hiver dernier, une phrase qui s’accorde peu avec les vingt degrés de chaleur qu’il fait aujourd’hui.

—Voici la lettre:

«Monsieur, daigné permètre au soussigné, qui, par cause de maladie, se trouve sans occupation,—ayant tout sacrifié, sans vêtemens ni linge sur le corps,—mourant de frois et de faim, attains présentement de fièvres, ne sachant vous sabrité cette nuit.

»Que l’humanité, frères de la vertu, pèr de la sagesse, puisse touché votres cœur bont et humain en faveur d’un pauvre malheureux honteux emproie à la plus afreuse misères, nayant pour partage que la morts, si il est abandonné par les personnes d’esprit; qui peuve si il veut le secourir.

»Hélas! qu’il est doux à un cœur bien né de secourir le vrai malheureux, en fesant une bonne action on posède la vrai pais du cœur et la jouissance pure de l’âme.

»En grâce que votres main bien fesante ne me repousse pas dans la tante de vos bienfait.

»Qu’une couronne de gloire soit le prix de la récompance bien mérité de votres humanité.

»Votre très soumit serviteur.»

14.—Comme le ministère n’a encore rien pu faire pour le Constitutionnel, il a voulu donner, du moins, une nouvelle sanction à ses promesses, il l’a fait manger plusieurs fois à sa table.

On parle d’un ravissant dîner, à la présidence du conseil, auquel ont assisté tous les propriétaires et une partie des rédacteurs de ladite feuille.—Sur la fin du dîner, un des propriétaires a chanté une chanson un peu gaillarde;—madame Dosne était au supplice. On a renouvelé toutes les promesses déjà faites, en ajournant l’exécution jusqu’après la session. Provisoirement on donnera au Constitutionnel beaucoup d’articles gratis,—tels que statistique, tableaux, etc., etc.; toutes choses que les journaux aiment à vendre quatre-vingts francs et à recevoir pour rien. La candidature de M. Véron sera chaudement appuyée;—on le présentera dans un pays moins arriéré et plus intelligent des principes constitutionnels que la Bretagne, où on n’a pu se figurer qu’un ex-directeur de l’Opéra, quelque habile et spirituel qu’il se soit montré dans sa gestion, puisse être un homme sérieux.—Quelques personnes du pays avaient conçu de M. Véron les idées les plus singulières; elles semblaient s’attendre à le voir arriver en pantalon de tricot couleur de chair;—et un électeur, en l’entendant annoncer, fit retirer ses deux filles qui brodaient dans le salon.

—Dans la traite des députés que fait M. Thiers, il se sert, tant qu’il peut, de M. Guizot—pour ramener les pins rebelles;—mais M. Guizot a perdu toute sa valeur, depuis qu’il s’est fait l’instrument subalterne de M. Thiers et qu’il reçoit des ordres de lui.

—Les journaux de la gauche sont fort embarrassés; ils ne veulent pas perdre le fruit de leur dévouement, et cependant ils s’inquiètent des concessions que M. Thiers est obligé de faire aux conservateurs, concessions qui leur rendent chaque jour plus difficile de soutenir un ministère qui se met dans une situation déjà bien peu conforme aux principes rigoureux qu’ils ont mis si longtemps en avant.

Leur situation est telle, que beaucoup de personnes commencent à croire que M. Thiers, d’accord avec le roi, n’est entré aux affaires que pour faire faire au parti vertueux tant de fausses démarches et d’inconséquences, qu’il reste à jamais perdu dans l’opinion publique et n’ose lever la tête.

J’avouerai que je suis presque de l’avis de ces personnes, et que, si ce n’est l’intention, c’est du moins le résultat.

Il y a peu de choses qui aient été combinées d’avance, ce n’est qu’après l’événement qu’on se donne l’honneur de la prévision,—et les historiens ont pour état de constater et d’expliquer la préméditation des tuiles qui tombent par hasard.

15.—Il ne manquait plus au parti vertueux que de couronner des rosières,—M. le vicomte de Cormenin s’est chargé de ce soin. Il consacre le produit de la souscription faite pour lui offrir une médaille,—à la dotation de cinq villageoises.—La somme est divisée,—comme celle demandée pour le duc de Nemours, en dot, douaire et épingles.—C’est une taquinerie un peu enfantine.

16.—Une comtesse italienne, fort connue dans le monde par ses capricieuses fantaisies,—a adopté une jeune fille et l’a fait élever avec la plus grande distinction,—non sans lui faire payer quelquefois ses bienfaits par des bizarreries capables de les lui faire regretter et maudire. Dernièrement la jeune personne accomplit sa dix-huitième année.—Madame... la fit venir et lui dit:

—Anna, tu vas te marier;—ton trousseau est prêt.

—Mais, répondit la jeune fille,—je voudrais, etc., etc; tout ce que répondent les filles en pareil cas.

—Ton mari est M. M...

Le futur était vieux et laid.—On le refusa par les larmes et par les supplications.

—Ma chère bienfaitrice, je vous en prie.

—Comment! mademoiselle, vous refusez l’homme que j’ai choisi pour vous?

—Mais, madame, c’est que vous avez choisi le seul peut-être que je refuse de recevoir de vous.

—On ne peut cependant pas démarquer le trousseau.

La comtesse sonne.

—Faites venir Michel.

Michel est le palefrenier.—Il arrive.

—Mademoiselle, puisque M. M... vous est si odieux, et que c’est le seul mari que vous ayez le courage de refuser de ma main,—vous allez épouser Michel.—Michel serait votre égal sans mes bienfaits;—il dépend de moi de ne pas admettre une distinction que j’ai créée.

Anna pleure, sanglote, se jette à genoux. Heureusement Michel, qui n’avait pas prévu la chose, s’était marié six ans auparavant: on le renvoie à l’écurie.

—Aimez-vous donc quelqu’un, mademoiselle?

Pas de réponse.

—J’en suis fâchée, si cela est, car vous épouserez M. M...

—Ah! Charles, Charles! s’écria Anna.

—Et comment s’appelle ce Charles?

—C’est un jeune homme de bonne famille.

—Ce n’est pas ce que je vous demande, c’est son nom.

—De M...

—Son nom commence par un M? Il fallait le dire; alors c’est tout simple;—on n’a pas besoin de démarquer le trousseau:—c’était ce qui m’avait fait penser à Michel. Vous épouserez M. Charles de M...

17.—Par un hasard singulier, il a fait beau pour la promenade de Longchamps; ce hasard n’était pas arrivé depuis plusieurs années, et je me souviens que l’année dernière j’écrivais à un de mes amis: «Les solennités du couvent de Longchamps ont été d’abord le but, puis le prétexte de cette promenade mondaine.—Aujourd’hui qu’on ne fait même pas semblant d’aller à Longchamps; qu’on se promène pour se promener, il me semble qu’on ne devrait plus s’imposer ce plaisir, qui consiste à promener des nez rouges, des oreilles bleues, des mains violettes, des traits tirés et flétris par le froid.

«Ne pourrait-on attendre un peu et commuer cette promenade en quelque autre dans une saison moins rigoureuse?»

Mais cette année il y avait grande affluence de promeneurs et de riches équipages;—des gendarmes à pied et à cheval,—et dans les contre-allées des marchands de pain d’épices;—sous des tentes, des femmes plus ou moins sauvages avec ou sans barbe,—des crocodiles non moins féroces qu’empaillés,—des mésanges savantes,—des femmes fortes auxquelles on était invité à marcher sur la gorge,—des messieurs se lavant les mains avec du plomb fondu, et se rinçant la bouche avec du cuivre en fusion, etc., etc.

18.—La politique est ce mois-ci fort aride.—Il ne s’agit que des exigences des journaux par la protection desquels M. Thiers est arrivé, et de ses efforts pour réaliser on ne pas réaliser ses promesses. Le Journal de Paris n’existe guère plus.—M. de Feuillide est parti pour le nouveau monde; M. Méville reste dans l’ancien pour faire fructifier le plus possible l’argent qui lui reste.—Pour le journal, il n’est pas à vendre, il est à donner. Son triste sort sert d’exemple à ceux qui comme lui ont osé résister au petit autocrate de la rue Saint-Georges.