19.—Voici un nouveau volume de Babel, publication de la société des gens de lettres.
Pendant que j’y suis,—je dirai deux mots sur la société des gens de lettres,—association ayant pour but d’imposer d’un droit toute reproduction d’un ouvrage ou d’une partie d’ouvrage, au bénéfice de l’auteur. On ne peut nier qu’il ne soit juste, incontestablement légitime, de faire entrer l’auteur d’un ouvrage littéraire dans le partage des bénéfices qui proviennent de son ouvrage.
Mais il y a quelque chose de triste et de mesquin à voir une assemblée de poëtes se jeter volontairement dans les discussions commerciales les plus minutieuses, apprécier eux-mêmes chacune de leurs pensées, chacun de leurs vers en argent,—n’en pas perdre un seul de vue dans leur vol capricieux, sur l’aile des vents ou sur celle de la renommée, et, chaque fois que quelque part il sera prononcé un vers ou lu une ligne, arriver avec leur quittance, et au besoin se faire assister d’un huissier.
Ce n’est plus le temps où Colletet, crotté jusqu’à l’échine, allait de cuisine en cuisine chercher un dîner qu’il payait en bassesses et en humiliations; le temps où l’académicien Durier faisait des vers à quatre francs le cent. Plus d’un poëte aujourd’hui rêve sous des arbres dont l’ombre et la fraîcheur sont à lui.—Nous avons des hommes de lettres qui sont ministres, et d’autres qui empêchent les ministres de dormir, et les renversent de temps à autre.
La mansarde du poëte renferme en certains lieux pour trente mille francs de tableaux, et il n’est plus de bon goût de médire des lambris dorés. Il y a des hommes de lettres qui sont logés comme des princes, si toutefois il est encore des princes qui soient logés comme certains hommes de lettres.
Nous savons que le pouvoir ne comprend pas assez la presse; qu’il n’ose ni l’attaquer de front ni s’allier franchement à elle; nous savons que les gens de lettres sont en dehors de toutes les lois protectrices, sans être en dehors des lois oppressives; qu’ils sont soumis aux charges sociales et qu’ils n’ont pas leur part dans les bénéfices. Mais qu’est-il arrivé de là? c’est qu’on a forcé les poëtes à faire une bonne fois sur la terre et en ligne droite le chemin capricieux qu’ils faisaient au degré de leur fantaisie dans les espaces imaginaires, et qu’ils se sont trouvés dépasser les autres hommes; qu’ils se sont rués dans la société comme en pays conquis, portant avec eux le désordre et la dévastation. C’est donc aujourd’hui à la société à leur faire leur part dans des intérêts qu’ils sauront défendre quand ils seront leurs, comme ils les ont renversés en ces temps-ci. Il n’est aucune carrière qui soit fermée à l’homme de lettres, aucun but qu’il ne puisse atteindre. La littérature est dans toute la force de l’âge et de la puissance, et il est triste de la voir déjà, comme une vieille femme décrépite, penser mesquinement à de petits intérêts,—entasser des liards, faire des épargnes d’esprit,—ramasser les miettes des festins qu’elle donne, et prétendre en remplir encore cinq paniers.
O poëtes, mes amis, poëtes que nous aimons! après avoir montré que vous pouviez aussi être riches,—quand il vous arriverait par hasard de vous soucier des richesses, il est temps que quelques-uns déploient leurs ailes depuis longtemps fermées. Vous devez, ô poëtes, semblables à cette jeune fille des contes de fée,—laisser tomber les pierreries qui s’échappent de votre bouche,—vous devez, comme Buckingham, ne pas ramasser les aiguillettes de perles qui se défilent, s’égrènent et tombent sur le parquet.
Ne nous donnez pas, ô poëtes,—le déplorable spectacle du rossignol qui interromprait son chant, dans les nuits tièdes, pour faire payer les auditeurs et diviser en stalles numérotées les bancs de gazon et les ombrages attentifs.
Voici le printemps, les cerisiers se couvrent d’une neige odorante, les lilas secouent au vent les parfums de leurs thyrses embaumés, les fleurs ne prennent pas la peine de mettre elles-mêmes leurs parfums en petites fioles, et de les vendre étiquetées et parafées.
Il est beau pour le poëte de donner à tous un grand festin d’harmonie, une fête de pensées. Il est beau à l’écrivain de ne pas se montrer préoccupé de tirer tout le parti possible de son œuvre d’hier, parce que sa pensée et son amour sont à l’œuvre de demain; parce qu’il ne faut pas être si humble que de ne pas se permettre d’être un peu prodigue, et de se refuser le plaisir de se laisser un peu voler; parce qu’il faut laisser croire que l’on a trop d’esprit et ne pas compter ses mots et ses phrases, et les mettre dans un coffre par sacs de mille et de cinq cents, et chaque jour les recompter et les enfermer sous une triple serrure.
20.—Un homme aux épaules larges et carrées s’est présenté hier devant le conseil de révision de la garde nationale.
—Vous demandez, lui dit le président, à être exempté du service de la garde nationale!
—Oui, monsieur.
—Quels sont vos motifs d’exemption?
—Monsieur, je suis atteint de la plus grave infirmité.
—Passez dans ce cabinet.
—Mais...
—Passez dans ce cabinet.
Notre homme entre dans une petite pièce voisine, où on le fait se déshabiller des pieds à la tête. Il reparaît bientôt devant le conseil vêtu comme notre premier père.
—Voulez-vous maintenant nous dire quelle est votre infirmité?
—J’ai la vue basse.
—Hier dimanche, le concert de M. Listz a été remarquable d’abord en ceci, qu’on n’était admis que sur invitation et nullement en payant.—C’est une noble idée qu’un roi n’aurait pas; il n’y a que les artistes et les pauvres pour de telles magnificences.
M. Listz a, comme de coutume, donné le spectacle d’un beau talent qui se perd souvent dans l’exagération.—C’est, du reste, un moyen d’influence sur certaines femmes, qui abusent de ce bruit pour en faire un peu de leur côté,—et il y en avait qui se tordaient.—Une princesse, fidèle aux pianistes en général, n’a pas voulu s’asseoir, par enthousiasme; elle s’est tenue tout le temps debout, appuyée contre une colonne;—une comtesse pleurait et criait:—ces dames sont des étrangères qui pensent, sans doute, que c’est ainsi qu’on a l’air de se connaître en musique.
—Un monsieur m’a apporté, un jour, des pensées à mettre dans les Guêpes.—L’abondance des matières,—comme disent les journaux, m’a empêché jusqu’ici d’obtempérer à ses désirs.—Mais il m’écrit des injures et des menaces.—Pour ne pas me faire une mauvaise affaire avec ce monsieur, qui me paraît fort méchant,—je vais transcrire ici la première pensée du recueil,—et, comme j’ai perdu son adresse,—je le préviens que je suis prêt à lui restituer les autres.
Voici la pensée:
«La vérité est un flambeau de lumière qui n’éclaire que ceux qui marchent à sa lueur.»
—On citait hier une femme de la société qui, pour se conformer au préjugé populaire qui veut qu’on ait quelque chose de neuf le jour de Pâques, n’a rien trouvé de mieux que de prendre un nouvel amant.
21.—Alfred M... est un peintre sans réputation et sans talent, qui se console parfois au cabaret des rigueurs de la fortune. Hier, on frappe chez lui de bonne heure, il ouvre et voit entrer son tailleur.
—Ah! c’est vous, monsieur Muller.
—Oui, monsieur, et voilà plus de dix fois que je viens; c’est bien désagréable.
—Vous venez peut-être me demander de l’argent?
—Certainement, monsieur, pourquoi viendrais-je, sans cela?
—Je pensais que c’était pour me prendre mesure d’une redingote dont j’ai furieusement besoin.
—J’en suis désolé, monsieur; mais je ne vous ferai rien que vous n’ayez payé l’ancien.
—Oh! mon Dieu! ce n’est pas que j’y tienne; voilà le beau temps, et je serai bien mieux en manches de chemise chez moi, et dehors avec ma blouse.
—Comment, monsieur, vous ne me donnez pas encore d’argent cette fois-ci!
Le tailleur se fâche un peu; Alfred M... l’apaise de son mieux par une promesse vague.—Le tailleur descend; Alfred M... le suit et le fait entrer dans un café établi dans la maison qu’il habite.—Alfred paye un petit verre de rhum.—Le tailleur commande une tournée d’anisette et dit:
—Bah! tout cela ne vaut pas un petit vin blanc à quinze que je connais, à la barrière des Martyrs.
—C’est presque mon chemin.
—Venez avec moi jusque-là.
Alfred sort avec M. Muller. Arrivés à la barrière des Martyrs, le tailleur fait servir une bouteille de vin.—Alfred se croit obligé de faire comme M. Muller avait fait au café; il en demande une seconde.
—Savez-vous, dit M. Muller, que je commence à avoir faim?
—Eh bien! demandons un morceau à manger.
—Pas ici, on n’est pas bien; montons sur la butte, je sais un endroit.
Alfred M... et M. Muller gravissent ensemble la colline.—On s’arrête à mi-côte pour se rafraîchir.—On arrive à l’endroit que connaît le tailleur.—On prend du petit salé aux choux et on boit.—On prend une salade avec des œufs durs et on boit.—Vers la quatrième bouteille, le tailleur ouvre son âme à Alfred et lui raconte les chagrins que lui cause une femme acariâtre.—A la cinquième, Alfred sent le besoin d’épancher la sienne,—et lui parle de l’intrigue et de la cabale qui l’empêchent d’arriver.—Il cite tel et tel qui ont été à l’atelier de Gros avec lui, et qui ont réussi parce qu’ils ont fait des bassesses auprès de M. Coyeux.—Il prend du charbon, dessine un bonhomme sur le mur et s’écrie: «Voyez-vous tous ces beaux messieurs-là, il n’y en a pas un fichu pour camper une figure comme ça. Eh bien! ils ont de beaux habits et de riches appartements, et moi, je mourrai dans mon grenier.»
Le tailleur s’attendrit et lui dit: «Quand je viens vous demander de l’argent, ce n’est pas que je veuille vous tourmenter;—vous m’en donnerez quand vous en aurez.»
Ils sortent du cabaret, après avoir bu de l’eau-de-vie pour faciliter la digestion, et se promènent.
—Écoutez, dit le tailleur, je sais qu’il faut qu’un jeune homme soit bien mis;—je veux vous faire une redingote et un pantalon.
—Mais je ne sais quand je vous payerai.
—Vous ferez le portrait de ma femme et le portrait de son petit.
Et, comme on marchait toujours, le tailleur finit par lui prendre mesure d’un pantalon et d’une redingote dans les carrières.
Il commençait à faire chaud, ils retournent au cabaret et se font servir trois bouteilles de vin.—Mais, après avoir bu chacun une bouteille, ils s’aperçoivent avec douleur qu’ils ne peuvent contenir la dernière;—ils appellent le marchand de vins.
—Tenez, dit Alfred, c’est dimanche aujourd’hui,—vous donnerez cette bouteille de vin au premier homme—ayant soif,—sans argent, que vous verrez.
—C’est une bonne idée, dit le tailleur, et une bonne action; il fera furieusement soif tantôt.
Le tailleur reprend son foulard sous son bras, et les deux amis se séparent à la barrière des Martyrs.
En entrant chez lui, Alfred M... s’aperçoit qu’il est un peu ému,—il ne peut pendant longtemps trouver sa serrure,—puis ensuite il cherche à ouvrir sa porte du côté des gonds.—Enfin, il entre et se jette sur son lit;—mais il lui semble que les chaises dansent,—et que la figure commencée de son grand tableau joue du violon.—Il s’endort un moment et se réveille le gosier en feu. «Parbleu, dit-il, je doute qu’il y ait aujourd’hui aucun homme qui ait aussi soif que moi et qui ait moins d’argent.—La bouteille que nous avons laissée chez le marchand de vins me revient de droit.»—Il redescend son escalier et remonte à Montmartre; il faisait le soleil que vous savez.—Il gravit péniblement et arrive en sueur.—Il entre chez le marchand de vins pour demander la bouteille, et trouve le tailleur qui la buvait assis dans un coin.
22.—Une femme vient de faire paraître un livre intitulé: Mémoires d’une jeune fille. Il serait vrai et spirituel que ce fût un cahier de papier blanc.
—On lit dans Mézerai que Catherine de Médicis s’entourait de filles d’honneur d’une grande beauté, au moyen desquelles elle détachait du parti de la Ligue les hommes les plus considérables.—M. Thiers, à cette époque où les femmes n’ont plus d’influence que sur leurs maris, a retourné assez spirituellement la politique de la mère de Henri III.—Il a des aides de camp beaux et distingués le plus possible, qui sont chargés de séduire et d’influencer les femmes de certains députés rebelles pour leur faire amener pavillon. Quelques-uns ont un ministère fort agréable, mais c’est le plus petit nombre;—car beaucoup de députés se sont mariés pour avoir le cens, et ont rencontré des femmes ayant plus de portes et fenêtres que de beauté.—Nous citerons dans les exceptions mesdames L..., E... B..., etc., etc.
On assure que M. Thiers lui-même, sachant que, dans les grandes circonstances, un général doit savoir payer de sa personne comme un simple soldat, ne dédaigne pas de descendre dans la lice—et de donner l’exemple.—Si, d’une part, toutes les femmes à séduire ne sont pas belles,—d’un autre côté, quelques-uns des séducteurs sont fort laids; et M. Thiers lui-même n’est pas un Antinoüs. Mais ces pauvres femmes, dont la royauté est fort amoindrie,—comme toutes les royautés de ce temps-ci,—croient ressaisir le sceptre qui leur échappe,—et appellent cela faire de la politique.
23.—Pendant que je croyais M. de Balzac occupé à écrire sur la question du pain, il laisse la théorie et la généralité pour l’application et la spécialité,—et il s’efforce de nourrir les acteurs de la Porte-Saint-Martin. Il dirige pour trois mois ce troupeau sans pasteur; c’est le seul dédommagement qu’il ait demandé au ministère, qui a si brutalement défendu Vautrin.—Je désire de bien bon cœur que ce soit un dédommagement. M. de Balzac, directeur de théâtre, ressemble tout à fait à Apollon se faisant berger et gardant les troupeaux d’Admète.
24.—M. Thiers a son fidus Achates, son fidèle Berger, qu’il a poussé au secrétariat de la Chambre. Il a été question de le nommer conseiller à la cour royale de Paris;—mais M. Vivien,—M. Pelet (de la Lozère) et plusieurs autres collègues de l’autocrate—ont eu l’audace de s’y opposer.—Toute la magistrature de Paris eût regardé comme une insulte qu’on fît entrer dans son sein un homme qui a exercé les fonctions d’avoué dans son ressort,—les relations de la cour royale avec les avoués de son ressort consistant généralement en ceci, que la cour passe son temps à rogner les ongles à ces messieurs.
—On s’occupe beaucoup des guerres intentées par l’Angleterre.—Les journaux, aujourd’hui ministériels, qui l’appelaient autrefois «perfide Albion,» la nomment—le «berceau du gouvernement représentatif.»
Pendant ce temps, l’Angleterre fait la guerre aux Chinois, parce qu’ils ne veulent pas lui acheter son opium, et aux Siciliens, parce qu’ils ne veulent pas lui vendre leur soufre aux conditions qu’il lui plairait de faire.
25.—J’ai eu à parler l’autre jour à M. de Rambuteau, préfet de la Seine.—Il s’agissait de mettre la paix entre des mariniers.—M. de Rambuteau m’a reçu fort convenablement et m’a envoyé à M. Poisson, ingénieur, dont la réception a été un peu cavalière; de sorte que je n’ai pas osé demander le chemin pour sortir à un huissier.—Je craignais que, la politesse diminuant toujours à proportion du grade des personnes, l’huissier ne jugeât convenable de me battre.
—M. de Rambuteau passe sa vie, depuis quelques jours, à baiser sur les deux joues les divers officiers récemment élus ou réélus dans la garde nationale.
—A une matinée chez madame W..., on pria un certain vicomte de lettres, qui n’est ni M. de Chateaubriand, ni M. Sosthène de la Rochefoucauld, ni M. Delaunay, de vouloir bien lire un chapitre d’un roman qu’il vient de terminer. On parlait très-haut—et plusieurs portes étaient ouvertes,—le vicomte demanda qu’elles fussent fermées; on ne le comprit pas.—Il lut le titre, espérant calmer le bruit; impossible de captiver l’attention de ses—dirai-je auditeurs!—Alors le vicomte replia son manuscrit et le remit dans sa poche sans que personne eût l’air de s’en apercevoir.—A ce moment est entré M. Donizetti; la musique a commencé, et le pauvre vicomte est resté solitaire sans la moindre consolation ni la moindre apparence de regret.
—Enfin a eu lieu, à la croix de Berny,—la course au clocher qui avait été annoncée il y a quinze jours.—Les coureurs étaient au nombre de cinq, et les paris importants.—Toutes les chances étaient pour Barca,—jument appartenant à lord Seymour. Les élégants qui montaient les chevaux avaient invité toutes les femmes de leur connaissance, et l’assistance était des plus nombreuses.
Il n’y a pas besoin d’être un écuyer bien habile pour savoir que, dans une course de ce genre, les chevaux et les hommes ont besoin d’être entraînés, c’est-à-dire animés et enivrés graduellement par la course et des obstacles légers d’abord, dont le plus grand est le dernier.—Cette fois, on avait jugé à propos de commencer par la fin. Aux courses précédentes, après plusieurs haies et barrières, on arrivait par un terrain en pente à la Bièvre, qu’il fallait franchir. Cette fois, on devait franchir la Bièvre de bas en haut;—aussi Barca, arrivée la première au ruisseau bourbeux, s’est frappé le poitrail sur le talus et a roulé dans l’eau avec son cavalier qui,—très-bon homme de cheval, n’a pas eu cependant le sang-froid nécessaire pour lui faire reprendre à temps son équilibre.—Les autres chevaux et cavaliers, qui arrivaient derrière elle, déjà intimidés, et sans l’impétuosité aveugle qui est nécessaire pour ce genre d’exercice,—sont tombés également dans la Bièvre.—Chevaux et cavaliers avaient l’air d’une matelotte gigantesque.—Barca était morte, son cavalier, peut-être sans le faire exprès, car il était difficile de s’y reconnaître, a pris un autre cheval, dont le maître pataugeait encore, et a continué la course, abandonnant les étriers, qui n’étaient pas à son point.—Les autres, noirs de boue, sont remontés sur leurs chevaux non moins noirs et non moins sales, et on s’est remis en route, à l’exception d’un,—qui, se trouvant sans cheval, est resté pour rendre les derniers honneurs à Barca.
Je doute que ces messieurs aient produit sur les diverses reines de beauté—l’effet qu’ils avaient espéré.—L’esprit des femmes est ainsi fait:—soyez brave, grand, généreux, honnête, si vous pouvez;—ce sont des qualités accessoires;—quand vous ne les auriez pas,—cela ne vous empêcherait pas tout à fait de réussir, pourvu que vous ne soyez pas ridicule; mais, si un seul instant vous êtes ridicule, vous êtes perdu.
Je suis sûr que, si une femme voyait son père (je n’ose pas dire son enfant) disparaître dans un marais fétide,—l’homme qui s’y précipiterait après lui, irait le chercher et reviendrait noir d’une boue infecte, inspirerait à la femme une vive reconnaissance, mais jamais d’amour.—Il vaudrait mieux laisser étouffer le père et se désoler avec elle sur le bord du cloaque, en phrases sonores et poétiques.
Les anciens tournois avaient cet avantage, que les cuirasses des chevaliers n’étaient exposées qu’à être couvertes de sang,—et, en France, en ce temps-là surtout, le sang ne tachait pas.
26.—J’ai des nouvelles d’Étretat: les habitants sont si malheureux, cette année, qu’on a ouvert au Havre une souscription en leur faveur.—Dussent les vertueux et les farouches me blâmer, je vais demander de l’argent au roi pour eux. On va également tirer une loterie a leur bénéfice.—MM. Hugo, Janin, plusieurs autres écrivains, ont donné des autographes pour la loterie;—Gatayes, une romance inédite.—Nous allons faire une souscription parmi nos amis de Paris pour nos amis d’Étretat.
Ensuite, quand les besoins seront satisfaits,—il faudra s’occuper de l’avenir.—La pêche au châlut, défendue ou circonscrite par les règlements de la pêche,—qui ne sont pas observés, détruit le poisson des côtes.—On doit envoyer, à ce sujet, une pétition à la Chambre des députés.
Mais que fait-on des pétitions à la Chambre?
Par la Charte, les Français ont le droit de pétition.
Voici en quoi consiste ce droit:
Vous êtes lésé par un ministre, qui ne fait pas ou ne fait pas faire ce qu’il doit, ou qui fait ou laisse faire plus qu’il ne doit faire.
Vous vous dites: «Cela m’est bien égal;—je suis Français et j’ai le droit de pétition.»
Vous adressez une pétition à la Chambre, et vous attendez.
Les pétitions se lisent à la Chambre le samedi; les députés ont fixé un jour pour les pétitions, parce que, ce jour-là, ils restent chez eux ou ils vont à la campagne.
On lit votre pétition au milieu des conversations particulières; on va aux voix, et elle a trois chances:
Première chance:—Ordre du jour.—Cela veut dire qu’elle est considérée comme non avenue, et que les garçons de la Chambre la vendent au kilogramme.—Sous la Restauration, on la vendait à la livre;—c’est la seule différence qu’ait amenée la Révolution de juillet.
Deuxième chance:—Elle est mise au dépôt des renseignements;—c’est à peu près la même chance, avec ces deux nuances: qu’elle est mise dans des cartons où on ne la regarde jamais, et que plus tard, quand on la vend,—elle est vendue, non par les garçons de la Chambre,—mais par ceux d’un ministère quelconque.
Troisième chance:—Votre pétition est renvoyée au ministre dont vous vous plaignez, lequel trouve généralement qu’elle n’a pas le sens commun.
Maintenant, Français, vous connaissez votre droit de pétition;—vous avez comme cela pas mal d’autres droits dont je vous parlerai en temps et lieu.
27.—On m’envoie une brochure intitulée:—Défi poétique,—la Province à Paris.—J’allais parler de la chose et répondre à l’auteur, qui annonce qu’il va détruire Paris et battre ses poëtes en champ clos;—mais, à la lecture de ces vers:
Sur leur taille souvent j’ai porté le compas,
Un instant m’a suffi pour trouver leur mesure.»
J’ai ajourné ma réponse, craignant que l’auteur ne fût un tailleur.
—Duprez, le chanteur, est allé hier chez M. Isabey;—on lui a gardé son chapeau, et chacun des amis de M. Isabey a décoré le feutre noir d’une peinture à l’huile.—On y a mis une guirlande de roses,—un bateau, des canards, etc., etc.
—La princesse Victoire et le duc de Nemours ont été mariés hier; voici les fêtes qui ont été données à cette occasion:
RÉJOUISSANCES PUBLIQUES A L’OCCASION DU MARIAGE DE MONSEIGNEUR LE DUC DE NEMOURS.—Le soleil s’est levé à l’orient vers cinq heures du matin;
Les laitières se sont placées sous les portes cochères;
Vers sept heures,—les portiers ont balayé le devant des maisons;
Ce n’était rien encore: les boulangers ont fait une distribution de pain... à raison de quatre-vingt-sept centimes et demi les deux kilogrammes;
Les orgues de Barbarie ont joué sous diverses fenêtres;
Quelques lilas ont fleuri;
Le thermomètre s’est élevé à vingt-quatre degrés centigrades;
A huit heures, on a allumé les réverbères;
A neuf heures, les étoiles ont paru au ciel;
Les théâtres ont donné diverses pièces n’ayant aucun rapport à la circonstance.—Le prix des places n’était pas augmenté;
Les journaux ministériels—ont tous raconté que le roi, la reine et la princesse Victoire (la duchesse de Nemours), sont sortis en CHAR-A-BANCS.
Voilà où en est la royauté.
Voici donc encore une princesse que l’on dit charmante, qui vient en France recevoir des avanies;—dans cette France, autrefois si polie et si galante, où, aujourd’hui, deux députés, dont l’un est l’avocat Michel, se sont vantés de ne s’être pas levés à l’arrivée de la reine à la Chambre des députés.
Mais on a, dans le temps, élu M. Fould, pour que les Juifs fussent représentés à la Chambre.
Ces deux messieurs, pour que la représentation soit générale,—représentent les gens mal élevés.
—M. Roussin est fort embarrassé:—comme ministre, il faut qu’il présente une nomination d’amiral à la signature du roi.—Il voudrait bien être nommé, et il n’ose se désigner.
—Un juré, avocat de son état, a donné, un de ces jours passés, une représentation qui a obtenu quelque succès à l’audience de la deuxième section de la cour d’assises: il s’agissait d’un vol avec effraction, fausses clefs et escalade.
Le chef du jury, un peu troublé de tant d’horreurs, et tout entier au bonheur d’être honnête homme, rentre dans l’audience, et, posant la main sur sa poitrine, dit: «Sur mon âme et sur ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, non le jury n’est pas coupable.»
A MES LECTEURS.—Il faut que je m’arrête ici.—Padocke et Grimalkin,—Astarté et Molock,—mes petits soldats ailés, rentrez au jardin, reposez-vous sur les fleurs roses des arbres de Judée, et sur les ombelles parfumées des sorbiers.—Les deux jours qui restent appartiennent aux imprimeurs.
J’ai raconté, cette fois, le mois, jour par jour: mes lecteurs auront ainsi à la fin de l’année une histoire complète et très-curieuse des sottises, des ridicules et des escobarderies.
Mais, comme il y a des gaillards qui pourraient profiter des deux jours dont je ne peux parler, chaque mois, pour se permettre toutes sortes de choses qui échapperaient aux aiguillons des guêpes;
Et Dieu sait ce qu’il peut tenir de ces choses-là dans deux jours!
Le volume de juin et les autres volumes commenceront par un report d’autre part.
POST-SCRIPTUM.—Ordonnance du Roi.—LOUIS-PHILIPPE, Roi des Français,
A tous présents et à venir, salut.
Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit:
Art. 1er. L’amnistie accordée par notre ordonnance du 8 mai 1837 est étendue à tous les individus condamnés avant ladite ordonnance, pour crimes et délits politiques, qu’ils soient ou non détenus dans les prisons de l’État.
LOUIS-PHILIPPE.
On m’assure que les réfractaires de la garde nationale sont exceptés de l’amnistie.—Ce crime et celui de secouer les tapis par la fenêtre sont décidément les seuls pour lesquels il n’y a rien à espérer, ni des circonstances atténuantes du jury, ni de la clémence royale.
Juin 1840.
Report d’autre part.—Le petit Martin.—M. Thomas.—Description du petit Martin.—M. Pelet de la Lozère.—L’oubli des injures.—Madame Dosne.—Les mariages.—M. d’Haubersaert—La machine impériale.—1er MAI. Les discours au roi.—M. Pasquier.—M. Séguier.—M. Cousin.—M. de Lamartine.—Madame Dudevant.—Madame Dorval.—Madame Marliani.—M. de Balzac.—M. Francis Cornu.—M. Anicet Bourgeois.—Le mari de la reine d’Angleterre.—Les Chinois.—Encore M. Cousin.—M. de Pongerville.—Madame Collet née Revoil.—Les feuilles amies.—Deux cent mille francs.—Avantage qu’ont les rois morts sur les rois vivants.—M. Duchâtel.—Mademoiselle Rachel.—Madame de Noailles.—M. Spontini.—M. Duprez.—M. Manzoni.—Le père de la duchesse de Nemours.—Les injures anonymes.—Conseils à M. Jules ***.—M. de Montalivet.—M. Dumont.—M. Siméon.—Les restes de Napoléon.—M. Thiers.—M. de Rémusat.—M. Guizot.—M. Molé.—La caque sent toujours le hareng.—M. Taillandier.—La plume d’une illustre épée.—Le maréchal Clauzel.—Miei Prigioni.—Méditations.—Les lis et les violettes.—Madame Tastu.—Madame Laya.—M. Valée.—M. Cavaignac.—M. Fould.—M. Jacques Lefebvre.—M. Lebœuf.—M. Garnier-Pagès.—M. Thiers.—M. D’Argout.—M. Dosne.—M. de Rothschild et les juifs de Damas.—La quatrième page des journaux.—Les chemins de fer.—Trois cerfs.—Chasse courtoise.—Souscription pour les pêcheurs d’Etretat.—Rapport de M. Clauzel.—M. Frédéric Soulié.—M. Frédérick Lemaître.—Une représentation par ordre.—Mademoiselle Albertine.—M. Glais-Bizoin—M. Gauguier.—M. de Lamartine.—Apothéose peu convenable.—Les barbarismes de la Chambre.—Le Journal des Débats s’adoucit.—M. Janin.—M. de Bourqueney.—M. de Broglie.—M. Sébastiani.—M. Léon Pillet.—M. Duponchel.—M. Schikler.—Mademoiselle Fitz-James.—Am Rauchen.
Report d’autre part.
29 et 30 AVRIL.—Toujours relativement à la carte à payer des consciences et des dévouements désintéressés qui ont été servis devant MM. les membres du cabinet vertueux, et pour subvenir à l’insuffisance de ses ressources rémunératrices, M. le président du conseil a mis le petit Martin auprès de M. Thomas, chef du personnel du ministère des finances.
Mais vous me demanderez ce que c’est que le petit Martin?
DESCRIPTION DU PETIT MARTIN.—Le petit Martin, que l’on désigne ainsi familièrement dans les coulisses du pouvoir, a été le secrétaire de M. Thiers dans tous les postes qu’il a occupés, même celui de boudeur de la place Saint-Georges;—il est du même pays, de la même ville, que son patron, à peu près du même âge;—il a en hauteur un pouce de moins (le flatteur!) que son auguste maître (M. Thiers s’appelle Auguste).
Le petit Martin ne devait cependant pas, cette fois, occuper cette place de confiance auprès de M. Thiers, parce qu’à leur dernière sortie du pouvoir il avait été placé à la cour des comptes, qui exige un travail et une résidence de toute la journée.—M. Barthe, président de la cour des comptes, voyant les négligences du petit Martin, a essayé, les premiers jours, de le gronder;—mais, en voyant le ministère s’affermir, M. Barthe s’est adouci et a cessé de tourmenter son référendaire.
La position du petit Martin, près de M. Thomas, a pour but de savoir les nouvelles vacances dans l’administration avant l’honnête M. Pelet (de la Lozère), sorte de Lagingeole gouvernemental que M. Thiers s’est donné pour collègue.—M. le président du conseil, averti des places vacantes, peut faire main basse dessus en faveur de ses ennemis députés ou journalistes.
En outre, M. Thiers, avant sa rentrée au pouvoir, ayant promis la place de chef de son cabinet à quinze journalistes, à vingt-cinq auditeurs, à quarante fils ou neveux de députés, a été contraint de reprendre l’ancien pour avoir un prétexte à donner aux déçus.
Ainsi occupé, le malheureux Martin ne peut sortir qu’une demi-heure par jour, et dormir que trois heures par nuit. Il faut qu’il reçoive tous ceux que le ministre ne veut pas recevoir,—qu’il parle à tous ceux auxquels le président du conseil ne pourrait parler sans se compromettre. De toutes ces fonctions, la principale est de se transporter près des ministres pour leur porter les ordres du président du conseil, et présenter à leur signature les nominations aux emplois lucratifs de leurs départements.
On me demandera peut-être quelle sera la récompense de tant de zèle et d’un dévouement si robuste. Le petit Martin aura de l’avancement à la cour des comptes, et, de plus, madame Dosne a promis de le marier.
Car un des moyens de séduction que l’on emploie en ce moment, c’est celui de faire des mariages.—Madame Dosne tient bureau ouvert et agence matrimoniale. Comme elle a eu la main heureuse, il n’est pas une mère qui ne soit prête à accepter un gendre de sa main. Plus généreuse que MM. Willaume, de Foy, et autres agents spéciaux pour les mariages,—madame Dosne n’exige, pour prix de ses bons offices,—que l’engagement, pour les maris, pères ou frères, qui arriveraient à la Chambre, de voter pour M. Thiers.—Elle a promis,—assure-t-on,—de trouver une femme avec dot et beauté, pour le jeune conseiller d’État, M. d’Haubersaert, que sou nez rouge a jusqu’ici fait refuser par plusieurs héritières.
A voir, dans les luttes ministérielles,—les places et l’argent pour but unique et l’administration abandonnée aux commis,—on s’étonne que les choses n’aillent pas encore plus mal qu’elles ne vont.
En effet, un ministre ne s’occupe que de rester au ministère,—et il est renversé avant d’avoir pu prendre la moindre connaissance de son département:—ce qui fait que les affaires réelles vont encore à peu près, c’est que la vieille machine administrative de l’Empire était très-solidement construite et qu’elle subsiste encore.—Les ministres sont comme des chiens dans un tourne-broche, il suffit qu’ils remuent les pattes pour que tout aille bien:—que le chien soit beau ou laid,—qu’il ait ou n’ait pas d’intelligence,—la broche tourne et le dîner est à peu près mangeable.
Mais la machine se rouille fort et ne peut tarder à se détraquer, c’est alors que nous serons en plein gâchis.
1er MAI.—La fête du roi a été ce qu’elle est tous les ans.—Le bourgeois de Paris, qui nomme des députés pour qu’ils exigent des économies, a trouvé le feu d’artifice mesquin;—le bourgeois de Paris veut à la fois la plus stricte économie et la plus grande magnificence. Les chefs des différents corps de l’État ont fait au roi le même discours qu’ils font depuis dix ans, et que beaucoup d’entre eux ont fait à l’empereur Napoléon et aux deux monarques de la Restauration. Il est impossible de voir des phrases plus creuses par le fond et plus ridicules par la forme que celles adressées à Louis-Philippe par ces honorables personnages.—Nous dirons en passant à M. Pasquier, président de la Chambre des pairs, qu’il n’est d’aucune langue de dire,—qu’une source se puise, ainsi qu’il lui est arrivé de le dire dans son discours au roi.
Nous dirons à M. Séguier—qu’il est un peu trop bucolique, pour un premier président de cour royale, de montrer les princesses «préparant des festons pour les princes,» et que «des princes ÉMULESE des TROPHÉESE de Mazagran» vaudraient des pensums à des écoliers de sixième.
Mais il y a quelque chose de plus triste: M. Cousin, ex-philosophe,—traducteur d’ouvrages allemands, traducteur dont on a dit: «Pour traduire, il ne suffit pas d’ôter un ouvrage de la langue dans laquelle il a été écrit, il faut encore le mettre dans une autre langue.»—M. Cousin, aujourd’hui ministre de l’instruction publique,—grand maître de l’Université,—a dit dans son discours au roi:
«Portez un moment les yeux sur les œuvres de votre sagesse qui est aussi leur gloire;» c’est un exemple d’amphigouri,—et non pas un exemplaire, comme a dit le même M. Cousin dans un ridicule discours fait la même semaine à propos de M. Poisson, que la mort a enlevé à la science:—«M. Poisson était l’exemplaire vivant de cette maxime.» On a remarqué dans le discours au roi de M. Cousin cette appréciation politique dont la justesse et l’audace ont paru à la hauteur des aphorismes du célèbre M. de Lapalisse:—Les citoyens un peu divisés, comme il arrive presque toujours dans les révolutions.
Ce bon M. Cousin est un assez réjouissant ministre de l’instruction publique; à la dernière séance de la Chambre des députés, voyant M. de Lamartine monter à la tribune,—il a dit: «Ah! c’est M. de Lamartine; je ne le connaissais pas.—On a rapporté le mot à M. de Lamartine qui a répondu:—«Je ne le connaîtrai pas.»
—La première représentation de Cosima, drame de madame George Sand, avait attiré une nombreuse affluence;—la pièce n’a eu aucun succès.
Il y a eu après la pièce un souper chez madame Marliani,—souper dans lequel il ne s’est pas dit un mot de l’ouvrage tombé.
La chute de M. de Balzac et celle de madame Dudevant ont été un beau triomphe pour les fabricants de mélodrames du boulevard,—MM. Francis Cornu et Anicet Bourgeois, grands écrivains de même force, dont l’un nie le style et l’autre l’orthographe.—Je suis, pour ma part, enchanté de voir ainsi punis les gens d’un talent réel et distingué qui descendent dans l’arène avec les industriels de la littérature.
Dans un théâtre, il y a au moins quinze bottiers, autant de tailleurs, trois cents marchands, quelques domestiques;—jamais il ne vous viendrait à l’esprit de lire à votre tailleur ou à votre bottier un seul de vos vers, encore moins de lui demander son avis, encore moins de le suivre en la moindre des choses.
Eh bien! quand tous ces gens sont réunis, vous tombez à genoux devant eux, vous attendez avec une anxiété mortelle ce qu’ils vont décider de votre œuvre.
Aussi, que de succès dus à la vulgarité des situations, du sentiment et du langage;—que de chutes qui n’ont pour cause que des beautés inusitées ou de nobles hardiesses! Hélas!—il faut le dire, c’est pour gagner un peu plus d’argent,—que les écrivains qui s’étaient jusqu’ici abstenus du théâtre viennent s’y compromettre aujourd’hui et y prostituer à la foule leur talent et leur réputation. Au théâtre, où tout ce qui n’est pas aussi faux que le soleil d’huile et les arbres de carton fait disparate et choque l’assemblée;—au théâtre, où la pensée, après avoir revêtu déjà la forme de l’expression qui l’amoindrit,—doit encore subir l’incarnation d’un acteur,—adopter sa figure, son geste, sa voix,—ses façons d’être et de comprendre ou de ne pas comprendre.
Si deux personnes causent avec un peu d’abandon,—une troisième qui survient fera changer la conversation. Elle deviendra immédiatement d’un tacite et commun accord, plus vulgaire et moins intime.
Chaque fois que j’ai fait un livre, il m’a toujours semblé que je le racontais à une personne,—à une seule,—que je connaissais ou que je rêvais; l’un a été fait pour Gatayes,—un autre pour l’habitante, que je n’ai jamais vue, d’une petite fenêtre fleurie que j’apercevais de la mienne;—presque tous pour C... S...,—aucun pour ce qu’on appelle le public.
Si le poëte savait bien ce qu’il fait la première fois qu’il donne son ouvrage à l’impression,—il y a en lui une sainte pudeur qui se révolterait en songeant que cette pensée qui sort de son âme et de ses veines,—il la livre et l’abandonne à tous,—et il jetterait au feu son manuscrit révélateur, il n’oserait mettre son cœur à nu devant le public.—Il y a des sentiments si délicats et si pudiques, qu’ils meurent de froid ou de honte aussitôt qu’ils sortent du cœur autrement que pour entrer dans un autre cœur qui les cache et les réchauffe.
2.—On place sur la colonne de Juillet le génie de la liberté;—c’est la consécration d’un genre d’actes glorifiés il y a dix ans, et criminels et punis aujourd’hui.—C’est le défaut des monuments:—grâce aux lenteurs du bronze,—ce qu’on avait commandé contre la branche aînée semble presque s’exécuter aujourd’hui contre celle qui lui succède.
3.—Le mari de la reine d’Angleterre exécute fidèlement ses promesses,—le parlement est content de lui.—La reine est grosse;—on a donné au prince de Cobourg un régiment,—à titre d’encouragement et de récompense.
—Voici la guerre commencée entre les Chinois et les Anglais.—J’avouerai que, jusqu’ici, les Chinois m’avaient paru un peuple aussi fantastique que les Lilliputiens de Gulliver.—Que les gens de bonne foi s’interrogent, et il s’en trouvera plusieurs qui ont partagé mes impressions.—Nous ne connaissons les Chinois que par les portraits qu’ils nous envoient sur des boîtes bizarres;—portraits ridicules, invraisemblables et hideux, qu’on ne fait pas ordinairement de soi-même.—J’avais cru qu’il n’existait de Chinois que ceux qui sont peints sur les porcelaines, sur les paravents et sur les boîtes de laque;—aussi, quand j’ai lu que l’empereur avait fait un appel à tous ses sujets,—j’ai été saisi de frayeur et je me suis hâté d’entrer dans mon cabinet pour voir si ces bonnes grosses figures ne s’étaient pas détachées de mes pots bleus et de mes boîtes dorées, et n’avaient pas disparu subitement pour aller obéir aux injonctions de leur souverain.
4.—Voyez cependant comme on est quelquefois trompé:—il n’y a sorte de chose que je ne me sois laissé dire sur M. Cousin.—On m’avait raconté que, malgré les frais de représentation qui lui sont alloués au ministère, il n’y donne pas de dîners,—ou les donne si mauvais, que personne ne s’y laisse prendre deux fois;—que la vieille gouvernante qu’il avait à la Sorbonne l’a suivi au ministère, où elle continue à tenir sa maison dans des idées d’ordre auxquelles la malveillance se plaît à donner un autre nom.
On m’avait raconté que M. Cousin, qui est assez mal élevé, avait manifesté une arrogance de mauvais ton à l’égard des hommes de lettres et des académiciens;—qu’on lui avait demandé, sur les sommes affectées à cet emploi, un secours pour un écrivain malheureux et qu’il avait répondu brutalement: «Je ne donnerai rien; ces gens-là m’ennuient;»—que, rencontrant M. de Pongerville, l’académicien, sur le pont des Arts,—il lui avait dit:—«Il n’y a que vous, monsieur, dont je n’aie pas reçue la visite.—Cela vient, monsieur, aurait répondu M. de Pongerville, de ce que j’attends la vôtre.»
Eh bien! toutes ces choses et une foule d’autres qu’on m’avait racontées,—toutes ces choses, après des informations scrupuleusement prises, se sont trouvées être parfaitement vraies; mais ce qu’on ne m’avait pas raconté d’abord et ce que le hasard m’a fait découvrir depuis, c’est la touchante sollicitude de M. Cousin pour la littérature.—La chose, il est vrai, ne s’applique qu’à une seule personne;—mais il n’y a aucun doute à former que M. Cousin ne soit prêt à se conduire de même à l’égard de tout autre personnage littéraire qui se trouverait dans le même cas. Ab uno disce omnes.
Il s’agit de madame C***, née R***, qui a obtenu un prix de poésie à l’Académie, et qui, ne se trouvant pas assez en évidence—par la lecture de ses vers,—sa présence dans l’assemblée, et la proclamation de son nom,—demanda avec tant d’instances à lire elle-même la pièce victorieuse.
Mademoiselle R***, après une union de plusieurs années avec M. C***, a vu enfin le ciel bénir son mariage;—elle est près de mettre au monde autre chose qu’un alexandrin.—Quand le vénérable ministre de l’instruction publique a appris cette circonstance,—il a noblement compris ses devoirs à l’égard de la littérature.—Il a fait pour madame C*** ce qu’il fera sans aucun doute pour toute autre femme de lettres à son tour.—Il l’a entourée de soins et d’attentions;—il ne permet pas qu’elle sorte autrement que dans sa voiture. A un dîner chez M. de Pongerville, qui suivit de près la rencontre sur le pont des Arts,—tout fatigué, et désireux de se retirer, il attendit l’heure de l’intéressante poëte pour la reconduire dans son carrosse.—Il est allé lui-même chercher à Nanterre une nourrice pour l’enfant de lettres qui va bientôt voir le jour,—et on espère qu’il ne refusera pas d’en être le parrain.—Eh bien! voilà de ces choses que la presse,—qui devrait être pénétrée de reconnaissance,—affecte d’ignorer et de condamner à l’oubli.
5.—Pendant que les journaux amis de M. Thiers attendent plus ou moins patiemment la récompense de leur concours désintéressé,—je ne sais qui s’est amusé à jeter au milieu d’eux une pomme ou plutôt un os de discorde. On a répandu le bruit que deux cent mille francs avaient été donnés par M. le président du conseil à une des feuilles qui se sont rangées sous sa bannière.—Chacune, persuadée de n’avoir pas reçu les deux cent mille francs en question, se sentit fort irritée de cette injuste préférence,—et commença à jeter un œil investigateur et dangereux sur les autres feuilles ralliées,—et à lancer au ministère quelques mots à double entente et quelques demi-menaces.—On eut beaucoup de peine à faire comprendre à ces estimables carrés de papier qu’ils avaient été mystifiés.
—Pour l’anniversaire de la mort de l’empereur Napoléon, l’enceinte qui entoure la colonne a été jonchée de couronnes d’immortelles.—Les rois morts ont, entre autres avantages sur les rois vivants, celui qu’on ne leur fait pas de discours.
6.—Au précédent ministère de l’intérieur, on n’était occupé que de mademoiselle Rachel.—M. Duchâtel lui envoyait des livres et tous les commis lui faisaient des vers.—Il est douteux que Corneille ou Racine, s’ils revenaient au monde, fussent aussi bien traités par ces messieurs.—Mademoiselle Rachel appelle mademoiselle de Noailles sa meilleure amie.—Le règne des avocats en politique a pour pendant le règne des comédiens en littérature.—J’ai vu une lettre de Spontini à M. Duprez.—Il appelle M. Duprez «son nouvel Orphée;» il implore son appui et sa protection, et prend la liberté de le prier de vouloir bien accepter sa visite (la visite de Spontini chez M. Duprez!) et lui indiquer un jour et une heure qui lui conviennent (qui conviennent à M. Duprez!) pour le recevoir (recevoir Spontini!).
7.—A propos de la Saint-Philippe, on a donné des croix d’honneur dans l’armée et dans la magistrature, et aussi à des professeurs:—le seul écrivain que M. Cousin ait jugé digne de cette distinction est M. Manzoni, poëte italien.—Je n’aime pas beaucoup qu’on ait donné je ne sais quel grade dans l’ordre au père de la nouvelle duchesse de Nemours:—la croix d’honneur, que beaucoup de gens ont payée d’un bras, d’une jambe, ou d’un œil,—d’une vie entière de travaux et de privations, ne doit pas être donnée à si bon marché, que de devenir la récompense du bonheur qu’ils ont d’avoir une très-belle fille et de la bien marier.—La croix d’honneur ne doit pas devenir un petit cadeau pour entretenir l’amitié, et suppléer économiquement l’ancienne tabatière à portrait, enrichie de diamants, qui était la formule la plus ordinaire des libéralités royales.—On regarde plus à donner des diamants que des rubans, dont il se fait par jour trois cent cinquante mille aunes dans les manufactures de Saint-Étienne.
8.—Quelques messieurs continuent à m’adresser des lettres injurieuses et anonymes;—j’en ai reçu deux aujourd’hui.—L’auteur de la première, après quatre pages où il met du latin, du grec, peu de français et beaucoup de grossièretés,—me défie, en me tutoyant, de mettre sa lettre dans mes petits livres;—cependant je m’engage sur l’honneur à satisfaire au désir de ce monsieur et à faire imprimer sa lettre dans le prochain numéro des Guêpes, s’il veut prendre la peine de la venir signer chez moi;—je joindrai en post-scriptum le récit de la correction que je lui aurai infligée;—car, comme le dit Chamfort,—quand on porte d’une main la lanterne de Diogène,—il faut tenir son bâton de l’autre main.
—Un autre, qui signe Jules, m’adresse des injures et des menaces:—Hélas! mon pauvre monsieur Jules,—quand on veut faire peur aux gens, il ne faut pas commencer par leur avouer qu’on est un lâche, en ne signant pas une lettre du genre de la vôtre:—j’entends par signer,—mettre au bas de sa lettre son nom,—son adresse,—et l’heure à laquelle on est chez soi;—c’est une chose que peut demander un homme qui met son nom au commencement et à la fin de tout ce qu’il écrit.
Quand j’étais plus jeune,—quand je demandais encore à l’existence plus qu’elle ne peut donner,—quand je me déchirais les mains à vouloir cueillir des fleurs et des fruits sur les ronces stériles des routes de la vie,—ces injures anonymes m’ont fait quelquefois pleurer de rage et de désespoir:—pendant une semaine je cherchais si quelque mouvement instinctif ne me ferait pas reconnaître dans la foule mon lâche provocateur.
Aujourd’hui,—j’ai pris mon parti sur tout cela;—je sais que l’homme qui se fait connaître par quelque talent et par un caractère indépendant,—que l’homme qui marche dans la vie d’un pas ferme et droit,—se dénonce à la bienveillance inactive de quelques honnêtes gens,—et à la haine passionnée des imbéciles et des fripons de tout genre;—j’ai compté les deux partis, et je ne crois pas manquer de courage en faisant ce que je fais. C’est un ennemi public que l’homme qui, au milieu des mensonges des hommes et des choses, dit à chaque homme et à chaque chose: «Tu ne me tromperas pas,» et qui les poursuit par le ridicule,—seule arme qui puisse les atteindre aujourd’hui que tant de gens n’ont plus d’honneur que l’on puisse attaquer sérieusement,—et qu’il ne leur reste que la vanité.
9.—M. le comte de Montalivet s’est fait nommer dans le même mois colonel de cavalerie et membre libre de l’Académie des beaux-arts.—Ce dernier choix a été plus critiqué que le premier:—on n’a pu découvrir d’autres titres à l’intendant de la liste civile que l’intérêt qu’ont MM. de l’Institut à avoir pour collègue et pour ami l’homme duquel dépendent souverainement les commandes. C’est au même titre qu’avaient été élus précédemment—MM. Dumont et Siméon, chefs de division au département des beaux-arts.
10.—M. Hugo vient de m’envoyer son livre—Ombres et Rayons.—Il a écrit sur la première page: «A M. A. Karr, son ami, Victor Hugo.»—J’en ai été fier en lisant certaines pièces remplies de grandes et nobles pensées.—J’en ai été heureux en lisant certaines autres, où il y a tant de cœur et de sensibilité.
—Le même jour j’ai découvert de la prose de M. Flourens,—celui qui l’a emporté sur M. Hugo à l’Académie française.
«Nous ne pouvons qu’applaudir aux efforts que fait M. Leroy d’Étiolles pour le perfectionnement de la lithotritie.
«Signé FLOURENS.»
Qu’est-ce qu’on disait donc que M. Flourens n’écrivait pas?
11.—Une démarche officieuse, qu’a faite auprès de moi un de mes amis, qui est aussi l’ami d’un autre, me donne occasion de traiter en peu de mots une question assez grave.
La vie privée doit être murée.
Cette muraille tant réclamée pour la vie privée, chacun la demande pour soi, et personne ne la souffre pour les autres.
On s’en sert comme le chien de Montargis de son tonneau où il se réfugiait après avoir mordu.
Pour l’homme qui cache sa vie dans l’herbe, qui est heureux tout bas, pour l’homme qui vit solitaire, dont le bonheur est le soleil, dont l’ambition est l’ombre des arbres et le parfum des fleurs, l’homme dont toute la vie est un amour pour une idée, pour une pensée, pour une fleur, pour une manie, celui-là a droit à la vie privée; mais l’homme qui fait tout pour rendre sa vie publique, l’homme qui fait du bruit pour se faire entendre, l’homme qui monte sur tout pour se faire voir,—je ne sais pas ce que celui-là appelle sa vie privée.
Un député, par exemple, a-t-il une vie privée? un homme qui, pour satisfaire ses passions, peut vendre tous les intérêts d’un pays.—N’a-t-on pas le droit de surveiller ses passions?
12.—Comme on reprenait la discussion sur les deux sucres, et que la betterave attendait dans l’anxiété une décision qui allait la déclarer sucre ou salade,—M. de Rémusat a demandé la parole et a présenté à la Chambre un projet de loi qui ordonne la translation des restes mortels de Napoléon à Paris.
Cette proposition a été accueillie avec enthousiasme. Le bon M. Gauguier a déclaré la Chambre tellement émue, qu’il allait remettre la discussion au lendemain.—On a cependant voté sur la loi des sucres, et on a pris un parti qui n’en est pas un.—On a laissé, par une augmentation de droits, aux fabricants de sucre de betteraves la faculté de continuer à faire du sucre et des faillites. La canne triomphe, mais sans générosité; elle ne veut pas que la betterave meure tout à coup, elle la condamne à une mort lente, à une agonie convulsive.
Pardon,—si pour suivre la Chambre je suis obligé de mêler ainsi le sucre et l’empereur.—Dans l’hommage rendu à la mémoire de Napoléon,—il faut distinguer deux choses.—Je ne veux pas, par enthousiasme, tomber avec la foule des étourneaux dans les filets de M. Thiers.—Je ne veux pas, par défiance de M. Thiers, me montrer trop froid pour un acte qui ne manque ni de grandeur ni de majesté.
Comme poëte et comme philosophe, j’aimais voir le tombeau de Napoléon à Sainte-Hélène;—ce tombeau solitaire, sur un roc battu par les vents et la mer, avait une grandeur qu’on ne pourra lui donner à Paris.—Toute poésie est un regret ou un désir; le regret de cet exil après la mort, la pitié pour un homme d’un si grand caractère et d’une si grande fortune, mêlait quelque chose de tendre et d’affectueux à son souvenir.—Napoléon à Sainte-Hélène était aussi loin de nous et aussi déifié que s’il eût été dans le ciel.—C’est à la Mecque que l’on va révérer la tombe de Mahomet.—C’est à Jérusalem, sur le lieu témoin de son supplice infâme, que les chrétiens,—quand il y avait des chrétiens,—allaient adorer le Christ.
Mais, au point de vue de la nation française,—je comprends qu’elle tienne à honneur de ne pas laisser le corps de son empereur au pouvoir de ses ennemis.
Ce sera une grande et belle fête que le corps de Napoléon traversant la France en triomphe.
Mais, pour qui connaît M. Thiers, tout cela n’est qu’un moyen.—Depuis un mois, il cherchait une idée et un prétexte à l’existence de son ministère;—le conservateur ne donnait pas,—on ne pouvait pas se donner assez à la gauche;—en un mot,—selon une expression familière de M. Thiers lui-même, «ça n’allait pas,» lorsque M. Guizot écrivit de Londres qu’on pouvait faire le coup des cendres de Napoléon.
L’ambassadeur ayant tendu cette perche salutaire, M. Thiers s’en est saisi et a parlé au roi.
Le roi était d’autant mieux disposé, que cette négociation avait été sur le point de s’ouvrir sous le ministère de M. Molé.—M. Thiers écrivit à M. Guizot de hâter la conclusion de l’affaire, «de peur qu’un revirement parlementaire ne vînt donner à d’autres cette bonne fortune de scrutin.
Ç’a été l’affaire d’un conseil,—la réponse de M. Guizot est arrivée aussitôt:—ce qu’il y a de plus merveilleux, c’est que la chose a été conduite mystérieusement jusqu’au bout,—que M. Thiers, le plus bavard de tous les hommes,—qui fuit de tous côtés dans la conversation, l’a cachée même à madame Dosne et à M. Véron, et le coup de théâtre a été complet.
Mais—il y a dans le projet des restrictions qui trahissent des craintes puériles et honteuses.
On a discuté le lieu de la sépulture:—l’arc de l’Étoile,—la colonne de la place Vendôme,—la Madeleine,—les Invalides ont été mis en question; le gouvernement s’est prononcé pour les Invalides.
C’est encore un exil, c’est encore une lâcheté; on a craint de mécontenter le parti légitimiste:—Napoléon devait être enterré à Saint-Denis; parmi les rois et les gloires de la France:—à Saint Denis, où j’ai vu, il y a quelques années, le caveau qu’il se destinait à lui-même, et deux énormes portes de bronze exécutées par ses ordres pour le fermer.
Mettre Napoléon à Saint-Denis, c’était clore entièrement la parenthèse impériale, c’était placer à tout jamais Napoléon dans l’histoire, et enlever même à son nom toute action sur le présent et l’avenir. Mais ce cher petit homme de M. Thiers,—semblable aux femmes qui vont, tremblantes, demander aux tireuses de cartes de leur faire voir le diable,—a invoqué l’ombre de l’empereur pour se faire protéger par elle, et il en a eu peur le premier.
15.—Tantôt,—vers trois heures de l’après-midi, on vit un rassemblement se former tout à coup au guichet du Louvre,—du côté de Saint-Germain-l’Auxerrois.—Une femme s’agitait et se débattait contre le garde national de faction, qui la tenait par son châle et refusait de la laisser passer.—D’abord on crut que, fidèle à sa consigne, le soldat citoyen découvrait un paquet clandestin ou un chien non tenu en laisse;—on s’approche, on écoute, et on ne tarde pas à comprendre que le garde national,—marchand de quelque chose,—a reconnu dans la femme susdite une de ses pratiques,—une mauvaise pratique qui lui doit de l’argent, et le gardien et le symbole de l’ordre public lui fait une scène scandaleuse.
L’affaire s’échauffait et ne se termina que sur la menace que fit au garde national le soldat de la ligne placé au même guichet,—et qui, jusque-là, était resté spectateur silencieux du débat,—d’appeler la garde et de faire arrêter son camarade de faction.
14—On a discuté encore sur Alger;—M. Thiers a beau dire,—il est évident que le gouvernement n’a pas de système et que la guerre d’Alger se fait au hasard.
M. Valée continue à se servir de la recette qui lui a réussi à Mazagran, d’exposer une poignée de braves gens à une mort à laquelle ils ne peuvent échapper que par des prodiges; il a laissé à Cherchel, sous le commandement de M. Cavaignac, trois cent cinquante hommes qui ont eu à se défendre pendant cinq jours contre trois mille Arabes;—c’est la première fois, je crois, depuis la guerre d’Afrique, qu’une garnison se défend hors de ses murs;—les gens de Cherchel sont venus combattre dans la plaine les Arabes qui leur ont tué ou blessé cinquante hommes, mais se sont retirés après une perte très-considérable.
—On parle beaucoup de renvoyer M. Clauzel en Afrique;—on oublie vite en France. Si M. Clauzel n’a rien ajouté à sa réputation militaire dans l’expédition de Constantine,—il a jeté les fondements d’une incontestable réputation littéraire. Je me rappelle, moi, en quel style fleuri M. Clauzel racontait son désastre, et quelle délicieuse amplification des églogues de Virgile nous a value cette campagne si coûteuse en hommes et en argent.
Après son rappel,—M. Clauzel publia une brochure pour justifier sa conduite.—Achille devint son propre Homère.
La brochure de M. Clauzel souleva plusieurs récriminations;—le maréchal répondit assez mal aux accusations du ministère, qui, par ses organes, répondit à peu près aussi mal aux accusations de M. Clauzel;—de sorte que chacun parut avoir tort comme accusé et raison comme accusateur.
—Le gouvernement a des journaux officiels, des organes avoués;—tout le monde sait que ces journaux sont écrits par les ministres eux-mêmes ou sur des notes données par eux.—Ne serait-il pas alors décent de ménager les éloges emphatiques de soi-même?
15.—Il ne s’agit plus aujourd’hui de m’occuper des affaires des autres,—les miennes vont fort mal;—en butte à la haine de mes concitoyens,—proscrit,—fugitif,—c’est à Saint-Germain que j’écris ces lignes.—Hier soir, en rentrant chez moi, une lettre officieuse m’a appris que j’allais décidément être arrêté pour un mois de prison que je dois à la garde nationale: «Parbleu! me dis-je, je ne vais pas les attendre;—je vais aller me constituer prisonnier.—J’aime mieux cela que de frissonner au moindre bruit,—de prendre dans la rue les plus honnêtes gens pour des mouchards, et je finirai là les volumes qu’attend l’honorable libraire Dumont.»
En effet, dès le jour,—je me suis mis en route,—me réservant de n’emménager que demain, après qu’un séjour d’une douzaine d’heures m’aurait éclairé sur les besoins de la localité;—j’ai dit tristement adieu à mon jardin,—à mes acacias en fleurs et à mes rosiers qui vont fleurir.
Je me suis mis en route à pied,—j’ai traversé plusieurs quartiers qui m’étaient inconnus, j’ai flâné devant les marchands de bric-à-brac;—puis, passant auprès de Notre-Dame,—j’ai monté sur la tour.—Là, je me suis occupé à regarder en bas des myriades de petites gens agitant de petits bras et de petites jambes, se pressant, se croisant, se heurtant dans de petites rues pour aller à leurs petites affaires ou à leurs petits plaisirs.
Quand on gravit une montagne, il semble qu’on laisse en bas les passions, les chagrins terrestres;—il semble qu’il n’y a que la partie céleste de l’homme qui peut subsister dans cet air raréfié des hautes montagnes, et l’on contemple d’en haut tous les intérêts qui vous garrottaient il n’y a qu’un instant.—Nous vous avouerons que, d’en haut,—la douleur et l’humiliation de la prison nous ont paru fort petites,—et surtout en voyant en bas de petits points rouges qui nous ont semblé de petits gardes nationaux,—peut-être ceux-là mêmes dont la petite colère nous a condamné.
En descendant, nous avons repris nos soucis,—comme le paysan reprend ses sabots à la porte d’un salon dont il n’a osé salir ou égratigner le riche tapis.
Arrivé au quai d’Austerlitz,—je me suis arrêté un moment et je me suis laissé aller à de profondes méditations.
PREMIÈRE MÉDITATION.—Il me semble, ai-je dit,—que dans les impôts que nous payons, il y a une partie destinée à l’entretien d’une armée de quatre cent mille hommes, vrais soldats, bien plus capables que nous de garder la ville.
Pourquoi, puisqu’on nous force de garder nous-mêmes la ville ou plutôt les guérites de la ville,—pourquoi ne nous force-t-on pas à la paver et à allumer les réverbères?—Patience, encore quelques années de liberté, et cela viendra!
DEUXIÈME MÉDITATION.—Cet emprisonnement est immoral et illégal:—immoral, en cela que c’est la réhabilitation de la prison; que, dans un temps donné, les plus honnêtes gens de Paris seront allés en prison comme les voleurs,—et que ce ne sera plus un déshonneur.
Illégal, en ce que j’ai été condamné une fois à un jour,—une fois à deux jours,—plusieurs fois à cinq jours,—mais non pas à un mois de suite;—l’intervalle qui existerait entre l’exécution comme entre les condamnations me permettrait de donner quelque temps à mes affaires et à mes plaisirs;—un mois de suite,—un malade peut prendre sans danger, par petites doses, une quantité d’opium qui le tuerait infailliblement en une seule dose.
TROISIÈME MÉDITATION.—Un rayon de soleil tombe des nuages pour me narguer;—d’ici, les pieds dans l’herbe,—la tête dans le soleil, je vois les barreaux noirs des fenêtres;—ces portes vont s’ouvrir et se refermer sur moi,—je vais être prisonnier!
QUATRIÈME MÉDITATION.—Il y a quelque chose d’effrayant dans l’entrée d’une prison; une fois que l’on me tient là-dedans, il me semble que l’on peut faire de moi ce que l’on veut; que la voix et les plaintes sont prisonnières aussi derrière les grilles,—et que rien n’empêche le geôlier de me hacher, de faire de moi un pâté que l’on mangera dans un festin patriotique, en portant des toasts à la garde nationale.
CINQUIÈME MÉDITATION.—Voici qui est sinistre,—le soleil se cache:—quelles sont les horreurs qu’il refuse d’éclairer?
Pourquoi cette prison est-elle si loin?—les bruits n’ont rien des bruits que je suis accoutumé à entendre.—Ce ne sont ni les voitures, ni les cris des quartiers que j’habite;—rien ne me prouve que suis encore en France.
A-t-on, par un raffinement de barbarie, voulu joindre aux tourments de la prison les tortures de l’exil?
SIXIÈME MÉDITATION.—C’est que j’ai déjà pourri sur la paille humide des cachots de la garde nationale;—j’ai subi une fois six heures de prison, et je me rappelle toutes mes angoisses;—j’avais le numéro 12;—mon cachot avait quatre pas de long et autant de large. Il était peint en badigeon jaunâtre,—le bas en chocolat, jusqu’à la hauteur d’une plinthe absente;—la fenêtre avait six carreaux. Il y avait un lit en fer, une table et un coffre en sapin,—une chaise en merisier.
SEPTIÈME MÉDITATION.—Pfff...
HUITIÈME MÉDITATION.—C’était l’hiver;—le numéro 12 est au nord.
Belle parole du guichetier.—Guichetier, lui dis-je,—comment chauffe-t-on ici?
—Monsieur, répondit le guichetier, il y a un calorifère.
—Mais, guichetier, repris-je, y a-t-il du feu dans le calorifère?
—Non, monsieur, répondit le guichetier.
NEUVIÈME MÉDITATION.—Sans compter que j’ai horreur de cette couleur chocolat dont est peinte une partie des cachots.
L’aspect de certaines couleurs me réjouit ou m’attriste, m’élève ou m’écrase l’esprit.
Il y a des couleurs mélancoliques, des couleurs gaies, des couleurs jeunes, des couleurs ridées, des couleurs bruyantes.
Le lilas,—c’est une douce et poétique mélancolie;—le rose, c’est la jeunesse, la gaieté,—l’insouciance; le bleu, c’est la sérénité, le calme, le bonheur;—le vert, c’est la pensée;—le bleu pâle, la rêverie.
Mais le chocolat est une couleur bête; le chocolat—c’est l’ennui.
L’ennui est l’ennemi de l’homme.—La guerre, le désespoir, la faim, la fièvre, ne tuent pas autant d’hommes d’esprit que l’ennui; et, pour comble de mal, il ne tue pas les sots.
DIXIÈME MÉDITATION.—Pendant un mois passé hors de chez moi,—un mois pendant lequel mon domestique et mes amis sont sûrs que je ne puis pas rentrer,—il est horrible de penser tout ce qu’on peut tramer contre moi.
Mes belles roses auront presque fini de fleurir;—celle que les jardiniers m’ont prié de baptiser, à laquelle j’ai donné le nom de C... S..., était près d’épanouir ses pétales d’un jaune si riche;—dans un mois il n’en restera plus rien;—il y a un an que je l’attends,—il faudra l’attendre encore un an. On aura fumé ce qui me reste de mon tabac du Levant.—On aura rendu mes pigeons savants,—ils sauront faire l’exercice et jouer aux dominos.—On aura pêché les poissons qui habitent le bassin du jardin.