LES
GUÊPES
| ŒUVRES | |
| D’ALPHONSE KARR | |
| Format grand in-18. | |
| —— | |
| LES FEMMES | 1 vol. |
| AGATHE ET CÉCILE | 1 — |
| PROMENADES HORS DE MON JARDIN | 1 — |
| SOUS LES TILLEULS | 1 — |
| LES FLEURS | 1 — |
| SOUS LES ORANGERS | 1 — |
| VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN | 1 — |
| UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS | 1 — |
| LA PÉNÉLOPE NORMANDE | 1 — |
| ENCORE LES FEMMES | 1 — |
| MENUS PROPOS | 1 — |
| LES SOIRÉES DE SAINTE-ADRESSE | 1 — |
| TROIS CENTS PAGES | 1 — |
| LES GUÊPES. | 6 — |
En attendant que le bon sens ait adopté cette loi en un article, «la propriété littéraire est une propriété,» l’auteur, pour le principe, se réserve tous droits de reproduction et de traduction, sous quelque forme que ce soit.
Paris.—Typ. de A. WITTERSHEIM, 8, rue Montmorency.
LES
GUÊPES
PAR
ALPHONSE KARR
—DEUXIÈME SÉRIE—
NOUVELLE ÉDITION
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS
—
1858
Reproduction et traduction réservées
LES
GUÊPES
Août 1840.
Les tailleurs abandonnent Paris.—Les feuilles de vigne.—Une fourmi aux guêpes.—On prend l’auteur en flagrant délit d’ignorance.—Il se défend assez mal.—M. Orfila.—Les banquets.—M. Desmortiers.—M. Plougoulm.—Situation impossible du gouvernement de Juillet.—Le peuple veut se représenter lui-même.—M. de Rémusat.—Danton.—Les cordonniers.—Les boulangers.—M. Arnal.—M. Bouffé.—M. Rubini.—M. Samson.—M. Simon.—M. Alcide Tousez.—M. Mathieu de la Redorte et le coiffeur Armand.—La presse vertueuse et la presse corrompue.—M. Thiers.—Le duc d’Orléans.—M. E. Leroy.—Le cheval de Tata.—Un bourreau.—M. Baudin.—M. Mackau.—Le Mapah.—M. V. Hugo.—M. Jules Sandeau.—Les bains de Dieppe.—Mme *** et la douane.—M. Coraly prévu par Racine.—M. Conte.—M. Cousin et M. Molé.—Une fournée.—Mademoiselle Taglioni et M. V. de Lapelouze.—Coups de bourse.—M. de Pontois.—Plusieurs noms barbares.—M. de Woulvère.—M. de Ségur.—Naïveté des journaux ministériels.—Un ministère vertueux et parlementaire.—Chagrins d’icelui.—M. Chambolle s’en va-t-en guerre.—MM. Jay et de Lapelouze le suivent.—Situation.—Am Rauchen.
1er JUILLET.—Les maîtres tailleurs ayant voulu exiger de leurs ouvriers qu’ils eussent des livrets comme en ont ceux des autres états,—ceux-ci ont abandonné Paris, et vivent dans les guinguettes qui entourent la ville.—Si l’on ne réussit pas promptement à mettre d’accord les ouvriers et les maîtres, il est difficile de prévoir ce que deviendra Paris.—Plusieurs de nos élégants, plutôt que de montrer des gilets déjà vieux d’un mois,—se renferment chez eux et font semblant d’être à la campagne. Paris deviendra sauvage;—ses habitants seront obligés avant peu d’en revenir à l’ancienne feuille de vigne ou de figuier.
Cela me fait songer aux bizarres transformations qu’a subies ce vêtement de nos premiers pères.—Le mariage est, dit-on, d’institution divine; mais, quand Dieu l’a institué, la parure d’une femme n’avait rien de ruineux.—Elle pouvait changer de toilette quatre fois par jour sans inconvénients pour la fortune de son mari.—Mais aujourd’hui—que les feuilles de vigne ont des volants, et qu’il en faut douze aunes pour qu’une femme soit mise décemment, beaucoup de gens restent célibataires par économie.
Voyez, en effet, cette jeune femme sortir de chez elle,—et comptez quelle armée innombrable a dû s’occuper de préparer pour elle les divers ajustements qui ont remplacé la feuille de figuier de la Bible.
Par où commencerai-je,—mon Dieu! je vais prendre pour exemple,—madame, la plus petite peut-être des choses qui composent votre parure, ce soulier si étroit et si cambré.
Eh bien! madame,—avant que vous ayez des souliers, il a fallu un herbager et des gens pour élever l’animal dont la peau forme cette mince semelle,—un boucher pour tuer l’animal,—un mégissier,—un chamoiseur,—un tanneur,—un corroyeur,—avec leurs divers ouvriers,—pour donner à la peau les diverses préparations qu’elle a à subir.
Pour la soie dont est fait ce joli soulier,—après qu’on a nourri et élevé les vers,—opération pour laquelle il faut planter, cultiver, effeuiller les mûriers;—puis, qu’on a étouffé les chrysalides dans les cocons, etc., etc.,—c’est-à-dire, après qu’une quinzaine d’ouvriers différents s’en sont occupés,—il reste encore à filer la soie,—la dévider,—la passer au moulin,—la blanchir et la teindre.—Alors, seulement, on la porte aux métiers;—une fois l’étoffe fabriquée, elle passe encore par une foule de mains avant d’arriver à celles de votre cordonnier;—là, il faut un coupeur,—une couseuse,—une brodeuse, etc., et, si j’ajoute tous les ouvriers qui, sans appartenir à la fabrication du soulier, ont cependant eu à faire des travaux sans lesquels le soulier n’eût pu exister, tels que ceux qui ont fabriqué les outils des différents ouvriers désignés,—ce ne serait pas trop de compter que deux cents personnes se sont occupées de votre chaussure.
Quand je vous aurai dit—qu’une épingle a subi dix-huit opérations différentes, dont aucune ne peut se faire par moins de deux personnes, et plusieurs en exigent un plus grand nombre, sans compter toutes celles qui ont été nécessaires pour l’extraction du minerai et pour sa transformation en cuivre;
Si je vous parle de ces perles qui pendent à vos oreilles et qu’il a fallu chercher dans les gouffres de la mer;
Vous aurez tort de vous étonner si je vous affirme,—vous faisant grâce de calculs dont je ne vous donne que le résultat,—que vous n’oseriez mettre le pied dehors sans que six mille hommes se soient occupés de vous faire une feuille de vigne convenable.
2.—Voici la lettre que je reçois,—relativement au volume du mois dernier:
«Monsieur, où diable avez-vous découvert que les lauriers-roses produisent de l’acide prussique?
«Ah! vous confondez une apocynée avec une rosacée,—vous!
«Vous mériteriez, vous et vos guêpes, un déjeuner de véritable acide prussique. UNE FOURMI.»
Voici ce que je réponds à la fourmi:
«Fourmi, vous avez raison et j’ai tort,—le laurier-rose, auquel les botanistes n’accordent pas d’être un laurier,—mais un nérium, ne contient pas d’acide prussique ou hydrocyanique.
«Mais—il contient un principe délétère tellement subtil, que ses émanations seules, au rapport de quelques auteurs, ont suffi pour causer la mort.
«Un homme, pour avoir mangé d’un rôti cuit au moyen d’une broche faite avec le bois de nérium,—devint fou, eut une syncope et mourut.» (LIBANTIUS, Comment. de venenis.)
«M. Orfila, dans sa toxicologie, met le laurier-rose au nombre des poisons narcotico-âcres,—et il avoue avoir tué beaucoup de chiens avec l’extrait et avec la poudre de cet arbrisseau;—je ne pense pas que ce principe ait reçu de nom.
«Ainsi donc, fourmi,—mon erreur, que je reconnais humblement, repose sur le mot,—et mes guêpes n’en ont pas moins, selon mes ordres,—puisé dans la fleur du laurier-rose de quoi rendre leurs piqûres suffisamment désagréables. Recevez, fourmi, mes remercîments et mes compliments empressés.»
3.—J’ai souvent ri des gueuletons patriotiques;—mais, si j’étais à la place des gouvernants,—ou de ceux qui veulent ou peuvent le devenir,—ou de ceux qui attendent quelque chose d’eux, je prendrais peut-être plus au sérieux les banquets qui ont eu lieu au boulevard Montparnasse et à Belleville ces jours-ci.—La carte pourrait en être chère.
Sous la Restauration, le parti libéral, grotesquement uni au parti bonapartiste, passa quinze ans à dire au peuple qu’il était esclave,—qu’il gémissait dans les fers.—Chaque fois qu’il faisait trop chaud on qu’il faisait trop froid,—on lui disait: c’est la faute du gouvernement; les melons sont chers, c’est la faute du gouvernement;—il pleut, c’est la faute du gouvernement;—il ne pleuvait pas du temps de l’empereur.
Le peuple souverain voulut enfin reconquérir ses droits, ne fût-ce que pour les connaître.—Les faiseurs de phrases lui crièrent: Peuple français, peuple de braves, en avant, marchons!—et ils le laissèrent marcher tout seul,—les ruisseaux coulèrent rouges,—beaucoup de braves gens se firent tuer.—On renvoya Charles X,—on mit Louis-Philippe sur le trône,—et les avocats remplacèrent les seigneurs.—Hélas! ne pouvait-on donc remplacer les gentilshommes que par des hommes si vilains!
Pour ce qui est d’autres changements, il n’en fut pas question.—Il ne s’était pas écoulé six mois que la décoration de Juillet, que le bout de ruban,—que quelques-uns avaient payé d’un bras ou d’une jambe,—était de mauvaise compagnie;—au bout d’un an, il servait, dans les émeutes et dans les foules, à désigner aux agents de police et à la force armée ceux qu’on devait arrêter de préférence.
Tout montra jusqu’à l’évidence qu’on n’avait dit tant de mal de l’ancienne royauté—que pour y faire brèche,—comme à une ville dont on veut s’emparer;—mais, la ville prise, on se hâta de rebâtir les murailles endommagées et de s’y fortifier;—ceux qui s’étaient partagé le butin,—et c’étaient en général ceux qui avaient pris le moins de part au combat,—traitèrent les autres précisément comme ils avaient été traités eux-mêmes par le pouvoir de la Restauration:—les autres répétèrent contre leurs alliés de la veille tout ce qu’ils avaient dit ensemble contre le pouvoir déchu.—Le pays fut divisé en deux camps comme auparavant,—je ne tiens pas compte des subdivisions, et les partis qui n’étaient pas du pouvoir répétèrent au peuple,—qu’il était esclave, qu’il gémissait dans les fers,—etc., etc.;—ce que le peuple écoute et croit tout aussi bien que la première fois.—D’autres faiseurs de phrases entonnèrent:—Peuple français, peuple de braves,—en avant, marchons!—et le laissèrent marcher seul, absolument comme les autres.—Il y eut encore du sang de répandu,—le parti populaire, vaincu à plusieurs reprises,—fut traité comme l’eussent été les vainqueurs de Juillet s’ils n’eussent pas été les plus forts;—car je ne sais si je commets ici un crime de lèse-quelqu’un ou de lèse-quelque chose;—je ne sais aucun moyen raisonnable de nier ceci,—que la Révolution de juillet est une émeute réussie,—comme l’émeute du 6 juin est une révolution manquée.
Aujourd’hui le pouvoir défend les principes que défendait la Restauration;—ses ennemis l’attaquent avec les armes qui renversèrent la légitimité.—Si ce n’étaient quelques noms changés par-ci par-là,—je ne vois pas que la situation soit différente en rien—de celle où on serait si Charles X, au lieu de mourir, était rentré en France.
Seulement de ceci je ne tire pas, comme beaucoup d’autres, la conclusion que la chose est à recommencer,—je maintiens au contraire que, si on la recommençait, il en serait absolument de même, ou peut-être pire.—Que ceux qui disent aujourd’hui ce que disait sous la Restauration le pouvoir actuel—feraient, en cas de succès, précisément ce qu’il fait aujourd’hui.—Que tout changement par la force n’est jamais un assez grand bien pour ne pas être un grand mal:—voyez aujourd’hui,—voici M. Barrot aux affaires,—les radicaux ne veulent plus de M. Barrot.—Que les radicaux arrivent aux affaires,—les communistes n’attendent pas même si longtemps pour se séparer d’eux—et, quoique je ne devine guère au delà des communistes,—je suis convaincu—que, s’ils arrivaient à leur tour,—il se trouverait un parti pour lequel ils seraient des aristocrates et des liberticides.
Certes, la position des hommes qui ont pris le pouvoir en juillet 1830 était difficile;—ils avaient érigé la force en droit.—Si aujourd’hui—ils ne peuvent arrêter leurs principes d’alors,—ils seront renversés,—et ils ne peuvent lutter contre ces principes—que par d’autres principes qui les condamnent pour avoir renversé leurs prédécesseurs;—car voilà ce que disent leurs ennemis:—si le peuple en sa qualité de peuple souverain, a eu le droit de mettre—M. Dupin (remarquez bien, ô messieurs Plougoulm et Desmortiers, que je dis M. Dupin) à la place de M. Trois-Étoiles,—il a parfaitement le droit de mettre aujourd’hui M. n’importe qui à la place de M. Dupin.
Mais s’il n’a pas le droit de mettre M. n’importe qui à la place de M. Dupin,—il n’avait pas le droit de mettre M. Dupin à la place de M. Trois-Étoiles.
Donc M. Dupin ne peut être qu’à la condition de n’être plus.
Diable!
Ce que je dis là a pour but de montrer tout ce qu’on a déjà fait de chemin sur la pente rapide de l’absurde;—ce ne doit pas être, selon moi, une raison pour continuer.—La force n’est pas un droit, elle est la négation de tout droit,—comme le droit est la négation de la force.—Il y a bien d’autres révolutions à faire que les révolutions de rues,—et des révolutions plus grandes et plus belles.—Il en faut partout, excepté peut-être là où on en veut faire;—il en faut dans l’éducation, dans le travail,—dans les impôts,—dans l’administration,—dans l’industrie.
Mais—ceux-là (et je m’adresse aux hommes de tous les partis),—ceux-là surtout les retardent, qui, sous prétexte du progrès et du bien public, se disputent ignoblement—les lambeaux de tout ce qui se paye et de tout ce qui se vend.
Toujours est-il, pour en revenir aux banquets, que ces braves gens, voyant que leurs représentants ne s’occupent à la Chambre:—les plus forts que de leur ambition ou de leur avidité personnelle, les plus niais que de l’avidité et de l’ambition des autres;—le tout entremêlé—de gueuletons et de dîners,—où l’on choque les verres pleins contre les mots vides; ont avisé que,—pour cela du moins, ils n’avaient pas besoin de représentants,—et que rien ne les empêchait de boire et de manger eux-mêmes, au lieu de boire et de manger par procuration.
M. de Rémusat—s’est opposé à la continuation des banquets,—c’était son devoir;—car, si le gouvernement de Juillet n’était pas le gouvernement de Juillet,—personne n’oserait,—je pense,—lui demander d’autoriser des réunions dont le but avoué est son renversement,—et la propagation de doctrines telles que l’abolition de la propriété, etc., etc. (Voir ce que nous avons dit—du gouvernement sauvage dans le volume de janvier.)
Il y a eu un banquet à trois francs par tête,—et un banquet à deux francs.—On parlait mal au second des convives du premier,—auxquels—je rappellerai que Danton fut principalement condamné pour une carte de restaurateur excédant vingt-deux francs.
4.—Les cordonniers suivent l’exemple des tailleurs, et se retirent sur le Mont-Aventin.
Je ne sais plus dans quelle ville les boulangers ont refusé de continuer à travailler.
Tout le monde s’occupe de politique,—tout le monde veut être gouvernement,—excepté cependant les quelques-uns dont c’est l’état et le devoir;—mais à quelles oreilles est-ce que je dis cela?—Bon Dieu! que ce désaccord entre les maîtres et les ouvriers,—ce besoin d’une nouvelle organisation du travail est une question politique,—mille fois,—cent mille fois plus importante—que les misérables questions de ministères—qui occupent, divisent ou réunissent la Chambre des députés. Il faut le dire,—il y a au moins dans le saint-simonisme et le fouriérisme,—au milieu de rêveries et de saugrenuités, des tentatives et des efforts pour arriver à un but de réorganisation sociale.
5.—Dernièrement,—M. Arnal, acteur comique du théâtre du Vaudeville,—dédia à M. Bouffé, comédien du Gymnase, un poëme en vers. Dans ce poëme, M. Arnal se plaignait du peu de considération qu’ont encore les comédiens dans la société,—et il demandait sérieusement,—en attaquant un odieux préjugé,—
La mesure du vers, ou celle de sa modestie, l’empêchèrent de mettre, «et Arnal.»
Comme l’état de M. Arnal est de faire rire,—je trouvai son vers assez heureux, et j’en ris un moment, sans y attacher d’importance.—Le gouvernement, à ce qu’il paraît, se préoccupa davantage du vers de M. Arnal, et se demanda pourquoi quelques comédiens n’avaient pas la croix. On l’avait bien donnée, il est vrai, à M. Simon, premier diable vert de l’Opéra,—mais c’était plutôt comme garde national zélé—que comme diable vert qu’il avait obtenu cette distinction.—On songea alors à donner la croix à M. Rubini, chanteur du Théâtre-Italien.
Napoléon la refusa à Talma,—et eut raison.—Il serait charmant, en effet, de voir sur un journal:—Le chevalier de la Légion d’honneur Alcide Tousez—a fait pouffer de rire—dans le rôle de ***. Le chevalier de la Légion d’honneur Arnal a été assailli de pommes cuites.
Allons donc,—messieurs les comédiens,—vous gagnez, dans une année, plus d’argent que n’en gagnent dans toute leur vie une foule de gens savants, distingués, laborieux.—Un ténor a de bien plus forts appointements qu’un ministre,—une danseuse qu’un général en chef.—Il n’est pas un comique un peu bien placé qui, en exagérant, trois fois par semaine, les infirmités que la nature peut lui avoir données,—ne réunisse ses trente mille francs au bout de l’année.—Allons, messieurs,—laissez donc la considération aux pauvres diables.—Nous vivons d’ailleurs à une époque où on n’y tient guère, et où vous pourrez leur acheter toute leur considération pour le quart de vos appointements.
M. Alphonse Royer,—littérateur distingué,—qui désirait la croix depuis longtemps, sans avoir pu l’obtenir, est allé se faire Turc,—et prendre à Constantinople une fort belle position.
6.—M. Mathieu de la Redorte,—ambassadeur d’Espagne,—est parti depuis plusieurs jours.—On allait voir, chez le coiffeur Armand,—douze perruques à la Louis XIV, commandées pour ses gens.—Il emmène des voitures et des livrées extraordinaires.
7.—Le public a,—entre autres choses,—ceci de ravissant—que, s’il adopte souvent une idée,—sans trop savoir pourquoi,—il se donne ensuite bien garde d’en changer.—Ainsi, vous n’empêcherez jamais d’appeler journaux ministériels—la Presse et le Journal des Débats, qui font à M. Thiers, c’est-à-dire au pouvoir actuel, une opposition violente et systématique;—ni journaux de l’opposition,—le Courrier Français, le Constitutionnel,—le Messager, le Siècle, qui appartiennent au ministère.
On a beaucoup ri, hier, au Café de Paris, en voyant entrer à la fois deux journalistes fort connus,—l’un, que l’on donne pour type du journalisme corrompu,—est un jeune homme qui venait bourgeoisement dîner en tête-à-tête avec sa femme,—l’autre,—journaliste vertueux,—amenait une danseuse célèbre par sa maigreur.
8.—M. Thiers s’est tellement enthousiasmé du cheval que lui avait prêté M. Ernest Leroy pour la revue,—qu’il a beaucoup pressé celui-ci de le lui vendre. M. Leroy s’y est refusé; parce que ce cheval est un présent du duc d’Orléans.—M. Thiers s’est adressé alors au prince royal, qui a dit à M. Leroy: «Vous me ferez plaisir, en cédant le cheval de Tata à M. le président du conseil.»
M. Leroy—ne voulait pas d’abord en accepter le prix,—mais M. Thiers, l’ayant fait estimer, lui a envoyé huit mille francs.
Le cheval de Tata—n’est certes pas un bon cheval,—mais il a beaucoup d’apparence;—il vaut, du reste, infiniment mieux aujourd’hui qu’à l’époque où le duc d’Orléans l’a donné à M. E. Leroy.
Depuis ce moment—M. Thiers monte à cheval tous les jours,—il s’est installé à Auteuil,—et on le rencontre dans le bois de Boulogne,—suivi d’un domestique à cheval, porteur d’un rouleau de papiers.—M. Thiers travaille à cheval—absolument comme M. Lejars du Cirque-Olympique.
9.—Une place de bourreau est vacante;—quarante demandes ont été adressées,—sept sont apostillées par des députés;—les sept candidats bourreaux sont électeurs. Il est facile de se représenter comment cela s’est fait.
—Monsieur,—je vous demanderai votre voix.
—Volontiers,—monsieur,—mais j’aurai besoin de votre appui.
—Monsieur,—il vous est acquis.
—Monsieur,—la place de bourreau est vacante à ***.
—Monsieur,—vous voudriez qu’elle ne fût pas donnée,—vous êtes, comme moi, pour l’abolition de la peine de mort,—vous....
—Pas du tout,—monsieur,—je voudrais être bourreau.
—Monsieur,—je me ferai un vrai plaisir....
—Ayez donc la bonté d’apostiller cette petite pétition que j’adresse au ministre.
—Volontiers,—monsieur.
«Je certifie que N..., excellent père de famille,—garde national irréprochable,—a tout ce qu’il faut pour faire un bourreau très-distingué;—je serai personnellement heureux de voir tomber sur lui le choix de M. le ministre;—je crois qu’il s’en montrera digne à tous égards,—et que le gouvernement n’aura qu’à se féliciter de son utile concours.»
10.—L’amiral Baudin était arrivé à Cherbourg et avait passé la revue de ses équipages—lorsqu’il a annoncé tout à coup qu’il ne partait pas,—et est retourné à Paris.—Au moment où l’amiral reçut sa mission,—il confia à M. Thiers que M. Mollien, consul de France à la Havane, lui était désagréable—et que sa destitution lui ferait plaisir.—M. Thiers répondit: «Nous verrons ça.»
Une fois à Cherbourg, M. Baudin écrivit à M. Thiers qu’il ne mettrait pas à la voile avant que la chose fût faite;—la réponse de M. Thiers fut ambiguë, et M. Baudin retourna à Paris.
Si on ne peut approuver M. Baudin—d’avoir demandé la destitution de M. Mollien comme faisant partie de l’expédition, M. Thiers est sans excuse de ne s’être pas expliqué catégoriquement, et de n’avoir pas refusé formellement ce qu’il ne voulait pas faire.—De ce jour, l’amiral Baudin n’a plus été un bon amiral, et M. Mackau, envoyé à sa place, a passé homme de génie, pour son avancement,—du moins dans les journaux du ministère.—Au résumé, avec toutes ses finesses et toute son habileté,—M. Thiers n’arrive jamais qu’à priver le pays de ce qu’il a de meilleur.
11.—Un monsieur, auquel ses parents ont probablement négligé de donner un état,—s’est récemment établi Dieu,—il prétend que le véritable Dieu doit être à la fois homme et femme,—c’est-à-dire père et mère, et il s’intitule Mapah, nom formé des premières syllabes des deux mots maman et papa. Il y a deux ans, les femmes libres adressèrent à la Chambre des députés une pétition tendant à ce que le roi Louis-Philippe fût appelé à l’avenir roi des Français et des Françaises.—On prononça l’ordre du jour,—parce qu’on objecta—que les Françaises étaient comprises dans les Français,—et que rien n’empêcherait, si on accédait à cette première demande, d’être bientôt obligé d’appeler le roi—roi des Français, des Françaises et des chapeliers, etc., etc. Le Mapah a accompli ce vœu des femmes libres.
Je n’ai jamais vu ce nouveau Dieu;—mais il m’a parlé comme l’autre parla à saint Jean dans le désert.—La parole du Mapah—coûte trois sous de port.—Il m’a envoyé quatre pages sur Napoléon et sur Waterloo;—je pense que Dieu parlait hébreu à son peuple,—le langage du Mapah est de l’hébreu pour moi.
Il a écrit également à M. V. Hugo,—et lui a proposé d’être sous-Dieu ou Saint-Esprit,—M. Hugo a refusé.—Il paraît qu’il aime mieux être académicien.—On ne saurait trop porter à la connaissance du public de semblables traits de désintéressement.
Le Mapah date ses évangiles de son grabat,—décidément le métier est mauvais, le royaume des cieux n’est pas de ce monde,—et j’admire peut-être trop le désintéressement de M. Hugo.
Le Dieu, m’assure-t-on, daigne se manifester dans divers estaminets,—où il fait la Pâque et communie sous les espèces des échaudés et de la bière; sa foudre se compose d’un rotin, et il s’encense lui-même au moyen d’une pipe culottée.—Il rencontra, un jour, dans un café, M. Jules Sandeau, auquel il dit: «Levez-vous et suivez-moi.»—M. Sandeau se leva et s’en alla aussi vite qu’il put aller.
12-13.—Étretat. Je me suis mis à l’eau hier,—et je me suis dirigé vers la ligne d’un beau bleu sombre que forme la mer à l’horizon,—j’ai rencontré une barque de pêcheur, elle était—montée par mon ami Samson;—je l’ai hélé.
—Tiens!
—Monsieur Alphonse!—Eh bien! comment que ça va?
—Bien, mon ami Samson,—et vous?—Avez-vous du genièvre à bord?—il y a longtemps que je suis à l’eau, et cela ne me ferait pas de mal.
—Non, mais voici deux beaux homards que je vous donnerai pour votre dîner.
Et Samson me montra des homards bleus étendant leurs grosses pattes et ne saisissant que l’air avec leurs pinces formidables.
—Merci,—mon ami Samson,—mais pour le moment j’aimerais mieux du genièvre.
—Eh bien!—allez-vous-en encore au large,—tournez la porte d’aval—et vous rencontrerez Valin, le garde-pêche,—il a de l’eau-de-vie.
—Au revoir,—mon ami Samson.
—Au revoir,—monsieur Alphonse.
14.—Madame ***, l’une des sorcières de Macbeth—à laquelle on avait écrit après l’affaire de Strasbourg:—«Prends ton nez de sept lieues et va-t’en.»—Madame *** vient d’essuyer un petit désagrément de douane.—Les préposés, trompés par son aspect militaire et ses moustaches,—n’ont jamais voulu croire que ce fût une femme,—ils ont soutenu que c’était un homme déguisé, et que sa prétendue gorge devait se composer uniquement de dentelles et autres marchandises prohibées.—Ils ont voulu la déshabiller;—Madame *** a réclamé le droit d’être fouillée par une personne de son sexe, comme il est d’usage pour les femmes;—mais la femme préposée partageant l’erreur des douaniers, a refusé longtemps de déshabiller ce monsieur, et ne s’est décidée qu’à grand’peine.
15.—Je vous vois bien, Padocke—vous bourdonnez depuis un quart d’heure autour de ma tête,—mais je ne vous écoute pas.—Vous avez, dites-vous, d’excellentes choses à raconter,—j’en suis désolé; mais votre arrêt est porté sans appel,—vous ne reparaîtrez qu’au mois de septembre; on voit bien, du reste,—Padocke,—que vous n’avez rien fait depuis un mois;—vous êtes horriblement engraissée,—prenez garde,—Padocke,—vous seriez la première guêpe qu’on aurait vue prendre du ventre.
Certes, Padocke, après les désagréments que vous m’avez attirés,—ce n’est pas vous que je laisserai parler sur le procès de madame Lafarge,—vous laisseriez encore échapper des choses fort risquées; aussi bien,—je ne dirai rien du fond du procès,—mais je ne puis m’empêcher de parler un peu de Me Coraly, avocat et député.
J’ai lu tous les discours dans cette affaire,—et j’avouerai qu’il a laissé derrière lui l’Intimé des Plaideurs.
Dans l’audience du 11,—il commence comme son modèle.
De maître Petit-Jean m’éblouit.....
Me Coraly:
«J’ai appris par l’expérience à me défier des entraînements du talent de Me Bac.»
Et partout cette phrase prétentieuse, boursouflée, redondante, répétant trois fois la même chose;
Et ces fades éloges de la beauté de madame de Léotaud,—et des grâces de madame de Montcreton,—et la réponse de Me Bac par les louanges des attraits de madame Lafarge:—cette galanterie empesée,—et cette ridicule forme de langage qui fait que Me Coraly s’écrie: «On a sali notre vie de jeune fille.»
Comme tout cela a été prévu par Racine!
Quelle maison? maison de notre propre juge;
On brise le cellier qui nous sert de refuge.
Une chose triste en lisant toutes ces révélations qu’entraîne un procès du genre de celui de madame Lafarge,—c’est de voir tout ce qu’il y a de commun et de mauvais goût dans les coulisses de la vie humaine,—combien peu il y a de gens qui aient quelque respect pour eux-mêmes,—et qui gardent quelque dignité quand ils sont seuls.—Il semble que, pour la plupart, les bonnes manières et la distinction soient un rôle fatigant dont on ne saurait trop vite se débarrasser; il semble voir des chiens savants retomber sur leurs quatre pattes aussitôt que leur maître détourne la tête.—Il y a une foule de gens qui, sitôt qu’ils se croient seuls, n’ont rien de plus pressé que de mettre un bonnet de coton et de ne plus se laver les mains.
On n’aime pas à entendre cette jeune femme ne trouver rien de mieux à dire à l’autre, à propos de son mariage récent, que ceci:—«N’ayez pas de diamants,—cela fait trop de peine de les perdre.» Que dirait-elle donc de plus s’il s’agissait de la perte d’un enfant?
J’ai fait, à ce sujet, depuis longtemps, une remarque affligeante: c’est qu’il y a beaucoup de femmes avares.—Qu’un domestique maladroit laisse tomber du plateau qu’il porte quelques gouttes d’eau sucrée sur leur robe,—c’est un désespoir qu’on ne prend pas la peine de cacher;—qu’une porcelaine un peu précieuse soit brisée par hasard, que de cris!—que de plaintes!—que de gémissements!—Une bague tombe,—on interrompt la contredanse:—il faut tout déranger pour la retrouver.—Et cette histoire avec M. Clavet!
Qui donne des cheveux à son petit cousin,
Ou qui, chaque matin, se rencontre et babille
Avec un écolier dans le fond du jardin.
Je n’appelle pas vierge une fille qui donne
Un coup d’œil au miroir sitôt que quelqu’un sonne.
Elle voulut être belle et parée.
Par cet autre sa main, dans un bal,—fut serrée;
Celui-ci vit sa jambe, un certain jour qu’au bois
On montait à cheval.—Un autre eut un sourire,
Un autre s’empara,—tout en feignant de rire,
D’une fleur morte sur son sein.
Un autre osa baiser sa main.
Qui troublent les jeunes sens,
Un monsieur a baisé, devant les grands parents,
Tout en baisant la joue, un peu le coin des lèvres.
On a rougi cent fois d’un mot ou d’un regard;
On a reçu des vers et rendu de la prose,
Et cætera.—Mais il est une chose,
Une seule,—il est vrai,—peut-être par hasard,
Que l’on a su garder,—soit par la maladresse
Ou l’ignorance du cousin,
Ou la,—dirai-je,—la sagesse
D’une mère au coup d’œil certain.
C’est encore une chose et rare et difficile!
Et c’est ce qu’on appelle une vierge!—on l’habille
Tout de blanc,—et l’époux se rengorge au matin!
16.—Je découvre que je passe définitivement à l’état de canard.—On appelle canard en librairie les nouvelles que les crieurs vendent dans les rues,—ou les anecdotes un peu hasardées que publient les journaux,—on est arrivé par catachrèse à donner le nom de canard à celui qui est le sujet de l’anecdote. J’ai compté cette semaine quatre canards dont je suis le héros,—en y comprenant les détails donnés sur un naufrage que je suis censé avoir fait à Étretat avec Gatayes, qui n’a pas quitté Paris.
17.—Dans un numéro du mois de décembre, j’ai raconté toute la vie de M. Rossi,—les grands journaux, les journaux sérieux,—les journaux qui savent tout,—ont, depuis six mois, largement puisé à cette source sans la désigner jamais,—chaque fois qu’il a été question de M. Rossi.
On vient de le nommer conseiller au conseil royal de l’instruction publique,—et on a fait grand bruit de la démission qu’il a donnée d’une de ses places,—le hasard fait que c’est précisément la moins rétribuée que M. Rossi a abandonnée.
Ainsi, en quittant la chaire d’économie politique qui lui rapportait cinq mille francs,—il a conservé les douze mille francs qu’il reçoit du ministère des affaires étrangères,—les douze mille de l’École de droit.
Les douze mille du ministère de l’intérieur pour la Revue des deux Mondes, dont il fait la chronique politique.—Cette chronique, qui n’a aucun mérite d’aucun genre, était beaucoup plus spirituelle quand elle était faite par des Français.
18.—Il y a deux ans et demi, M. Cousin n’était pas ministre de l’instruction publique,—il faisait à la Chambre haute—une opposition tracassière.—Un jour il avait entrepris de faire réciter à M. Molé une sorte de catéchisme ridicule.
—Monsieur le ministre, disait M. Cousin, que feriez-vous s’il arrivait telle chose? que feriez-vous si don Carlos était triomphant, si le colosse du Nord venait à mourir, si la reine d’Angleterre engraissait?
«Hélas! monsieur, ne répondait pas M. Molé, nous avons déjà assez de peine à savoir bien précisément ce que nous faisons, sans encore dire ce que nous ferons.»
—Monsieur, répondait M. Molé, il m’est impossible d’improviser ici un programme complet d’une politique que les événements doivent nécessairement modifier, etc., etc.
Nous ne suivrons pas ces deux messieurs dans le dialogue, nous remarquerons seulement que le professeur Villemain venait de temps en temps en aide au professeur Cousin,—et lui donnait le temps de reprendre haleine.—M. Molé tenait bon, et l’avantage semblait devoir lui rester, lorsque le professeur Cousin imagina un de ces arguments qui bouleversent l’armée de syllogismes la mieux disciplinée.
—Monsieur, dit le professeur Cousin à M. Molé, je vous donne un démenti.
On comprend de quel étonnement, de quelle stupeur, puis ensuite de quelle indignation fut saisie la Chambre dite aristocratique. La plupart des pairs sont des hommes bien élevés,—peu accoutumés à ces façons de Trissotin, à ces interjections de garçon de classe.
M. Pasquier, quand le premier tumulte fut apaisé,—dit au professeur Jean-Vadius Cousin: «Monsieur, je vous fais observer que les paroles dont vous venez de vous servir sortent des convenances parlementaires.»
Et de toutes les convenances possibles, aurait dû ajouter M. Pasquier; mais les membres de la Chambre haute sont des gens comme il faut, qui n’ont pas voulu dire dans une assemblée législative, dont toutes les paroles sont imprimées au Moniteur et lues dans toute l’Europe: «Monsieur, vous êtes un manant.»
19. La Chambre des pairs, en rejetant ou en modifiant les lois tardivement présentées par le ministère,—a montré clairement qu’elle n’entendait pas se laisser ainsi abaisser et amoindrir.—M. Thiers a senti le besoin de s’y créer un parti sérieux et il pense à une nouvelle et prochaine fournée.—Le roi n’a pas caché qu’il serait très-difficile sur les noms qu’on lui présenterait. M. Thiers manque de gens suffisamment convenables dans ses relations personnelles;—c’est M. de Rémusat, homme du monde et homme d’esprit,—qui a été nommé recruteur.—Voici quelques-uns des noms déjà raccolés:—M. de Tracy,—M. de Lasteyrie,—le comte Paul de Ségur,—l’infortuné Flourens,—le général Lamoricière—et le général Duvivier.—Quelques personnes parlent de M. Dosne;—ce M. Dosne ne serait-il pas le même M. Dosne qui dut à la bienveillance de la duchesse d’Angoulême une charge gratuite d’agent de change? Le moment et le prétexte seraient l’arrivée des cendres et on mettrait en tête de la liste:—MM. Gourgaud,—Bertrand—et Lascase.
Dans les familles que voit M. de Rémusat,—on s’efforce de trouver des formules de refus polies;—beaucoup allèguent le mauvais état de leur santé,—quelques-uns demeurent bien loin du Luxembourg,—d’autres redoutent les plâtres neufs,—etc., etc., etc. Le topique violent que veut appliquer à la Chambre des pairs M. le président du conseil—est généralement d’un effet extrêmement passager;—les nouveaux pairs ne tardent guère à comprendre les devoirs et les nécessités de leur position,—comme fit M. de Boissy après qu’il eut été nommé par le ministère du 12 mai.
M. de Villèle redoutait beaucoup cet expédient et ne s’y détermina qu’à la fin. «Chaque pair que je fais,—disait-il,—commence par mettre deux boules noires contre moi.»
20. Deux femmes accusées d’assassinat ont été toutes deux condamnées:—la mère, comme auteur du crime, aux travaux forcés à perpétuité,—et la fille complice,—vu des circonstances atténuantes, sera à vingt ans de la même peine.—Or, la mère a près de quatre-vingts ans, et il est certain que la fille passera aux travaux forcés trois fois autant de temps que la mère.
21.—Un des canards faits sur mon compte—annonce que je suis très-laid;—cette assertion peut jeter dans les esprits des impressions illimitées.—Sans nier la chose au fond, je serai forcé, un de ces jours, d’en fixer positivement les bornes par un bon portrait légalisé,—aussi bien on en a lithographié un que l’on vend ou que l’on ne vend pas derrière certains vitrages;—portrait qui me donne l’air d’un criminel écoutant si le jury admet les atténuantes. Si j’étais procureur du roi,—je ne suis pas bien sûr que je ne me ferais pas arrêter sur le seul aspect de mon portrait;—je ne sais si c’est à cause de ce portrait que MM. Desmortiers et Hély-d’Oissel, son substitut, ont cru devoir ajouter à mon nom, inscrit au parquet pour quelques condamnations relatives à la garde nationale: «NE MÉRITE AUCUNE INDULGENCE.»
Vraiment, messieurs, je ne sais si vous en méritez beaucoup;—mais je sais que vous en auriez diantrement besoin,—ce que je me propose de développer convenablement en temps et lieux,—patience,—messieurs,—vous voyez que j’ai aussi une police bien faite.—J’aurais, du reste, mauvaise grâce à me plaindre de toutes ces plaisanteries.
Des ennemis de M. de Lamartine s’amusent à envoyer aux divers journaux de Paris—des vers qu’il est censé, pendant le cours de son voyage,—ici, avoir mis sur un album,—là, avoir improvisé dans un banquet, etc, etc.—Ces vers sont, comme vous pouvez le penser, fort indignes de leur auteur prétendu,—et donnent à l’honorable député un certain air troubadour,—qui n’est ni de mode, ni de bon goût, et ne va nullement avec ses façons d’être, qui sont pleines de dignité et de distinction.
Les journaux,—pendant les vacances des Chambres, poussent au degré le plus criminel l’avidité de la copie gratuite.—Je ne pourrais pas citer trois journalistes—qui, un soir qu’il leur manquerait vingt lignes, jetteraient au feu sans hésiter vingt lignes qu’on leur enverrait de dénonciations contre leur meilleur ami. Aussi, saisissent-ils avec un empressement féroce tout ce qu’on leur transmet sur ce pauvre M. de Lamartine.—Le plus mauvais tour qu’on lui ait joué en ce sens est de lui avoir prêté, ces jours-ci, le discours le plus biscornu qui ait jamais été fait.—La scène se passe à Bagnères, on chante au poëte une centaine de vers, improvisés par MM. Soutras et Soubies.—M. de Lamartine répond:
«Dans l’hommage que vous rendez à la poésie, en ma personne, vous avez employé les deux plus belles langues que Dieu ait données aux hommes, la langue musicale et la langue des vers. Vous ne me laissez pour répondre que celle de mon émotion et de ma reconnaissance.»
Cela rappelle parfaitement cette phrase célèbre: «De bonne heure surtout; le mien est de te voir.»
«Vous voulez que je vous laisse un souvenir, fait-on ajouter à M. de Lamartine... Je vous laisse celui de votre générosité.»
Ce n’est pas ruineux,—et je recommande aux poëtes, en général, ce genre de présent.
23.—Voici qu’il arrive à M. Thiers un des plus terribles désappointements que jamais ait subis un ministre constitutionnel.—On sait que le côté ou le prétexte politique de son entrée aux affaires est l’alliance de la France avec l’Angleterre;—pendant que M. Thiers et les journaux qui lui sont dévoués faisaient grands bruits des toasts portés par M. Guizot, pendant qu’on faisait chaque jour de nouveaux éloges de cette terre classique de l’industrie, de ce berceau des gouvernements constitutionnels,—l’Angleterre, cette même Angleterre! la Prusse, l’Autriche et la Russie,—ont signé, avec l’envoyé de la Porte-Ottomane,—une convention contre Méhémet-Ali, et accessoirement contre la France, soigneusement exclue de cette quadruple alliance.
Tout le monde connaît la correspondance ministérielle de la rue Jean-Jacques-Rousseau,—dont l’officine est située porte à porte avec l’administration des postes.—M. de l’R., directeur de cette correspondance, est un homme très-intelligent et très-entendu, qui profite de tous les moyens possibles pour accélérer le transport de ses nouvelles. On a vu pendant quelque temps un magnifique pigeonnier sur le faîte de sa maison,—servant d’asile à ses voyageurs. Mais, ces jours derniers, M. Conte, administrateur général des postes, l’a fait sommer judiciairement—d’avoir, aux termes de certains vieux règlements de police oubliés, à détruire son pigeonnier, et à plumer et manger ses pigeons,—le choix de la sauce étant abandonné au condamné. Ce prétexte était quelques avanies faites par les pigeons aux voitures de l’administration;—mais la véritable raison est l’horreur qu’éprouve M. Conte pour toute concurrence dans le transport des lettres et dépêches.
M. de l’R.—a donné, ce matin, la volée à ses soixante pigeons,—qui se sont dirigés vers différents pays,—portant sous l’aile gauche un billet ainsi conçu:
«Monsieur, M. Conte, directeur général de l’administration des postes, a fait rendre une sentence de bannissement contre nos voyageurs.—Pendant quelque temps, vous recevrez ma correspondance par la voie ordinaire et peu accélérée des malles-postes; mais encore quelques jours, et nous serons en mesure de prouver à M. Conte que tous les trébuchets du monde sont impuissants contre les pattus d’Anvers. »De l’R.»
«P. S.—La rente a baissé de deux francs quarante centimes à Tortoni.»
Le fait est vrai: la rente a baissé énormément.—On assure que M. Thiers, qui jouait alors la baisse,—probablement dans la prévision et la confiance qu’il ne pourrait tarder à faire quelque haute bévue, aurait trouvé immédiatement sa fiche de consolation.—Les journaux ministériels, alors,—anciens organes du vieux libéralisme,—qui avaient eu tant de mal à glorifier l’Angleterre,—se sont sentis à l’aise quand le maître leur a permis de l’appeler comme autrefois: Perfide Albion et Carthage des temps modernes.—Le Constitutionnel—a mis de côté, d’une façon tout, à fait crâne, son vénérable et proverbial bonnet de coton. M. Chambolle,—rédacteur en chef du Siècle, a pris son air le plus martial,—et a entonné le chant de guerre.—Il a appelé la France aux armes,—et, si on ne l’avait arrêté, je crois qu’il partait tout seul.—M. Chambolle plaisante peu avec les puissances étrangères,—et je leur conseille de se bien tenir, si elles ne veulent avoir affaire à lui.—«On veut humilier la France,—s’écrie M. Chambolle,—c’était bon sous les ministres pusillanimes qui nous ont précédés,—mais, à présent, nous avons M. Thiers!»
Le Siècle a trente mille sept cents abonnés,—ce qui suppose un peu plus de quatre cent mille lecteurs.—Je me trompe fort, ou il y a, aujourd’hui et jours suivants, en France, quatre cent mille personnes qui riront aux éclats en voyant M. Thiers métamorphosé en foudre de guerre par le zèle exalté de M. Chambolle.
En tous cas, voilà les puissances averties, elles s’arrangeront comme elles pourront.—Gare M. Thiers! gare M. Chambolle!—On parle d’assembler les Chambres; je ne sais, cette fois, quelle attitude prendront les avocats qui sont censés représenter la France,—mais je n’ai pas oublié—la haine qu’ils ont toujours témoignée contre les illustrations militaires, et les avanies qu’ils ont faites, chaque fois qu’ils en ont trouvé l’occasion, à tout ce qu’il y a de noble et de grand en France.—Je m’en rappelle un exemple entre mille; il y a deux ans et demi, après la prise de Constantine,—le gouvernement demandait une pension de douze mille francs pour la veuve du général Damrémont, tué sur le champ de bataille;—les avocats ont chicané, lésiné et réduit la pension à six mille francs.
Le lendemain, on en demanda une de trois mille francs pour la veuve du colonel Combes.
Le colonel Combes, à la tête de la deuxième colonne, avait décidé la prise de Constantine; la ville était prise, il était revenu annoncer la victoire au duc de Nemours.—Seulement alors on s’était aperçu qu’il était blessé à mort.
Une longue discussion eut lieu à la Chambre, et les avocats s’élevèrent à un remarquable degré de honteuse chicane.
On demande si la mort du colonel pouvait être considérée comme service extraordinaire, ou si c’était simplement une affaire ordinaire, l’exécution d’une consigne. Quelques avocats, et, il faut le dire, M. le général Doguereau, soutinrent cette bizarre interprétation.—M. le général Doguereau termina par cette remarquable naïveté:
«J’admire autant que qui que ce soit les paroles prononcées par le colonel Combes mourant; mais ceux qui ont été tués auraient pu en dire autant si la mort ne leur avait pas coupé la parole.»
On regretta que M. Doguereau n’eût pas ajouté que Combes, un quart d’heure avant sa mort, était encore en vie.
Cependant, on vote par assis et levé.
«Il est accordé, à titre de récompense nationale, une pension de trois mille francs à la veuve du colonel Combes, tué sur la brèche de Constantine.»
L’article fut adopté à une majorité de plus de soixante voix; les avocats avaient eu un peu de vergogne; ils n’avaient pu, sans rougir, voter contre la pension, mais, à une seconde épreuve, au scrutin secret, les avocats, plus libres,—firent rejeter la pension;—plus de soixante membres de la Chambre—qui s’étaient levés pour la pension,—votèrent contre au scrutin secret.
94.—J’ai reçu, de Montreuil, une lettre d’un monsieur fort indigné des paroles légères que je me suis permises sur son endroit;—la langue de Montreuil est trop différente de celle qu’on parle en France—pour que je puisse en citer des fragments.—J’ai reçu du poëte Antony Deschamps des vers qui m’ont fait le plus grand plaisir.—M. Viennet, dans une lettre écrite à divers journaux,—se plaint des Guêpes.—M. Viennet a tort;—j’ai mes torts,—je ne frappe pas sur ceux des autres; d’ailleurs, je n’ai jamais eu occasion de parler de M. Viennet qu’une fois—et c’était dans une circonstance où je devais le faire avec éloges.—Les élèves m’arrivent en foule pour les leçons de trompe.—J’ai rencontré un démonstrateur de figures de cire qui faisait voir—le notaire Peytel et son complice, M. de Balzac;—on n’a pas tardé à ordonner à ce brave homme de suspendre son exhibition;—il était fort irrité contre le brillant auteur de tant de beaux romans et disait: «C’est bien petit de la part de M. de Balzac de m’avoir fait défendre de montrer Peytel;—Peytel a été guillotiné,—j’ai le droit de le montrer;—M. de Balzac a tort,—je n’ai pas autant d’esprit que lui, mais je n’ai pas fait Vautrin.»
25.—Les anniversaires de la Révolution de juillet deviennent de plus en plus embarrassants;—le convoi des victimes—et la translation de leurs restes sous la colonne de la place de la Bastille—n’ont excité ni grande émotion ni grand enthousiasme.—Il y avait, dans cette cérémonie, un aspect profondément philosophique peu propre à irriter les passions de la foule.—Les rapports municipaux avaient constaté que, dans les tombes creusées à la hâte, au mois de juillet 1830,—on avait enfoui à la fois et les morts du peuple et ceux de l’armée,—et quelques-uns des gens qui étaient chez eux morts de peur ou de toute autre maladie non politique. Il était impossible de discerner les ossements,—et il a fallu mettre dans les mêmes cercueils et sous la même colonne—amis et ennemis,—ouvriers et soldats,—tous également victimes des passions et de l’avidité de gens qui se portent bien aujourd’hui;—tous tués pour des intérêts qui n’étaient pas les leurs;—tous pêle-mêle—confondus dans la même mort,—dans le même silence,—dans le même néant,—dans la même tombe.
La musique faite par M. Berlioz pour la cérémonie funèbre a eu un grand succès.—La marche funèbre, d’une facture large et simple;—l’hymne d’adieu,—remplie de mélancolique mélodie. L’apothéose est surtout un magnifique morceau plein d’une verve entraînante—et d’un rhythme admirable.—Un officier de la garde nationale étant tombé de cheval,—les personnes qui étaient auprès de lui ont eu peur;—cette peur gagnant de proche en proche,—sans porter avec elle sa cause,—a occasionné un grand désordre de la Bastille à la Madeleine;—une partie de la garde nationale a été mise en déroute.
26.—La fête a été commune:—c’est toujours la même fête qu’on donne au peuple,—sous tous les gouvernements,—et en commémoration de n’importe quoi.—La joute à la lance, sur la rivière, a manqué.—Tous les autres exercices ont été supprimés;—aussi serait-il impossible de trouver, sur la Seine, cinq mariniers bons nageurs.—Le feu d’artifice a été d’une grande magnificence.
27.—M. Thiers a du malheur:—ce n’est pas assez de sa responsabilité de président du conseil,—il faut que tout ce qui arrive de fâcheux, en ce moment, tombe précisément sur le ministre des affaires étrangères.—A Londres, pendant une visite du duc de Nemours,—il arrive ce que vous savez;—la France est exclue de la quadruple alliance.—A Vienne, M. de Saint-Aulaire,—averti que M. de Metternich lui préparait l’avanie de l’excepter seul des invitations faites aux ambassadeurs,—fait semblant d’avoir oublié sa tabatière à Paris,—et laisse là-bas son secrétaire d’ambassade. M. de Langsdorf,—ignorant l’étiquette,—remet son chapeau sur sa tête, après avoir salué—M. Mensdorf;—est-ce bien Mensdorf que ce monsieur s’appelle?—Mensdorf, Langsdorf,—des noms de cette dureté devraient bien s’arranger pour qu’il ne leur arrivât rien qui force à parler d’eux; M. Mensdorf—jette à terre le chapeau de M. Langsdorf.—A Constantinople, M. de Pontois donne des lettres de recommandation—à un jeune homme qui va contribuer à l’insurrection de Syrie.—En Prusse,—M. Philippe de Ségur, envoyé extraordinaire de France, et M. Bresson arrivent trop tard au palais où ils ont été invités par le roi;—le comte de Ségur veut s’excuser;—Sa Majesté répond en souriant: Les représentants de la France n’arrivent jamais trop tard en Allemagne.
N. B. Les journaux du ministère ont pris cela pour une phrase bienveillante,—et racontent tous l’incident avec un petit air de triomphe—on ne saurait plus bouffon.
Voici la situation dans laquelle je laisse les choses en m’en retournant à Étretat:
M. Thiers—est entré aux affaires, sous prétexte de cabinet parlementaire et vertueux;—à le considérer comme vertueux, je crois la lecture des derniers volumes des Guêpes assez édifiante et instructive;—à le considérer comme parlementaire,—M. Thiers, partisan effréné de l’intervention et de l’alliance anglaise,—est sur le point de mettre la France en guerre avec toute l’Europe, en commençant par l’Angleterre,—pour défendre la non-intervention.
La rente a baissé de six francs.
M. Chambolle, du Siècle; M. Jay, du Constitutionnel; et M. de Lapelouze, du Courrier français, se sont levés comme un seul homme,—brandissent leurs plumes,—les mettent à leurs chapeaux en guise de plumet—et défient les ennemis de la France.—Mort et furie!—Sabre et poignard!—Damnation!