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Les guêpes ­— séries 1 & 2 cover

Les guêpes ­— séries 1 & 2

Chapter 17: Octobre 1840.
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About This Book

A series of short, pointed essays and aphorisms offers satirical commentary on contemporary society, politics, and culture. The author criticizes the commercialization of the press and the loss of literary independence, lampoons public pretensions and political spectacle, and records wry observations on literature, theater, gender roles, and everyday manners. Brief sketches alternate with longer prefatory essays, combining caustic critique and playful irony. Recurring themes include the tension between market forces and independent judgment, the follies of institutions and public figures, and a mordant attention to social affectations delivered in concise, witty prose.

Prohibition de l’amour.—Le pain et les boulangers.—Injustices de la justice.—La paix et la guerre.—La feuille de chou de M. Villemain.—Le roi sans-culotte.—M. Cousin.—M. de Sainte-Beuve.—La pauvreté est le plus grand des crimes.—Les circonstances atténuantes et le jury.—La morale du théâtre.—M. Scribe.—La distribution des prix à la Sorbonne.—L’éducation en France.—Naïvetés de M. Cousin.—M. Aug. Nisard.—Ce que M. Thiers laisse au roi.—M. Hugo.—Monseigneur Affre.—M. Roosman.—M. Gerain.—Les voleurs avec ou sans effraction.—Le roi et les douaniers.—Un chiffre à deux fins.—Comme quoi c’est une dot d’être le gendre d’un homme vertueux.—M. Renauld de Barbarin.—M. Gisquet et ses Mémoires.—M. de Montalivet.—M. de Lamartine.—M. Étienne.—La Bourse.—M. Dosne.—M. Thiers.—La vérité sur la Bourse.—Une petite querelle aux femmes.—Un malheur arrivé à M. Chambolle.—Aphorisme.—Coquetterie des Débats.—Mot de M. Thiers.—La curée au chenil.

AOUT.—1er.—Un tribunal vient de rendre un jugement par lequel un pauvre diable a été condamné «pour excitation à la débauche, dans son propre intérêt, d’une personne au-dessous de vingt et un ans.»—Mais,—mon Dieu!—ce crime est ce qu’on a appelé si longtemps et jusqu’ici d’une foule de noms plus doux et plus innocents, tels que «faire la cour»—«aimer»—«séduire.»

Au-dessous de vingt et un ans! diable!—quels sont les demi-siècles qui ont ainsi influencé la justice—pour se réserver, sous la protection des lois, toutes les excitations à la débauche qui se pourront faire dans leur belle patrie?

Les femmes n’oseront plus se rajeunir;—celles qui encourront la suspicion de n’avoir pas vingt et un ans seront évitées avec horreur par tout bon citoyen, ami des lois et peu ambitieux des travaux forcés;—et, comme il n’est ni poli ni bien reçu de demander l’âge des femmes,—et que d’ailleurs on pourrait être trompé, il sera prudent de ne s’enflammer qu’après la constatation de quelque signe évident de décrépitude chez l’objet aimé.

2.—Il n’est que trop vrai que les hommes en général n’arrivent jamais à trouver ce qui est vrai, simple et juste—qu’après avoir épuisé auparavant ce qui est faux, tourmenté et absurde.

On oblige le boulanger, qui vend un pain d’un certain poids, et en reçoit le prix proportionnel, à livrer un pain conforme au poids convenu et payé. Les boulangers cependant encourent chaque jour des amendes et des notes infamantes pour contraventions à ces ordonnances. Ils prétendent que la réduction que souffre le pain pendant la cuisson ne peut être ni prévue ni appréciée d’avance, que la forme du pain, la chaleur du four et une foule d’autres raisons amènent des variations à l’infini.

Que fait l’autorité?—On consulte des chimistes.—Les chimistes font des expériences,—ne sont pas d’accord entre eux,—et finissent par l’être avec les boulangers, en cela qu’ils renoncent à établir combien un pain perd de son poids pendant la cuisson.

Puis on laisse les choses sur le même pied, et on continue à condamner à cinq francs d’amende les boulangers dont les pains n’ont pas précisément un ou deux kilogrammes.

Or, il faut cependant se décider.—Si c’est sciemment que le boulanger vend à faux poids, il est dérisoire de le condamner à cinq francs d’amende quand le malheureux qui volerait dans sa boutique un pain d’un sou en brisant une vitre expierait son crime par les travaux forcés.—La peine infligée au boulanger qui vole le pain du pauvre doit être au moins égale à la peine du pauvre qui vole le pain du boulanger.

Si c’est involontairement que le boulanger ne donne pas le poids convenu à ses pains,—la peine de cinq francs d’amende doit être supprimée.

Il n’y a rien de si facile à arranger que tout cela. Permettez aux boulangers de faire des pains de la forme et du poids qu’il leur plaira,—et de les vendre pour leur poids, quel qu’il soit;—et dans le tarif comparatif des farines et de celui du pain qui se publie tous les quinze jours, ne fixez plus le prix du pain de quatre livres et du pain de deux livres,—mais seulement le prix de la livre de pain.

Que le pain se vende au poids, et seulement au poids; qu’on n’aille plus demander au boulanger un pain de quatre livres, mais quatre livres de pain,—comme on fait chez le boucher, chez l’épicier, etc.,—et toutes les difficultés disparaissent. Cela est simple, clair, sans objection; ce qui n’empêche pas que je serai bien étonné si on profite de l’avis[A].

[A] On en a profité depuis.

3.—Un pauvre saltimbanque, roué de coups par un brutal, porte plainte et fait venir son adversaire devant le tribunal de police correctionnelle. Le pauvre diable est encore tout éclopé.—Plusieurs témoins déposent des faits.—L’agresseur est condamné à... quinze francs d’amende. «Pour qui sont les quinze francs?—Parbleu, pour le plaignant, direz-vous, c’est une faible indemnité pour les coups...—Vous n’y êtes pas le moins du monde. Les quinze francs d’amende sont pour l’État.—Et le saltimbanque?—Le saltimbanque n’a rien.—Pourquoi cela?—Je vais vous le dire: c’est que le saltimbanque est trop pauvre pour s’être porté partie civile, c’est-à-dire pour avoir fait l’avance de certains frais.—C’est-à-dire qu’on ne lui donne pas l’argent précisément à cause du besoin plus grand qu’il en a?—C’est cela même.»

4.—Le ministère a divisé ses journaux en deux camps: les uns plaident pour la paix,—les autres pour la guerre. En général, les journaux du matin,—M. Chambolle en tête, sont plus belliqueux;—ceux du soir sont plus pacifiques;—peut-être ont-ils peur des ténèbres et des revenants?—Les journaux, en très-petit nombre, qui sont restés dans l’opposition, annoncent tous les matins aux puissances contre lesquelles la France est presque en guerre,—la force et la faiblesse de l’armée de terre et de mer;—quels sont les points fortifiés,—et quels sont les points qui ne le sont pas;—le tout enjolivé de dissertations sur la supériorité de l’Angleterre sur la France, etc., etc.

5.—M. Villemain, l’ex-ministre de l’instruction publique, va, deux fois par semaine, passer la journée à Nanterre chez son ami, M. de Pongerville.—M. de Pongerville est un homme d’un esprit facile et conciliant, qui est fort bien avec le monde entier, et qui n’a qu’un regret, c’est de ne pouvoir étendre davantage le cercle de sa bienveillance.—M. Villemain a été vu plusieurs fois se promenant dans le jardin, non pas avec une feuille de vigne,—mais avec une feuille de chou dont il se couvre le visage pour se préserver du contact du soleil;—d’autres disent que c’est pour préserver le soleil de l’aspect de son visage.

6.—Le roi Louis-Philippe, fort brave de sa personne, quand il ne s’agit que de lui,—ainsi qu’on ne lui en a fait donner que trop de preuves depuis dix ans,—passe pour beaucoup moins résolu en politique,—et sa prudence a souvent été qualifiée de diverses manières fâcheuses. Cette fois, cependant, il s’est montré fort irrité contre les envoyés des puissances coalisées qu’il a reçus,—et il est allé jusqu’à dire: «Si je ne trouve pas d’autres moyens pour rendre à la France toute son énergie contre l’Europe,—j’irai jusqu’à mettre le bonnet rouge.»

PARENTHÈSE.—A ce propos, le mois dernier,—en faisant l’énumération des os qui avaient partagé indûment les honneurs rendus aux héros de Juillet,—j’ai oublié plusieurs momies avancées, enlevées du Musée Charles X. Les pharaons ne s’attendaient guère à être mis au nombre des héros morts pour la Charte.

7.—Comme j’allais me mettre à écrire,—je suis dérangé par le bruit que fait une mouche qui frappe avec fureur, de sa petite tête, contre les vitraux de ma porte.—J’ouvre et je vois Padocke.

—Maître,—me dit-elle,—M. de Sainte-Beuve a été récompensé de sa démarche près de vous et de sa dénonciation contre moi:—par une ordonnance du 8 août, c’est-à-dire d’avant-hier, il vient d’être nommé conservateur à la bibliothèque Mazarine, en remplacement de M. Naudet.

—Eh bien! Padocke?

—Eh bien! maître?

—C’est une justice rendue à M. de Sainte-Beuve, qui est un homme d’un grand talent. Si cette place avait dépendu de moi, je la lui aurais volontiers donnée pour le plaisir qu’il m’a fait d’entrer chez moi, et je suis enchanté qu’il lui arrive quelque chose d’heureux.

—Mais...

—Mais quoi?

—Pourquoi ne lui a-t-on pas rendu cette justice plus tôt?

—Parce que, Padocke, la place n’était pas vacante.

—Mais...

—Encore?

—Oui..... depuis que M. de Sainte-Beuve est un homme d’un grand talent, et depuis que M. Cousin est ministre,—ce qui est plus récent et durera moins longtemps,—il y a eu des places vacantes à diverses bibliothèques et on les a données à des bureaucrates.

—Que voulez-vous que j’y fasse, Padocke?

8. Je lis sur un journal des tribunaux: «La Cour rejette le pourvoi en cassation de Françoise Lebrun,—condamnée à quinze ans de travaux forcés pour crime d’infanticide,—pour défaut de consignation d’amende

Pourquoi ont été instituées les cours de cassation? Pour casser un jugement mal rendu;—pour annuler une peine mal appliquée;—en un mot, pour contrôler l’exercice de la justice, diminuer les chances d’erreurs, et donner quelques garanties de plus aux accusés.—Or, dans cette circonstance,—et j’en ai vu des exemples nombreux, la Cour déclare que Françoise Lebrun est bien jugée,—non parce que la procédure a été régulière, ou parce que la peine a été appliquée justement et conformément à la loi,—mais parce qu’elle n’a pas consigné une amende. C’est-à-dire qu’il y a, comme du pain, de la justice de première et de seconde qualité; que les juges sont comme les barbiers qui repassent, c’est-à-dire rasent une seconde fois ceux qui payent plus cher. C’est-à-dire que Françoise Lebrun est assez bien jugée pour une pauvre femme;—qu’elle a eu de justice ce qu’on peut en avoir pour rien.—C’est-à-dire que, sans argent, dans le sanctuaire de la justice, comme aux spectacles forains, ceux qui ne payent pas n’ont droit qu’à la parade et aux bagatelles de la porte.

Si on a institué les tribunaux de cassation,—si on casse souvent les jugements de tribunaux de première instance, c’est que ces derniers peuvent se tromper et se trompent;—c’est qu’il est possible que l’accusé soit injustement condamné;—c’est que Françoise Lebrun n’est peut-être pas criminelle;—c’est que, si elle avait pu consigner l’amende en question, le jugement qui la condamne aurait peut-être été cassé, et elle acquittée par un autre jugement.—Le résumé de ceci est que Françoise Lebrun n’a pas le moyen de ne pas avoir tué son enfant;—qu’elle n’a pas le moyen de ne pas aller aux travaux forcés;—que, sans les circonstances atténuantes, qui sont d’invention moderne,—elle eût été condamnée à mort,—et qu’elle n’aurait pas eu le moyen de ne pas être guillotinée.

O μυθος δηλοι οτι...—Cela prouve qu’il y a un crime plus grand que l’assassinat, le vol et le parricide;—un crime plus grand que tous les autres réunis,—un crime qui ne trouve ni grâce ni indulgence:—c’est la pauvreté.

C’est plus sauvage que les sauvages.

9.—Encore la justice! encore les circonstances atténuantes. Dans le Gard, une domestique empoisonne trois fois sa maîtresse; le jury la déclare coupable d’empoisonnement, MAIS avec des circonstances atténuantes.—En effet, pour avoir besoin de l’empoisonner trois fois, il fallait qu’elle l’empoisonnât bien peu à chaque fois.

Rosalie Hébert empoisonne son mari et l’avoue.—Le jury du Calvados trouve une excuse dans sa jeunesse,—là où j’aurais trouvé un crime de plus; car dans la jeunesse tout est noble et grand, et l’amour absorbe toute la puissance, qui plus tard sera divisée entre toutes les autres passions;—elle est déclarée coupable, MAIS avec des circonstances atténuantes.

Nicolas Roulender, à Montpellier,—viole sa fille,—vit publiquement avec elle. Déféré aux tribunaux, il est condamné, MAIS avec des circonstances atténuantes.—Je voudrais bien que le plus fort des jurés de Montpellier m’expliquât ce qu’il fallait que fit Roulender pour qu’il n’y eût pas dans son crime de circonstances atténuantes.

—Le 18 août, le jury de Saône-et-Loire admet des circonstances atténuantes en faveur de Nicolas Manguin, parricide et fratricide.—Ces bons négociants du jury pardonneraient volontiers le treizième crime à celui qui en commettrait douze à la fois.

10—Il y a de singulières mœurs au théâtre; l’amour n’ose s’y montrer qu’en ayant le mariage pour but.—Qu’un jeune homme et une jeune fille s’aiment, se le disent, se laissent entraîner,—on criera à l’immoralité.—Il n’en est pas de même s’il s’agit d’inceste ou d’adultère,—la chose paraît toute simple et on n’y trouve pas le plus petit mot à redire;—voir Œdipe,—Phèdre,—Clytemnestre, etc.

Ces idées me sont suggérées par la reprise de la Neige, de M. Scribe. Dans cette pièce, le roi a surpris les amours de sa fille et du page Eginhard; s’il ne les mariait pas à la fin, la pièce serait réputée immorale.—Mais M. Scribe, qui connaît son public, a ajouté ceci à la légende:—à savoir que le père jette plaisamment dans l’esprit de sa fille et de son gendre l’idée qu’ils sont frère et sœur, et par conséquent incestueux. Personne n’a songé à trouver cela odieux et révoltant qu’un père salisse ainsi la pensée de sa fille.

11.—LES PRIX DE LA SORBONNE ET L’ÉDUCATION EN FRANCE.—Il y a, en France, beaucoup de bonnes gens qui croient que l’on change quelque chose;—voyez cependant,—ô bonnes gens,—les professeurs et les avocats que vous avez mis à la tête du pays,—n’ont-ils pas rempli les robes et les simarres de leurs prédécesseurs d’autant de morgue pour le moins qu’elles en ont jamais contenu?—Il faut le dire, en France, on n’est républicain que par amour pour l’aristocratie. L’égalité n’est pas un état auquel on veut arriver, mais par lequel on espère arriver à autre chose. Nous avons vu M. Cousin trôner à la Sorbonne pour la distribution des prix, précisément comme M. d’Hermopolis,—avec moins de bonne grâce seulement et de dignité.

Je ne vous parlerai pas du thème lu par M. Auguste Nisard,—ni des gens qui secouent la tête avec de petits mouvements d’approbation, pour se donner des airs de comprendre le discours latin: j’arrive tout de suite au discours de M. Cousin.

Le ministre de l’instruction publique—a commencé par émettre des idées de la force et de la nouveauté de celles-ci:—«Le collége est l’image anticipée de la vie. Les luttes dont vous sortez sont l’apprentissage de celles qui vous attendent, etc.;» puis, faisant un retour sur lui-même, il a développé cette pensée,—que le meilleur gouvernement possible est celui où M. Cousin est ministre de l’instruction publique;—il n’a même pas caché que la chose devait s’arrêter à ce point culminant,—que les laborieux enfantements du passé, les efforts, les luttes, avaient enfin obtenu un résultat assez satisfaisant pour que l’humanité fît, comme Dieu après le septième jour:—Et elle vit que tout était bien, et elle se reposa le septième jour.

«Il vous a été donné de voir la France libre et prospère, à l’ombre de cette admirable forme de gouvernement; cette monarchie constitutionnelle, rêvée jadis par quelques beaux génies, invoquée par les sages, annoncée par Montesquieu, conquise enfin par tant de souffrances et de glorieux travaux, et dernier terme de nos longues vicissitudes! Aimez donc le siècle, aimez le pays qui vous font ces avantages!»

Suivez encore ce bon M. Cousin:

«Et nous devons remercier la divine Providence d’avoir comme choisi notre âge pour y rendre plus que jamais manifeste la loi sublime qui, selon d’antiques paroles, attache par des nœuds d’airain et de diamant la peine à ce qui est mal, la récompense à ce qui est bien.»

Quelle touchante naïveté!—Il est possible qu’à d’autres époques les récompenses dues au mérite aient quelquefois été un peu détournées de leur but;—mais, pour cette fois, la Providence a choisi le moment où M. Cousin est ministre pour montrer la justice des récompenses.

Ceci n’est que ridicule,—passons. Mais voici qui est plus grave:—M. Cousin, après avoir fait cette découverte un peu hardie, que le collége est l’image de la vie,—ajoute que l’éducation universitaire conduit à tout. C’est un mensonge ridicule que les générations se lèguent les unes aux autres,—mais qui n’a jamais été si mensonge et si ridicule qu’aujourd’hui.

En effet,—quand l’éducation était un privilége, on ne mettait au collége que les jeunes gens destinés à l’église, au barreau, aux lettres et aux douces oisivetés du monde et de la fortune.

Les autres classes de la société se contentaient d’une éducation spéciale, appropriée à l’état qu’elles devaient avoir dans la vie.

Mais, aujourd’hui que tout le monde va au collége,—je ne sais rien d’aussi fou que cette éducation entièrement et exclusivement littéraire à laquelle on astreint la jeunesse pendant dix ans. Je dirai donc contre le système d’éducation actuel:

1º On n’y apprend pas ce qu’on est censé y apprendre;—prenons pour exemple une classe composée de soixante élèves. Il y en a tout au plus dix qui, en sortant du collége, savent passablement le latin et un peu moins bien le grec;—pour les autres, et la mémoire de chacun suffit pour démontrer que je n’exagère pas,—voici comment se passe le temps de leurs études:

1re année.—Sixième: On s’amuse pendant les classes—à attacher des bouts de papier à l’abdomen des mouches que l’on regarde ensuite voler—pendant les récréations. Sous le nom de pensums, on copie cent fois, deux cents fois, trois cent fois le Récit de Théramène,—pour les maîtres sévères,—et la Cigale ayant chanté tout l’été, dont les vers sont si courts, pour les maîtres plus indulgents.

Cinquième.—Des bonshommes, attachés par un fil à des boulettes de papier mâché, sont collés au plafond de la classe;—au printemps, on lâche des hannetons.—On copie toujours le Récit de Théramène et la Cigale et la Fourmi.

Quatrième.—On commence à filer régulièrement,—c’est-à-dire—à aller se promener dans les passages ou à la glacière, l’hiver;—l’été à Montmartre ou à l’école de natation, pendant les heures des classes. On continue à copier le Récit de Théramène et la Cigale et la Fourmi, pendant les récréations.

Troisième.—On ne veut plus porter de casquette, on a un chapeau et des bottes, et on cache les livres dans son chapeau et dans ses poches.—On lit la Pucelle de Voltaire et les Épîtres de Parny;—toujours le Récit de Théramène et la Cigale et la Fourmi.

Seconde.—On joue au billard,—on va au café,—on lit des romans et les journaux;—on écrit aux filles de boutique du voisinage, pendant les classes.—On met des éperons à ses bottes, le dimanche ou quand on file.—Le Récit de Théramène et la Cigale et la Fourmi.

Rhétorique.—Suite de la seconde.—Le Récit de Théramène et la Cigale et la Fourmi.

Six ans à copier le récit de Théramène et la Cigale et la Fourmi! c’est beaucoup; et, je le répète, ne croyez pas que j’exagère rien.—Et une preuve qu’aucun professeur ne niera,—c’est que, si on prend le dernier élève de la classe de rhétorique, il ne sera pas le premier de la classe de sixième.—Démentez-moi, monsieur Nisard, si ce que je vous dis là n’est pas vrai.—Et regardez autour de vous, dans la société, combien y a-t-il d’hommes qui sachent bien le latin?

2º Après avoir démontré qu’on n’apprend pas au collége ce qu’on est censé y apprendre,—j’ajouterai que, l’eût-on appris,—ce serait, pour quarante sur soixante, une éducation nuisible, ou au moins inutile.

Les professions libérales devraient être réservées aux intelligences de quelque supériorité qui peuvent les faire marcher en avant, et non livrées à la foule qui les encombre et les obstrue. Ce n’est pas ainsi que l’on fait;—mais néanmoins,—sur soixante jeunes gens,—en prenant par portions égales pour toutes professions industrielles, pour les sciences, pour les arts, etc.,—il ne doit y avoir sur les soixante qu’un écrivain tout au plus,—un peintre,—un médecin,—un avocat,—un professeur. En effet, ce n’est, pour l’écrivain, quand ils seront dans la société, que cinquante-neuf lecteurs;—pour le médecin et l’avocat, que cinquante-neuf clients qui n’ont pas toujours des maladies ou des procès, etc.

Eh bien! toute l’éducation est faite au point de vue de l’écrivain. Les cinquante-neuf autres lui sont sacrifiés à des degrés différents:—l’avocat moins que le médecin,—le médecin moins que le peintre,—le peintre moins que le ferblantier.

Je ne prétends pas pour cela que l’éducation de l’écrivain soit bien complète;—car il n’y apprendra que le latin et le grec,—et sortira du collége très-ignorant de la littérature française.

En sortant du collége, à l’exception de l’écrivain,—jusqu’à un certain point,—tous les autres ont à faire leur éducation réelle.

Ainsi,—le résumé de l’instruction de collége est que, pour dix sur soixante,—elle est utile, mais incomplète;

Que les cinquante autres sont censés y apprendre des choses qu’ils n’apprennent pas, et qui ne leur serviraient à rien s’ils les apprenaient.

Et si je répète ici les paroles de M. Cousin:

«Si parmi vous il est un jeune homme qui se soit élevé peu à peu au-dessus de ses condisciples par la seule puissance du travail, n’ayant d’autre appui que sa bonne conscience, d’autre fortune que les couronnes qu’il va recevoir, que ce jeune homme ne perde point courage à l’entrée des voies diverses de la vie.»

C’est pour en tirer des conclusions contraires à celles qu’en tire le ministre de l’instruction publique,—et je dirai à ce jeune homme: Qu’il ne perde pas courage, car il en aura besoin. Non,—en ce temps-ci on n’arrive pas à tout par la seule puissance du travail et de la bonne conscience;—pourquoi tromper ces jeunes gens que vous laissez aller? vous le savez mieux que personne,—monsieur Cousin,—tout ce qu’il faut d’intrigues,—d’alliances contre sa conscience, de concessions contre ses principes,—d’humilité avec les uns, et de boursouflure avec les autres;—vous pourriez leur dire qu’il faut baiser la botte de l’empereur de Russie en 1815,—et cirer les souliers de M. Thiers en 1840;—pourquoi les tromper,—monsieur Cousin?

Et je sais un homme qui, lui, n’arrivera à rien, parce qu’il n’a rien fait et ne fera rien de tout cela,—parce qu’il s’est fait une fortune de sa modération et de son dédain;—un homme auquel on avait dit aussi,—dans vos colléges,—quand vous étiez professeur,—monsieur Cousin: «Travaillez, cela mène à tout.» Il a travaillé, vous trouveriez son nom dans les annales des concours généraux; il était un des élèves les plus forts de l’université,—et un jour on l’a lâché,—comme vous en avez lâché un grand nombre hier,—et on lui a dit,—comme vous avez dit hier: «Allez et ne craignez rien.»

Il y a encore, au haut de la rue Rochechouart, une maison où était une pension.—Il fut bien heureux d’entrer là pour sa nourriture,—et quelle nourriture! et d’y travailler dix-huit heures par jour, chez un homme qui lui donnait pour logement un chenil sans vitres l’hiver,—et le forçait de boire du vin blanc le matin,—lui qui avait le vin en horreur.—Il dut se trouver heureux de supporter les caprices de cet homme, qui, tous les dimanches, après un dîner meilleur, voulait absolument l’emmener prendre la Belgique, et finissait par se mettre tout seul en route, jusqu’au prochain corps de garde, d’où on le ramenait chez lui.

—Les élèves ont demandé la Marseillaise, et applaudi vivement M. Hugo, qui venait voir couronner un de ses charmants enfants.—M. Thiers, pour avoir l’air de laisser quelque chose à la majesté royale, n’en a pas pris la politesse, qui consiste dans l’exactitude;—il est arrivé que le discours était commencé. C’était le seul moyen, pour le petit homme, de n’être pas inaperçu. A l’entrée de M. Cousin, l’orchestre, je ne sais pourquoi,—a joué une marche funèbre;—il est vrai que, dans son discours, il devait proclamer une liberté d’enseignement qui, si elle était accordée de bonne foi, ne tarderait pas à tuer et à enterrer l’université.—Monseigneur Affre, archevêque de Paris, coiffé à la Louis XIII, a l’air d’un jeune homme de trente ans.

12.—Des voleurs ont tenté un vol avec effraction à la caisse de ces bons messieurs Roosman et Gerain, au ministère des fonds secrets;—ils n’ont rien trouvé.—Je n’écrirai pas ici ce qu’ils ont écrit à la craie sur les murs, en l’honneur des dévouements et des désintéressements qui les avaient prévenus.

13.—Le roi, voulant aller à Boulogne sur le Véloce, a été obligé, par le gros temps, de relâcher à Calais.—Arrivé enfin à Boulogne,—il a donné beaucoup de croix d’honneur,—et a appelé les douaniers ses chers camarades.

—Le retour de l’ambassade de Perse—a causé une grande joie dans les coulisses de l’Opéra.—Plusieurs des jeunes envoyés ont reçu, assure-t-on, en présent, des sabres et des décorations—enrichies de strass.

14.—On faisait beaucoup de bruit des mémoires que va publier M. Gisquet. En effet, M. Gisquet, âme damnée de M. Thiers, pouvait faire de singulières révélations. On a intrigué, on a promis de réintégrer le gendre de M. Gisquet dans sa recette générale, et M. Gisquet a fini contre M. de Montalivet ce qu’il avait commencé contre M. Thiers.

15.—M. Renaud de Barbarin, gendre du vertueux M. Valentin de la Pelouze, vient d’être brutalement nommé conseiller à la cour des comptes.

16.—M. de Lamartine a écrit dans le Journal de Mâcon et dans la Presse une longue lettre sur les affaires d’Orient.—Dans beaucoup d’endroits, cette lettre n’est pas digne de M. de Lamartine; mais elle est fort supérieure, en tous points, aux bavardages quotidiens qui commencent les journaux chaque matin.—Les gens vulgaires et les sots ont beaucoup crié contre cette lettre;—ils ne voudront jamais admettre que l’esprit et le talent ne sont pas une infériorité,—qu’un grand poëte est au-dessus et non pas au-dessous de la politique,—et que les hommes d’esprit ne sont pas pour cela plus bêtes que les autres.

Le Constitutionnel, devenu pair de France pour avoir fait des paroles d’opéra-comique, ne se peut taire sur les prétentions de M. de Lamartine.

M***, qui n’avait pas lu la lettre, a été disant partout: «Oh! bah! c’est trop dans les nuages!» On a dit: «Ce pauvre M***, les nuages commencent si bas pour lui!»

Les élèves de Rome ont envoyé une foule de choses;—l’un, entre autres, un projet de mairie pour le dixième arrondissement.—Envoyez donc des gens à Rome!

J’ai voyagé une fois avec un peintre;—nous avions fait deux cents lieues, quand, un matin, je le surpris dessinant la voiture qui nous avait emmenés de Paris.

—Les gens vulgaires me reprochent ma sévérité à l’égard des femmes;—les autres comprennent que je les aime et que ma sévérité n’est que de l’avarice.—Je suis comme Apollon, qui sent la nymphe se métamorphoser en arbre entre ses bras,—je crains toujours que les femmes ne s’avisent de se changer en quelque chose d’autre.—Si une jolie femme comprenait bien qu’elle a plus de charmes encore parce qu’elle est femme que parce qu’elle est jolie!—Puis-je ne pas faire un bruit horrible quand je suis forcé d’apprendre que les femmes les plus comme il faut passent quelquefois dans la matinée par les mains de quatre hommes qui ne sont ni des maris, ni des amants;

Que le matin elles livrent leurs pieds à un M. Pau,—qui les prend nus dans ses mains, et leur récite des vers d’Horace;

Qu’ensuite un M. Thomassin, qui paraît être le Humann des femmes, leur prend mesure d’un pantalon;

Qu’un M***, je ne sais pas son nom,—je sais seulement que c’est un Polonais... (cassez quelque chose et ajoutez ski), vient leur essayer un corset;

Qu’un Frédéric quelconque vient les coiffer.

Mais je crierai de ma voix la plus forte et la plus retentissante,—mais je dirai que c’est infâme;—que, si elles attachent si peu de prix à elles-mêmes,—nous ne pourrons nous en attacher aucun.

Je leur dirai que, pour un homme qui les aime,—elles n’ont pas un cheveu qui ne soit un trésor, et qu’elles n’ont pas le droit d’être si prodigues d’elles-mêmes.—C’est donc bien ennuyeux le ciel, qu’on a tant de peine à empêcher les dieux de venir barboter dans la fange des rues.

17.—Sur la Bourse et sur ce qui s’y passe. Il y a une maison de jeu appelée la Bourse, qui rapporte douze millions chaque année au gouvernement.—Le gouvernement nomme lui-même les croupiers, auxquels il donne le titre d’agents de change,—exige d’eux des cautionnements,—et fait mettre, comme je viens de vous le dire, douze millions aux flambeaux.

La Bourse n’a été construite et instituée que pour y faire, à l’abri de la pluie, des paris sur les fonds secrets.

Il est arrivé, le mois dernier, ce qui arrive tous les mois;—il y a eu des différences à payer; les uns ont gagné, les autres ont perdu.—Mais il est arrivé aussi que des gens qui avaient perdu ou qui n’avaient pas joué croyaient avoir des droits à être de moitié dans le jeu des gagnants, qui, disait-on, n’avaient gagné que par la communication opportune et prématurée des nouvelles du ministère.—Un cri d’indignation s’est élevé du sein des journaux; on a hautement désigné M. Dosne, beau-père du président du conseil, comme ayant fait de gros bénéfices.—M. Chambolle s’est plaint vivement dans le salon de M. Thiers;—on allait jusqu’à désigner celui des embranchements des galeries des Panoramas où se tenait M. Dosne, et d’où il envoyait ses émissaires aux agents de change.

Il y a, dans le jeu que l’on prête à M. Dosne, une particularité assez curieuse. M. de Talleyrand, ministre sous l’Empire, fut accusé de gains énormes faits à la Bourse:—l’empereur le fit venir et lui en fit de vifs reproches. «Sire, reprit M. de Talleyrand, qui avait toujours joué la hausse, je ne joue pas à la Bourse, je ne fais que parier pour Votre Majesté.»

M. Dosne a fait tout le contraire;—il a joué la baisse, et conséquemment parié contre son gendre.

—Les gens les plus forts du parti de M. Molé ont exploité la circonstance, et ont tellement harcelé M. Thiers, qu’il a fini par donner dans le piége où est tombé M. Gisquet, lors de son fameux procès.—M. Thiers a ordonné une enquête pour savoir ceux qui avaient répandu de fausses nouvelles, aux termes de cinq ou six lois contemporaines du maximum et de la loi des suspects,—et qui, si elles étaient suivies, entraîneraient tout simplement la fermeture et la démolition de la Bourse;—attendu qu’elles proscrivent l’agiotage et non certaines irrégularités dans l’agiotage.—Or, elles sont périmées par cela seul que le gouvernement actuel est fondé sur le crédit, et a lui-même institué les jeux de Bourse.

Il est bon d’expliquer la vérité sur tout ceci. L’enquête est une mystification: parce que celui qui a donné une nouvelle l’a toujours reçue d’un autre,—et celui qui a confié une nouvelle fausse peut l’avoir crue vraie. D’ailleurs, je me sens ému de peu de pitié et de sympathie pour des gaillards qui jouent leur fortune sur des nouvelles de la force de celles-ci, qui ont réellement circulé à la Bourse.

Première nouvelle. «Le Taurus a été passé.—Vraiment?—Oui, mais on n’a pu trouver de gué, et on a jeté dessus un pont de bateaux.»

N. B. Il peut y avoir parmi mes lectrices une femme qui ait oublié que le Taurus est une montagne.—Je demande pardon aux autres de le rappeler.

Deuxième nouvelle. «Eh bien! on a pris Candie.—Ah! et qui?—Les Anglais.—Ah bien! ça va faire une fameuse baisse.—Eh! non, ce sont les Français qui ont pris Candie.—C’est égal, ça va faire une fameuse baisse.»

Quand on jette ces grands cris à propos de la Bourse,—le lecteur tranquille des carrés de papier, organes de l’opinion publique,—se représente toujours d’innocents rentiers, des agneaux de rentiers, qui, effrayés par une nouvelle qui les alarme sur l’existence ou sur la solvabilité du gouvernement, se hâtent de vendre leurs rentes pour le prix qu’ils en trouvent, au bénéfice des gens plus habiles qui ont propagé les nouvelles. Je saisis cette occasion de leur dire qu’il n’est rien de tout cela. On ne vend pas et on n’achète pas réellement de rentes à la Bourse.—On parie sur la hausse ou sur la baisse.—A la fin du mois, le vendeur ne livre pas de rentes à l’acheteur; celui des deux qui s’est trompé paye à l’autre la différence qui existe entre le prix auquel il a acheté ou vendu, et le prix auquel la rente est montée ou descendue.

Il n’y a pas à la Bourse des gens innocents qui sont volés par d’autres, il y a des joueurs qui perdent et des joueurs qui gagnent;—seulement, il y a des gens qui trichent, font sauter la coupe et retournent le roi.—Ces gens-là ne sont pas de niais colporteurs de niaises nouvelles sans autorité; ce sont des gens qui jouent contre ceux-là précisément avec de véritables nouvelles dans leur poche.

Quant aux criailleries des journaux contre la propagation des fausses nouvelles, je leur dirai qu’il n’y a pas un journal qui ne mette en circulation, chaque mois, une vingtaine de nouvelles fausses,—les uns sciemment, les autres par ignorance.

—Voir, pour compléter ceci, le numéro de mars.

18.—Il est arrivé un grand malheur à ce pauvre M. Chambolle, député et rédacteur en chef du journal le Siècle. Ledit M. Chambolle, dans le numéro du Siècle d’aujourd’hui 25 août,—numéro tiré à trente-deux mille exemplaires,—ainsi que le journal l’affirme lui-même,—M. Chambolle a imprimé que M. de Lamartine est un niais.

Ce pauvre M. Chambolle,—je prends la plus grande part à l’accident qui lui arrive,—et je le prie d’agréer favorablement mes compliments de condoléances.

APHORISME.—Les injures sont bien humiliantes pour celui qui les dit, quand elles ne réussissent pas à humilier celui qui les reçoit.

—M***, vêtu de noir, avec un crêpe à son chapeau, est arrêté dans la rue par un de ses amis. «Eh mon Dieu! qui avez-vous donc perdu? lui demande l’ami.

—Moi? je n’ai rien perdu... c’est que je suis veuf.»

19.—A propos de la guerre, M. Chambolle a rengainé plus d’à moitié son grand sabre.

Le Journal des Débats, comme je l’ai annoncé, se livre à M. Thiers, après une honnête résistance.—Vieux coquet de M. Bertin.

—M. Thiers disait hier: «Je suis réellement fait pour le métier que j’exerce;—j’ai beaucoup de chagrins, et cependant je dors bien, je mange beaucoup et je digère on ne peut pas mieux.»

20.—Il y a quelques années, il est venu d’Angleterre un usage ridicule qui consiste à mettre sur les lettres et sur les cartes de visite le numéro avant le nom de la rue:—cet usage subsiste encore.

Or, l’adresse qu’on met sur une lettre a pour but de faciliter au facteur de la poste, au domestique ou au commissionnaire qui en est chargé, la recherche de la personne à laquelle on écrit.—Il est évident qu’il commence par chercher la rue, qu’une fois dans la rue il cherche le numéro,—et qu’arrivé au numéro, il demande la personne.

J’ai cru ne pas devoir me soumettre à cette innovation, et conformément à l’ordre logique,—j’ai mis la rue et le numéro sur la première ligne de l’adresse et le nom au-dessous.—Cette forme d’adresse a trouvé des imitateurs et elle deviendra générale.—Tout donne à penser que je n’aurai pas mis plus de dix ans à faire cette révolution pacifique.

—Grand scandale!—Le général Bachelu demande la dissolution d’une société qu’il a formée avec MM. Laffitte,—Arago,—et Dupont de l’Eure,—pour cause de dol et fraude;—on va plaider.

21.—Je l’avais bien prévu, la curée a été insuffisante pour le nombre et la voracité des compagnons de chasse de M. Thiers;—tout est dévoré,—et aux cris de joie succèdent quelques cris de colère;—la meute est furieuse; quelques-uns commencent à tourner sur le maître des regards sanglants et irrités,—et nous ne tarderons pas à voir que plusieurs vont se ruer sur M. Thiers—et chercher en lui un appoint de curée.—M. Thiers, toujours confiant et imperturbable,—disait hier en se rasant: «Il faut que la Providence ait bien de la confiance en moi, car, chaque fois que j’arrive au pouvoir, elle semble me réserver les affaires les plus embarrassantes.»


Octobre 1840.

Mort de Samson.—M. Joubert.—M. Gannal veut empailler les cendres de l’empereur.—M. Ganneron économise une croix.—Une belle action.—Une vieille flatterie.—M. de Balzac et M. Roger de Beauvoir.—Madame Decaze au Luxembourg.—Contre les voyages.—Une guêpe exécutée au Jockey-Club.—Un mot de mademoiselle ***.—Les ouvriers, le gouvernement et les journaux.—A propos de l’Académie française.—M. Cousin.—M. Revoil.—Notes de quelques inspecteurs généraux sur quelques officiers.—M. Desmortiers placé sous la surveillance de Grimalkin.—Attentat contre le papier blanc.—M. Michel (de Bourges).—M. Thiers.—M. Arago.—M. Chambolle.—M. de Rémusat.—Question d’Orient.—De l’homme considéré comme engrais.—M. Delessert.—M. Méry.—Lettres anonymes.—On découvre que l’auteur des Guêpes est vendu à M. Thiers.—L’auteur en prison.—M. Richard.—Avis aux prisonniers.—M. Jacqueminot.—Aux amoureux de madame Laffarge.—Les jurés limousins.—M. Orfila.—M. Raspail.—Le petit Martin et M. Martinet.—On abuse de Napoléon.—Idée singulière d’un Sportman.

SEPTEMBRE.—1er.—Voyant le triomphe des causes atténuantes, l’exécuteur des hautes œuvres, Samson, a pris le parti de mourir.

—On demande ce qu’est devenue la fameuse enquête sur les affaires de la Bourse; M. Joubert, agent de change et homme d’esprit, a résumé en un mot les explications que je vous ai données, ô mes lecteurs! sur ce qui se passe dans le susdit tripot.

—Ce ne sont pas, a-t-il dit, les nouvelles qui font les cours, mais les cours qui font les nouvelles.

—M. Gannal, le grand empailleur, vient de publier une brochure fort singulière. Il réclame hautement, et en termes emphatiques, le privilége d’embaumer les restes de Napoléon,—«de cet empereur qui a fait refluer des flots de gloire sur notre patrie!»

«L’empereur va se relever plus grand, plus majestueux que jamais, dit M. Gannal, il va quitter le sol aride où l’Angleterre, haineuse alors et repentante aujourd’hui, l’avait incarcéré.»

Et ce n’est pas M. Gannal qui est chargé de l’embaumer! lui «si plein de patriotisme et de vénération pour l’empereur!»

Le conseil de salubrité a pensé sans doute que ce n’était pas avec du patriotisme et de la vénération qu’on embaumait le mieux les grands hommes.

Toujours est-il que M. Gannal accuse hautement le conseil de salubrité d’avoir fait embarquer, à bord de la Belle-Poule, quatre flacons de créosote, substance putréfiante, qui, destinés à embaumer les restes de Napoléon, ne sont propres qu’à les anéantir, et que le conseil n’a fait aucune réponse,—en quoi ledit conseil a eu tort.

M. Gannal se venge de ne pouvoir embaumer l’empereur en faisant son oraison funèbre.

S’il était un homme en France qui dût être à l’abri du barbarisme des cendres de l’empereur,—c’était sans contredit M. Gannal,—car ce qu’il avait à dire excluait entièrement cette métaphore.—Eh bien! il a demandé à embaumer les cendres de Napoléon.

Cela me rappelle cet homme qui avait empaillé la barbe d’un chef sauvage.

2.—Dans une émeute,—je ne sais plus laquelle,—un garde national se fracassa la main en chargeant son fusil et perdit un doigt.—M. Ganneron, colonel de la légion, alla le voir et lui fit de magnifiques promesses.—Rien ne serait au-dessus de la récompense de son courage et de sa maladresse. On lui donnerait entre autres choses la croix d’honneur comme à tout le monde, etc., etc.

Le blessé, guéri, alla voir M. Ganneron et lui parla de la croix. «La croix, dit M. Ganneron, est-ce que vous tenez beaucoup à la croix? Que diable voulez-vous faire de la croix?—on ne la porte plus.—Moi qui vous parle, la moitié du temps je ne la mets pas;—ne demandez donc pas la croix.»

Notre homme se rendit aux conseils de M. Ganneron, n’osant plus montrer d’empressement pour une chose dont son protecteur faisait si peu de cas.

Un mois après, M. Ganneron, simple chevalier jusqu’alors, se faisait nommer officier de la Légion d’honneur.

3.—Voici un trait qui fait du bien au cœur: lors de l’entrée du roi à Calais, quatre matelots tombèrent à la mer; trois furent sauvés avec une audace et un sang-froid admirables par les marins d’un autre bâtiment; un fut noyé. Les marins se cotisèrent et donnèrent à sa veuve une somme prise sur leur modique paye.

—A Tréport, les princes voulurent pêcher; la mer était houleuse; le patron qui commandait la barque de pêche, prévoyant qu’on ne prendrait rien,—fit jeter des poissons dans les applets par les sabords du bateau.

C’est avec plaisir que j’ai vu renouveler pour des princes constitutionnels—une flatterie inventée pour Marc-Antoine le triumvir.

4.—M. de Balzac avait écrit dans le dernier numéro de sa Revue Parisienne: «M. Roger de Beauvoir ne s’appelle ni Roger ni de Beauvoir.

M. de Beauvoir fut étonné de l’attaque et en rit le premier jour.—Il voulut prier M. de Balzac, qui a pris tant de noms, de vouloir bien lui en prêter un en échange de celui qu’il lui enlevait si brusquement.—Ses amis ne sachant plus comment le désigner, il reçut plusieurs lettres dont l’adresse portait:

«A M. Roger (si j’ose m’exprimer ainsi) de Beauvoir (si M. de Balzac veut bien le permettre).»

Dans l’intimité on l’appelait pst.

M. de Beauvoir est un jeune écrivain fort aimé de tout le monde et peu offensif.—On ne peut attribuer le ressentiment de l’illustre romancier qu’à un enfantillage, une complainte sur l’affaire de Peytel, qui fut dans le temps prêtée à M. de Beauvoir, à tort ou à raison, et où on trouvait ces deux vers: