Balzac cherchant son Calas.
Et ceux-ci:
Balzac jamais ne s’peignait.
Je profite de cette occasion pour remercier M. de Balzac de ce qu’il a bien voulu m’emprunter récemment—le format, le prix, les sommaires et le mode de publication des Guêpes. M. de Balzac a eu la bonté d’être si sûr que je n’avais rien à lui refuser, qu’il ne m’a rien demandé. Je ferai à ce sujet ce que fit Voiture à un autre Balzac.—Celui-ci lui fit demander quatre cents écus.—Voiture les lui envoya avec un billet ainsi conçu:
«Je soussigné reconnais devoir à M. de Balzac huit cents écus pour le plaisir qu’il me fait de m’en emprunter quatre cents.»
5.—Te rappelles-tu, Léon, nos parties de balle au Luxembourg?—ce jardin où on était si libre,—où les étudiants entraient en casquette et les grisettes en bonnet?—Je l’ai traversé hier;—un gardien est venu à moi, et m’a dit: «Monsieur, on ne fume pas ici!»—Pourquoi ne fume-t-on plus au Luxembourg?—Qui est-ce qui s’est plaint,—dans ce jardin qui appartenait aux étudiants et aux grisettes?
Je comprends qu’on ne fume pas aux Tuileries,—mais au Luxembourg!
Voici le secret: M. et madame Decazes se sont fait au Luxembourg un petit royaume indépendant.—Le jardin est leur jardin;—le palais est leur palais.—Madame Decazes ne veut pas qu’on fume dans son jardin.
Pendant ce temps-là, M. Decazes, pour qu’on le laisse tranquille dans son usurpation, flatte la manie du roi en encombrant le jardin de pierres et de maçons.—Il dérange et détruit tout; les roses de Hardy ne savent plus où se cacher.
Pauvre jardin!
6.—Je me suis souvent élevé contre la manie des voyages.—J’ai produit à ce sujet des aphorismes fort recommandables,—entre autres ceux-ci:
«On ne voyage pas pour voyager, mais pour avoir voyagé.
«Un voyage prouve moins de désir du pays où l’on va que d’ennui du pays que l’on quitte, etc.»
Je m’amusais à feuilleter un Album qu’a rapporté d’Italie mon ami Auguste Decamps.—Par une idée ingénieuse, il a pris une fleur ou une plante de chaque endroit qu’il a visité. Après un examen de ces plantes, je le décourageai fort en lui disant qu’il n’y en a pas une seule qui ne vienne naturellement dans mon jardin.
Ainsi, il a trouvé:
Sur le tombeau de Virgile,—du plantain.
Dans la grotte de la Sybille,—du trèfle blanc.
Au cap Mysène,—de la sauge bleue.
Aux Champs-Élysées,—des pervenches.
A Pompéia,—maison de la Félicité,—un bouton d’or.
A Pompéia,—maison des vestales,—des pois chiches.
Au temple de Vénus,—un coquelicot.
Dans l’île d’Ischia,—du persil.
Dans le palais de Néron,—à Rome,—une ortie.
Aux bains de Caracalla,—une lentille.
Au Vatican,—une staticée.
Au jardin Quirinal,—une rose.
Aux thermes de Titus,—une pâquerette, etc, etc.
7.—Mademoiselle ***, assez belle danseuse de l’Opéra, passe pour faire de fréquentes infidélités à un ami fort riche,—mais elle a pour principe qu’une femme doit toujours nier tant qu’elle n’est pas prise sur le fait.
—Et si elle est prise sur le fait? lui demandait une camarade.
—Alors il faut encore nier.
Il y a quelques jours, le protecteur arrive violet de colère.
—Cette fois, mademoiselle, lui dit-il, vous ne le nierez pas... j’ai des preuves...
—Des preuves... des preuves,—répondit sans hésiter mademoiselle ***;—des preuves... eh bien! qu’est-ce que ça prouve?
8.—Paris est livré au trouble et à l’inquiétude.—Les ouvriers de tous les états, réunis en troupes, envahissent les ateliers et assomment ceux qui veulent continuer à travailler;—trois sergents de ville ont été tués à coups de couteau.
Il y a quelques années, les ouvriers se révoltèrent aux mines d’Anzin—parce que les propriétaires, qui faisaient des fortunes colossales, diminuaient progressivement leur salaire—et avaient fini par ne plus donner que vingt-cinq sous par jour pour un travail fatigant et dangereux.
Il y a quelques années, les ouvriers de Lyon, sans ouvrage et sans pain—se révoltèrent et mirent sur leur drapeau:—vivre en travaillant ou mourir en combattant.
Dans ces deux circonstances, la cause des ouvriers était juste.
Aujourd’hui les travaux publics et particuliers suffisent pour occuper tous les bras—et le prix du travail est à un taux raisonnable.—Ainsi les ouvriers ameutés ne demandent pas du pain, ne demandent pas de l’ouvrage.—Les uns demandent à diminuer la journée de travail de quelques heures;—les autres que le tarif du travail soit égal pour tous, quelle que soit la différence de force et d’habileté;—ceux-ci ne veulent pas qu’un ouvrier puisse gagner plus que les autres en travaillant davantage.—Ceux-là s’insurgent contre les progrès de ceux d’entre eux qui, à force d’économie et d’habileté, s’élèvent graduellement à l’état de maîtres et d’entrepreneurs;—MM. les tailleurs ne veulent pas de livrets.
Jamais le hasard ne m’a fait rencontrer un homme ayant faim sans que je lui aie donné à manger.—Jamais un ouvrier sans ouvrage n’est venu me confier sa misère sans que je l’aie aidé et soulagé; ouvrier que je suis moi-même, vivant comme lui de mon travail de chaque jour,—j’en atteste mes voisins et les habitants de mon quartier. Je prends donc le droit de ne pas faire de la philanthropie ampoulée et de la sensibilité emphatique, et je dis franchement que je suis peu touché en cette circonstance du sort des ouvriers.—Quand les ouvriers ont de l’ouvrage, ce n’est pas chez eux que l’on trouve la misère;—c’est dans une classe qu’on leur apprend sottement à envier et à haïr.
Voyez l’employé: à seize ans il entre surnuméraire; il reste au moins quatre ans sans rien gagner;—puis il obtient une place de huit cents francs—et de six cents s’il est dans l’administration des postes, c’est-à-dire trente et un sous par jour, et on exige qu’il soit mis décemment;—et le moins bien payé des aides maçons gagne cinquante sous.
Et je ne vous parle pas du menuisier en voitures qui, à la tâche, peut gagner neuf francs par jour,—des charrons qui gagnent sept francs,—de l’étireur de ressorts qui, à ses pièces, peut gagner trente francs dans une journée, etc., etc.
On écrit de longs articles dans les journaux,—on prétend que l’étranger fomente ces troubles; on fait surtout honneur de la chose à l’or de la Russie. C’est aussi bête que le Pitt et Cobourg de la Révolution de 93, que le Voltaire et Rousseau de la Restauration.
Hélas! mes bons messieurs les journaux;—hélas! mes bons messieurs du gouvernement! c’est à vous qu’en est la faute, et j’ai peu de pitié de vos anxiétés et de votre embarras.—Vous, messieurs du gouvernement, pendant quinze ans,—vous n’étiez pas alors aux affaires,—vous avez crié au peuple qu’il était souverain et maître, que tout devait se faire par lui et pour lui, que tout devait être à lui, que tous ceux qui avaient quelque chose le lui volaient; vous l’avez ainsi ameuté contre le pouvoir d’alors,—il s’est battu, il a renversé le gouvernement dont vous avez pris la place; puis vous avez dit au peuple: «Peuple, tu as conquis le droit de faire ta corvée comme tout le monde!—allons, à l’ouvrage! une demi-truellée au sas, gâchis serré.»
C’est fort bien, mais, dans le partage que vous avez exécuté des choses conquises, vous avez fait des mécontents.—Ceux-là, messieurs des journaux, ont répété contre vous ce que vous aviez dit contre vos prédécesseurs;—ils ont crié au peuple qu’il était plus souverain, plus volé, plus opprimé, plus muselé que jamais;—sauf à le renvoyer à l’ouvrage quand il vous aura renversés pour les mettre à votre place.
Vous avez tour à tour prêché le dogme absurde de l’égalité, qui consiste non à s’élever jusqu’aux autres, mais à abaisser les autres jusqu’à soi.
Et puis vous vous étonnez,—vous demandez niaisement: «Que veut la classe laborieuse?»
La classe laborieuse veut simplement ne pas travailler—comme vous,—comme tout le monde.
Vous avez supprimé les maisons de jeu,—mais vous avez fait de la France un grand tripot où tout se joue,—les affaires politiques, les places, les rangs, les honneurs, l’industrie, la fortune;—où les gens qui ont de la noblesse, de la probité et de la force ne trouvent plus rien qui mérite leur ambition, où les gens avides et incapables peuvent tout gagner d’un coup de dé.
Et vous voulez qu’on travaille!
Vous êtes, mes bons messieurs, comme l’élève du sorcier,—il commande aux lutins de lui apporter de l’eau,—puis quand il a assez d’eau, il veut leur dire de cesser.—Mais il ignore la formule cabalistique, et les lutins apportent de l’eau,—il en a jusqu’aux genoux: il crie, il pleure, il se plaint, et les lutins apportent toujours de l’eau,—et ils en apporteront jusqu’à ce qu’il soit noyé.
9.—Le journal le National a trouvé dans les émeutes des ouvriers,—dans leur aveuglement,—dans leurs exigences,—dans l’assassinat des sergents de ville, une nouvelle preuve du bon sens des masses et un argument victorieux en faveur du suffrage universel.—Il a ajouté que le gouvernement devrait faire quelque chose à propos des ouvriers.—Le gouvernement, qui n’est pas plus fort, ne trouve rien de mieux que de les faire arrêter et emprisonner.
L’Académie a profité de l’occasion pour mettre au concours cette question pleine d’opportunité: «Tracer l’Histoire des mathématiques, de l’astronomie et de la géographie dans l’École d’Alexandrie.
10.—J’ai un compte à régler avec M. Desmortiers.—Voici ce que je trouve dans une brochure imprimée déjà depuis quelque temps,—sans que ledit M. Desmortiers ait répondu au reproche grave dont il est l’objet.—Je laisse parler l’auteur de la brochure.
«Le greffe me refusant communication des pièces, à moins d’une autorisation du procureur du roi, je demande cette autorisation à M. Desmortiers, qui me l’accorde le 11 février 1840; mais la communication doit avoir lieu sous ses yeux. Je lui dis que tout ce que je sais, c’est que mon dossier porte le nº 25,601. Il prend la plume, écrit, et le dossier arrive. En le déposant sur son bureau, il me dit que, si je préfère une expédition de l’ordonnance, on me la donnera: j’accepte cette proposition, qui me convenait mieux; alors il met le dossier de côté, et me dit d’attendre. Il me donne une audience, et me dit ensuite que ma présence le gêne. Je me retire; et, après quelques audiences, il me rappelle; mais c’est pour lire sous mes yeux je ne sais quel article de je ne sais quelle loi, qui lui défend de me donner l’expédition qu’il venait de m’offrir. Je demande au moins communication des pièces pour prendre des notes; mais il me répond qu’il me l’a donnée cette communication, et je suis forcé de m’en aller.»
A une autre fois, monsieur Desmortiers.—Vous restez sous la haute surveillance de Grimalkin.
11.—Les papetiers, jusqu’ici, n’envoyaient que du papier blanc, et je leur en savais gré.—Un M. Marion envoie du papier couvert de sa prose;—et voici un échantillon de cette prose:
«Les succès que j’ai obtenus m’ont valu l’approbation et la clientèle du monde élégant.»
Dites-moi,—honnête M. Marion,—quel est le but de cette lettre que vous envoyez dans les maisons?—probablement d’acquérir des clients.—Or, comme vous avez déjà le monde élégant,—c’est donc au monde non élégant que vous vous adressez?
Suite de la littérature de M. Marion:
«Une lettre n’en sera que plus spirituelle pour être entourée de l’esprit d’un dessin capricieux et léger; un billet empruntera quelque chose à la coquetterie de l’ornement, et on sera presque consolé de n’avoir pas reçu une visite en trouvant chez soi une carte brillante de recherche. Une invitation à dîner paraîtra plus agréable, grâce à la forme, et chacun préjugera de l’élégance d’un bal ou d’une soirée par l’élégance du billet qui convie à s’y rendre.»
Comment, monsieur Marion,—vous, papetier, vous ne respectez pas plus que cela le papier blanc,—vous gâtez avec de l’encre vos charmants produits;—il est donc décidé que dans cette manie d’écrire qui s’est emparée de tout le monde on ne trouvera bientôt plus de papier blanc, même chez les papetiers.
12.—M. Michel (de Bourges) dîne à la Châtre, et boit à la réforme électorale.
13.—On ne peut se dissimuler ceci,—c’est que nous sommes en plein gâchis.—M. Thiers avait été au pouvoir à une époque où le pouvoir était comme un cheval de manège, qui tourne de lui-même, change de pied quand il en est besoin, etc.
Il a trouvé l’allure douce,—il a voulu recommencer, et le voilà en selle;—mais cette fois, le cheval est dehors.—Il a aspiré l’air,—il a gagné à la main—et il s’est emporté;—l’écuyer présomptueux, qui a perdu les étriers, se cramponne de ses petites jambes et de ses petits bras,—empoigne la selle,—la crinière,—et le cheval va franchissant les fossés et les haies jusqu’à ce qu’il trouve un mur pour se casser la tête.
M. Thiers, troublé, étourdi,—ordonne,—signe,—bouleverse.—Tout le monde le laisse faire.—Il a renversé le ministère, ou plutôt les ministères précédents, parce qu’ils n’étaient pas assez parlementaires,—et lui décide, sans assembler les Chambres, les questions les plus graves.—Il dépense des millions sans contrôle.—Deux ou trois journaux seulement, je ne dirai pas ont gardé l’indépendance,—mais ne dépendent pas de lui.
La France est sur le point d’avoir la guerre contre toute l’Europe,—et cela, peut-être, est décidé et commencé au moment où j’écris ces lignes.
M. Thiers est maître de tout.—Son vertige semble avoir gagné tout le monde.—Deux ou trois voix étouffées crient inutilement dans le désert.—M. Thiers joue la France à pile ou face, et la pièce est en l’air.
13.—M. Arago dîne à Tours, et boit à la réforme électorale.
14.—Voici une autre chose. On parle de mobiliser la garde nationale,—c’est-à-dire que d’un mot, et parce que cela lui plaît, M. Thiers va envoyer tout le monde aux frontières,—vous arracher tous à vos affaires,—à vos plaisirs,—à vos amours,—à votre liberté.
Et on trouve cela tout simple.—Et les journaux hurleurs,—qui, à d’autres époques,—ont demandé qu’on mît tel ministre en accusation parce qu’il avait dépensé quatre mille francs sans l’autorisation des Chambres;—qui ont fait tant d’éloquence ampoulée,—tant de pathos ridicule, contre l’impôt du sel,—sont muets aujourd’hui,—pour l’impôt de la liberté,—pour l’impôt du sang.
Ah! c’est là le gouvernement constitutionnel;—c’est là le ministère parlementaire! cela ne laisse pas que d’être joli.
15.—M. Thiers fait tenir à ses journaux un langage demi-fanfaron, demi-conciliant.
M. Chambolle continue à s’en aller en guerre et chante, chaque matin,—à la manière des chœurs d’opéras-comiques:
Allons,
Partons,
Courons,
Volons,
sans bouger d’une semelle.
Tout en faisant siffler le grand sabre de M. Chambolle,—M. Thiers fait défendre la publication de certaines tabatières qu’il trouve belliqueuses.—Un monsieur a mis en vente, chez Susse, un groupe en plâtre, plus estimable par l’idée et les sentiments que par l’exécution.—Cela représentait un voltigeur de la garde nationale,—M. Chambolle, peut-être.
Ah!—à propos,—il faut que je sache si ces grands partisans de la mobilisation de la garde nationale—sont inscrits sur les contrôles—et s’ils ne mettent pas leur bravoure à l’abri de quelque infirmité vraie ou fausse.
En face de ce voltigeur—étaient quatre têtes:—un Russe,—un Anglais,—un Prussien,—un Autrichien. Le garde national croisait la baïonnette et disait: «On ne passe pas.»
Diable!—dit M. Thiers, par l’organe de M. de Rémusat,—ceci est trop fort;—M. Chambolle ayant entonné ce matin dans le Siècle,—le: «Amis, secondez ma vaillance,» de Guillaume Tell,—ce serait par trop crâne.
On permit la vente du plâtre, mais on fit supprimer les quatre têtes coalisées et l’inscription.—Il ne resta que le voltigeur croisant la baïonnette contre un verre de Bohême qui se trouvait à côté de lui, dans l’étalage.
Hier matin, cependant,—la tartine Chambolle a été faible, et l’auteur de l’ex-groupe a obtenu d’écrire au bas de son voltigeur: Il entend quatre voix étrangères.
On peut voir la chose, qui est assez médiocre, chez Susse, passage des Panoramas.
16.—J’ai lu une foule de journaux de toutes couleurs, français et étrangers; j’ai lu des mémorandum; j’ai lu des traités, j’ai lu tout ce que j’ai trouvé à lire sur cette question d’Orient, devenue si grave: tout cela, pour vous éviter la même peine,—et voici le résumé de mes observations:
La France a été invitée à plusieurs reprises à se faire représenter à la conférence tenue par les quatre puissances alliées; elle a été mise au courant de tout ce qui s’est passé. M. Thiers a cru la chose peu importante,—s’est imaginé qu’on ne passerait pas outre sans lui,—et a refusé de tenir compte des avertissements qui lui étaient donnés.
Quand ensuite le traité a été signé, plutôt que d’avouer sa légèreté et son inhabileté,—il a prétendu qu’on l’avait trahi, qu’on avait insulté la France.—C’est pour sauver, non la dignité du pays, mais la vanité de M. Thiers, que nous sommes sur le point d’avoir une guerre qui détruirait, pour un temps qu’il est impossible de prévoir, le commerce, l’industrie, la fortune publique, le crédit,—et qui pourrait avoir pour résultats une situation plus grave que nous n’en avons eu depuis trente ans.
Je sais bien que les vaudevilles et les chansons prétendent qu’un Français vaut quatre Anglais, quatre Russes, quatre Prussiens, etc.; mais il y a dans tous les pays des vaudevilles et des chansons, et on chante à Londres qu’un Anglais vaut quatre Français, quatre Allemands, etc.; à Saint-Pétersbourg, qu’un Russe vaut quatre Français, quatre Anglais, etc.; partout, comme titre de gloire, on dit:
Je suis Français,
Je suis Allemand,
Je suis Anglais, etc.
Qu’un jour de bataille le soleil sorte des nuages et fasse étinceler les piques, les casques et les cuirasses; dans les deux camps, on dira: aux Français, c’est le soleil d’Austerlitz;—aux Anglais, c’est le soleil de Malplaquet;—aux Suisses, c’est le soleil de Morat, etc., etc., pendant que le soleil fait tranquillement mûrir les pommes et les moissons de tout le monde.
Si le progrès de la pensée et de la raison n’est pas une chimère, on doit être revenu, en France, de ce chauvinisme, et admettre qu’il y a des gens fort braves dans tous les pays.
On doit admettre que le progrès de la civilisation, tant invoqué aujourd’hui, ne doit pas être—de faire revivre quelque épreuve pâlie d’une époque passée.
La puissance réelle d’un pays n’est plus aujourd’hui dans telle ou telle étendue de terrain,—mais dans l’industrie,—dans le bien-être matériel,—dans le progrès moral. Il vaut mieux avoir dix lieues de chemin de fer chez soi—que vingt lieues de landes conquises chez les autres.—Une découverte comme celle du métier Jacquard a aujourd’hui plus d’importance réelle que la plus éclatante victoire.
Je sais également qu’il y a de fort belles chansons—qui ont pour refrain et pour but d’engraisser les sillons avec le cadavre des ennemis.
Mais, comme chaque pays a son patriotisme et ses chansons patriotiques,—il s’ensuit naturellement que ceux que vous appelez les ennemis vous donnent le même titre et veulent également vous employer en guise d’engrais.
On ne peut admirer le patriotisme dans un pays sans au moins le tolérer dans un autre;—et la conséquence nécessaire est qu’il faut fumer la terre avec les cadavres de tous les hommes, ce qui produirait d’excellentes moissons qu’il ne resterait personne pour récolter.
Et que sont devenues ces délimitations de pays?—qu’est-ce que l’industrie,—la raison,—la philosophie, si elles ne réussissent pas à les effacer?
Vous êtes habitant de la frontière;—vous ne pouvez tracer une ligne, si ténue qu’elle soit, qui n’appartienne pour la moitié à un pays, pour l’autre moitié à un autre. Certes, vous avez plus de ressemblance, de liens d’affection et d’intérêt avec l’ennemi qui est de l’autre côté de la ligne tirée—qu’avec votre compatriote qui est à quatre cents lieues de vous.
Cependant, sur cette ligne, il y a une touffe d’herbe,—vous en aimez la moitié.—Cette moitié fait partie d’une des belles prairies de votre belle patrie;—l’autre moitié est une terre maudite.—Il y a un caillou sur la ligne;—vous en prendrez la moitié pour casser la tête de l’ennemi,—l’autre moitié cassera votre tête.
Mais voici ce qu’il y a de pis.—Un traité amène la concession d’une portion de territoire. Ce qui était la patrie,—ce qui du moins en faisait partie,—ne l’est plus, vous ne l’aimez plus. Il était beau de mourir pour elle,—agios tenatos,—il est beau, maintenant, de tuer ceux qui la défendent et de mourir en la ravageant.
Les peuples commencent à voir clair là-dedans. On ne voudra plus guère, bientôt, pour l’ambition de quelques-uns, se battre à la manière des dogues que l’on excite l’un contre l’autre, et que l’on fait s’entre-déchirer sans leur en donner d’autre raison que xsi, xsi,—mords-le,—xsi, xsi.
Pendant que M. Thiers et M. Palmerston décident que la France et l’Angleterre vont se battre,—une corvette anglaise, Samarang, sauve les marins du vaisseau français la Danaïde; le navire français l’Espérance recueille les matelots de la corvette anglaise Vénus, en danger de périr.
Des capitalistes anglais achètent, et payent des actions dans le chemin de fer de Paris à Rouen.
C’est qu’on finira par voir que nous avons tous une même terre à labourer péniblement;—que nous avons tous à lutter contre les mêmes besoins;—qu’il y a une grande patrie qui est la terre; que c’est une honteuse impuissance de borner l’amour de l’humanité à des limites tracées par le cadastre;—et que l’homme a parfaitement l’air d’un méchant animal,—qui n’a imaginé l’amour de la patrie, c’est-à-dire d’une petite partie de la terre et des hommes, que pour se mettre à son aise dans sa méchanceté, et haïr tranquillement tout le reste.
C’est assez, je pense, pour la méchanceté et la vanité humaine, de lui laisser deux cas de guerre,—à savoir:—quand le territoire est menacé ou quand l’orgueil est froissé par une réelle insulte.
Et, pour revenir de la philosophie à l’application,—nous ne sommes dans aucun de ces deux cas.—La France n’a d’autre ennemi que M. Thiers, elle n’est menacée dans sa fortune que par M. Thiers,—qui, pour cacher son outrecuidance, dépense des millions,—va dépenser des hommes,—et nous jette dans une guerre inutile et dangereuse.
La France n’est insultée que par M. Thiers, qui l’a audacieusement mystifiée;—M. Thiers, entré aux affaires par le trouble,—n’a donné lui-même pour raison de son élévation que l’alliance anglaise et le besoin d’un ministère plus parlementaire;—et voici qu’il nous met en guerre avec l’Angleterre,—et, se déclarant dictateur, se demande à lui-même et se vote avec empressement des sommes énormes,—refusant d’assembler les Chambres et de leur soumettre aucune des questions dont dépend en ce moment peut-être le sort de la France.
Un monsieur anonyme m’écrit que je suis une oie,—un autre que j’ai les pattes graissées par M. Thiers;—un troisième traduit Am Rauchen par à M. Rauchen, et voudrait savoir ce que c’est que ce M. Rochin.
17.—Tout porte à croire que j’irai finir ce volume en prison. L’état-major de la garde nationale m’a enfermé, en attendant mieux, dans le dilemme bouffon que voici:
M. Desmortiers, qui continue à ne me juger digne d’aucune indulgence, a pris la peine d’écrire lui-même au maréchal Gérard pour demander instamment mon incarcération: ce cher M. Desmortiers ne peut plus vivre comme cela, il faut que la société soit vengée.
M. Jacqueminot, pour le maréchal, accorde l’incarcération et me fait arrêter.
J’exhibe alors une promesse du maréchal de me remettre les peines que j’ai encourues, si je présente une demande signée des officiers de ma compagnie.
Les officiers de ma compagnie ne signeront ma demande qu’après que j’aurai monté une garde.
Mon sergent-major ne peut me commander que pour le 9 octobre.
Donc la promesse du maréchal renferme nécessairement un délai jusqu’au 9 octobre, jour où je pourrai avoir rempli les conditions qu’il m’impose.
Il n’est donc pas tout à fait loyal ni logique de m’arrêter le 24 septembre pour n’avoir pas monté une garde le 9 octobre suivant et prochain.
Voilà deux jours que j’essaye inutilement de faire comprendre cela à ces messieurs;—comme je m’ennuierai moins en prison que je ne m’ennuie à causer avec eux,—je renonce à les persuader,—je refuse l’indulgence du pouvoir,—et je me conduis moi-même dans les cachots.
Je suis allé à l’état-major pour demander un ordre d’écrou, sans lequel on ne me recevrait pas en prison.
J’ai trouvé là un monsieur grisonnant qu’à son importance je suppose un employé subalterne.
—Monsieur, lui ai-je dit,—je vous apporte ma tête;—je vais aller au quai d’Austerlitz,—voulez-vous avoir la bonté de me dire combien je dois y passer de temps?
—Mais pas mal, monsieur.
—Oserai-je vous prier, monsieur, de développer un peu cette réponse concise, et de me dire à combien de jours de prison je suis condamné?
—On vous le dira là-bas.
—Il me serait fort utile de le savoir ici,—pour arranger mes affaires et savoir ce que je dois emporter.
—On vous le dira là-bas.
—Ai-je un mois?
—Soyez tranquille, vous en avez assez.
—Il n’y a donc plus d’amnistie?
—Non, monsieur, il n’y en a pas eu depuis la mort du maréchal Lobau.
—Ah! si je tuais le maréchal Gérard?
—Monsieur, je pense que vous plaisantez.
—Vous ne voulez pas me dire le total de mes prisons?
—Je ne le DOIS pas.
18.—Vendredi.
Le matin, j’ai invité à un déjeuner mon frère Eugène, Léon Gatayes—et quelques-uns de nos amis. J’avouerai que je ne leur ai pas trouvé une tristesse convenable. Sur l’observation que j’en ai faite,—l’un m’a répondu,—nous nous consolons.
Eh! qui s’amusera,—si ce n’est le malheur!
A cinq heures, le déjeuner fini, on m’a conduit à la prison,—c’est-à-dire beaucoup plus loin que le Jardin des Plantes.—Les cruels ont voulu ajouter aux angoisses de la prison les tortures de l’exil!—C’est un commencement de mobilisation.
Mes amis m’ont embrassé, et le geôlier m’a bouclé dans cette affreuse chambre chocolat et nankin dont je vous ai déjà parlé.—Me voici donc séparé de la société,—destiné à donner un exemple à mes concitoyens.
Discite justitiam (le conseil de discipline) moniti et non temnere divos (votre sergent major).
Le jour baisse:—j’ai voulu me mettre à la fenêtre, je me suis frappé la tête contre des barreaux de fer,—je ne vois qu’un grand mur et la cime de deux arbres.
Mais voici la nuit,—de petits génies, des gnomes invisibles, viennent enlever aux choses de la terre les couleurs qu’ils leur ont prêtées pendant le jour; ils vont les serrer au ciel, où ils remontent sur les derniers rayons du soleil qui disparaît; ils enlèvent d’abord le bleu.—Regardez autour de vous,—vous voyez encore sur le mur cette giroflée sauvage dont les fleurs tardives sont jaunes,—et ce drapeau, dont une partie est rouge;—mais ce qui était bleu tout à l’heure n’a plus de couleur;—après le bleu, ils emportent le vert,—puis le rouge;—le jaune et le blanc restent les derniers.
On nous enlève nos bougies à dix heures:—j’en ai demandé la raison à M. Richard, notre geôlier;—il m’a répondu par cette phrase rassurante: «La maison est toute en bois et si vieille, que, si le feu prenait, je n’aurais peut-être pas le temps de vous ouvrir les portes.»
Or cette cause n’est qu’un prétexte,—et le couvre-feu une des mille taquineries infligées aux criminels,—attendu qu’on nous laisse des briquets et que l’on peut fumer toute la nuit, si l’on veut.
J’ai renouvelé une question que j’avais faite à une visite précédente, et j’ai obtenu la même réponse.
—Comment chauffe-t-on ici?
—Avec des calorifères.
—Y fait-on du feu?
—Non, monsieur.
Quelque froid qu’il fasse on ne fait point de feu avant le 16 octobre. Les poêles sont démontés.
Tout dans la prison affiche une énorme prétention à l’égalité.
L’égalité, ce rêve d’envieux réalisé par des imbéciles au profit des culs-de-jatte intrigants.
Après avoir longtemps cherché, j’ai découvert que le moyen d’arriver au plus haut degré de l’inégalité est cet absurde système d’égalité qui bouleverse tout depuis tant d’années, et je le prouve.
Pour le même crime on doit chercher non pas le même moyen de punition, mais un degré égal de punition.
Ici, pour l’égalité, les chambres sont de la même grandeur.
—On ne reçoit par jour qu’une ration de vin fixe et la même pour tous;—on ne peut avoir de feu que le même jour et à un degré égal,—etc., etc.
J’ai, dans un cachot voisin, un homme qui d’ordinaire ne sort jamais de chez lui,—un autre a l’habitude et conséquemment le besoin de boire une bouteille de vin à chaque repas;—un autre se couche à la nuit et aime dormir quatorze heures, moi je demeure dans un jardin,—j’ai toujours vécu au grand air et à la mer,—je suis donc plus puni que le premier.
Je ne bois pas de vin,—le second est plus puni que moi.
Je dors peu—et j’aime veiller,—lire ou rêvasser la nuit; je serais donc traité bien plus sévèrement que le troisième si je n’avais pas su éluder le couvre-feu.
Et pour cette égalité de chauffage—il faudrait que tous eussent une égale sensibilité au froid.—J’ouvre mes fenêtres aujourd’hui, et mon ami le poëte Méry mourrait littéralement de froid, lui qui à Paris sortait avec trois manteaux, et n’ose plus revenir ici par crainte et par souvenir du froid qu’il y fait.
A l’imitation de divers prisonniers célèbres,—j’ai cherché une araignée pour l’instruire;—j’en ai trouvé une petite noire, mais elle montre peu d’aptitude.
Nous restons dix-neuf heures bouclés,—à midi nous pouvons circuler dans une cour et dans un promenoir où nous avons le droit de lire une ordonnance affichée sur les murs, laquelle porte qu’on ne nous enfermera qu’à neuf heures,—ce qui n’empêche pas qu’on nous fait remonter et qu’on nous enferme à cinq heures.
Nous ne pouvons recevoir personne dans nos chambres,—nos visiteurs ne sont admis que dans un parloir où on raccommode du linge et où on peigne des enfants. Il faut causer à l’oreille de ses amis, auxquels il n’est pas permis de pénétrer dans la cour. C’est sans doute pour les empêcher de respirer le même air que les criminels qu’on nous oblige à les recevoir dans un endroit où il n’y a pas d’air.
On m’appelle,—Vingt-trois, d’après le numéro de ma chambre.
La cantinière porte un violent coup sur l’œil.
—Le restaurant de la prison est un homme fort zélé pour l’institution de la garde nationale, qui croit ne pouvoir trop dépouiller de leur argent les récalcitrants. L’autorité a eu soin de lui imposer un tarif,—ce qui ne l’empêche pas de me vendre sur le pied de cinq francs la livre—la bougie, qui coûte, je crois, quarante sous.—Je garde une carte fort curieuse par le mépris du tarif.—J’en citerai seulement deux exemples:
Le tarif porte:—gigot, soixante centimes.
Ma carte: gigot, un franc cinquante centimes.
Supposez une portion double,—cela fait un franc vingt centimes.
Supposez-la triple,—ce serait un franc quatre-vingts centimes.
Il faut donc supposer, pour se mettre d’accord avec le tarif, que j’ai eu deux portions et demie.
Côtelettes sur le tarif, trente centimes.
— sur ma carte, soixante-dix centimes.
Combien ai-je eu de côtelettes?—Il faut que j’en aie eu deux et un tiers,—etc., etc., etc.
Ceci est grave, parce qu’on est condamné au restaurant en même temps qu’à la prison.
Si un malheureux n’a pas d’argent,—on lui donne des aliments;—mais alors on le purge pendant tout le temps de sa détention,—attendu qu’on ne lui donne que de la soupe aux herbes.
Aujourd’hui, c’est le cantinier qui est avarié;—il a le nez excorié.
—J’ai fait venir un jeu de boules qui nous est d’une grande utilité.—Je le lègue aux prisonniers qui me succéderont.—Je les prie de le réclamer s’il ne se trouvait plus dans la cour.
19.—Madame Lafarge vient d’être, par le jury, déclarée coupable d’empoisonnement sur la personne de son mari,—avec circonstances atténuantes.
Si madame Lafarge est coupable, et si MM. les jurés limousins ont la conviction de la culpabilité,—où sont les circonstances atténuantes?
Si ce verdict est le résultat d’un doute—les jurés devaient absoudre:—dans les deux cas, ils ont manqué à leur devoir.
Je ne dirai pas ici mon opinion sur cette affaire:—quelque faible que soit son poids, je ne voudrais pas mettre ce poids, fût-ce celui d’un grain d’orge, dans un des plateaux de la balance jusqu’à ce que l’affaire soit terminée. Madame Lafarge a interjeté appel.
Toujours est-il que dans ces débats, à propos d’un crime sur lequel on n’a encore rien décidé,—il s’est révélé bien des choses sur bien des personnes,—ce qui me remet en la mémoire une grande vérité que me disait un jour un philosophe allemand, un de mes amis.
—Je divise le monde en deux classes,—me disait-il:
Ceux qui sont pendus,
Et ceux qui devraient l’être.
Je ne suis pas obligé de cacher à la science qu’elle a joué un rôle bien médiocre dans cette affaire. Et le génie, à la fois terrible et grotesque d’Hoffmann, n’aurait jamais osé inventer ce qui s’est passé pendant ces incroyables débats.
On a déterré un homme,—un cadavre déjà si décomposé qu’on n’a pu en prendre quelques morceaux qu’avec une cuiller.—Les chimistes discutaient sur les parties préférables.—Prenez un peu de foie,—un peu d’estomac,—bien! Encore un peu de foie,—c’est bien!
Ils s’en vont dans une cour,—une cour sur laquelle s’ouvrent les fenêtres du palais de justice;—ils font cuire ce qu’ils ont apporté, bientôt une odeur horrible se répand dans l’auditoire;—les juges, les avocats, l’accusée, les témoins sont suffoqués.—Qu’est-ce? c’est l’odeur de M. Lafarge qu’on fait cuire.—L’avocat général seul ne sent rien.—Pour un avocat général, c’est encore fade; il faut que ce soit plus relevé pour frapper son odorat.
Pendant ce temps, les chimistes surveillent leur infernale cuisine:—Est-ce assez cuit?—Non, pas encore,—encore un bouillon.—Qu’est-ce auprès de cela que les sorcières de Macbeth?
C’est fini,—ils apportent le produit de leur expérience;—ils n’ont pas trouvé d’arsenic.—Il n’y a pas de crime,—donc pas de coupable.—Mais on fait venir M. Orfila,—on lui donne des morceaux de Lafarge qu’on lui a gardés.—A son tour il fait l’affreuse cuisine;—il souffle le feu,—il fait cuire sa part du cadavre,—il rapporte de l’arsenic.—Lafarge est mort empoisonné.
Et, après de si épouvantables opérations, il reste dans la plupart des esprits la même incertitude qu’auparavant; surtout lorsque M. Raspail arrive à son tour déclarer que l’arsenic trouvé par M. Orfila n’est pas de l’arsenic,—ou que c’est de l’arsenic qu’on trouve dans tout.—Il offre d’en trouver dans un vieux fauteuil de l’audience;—dans M. Orfila lui-même, s’il veut se soumettre à une cuisson convenable,—plus que M. Orfila n’en a trouvé dans le corps de Lafarge.
On a dû s’étonner, pendant le cours des débats, de voir tous les journaux professer unanimement l’opinion de l’innocence de madame Lafarge. On n’est pas accoutumé à leur voir un accord si touchant. Ceci est un mystère que je puis expliquer dès aujourd’hui.
Les différentes feuilles se sont cotisées, et, pour le prix de soixante-quinze francs chacune, elles ont entretenu à Tulle un seul et même sténographe, qui leur a imposé à toutes et ses impressions et ses opinions, et ses façons d’entendre et ses façons de parler, etc.
—Il me reste à dire sur cette affaire deux mots à quelques messieurs:
Aux amoureux de madame Lafarge.—Il est fort à la mode parmi certains jeunes gens de professer une grande admiration,—que dis-je? une adoration—pour madame Lafarge.—Ce n’est qu’éloges sur son esprit,—sur sa figure,—sur sa modestie,—sur ses talents, et on finit par ces mots:—C’est égal, c’est une femme bien supérieure.—Voilà une femme.
Tout ceci, je me hâte de le dire, n’est qu’une ridicule affectation,—une jactance bouffonne,—semblable à celle de ces pauvres poëtes, amants insuffisants d’une grisette,—qui demandent dans leurs vers de brunes Andalouses et des combats de taureaux;—pauvres diables qui cacheraient le cordon rouge de leur montre s’ils rencontraient par hasard une vieille vache qu’on mènerait à l’abattoir.
Car si on prenait ces choses au sérieux,—si on pensait que ces paroles sont l’expression d’un sentiment vrai,—il faudrait croire à toute une génération misérablement frappée de cette sorte d’impuissance qui faisait au marquis de Sade ne trouver de plaisir dans les bras d’une femme qu’autant qu’il pouvait assaisonner ses caresses de quelques coups de couteau.
Il y a un reproche qu’il faut faire à la jeunesse de ce temps-ci,—c’est de ne pas être jeune,—ou tout au moins de cacher,—comme choses honteuses, tout ce qu’elle a de jeune, c’est-à-dire de grand, de noble, de pur et d’élevé.
Malheureusement ces honteux parodoxes sont pris au sérieux par quelques-uns de ceux qui les font et par beaucoup de femmes qui les entendent faire;—et comment feraient-elles autrement, elles ne voient d’éloges,—de fleurs—d’amour que pour des sauteuses décolletées par en haut jusqu’à la ceinture;—et par en bas jusqu’à la ceinture;—ceinture dont la largeur vous dit tout ce que d’elles leur amant ne partage pas avec le public.
Certes, à l’Opéra, toutes ces femmes charmantes qui remplissent les loges et qui savent bien qu’elles sont plus belles, plus distinguées que ces acrobates,—doivent se demander souvent: «Qu’ont-elles de plus que nous?»
Ces mêmes femmes et d’autres encore,—en anges timides du foyer,—voyant tant d’éloges, tant d’admiration pour l’esprit de madame Lafarge,—ont dû se dire: «Mais il y a mille femmes qui ont cet esprit et qui en ont davantage,—qu’a-telle de plus que nous?»
Faut-il donc être danseuse—ou accusée d’empoisonnement pour attirer l’attention,—pour être admirée,—pour être aimée?—Ne reste-t-il donc aucune récompense pour les vertus cachées qui parfument la vie intérieure?—Faut-il donc mieux remplir le monde de bruit et de scandale,—que remplir la maison—de paix, de joie et d’amour.
20.—Les forts détachés, qui ont fait pousser tant de clameurs lorsqu’il fut, il y a quelques années, question de les élever,—n’éprouvent pas aujourd’hui la moindre objection—par l’adresse qu’a eue M. Thiers d’accaparer presque tous les journaux.
A ce propos,—voici un exemple qui vient à l’appui de ce que je vous ai déjà dit sur le temps qu’il faut au public pour changer une opinion faite, pour qu’il découvre que son journal s’est donné au ministère. Ici, dans cette prison où j’écris,—mon geôlier me disait, il y a une heure, en parlant du Siècle et du Courrier Français qu’il prête aux détenus: «Je ne les prends qu’au jour le jour, parce qu’on peut un de ces jours me défendre d’avoir dans une maison du gouvernement des journaux comme ça.»
A ceux qui, à propos des fortifications de Paris, disent: «Mais ce sont les forts détachés?» on répond: «Oui, mais avec une muraille d’enceinte.»
Et à ce sujet on abuse de Napoléon.—Les uns disent: «Napoléon voulait qu’on fortifiât Paris;» les autres:—«Napoléon s’est toujours montré contraire aux fortifications de Paris.»
Je ne sais pas un sujet pour lequel on ne mette un peu Napoléon en avant.—Il y avait l’autre jour dans un journal,—Napoléon disait: «L’ouvrier est la force de la France.»
Quelle que soit l’opinion qu’on ait sur ces fortifications, je comprendrais qu’on les décidât sans les Chambres,—si cela pouvait se faire en trois mois,—parce qu’alors un mois de perdu est fort grave.—Mais les quelques jours dont on retarderait le commencement d’un travail de six ou sept ans—ne sont pas une excuse suffisante pour agir sans les Chambres, auxquelles on laissera à décider sur les pétitions de Louis XVII qui se pourraient présenter.
21.—Il devait y avoir conseil dans la journée.—M. Thiers, qui comptait faire adopter au roi le projet de fortification,—en avait envoyé la mention au Siècle. Mais le conseil n’eut pas lieu, et le petit Martin courut retirer la note.
M. Chambolle était à sa villa.—M. Martinet, qui surveille chaque soir la mise en page du journal, ne voulait pas prendre sur lui de remettre la note.—Ce n’est qu’après deux heures de dialogue qu’il s’y décida.
Cette publication prématurée eût paru peu convenable au château et pouvait être fatale à M. Thiers.
Je saisis cette occasion d’apprendre à M. Martinet tout ce qu’il a eu dans les mains et tout ce qu’il a été pour la France pendant deux heures.
22.—M. Raspail, homme savant et pour lequel, sans le connaître, j’avais une prédilection particulière, vient d’écrire dans les journaux une lettre extrêmement bizarre,—on y trouve surtout deux choses.
On l’emmène à Tulle pour contrôler le rapport de M. Orfila,—et on lui demande:
—Croyez-vous que le résidu obtenu soit de l’arsenic?
Il répond:
—Madame Lafarge cherche à plaire à tous et jamais à effacer personne.
Elle est d’une force supérieure sur le piano; douée d’un beau timbre de voix, elle chante avec une rare méthode; elle explique et traduit Goëthe à livre ouvert; possède plusieurs langues, improvise les vers italiens avec autant de grâce et de pureté de style que les vers français.
Puis il accuse tranquillement M. Orfila d’avoir lui-même sciemment mis de l’arsenic dans le corps de M. Lafarge.
La première des deux assertions explique la seconde.
—C’est de l’enthousiasme poussé à la frénésie.
23.—Un de nos sportsman, qui a un goût particulier pour voir tomber les gens,—a imaginé ce procédé:
Il fait paraître un cheval monté par un groom de treize ans,—et défie un écuyer habile de monter l’animal;
L’écuyer accepte le défi;—le cheval devient furieux, oppose les plus terribles défenses—et se roule par terre avec son cavalier.
—Des pointes d’acier sont cachées dans la selle du cheval; il n’est préservé de leur atteinte que par des obstacles qui résistent aux trente kilos que pèse le groom et qui cèdent à un poids de cent soixante livres.
POST-SCRIPTUM.—Les hostilités ont commencé en Orient.—Beyrouth a été bombardée.—M. Thiers voit qu’il faut tomber, il veut rester, en tombant, un embarras pour ses successeurs, qui, eux, désireraient qu’il tînt encore un peu. Il va proposer au roi de telles choses, qu’il faudra les lui refuser,—et qu’il paraîtra aux Chambres avec le prestige d’un ministre démissionnaire ayant quitté volontairement une position où on ne lui permettait pas de venger la dignité de la France.
—On sait comment cela prêtera à la phrase et tout le parti qu’il en pourra tirer pour harceler ses vainqueurs.
Pour le moment, le gouvernement représentatif est aboli, et M. Thiers est dictateur: dictature sous laquelle on se livre aux marchés les plus scandaleux. Beaucoup de gens, qui crient bien haut à la dignité de la France, ne voient dans la guerre qu’un prétexte à fournitures.
On vient d’apporter à Rouen le corps d’un homme empoisonné, dit-on, par sa femme.—MM. les chimistes de Rouen vont faire, à leur tour, l’horrible cuisine qu’ont faite MM. les chimistes de Tulle.—Sous prétexte d’avoir été empoisonnés, les morts vont empoisonner toute la France.
Plusieurs citoyens,—se grisant des paroles de M. Thiers, se sont exaltés en faveur de l’enceinte continue avec l’enthousiasme qu’ils avaient contre la même chose, quand cela s’appelait forts détachés. Ces citoyens ne veulent pas confier à des ouvriers mercenaires le soin d’élever les murailles qui doivent nous enfermer. Chacun, selon le vœu de ces citoyens, mettra la main au plâtre.—Ils demandent que nous allions tous construire les fortifications à la manière du ver à soie, qui fabrique lui-même la coque qui lui sert de prison. Leur seul regret est de ne pouvoir, comme lui, tirer d’eux-mêmes les pierres et le bois,—et de ne pouvoir se changer en moellons et en solives.
M. Arago dîne à Perpignan.
ÉPILOGUE. Pour cette fois, mes Guêpes, envolez-vous à travers les barreaux de ma prison.
En terminant mon douzième volume, je répète avec confiance ce que j’ai dit en commençant le premier: «Ces petits livres contiennent l’expression franche et inexorable de ma pensée sur les hommes et sur les choses en dehors de toute idée d’ambition, de toute influence de parti.»
Mon indépendance n’est pas une de ces vertus chagrines et envieuses—qui, dans leur haine contre le vice, ont toujours l’air de crier au voleur.
Ce n’est pas même une vertu, c’est une condition de mon tempérament. A une époque de ma vie, je me suis senti ambitieux parce qu’il y avait un front pour lequel je voulais des couronnes,—de petits pieds sous lesquels je voulais étendre les tapis les plus précieux,—une existence que je voulais entourer de toutes les joies, de tous les orgueils, de tous les luxes de la terre.
Mais un jour mon rêve s’est évanoui, et je suis resté seul: cependant je me sentais fort et courageux;—j’ai cherché quelle route je devais suivre et où je voulais arriver, et alors j’ai vu les routes de la vie, embarrassées de ronces et d’épines,—conduisant péniblement à des buts que je ne désirais pas.
J’ai vu des luttes acharnées de toute la vie pour s’arracher des choses dont je n’avais pas besoin.
J’ai vu dans ces luttes certaines choses, qui avaient quelque grandeur et quelque prestige—entre les mains avides qui les tiraillaient,—tomber dans la boue et dans le sang, brisées en éclats—comme une glace de Venise dont on fait, en la cassant, des miroirs à deux sous.
J’ai évité ces chemins et je ne me suis pas mêlé à ces luttes, et j’ai découvert en moi que le ciel m’avait richement partagé,—car j’avais une fortune toute faite et une liberté assurée dans l’absence des désirs et dans la modération des besoins.
Ainsi aujourd’hui,—au milieu de ce tumulte,—où tous se ruent les uns sur les autres pour s’arracher l’argent et le pouvoir, et quel pouvoir!—je ne vois rien dans le butin qu’auront les vainqueurs qui vaille à mes yeux les magnificences gratuites dont se pare l’automne;—les courtines de pourpre qu’étend la vigne sur les murailles de mon jardin,—le bruit du vent dans les feuilles jaunies des bois,—et les rêveries,—les pensées,—douces fleurs d’hiver qui vont éclore à la chaleur du foyer rallumé.
Dans ces combats, je ne vois aucun triomphe qui flatterait mon orgueil autant que mes luttes avec la mer en colère sur la plage d’Étretat.
Ainsi,—seul aujourd’hui,—quand les poëtes eux-mêmes considèrent leur renommée comme un moyen et non comme un but,—seul je suis resté poëte,—noblement paresseux et pauvre,—libre et dédaigneux,—et j’entends le tumulte de ces temps-ci comme un homme qui, renfermé près d’un feu pétillant, entend battre sur ses vitres une pluie glacée,—j’assiste aux mêlées furieuses de l’ambition et de l’avarice,—comme si je voyais des sauvages se battre avec acharnement pour des colliers de verre et des plumes rouges, dont je ne fais aucun cas.
Les splendeurs de la nature,—les causéries de l’amitié,—les rêveries de l’amour et ces fêtes de pensée que le poëte se donne à lui-même remplissent suffisamment ma vie,—et je n’y veux admettre rien autre chose. Mon âme s’est placée dans une sphère élevée d’où je ne la laisserai pas descendre.
Il est des instants cependant où les sots font tant de bruit, qu’ils finissent par m’importuner et que je sens le besoin de leur dire qu’ils sont des sots, et de troubler leur triomphe, et je me suis creusé dans ces petits livres un trou où je puis dire une fois par mois:—«Midas, le roi Midas, a des oreilles d’âne.»
Certes un homme qui s’avise de dire aux hommes et aux choses: «Vous ne me tromperez pas, et voilà ce que vous êtes;» cet homme devait être considéré comme un ennemi public,—aussi, tout d’abord,—injures et menaces anonymes,—coups d’épée par devant, coups de couteau par derrière, on a tout essayé;—on m’a fait passer pour un homme méchant et dangereux, parce que je ne veux pas dépenser la bonté, qui est une noble et sainte chose, en menue monnaie de bonhomie et de faiblesse,—comme les femmes qui dépensent l’amour en coquetterie, qui est le billon de l’amour.
J’ai pour moi, il est vrai, les gens d’esprit,—de bon sens et de bonne foi.—Qu’est-ce? mon Dieu,—contre l’armée innombrable des imbéciles, des sots et des intrigants?—Mais j’aime mieux être vaincu avec les premiers que vainqueur avec les seconds, et je continuerai ma route,—semblable à Gédéon, qui ne voulut garder que les braves avec lui.