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Les guêpes ­— séries 1 & 2 cover

Les guêpes ­— séries 1 & 2

Chapter 19: Décembre 1840.
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About This Book

A series of short, pointed essays and aphorisms offers satirical commentary on contemporary society, politics, and culture. The author criticizes the commercialization of the press and the loss of literary independence, lampoons public pretensions and political spectacle, and records wry observations on literature, theater, gender roles, and everyday manners. Brief sketches alternate with longer prefatory essays, combining caustic critique and playful irony. Recurring themes include the tension between market forces and independent judgment, the follies of institutions and public figures, and a mordant attention to social affectations delivered in concise, witty prose.

L’artiste impartial voulut le parcourir;
Mais son chef devint lourd, puisqu’il semblait être ivre.
Bref, dégoûts et dédains lui fermèrent un livre
Qui le faisait dormir.

Opinion du même M. E. Bouchereau sur les Guêpes:

Oui, tel est cet auteur; il veut piquer les gens,
Mais il renverse tout. Il fait les guêpes biches;
Il connaît leur instinct, il les met en bourriches,
En dépit du bon sens.

Opinion du même M. Bouchereau—sur ma fortune et ma moralité:

Mais il n’a pas d’argent! Comment s’en procurer?
Bah! il en trouvera, c’est chose assez facile,
Dût-il vendre sa plume au premier imbécile
Qui voudra l’acheter.
—Ce moyen est honteux!—Lecteur qui dis cela,
Connais donc bien l’auteur: pour un doigt de champagne
Il fera de son mieux l’histoire de l’Espagne,
Puis apostasiera.
Il marchait en avant, on vint à sa rencontre;
Il sait qu’on le recherche, à Bert.. il se montre;
Bert.. veut l’acheter.

Me voici auteur d’une histoire d’Espagne,—apostat,—ivrogne,—et devenu la chose de M. Bert...—Ceci est complet,—on me connaît maintenant.

Puis, ce bon M. Bouchereau croit devoir s’excuser de ne m’avoir pas dévoilé plus tôt;—mais son excuse est dans un bon sentiment,—j’étais pauvre.

Il savait que jadis la dure pauvreté
Avait marqué sur lui ses pratiques austères;
Il savait qu’avant lui tels existaient ses pères;
Il n’a rien raconté.

Lui,—c’est moi;—il, c’est M. E. Bouchereau.

Il savait tout cela; mais devant le malheur
Il se tut, et songeant qu’un roman, dans sa vie,
Amènerait l’aisance, il devint son Messie
Et ne fut pas censeur.

Excellent M. Bouchereau! il m’a permis de faire un roman.—Il paraît même qu’il a à se reprocher d’en avoir dit du bien;—Dieu vous le rende, monsieur E. Bouchereau!

Mais aujourd’hui l’aisance a chassé le besoin.

Aujourd’hui que je suis vendu à tout le monde, au roi,—à M. Thiers,—à M. Bert...;—aujourd’hui l’indulgence de M. E. Bouchereau est à bout,—et il me fait connaître.—Aussi, c’est ma faute: pourquoi ne me suis-je pas contenté d’avoir fait un roman?—j’avais bien besoin d’en faire d’autres;—et puis ces maudits petits livres!

En parcourant ces vers, bien haut Karr va crier:
L’auteur est un méchant, sa brochure est inique.

Ah! cette fois, monsieur E. Bouchereau,—vous qui me connaissez si bien, vous à qui je ne peux rien cacher,—perspicace monsieur E. Bouchereau,—cette fois vous vous trompez,—je ne dis pas un mot de cela;—je vous trouve beaucoup plus bête que méchant,—et votre brochure me paraît assez drôle.

Cependant, mon bon monsieur Bouchereau,—comme à la rigueur on peut être un imbécile et ne pas être un lâche,—je vous prierai, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, de me faire parvenir l’adresse de vos oreilles.

Il y a de bonnes gens qui crient à tue-tête: «Moi, je ne me vendrais pas à l’or du pouvoir!»—des gens qui,—aussitôt qu’on ne partage pas les idées saugrenues qu’ils prennent je ne sais où,—vous déclarent corrompu et vendu.

Je pense que ces gens ont besoin de beaucoup de vertu et de désintéressement pour conserver ainsi leur indépendance,—et que le gouvernement est sans cesse à leur porte pour les supplier d’accepter cinquante mille livres de rente,—une voiture à panneaux œil de corbeau—et des chevaux alezan brûlé.

Pour moi, j’avouerai humblement que je ne puis me rendre compte à moi-même de la brutalité de ma vertu à cet endroit, attendu qu’elle n’a jamais été attaquée jusqu’ici.

Mais,—mes braves gens,—je veux bien vous avouer toutes choses: je suis subventionné, il est vrai,—je le nierais en vain;—cela d’ailleurs est facile à voir,—je n’ai pas de chevaux, mais j’ai des pigeons blancs; j’avais un paletot neuf il n’y a pas plus de trois mois.—Après cet aveu, je n’hésite pas à vous dénoncer mes corrupteurs:—tenez, en voici un qui passe,—c’est un étudiant avec un habit noir blanchi aux coudes et aux coutures; il monte ses cinq étages—en fumant son cigare;—il vient d’acheter un de mes petits volumes.

Eh! bon Dieu, en voici un autre:—celui-là c’est une femme: la voyez-vous à la fenêtre de sa mansarde,—ses cheveux blonds se mêlent au feuillage bruni des cobéas,—elle lit un de mes romans.

Mais j’en rencontre partout de ces corrupteurs qui me subventionnent:—j’en ai dans les salons et dans les ateliers.—Il y a quelque temps,—comme je courais les bois avec un de mes amis, nous avons trouvé un volume des Guêpes chez un garde-chasse,—dans une hutte au milieu d’une forêt.—Ce brave homme me fait un revenu de trois francs par an.

Mais si cela ne me suffisait pas, monsieur E. Bouchereau,—qui m’empêcherait d’ajouter quelques pages d’annonces à mes petits livres, comme font les journaux et les revues?—qui m’empêcherait de me faire, par ce moyen, un revenu de cinq à six mille francs?—personne et rien au monde,—sinon que je suis un poëte et ne suis pas un homme d’argent.

En lisant la brochure de ce monsieur, je me suis rappelé l’époque de ma vie à laquelle il faisait allusion.

Moi pauvre! je n’ai jamais été si heureux, je n’ai jamais été si riche qu’à cette époque où je dînais souvent avec un morceau de pain et un verre d’eau.—Moi pauvre! mais il y avait des jours,—seulement quand j’avais vu s’entr’ouvrir le rideau d’une certaine fenêtre, où j’évitais de toucher les passants du coude dans la crainte de les briser.—Moi pauvre! j’ouvre des notes que j’écrivais tous les soirs,—et voici ce que j’y trouve.—Voyez si j’étais pauvre et si j’étais malheureux:

Août 182.....

Je me suis levé de bonne heure. Le soleil se levait dans de tièdes vapeurs; ses rayons obliques scintillaient à travers les haies comme des paillettes d’or, et il semblait que le soleil me disait: «Je te salue, Alphonse; c’est pour toi que je purifie l’air que tu vas respirer; c’est pour toi, ce matin, que je couvre de pierreries les pointes vertes de l’herbe; je te salue, tu aimes, tu es le roi du monde.»

Une fauvette à tête noire sur un châtaignier chanta et dit: «Je te salue, Alphonse; c’est pour toi, aujourd’hui, que sont nos concerts; c’est une grande fête que le premier sentiment d’amour qui se glisse au cœur; je te salue, tu aimes, tu es le roi du monde.»

Une campanule dans l’herbe: «Je te salue, Alphonse; c’est pour toi que j’ouvre, ce matin, mes corolles de saphir, c’est pour réjouir tes yeux que les pâquerettes étoilent la prairie de leur petit disque d’or et de leurs rayons d’argent. Tu aimes, tu es le roi du monde.»

La clématite: «Je te salue, Alphonse; c’est pour toi que j’embaume l’air de mes parfums pénétrants, c’est vers toi que je tourne mes petits encensoirs d’argent. Tu aimes, tu es le roi du monde.»

Le châtaignier: «Je te salue, Alphonse; j’étends sur toi mes larges éventails verts; il y a cent ans qu’on m’a planté, cent ans que je résiste aux vents pour t’abriter aujourd’hui contre les âpres baisers du soleil. Tu aimes, tu es le roi du monde.»

Le vent dans les feuilles: «Je te salue, Alphonse; c’est pour toi aujourd’hui que seront mes plus suaves et plus mystérieuses harmonies, pour toi qui seul les comprendras. Pour les autres, je ferai crier aigrement une girouette, mais, pour toi, je te dirai les plus doux secrets de l’amour, et j’enlèverai la poussière du chemin par où tu dois aller la voir, je t’apporterai l’air qu’elle chante en pensant à toi. Tu aimes, tu es le roi du monde.»

On demande l’adresse des oreilles de M. E. Bouchereau.


Décembre 1840.

Rançon et retour des Guêpes.—Le cheval Ibrahim.—Un mot de M. Vivien.—Mot de M. Pelet (de la Lozère).—M. Griel.—M. Dosne considéré comme péripatéticien.—La mare d’Auteuil.—Comment se fait le discours du roi.—Un mot de M. Énouf.—Les échecs.—Un mot de M. Lherbette.—M. Barrot.—M. Guizot.—M. de Rémusat.—M. Jaubert.—Les vaudevilles de M. Duvergier de Hauranne.—Deux lanternes.—Le roi et M. de Cormenin.—Naissance du duc de Chartres.—M. de Chateaubriand.—La reine Christine.—Le général d’Houdetot.—Bureau de l’esprit public.—M. Malacq et mademoiselle Rachel.—M. Lerminier et M. Villemain.—Une guêpe de la Malouine.—M. A. Dumas.—Forts non détachés.—Mot de M. Barrot revendiqué par les Guêpes.—M. Cochelet.—M. Drovetti.—M. Marochetti.—Une messe d’occasion.—Obolum Belisario.—MM. Hugo,—de Saint-Aulaire,—Berryer,—Casimir Bonjour.—M. Legrand (de l’Oise).—M. Jourdan.—Un logogriphe de M. Delessert.—Dénonciation contre les conservateurs du musée.—M. Ganneron mécontent.—M. E. Sue et monseigneur Affre.—Les fourreurs de Paris et les marchands de rubans de Saint-Étienne.—M. Bouchereau paraît.—Les inondations.—Le maire de Saint-Christophe.

DÉCEMBRE.—D’après le jugement dont je vous ai parlé,—on allait vendre le titre des Guêpes aux enchères publiques.—Mes pauvres guêpes, qu’allaient-elles devenir? Qu’en aurait-on fait?—Elles, si libres, si indépendantes,—à quel parti, à quel valet de parti allaient-elles appartenir?—Au service de quelle sottise allaient-elles se mettre?—Au profit de quelle friponnerie allaient-elles combattre?

Je me suis ému,—et, pour leur rançon, j’ai donné tout mon argent.

J’ai racheté ça titre que j’avais créé, qui m’appartenait selon l’équité,—mais non selon la justice.

Revenez donc à moi,—Astarté,—Grimalkin,—Moloch,—j’ai pour vous recevoir de beaux camélias—et des tussilages, des héliotropes d’hiver parfumés. Revenez, mes pauvres prisonnières; revenez, mes enfants, mon escadron ailé, mon bel escadron d’or,—revenez à moi.

Nous allons recommencer notre guerre contre l’avidité et contre la sottise. En avant!

J’ai raconté dans les Guêpes—comment M. Thiers avait acquis de M. Leroy—un petit cheval que M. Leroy prête d’ordinaire à un enfant que l’on appelle familièrement Tata.—Les journaux se sont emparés des faits, et, au lieu de dire le cheval de Tata, ont dit le cheval Tata.—Le cheval s’appelle Ibrahim.—Depuis que M. Thiers a été mis à pieds, il paraît qu’il a rendu Ibrahim à M. Ernest Leroy,—que j’ai aperçu dessus l’autre jour. Ibrahim a beaucoup gagné depuis qu’il n’est plus aux affaires.

M. Vivien a dit spirituellement, en quittant l’hôtel du ministère pour retourner chez lui: «C’est égal, j’aurai toujours appris ce qu’il faut se donner de peine pour être un mauvais ministre.»

Pendant que M. Pelet de la Lozère était ministre des finances,—il faisait le relevé de ses comptes avec M. Griel,—et il était très-mécontent de certaines énormités.—M. Griel lui dit: «Mais c’est M. le président du conseil qui les a ordonnées pour l’État.

—On voit bien, dit M. Pelet, que M. le président n’y met pas du sien.»

Docile à nos conseils, M. Dosne, que M. L..., un de ses collègues à la Banque, appelle le beau-père du gouvernement, est venu immédiatement jouer la hausse à la Bourse sur la démission de son gendre.

Ce grand philosophe continue ses promenades au passage des Panoramas, de une heure à quatre heures; une demi-heure avant l’ouverture des cours et une demi-heure après.

On s’obstine à demander ce qu’est devenue la fameuse enquête sur les affaires de la Bourse.

A un journaliste très-spirituel—on demandait s’il pensait réellement ce qu’il avait dit au sujet d’une pièce de théâtre. «Le public,—répondit-il,—a besoin qu’on lui donne une opinion;—on me donne, à moi, cinq cents francs par mois pour donner une opinion sur les pièces nouvelles.—J’en donne une, mais ce n’est pas la mienne;—la mienne, ce serait plus cher.»

Sous prétexte de guerre possible avec l’étranger,—on en fait une certaine et acharnée à nos propriétés et à nos plaisirs.—Le bois de Boulogne est saccagé;—cet endroit délicieux qu’on appelle la mare d’Auteuil est livré aux ouvriers du génie.—On a abattu les plus beaux arbres et on entasse des mœllons.

Il est bon, pour édifier nos lecteurs sur la majesté de la royauté constitutionnelle, de bien leur dire ce que c’est que le discours du roi,—que l’on appelle, dans l’argot de ce temps-ci, discours du Trône,—ou discours de la Couronne.

Ce discours est fait par les ministres—constitutionnellement, le roi ne doit prendre aucune part à sa rédaction;—il l’apprend par cœur et le lit à la Chambre à peu près comme un enfant récite une fable. Dans le plus grand nombre de cas, on peut, il est vrai, supposer que le roi, qui choisit ses ministres,—n’a à répéter que l’expression de sa propre pensée;—cependant la majorité peut forcer le choix du roi, et il lui faut alors dire des choses dont il ne pense pas un mot, et dont il pense précisément le contraire.

Le discours du roi a été fait par les ministres, dont deux sont membres de l’Académie française.—Il est impossible de rien voir de plus plat, de plus nul,—de plus mal écrit—que ce discours.

Si ce n’est pourtant l’adresse en réponse au discours, qui est encore bien plus plate, bien plus nulle et bien plus mal écrite.—Il y avait dans la rédaction de l’adresse trois académiciens.

Dans la nomination de la commission de l’adresse, on a remarqué que M. de Lamartine a obtenu une voix; M. de Salvandy, trois; M. Dupin, six.—C’est-à-dire que le nombre des suffrages est en raison inverse du talent littéraire de chacun des concurrents.

D’ordinaire les sots importants et les sottises sérieuses ont soin de se bien habiller, sachant bien que c’est le seul mérite qu’il leur soit permis d’atteindre.—Je n’ai jamais vu de sottises plus mal vêtues que celles du discours et celles de l’adresse.

Il y a des gens qui ont un procédé facile pour paraître bien informés, c’est la contradiction; ces gens-là ont dit que l’adresse si hautement revendiquée par Me Dupin avait été faite par le roi, qui se vengeait de ne pouvoir parler lui-même—en se donnant le plaisir de se répondre.—On a été jusqu’à préciser le nombre des couverts de vermeil qui auraient été donnés par le roi à Me Dupin—pour récompenser sa complaisance.—Ces bruits, qui n’ont aucun fondement, n’en ont pas moins pour cela trouvé de l’écho. Me Dupin, dans son adresse, donne au roi plusieurs conseils fort utiles, tels que de s’entourer de conseillers fidèles et éclairés.—Cela me rappelle ce conseiller municipal qui pendant une longue sécheresse—interrompit une délibération—demanda la parole et dit: «Il serait bien à désirer qu’il vînt de la pluie.»—Après quoi il conseille à Louis-Philippe de se fier à son étoile, c’est-à-dire de s’en rapporter à la Providence, qui est le nom chrétien, le nom de baptême du hasard.—Ce qui n’a pas paru d’une politique bien transcendante.

Pendant que je parle de Me Dupin, il me revient sur lui que, tandis qu’il était président de la Chambre des députés, il eut l’idée bien naturelle de faire augmenter les appointements de la présidence.—Ces appointements se payaient par mois; or la cession ne dure pas toute l’année.—C’est pourquoi Me Dupin demanda à être payé par an; il n’osa pas assister à la séance de la Chambre où cette augmentation fut votée; un de ses amis alla aussitôt lui apprendre le résultat de la délibération. «Réjouissez-vous, lui dit-il, l’augmentation est votée.

—Mais,—dit l’avocat,—mais comment cela est-il formulé?

—De la façon la plus simple du monde, le traitement du président de la Chambre.

—Comment, le traitement!

—Certainement, le traitement.

—Je suis perdu.

—Vous m’effrayez, que voulez-vous dire?

—Que je ne puis cumuler mon traitement de président de la Chambre des députés avec mon traitement de procureur général.—Il faudra opter.»

Cependant M. Dupin, après quelques instants d’abattement, se rassura,—sortit,—courut, fit des visites et obtint que dans le rapport de la séance on substituât le mot indemnité au mot traitement,—ce qui lui permit de garder le tout.

Comme on plaisantait Me Dupin sur l’étoile du roi,—il répondit: «Vous ririez bien plus si j’avais parlé de sa fortune

Je n’aurai plus à parler de Me Dupin,—grâce à Dieu, c’en est fait de lui,—il est tout à fait effacé de la scène politique,—c’est aujourd’hui un homme tellement et si bas tombé,—qu’on ne peut plus même l’attaquer. Me Dupin a été un des fléaux de ce temps-ci.

Il était le représentant de la médiocrité jalouse et taquine, et envieuse de toute supériorité, le chef des avocats—bavards, importants, cauteleux et vulgaires; insolent envers la royauté à la Chambre de une heure à cinq, pour conserver sa popularité, il allait s’excuser le soir, aux Tuileries, pour conserver ses places.

L’étoile de Me Dupin a filé.

Sous prétexte de l’adresse, on parle sans discontinuer depuis cinq jours, à la Chambre. On se querelle, on se dispute;—on s’injurie, on s’interrompt.—J’avouerai qu’il me semble quelquefois pénible d’être représenté par des gens aussi mal élevés que le sont beaucoup d’entre MM. les députés.—Dans un des moments de la plus grande agitation,—M. Enouf, scandalisé, s’est écrié dans un groupe: «Messieurs, une idée! si nous ne parlions que quatre à la fois?»

Tout ce débat est misérable, et je ne comprends pas comment on peut encore prendre au sérieux les discours de MM. les ministres et de ceux qui aspirent à les remplacer.

Il y a, il paraît, en France plusieurs millions de bonnes gens qui, dans leur encourageante crédulité, se disent:

«Tiens, M. Thiers dit que ce qu’il a fait c’était pour l’honneur du pays;—il paraît que c’était pour l’honneur du pays.

«Oh! oui,—mais M. Villemain répond que M. Thiers a gâté la fortune de la France.—Il paraît que la fortune de la France a été gâtée par M. Thiers

Ne voyez-vous donc pas encore, mes bonnes gens, que ceci n’est qu’une partie d’échecs que jouent ces messieurs;—que chacune des phrases qu’ils jettent de la tribune n’est qu’un pion qu’ils avancent;—qu’une phrase plus ronflante est un cavalier ou une tour;—que ces phrases-là sont toutes faites, comme les pièces de l’échiquier sont toutes tournées,—et que les phrases, comme les pions, se serrent et se prennent dans une boîte?—M. Thiers, aujourd’hui, a les noirs,—M. Guizot a les blancs.

Que demain M. Thiers revienne aux affaires en renversant M. Guizot,—vous verrez M. Guizot prendre à son tour les noirs et jouer la partie que joue aujourd’hui M. Thiers, lequel prendra les blancs et jouera la partie de M. Guizot.

Ne voyez-vous pas encore que, quel que soit le gagnant, c’est vous qui payez,—et que toutes ces parties se jouent—comme Gatayes jouait tantôt avec mon frère dans mon jardin?—c’était une partie de boules dont l’enjeu était un verre de mon rhum contre un verre de mon kirsch.

Mais il vous plaît de vous intéresser à cela.—Vous me semblez des gens qui se croiraient purgés si on leur disait de belles choses sur l’émétique.

Pour faire de grandes phrases ou du pathos,—M. Thiers, qui n’est plus aux affaires, a un grand avantage sur M. Guizot, qui est forcé d’appliquer les théories qu’il émet.—M. Thiers, qui voudrait absolument tomber à la tête de quelque chose, se livre à la gauche de telle façon, que M. Lherbette, qui siége dans cette partie de la Chambre, a dit: «Sous le ministère du 12 mai,—M. Thiers a fait un discours qu’on a appelé discours-ministre;—voilà, cette fois, un discours-dictateur.»

Pour moi, quand je lis, le soir ou le matin, dans les grands journaux, ces grands discours,—ces phrases empoulées,—verba sesquipedalia,—entremêlées de parenthèses (Mouvement.)

(Impression profonde.)

(Marques d’assentiment.)

(Bravo!)

(Murmures d’indignation.)

Etc., etc., etc.,

Je ne me sens pas, à beaucoup près, aussi impressionnable que messieurs les honorables, et je me vois forcé d’attribuer une immense puissance au débit, à la voix et aux gestes des orateurs.

Et tous ces discours qui ont produit tant d’effet à la Chambre, me semblent alors «les carcasses d’un feu d’artifice tiré, avec ses fusées vides et ses bombes crevées.»

Le parti de M. Thiers a des déserteurs qu’il serait trop long de compter. Il y a, à la Chambre, comme partout, un très-grand nombre de gens fermes et immuables dans leurs convictions, que rien ne peut ébranler, et qui sont invariablement dévoués au pouvoir actuel.—Fermes appuis de M. Thiers, qu’ils étaient récemment, ils donnent aujourd’hui leur concours à M. Guizot, et sont prêts à le donner à M. Barrot,—s’il devient, un de ces jours, pouvoir actuel à son tour.

Le parti doctrinaire, dont M. Guizot a été si longtemps le chef, a perdu MM. Duvergier de Haurannede Rémusat,—Jaubert,—et Piscatory, qui ont passé à l’admiration de M. Thiers.

La position parlementaire perdue, il faut la refaire par la presse. De ces quatre messieurs, deux savent écrire;—ils ont été incorporés au Siècle sous M. le lieutenant général Chambolle.

M. Duvergier de Hauranne va rarranger, pour le théâtre de la Renaissance, quelques-uns des vaudevilles de sa jeunesse, si injustement sifflés sous leurs anciens titres de Une visite à Gretna-Green,—et l’Amant comme il y en a peu.

Il est fâcheux pour ces messieurs que ce ne soit pas au moment de l’avénement de M. Guizot qu’ils se soient séparés de lui:—leur scission aurait eu un éclat de désintéressement en faveur de M. Thiers, qu’elle n’a pas eu au moment où il est rentré aux affaires.

Le ministère du Ier mars avait cet avantage sur S. M. Louis-Philippe, que tous les soirs deux étoiles s’allumaient pour lui. Ces deux étoiles étaient deux lanternes qui servaient d’enseigne aux deux journaux du soir, le Messager et le Moniteur parisien.—Ces journaux, tous deux honorés des communications officielles,—disaient absolument la même chose; aussi, tandis qu’on se demandait: «A quoi servent donc au ministère deux journaux du soir?» chacun des deux journaux se demandait à quoi servait l’autre.—Le ministère Soult-Guizot a pris le parti de supprimer à l’un des deux et son appui et ses communications et surtout sa subvention. On a longtemps hésité entre M. Brindeau et M. Beaudoin,—rédacteurs en chef de ces deux feuilles sans rédaction.—M. Brindeau, il est vrai, a pris dans le fameux procès Gisquet une position d’homme vertueux qui rend son concours d’un excellent effet pour un gouvernement;—mais M. Beaudoin a retrouvé en 1830—des drapeaux tricolores qu’il avait cachés dans sa cave. M. Brindeau est plus homme du monde,—M. Beaudoin est plus homme d’affaires.—M. Beaudoin a la croix d’honneur, M. Brindeau porte des transparents rouges.

Après de longues délibérations, on a soufflé la lanterne de M. Beaudoin.

On lit dans le journal l’Abbevillois:

«L’observation faite par l’auteur des Guêpes, que le plus sûr moyen d’empêcher la fraude dans la vente du pain était d’en taxer les diverses qualités au kilogramme, a porté ses fruits: M. le préfet de police de Paris vient de prendre un arrêté qui prescrit la taxe et la vente du pain au poids.»

Mais voici qu’aujourd’hui on me fait remarquer que, depuis cette ordonnance,—les boulangers vendent du pain qui n’est pas cuit.

On assure que sous beaucoup de rapports le roi est très-ignorant de ce qui se passe,—et qu’on lui fait croire de singulières choses,—entre autres, que les écrits de M. de Cormenin sur la liste civile ont excité contre le vicomte de lettres une telle indignation, que le peuple lui jette des pierres dans la rue.

Quelques jours après l’attentat de Darmès, comme on prononçait devant le roi le nom de M. de Cormenin:

«Ce pauvre M. de Cormenin, dit Sa Majesté, il paraît qu’il est comme moi, qu’il ne peut plus sortir.—Il fait un temps affreux; eh bien! je ne puis m’empêcher de porter envie à ceux qui se crottent tranquillement dans les rues.»

Le jour où le canon a annoncé que la duchesse d’Orléans venait d’accoucher,—quelqu’un a dit: «Voyez les Parisiens, comme ils sont contents!—C’est un prince de plus... à outrager... à chasser.»

En effet, dès le lendemain, certains journaux attaquaient déjà le duc de Chartres sur ses manières... de naître.—Il n’avait encore fait que cela.

Un libraire a profité de ce que M. de Chateaubriand avait donné de l’eau du Jourdain pour le baptême du duc de Chartres—pour annoncer les œuvres complètes de l’auteur de René.

La reine d’Espagne, Christine, est à Paris,—où le roi Louis-Philippe l’a parfaitement reçue;—c’est une belle personne,—un peu trop grosse, mais ses yeux ont une remarquable intelligence.—Ses adieux aux Espagnols, qui ont été publiés par les journaux, sont d’une grande éloquence.—Elle voulait aller en Italie—et le général d’Houdetot a eu quelque peine à la décider à venir à Paris.—Il est vrai de dire qu’en fait de gouvernement constitutionnel,—pour se servir d’une expression populaire:—elle sortait d’en prendre.

Il y a au ministère de l’intérieur un bureau qui s’appelle bureau de l’esprit public.—C’est de ce bureau que partent des instructions, des discours et des articles tout faits pour les journaux de Paris et de la province et pour messieurs les préfets des départements.

Ce bureau, depuis l’avénement de M. Duchâtel, n’est pas encore organisé.—M. Duchâtel a fait prévenir par le télégraphe M. Malacq, qui était en province, qu’il eût à revenir promptement prendre la direction de l’esprit public, dont mademoiselle Rachel avait fait l’intérim.

D’un autre côté, M. Villemain, qui, par respect pour la hiérarchie, ne veut pas influencer le choix de M. Duchâtel, a cependant promis au maréchal Soult de surveiller un peu l’orthographe des défenseurs du ministère. Il a proposé un grand cabinet où l’on ferait de la polémique d’avance à l’usage des départements.—Ce cabinet serait mis sous la direction de M. Lerminier,—ce jeune savant qui, placé dans sa chaire par la volonté d’un ministre, n’en est sorti que par la force des pommes cuites et autres.

Ce choix étonne d’autant plus certaines personnes, que M. Villemain est un homme d’esprit, qui sait dans l’occasion sacrifier aux grâces comme aux muses.

Une guêpe, qui était partie dans les vergues de la Malouine, revient après un long voyage et me dit: «Quel charmant talent que celui de ton ami Dumas!—quelle verve entraînante!—Mais pourquoi parle-t-il quelquefois de choses qu’il ne connaît pas?—Ainsi, vois par exemple le Capitaine Paul, 1er volume:

Hauteur et finesse des mâtereaux. (Page 20.)

Qu’est-ce que des mâtereaux? ce sont les pièces de bois avec lesquelles on fait les mâts légers; mais appeler mâtereaux des mâts, c’est comme si on appelait une corde un chanvre.

(Page 24.) Une barque conduite par six rameurs; le mot barque est inintelligible pour un marin quand il s’agit d’un canot, d’une embarcation.—Le mot rameur s’employait lors du bon temps des galères; mais, depuis, on dit canotiers, avirons, nager, au lieu de ramours, rames et ramer.

(Page 79.) Le matelot placé en observation, ou plutôt, comme on le dit toujours, le matelot de vigie, ne crie: Une voile! que dans les navires de Robinson Crusoé; à bord des autres bâtiments, il crie: Navire!

(Page 88.) Le navire en mer était un peu plus fort que la frégate l’Indienne, et portait trente-six canons; comme dans la page 103 il est dit que c’était un brick, il en résulte que le brick était d’abord de trente-six canons, ce qui ne s’est jamais vu et ne se voit pas encore, attendu que les plus grands bricks sont de vingt pièces, et qu’ensuite ledit brick était plus grand qu’une frégate, ce qui se voit encore moins.

(Page 99.) Toute la voilière du grand mât endommagée. Qu’est-ce que la voilière?

(Page 102.) Le grand mât du drake tombe comme un arbre déraciné.

Alors, comment l’Indienne, abordant ledit drake par la hanche de bâbord,—c’est-à-dire sur l’arrière du grand mât, peut-elle engager ses vergues dans les vergues du brick de trente-six canons, son ennemi, dont le grand mât n’est plus debout?

Et la guêpe s’envola,—en faisant avec ses ailes un petit bruit d’et cætera.

A chaque instant, on apprend quelque nouvelle évasion des bagnes.—Depuis peu de temps, neuf forçats ont quitté clandestinement le bagne de Rochefort.—Joignez à cela les circonstances atténuantes qui envoient aux bagnes des gens qui méritent mieux que cela, et vous ne pourrez voir sans inquiétude rentrer dans la société des gaillards qui ne sont pas destinés à en faire l’ornement.

A la chute du ministère du 1er mars,—il était à présumer qu’on suspendrait les travaux des forts détachés. En effet, c’était en vue de la guerre que l’on fortifiait Paris, et le nouveau ministère détruisait les chances de guerre.—Cependant, on a continué à travailler et surtout à faire des marchés, dont quelques-uns sont au moins singuliers.

Ainsi, les travaux de Noisy, sous prétexte de soumission au rabais, ont été adjugés à M. Benoît, moyennant une augmentation de vingt-deux pour cent sur le devis.

Tandis qu’à Charenton M. Lebrun les a eus à sept francs trente-trois centimes de rabais, ce qui fait que le mètre de maçonnerie qui coûte vingt francs à Charenton coûte vingt-six francs à Noisy.

Pendant la lecture de l’adresse à la Chambre des députés—une voix a bien voulu emprunter quelques mots aux Guêpes—au moment où le président est arrivé à cette phrase: «Si notre territoire est menacé.» M. Barrot s’est écrié: «Oui, quand on sera à Strasbourg

Attendu que, sous le ministère parlementaire, on a tout fait sans le concours des Chambres—et qu’il ne leur reste plus qu’à approuver des mesures et des dépenses qu’on a eu soin de trop avancer pour qu’on puisse revenir dessus aujourd’hui,—il était à craindre que nos honorables représentants ne fussent embarrassés pour occuper la session.

Mais un député a fait une découverte qui doit nous rassurer à ce sujet.

Depuis longtemps on sentait un embarras financier sans en pouvoir apprécier et définir les causes. L’opposition se plaignait d’un scandaleux gaspillage des deniers publics.—Les ministères qui se succédaient gémissaient de l’insuffisance du budget.—On n’avait d’argent ni pour exécuter de grands travaux, ni pour fonder des entreprises utiles.—Les plus forts économistes de la Chambre y perdaient leur latin.

Mais M. Chapuys de Montlaville a mis le doigt sur la blessure.—Il a découvert qu’il y a quelque part, dans un village des Basses-Pyrénées, un greffier de justice de paix qui grève indûment le budget de cent francs par an.

Ce fait va être dénoncé à la Chambre, et tout porte à croire qu’on fera justice de la rapacité du greffier. Par suite de quoi tout ira le mieux du monde.

A une des dernières séances de la Chambre des députés—quelqu’un disait ce que Scaliger disait des Basques, dont le patois l’étonnait un peu: «On assure qu’ils s’entendent entre eux, mais je n’en crois rien

Plusieurs journaux et plusieurs personnes de la cour ont cru imaginer une flatterie gracieuse—en rappelant, à propos du voyage que la reine d’Espagne a fait à Fontainebleau,—le séjour qu’y a fait autrefois une autre reine et une autre Christine,—qui y fit assassiner son amant, Monadelschi,—et qui, bien plus encore,—parlait latin, était fort laide—et s’habillait presque en hussard.

M. Thiers et le gouvernement avaient les idées les plus fausses sur la situation de l’Égypte et sur la puissance du pacha.—M. Cochelet était là et n’y voyait rien. M. Drovetti, qui n’a jamais eu une position officielle, était mieux éclairé.—Ainsi, un jour, à Auteuil, tandis que M. Thiers se livrait à des développements de théories singulières à propos de l’Égypte, M. Marochetti, le sculpteur, qui est très-familier dans la maison et qui a été renseigné par M. Drovetti, disait à demi-voix à une autre personne: «Mon Dieu, comme on le trompe!»

Pour les fêtes des Cendres de l’Empereur,—on annonce que l’on chantera une messe de Chérubini,—la même qui a été chantée à la mort de Louis XVIII.—Il semble qu’on aurait bien pu faire pour Napoléon les frais d’une messe neuve, qui n’eût pas servi.—Les héros ne sont pas si communs,—et, grâce au gouvernement constitutionnel et à la presse,—deux choses puissantes sans être grandes,—envieuses et aimant à rapetisser,—ils sont aujourd’hui à peu près impossibles.

Si cependant on ne pouvait faire autrement que de lui donner une messe d’occasion,—il y eût eu plus de convenance à ne pas prendre précisément la messe faite pour Louis XVIII.

M. Thiers va décidément écrire son histoire du consulat.—M. Thiers écrit l’histoire comme il la fait,—c’est-à-dire qu’il oblige les faits à entrer bon gré, mal gré, dans les nécessités d’une idée plus ou moins fausse qu’il s’est formée d’avance.—Cette période si courte n’aura pas moins de dix volumes.

M. Vivien, à sa sortie du ministère, s’est fait inscrire sur le tableau des avocats.—Il est à la fois ignoble et immoral qu’on ait retranché la pension de vingt mille francs qu’on donnait autrefois à un ministre.—Un ministre sans fortune est placé entre deux nécessités.—Il faut qu’il se fasse de quoi vivre pendant qu’il est aux affaires,—ou qu’il rentre tristement dans une carrière abandonnée et souvent perdue. Ainsi, je ne confierais pas une affaire importante à M. Vivien, qui serait obligé de la plaider devant des juges auxquels, pour la plupart, il est impossible qu’il n’ait pas eu quelque chose à refuser pendant qu’il était au pouvoir.

Deux élections vont avoir lieu à l’Académie,—par suite de la mort de MM. Pastoret et Lemercier.

M. Guizot met en avant MM. Hugo et de Saint-Aulaire.

M. Thiers, continuant sa rivalité,—pousse MM. Berryer et Casimir Bonjour.

Le ministère a causé un assez grand scandale par la destitution de M. Jourdan, directeur des contributions directes,—pour donner une place à M. Legrand (de l’Oise), député—et seulement parce qu’il est député.

M. Legrand est de cette opinion insaisissable qu’on appelle le tiers parti,—qui n’assiste pas à la Chambre dans les occasions graves,—ou va se rafraîchir à la buvette.—M. Legrand se fait de temps en temps hisser à quelque chose tout en faisant destituer quelqu’un.—On l’a vu successivement devenir secrétaire général du commerce, auquel il n’entend rien,—et faire destituer M. Marcotte,—brave fonctionnaire du côté droit,—plus tard, M. Bresson, digne fonctionnaire du juste milieu,—aujourd’hui, M. Jourdan, vieux patriote de 89 et rédacteur du Moniteur.

M. Thiers et M. Barrot chantent la Marseillaise et ne s’en tiennent pas là.

Ils obtiennent dans certains journaux et auprès de beaucoup de gens un grand succès avec des phrases qui rappellent beaucoup les couplets que chantait Lepeintre aîné en 1821, à l’époque où il y avait dans tous les vaudevilles un soldat laboureur qui disait:

Et, s’il le fallait pour la France,
Je repartirais à l’instant.

Ou bien:

Je repartirais à l’instant,
S’il le fallait pour la France.

Que l’on variait en disant:

Et s’il le fallait à l’instant,
Je repartirais pour la France.

Après le discours de M. Barrot, surtout,—on fredonnait dans la Chambre ce couplet d’Henri Monnier:

Ami certain de la valeur,
Fidèle amant de la victoire,
Il eut pour marraine la gloire,
Et pour père le champ d’honneur.

Je suis peu fier d’être à peu près Français quand je songe qu’il y a tant de gens qui ne s’aperçoivent pas que tout cela est parfaitement ridicule.

On ne s’épargne les reproches d’aucun genre. «Vous, vous êtes allé à Gand,» dit-on à M. Guizot.

«Oui, mais vous, vous avez été volontaire du drapeau blanc,» répond M. Guizot à M. Barrot.

«Vous déshonorez la France,» dit M. Thiers.

«Vous avez gâté sa fortune,» répond M. Villemain pour M. Guizot.

Voilà ce qu’il y a de triste et d’embarrassant dans ces débats:—c’est que M. Thiers et M. Guizot ont parfaitement raison l’un et l’autre dans les reproches qu’ils s’adressent.

D’une part,—M. Guizot a bien l’air d’avoir joué M. Thiers pendant son ambassade à Londres;—et la visite faite au roi à Eu par le même M. Guizot a quelque droit de paraître à M. Thiers le commencement d’un accord contre lui,—ce qui est, à vrai dire, le fond et la cause de tout son grand ressentiment, bien plus que l’honneur du pays, la gloire de nos armées, etc., dont il se soucie médiocrement.

D’autre part, il est vrai que le ministère actuel, qui est déterminé à la paix,—aura beaucoup de peine, non pas à la conserver,—mais à la conserver honorable,—les plus sages concessions ayant un air de lâcheté après les fanfaronnades et rodomontades qu’on a faites de tous côtés.

A quoi il faut ajouter que ces rodomontades sont du fait de M. Thiers.

De sorte qu’il faudrait repousser toute solidarité avec M. Thiers,—et ne pas reconnaître même qu’on lui succède,—mais reprendre les affaires au point où les avait laissées le ministère du 12 mai.

La raison et tous nos intérêts conseillent la paix;—mais la paix sera humiliante et honteuse,—à moins que les représentants du pays ne protestent par un blâme sévère contre la conduite de M. Thiers pendant son ministère.

Rue Saint-Georges, cour remarquable par une grande facilité de langage,—on a une manière bizarre de répondre aux objections:—tout le monde est un polisson. On assure que cette qualification a été appliquée à M. de Metternich.

On ne sait pas encore le mot d’une bouffonnerie par laquelle M. Delessert, préfet de police,—a sommé par huissier deux journaux—le National et le Commerce,—d’avoir à rectifier une erreur commise dans le compte rendu d’un discours de M. Guizot,—en vertu de l’article 18 de la loi du 9 septembre.

Voici quelle était cette erreur: le National et le Commerce avaient imprimé méchamment:

«La paix partout, la paix toujours

Tandis qu’au contraire,—M. Guizot avait dit à la tribune:

«La paix partout, toujours

DÉNONCIATION CONTRE LES DIRECTEURS DU MUSÉE.—Après les premières campagnes d’Italie, les tableaux qu’on transporta à Paris arrivèrent, pour la plupart, dans un tel état de détérioration, que d’abord on les regarda comme irréparables.

M. Denon fut chargé par le gouvernement d’en tenter l’essai. M. Denon s’entoura de ce que l’école française comptait de grands talents; et ce fut avec le concours de Gros, de Girodet, de Gérard et de quelques autres qu’il entreprit cette difficile opération, blâmée tout d’abord par le public, qui criait au sacrilége de ce qu’on osait toucher à ces reliques.

Un procédé de nettoyage fut adopté, et l’on exposa publiquement plusieurs tableaux nettoyés à moitié.

Cette exposition satisfit complétement. Ces hommes habiles firent eux-mêmes les restaurations, et la France posséda le plus beau musée du monde et celui où les tableaux étaient dans le meilleur état.

Canova lui-même, chargé par les puissances alliées, en 1815, de présider à notre dépouillement, convenait qu’il y avait une sorte de profanation à détruire une chose aussi complète et dont la plupart des pages importantes avaient été ressuscitées par les soins et le talent de nos artistes. Après 1815, M. de Forbin fut nommé directeur général des musées royaux.

Depuis vingt-cinq ans tous ceux qui sentent la peinture voient chaque jour détériorer notre précieux reste de collection, à ce point qu’on le croirait livré à une secte d’iconoclastes qui travaillent incessamment à l’anéantissement des bons modèles.

Les moyens conservateurs qui sont d’un effet lent, mais certain, ne conviennent pas à l’entreprise, qui cherche un bénéfice sur les travaux qu’elle fait exécuter au rabais par ses badigeonneurs à la journée.

On récure avec l’ammoniac ou l’alcali ces tableaux que l’on veut dévernir. On risque de les perdre comme on a fait d’un magnifique Largillière, que l’on a fait gercer à ne plus oser le montrer; mais cela va vite, cela suffit. Ou bien on accumule les uns sur les autres une multitude de vernis, dont on fait une croûte opaque qui empêche de voir le ton du maître. C’est ce qui arrive pour presque tous nos tableaux italiens. Ou pourrait, un par un, examiner tous les tableaux du musée du Louvre, et il ressortirait de cet examen la preuve de cette industrie coupable.

Sous le nº 94 du livret, qui représente le Crucifix aux anges, de Lebrun, vous verrez un des plus funestes exemples que je puisse citer, tant le côté gauche du tableau est couvert du plus pitoyable barbouillage.

Le nº 1304, l’Expérience, charmant tableau par Mignard, dont le ciel, entièrement refait par un infime talent, fait mal aux yeux par son manque d’air et le ton criard qui ôte toute l’harmonie de cette œuvre.

Le nº 184, qui est la ravissante Sainte Cécile du même maître, est tacheté de mauvais repeints, heureusement dans les accessoires.

Mais que dire du nº 684, le Triomphe de la Religion, par Rubens? L’aspect de ce tableau dans l’état où on l’a mis justifie toutes les expressions de dégoût et de colère que l’on peut employer. Ce tableau est maculé de la manière la plus incroyable; une barre épaisse, et plus grossièrement mastiquée que par le plus maladroit des vitriers, le traverse par sa moitié, et un barbouillage d’un ton faux est frotté négligemment sur les épaisseurs, de façon à en faire mieux voir la grossièreté. S’il y a un motif ou une excuse à un pareil fait quand on a à sa disposition tous les moyens connus, et qu’il y a dans un pays des hommes de talent, il faut se hâter de le faire connaître, sous peine d’encourir le blâme le plus énergique.

On peut en dire autant du Jules Romain nº 1073, la Nativité, tableau fendu et qui se perd faute de soin; des affreux repeints du Jupiter et Antiope, du Corrége, nº 955, et de tant d’autres! Mais que faire et que dire contre une administration et une agglomération de médiocrités qui vivent dans l’abondance de cette exploitation, et dont l’existence dépend du succès de leur guerre à tout ce qui est intelligence et progrès!

M. de Forbin est le directeur des musées, MM. de Sénonne et Granet sont les cornacs de cette ménagerie mâle et femelle de barbouilleurs à la journée, qui se ruent sur les tableaux pour faire curée de chaque jour; et comme tout cela occupe toutes les issues, cultive toutes les protections et accapare tout, cela a toutes les chances de durée. En voulez-vous un exemple? Un homme animé du sentiment des arts a trouvé un moyen de nettoyer les tableaux vernis, sans nuire à l’éclat du vernis, ce qui est d’un avantage immense pour la conservation de la peinture, puisque, une fois bien vernis, on peut ne jamais dévernir. Cet homme a cédé à la sollicitation d’un des membres de l’Académie et a soumis son procédé à l’examen de la section de peinture. L’expérience est venue justifier tous les désirs de l’inventeur, et l’on a, séance tenante, résolu qu’un rapport favorable serait fait. Mais qu’est-il arrivé? On a réfléchi qu’une pareille attestation pourrait mener à une application aux tableaux du musée et dérangerait l’exploitation si productive de messieurs tels et tels; et l’Institut a naïvement fait écrire, par son secrétaire, que la commission nommée pour examiner ce procédé, n’étant pas suffisamment éclairée, n’avait pas décidé qu’elle ferait un rapport. La logique conduisait naturellement à un nouvel examen si le premier ne suffisait pas; mais l’Institut est au-dessus de ces misères.

C’est une singulière société que celle-ci,—où la bourgeoisie qui est arrivée à tout,—qui est comblée de tout,—loin de songer à défendre sa conquête,—n’a pu perdre sa vieille habitude de crier.

TYPE.—M. Ganneron—que le gouvernement actuel a trouvé épicier,—et qui est devenu.

Membre de la Chambre des députés,—vice-président de la Chambre,—membre du conseil général du département,—commandant de la Légion d’honneur,—colonel de la 2e légion de la garde nationale,—et qui danse généralement les premières contredanses avec les filles et les brus du roi.

M. Ganneron est mécontent.

M. Ganneron qui a gagné cent mille livres de rente aux arts utiles de la paix (commerce de chandelles en gros, demi-gros et détail), M. Ganneron demande la guerre.

M. Ganneron qui, sous le ministère Perrier, en 1831, fut l’auteur de l’ordre du jour motivé qui sanctionna l’inaction politique de la France pour l’infortunée Pologne.

M. Ganneron est prêt aujourd’hui à ouvrir le gouffre de la guerre universelle—pour les limites de la Syrie.

A une des dernières représentations de l’Opéra,—le duc d’Aumale, qui, dit-on, est un jeune homme très-spirituel, parlait et riait très-haut dans la loge du prince royal.—On a fait entendre du parterre un chut énergique.—Les princes ne se sont pas retirés et ont eu le bon goût de baisser la voix.

Ceci pourrait servir quelquefois d’exemple à d’autres loges.

La littérature fait assaut de croix et de décorations.—M. Dumas en a quinze.—M. E. Sue, chevalier de la Légion d’honneur, comme tout le monde,—a dernièrement,—à une grande chasse, chez le prince de Wagram, je crois, fait exhibition d’un cordon de Gustave Wasa.

M. Gauthier est un jeune homme qui fait depuis longtemps de la prose très-spirituelle et des vers très-magnifiques. Il y avait, certes, là plus qu’un prétexte à lui donner la croix d’honneur, qu’on a donnée sans prétexte à tant d’autres.—On a exigé, assure-t-on sérieusement, qu’il fît une grande ode sur le baptême du comte de Paris, et qu’il coupât ses cheveux qu’il portait très-longs.—J’ai vu l’ode et les cheveux coupés.

M. Eugène Sue a imaginé un moyen singulier de raconter dans la meilleure société les histoires les plus scabreuses et les mots les plus risqués;—il met le tout sur le compte de M. Affre, l’archevêque de Paris,—qui, grâce à cette plaisanterie, commence à passer pour un homme très-spirituel, mais un peu léger.—Je ne vois aucun moyen d’imprimer l’opinion de M. Affre sur le procès Lafarge.

Une des conséquences tristes de la Révolution de juillet,—après celle de n’avoir pas de conséquences,—est l’émigration des magnifiques ramiers qui depuis si longtemps habitaient le faîte des marronniers des Tuileries, et venaient le matin boire sur les bords du grand bassin, en faisant chatoyer au soleil levant leur plumage d’opales.—Ils ont été remplacés par d’affreuses corneilles,—dont les croassements inspirent des pensées lugubres.

Sæpè sinistra cavâ prædixit ab ilice cornix.

Je ne me lasserai pas de dénoncer aux Parisiens, destructeurs des rois, la tyrannie des cochers de fiacre, sous laquelle ils gémissent sans presque s’en apercevoir. Grâce à l’incurie de la police et à la mansuétude des bourgeois de Paris,—il arrivera bientôt que les chemins de fer, qui ne sont déjà plus un moyen d’aller plus vite à Saint-Germain ou à Versailles, seront cause qu’on n’ira plus du tout dans ces deux villes.—Plusieurs personnes ont eu à se plaindre de la grossièreté des employés du chemin de Versailles.—L’autre a gardé trois jours à Paris un paquet qu’on attendait à Saint-Germain. Il n’y a certes pas besoin de chemins de fer pour mettre trois jours à faire cinq lieues, attendu que les messageries feraient cent soixante lieues dans le même espace de temps.

Les épiciers, si longtemps conspués et honnis comme type du bourgeois crédule, vont rentrer dans leur obscurité;—ils viennent d’être dépassés par MM. les marchands fourreurs de la capitale et par MM. les fabricants de rubans de la ville de Saint-Étienne.

Il y a quelque temps, les principaux fourreurs de Paris reçurent une lettre ainsi conçue: