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Les guêpes ­— séries 1 & 2 cover

Les guêpes ­— séries 1 & 2

Chapter 20: Janvier 1841.
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About This Book

A series of short, pointed essays and aphorisms offers satirical commentary on contemporary society, politics, and culture. The author criticizes the commercialization of the press and the loss of literary independence, lampoons public pretensions and political spectacle, and records wry observations on literature, theater, gender roles, and everyday manners. Brief sketches alternate with longer prefatory essays, combining caustic critique and playful irony. Recurring themes include the tension between market forces and independent judgment, the follies of institutions and public figures, and a mordant attention to social affectations delivered in concise, witty prose.

«M*** est invité à se rendre tel jour, à telle heure, rue L..., nº..., pour affaire qui le concerne.

Signé V...»

Les fourreurs furent émus;—ils crurent, les uns, qu’il s’agissait de quelque faillite dans laquelle ils se trouvaient compromis,—les autres, qu’il était question d’une fourniture importante;—ils s’y rendirent tous;—la plupart même devancèrent l’heure indiquée; mais on fut sourd à toutes leurs questions:—Attendez;—quand la séance sera commencée; quand tout le monde sera arrivé, etc.

Enfin, quand on pensa qu’il y avait assez de fourreurs comme cela,—M. le directeur de ***, journal de modes, prit la parole.

J’ai longtemps hésité si je vous raconterais ici son discours à la manière de Tite-Live,—c’est-à-dire en reproduisant toutes ses paroles;—mais la crainte de manquer d’exactitude m’a fait adopter la manière de Tacite, qui, après tout, en vaut bien une autre.

«M. V... était fort indécis, et il avait rassemblé MM. les fourreurs pour s’éclairer de leurs avis. Arbitre souverain de la mode en France,—que dis-je? en Europe,—que dis-je? dans le monde entier,—grâce à l’immense extension qu’a prise son journal,—il était au moment de porter ses arrêts souverains, et de décider ce qu’on porterait et ce qu’on ne porterait pas cet hiver,—ce qu’on donnerait et ce qu’on ne donnerait pas en cadeaux à l’époque du premier de l’an.

»Ainsi, il avait eu à se plaindre de la guipure,—et il avait supprimé la guipure;—il défiait qu’on trouvât de la guipure sur les épaules d’une femme un peu bien.

»Il ne leur cachait pas qu’il n’était pas trop partisan des fourrures,—que quatre jours auparavant il avait failli proscrire les fourrures; mais qu’il avait réfléchi que plusieurs fourreurs étaient de bons pères de famille et d’estimables négociants,—qu’il s’était senti incertain,—que peut-être il manque à un devoir envers ses belles et illustres abonnées, mais qu’il n’a pu prendre sur lui de les ruiner tous d’un trait de plume; que s’il n’aime pas les fourrures, il se sent touché de compassion pour les fourreurs.

»Qu’il avait été lui-même effrayé de sa puissance en songeant que d’une seule ligne,—en écrivant: On ne portera plus de fourrures,—il réduisait à la mendicité une foule de familles intéressantes, etc., etc.;—car, l’arrêt porté,—il ne se vendrait plus en France un poil de fourrures;—enfin, qu’il les avait réunis pour voir avec eux s’il n’y aurait pas moyen de les sauver.»

Les fourreurs furent atterrés;—M. V..., lui-même, laissa tomber sa tête dans ses deux mains et se mit à méditer profondément. Tout d’un coup il releva le front; son regard était inspiré: «Messieurs,—dit-il,—vous êtes sauvés;—la fourrure peut n’être pas abolie.—Cotisez-vous, donnez-moi vingt mille francs, et je me charge du reste.»

Les fourreurs—réfléchirent,—se consultèrent et donnèrent vingt mille francs.

Quelque temps auparavant, M. V... était allé à Saint-Etienne, et il avait dit aux fabricants de rubans—que, sans trop savoir pourquoi, il s’était surpris à ne plus aimer du tout les rubans,—qu’il n’en pouvait plus voir un seul,—que probablement il n’en laisserait pas porter de tout l’hiver.—Cependant il s’était laissé toucher par le désespoir des fabricants de rubans de Saint-Etienne,—et il avait consenti à accepter d’eux une quinzaine de mille francs pour la grâce des rubans.

Il y a grande rumeur au Théâtre-Français.—Par ordre supérieur, M. Buloz doit faire passer la subvention que reçoit mademoiselle Mars,—qui se retire,—sur la tête de mademoiselle Rachel.

J’ai à remercier M. P... J..., qui, à propos de la réponse que j’ai faite le mois dernier à la brochure du sieur Bouchereau, m’a écrit pour me rappeler deux vers de Martial:

Versiculos in me narratur scribere Cinna;
Non scribit cujus carmina nemo legit.

Je vous assure, monsieur, que je suis fort indifférent sur ces choses, quand elles n’attaquent pas mon honneur,—et que je me garderais bien de répondre aux lettres anonymes, injurieuses et menaçantes,—voire même aux brochures,—ce qui ne m’empêche pas plus de suivre tranquillement ma route—que les coassements et le brekekekoax des grenouilles dans leurs marais, quand je me promène au coucher du soleil,—ce que j’avouerai même ne pas m’être désagréable.

Je remercie également M. E... F... de ses jolis vers.

Je remercie M. E. Bouchery, qui a eu l’obligeance de me prier de ne pas le confondre avec M. E. Bouchereau.—Je n’avais pas attendu sa lettre pour cela.

A propos de M. Bouchereau, il m’a envoyé son adresse, et je lui ai envoyé deux amis.

—Pardon, messieurs, a-t-il dit à mes amis, M. Karr est-il blond?

—Il ne s’agit pas de cela, monsieur.

—Beaucoup, au contraire, messieurs: c’est que, s’il est blond, je suis prêt à me couper la gorge avec lui;—mais, s’il est brun, je lui fais de très-humbles excuses.—Ma brochure est faite contre un petit blond qui m’a dit être M. Karr.

—M. Karr est grand et brun, comme vous avez pu le voir dans le volume où il demande l’adresse de vos oreilles.

—Alors, messieurs, j’irai lui offrir mes excuses.

Et M. Bouchereau est venu m’apporter des explications écrites qui rempliraient deux volumes des Guêpes,—à quoi il a bien voulu ajouter qu’il n’avait aucune preuve de ce qu’il avait écrit à mon endroit,—ni aucune raison d’en croire un mot,—me priant d’agréer ses excuses, ce que j’ai fait le plus sérieusement qu’il m’a été possible.

M. Bouchereau se nomme André Éloi et est fondateur d’une société ayant pour but le soulagement des clercs d’huissier dans la détresse.

La reine Amélie a été un peu scandalisée de ce que, dans la composition de la maison de la reine d’Espagne, il n’y a aucune femme.

Il n’est peut-être rien de plus triste que de voir ces tristes familles divisées et séparées—comme les graines d’une même plante.

  Connaissez-vous, au fond de mon jardin,
Près d’un acacia, sur le bord du chemin,
Certaine giroflée, amis, qui se couronne,
Lorsque vient le printemps, d’étoiles d’un beau jaune?
Un suave parfum la dénonce de loin:
Lorsque arrive l’été,—lorsque sèche le foin,
Elle perd et ses fleurs et ses odeurs si douces,
Et la graine mûrit dans de noirâtres gousses,
Jusqu’au jour où le vent, le premier vent d’hiver,
Qui fait tourbillonner le feuillage dans l’air,
Emporte et sème au loin, dans diverses contrées,
Les graines au hasard en tombant séparées.
L’une tombe et fleurit sous le pied de sa mère;
Une autre sur un roc, ou bien dans la poussière,
Vient sécher et mourir.
Dans les fentes du mur de l’église gothique,
Petit encensoir d’or, au parfum balsamique,
L’une trouve à fleurir.
L’autre sur un donjon, au travers de la grille,
Secouant son parfum, se balance et scintille,
Et dit au prisonnier:
Qu’il est encor des champs, des fleurs et du feuillage,
Du soleil et de l’air,—et puis dans le nuage
Un Dieu qu’on peut prier.

M. Dosne, receveur général à deux cent mille francs par an,—sans compter l’argent de poche gagné à la Bourse,—est furieux contre le roi.—Dernièrement, au club de la Banque,—au cercle Montmartre,—il s’est laissé aller à des paroles des plus aigres.—Un financier un peu plus lettré que le receveur général, se tournant vers les généraux R... et C..., l’a arrêté par la simple citation d’un vers de Gilbert, adressé aux athées du XVIIIe siècle, qui vivaient des biens de l’Église:

Monsieur trouve plaisant le Dieu qui le nourrit.

On a joué au Palais-Royal une pièce intitulée les Guêpes.

LES INONDATIONS.—Pendant que M. Thiers se donnait tant de peine pour nous donner la guerre,—le ciel déchaînait de son côté un autre fléau sur une partie de la France.

Les fleuves et les rivières sortirent de leur lit avec fureur et portèrent partout la terreur, la dévastation et la mort.—Le Rhône et la Saône se rejoignirent, renversant tout sur leur passage,—entraînant les maisons par centaines,—les ponts, les hommes et les troupeaux.

Il tomba plus de pluie en sept jours qu’il n’en était tombé dans les sept mois précédents.—Plusieurs départements furent inondés,—six cents maisons furent détruites dans le seul arrondissement de Trévoux.—La Charente, la Loire, la Dordogne, la Nièvre,—franchirent leurs rives;—c’était un nouveau déluge,—et les vengeances célestes ne furent arrêtées que par le souvenir de l’inutilité du premier.

A la nouvelle de ces désastres, le roi envoya cent mille francs,—c’est une grosse somme,—c’est une offrande convenable.—Mais quelle belle occasion perdue! Combien il eût été beau de voir le roi de France faire un grand sacrifice,—vendre une de ses nombreuses propriétés pour en envoyer le produit aux inondés.

Il s’est laissé dépasser en générosité par M. de L..., député, qui a emprunté pour envoyer mille francs.

Pendant ce temps, pour MM. Thiers,—Gouin, etc.,—pour MM. Soult, Guizot, etc.,—il n’y avait qu’une affaire importante, c’était les limites de l’Égypte.—Je me trompe, il y en avait une autre encore plus importante, c’était de savoir qui serait ministre.

L’opposition radicale demandait la réforme électorale.

C’est un peu trop, ô Fontanarose, abuser du spécifique unique qui guérit les maux passés, futurs, présents.

Le parti conservateur a ici l’avantage.—MM. Hartmann, Paturle, Fulchiron, etc., ont envoyé de grosses sommes.

J’ai cherché en vain dans les listes de souscription: je n’ai pas vu que M. Thiers, enfant du Rhône, ait cru devoir apporter son offrande.—Serait-il jaloux du fléau?—Si je me suis trompé, je prie ses amis de me le faire savoir.

Au plus fort de l’inondation,—un homme est arrivé à Lyon,—en sabots et en blouse, conduisant, le fouet à la main, plusieurs charrettes chargées de pain et d’autres vivres,—qu’il mena à la mairie. «Monsieur le maire, dit-il, je suis maire aussi,—mais de la petite commune de Saint-Christophe.—Voilà tout ce que nous avons pu faire pour le moment.—Je reviendrai.»

Il y avait tant de grandeur dans cette simplicité, que les assistants furent émus.

Je le crois bien,—moi, je pleure en vous le racontant.

Le maire de Saint-Christophe revint sur ses pas, et dit: «Ce n’est pas moi qui ai eu l’idée, c’est mon adjoint.» Puis il s’en retourna.

O monsieur le maire de Saint-Christophe!—Bon homme, brave homme, que vous êtes! de tous les gens qui sont quelque chose aujourd’hui,—vous êtes le seul qui m’ait parlé au cœur.—Monsieur le maire de Saint-Christophe, homme si modeste, vous ne savez pas combien vous êtes plus grand que tous ces grands hommes de réclame,—tous ces illustres bavards,—ces illustres voleurs,—qui se mêlent de nos affaires, ou plutôt qui mêlent nos affaires.—Monsieur le maire de Saint-Christophe, avec votre blouse et vos sabots,—conduisant vos charrettes,—vous ne savez pas—de combien vous dépassez le roi Louis-Philippe envoyant ses mauvais cent mille francs.

O monsieur, que je voudrais savoir votre nom!—J’ai des amis à Lyon, je les prie de me l’envoyer,—cela me gêne de ne pas le savoir.—Je ne suis pas voyageur,—mais j’irais bien à Lyon pour vous serrer la main, monsieur.—J’admire peu,—monsieur:—c’est que je garde ma vénération pour les choses grandes,—pour les choses vraies,—pour les hommes simples comme vous.


Janvier 1841.

Sur Paris.—La neige et le préfet de police.—Il manque vingt-neuf mille deux cent cinquante tombereaux.—Deux classes de portiers.—Le timbre et les Guêpes.—Le gouvernement sauvé par lesdits insectes.—M. Thiers et M. Humann.—M. le directeur du Timbre.—Une question des fortifications.—Saint-Simon et M. Thiers.—Vauban, Napoléon et Louis XIV.—Les forts détachés et l’enceinte continue.—Retour de l’empereur.—Le ver du tombeau et les vers de M. Delavigne.—Indépendance du Constitutionnel.—Un écheveau de fil en fureur.—Napoléon à la pompe à feu.—Le maréchal Soult.—M. Guizot.—M. Villemain.—La gloire.—Les hommes sérieux.—M. de Montholon.—Le prince de Joinville et lady ***.—M. Cavé.—Vivent la joie et les pommes de terre!—Les vaudevillistes invalides.—M. de Rémusat.—M. Étienne.—M. Salverte.—M. Duvergier de Hauranne.—M. Empis.—M. Mazère.—De M. Gabrie, maire de Meulan, et de Denys, le tyran de Syracuse.—Le charpentier.—Doré en cuivre.—Le cheval de bataille.—M.***.—M. le duc de Vicence.—Le roi Louis-Philippe a un cheval de l’empereur tué sous lui.—M. Kausmann.—Aboukir.—M. le général Saint-Michel.—Le cheval blanc et les vieilles filles.—Quatre Anglais.—M. Dejean.—L’Académie.—Le parti Joconde.—M. de Saint-Aulaire.—M. Ancelot.—M. Bonjour veut triompher en fuyant.—Chances du maréchal Sébastiani.—Réception de M. Molé.—M. Dupin, ancêtre.—Mot du prince de L***.—Mot de M. Royer-Collard.—M. de Quelen.—Le National.—Mot de M. de Pongerville.—Histoire des ouvrages de M. Empis.—Le dogue d’un mort.—MM. Baude et Audry de Puyraveau.—M. de Montalivet.—Le roi considéré comme propriétaire.—M. Vedel.—M. Buloz.—Un vice-président de la vertu.—La Favorite.—Un bal à Notre-Dame.—École de danses inconvenantes.—M. D*** et le pape.—M. Adam.—M. Sauzet.—J. J.—Les receveurs de Rouen.—La princesse Czartoriska.—Madame Lebon.—Madame Hugo.—Madame Friand.—Madame de Remy et mademoiselle Dangeville.—Madame de Radepont.—Lettre de M. Ganneron.—M. Albert, député de la Charente.—M. Séguier.—Les vertus privées.—La garde nationale de Carcassonne.—Le général Bugeaud.—Correspondance.—Fureurs d’un monsieur de Mulhouse.

JANVIER.—SUR PARIS.—Pendant un froid de trois semaines, Paris, couvert de glace, a été le théâtre d’une foule de sinistres accidents, après quoi le dégel est arrivé, et Paris est devenu un horrible cloaque, où les hommes marchent dans une boue noire jusqu’à la cheville.

—On a souvent reproché au préfet de police son incroyable incurie; mais le préfet de police ne s’occupe que de politique, et répond que, pour enlever la neige qui couvre Paris, il lui faudrait trente mille tombereaux, tandis qu’il n’en possède, en réalité, que sept cent cinquante.

—A quoi on répond au préfet de police—qu’à Londres on n’a jamais vu une rue sale, parce qu’on n’attend pas, pour enlever les immondices, qu’il y en ait trente mille tombereaux,—parce qu’il y a dans les rues des cantonniers qui les balayent perpétuellement, etc.

On répond encore au préfet de police qu’il ne suffit pas de faire afficher sur les murs que les portiers casseront la glace et balayeront le devant de leurs portes;

—Qu’il faut encore veiller à l’exécution desdites ordonnances et l’exiger.—

En effet, les portiers se divisent en deux classes:

PREMIÈRE CLASSE: Portiers libéraux, ne tenant aucun compte des ordonnances de police.

DEUXIÈME CLASSE: Portiers juste milieu, exécutant lesdites ordonnances de la manière que voici:

Les portiers des numéros pairs poussent leurs ordures, neiges, glaces, etc., de l’autre côté du ruisseau, et les mettent en tas contre les numéros impairs;

Les portiers des numéros impairs poussent leurs glaces, neiges et ordures, de l’autre côté du ruisseau, et les mettent en tas contre les numéros pairs.

Après quoi chacun a fait son devoir.

Les portiers amis du pouvoir ont balayé conformément aux ordonnances de M. Delessert.

M. Delessert, impatienté des réclamations de ses administrés, a imaginé ce qui suit pour les satisfaire en apparence et pour s’en venger en même temps:

Sur la fin de la gelée, il place dans quelques rues, près des trottoirs, quelques comparses armés de pioches, qui vous font jaillir des fragments de glace au visage et en couvrent vos vêtements.

Au dégel, il divise ses sept cent cinquante tombereaux en cinq ou six brigades, qui, au nombre de cent, sont chargées d’encombrer une rue, de l’obstruer, d’accrocher les voitures et de rendre le passage impossible.

Alors le bourgeois se dit: «J’accusais à tort ce bon M. Delessert.—Qu’est-ce que je disais donc? qu’on n’enlevait pas la neige?—Les rues sont pleines de tombereaux.»

Puis le dégel arrive tout à fait, et les piétons finissent par enlever peu à peu la boue après leurs pantalons, et Paris est nettoyé—par ses habitants eux-mêmes, sans qu’ils s’en doutent.

Il est vrai de dire que, pour faire exécuter ses ordonnances, M. Delessert aurait beaucoup plus à faire qu’un magistrat anglais;—mais, quelques difficultés qu’il y rencontre, il doit les surmonter.

En Angleterre, pays constitutionnel comme la France, où tout le monde contribue à la fabrication des lois,—comme électeur ou comme membre d’une des deux Chambres,—chacun respecte les lois et en protége l’exécution.—Un policeman qui inviterait un citoyen à se conformer à une ordonnance de police, et qui rencontrerait de la rébellion, trouverait immédiatement l’appui de tous les passants.

En France, c’est le contraire: qu’un homme ait un différend avec la police ou la gendarmerie, le peuple se déclare pour lui, sans même demander d’abord si c’est un voleur ou un assassin.

Un soldat a besoin du baptême du feu,—du baptême du sang;—un citoyen, pour être populaire, a besoin du baptême de la police correctionnelle.

Quiconque se conforme strictement aux ordonnances de police est immédiatement, dans son quartier, réputé espion et mouchard.

Que la police sépare un champ en deux parties égales, et écrive d’un côté:

Défense d’entrer ici.

Cela aura précisément le résultat qu’aurait une défense d’entrer de l’autre côté... qui serait exécutée.

Une croix de bois pend du haut d’une maison d’où les couvreurs font pleuvoir l’ardoise et la tuile à foison.—On vous défend de passer de ce côté de la rue; l’autre côté devient désert par le soin qu’ont tous les passants de désobéir à la défense.

Les marchands du côté où il est permis de passer se plaignent de ne plus vendre, et écrivent à M. Delessert pour le prier de ramener le public sur le trottoir en lui défendant d’y passer.

Les Parisiens de bonne foi savent bien que je ne fais ici aucune exagération;—il y en a d’autres qui ne remarquent pas cela, parce qu’ils ne remarquent rien.—Semblables aux hommes dont parle l’Écriture: «Ils ont des yeux et ils ne voient pas.» Semblables aux hannetons, qui, faisant partie intégrante de l’histoire naturelle, ne savent pas l’histoire naturelle pour cela.

Ce qui donne aux Parisiens,—et, je crois, aux Français en général, l’aspect fâcheux que voici:

Ou haïssant tellement le gouvernement sous lequel ils gémissent, qu’ils s’opposent de tout leur pouvoir à l’exécution de toutes ses vues, quelque utile qu’en puisse être la réalisation; c’est le peuple le plus lâche du monde de ne pas le renverser tout à fait;

Ou c’est un peuple d’écoliers se plaisant à faire endêver ses pédagogues.

LE TIMBRE ET LES GUÊPES.—Le 7 décembre 1840,—M. Humann, ministre des finances, a présenté à la Chambre la carte à payer de l’orgie présidée par M. Thiers.

D’où il résulte que les dépenses prévues, pour 1841, excéderont les recettes ordinaires de HUIT CENT TRENTE-NEUF MILLIONS.

Ceci n’a pas laissé que de produire quelque impression sur les esprits. Le gouvernement qui succède au gouvernement de M. Thiers s’est senti réduit aux expédients,—et il n’a trouvé des ressources, pour suppléer aux huit cent trente-neuf millions de déficit, que dans les Guêpes.

Et voici comment:

Depuis un an et demi que je publie mes petits volumes,—on les a reçus à la poste,—on en a perçu le port sans la moindre observation:

Mais, le 8 au matin, on a fait savoir qu’on allait exiger que les Guêpes fussent timbrées, c’est-à-dire que mes pauvres petits livres seraient condamnés à l’avenir à être salis d’un grand vilain cachet noir qu’il me faudrait payer douze centimes par exemplaire, moyennant quoi le gouvernement pourrait continuer à marcher, malgré son déficit de huit cent trente-neuf millions.

Voyez un peu ce qu’allait devenir le gouvernement, si je n’avais pas eu, il y a un an et demi, l’idée de faire paraître les Guêpes!

J’ai chargé mon ami B... d’examiner la question.

Si la loi ne me condamne pas au timbre,—je ne me laisserai pas timbrer, et je soutiendrai contre M. le directeur tel procès qu’il faudra.

Si la loi me condamne, je me soumettrai sans murmurer;—seulement je ferai d’abord à M. le directeur des domaines,—puis, à son refus, aux tribunaux, la question que voici:

Le timbre a-t-il pour but d’assurer le payement d’un impôt—ou de salir les livres?

Si l’on me répond que le timbre a pour but de salir les livres, le but est rempli, je n’ai rien à dire.—Voyez par avance, sur votre journal, le joli effet que produit ce pâté noir, et représentez-vous celui qu’il produirait sur une page des Guêpes, qu’il couvrirait tout entière.

Et il me faudra deux timbres par numéro; alors je laisserai cette page en blanc, en mettant seulement au-dessous du cachet du fisc: page salie par le fisc.

Si on me dit que le timbre n’a pour but que de marquer les exemplaires qui ont payé l’impôt, pour ne pas le leur demander deux fois, et ne pas oublier surtout de le demander aux autres,—je demanderai quelle nécessité il y a que le timbre soit un gros cachet sale, pourquoi le timbre, qui occupe un petit coin de la grande feuille d’un journal, ne serait pas proportionné au format d’un livre; pourquoi on n’aurait pas un peu plus d’égard pour un livre imprimé sur de beau papier, et qui doit rester pour former collection, que pour un journal qui n’a que six heures à vivre?

Pauvre gouvernement! quel bonheur pour lui que j’aie fait imprimer le volume des Guêpes le 1er novembre 1839! où en serait-il aujourd’hui?

Je prie certaines personnes auxquelles parviendra la connaissance de ceci de m’accorder immédiatement la part d’estime à laquelle a droit, en France, un homme qui, d’un moment à l’autre, va se trouver repris de justice.

DES FORTIFICATIONS.—Saint-Simon, qui avait été lié avec Vauban et qui est un historien plus fort que M. Thiers;—Saint-Simon, édité comme M. Thiers par le libraire Paulin;—Saint-Simon, qui approuve beaucoup de choses, entre autres la convocation des états généraux et la banqueroute de l’État, Saint-Simon ne peut approuver les fortifications de Paris que rêvait le roi.

Napoléon n’y a pas pensé en dix ans de règne.

La fortification d’une capitale est un moyen désespéré, un spécifique d’empirique,—un de ces remèdes de bonne femme que les médecins permettent d’essayer quand tous les autres ont échoué et quand leur malade est condamné.

Mais il se joue une comédie—qui pourrait avoir pour titre le mot de Brid’ oison:

De qui se moque-t-on ici?

Aujourd’hui, les gens qui se sont élevés avec le plus de véhémence contre les forts détachés,—les gardes nationaux qui ont le plus crié contre lesdits forts,—les journaux qui ont fait les plus longs discours contre l’embastillement de Paris,—qui dénonçaient chaque pelletée de terre remuée,—avec appel à l’insurrection,

Tout le monde est devenu partisan des fortifications.

Par exemple, écoutez-les tous,—ils n’ont qu’une raison, qu’un but:—c’est la crainte d’une invasion.

Le roi craint une invasion.

Le parti radical craint une invasion.

Le parti de M. Thiers craint une invasion.

Certains hommes de finance craignent une invasion.

Les légitimistes eux-mêmes craignent une invasion.

Or, en réalité, aucun d’eux ne s’en soucie le moins du monde.

Le roi tient, à un degré incroyable, à ses forts;—il sait l’influence des synonymes.—On peut en France ne jamais changer les choses, pourvu qu’on change les noms.—L’odieuse conscription ne fait plus murmurer personne depuis qu’elle s’appelle recrutement.—La gendarmerie, si détestée, a le plus grand succès sous le nom de garde municipale.—Louis-Philippe, lui-même, n’est qu’un synonyme,—ou plutôt un changement de nom.—Les forts détachés ont fait pousser à la France entière un cri d’indignation;—l’enceinte continue est fort approuvée. Si ce synonyme-là n’avait pas réussi, le roi en avait encore vingt en portefeuille, qu’il aurait essayés successivement;—on peut gouverner la France avec des synonymes.

Maintenant je dirai que je ne crois pas que le roi attache de grandes idées de tyrannie à ses fortifications,—qu’il y attache bien plutôt des idées de bâtisse.

Les partis opposés au gouvernement demandent les fortifications.—Comme Napoléon disait à un de ses généraux qui se plaignait de manquer de canons: «L’ennemi en a, il faut les lui prendre.»

Les partis savent très-bien que Paris sera toujours le quartier général de la révolution,—et qu’en cas d’événement il faut être maître de Paris.—Les partis sont enchantés que Louis-Philippe fasse des fortifications.

Je voudrais pouvoir vous dire, à propos de la nouvelle année et du nouveau ministère,—ce que Virgile disait à propos de la naissance du fils de Pollion,—qui devait amener tant de bonheur et tant de prodiges.

Molli paulatim flavescet campus arista,
Incultisque rubens pendebit sentibus uva
Et duræ quercus sudabunt roscida mella, etc., etc.
. . . . . . . . .
On verra sans travail les blés jaunir la plaine,
Aux ronces du chemin pendre un raisin pourpré,
Et des chênes noueux couler un miel doré.
. . . . . . . . .
On supprime à jamais la garde citoyenne.
La vertu reparaît, et, vides, les prisons
Dans leurs humides murs n’ont que des champignons.
Les journaux en français écrivent leurs colonnes:
Le printemps, en janvier, devançant le soleil,
Pare son front joyeux de ses vertes couronnes,
Et les tièdes zéphyrs, annonçant son réveil,
Balancent des lilas la fleur nouvelle éclose.
Les moutons épargnant à l’homme un dur travail,
Se font un vrai plaisir de naître teints en rose
[B],
Et paissent dans les champs tout cuits et tout à l’ail.
Chacun, depuis hier, prix d’une longue attente,
Possède, en propre, au moins vingt mille francs de rente;
Lassés d’être valets de toute une maison,
Les portiers ont des gens pour tirer le cordon.
On ne demande plus l’aumône qu’en voiture.
Près de la Halle au blé on a vu qui fumait
Dans un large ruisseau du chocolat parfait.
Les cerfs au haut des airs vont chercher leur pâture[C];
Tout est renouvelé, tout est heureux, content,
Et, jusqu’aux députés, tout est mis décemment.

[B] Sponte sua sandyx pascentes vestiet agnos.

[C] Je ne suis pas bien sûr que ce vers, que je traduis par respect pour Virgile, et que je traduis de mémoire,—Leves... pascentur in æthere cervi,—soit précisément dans l’églogue sur la naissance de Pollion,—car, à vrai dire, je ne comprends pas bien quel bonheur cela pouvait procurer aux Romains, de voir des cerfs paître dans l’air,—et je serais tenté de croire que ce vers signifie que Virgile promet un cerf-volant au fils de Pollion, né de la veille.

RETOUR DE NAPOLÉON.—A l’égard de MM. les députés surtout, il n’en est rien, et on a été choqué de leur tenue à la fête funèbre de l’empereur Napoléon.—Plusieurs personnes même—se demandaient si, dans cette circonstance solennelle, et ensuite à la Chambre,—on ne pourrait pas leur donner des manteaux qu’ils rendraient après la séance et qui cacheraient les défroques variées dont ils se plaisent à affliger les regards. C’est ce que fait l’administration des pompes funèbres pour les proches parents des morts qui n’ont pas de costume convenable.—C’est propre, c’est décent,—et cela rendrait à nos députés, à nos représentants, un peu de la considération publique qui leur est si nécessaire.

Je ne parlerai pas de tous les vers auxquels cette fête impériale a servi de prétexte.—Il y a de belles strophes et de belles pensées dans ceux que M. Hugo a bien voulu me donner.—Ceux de M. Casimir Delavigne ont été reconnus les plus mauvais de tous;—et en lisant la strophe qui se termine ainsi:

La France reconnut sa face respectée,
Même par le ver du tombeau,

On a regretté généralement que les vers de M. Delavigne n’aient pas pris exemple sur ce ver mieux appris.

Le Constitutionnel a fait un article ainsi intitulé:

CONSÉQUENCES DÉSIRABLES DU RETOUR DES CENDRES DE L’EMPEREUR NAPOLÉON.

Le Constitutionnel est depuis longtemps célèbre par l’indépendance de son langage, qui brave les lois de la grammaire et brise le joug de la logique.—On se rappelle cette phrase fameuse:—«C’est avec une plume TREMPÉE DANS NOTRE CŒURT que nous écrivons ces lignes, etc.»

Et ces métaphores:—«L’horizon politique se couvre de nuages, que ne pourra peut-être pas renverser l’égide du pouvoir qui tient d’une main mal affermie le gouvernail du char de l’État

Cela se passait en 1837,—à l’époque où l’avocat Michel (de Bourges) disait à la Chambre des députés:—«Il est temps, messieurs, de sortir de l’OCÉAN INEXTRICABLE où nous nous trouvons

Métaphore qui équivaut à celle qui peindrait—un écheveau de fil en fureur.

Il y avait trois tombes possibles pour Napoléon:—Sainte-Hélène, d’abord, pour les poëtes, fin si grande, si poétique, d’une si grande histoire;—calvaire où l’homme s’était fait dieu.

Ensuite, pour le peuple et pour les soldats,—la colonne de la place Vendôme,—tombeau élevé par la grande armée à son général avec les canons ennemis.

Puis enfin, pour l’empereur lui-même et pour sa dernière volonté, Saint-Denis, où il avait demandé à être enterré,—et où j’ai vu dans mon enfance les portes de bronze qu’il avait fait faire lui-même pour fermer son caveau.

Mais, au moyen d’un jeu de mots,—on a traduit littéralement: Je veux être inhumé aux bords de la Seine,—et on a mis l’empereur aux Invalides. Il est heureux qu’on ne l’ait pas mis à la pompe à feu.

Le sort est un grand poëte comique—qui se donne parfois à lui-même de singulières représentations aux dépens des vanités humaines.—Il s’était amusé à réunir au pouvoir une foule de gens qui avaient trahi l’empereur en son temps, et qui l’avaient passablement maltraité par leurs actes et par leurs écrits.

Le maréchal Soult, un de ces hommes qu’il avait inventés, soldats intrépides, mais instruments inutiles quand ils ne furent plus dans sa main puissante.

Soldats sous Alexandre, et Rien après sa mort.

M. Guizot, M. Villemain, etc., etc.

Du reste,—on vendait dans les rues de petites brochures,—dont le titre était ainsi crié peu correctement:

Description du char et de ceux qui l’ont trahi.

Pour moi, me rappelant qu’il y avait, dans ce peuple si empressé à aller au-devant de l’empereur mort,—bien des gens encore qui, en 1815,—il y a vingt-cinq ans,—ont accompagné son départ d’insultes et de menaces de mort, je me suis senti profondément attristé,—j’ai songé à ce qu’on appelle la gloire,—seul prix des corvées que s’imposent les héros et les grands hommes; j’ai songé à la mobilité des passions du peuple,—qui se réjouit avec un égal enthousiasme,—du retour de l’empereur, parce que c’est un spectacle,—et de son départ, parce que c’est du tapage, et je suis resté seul dans ma chambre,—seul dans ma maison,—seul dans ma rue,—à me rappeler les grandes actions et les grandes douleurs de l’empereur Napoléon,

Et à regarder ce que sont les hommes qui se prétendent sérieux,—et qui me disent d’un air protecteur: Quand deviendrez-vous sérieux?—Parce que je suis libre, indépendant, rêveur et insouciant.

Ils sacrifient leur vie, leur douce paresse, leurs amours, pour avoir, après de longs travaux, le droit d’attacher d’un nœud à la boutonnière de leur habit un ruban d’un certain rouge. Arrivés à ce succès, ils recommencent de nouveaux et de plus grands efforts: il ne faut pas s’arrêter en si beau chemin.—Quel bonheur, en effet, si vous aviez le droit,—dût-il vous en coûter un bras ou une jambe,—quel bonheur si vous pouviez faire une rosette à votre ruban!—On n’épargne pour cela ni soins, ni sacrifices, et, un jour, vous obtenez cette flatteuse récompense.

Une rosette, grand Dieu! quelle supériorité cela vous donne sur ceux qui n’ont qu’un nœud!

On se rappelle, cependant, avec plaisir, le moment où on n’avait qu’un nœud; le moment où, si vous aviez eu l’audace de faire une rosette à votre cordon, la gendarmerie, la garde nationale, l’armée entière, eussent été occupées à punir votre forfait.—On se dit: Et moi aussi, cependant, il y a eu un temps où je n’avais qu’un simple nœud!»

Mais ce qui est encore plus loin de vous, ce que vous n’osez pas espérer, ce que vous placez au nombre des désirs ridicules—à l’égal de l’envie qu’aurait une femme d’un bracelet d’étoiles,—c’est... je n’ose le dire... c’est... ô comble du bonheur! ô gloire! ô grandeur! c’est de nouer le cordon autour du cou;—mais n’en parlons pas, c’est impossible...

Eh bien! si vous êtes un homme heureux, si les circonstances vous favorisent, si vous n’êtes pas trop scrupuleux sur certains points,

Un jour, quand vous êtes vieux, quand vos cheveux sont blancs, il vous arrive ce bonheur inespéré. Vos yeux laissent échapper des larmes de joie, et vous mourez en disant: «O mon Dieu! peut-on penser qu’il y a des hommes assez aimés du ciel pour porter le ruban en bandoulière, de droite à gauche!»

Et cela, ô hommes graves et sérieux! tandis que les femmes se couvrent, à leur gré, de rubans de toutes couleurs, en nœuds, en rosettes, en ceintures:—voilà des rubans sérieux, voilà une affaire véritablement grave,—car cela les rend jolies.

Le prince de Joinville, chargé d’aller chercher à Sainte-Hélène et de ramener en France les restes de Napoléon, a accompli sa mission avec beaucoup de convenance et de dignité;—ayant appris en mer la rupture des relations entre la France et l’Angleterre, et craignant d’être attaqué, il s’était disposé au combat et avait annoncé qu’il ne se rendrait pas et se ferait couler.

En général,—la cérémonie, d’après ce que j’ai lu dans les journaux,—ressemblait beaucoup trop aux représentations du Cirque-Olympique.—On ne s’en étonnera pas quand j’aurai dit que le soin en avait été confié à M. Cavé et à trois autres vaudevillistes de ses amis.

J’ai déjà eu occasion de signaler plusieurs des vaudevillistes qui sont devenus des hommes d’État,—

Tombés de chute en chute aux affaires publiques.

M. de Rémusat, qui était ministre il y a un mois;—M. Etienne, qui est pair de France et qui a fait le Pacha de Suresnes;—feu M. Salverte, député de Paris;—M. Duvergier de Hauranne, député;—M. Empis, directeur des domaines;—M. Mazère, préfet, etc., etc.—Le pouvoir, en France, aujourd’hui, sert de retraite aux vaudevillistes invalides.

M. Cavé, directeur des Beaux-Arts, est auteur d’un vaudeville intitulé: Vivent la joie et les pommes de terre!

Il est surtout connu comme auteur, en société avec M. Duvergier de Hauranne, d’une chanson fort spirituelle, dit-on, sur un sujet dont le nom, emprunté à la perfide Albion,—ne peut guère se dire et ne peut pas s’imprimer.—

La cérémonie du retour de Napoléon a été funeste au gouvernement de Juillet.—M. Gabrie, maire de Meulan, avait tout préparé pour recevoir dignement à son passage, sous son pont,—un assez vilain pont, du reste,—les bateaux qui rapportaient l’empereur.—Les bateaux ont passé trop vite,—les préparatifs de M. le maire ont été perdus; quelques habitants de la commune ont plaisanté, et M. Gabrie, exaspéré, a écrit au préfet de Seine-et-Oise une longue lettre pleine d’une amertume bouffonne, qui se termine ainsi:

M. Gabrie n’a pas voulu renoncer à l’encens que reçoit des journaux quiconque est en opposition avec le gouvernement,—à tort comme à raison,—et il a envoyé son épître à diverses feuilles, qui n’ont pas manqué de trouver que ce sont là de nobles sentiments qui honorent un citoyen et flétrissent un gouvernement pusillanime.

Pour nous, il nous est impossible d’y voir autre chose qu’un mélange du Prudhomme de Monnier et du tambour-major de Charlet:—«Je donne ma démission; le gouvernement s’arrangera comme il pourra.»

Jusqu’ici on ne connaissait pas assez la population de Meulan,—ou plutôt la population de ce bon M. Gabrie.—Il paraît que c’est une nation bien terrible, et que, sans l’intervention de M. Gabrie,—elle eût depuis longtemps mis Paris à la raison.—M. Gabrie ne répond plus de rien.—La commune de Meulan va-t-elle se borner à se déclarer ville libre et indépendante, ou viendra-t-elle assiéger la capitale? C’est le premier argument un peu fort que je vois en faveur des fortifications, et, peu partisan, jusqu’ici, des forts détachés et de l’enceinte continue, entre lesquels je n’ai pas vu une grande différence, je me propose d’examiner, avant d’en reparler, si l’état d’irritation où se trouve la commune de Meulan ne les rend pas nécessaires aujourd’hui que M. Gabrie ne répond plus d’arrêter ses indomptables administrés.

Je joindrai ma voix, monsieur Gabrie, aux éloges que vous avez reçus de plusieurs estimables carrés de papier, et je vous rappellerai les exemples des grands hommes qui avant vous ont plus ou moins volontairement renoncé au pouvoir.