Ne valent pas, monsieur, qu’on daigne être leur maître.
Sylla abdiqua la dictature;—Christine de Suède vint demeurer à Fontainebleau, etc.;—Denys, roi de Syracuse, se fit maître d’école;—Dioclétien quitta l’empire du monde pour se faire jardinier à Salone.
Aujourd’hui, monsieur Gabrie, libre du joug superbe où vous avait attaché l’amour de votre pays,—vous rentrez dans les douceurs de la vie privée, d’autant plus agréablement, monsieur Gabrie, que vous avez gagné près de cinq cent mille francs en deux ou trois ans,—grâce à une circonstance heureuse pour vous, alors notaire de Meulan, qui fit changer de mains presque toutes les propriétés de votre commune,—ce qui fait que vous n’avez besoin de vous faire ni jardinier, ni maître d’école,—de quoi je vous félicite sincèrement.
Tout cela, en général, a eu un air de comédie, ou plutôt de mimodrame du Cirque-Olympique assez attristant.
Il fallait que le ministère Soult acquittât la promesse du ministère Thiers.
Cela avait parfaitement l’air, en effet, de quelque chose dont on s’acquitte.—On voulait en finir avec l’empereur.
On avait annoncé à tous les entrepreneurs que la cérémonie aurait lieu même si les préparatifs n’étaient pas terminés.
Un fourgon, tendu en velours, avait été envoyé en poste à Rouen et a suivi le bateau pas à pas,—prêt, au moindre obstacle causé,—soit par les glaces,—soit par une avarie au bateau,—à prendre le cercueil et à l’apporter au galop.
Le char, construit par le charpentier Belu, a été fait, pour ne pas durer,—comme un décor de théâtre.
On conserve au garde-meuble le char funèbre du duc de Berry et celui de Louis XVIII.—Celui de l’empereur a été démoli;—aussi l’avait-on simplement doré en cuivre.—Le 15, à cinq heures du matin, la dorure n’était pas terminée.
La colonne de Courbevoie n’a été achevée que cinq jours après la cérémonie.
Les chevaux,—appartenant à l’administration des pompes funèbres, quoique au nombre de seize,—ont eu beaucoup de peine à mettre la lourde machine en train.—A la montée de Neuilly,—on a craint un moment qu’ils ne restassent en route.
L’invention du cheval de bataille était du mélodrame ridicule dès l’instant qu’il n’existait plus de cheval qui eût été monté par Napoléon.—Aussi s’enquit-on d’abord d’un vrai cheval de bataille.
On en connaissait trois.
Un à M***, écuyer qui devait le conduire par la bride, mais—il était depuis trois mois empaillé au Jardin des Plantes.
Un autre à M. le duc de Vicence,—c’était un cheval bai du Melleraut,—qui avait été donné à madame de Vicence par l’impératrice Marie-Louise, dont elle était dame d’honneur;—mais il était mort huit mois auparavant, à l’âge de trente-cinq ans,—après une vieillesse entourée des plus grands soins.
Un troisième à Vire, en Normandie,—appartenant à un fermier;—mais, lors de son dernier voyage, le roi Louis-Philippe l’a monté.—De quoi le cheval, qui ne travaillait plus depuis longtemps,—était mort,—peut-être aussi de honte d’être monté par un simple roi.
On s’adressa alors au manége de M. Kousmann, qui avait offert de prêter,—pour rien,—un cheval blanc assez joli,—appelé Aboukir,—et qui passe pour fils d’un des chevaux de Napoléon.
Mais cette intention ne fut pas exécutée,—et les pompes funèbres, livrées à leurs propres ressources, prirent un vieux cheval allemand blanc qui, depuis dix ans, porte les vieilles filles aux cimetières.—On le laissa un peu se reposer,—on lui fit les crins,—on lui cira les sabots,—puis on le revêtit d’un équipage ayant réellement appartenu à l’empereur, et qui est conservé aux Menus-Plaisirs.
Le lendemain de la cérémonie,—quatre Anglais, dont un peintre, se présentèrent à l’administration des pompes funèbres,—et demandèrent à voir le cheval de bataille de l’empereur Napoléon.
Le cheval, rentré dans la vie privée, était sorti pour affaires.—Attelé avec un autre,—il conduisait au cimetière de l’Ouest une vierge sexagénaire qui prenait par là pour aller chercher au ciel la récompense de sa vieille vertu.
On répondit aux étrangers que le cheval, fatigué et peut-être ému de la cérémonie de la veille, ne recevait pas ce jour-là;—mais qu’ils pouvaient revenir le lendemain.
Le lendemain, on le leur montra, tout enveloppé de flanelle.—Ils le dessinèrent de côté, de face,—par derrière, de trois quarts,—de toutes les manières possibles,—puis ils partirent pour Londres,—où ils vont faire un ouvrage sur les funérailles de l’empereur,—où figurera le cheval de bataille.
On a permis à M. Dejean, directeur du Cirque-Olympique, de faire annoncer dans certains journaux qu’il s’était rendu acquéreur des caparaçons des chevaux du char,—lesquels caparaçons reparaîtront sur son théâtre.—Je ne sais si je me trompe, mais cela me fait tout à fait l’effet d’une indignité.
Quelques personnes ont crié par les rues,—mais ce sont toujours les mêmes qui crient, n’importe quoi, et qui criaient: A bas Guizot!—et demandaient la guerre et les fortifications, comme ils criaient, il y a deux ou trois ans: A bas les forts détachés!
Une impression surtout m’a dominé pendant que, de ma chambre fermée, j’entendais les cloches rares et tristes. Et cette impression, la voici:
«Je veux bien croire aux regrets pieux du roi Louis-Philippe,—de M. Soult, soldat de l’empereur, et d’une foule d’autres;—mais je suis sûr qu’ils n’égalent pas ceux qu’ils eussent ressentis si l’empereur s’était levé vivant de son cercueil et avait dit: «Me voici.»
Décidément, à l’Académie,—le parti de MM. Étienne et compagnie, le parti Joconde, est vaincu.—M. Hugo sera élu ainsi que M. de Saint-Aulaire.
Ils auront pour compétiteurs: MM. Ancelot, Affre, Guyon, etc.
M. Bonjour se retire pour revenir avec de meilleures chances lorsqu’il s’agira du troisième fauteuil vacant.
Il n’y aura probablement que trente-deux votants,—mais beaucoup de tours de scrutin,—parce qu’il faudra dix-sept voix pour l’élection,—et que ceux d’entre les candidats qui en ont le plus ne comptent que sur quatorze.
M. Sébastiani veut, dit-on,—se présenter à l’Académie, parce que le maréchal de Richelieu en était.
La réception de M. Molé avait réuni toutes les femmes du grand monde—et tout ce qu’il y a d’élégant à Paris.—M. Molé a prononcé un discours très-pâle, auquel Me Dupin a répondu par un discours très-grossier, qui a fait dire au prince de C...:—«Il a mis ses souliers ferrés dans sa bouche.»
Il est d’usage de faire une sorte de répétition avant la séance publique,—et de soumettre les deux discours à une sorte de censure.—Me Dupin avait dissimulé les grosses choses du sien,—en le lisant très-bas et sur le ton monotone dont il lirait une purge d’hypothèque.—A la séance, l’avocat a reparu, et il a fait ressortir les énormités dissimulées.
M. Royer-Collard a grommelé tout le temps qu’a duré le discours, et il a dit à la fin: «Mais, c’est un carnage!»
Sur la fin, Me Dupin a cru de bon goût, devant l’ambassadeur d’Angleterre, de parler de l’expulsion des Anglais du territoire français par Charles VII.—Il y a eu trois salves d’applaudissements, comme à Franconi.—Il y avait là une foule de Françaises fort disposées à jouer les Agnès Sorel,—sous prétexte de Jeanne d’Arc.
Cette séance de l’Académie avait ceci de remarquable, que M. Dupin, qui n’est nullement un homme littéraire, répondait à M. Molé, qui ne l’est pas davantage, et qui faisait l’éloge de M. de Quelen, qui l’était moins que les deux autres.
En même temps que, le mois dernier, je parlais de certains parvenus mécontents,—dont la scandaleuse fortune n’est pas encore au niveau de leur ambition et de l’idée toute personnelle qu’ils se sont faite de leur mérite,—je ne sais qui,—dans le journal le National, gourmandait avec beaucoup de verve et d’esprit une autre classe de ces parvenus de juillet, et les appelait raffinés de boutique et talons rouges de comptoir.
C’est dans cette seconde classe que s’était, pour le moment, placé Me Dupin,—qui travaille tour à tour dans les deux genres.
Il a fait l’éloge de l’illustration de la famille,—et s’est bichonné lui-même, arrangé, poudré et attifé en ancêtre pour ses descendants.
Il a audacieusement professé cette doctrine qu’un bon citoyen ne doit pas quitter ses places, parce que le gouvernement change,—et que c’est à elles surtout qu’il doit la fidélité qu’il jure au gouvernement. C’était la paraphrase de ce mot célèbre du maréchal Soult: «On ne m’arrachera mon traitement qu’avec la vie.»
Il a fait l’éloge du courage civil.—M. de Pongerville a dit: «C’est pour faire croire aux départements qu’il est civil et brave.»
On parle de M. Empis, qui se présenterait lors de l’élection au troisième fauteuil. Parlons un peu de M. Empis.
Voici le répertoire avoué de M. Empis:
Bothwell, drame en cinq actes, en prose, Théâtre-Français, 1824.
L’Agiotage ou le Métier à la mode, comédie en société avec Picard, Théâtre-Français, 1826.
Lambert Simnel ou le Mannequin politique, en société avec Picard: comédie en cinq actes, Théâtre-Français, 1827.
La Mère et la Fille, comédie en cinq actes, en société avec M. Mazères; octobre 1830, Second-Théâtre-Français.
La Dame et la Demoiselle, comédie en quatre actes, en société avec M. Mazères, 1830; Second-Théâtre-Français.
Sapho, opéra en trois actes, en société avec M. H. C., musique de Reicha; Grand-Opéra, 1827.
Un changement de ministère, comédie en cinq actes et en prose, en société avec M. Mazères; Théâtre-Français, 1831.
Une Liaison, comédie en cinq actes et en prose, en société avec M. Mazères; Théâtre-Français, 1834.
Lord Novard, comédie en cinq actes; Théâtre-Français, 1836. (Seul cette fois et seul à l’avenir.)
Julie ou la Séparation, cinq actes en prose; Théâtre-Français, 1837. (Toujours seul, n’ayant d’autre collaborateur que la liste civile.)
Un jeune Ménage, comédie en cinq actes et en prose; Théâtre-Français, 1838 (toujours seul).—Tout cela est imprimé en deux volumes, dont l’exhibition permanente est, dit-on, imposée à la montre vitrée de Barba. Pourquoi imposée? Pourquoi Barba? Parce que, dit-on toujours, Barba est locataire de la liste civile, et, en cette qualité, sous la dépendance de M. Empis.
RÉPERTOIRE NON AVOUÉ.
Vendôme en Espagne,—opéra donné en décembre 1823,—en société avec M. Mennechet, lecteur du roi.
Cet opéra a été fait à l’occasion de la campagne du Trocadero et du duc d’Angoulême.
HISTOIRE DES PIÈCES DE M. EMPIS.—M. Empis, en sortant du lycée impérial, entra dans une étude de notaire ou d’avoué d’où il sortit pour aider de son expérience contentieuse, MM. de la Boullaye et de Senonne, secrétaires généraux de la liste civile.
A propos, dans le volume de décembre, j’ai parlé de M. de Senonne, qui est mort, en voulant parler de M. de Cayeux, qui est vivant, et dont je reparlerai.
Les théâtres royaux relevaient alors de cette administration, ou plutôt de ce ministère; conséquence: Bothwell, 1824; l’Agiotage, 1826; Lambert Simnel, 1827; Sapho, opéra, 1827; et l’opéra désavoué de Vendôme en Espagne, 1823.
Peu de temps après, le duc d’Aumont, plus connu sous le nom de duque d’Aumont, arriva à la liste civile.—A la demande de madame la baronne M***, la salle Feydeau fut abattue et la salle Ventadour construite.—Elle coûta cinq millions, et on la vendit peu de temps après deux millions cinq cent mille francs à M. Boursault.
Le maréchal Lauriston remplaça le duc d’Aumont,—et on joua encore un peu M. Empis, fort protégé par mademoiselle L***.
On le joua moins sous M. Sosthènes de la Rochefoucauld.
Surviennent les trois journées.
Il est nommé, par MM. Baude, Audry de Puyraveau et La Fayette, directeur des domaines de la liste civile.
Laissé de côté d’abord, puis nommé ensuite par M. de Montalivet,—paraissent alors pas mal de cinq actes faits avec M. Mazères.—Mais Picard meurt, et M. Mazères est préfet,—et cependant M. Empis a toujours en portefeuille l’intention de toucher des droits d’auteur.
Le Théâtre-Français obéré ne peut payer les loyers à son propriétaire, S. M. Louis-Philippe.—M. Empis, directeur des domaines de la liste civile, accorde un délai et fait jouer Une Liaison, cinq actes, 1834.—Deux années se passent; le Théâtre-Français doit cent cinquante mille francs au roi; mais on accorde un nouveau délai, et on joue Lord Novard; même manœuvre en 1837; Julie ou la Séparation.—En 1838, Un jeune Ménage est représenté, et le Théâtre-Français doit au roi deux cent vingt-cinq mille francs.
Mais le directeur de l’époque, M. Vedel, éprouve le besoin d’un acte administratif qui triomphe des récriminations des sociétaires contre lui, et qui le maintienne dans son poste.—On parle de la possibilité d’obtenir du roi la remise entière de l’énorme arriéré, s’élevant à trois cent cinquante-deux mille francs.—Par hasard, à cette époque, un traité secret est passé entre M. Vedel et M. Empis, par lequel celui-ci exige que quatre pièces de son répertoire, la Mère et la Fille, la Dame et la Demoiselle, Lord Novard et Julie ou la Séparation, seront remontées et jouées un certain nombre de fois chaque mois, et qu’à chaque infraction au traité les droits d’auteur seront payés comme si les pièces avaient été jouées.—M. Vedel est renversé en 1840.—Mais le roi accorde la remise, sur le rapport de M. Empis, et réduit le loyer de vingt-cinq mille francs.—M. Buloz, en qualité de commissaire royal et de directeur de deux revues, s’empare de l’autorité, et se croit assez fort pour braver M. Empis; on le ménage toutefois, et l’on attend que le roi ait consenti à se charger de la restauration de la salle, dont la dépense s’est élevée à quarante-trois mille francs. Alors M. Buloz donne un libre cours à son ingratitude.—Le traité est mis de côté, ainsi que le répertoire Empis, le lendemain du succès du Verre d’eau.—Mais M. Empis invoque son traité, et un commandement survient, il y a moins d’un mois, pour que le Théâtre-Français ait à lui payer une somme de quinze à dix-huit cents francs pour son répertoire.
Quelques personnes se plaisent à faire des rapprochements fâcheux pour M. Empis entre les dates de la représentation de ses pièces et les services qu’il a pu rendre au Théâtre-Français.
Mais les titres seuls de ses ouvrages militent, selon moi, puissamment en sa faveur.—Presque tous sont une satire contre les intrigues.—Il faut renoncer à juger un auteur par ses écrits, si les services rendus par M. Empis au Théâtre-Français ne sont pas parfaitement désintéressés.
M. Thiers a été nommé rapporteur pour l’affaire des fortifications, par la négligence de M. de Lamartine, qui est arrivé trop tard.—Ah! monsieur, c’était bon, quand vous étiez poëte, d’oublier les heures et de les laisser insoucieusement vous échapper.
Le même jour, M. Thiers a été nommé, à l’Institut, membre de la classe des sciences MORALES et politiques.—Or, M. Mignet dispose du plus grand nombre des voix.—M. Mignet est ami de M. Thiers, et lui a donné sa voix à l’unanimité.
Le but de M. Thiers, en se faisant recevoir dans cette section de morale,—n’est autre que d’abuser les gens de bonne foi au moyen d’un jeu de mots, et de leur faire croire que M. Thiers est entré là pour ses vertus, ce qui répondrait bien avantageusement à M. Desmousseaux de Givré, et ferait croire que, si on pense généralement que M. Dosne est beau-père de M. Thiers, c’est un bruit que ses ennemis font courir.
M. L... dit, en parlant de cette élection de M. Thiers: «Je serai enchanté de le voir vice-président de la vertu.»
Dans la Favorite, représentée sur le théâtre de l’Opéra,—il y a encore une église,—il y en a maintenant dans tous les opéras.—Ce qui doit écarter naturellement deux sortes de personnes,—d’abord les personnes pieuses, qui n’aiment pas qu’on permette à des acteurs de semblables représentations; et celles qui, n’allant pas à la messe, ne veulent pas non plus la trouver sur des planches, où elles viennent chercher autre chose.
Les premiers aiment mieux aller à la messe;—les seconds préfèrent le bal Musard.
Mais tout se mêle, tout se confond dans un étrange tohu-bohu.—Si l’Opéra, à certains jours, a l’air d’une église,—nous avons l’église de Notre-Dame-de-Lorette, qui a bien l’air d’une salle de spectacle ou de bal, et qu’on a justement appelée une église Musard.
C’est, tous les dimanches, le rendez-vous de beaucoup de danseuses et de toutes les filles entretenues du quartier.—Aussi y rencontre-t-on une foule de jeunes gens, moins assidus autrefois aux offices divins.
C’est probablement à cause que cette église n’est pas très-bien composée—qu’on y met beaucoup de sergents de ville en uniforme,—probablement pour empêcher les danses inconvenantes.—On annonce un grand bal à Notre-Dame de Paris.
A propos de ces danses inconvenantes et des sergents de ville, gardes municipaux, etc.,—qui sont chargés de réprimer, dans les établissements publics,—les cachuchas populaires et les fandangos exagérés,—ne peuvent-ils pas commettre de graves erreurs?—Dernièrement, un homme arrêté par eux pour un semblable délit, développait, devant la sixième chambre, des théories embarrassantes.
—Nous avons, disait-il,
Le cancan gracieux,—la saint-simonienne,—le demi-cancan,—le cancan,—le cancan et demi,—et la chahut;—cette dernière danse est la seule prohibée. Je dansais le cancan gracieux.
Ne serait-il pas opportun d’ouvrir, en faveur de MM. les sergents de ville et les gardes municipaux, une école spéciale de danses bizarres,—où on leur apprendrait à discerner parfaitement les caractères particuliers de ces danses qui en ont trop.
Dans le monde, quand un homme a invité à danser une femme qui ne peut accepter à cause d’une invitation antérieure, il s’adresse à une autre, et me paraît faire une impertinence aux deux femmes. A la première, cela veut dire: «Je m’adressais à vous par hasard, sans choix, sans préférence; je ne danse pas avec vous; eh bien! je danserai avec une autre.»—A la seconde: «Je vous prends faute de mieux; si la femme que j’ai invitée d’abord eût été libre, je n’aurais jamais pensé à vous; elle est plus jolie, plus élégante, plus spirituelle que vous.»
Quelques-uns, pour éviter cela, ne dansent pas quand la femme dont ils ont fait choix n’est pas libre;—mais il peut alors arriver que l’on passe la nuit sans danser, quelque envie que l’on en ait.
Voici ce qu’on fait dans plusieurs villes du Midi:—chaque homme, en entrant, choisit dans une corbeille une fleur artificielle,—et, quand il va engager une femme à danser,—au lieu de cette formule peu variée:
«Madame veut-elle me faire l’honneur de danser avec moi?» il offre la fleur,—qu’elle garde à sa ceinture jusqu’à ce qu’elle ait dansé la contredanse promise;—puis, la contredanse finie, elle lui rend le bouquet, qu’il va offrir à une autre.—Par ce moyen, on ne s’expose pas à inviter une femme déjà engagée,—puisque chaque femme qui n’a pas de fleur est libre et attend un danseur.
M. Kalkbrenner, le célèbre pianiste, a un enfant prodigieux, qu’il aime à faire travailler en public.—Dernièrement, l’enfant s’arrêta subitement au milieu d’une brillante improvisation.
—Eh bien! va donc.
—Mais, papa... c’est que... je ne me rappelle pas.
Voici un mot de la reine Christine à Espartero,—quelques personnes le connaissent,—mais celles-là l’entendront deux fois: il est digne de Corneille.
«Je t’ai fait duc de la Victoire,—marquis de ***,—comte de ***;—mais jamais je n’ai pu te faire gentilhomme.»
On parlait de l’opéra nouveau de M. A. Adam,—la Rose de Péronne.
C’est un auteur charmant,—il est bien populaire. «Oh! cela est vrai, dit une femme,—il est bien populaire—et même un peu commun; c’est le Paul de Kock de la musique.»
M. Sauzet préside assez mal à la Chambre des députés et dit sans cesse: «J’invite la Chambre à se taire.»—On a fait ainsi le résumé de ses fonctions:
«M. Sauzet invite la Chambre à se taire toute la semaine et à dîner le dimanche.»
Une femme disait à un artiste dans l’atelier duquel elle voyait un grand nombre de statuettes de femmes nues d’une grande beauté:—«On a tort d’avoir de semblables objets sous les yeux,—on se gâte l’imagination, et ensuite on exige des pauvres femmes des choses qui ne sont pas dans la nature.»
J’admets peu, d’ordinaire, les prétextes vertueux que prennent les femmes du monde pour paraître sur un théâtre quelconque,—et je n’ai qu’une médiocre indulgence pour les exhibitions d’épaules faites au bénéfice du premier fléau venu.
Je ne dirai cependant rien de la vente au profit des Polonais, faite cette année.—Je suis arrêté par mon admiration pour la princesse Czartoriska.—Cette respectable femme n’a d’autres occupations, d’autres plaisirs, que de soulager la détresse de ses compatriotes.—Son année entière se passe à préparer cette vente.—Elle fait des visites,—encourage les dames patronnesses,—console les malheureux, et trouve encore le temps de faire des ouvrages dignes des fées.—Il y a d’elle, cette année, deux paravents d’une grande beauté.
La comtesse Lehon était la plus charmante marchande qu’on pût voir.—Elle avait pour associées et pour rivales une foule de femmes d’une grande beauté.—Madame Hugo, qu’on oublie d’appeler vicomtesse, parce que c’est assez pour elle d’être madame Hugo;—madame de Radepont,—madame Friant,—lady Dorsay,—madame de Rémusat.—On remarquait aussi mademoiselle Dangeville, célèbre par son ascension au Mont-Blanc.
La vente a été très-productive.
Les Russes ont affecté d’acheter beaucoup et de payer très-cher,—ce qui a été jugé de fort bon goût.
J’ai reçu de M. Ganneron, l’ex-épicier millionnaire mécontent, mon colonel, une circulaire relative aux inondés de Lyon.—C’est plus français par les sentiments que par le style.—Exemple:
«Paris, 1er décembre.
«Plusieurs compagnies ont ouverTES des souscriptions, etc.»
J’ai dénoncé la précipitation des journaux, qui, le lendemain de sa naissance, avaient déjà montré peu d’indulgence pour le second fils du duc d’Orléans.
M. Séguier, premier président de la cour royale,—a fait du nouveau-né un éloge qui n’est pas moins plaisant;—il l’a félicité de s’être hâté de naître.
—Mon cher, disait l’autre jour un officier de la garde, nationale à un officier de l’armée,—depuis combien de temps êtes-vous lieutenant-colonel?
—De 1832.
—Oh! alors, je suis plus ancien que vous.
On demande où commencent et où finissent maintenant les annonces des journaux.—De la quatrième page elles ont passé à la troisième, où elles sont déguisées sous le titre de réclame.—De la troisième elles ont sauté à la seconde, au feuilleton.—Quelques personnes ne s’en aperçoivent pas; d’autres, au contraire, croient que tout est annoncé.—Les journaux les plus hurleurs de vertus—ne se font aucun scrupule de se rendre complices des filouteries des marchands de n’importe quoi—en ne négligeant rien pour faire croire à leurs lecteurs que les annonces payées à tant la ligne sont le résultat de l’examen et l’expression de la pensée du rédacteur.
Si un journal vous trompe sur une chose à acheter, ce qui amène une perte d’argent,—quel scrupule aurait-il de vous tromper sur une chose à penser,—ce qui n’amènerait qu’une erreur?
Quand l’annonce avait une place et une forme communes, on savait à peu près ce que cela voulait dire;—mais, depuis que tout cela est changé,—et que le marchand fait parler le journaliste lui-même, et lui fait dire: Nous ne saurions trop recommander, etc.,—j’avoue que je ne comprends pas bien comment on peut croire à la bonne foi politique de carrés de papier complices volontaires de tant de tromperies commerciales.
Parlons un peu de la garde nationale de Carcassonne, qui vient d’être licenciée sur un rapport de M. Duchâtel.
Je ne me rends pas bien compte des bons effets du licenciement comme punition.
Je crois entendre le pouvoir,—comme Dieu au jugement dernier, ayant les justes à sa droite, et les méchants à sa gauche,—dire aux premiers:
—Vous, messieurs,—ou plutôt, excellents citoyens,—ou plutôt, chers camarades;—vous qui accomplissez votre devoir avec amour; vous qui passez, avec plaisir, des nuits à garder une guérite, ou à vous promener bruyamment pour ne pas surprendre les malfaiteurs,—votre conduite mérite des éloges, les voilà; et des récompenses, les voici:
Vous doublerez votre service,—vous multiplierez les patrouilles,—vous perdrez plus de temps,—vous aurez le double de rhumatismes,—vous userez le double d’habillements et d’objets tricolores,—je vous accorde ces faveurs dont (se retournant à gauche) vos misérables camarades se sont rendus indignes,—aussi je les condamne à dormir tranquilles, tandis que vous veillerez sur eux.
(Se retournant à droite.) Plaignez-les,—car, tandis que vous bivaquez dans la neige, que vous laissez votre maison et votre femme au pillage,—ils dorment et ronflent honteusement chez eux,—dans leurs lits,—ou ils dansent ignominieusement au bal,—plaignez-les,—et instruisez-vous, par ce funeste exemple,—à ne pas dévier de la ligne du devoir.
Une des premières gardes nationales qui aient été licenciées est celle de Clamecy, patrie de l’avocat Dupin, qui refusa de marcher contre les flotteurs.
Un seul garde national, commandé par le chef de bataillon, deux capitaines, un sergent-major et un sergent, était accouru en foule à la voix de l’autorité, et s’était empressé d’opposer ses rangs à la fureur des factions, et, fredonnant lui-même la Parisienne, faute de musique, il ébranlait ses colonnes pour marcher au-devant de l’émeute, lorsque les divers officiers, n’ayant pas été d’accord sur la marche à tenir, et ayant tous donné simultanément des ordres différents, il n’avait plus su auquel entendre, s’était commandé volte-face et était retourné chez lui.
Depuis le licenciement de la garde nationale de Carcassonne, les récalcitrants des environs se sont réfugiés dans cette heureuse ville;—les loyers y sont hors de prix;—les maisons regorgent,—on bivaque dans les rues;—des familles entières se logent dans les armoires.
A la fin de novembre 1840, la France a pu se convaincre tristement que ses députés n’avaient jusqu’ici étudié l’histoire du pays que dans les vaudevilles joués par Lepeintre aîné et dans les lithographies de Charlet.
Le général Bugeaud,—espèce de paysan du Danube qui dit souvent de fort bonnes choses,—mais dont les immortels ne conduisent pas assez la langue, relativement au charme et à la facilité de l’élocution, le général Bugeaud, parlant contre la prétention de faire la guerre à toute l’Europe, que manifestaient certains orateurs, a dit:
«Pendant les guerres de la Révolution, les armées rassemblées contre nous ne s’élevaient pas à plus de cent cinquante mille hommes. C’était le système de guerre partiel, de cordon, comme on l’appelait; ce système donna du temps à la Révolution. On eut le temps d’avoir une armée. Les commencements ne furent pas heureux. Plusieurs fois nous fûmes battus.»
—Comment vaincus!—Comment battus!—s’écria-t-on aussitôt de toutes parts dans la Chambre,—mais c’est une infamie,—mais c’est une trahison.—A l’ordre!—A l’ordre!
Et de longs murmures interrompirent l’orateur.
Les écrivains comiques sont bien malheureux de ce temps-ci,—on ne peut rien inventer d’un peu divertissant que quelque grand homme ne s’empresse de mettre la chose en action sérieusement sur une plus haute scène politique, et vous perdez le bénéfice de votre invention.
Voici un fragment d’une bouffonnerie que j’ai écrite il y a plus d’un an:
HORTENSE à Fernand. Vous êtes méchant!
FERNAND. Nullement, ce monsieur a pour profession d’amuser. Il doit m’amuser à ma guise, et il m’amusera.
Ici on parla du prix de l’orge, d’un arrêté de M. le maire, qui fut attaqué par les uns et défendu par les autres; cela allait bien mieux sous l’empereur; un vieux soldat porta la santé de l’empereur; on raconta plusieurs anecdotes.
HORTENSE à Fernand. M. Quantin va placer son calembour sur l’empereur.
FERNAND. Tenez-vous à l’entendre?
HORTENSE. Pourquoi me demandez-vous cela?
FERNAND. C’est que, si vous y teniez, je ne vous en voudrais pas priver.
HORTENSE. Je l’ai entendu une trentaine de fois.
FERNAND. Alors, c’est bien.
M. QUANTIN. Savez-vous pourquoi Napoléon a été vaincu?
FERNAND. Monsieur, Napoléon n’a jamais été vaincu.
LE VIEUX SOLDAT. Bravo!
UN AUTRE. Bien répondu!
M. QUANTIN. Cependant l’histoire est là.
FERNAND. Oui, monsieur, elle est là, et précisément pour appuyer ce que j’avance.
FERNAND. L’empereur n’a jamais été vaincu: il a été trahi.
LE VIEUX SOLDAT. Bravo, bravo, bravo!
FERNAND. Et tout homme ami des gloires de la France est forcé d’être de mon avis.
LE VIEUX SOLDAT. Et celui qui dirait le contraire aurait affaire à moi.
M. SORIN. Vive l’empereur!
M. QUANTIN. Je suis parfaitement de votre avis.
FERNAND. J’en étais sûr.
M. QUANTIN. Et ce que je voulais dire en est la preuve.
LE VIEUX SOLDAT. Voyons.
M. QUANTIN. Je vous demandais: Pourquoi Napoléon a-t-il été vaincu?
FERNAND. Je vous répète, monsieur, que Napoléon n’a jamais été vaincu.
TOUS. Napoléon n’a jamais été vaincu!
M. SORIN. Vive l’empereur!
TOUS. Vive l’empereur!
M. QUANTIN. Mais laissez-moi finir, et vous verrez que nous sommes d’accord.
FERNAND. Non, monsieur.
TOUS. Non, non, non!
Ce qui ne laisse pas que d’être encore assez singulier,—c’est que c’est presque immédiatement après son discours en faveur de la paix qu’il a été décidé que M. Bugeaud irait faire la guerre en Afrique à la place du maréchal Valée. De quoi toute l’armée sera enchantée.
CORRESPONDANCE.—Un monsieur m’envoie de Liége une lettre de papier blanc: sa plaisanterie consiste à me faire payer vingt sous de port.
Un autre m’envoie de Mulhouse une lettre écrite.—Celui-ci est furieux.—J’ai dit que ce monsieur avait parlé dans un banquet trop longtemps au gré des convives et il me répond:
«Si la caisse des fonds secrets ne paye pas bien cher vos provocatrices dénonciations de basse police,—dénoncez-la elle-même,—comme ne sachant plus rémunérer les plus lâches turpitudes.»
Le monsieur a demandé par écrit à un journal l’insertion de sa lettre:—le journal a cru devoir refuser.—Moi, je rends à ce monsieur le petit service auquel il semble tenir beaucoup.
Je lui dirai seulement que les lettres du genre de la sienne ne s’envoient pas par la poste:—on vient soi-même (port payé), on les apporte et on reçoit tout de suite la réponse.
Décidément c’est une triste invention que l’écriture, l’ubiquité qu’elle donne aux personnes.—Si ce monsieur ne savait pas à peu près écrire,—il serait simplement bête à Mulhouse;—tandis que, par sa lettre, il est bête à la fois à Mulhouse et à Paris.
Beaucoup de personnes m’envoient des renseignements dont je leur sais très-bon gré, et dont je ne fais pas usage.—Je ne puis, en accueillant des notes anonymes et sans garantie, m’exposer à me rendre l’écho d’une calomnie ou d’une étourderie.
Je reçois chaque mois pour cent cinquante francs d’injures anonymes.—Je trouve cela décidément un luxe au-dessus de mes moyens. J’ai résolu de mettre à l’avenir ces braves gens à l’amende du port de leur lettre, et je ne recevrai plus que les lettres affranchies.
Février 1841.
Nouveau canard.—L’auteur des Guêpes est mort.—Les Parisiens à la Bastille.—Scènes de haut comique.—Les fortifications.—M. Thiers.—M. Dufaure.—M. Barrot.—Influence des synonymes.—Les soldats de lettres.—Le lieutenant général Ganneron.—Tous ces messieurs sont prévus par Molière.—Chodruc-Duclos.—Alcide Tousez.—Madame Deshoulières.—M. de Lamartine.—M. Garnier-Pagès.—Les fortifications et les fraises.—Ceux qui se battront.—Ceux qui ne se battront pas.—Invasion des avocats.—Les hauts barons du mètre.—Les gentilshommes et les vilains hommes.—Cassandre aux Cassandres.—La tour de Babel.—Avénement de messeigneurs les marchands bonnetiers.—Le bal de l’ancienne liste civile.—Costume exact de mesdames Martin (du Nord), Lebœuf et Barthe.—Costume de MM. Gentil,—de Rambuteau,—Gouin,—Roger (du Nord), etc., et autres talons rouges.—Mehemet-Ali.—Le bal au profit des inondés de Lyon.—On apporte de la neige rue Laffitte.—M. Batta.—M. Artot.—Relations de madame Chevet et d’un employé de la liste civile.—M. de Lamartine et les nouvelles mesures.—La protection de madame Adélaïde.—Les lettres du roi.—M. A. Karr bâtonné par la livrée de M. Thiers.—Envoi à S. M. Louis-Philippe.
FÉVRIER.—Voici ce qu’on lit dans le journal la Presse:
«On a envoyé à tous les rédacteurs de journaux une lettre contenant à peu près ces mots: «J’ai la douleur de vous apprendre que M. Alphonse Karr a été tué ce matin en duel. M. M..., son adversaire, a immédiatement quitté Paris.» Cette fausse lettre anonyme était signée du nom d’un des amis de M. Karr, ce qui lui donnait une triste probabilité. La sinistre nouvelle s’est répandue dans tout Paris avant que M. Karr ait eu le temps de rassurer sa famille. Connaissez-vous rien de plus affreux que cette mystification? Avec de pareilles plaisanteries, on peut tuer une mère, une sœur ou toute autre femme dévouée. Mais est-ce une plaisanterie? M. Karr le croit. Il y a, dit-il, des gens qui aiment à rire. Quelques-uns prétendent que c’est une méchanceté; cela ne serait pas une excuse; les plus fins disent: «C’est une rêverie de poltron.» Mais que ce soit une plaisanterie, une méchanceté ou un doux rêve, tout le monde est d’accord pour s’écrier: «C’est une infamie!» En vérité, la gaieté française fait des progrès effrayants.
«Vicomte CH. DELAUNAY.»
Il faut réellement que le monsieur qui a pris la peine d’écrire vingt lettres aux journaux ait le rire difficile et soit peu chatouilleux pour ne pouvoir se contenter des bouffonneries de tous genres dont nous régalent les hommes sérieux de ce temps-ci.
Les directeurs des différents journaux,—à l’exception d’un seul, je crois,—ont pris la peine d’envoyer chez moi aux informations et n’ont pas inséré la lettre.—Tous mes amis, cependant, ayant appris la nouvelle dans les théâtres et dans le monde,—sont venus demander s’il était vrai que je fusse mort, et, ayant appris que je n’étais que sorti,—se sont en allés en disant: «Ah! tant mieux!» Ce qui m’a fait, malgré moi, penser au jour où la chose sera vraie et où les mêmes amis se le feront confirmer et diront: «Ah! tant pis!»
Après quoi tout sera fini.
O monsieur!—mon bon monsieur,—vous qui êtes si gai,—que vous avez donc dû vous amuser quand cette idée si plaisante vous est venue: tiens, je vais écrire aux journaux qu’Alphonse Karr est mort,—hi, hi, hi!—Que cela sera donc drôle!—que je suis donc amusant!—mon Dieu! que j’ai donc d’esprit!—mort,—tué,—un cadavre.—Oh! c’est trop bouffon;—cela fait mal de rire comme cela.—Un corbillard!—oh! la, la, les côtes!—Un enterrement!—il faut que je me roule par terre,—je m’amuse trop.
Mon bon monsieur, vous que je suis plus près peut-être de deviner que vous n’en avez envie,—permettez-moi de vous dédier ce présent petit volume,—et devons montrer certaines choses qui auraient pu vous inspirer quelque gaieté,—sans cependant vous distraire aussi agréablement qu’en me faisant passer pour mort.
Nous commencerons, monsieur, s’il vous plaît, par les scènes de haut comique,—de comique sérieux.
Je l’ai dit le mois dernier,—l’étranger, dont on parle tant à la Chambre et dans les journaux,—n’est pas la cause, mais le prétexte des fortifications.
Le roi voulait avoir ses forts détachés.—J’avais cru d’abord que ce n’était que pour les bâtir,—mais j’hésite dans cette pensée depuis que j’ai vu le gouvernement essayer d’éviter ou d’ajourner l’enceinte continue.
M. Thiers comprenait que, si la loi ne passait pas,—la Chambre ne pouvait se dispenser de le mettre en accusation—pour avoir commencé les travaux sans son assentiment. Le parti radical,—dont toute la puissance est à Paris, a voulu pouvoir gagner la partie en un seul coup de dé, en un seul coup de main.
Beaucoup de gens ont cédé à l’envie de prendre sans danger des airs belliqueux.
M. Dufaure, qui a prononcé un discours très-remarquable contre le projet de loi, disait le lendemain:—«Je ne recommencerai pas,—ce pauvre roi, cela lui a fait réellement trop de peine.»
La gauche et M. Barrot,—qui, il y a trois ans, jetaient de si beaux cris—contre l’embastillement de Paris,—ont soutenu les fortifications.—Je le répète,—on gouverne la France avec des synonymes.—Vous changez—gendarmerie en garde municipale,—conscription en recrutement,—Charles X en Louis-Philippe,—embastiller en fortifier,—et tout le monde est content.
La plupart des Parisiens sont enchantés du vote de la loi.—Ils ont démoli la Bastille, où on ne pouvait guère les mettre que les uns après les autres;—aujourd’hui,—on bâtit autour de Paris, à leurs frais, une immense bastille,—où on les met tous avec leurs maisons, leurs enfants, leurs femmes, etc., et ils sont ravis.—Il y a progrès.
Comment, monsieur, ne vous amusiez-vous pas beaucoup à voir tous ces militaires de plume,—ces soldats de lettres:—le connétable Thiers,—le maréchal Chambolle,—le lieutenant général Ganneron,—le général de division Gouin,—le capitaine Rémusat,—le colonel Duvergier de Hauranne,—le lieutenant Léon Faucher, parler tour à tour ou tous à la fois—de courtines et d’ouvrages avancés,—de bouches à feu, de demi-lunes et de lunes tout entières;—ces messieurs ne vous semblaient-ils pas autant de Mascarilles prévus par Molière?
N’avez-vous pas beaucoup ri de leur escrime de citation, de ces grands noms d’une autre époque transformés en pions—que l’on avançait de part et d’autre:
Vauban—dit oui.
Bousmar—dit non.
Napoléon,—Lamarque,—Thucydide,—Carnot;—et chacun venant apporter les opinions les moins applicables à la question qu’il avait trouvées le matin dans des livres ouverts pour la première fois;
Puis les noms s’épuisant, à Napoléon on répondit par Chicard,—à Vauban par Chodruc-Duclos,—ou par Arnal,—ou par Alcide Tousez,—ou par madame Deshoulières,—ou par Jean Racine,—ou par la Contemporaine,—ou par la Cuisinière bourgeoise;—puis—on opposait Napoléon à Napoléon lui-même:—il a dit oui un jour et non un autre.—Vauban à Vauban:—il a d’abord été pour les fortifications, puis il a changé d’avis.
Et, comme personne ne voulait paraître moins érudit que les autres,—chacun apportait sa liste de noms,—sa kyrielle de mots qu’il ne comprenait pas,—et il ne s’est levé personne pour dire:
Il serait possible que ceux qui pensaient d’une façon en ce temps-là fussent d’une opinion contraire aujourd’hui que les choses sont changées.—Il faut même le croire dans l’intérêt de leur renommée et de leur bon sens; car la France d’aujourd’hui,—ce n’est pas la France de leur temps,—car Paris n’est pas leur Paris, nos passions ne sont pas leurs passions;—car nous ne sommes pas aujourd’hui à une époque guerrière, et la meilleure preuve en est que l’on laisse MM. les avocats parler de guerre et de fortifications—sans qu’il s’élève dans toute la France un immense éclat de rire et de huées universelles.
Vous n’avez pas ri à vous tordre, monsieur, de M. Gouin-Vauban,—de M. Piscatory-Follard? Vous ne vous êtes pas roulé par terre dans des convulsions de gaieté en voyant M. Polybe-Thiers raconter à M. Soult le siége de Gênes, et n’être pas arrêté par le vieux maréchal, qui lui disait en vain: «Mais j’y étais, monsieur;—mais c’est moi qui l’ai fait, ce siége, avec Masséna;—mais j’y ai eu la cuisse cassée,—monsieur.»
Ah! monsieur,—cela était cependant bien plus réjouissant que de me faire passer pour mort.
M. de Lamartine a été courageux et éloquent.—M. Dufaure a été vrai et raisonnable. (Voir plus haut ses remords.)—M. Garnier-Pagès a été non-seulement spirituel et sensé, mais il s’est intrépidement séparé de son parti.
Et on n’a pas compris que Paris devient un château fort du moyen âge,—et que la province est supprimée,—que sur un coup de main,—appelé émeute quand cela ne réussit pas, et glorieuse révolution quand cela réussit,—la France entière, selon le vainqueur, sera livrée aux jésuites ou à la guillotine.
On n’a pas compris que la France entière, désintéressée dans la question, pourrait être traversée pacifiquement par une armée ennemie qui payerait ses vivres.
Paris sans fortifications—peut être pris, mais est impossible à garder.
Mais Paris fortifié au prix de la fortune publique,—Paris attaqué ne tiendra pas une semaine; on l’a dit: «que les fraises manquent pendant trois jours—et Paris ouvrira ses portes.»
Les hommes qui se battront à Paris sont des hommes qui n’y possèdent rien,—c’est-à-dire le peuple et les ouvriers;—mais les propriétaires,—vous croyez qu’ils exposeront leurs maisons,—et les propriétaires sont à la Chambre,—et ils sont les maîtres de faire une capitulation,—attendez seulement la première bombe qui descendra par la cheminée se mêler aux légumes du pot-au-feu,—et Paris pris,—l’ennemi le gardera au moyen des fortifications.
Parisiens, mes bons Parisiens,—on vous a persuadé—qu’il fallait vous faire une chemise d’amiante pour le cas où votre maison brûlerait, au lieu de vous conseiller d’éteindre le feu, je le veux bien.—Je sais bien que j’attaque l’opinion de la majorité,—que je n’ai de mon côté que les gens d’esprit et de bon sens, c’est-à-dire le petit nombre;—je sais bien qu’on va encore m’écrire des lettres anonymes injurieuses et menaçantes;—mais, voyez-vous, en vérité, je vous le dis,—il viendra un jour—où personne ne voudra avoir été partisan des fortifications,—où la Chambre qui les a votées en tirera quelque sobriquet fâcheux.
Depuis que M. Thiers a le projet d’écrire l’histoire de Napoléon—et qu’il a écrit son nom sur les bottes de la statue de bronze de la place Vendôme, il s’identifie avec le personnage d’une façon extraordinaire,—chaque fois que, dans la discussion des fortifications, on a parlé de l’empereur,—et Dieu sait si on en a assez parlé!—il a demandé la parole comme pour un fait personnel.
Un matin,—en lisant le compte rendu de la séance de la Chambre des députés, dans un journal partisan des fortifications—j’ai espéré qu’il était arrivé des forts détachés comme autrefois de la tour de Babel, et que nous en étions délivrés,—voici ce que disait le journal partisan des forts:
«L’agitation et les sentiments produits par ce discours se manifestent librement lorsque M. Soult est descendu de la tribune. M. Odilon Barrot essaye en vain de parler; le tumulte couvre sa voix. M. Billault court à la tribune; l’assemblée est hors d’état de rien entendre. Bientôt tous les membres quittent leurs places et descendent dans l’enceinte. Les ministres restent dans une solitude complète et dont ils paraissent effrayés. La séance reste suspendue.»
Cette chance de salut a manqué.
Tout en fortifiant Paris,—on a cependant, par un amendement, à peu près établi que la capitale ne serait pas classée dans les villes fortifiées.—C’est une critique assez heureuse de l’opération,—et, si M. Lherbette l’a faite exprès, je l’en félicite sincèrement.
Cela rappelle un peu l’histoire de ce monsieur qui, ne trouvant pas son parapluie, écrivit à un ami chez lequel il croyait l’avoir laissé;—puis tout à coup, avisant qu’il l’avait serré,—cacheta cependant sa lettre après y avoir ajouté un post-scriptum: