«Mon cher ami, fais-moi le plaisir de chercher mon parapluie que je crois avoir laissé chez toi.
M***.»
«P. S. Ne t’occupe pas de mon parapluie, il est retrouvé.»
Paris non fortifié,—c’est le roi des échecs;—quand il est mat, la partie est perdue;—mais on ne le prend pas et on recommence.
Paris non fortifié, c’est une ville de rendez-vous pour le monde entier; c’est la capitale du plaisir, de l’esprit et de la pensée.
C’est là où viennent se reposer les rois exilés par les peuples, et les peuples destitués par les rois;—c’est là que de toutes parts on vient étaler ses joies et cacher ses misères.—Paris, c’est la grande Canongate du monde entier.
L’ennemi! mais, Parisiens, mes bons amis,—il est au milieu de vous;—l’invasion, mais elle est faite;—votre ville! mais elle est prise,—par les brouillons, par les bavards, par les ambitieux de bas étage, par les avocats parvenus et les fabricants de chandelles enrichis et mécontents.
Invasion plus cruelle mille fois que celle de l’étranger,—car l’étranger respecterait Paris,—Paris, où il vient s’amuser,—Paris, son rêve et son Eldorado,—Paris, qui appartient au monde et auquel le monde appartient.
Parisiens,—Parisiens,—vous me rappelez les Troyens introduisant dans leur ville le cheval de bois,—cette horrible machine,—machina feta armis,—pleine d’armes ennemies,—et moi,—semblable à Laocoon,—je lance ma javeline contre le cheval de Troie, et je m’écrie:
..................
Mais je suis la Cassandre de Troie,—et je parle à des Cassandres.
Aut hæc in nostros fabricata est machina muros,
Aut aliquis latet error.......
Les grands peuples libres se sont défendus avec des murailles de poitrines et de bras.—Les peuples fatigués ou déchus se cachent derrière des murailles.
N’avez-vous pas ri,—mon cher monsieur, quand vous avez vu que juste à l’instant où l’on votait une loi ruineuse, honteuse et ridicule pour préserver Paris des horreurs de l’ennemi et notamment de la perfide Albion, les membres des deux Chambres anglaises—parlaient avec affectation de leur estime et de leur sympathie pour la France,—et prononçaient à l’envi des paroles de paix et d’amitié,—comme pour rendre la chose plus drôle et y ajouter encore un peu de comique, s’il était possible.
Provisoirement,—il faut jeter les yeux sur les ravages que va faire autour de Paris le génie militaire,—et se demander—si une invasion de Tartares et de Cosaques causerait une pareille désolation.
TRACÉ DES FORTIFICATIONS.—Le tracé du rempart bastionné à élever à l’entour de Paris restant comme le génie l’a tracé, et la zone de servitudes étant fixée à deux cent dix mètres, ainsi qu’on l’annonce, voici, d’après le Journal du Commerce, la liste exacte des bois, plantations, maisons, usines, à raser:
1. Une partie du village du Point-du-Jour, sur la route de Sèvres;
2. Près de la moitié du bois de Boulogne, car la zone actuelle a à peine cinquante mètres devant le fossé;
3. Toute la porte Maillot, au bois de Boulogne;
4. Tout le quartier d’Orléans ou de la Mairie, à Neuilly et aux Thernes;
5. Une bonne partie du parc royal de Neuilly;
6. Plusieurs usines et maisons particulières situées au levant de la route de la Révolte;
7. Tout le village situé entre les Batignolles et Clichy, sur la route de la Révolte;
8. Plus de quarante maisons, bâtiments, auberges et usines sur la route de Saint-Denis à la Chapelle;
9. Une partie de la Petite-Villette;
10. Presque tout le village des Prés-Saint-Gervais, qui se trouve à la gueule du canon du rempart couronnant les hauteurs de Belleville à l’ouest;
11. Une partie du village de Pantin;
12. Toutes les maisons de la rue qui conduit de la place des Communes de Belleville à Romainville;
13. Toutes les plantations des lieux dits les Bruyères et la Justice;
14. Une partie du village de Bagnolet;
15. Plus de la moitié du village de Saint-Mandé;
16. Plus de cinquante maisons de maraîchers dans la vallée de Féchamp;
17. Le parc et le château de Bercy tout entiers;
18. Une partie du village de la Maison-Blanche, sur la route de Fontainebleau;
19. Une partie de Gentilly;
20. Presque tout le Petit-Montrouge;
21. Enfin plus de deux cents maisons, usines et manufactures, à Vanvres, Clamart, Vaugirard, Issy, Grenelle et Beaugrenelle.
Quant aux arbres à abattre, aux jardins à détruire, aux clôtures à renverser, aux carrières à fermer, le nombre en est énorme.
Toutes les voies de petite communication se trouveront interceptées; les embarras et la gêne qui en résulteront sont incalculables.
Puis enfin il faudra jeter des ponts-levis, masqués par des ouvrages avancés, sur toutes les grandes routes.
Donc, par un vote de la Chambre des députés,—Paris est détruit.—Il faut créer un autre Paris morne,—ennuyeux, ennuyé;—tu l’as voulu,—Georges Dandin;—ce n’est pas cependant que ceux qui le demandaient avec le plus de ferveur y tinssent en réalité beaucoup; non, il faut crier pour ou contre quelque chose;—l’enthousiasme avec lequel on crie n’a pas de rapport à la chose pour laquelle ou contre laquelle on crie;—pour crier,—tout est bon pour prétexte. Vous rappelez-vous,—il y a deux mois à peine,—l’indignation, les cris, les lithographies,—les plâtres—pour Mehemet-Ali,—qui allait être abandonné par la France;—le jour où son affaire a été décidée, vous auriez cru que les cris allaient redoubler?—pas du tout; on n’y pensait plus.—Mehemet-Ali,—qu’est-ce que Mehemet-Ali?—Ah! oui,—un vieux,—un Égyptien.—Oh! bien, oui; mais il s’agit des fortifications.
Parmi les choses que l’on fait croire aux Français,—il faut compter celle-ci: qu’ils ont un gouvernement constitutionnel composé de trois pouvoirs égaux.
Il serait curieux de savoir quel est le pouvoir qu’exerce la Chambre des pairs;—elle n’a pas encore voté la loi des fortifications, et il n’est personne qui ne la considère comme parfaitement établie.
Cependant, messieurs les pairs, vous qui comptez parmi vous la plupart des grandes illustrations du pays,—ce serait là pour vous l’occasion d’un beau réveil.
Ce serait une grande et belle chose,—qu’un vote à une immense majorité, qui dirait:
«Halte-là, messieurs les avocats parvenus,—messieurs les marchands de bas retirés,—messieurs les épiciers enrichis;—nous, les derniers gentilshommes;—nous, les descendants des héros qui ont rendu la France glorieuse et triomphante;—nous, les restes de la vieille noblesse française;—vous avez assez ruiné, dévasté et avili ce pauvre pays,—nous vous défendons d’aller plus loin.»
N. B. Deux ou trois pairs feront des discours spirituels contre le projet de loi;—après quoi la Chambre votera pour le projet de loi.
La France est jouée—à pile ou face entre les talons rouges du comptoir et les tribuns de l’estaminet. La pièce tombe face.
Et ici, avec le vote de la Chambre, commence
LE RÈGNE PROVISOIRE des talons rouges du comptoir,—Qui, au moyen des fortifications, se font hauts barons et seigneurs féodaux.
M. Casimir Delavigne a eu l’honneur de faire hier la révérence au roi; on a remarqué, comme costume de bon goût, son habit de taffetas céladon, et ses bas de soie de couleur de rose;—il aurait bien voulu monter dans les carrosses du roi,—mais il n’a pu faire ses preuves, quoiqu’il se pique de bonne maison; mais sa famille était de robe et n’a jamais été dans les grandes charges.
On a hier promené par la ville, en grande procession, le chef de saint Jean-Baptiste, pour empêcher les vignes de geler par le froid qui a repris.
MM. T. de R.,—R. de G.,—et Eug. B., les deux premiers jeunes gentilshommes appartenant à monseigneur le Dauphin, et le dernier de plume, sont sortis hier d’un cabaret de la place de la Bourse, après le couvre-feu, et un peu jolis garçons; arrêtés par le guet, ils ont battu l’exempt et ses archers;—M. le lieutenant civil en a été informé et veut, dit-on, porter l’affaire au parlement.
On assure que la petite***, de l’Opéra, plus connue sous le nom de Fifille, qui a été à M. le duc de***, et qui a passé depuis au comte de***, va entrer en religion.
M. Alphonse Karr, gazetier, qui s’est permis de réciter dans quelques ruelles une épigramme contre monseigneur Thiers, grand connétable de France, a été rudement bâtonné par sa livrée.—Il a chargé M. Léon Gatayes d’appeler M. Thiers, mais MM. les maréchaux—ont décidé que M. Karr, n’étant pas d’épée, n’avait aucun droit à une réparation de ce genre.
M. Roussin vient d’être nommé général des galères de Sa Majesté.
MM. Th. Burette et Léon Bertrand, pris en flagrant délit de braconnage sur les terres du roi,—ont été condamnés à être pendus haut et court.—Leurs parents ont voulu se jeter aux pieds du roi,—mais, malgré la protection du R. P. Oll***, confesseur de Sa Majesté et de M. Barthe, qui vient de traiter de la charge de premier président de la cour des aides avec M. Persil, ils n’ont pu parler à Sa Majesté.
Au bal de l’ancienne liste civile, la société a paru mieux composée qu’au bal au profit des inondés de Lyon, où il faut dire qu’elle était beaucoup plus nombreuse.—M. de Ganneron, duc de la Cassonnade, l’un de nos plus élégants seigneurs,—y a dit ce mot, qui a été approuvé: «Le Parisien est généreux, mais très laid.»
Monseigneur le Dauphin—y a paru avec une magnifique cotte de maille de Milan et un pourpoint garni de vair.
Les jeunes gens du commerce semblaient s’y être donné rendez-vous, ils étaient tous si frisés et si pommadés, que la réunion de ces divers cosmétiques produisait un mélange horriblement nauséabond.
Une femme du monde disait: «C’est singulier, à chaque instant, je crois voir une figure de connaissance, et ce n’est qu’après que je me rappelle que ce monsieur que j’ai failli saluer n’est connu de moi que pour m’avoir vendu du satin ou de la dentelle.—Celui-ci—est très-cher,—celui-là surfait beaucoup,—cet autre aune à ravir.—La Truie qui file y avait ses représentants,—ainsi que l’Y grec,—les Deux Magots,—le Chat qui pêche,—et la Balance d’or.
On remarquait la fleur de la nouvelle noblesse française, de puissants barons et des seigneurs avec leurs dames:
M. GENTIL, vidame de Saint-Ouen,—duc du Chat qui pêche,—avait un costume des plus galants: surcot mi-parti avec blasons de l’un en l’autre doublé de petit-gris et menu vair, tricot également mi-parti d’écarlate verte et d’écarlate blanche, manches déchiquetées en barbe d’écrevisse, souliers à la poulaine, rattachés au genou avec une chaîne de pierreries, camail nacarat à queue du même, aumônière en dague, gants de fauconnerie en buffle, garnis avec un tiercelet d’autour dûment chaperonné et clocheté.
On a remarqué sa voiture: il porte de sinople à deux ablettes d’argent, adossées, écartelé de gueules à trois chats au naturel, passant, avec un bonnet de coton, en abîme au trescheur d’or, le tout timbré d’un chapeau de soie imperméable avec des lambrequins assortis, et l’ordre de la Légion d’honneur contournant.
Madame MARTIN (du Nord), la chancelière, avec la tunique à la Spartiate, fendue sur la cuisse, et retenue d’agrafes de pierreries, le manteau de peau de panthère, la demi-lune de diamants et les cothurnes opales glacées de paille, et le sourire bleu de ciel de Diane allant visiter Endymion; elle a sur le dos la trousse (pharetra) de rigueur où elle serre ses gants, ses flacons de sels d’Angleterre, son mouchoir de Chapron (spécialité), et les trente-deux sous pour son fiacre.
Madame BARTHE,—femme du lieutenant criminel,—rotonde goudronnée et fenestrée en truelle de poisson, béguin à la Médicis orlé de perles, corsage à pointe, manches déchiquetées et tailladées à l’espagnole, vertugadin à sept pans, souliers carrés losangés de rubans feu, gants cousus et brodés d’or de Florence, parfumés de benjoin et de civette, aumônière de velours incarnadin, ouvré et ramagé de la façon la plus galante du monde, chemise et robe de dessous garnies de point de Venise.
M. FOULD,—comte de Jérusalem,—turban à l’orientale, caftan de brocart, barbe pailletée de limaille d’or, l’anneau de Salomon à l’index de la main gauche, une roue jonquille au milieu du dos, et les pantoufles jaunes de rigueur.
M. DE RAMBUTEAU,—échevin de la ville de Paris,—poudré à frimats, coiffé à l’oiseau royal, habit à la française de velours épinglé, gorge de colombe, boutons tabatière, renfermant chacun une lettre du nom de ce monsieur, veste lilas glacé, brodé de soie couleur sur couleur, boutons en pointe de diamants, culotte de drap d’or doublée de toile d’argent, claque garni de plumes, à un louis le brin, cravate en maline de la bonne faiseuse, épée la poignée en bas, à lame de baleine, fourreau de chagrin, dragonne de rubans d’argent, baudrier congrant deux montres à miniature; bonbonnière en ivoire de Dieppe, garnie de pralines à la Reine.
Madame LEBŒUF, duchesse du denier douze,—coiffée en hérisson avec un œil de poudre, deux repentirs au naturel des assassins au coin de la bouche, un corset cuisse de nymphe émue, lacé d’une échelle de rubans assortis, jupes de linon des Indes, à paniers relevés de roses pompon et de papillons de porcelaine de Saxe, les bas chinés à coins, mules à talons rouges, patin d’un demi-pied de haut, du rouge.
Monseigneur GOUIN, baron de la rue Tiquetonne.—Ancien surintendant général des finances, perruque in-folio, canons du grand volume, juste-au-corps à brevet, veste mordorée, jarretière de diamants, souliers à oreilles, canne d’ivoire à tête de porcelaine, tabac d’Espagne dans les poches, à la façon de M. le prince, solitaire extravagant au petit doigt de la main droite.
M. ROGER (du Nord), grand maître de l’artillerie.—Juste-au-corps de buffle, ceinturon bouclé de fer, bottes à entonnoir, grègues de cuir de Cordoue, agréments de non-pareille rouge, col rabattu, colichemarde de Tolède, baudrier piqué, feutre à plume rouge, gilet de flanelle à maille d’acier, royale et moustaches poignardant le ciel.
A la Chambre, pendant la discussion des fortifications, M. de Lamartine s’est embrouillé dans les nouvelles mesures et a proposé de charger un canon avec plusieurs milliers de poudre.
A la représentation au bénéfice de Mario, mademoiselle Albertine avait un diadème en pierreries si indécent,—que le prince de Joinville et le duc de Nemours, ne pouvant en supporter l’éclat, se sont retirés au fond de leur loge,—pendant tout le temps qu’elle a dansé.
M.***, qui m’a paru un honnête garçon de quarante-cinq ans environ, a eu autrefois le bonheur de rendre un service important à madame Adélaïde, sœur du roi.
Tout récemment, et peut-être en voyant l’état peu agréable des rues de Paris, il a pris fantaisie à M.*** de travailler à l’embellissement et à l’assainissement de la grande cité.—Il se rend alors chez son ancienne obligée, lui expose des plans, des résolutions, et reçoit d’elle, avec l’accueil le plus gracieux et le plus cordial, une lettre de recommandation pour le chef de l’édilité parisienne.
Cette lettre était conçue en termes tellement vifs et pressants, que M.*** dut penser naturellement à l’embarras qu’éprouverait M. Delessert pour satisfaire la princesse sans se démettre de ses fonctions en faveur du recommandé.
La lettre remise, on annonça une réponse prochaine. Il fallait bien, en effet, prendre au moins quelques jours pour se décider à accomplir le sacrifice que la princesse paraissait désirer, ou du moins, pour l’éviter d’une manière convenable et par un palliatif suffisant.
Enfin, la lettre d’investiture arrive, et voici ce qu’elle contenait:
«Monsieur, j’ai l’honneur de vous annoncer que vous serez incessamment admis PROVISOIREMENT à remplir les fonctions «DD’ASPIRANT AU SURNUMÉRARIAT dans l’administration de la salubrité publique.
«J’ai l’honneur d’être, etc.»
M.*** assure qu’il a répondu par une lettre très-piquante.
Il y a en Belgique plusieurs contrefaçons des Guêpes—à divers prix.—Mon ami Gérard de Nerval m’écrivait dernièrement:—«J’ai vu votre portrait dans la contrefaçon belge,—je ne vous cache pas que vous êtes fort contrefait.»
Un autre voyageur m’écrit aujourd’hui même:
«J’ai vu les Guêpes, je te porterai le volume où est ton portrait,—Dieu! que tu es laid.»
La contrefaçon belge,—pardon, messieurs les libraires belges, de vous faire imprimer ceci—la contrefaçon belge est appelée par les gens sévères—un vol.
Car, sans faire entrer les auteurs dans le partage d’aucun bénéfice, la librairie belge—fournit à leur détriment leurs ouvrages à toute l’Europe,—à un prix naturellement inférieur à celui auquel les vendent les libraires français, qui sont obligés de partager avec les auteurs.
Pour moi, je ne me plains jamais de ces choses-là,—et, chaque fois que je mange un pain et deux harengs,—je serais enchanté que les miettes pussent nourrir cinq mille hommes,—et je n’élèverais aucune réclamation—quand ces miettes auraient un peu l’air de rognures.
M. Jamar,—celui qui, je crois, contrefait les Guêpes en Belgique avec le plus de succès, connaît sans doute cette insouciance, car, en me priant de faire quelque chose qui lui sera agréable,—il commence ainsi sa lettre:
«Monsieur A. Karr,
«En ma qualité d’éditeur de votre ouvrage, les Guêpes, à Bruxelles, je me crois permis de vous adresser une demande, etc., etc.
JAMAR.»
On disait hier, en grosse compagnie, que M. Couveley, peintre du roi, qui a l’habitude de porter beaucoup d’or sur lui,—a été assailli par des malandrins qui lui ont pris la bourse et ses deux montres.
M. Cousin a acheté la charge de premier porte-parasol du roi.
A une soirée, un de ces jours derniers.
Un jeune homme, appelé Batta, a joué du luth avec quelque succès;—on a également applaudi le téorbe du sieur Artot.
Malgré les craintes sinistres inspirées par M. Gabrie, le maire de Meulan, les cultivateurs de cette commune ne sont pas encore venus sur Paris.—Puissent les fortifications être prêtes à temps pour repousser ces barbares. M. Chambolle, nommé mestre de camp par ordonnance royale, vient de lever une compagnie de mousquetaires.
M. de Montalivet, intendant de la liste civile, va prendre le titre de trésorier de l’épargne.
Un monsieur, qui occupe une position assez importante sous ses ordres,—a trouvé un moyen ingénieux d’augmenter ses appointements; il écrit de temps à autre des lettres très-menaçantes—aux gardiens,—portiers ou conservateurs,—je ne sais comment on les appelle,—des résidences royales et des châteaux appartenant à Sa Majesté.—Il leur annonce que divers rapports l’obligent à mettre en doute leur zèle et leur activité dans les fonctions qui leur sont confiées.—Certes, il lui répugnerait beaucoup de leur causer du chagrin; mais, cependant, il ne peut, sans manquer lui-même à son devoir, se taire plus longtemps sur l’inexactitude de celui-ci, sur la négligence de celui-là, etc., etc.
Ces braves gens, qui savent parfaitement ce que veut dire le monsieur,—font tuer quelques chevreuils,—quelques lièvres,—quelques faisans, sur les terres du roi,—et les expédient en bourriches à leur farouche censeur, qui les vend immédiatement à madame Chevet, veuve d’un célèbre maître queux du Palais-Royal.
Au bal de l’Opéra, on a toujours l’usage de souper après le bal, vers trois heures du matin,—usage charmant qui méritait bien d’être conservé comme il l’est.—En effet, on passe la nuit au bal, morne, froid, taciturne, endormi. Après quoi on fait un excellent souper qui vous réveille pour aller vous coucher, vous met en belle humeur et vous inspire les plus jolis mots que vous dites au cocher de fiacre.—Vous frappez à votre porte avec une gaieté folle. Il n’est pas de mots piquants, fins, spirituels, que vous n’adressiez à la portière.—Vous montez votre escalier en riant vous-même de ce que vous vous dites de joli.—Vous faites à votre domestique des épigrammes sanglantes, et vous vous couchez en proie à la plus heureuse disposition d’esprit pour veiller et amuser vous et les autres.
M. Paul Foucher a, hier, donné les violons à mademoiselle de C***.—Le guet a voulu s’y opposer à cause de l’heure avancée; mais ce jeune gentilhomme l’a mis à la raison, lui et ses hallebardes, au moyen de quelques pistoles.
M. Lherminier, qui est, dit-on, grand clerc, vient d’être, par lettres du roi, nommé conseiller au parlement de Rennes.
Le même jour, on a donné à M. Roger (du Nord) le gouvernement de Beauvoisis.
A la dernière représentation de la petite Rachel,—on a étouffé deux portiers du théâtre.—MM. les échevins de la ville devraient bien faire en sorte que de tels accidents ne se renouvelassent pas.—On a remarqué sur les bancs du théâtre la fleur de la noblesse française.—M. Barthe, ex-procureur au Châtelet, a voulu s’y aventurer; mais, quoiqu’il fût mis au goût du jour, avec un habit de satin à fleurs, des culottes fleur de pêcher et des bas verts,—les jeunes seigneurs se sont arrangés pour qu’il n’y pût trouver place.
Plusieurs journaux ont imprimé des lettres du roi—assez bizarres.—Ces lettres traitent fort mal la France et Paris et ses aimables faubourgs.—Elles manifestent de temps à autre un vif désir de voir les Français écrasés, etc., etc.
Certes, si les lettres étaient authentiques, le roi n’aurait absolument qu’à s’en aller.
Mais les journaux qui les ont publiées sont déférés au procureur du roi sous l’accusation de faux et de diffamation.
Il paraît cependant que les trois premières sont vraies et qu’on ne peut leur reprocher que des interpolations; les autres sont, dit-on, fabriquées à Londres.
On assure que l’on a déjà fait acheter au roi plusieurs lettres de ce genre, et que cette fois on espérait le même résultat.
On dit que la Contemporaine est compromise dans ce trafic.
Mais, comme le roi demandait ce que c’était que ces lettres et combien on en voulait, on lui répond: «Trois mille francs de chaque.
—Elles sont apocryphes!» s’écria-t-il.
C’est sur le refus de la liste civile qu’on les a données ou vendues aux journaux. Le ministère espérait mettre la main dessus dans les nombreuses saisies qui ont été faites,—mais on n’a pas réussi.
Il serait bien singulier que l’humanité, sous prétexte de progrès, fût dans une fausse route et qu’il lui fallût essayer maintenant de revenir sur ses pas.—Voici le résumé d’un travail statistique fort important; les recherches que nous venons de faire nous ont conduit à établir.
1º Qu’à mesure que l’instruction s’est propagée d’année en année, le nombre des crimes et des délits s’est accru dans une proportion analogue;
2º Que, dans le nombre de ces délits ou de ces crimes, la classe des accusés sachant lire et écrire entre pour un cinquième de plus que la classe des accusés complétement illettrés, et que la classe des accusés ayant reçu une haute instruction y entre pour deux tiers de plus.
En d’autres termes, quand 25,000 individus de la classe totalement illettrée fournissent 5 accusés,
25,000 individus de la classe sachant lire et écrire en donnent plus de 6;
25,000 individus de la classe ayant reçu une instruction supérieure en donnent plus de 15;
3º Que le degré de perversité dans le crime et les chances d’échapper aux poursuites de la justice sont en proportion directe avec le degré d’instruction;
4º Que les récidives sont plus fréquentes parmi les accusés ayant reçu l’instruction que parmi ceux qui ne savent ni lire ni écrire.
J’ajouterai que ce résultat ne m’étonne pas le moins du monde,—et, s’il me restait du papier blanc,—je développerais ma pensée, ce qui sera pour un autre jour.
Passons à d’autres progrès.
L’asphalte des boulevards, qui fond l’été, rend le nettoyage plus difficile l’hiver et a causé un nombre effroyable d’accidents.
Le gaz se gèle—ou éclate—et a asphyxié une famille de six personnes.
Le chemin de fer de Saint-Germain met souvent trois heures à faire la route, une heure et demie de plus qu’un bon cheval.
Les caisses d’épargne ont élargi la conscience des domestiques—et leur permettent de se figurer que le vol n’est que de la prudence;—ils dépouillent leurs maîtres sans scrupule, maintenant que cela s’appelle:—Songer à l’avenir.
Il viendra un jour un homme qui inventera les routes pavées de grès et bordées d’ormes,—et cet homme sera appelé le bienfaiteur de l’humanité.
La baronne de Feuchères a laissé par son testament cent mille francs à M. Ganneron, duc de la Cassonade,—et cent mille francs à M. Odilon Barrot, marquis de la Basoche.—Ces deux seigneurs ont d’abord laissé dire qu’ils avaient donné leurs legs aux pauvres.—Puis ils ont fait mettre dans les journaux qu’ils ne pouvaient avoir donné des legs qu’ils n’avaient pas encore reçus.—Sans dire cependant ce qu’ils en comptent faire ultérieurement.
Or, j’ai la douleur de dire à ces deux seigneurs que je ne trouve pas qu’ils manifestent en cette occasion suffisamment de courage et de loyauté.—Si madame de Feuchères leur a laissé ce souvenir,—c’est qu’ils étaient non-seulement ses conseils,—mais ses amis fort dévoués,—du moins ils le lui disaient, ce que je sais de fort bonne part.—Laisser penser par de semblables réticences qu’ils n’accepteront peut-être pas le legs,—c’est donner une force nouvelle à tout ce qui a été dit contre madame de Feuchères.
Le libraire Ladvocat m’est venu voir il y a quelques jours et m’a dit:
—Je ne suis plus libraire;—considère-moi comme un billet de faire part de la librairie.
—Et pourquoi? lui demandai-je.
—Ah! pourquoi! c’est que, pour vendre des livres,—il faut d’abord qu’il y ait des livres.
—Eh bien?
—Eh bien! la politique et les affaires m’ont pris tous mes écrivains,—tous mes ouvriers.
S’il n’était pas ministre,
M. Villemain ferait son Histoire de Grégoire VII et des Pères de l’Église,—pour laquelle il avait déjà rassemblé des matériaux. Sans la politique qui les a tous pris,
M. de Barante écrirait son Histoire du Parlement de Paris;
M. Thiers, celle du Consulat et de l’Empire;
M. Mignet, l’Histoire de la Ligue;
M. Guizot, l’Histoire de la Révolution d’Angleterre;
M. Malitourne, l’Histoire de la Restauration;
M. de Salvandy, l’Histoire de Napoléon;
Etc., etc.; à peu près soixante-dix volumes.
Tous travaux commencés et qui m’étaient promis.
Les difficultés qu’a faites l’Académie pour recevoir M. Hugo l’ont fait plus honnir depuis quelques années peut-être qu’elle ne l’a jamais été.—Les académiciens, du moins le parti Joconde, lui attribuent ces avanies, et l’un d’eux a dit le jour de la nomination: «M. Hugo entre à l’Académie comme on épouse une fille qu’on a deshonorée.»
Au moment où on faisait semblant d’enlever les neiges et les immondices, ainsi que je l’ai raconté dans le volume précédent, je descendais la rue Laffitte dans un cabriolet de louage;—je remarquai un tombereau arrêté,—ce tombereau était chargé de neige, et le charretier qui le conduisait jetait cette neige dans la rue Laffitte. «C’est étonnant,—pensai-je en regardant d’énormes tas contre les maisons;—il y a cependant assez de neige dans la rue Laffitte. Pourquoi y en apporte-t-on?» Après avoir longtemps réfléchi, je demandai à mon cocher s’il savait pourquoi on apportait de la neige rue Laffitte;—le cocher le savait parfaitement, et il m’expliqua le mystère.
Les conducteurs de tombereaux, à mesure qu’ils sont chargés, reçoivent, pour chaque tombereau, un cachet que plus tard ils échangent contre deux francs, prix fixé pour chaque voyage.—Mais, au lieu de conduire le tombereau à la rivière ou à tout autre endroit désigné,—ils rejettent dans une rue ce qu’ils ont pris dans une autre;—par ce moyen, ils ménagent leurs chevaux, et font quatre fois autant de voyages dans une journée.
—Dis-moi donc, Gustave, à quelle époque, au collége,—commencions-nous à fumer de l’anis dans des pipes neuves, et des morceaux de baguettes à habit?
—C’était, je crois, en troisième.
—Eh bien!—aujourd’hui, on fume en troisième du tabac de caporal dans une pipe culottée.
Te souvient-il qu’en sixième, nous étions—tout déchirés, déguenillés,—montant aux arbres,—jouant à la balle et aux barres;—les élèves de sixième aujourd’hui sont des messieurs, ont des cannes, et le fils de***, du Théâtre-Français, lisse ses cheveux avec des bâtons de cosmétique.
Voici du reste une annonce que je prends dans un journal:
A l’occasion de la Saint-Charlemagne et à la demande des élèves, on donne aujourd’hui au Palais-Royal Vert-Vert, Madame de Croutignac, Indiana et Charlemagne, le Lierre et l’Ormeau.
C’est-à-dire les pièces les plus libres du répertoire.
L’éducation du collége est bien plus complète que de notre temps.
Je ne m’aperçois pas que M. Villemain fasse la moindre attention à cela.
A propos d’une pièce de M. Gozlan, ridiculement tour à tour permise,—défendue, repermise et définitivement défendue,
On raconte que M. Boccage, artiste dramatique,—voulant rassurer le ministre de l’intérieur, qui craignait que cette pièce ne fût le prétexte de quelque tumulte, dit à M. Duchâtel: «Monsieur le ministre, je réponds de tout,—je réponds qu’il n’y aura pas de bruit.—Monsieur Boccage, aurait répondu le ministre, je m’en rapporte bien à vous; mais si, par hasard cependant, vos prévisions étaient trompées, et si on me demandait des explications à la Chambre, j’aurais mauvaise grâce à monter à la tribune et à dire: «Messieurs, M. Boccage m’avait répondu qu’il n’y aurait pas de bruit.»
A propos de la même pièce, M. Boccage a, dit-on, écrit à M. Perpignan, censeur: «Je vous jetterai par les fenêtres.»
M. Perpignan lui a répondu:
«On ne jette plus par les fenêtres,—c’est une expression vieillie qui m’obligerait à vous répondre par une locution non moins surannée,—je vous couperai les oreilles.»
Outre les vaudevillistes invalides que j’ai déjà signalés comme se reposant de leurs travaux dans les sinécures administratives, il faut remarquer,—à propos de la Chambre des députés,—qu’elle renferme un grand nombre de commerçants qui, à l’âge où ils se retirent du négoce, c’est-à-dire quand ils ne se sentent plus capables du commerce de détail et de demi-gros,—se mettent à gouverner le pays,—au lieu de se retirer à la campagne et de se livrer à la pêche à la ligne,—comme ils faisaient avant l’invention du gouvernement dit représentatif.
Au sujet des lettres attribuées au roi, on a fait arrêter le gérant et le rédacteur en chef du journal la France,—contrairement aux lois qui régissent la presse.
Le National, qui a fort poussé aux fortifications, s’en étonne et s’en indigne. Pour moi, je m’étonnerais plus qu’un roi auquel on donne des citadelles et des bastilles plus qu’il n’en demande ait la magnanimité de ne pas faire pendre M. de Montour et M. Lubis.—A propos de quoi, je prie S. M. Louis-Philippe d’agréer l’hommage de mon admiration pour sa mansuétude extraordinaire.—Mais un roi qui sort de dix ans de constitutionnalité—ressemble beaucoup à un oiseau échappé de sa cage:—il ne prend pas son vol tout de suite.
La plaisanterie si ingénieuse qui consiste à me faire passer pour mort n’est pas une nouvelle invention. Il y a quelques années,—M. C. avec M. D. et quelques-uns de leurs amis, en imaginèrent une semblable au Café anglais, sur M. Duponchel, alors directeur de la scène à l’Opéra.
On fit imprimer des lettres de faire part, annonçant la perte douloureuse qu’on venait de faire de M. Duponchel, et on envoya à toutes les personnes qui tenaient de près ou de loin à l’Opéra une invitation d’assister aux convoi, service et enterrement; on se réunira à la maison mortuaire à neuf heures. Puis on alla à l’administration des pompes funèbres commander un convoi convenable.
A huit heures, le portier de la maison de M. Duponchel vit arriver avec étonnement des ouvriers de l’administration, qui tendirent la porte de noir;—puis arrivèrent le corbillard et six voitures de deuil,—et au même instant se présentaient, vêtus de noir et avec une figure de circonstance,—les chanteurs, les danseurs, les choristes, les machinistes, les lampistes, se disant: «Est-ce étonnant, je l’ai encore vu avant-hier!
—Et moi aussi.»
Enfin, on frappe discrètement au logis du mort, et c’est lui qui vient ouvrir.
Je remarquais dernièrement au bal de la liste civile jusqu’où peut conduire le funeste avantage d’avoir un signe dans le dos.—J’ai vu une femme qui a dû avoir à soutenir une grande lutte entre la modestie, que je lui suppose, et l’irrésistible besoin de montrer un signe qui relevait d’une manière invincible la blancheur de sa peau.—Le signe était fort bas.
M. Auguis, baron de la rue de la Huchette, a annoncé qu’il renonçait à exercer le droit de jambage dans ses domaines.
Les nommés Victor Hugo,—Ch. Delaunay,—A. de Vigny,—Théophile Gautier,—et A. de Musset,—vilains, taillables et corvéables à merci,—ont, dit-on, refusé d’aller battre la nuit les fossés qui entourent le château de M. Jacques Lefebvre, trésorier de l’épargne, comte de Onze pour cent, afin d’empêcher les grenouilles de crier.—M. le lieutenant criminel a mis quelques exempts à la poursuite de ces manants.
Parisiens, mes amis—et vous mes bonnes gens de la province, qui aviez, je suppose, envoyé vos députés à Paris pour tout autre chose;—les affaires vont ainsi parce que la pièce est tombée face,—il arrivera une autre fois qu’elle tombera pile,—et vous m’en donnerez de bonnes nouvelles.
Je n’ai pas besoin d’apprendre au roi Louis-Philippe qu’à dater du vote de la Chambre des députés sur les fortifications de Paris, il n’est plus roi constitutionnel,—à moins que ce ne soit tout à fait son bon plaisir.
Mars 1841.
L’auteur au Havre.—La ville en belle humeur.—Popularité de M. Fulchiron.—Ressemblance dudit avec Racine.—La Chambre des pairs.—Le duc d’Orléans.—Le roi et M. Pasquier.—M. Bourgogne et madame Trubert.—Les femmes gênées dans leurs corsets par la liberté de la presse.—M. Sauzet invente un mot.—M. Mermilliod en imagine un autre.—Les masques.—Lord Seymour.—Mésaventure du préfet de police.—Histoire de François.—Sur les dîners.—La liste civile fait tout ce qui concerne l’état des autres.—A M. le comte de Montalivet.—Le roi jardinier et maraîcher.—Plaintes de ses confrères.—Les Guêpes n’ont pas de couleur.—Un poëme épique.—Un bienfaiteur à bon marché.—Une croix d’honneur.—La propriété littéraire—Une prétention nouvelle du peuple français.—M. Lacordaire et mademoiselle Georges.—Les princes et les sergents de ville.—Une anecdote du général Clary.—M. Taschereau.—M. Molé.—M. Mounier.—M. de la Riboissière.—M. Tirlet.—M. Ancelot.—M. de Chateaubriand.
MARS.—J’arrive du Havre,—jamais je n’ai vu une ville en aussi belle humeur.—M. Breton, du Journal du Havre, avait, dans un article fort bien fait, dénoncé à la ville un discours prononcé à la Chambre des députés par M. Fulchiron,—et la ville riait à perdre haleine.
J’allai sur la jetée, on parlait de M. Fulchiron, et on riait.
—M. Fulchiron a découvert les vents alisés, disait Corbière, enveloppé dans son manteau brun.
—Il a bien découvert le mousson,—répondait le capitaine Lefort.
—Ce que nous appelons la mousson?...
—Précisément,—à moins cependant que ce ne soit toute autre chose, car son mousson à lui mène DIRECTEMENTN aux îles de la Sonde,—ce que ne fait nullement la mousson,—attendu qu’elle ne règne pas par là—et qu’on n’arrive aux îles de la Sonde qu’en courant des bordées.
—Il ajoute que cela se fait sans aucune peine.
—On voudrait l’y voir.
—Il assure qu’il n’y a qu’à tendre les voiles et à marcher devant soi.
—Certainement,—disait M. Baron,—c’est juste comme pour jouer de la flûte; il n’y a qu’à souffler dedans et à remuer les doigts.
—Venez-vous dîner?
—Je ne mangerai pas, j’ai réellement trop ri.
Je descendis sur les quais;—des calfats qui travaillaient à la coque d’un navire—parlaient et riaient à la fois.—Je m’approchai d’eux,—et ils disaient:
—Dites donc, M. Fulchiron qui dit à la Chambre des députés—que, pour aller à Pondichéry, il faut SORTIRI des vents réguliers et entrer dans les vents variables.
—Comme si les enfants ne savaient pas qu’il faut, au contraire, entrer dans les vents réguliers et sortir des vents variables.
Et les calfats riaient aux éclats.
Le lendemain,—j’avais passé du Havre à Honfleur, et j’étais à Trouville.—C’était la marée basse,—et les filles pêchaient aux équilles, les pieds et les jambes nus sortant de leurs jupons courts.
Il y en avait une brune fort belle qui disait à une autre:
—M. Fulchiron a dit qu’il fallait deux ou trois fois plus de temps pour aller à Pondichéry que pour aller à Java.
—Deux traversées égales.
Et les filles riaient à se faire mal.
Il y avait au bord des enfants qui jouaient dans une flaque d’eau qu’avait laissée la mer en se retirant.—Ils avaient fabriqué un navire avec une petite planche;—le mât était une grosse allumette et la voile une feuille de chou.—L’un d’eux dirigea mal le vaisseau, car il resta en panne au milieu de la mare. «Il faut, disait l’armateur au pilote maladroit, que tu sois bien Fulchiron.»
Racine, qui faisait des tragédies comme M. Fulchiron,—a commis également,—autre point de ressemblance,—une faute du même genre quand il a fait dire à Mithridate: