Les femmes jusqu’ici ont tout fait en France, et les hommes n’ont jamais été que leurs éditeurs responsables. Si l’on écrivait l’histoire des véritables rois de France, Agnès Sorel, madame de Maintenon, madame de Pompadour, etc., y seraient représentées coiffées de la couronne des illustres amants qui furent rois sous le règne de ces dames.
Il n’y a pas eu en France une seule grande chose, bonne ou mauvaise en politique, en littérature, en art, qui n’ait été inspirée par une femme.
N’est-il pas plus beau d’inspirer des vers que d’en faire? Il me semble voir des divinités descendre de leurs niches pour arracher l’encensoir à leurs adorateurs.
Au moment où j’écris ceci, elles envahissent tout, elles s’emparent de tout. En vain les hommes protestent; ils sont obligés, pour garder encore une dernière différence, et pour se distinguer des femmes, de laisser croître leur barbe.
Autrefois nous avions les titres et les noms; les femmes, le pouvoir et les choses: constatons que ce sont elles qui veulent changer cela.
La comédie de madame de Girardin a été reçue à l’unanimité, avec acclamations, etc.; par suite de quoi il a été décidé qu’on ne la jouerait pas.
C’est ici qu’une autre comédie s’est jouée en dehors du théâtre, où on n’en joue guère, hélas!
Sous un gouvernement stable, les ambitieux et les gens en place n’ont à s’occuper que de peu de monde, du pouvoir actuel et du pouvoir futur, mais maintenant il faut s’occuper du gouvernement actuel et de tous les gouvernements possibles. On ne peut deviner qui sera au pouvoir demain; il faut donc faire la cour à tout le monde. Le seul ministre que l’on puisse négliger est le ministre qui est aux affaires, parce que, quel qu’il soit, il ne peut tarder à s’en aller.
Messieurs les comédiens ont cru voir dans la pièce de madame de Girardin une attaque contre M. Thiers.
Dans l’École des journalistes, il est question d’une calomnie répandue par un journal sur le compte d’un homme d’État. L’auteur défend et réhabilite son homme d’État.
Messieurs les comédiens ont remarqué que la calomnie dont s’est servie madame de Girardin est précisément la même chose qu’un bruit que certains journaux ont répandu, dans le temps, sur M. Thiers, avec des formes passablement inconvenantes.
L’auteur soutient qu’il n’a eu en vue, ni M. Thiers, ni personne; et d’ailleurs M. Thiers n’aurait qu’à se louer d’une semblable allusion, si elle existait, puisqu’elle donne comme une calomnie ce que d’autres ont pris soin de présenter comme une médisance.
Mais, si l’on se livre à un semblable système d’interprétations, il devient impossible de faire une ligne pour le théâtre: il est impossible de jouer une seule pièce même de l’ancien répertoire; on trouvera dans tout une allusion à quelque chose que l’on aura dit sur quelqu’un.
Ainsi, que l’on apporte à ces messieurs Rodogune, ils ne la laisseront pas jouer à cause de M. U.; Esther, il y a des Juifs, et que dira M. de Rothschild? Iphigénie, M.*** prendra pour lui la dureté d’Agamemnon; Harpagon, M. B*** prendra cela pour une personnalité; le Bourgeois gentilhomme, que dira M. D***? les Fâcheux, MM. Br***, C*** et A*** se fâcheront; la Comtesse d’Escarbagnas, toute la nouvelle cour entrera en fureur; et Sganarelle donc! Molière serait bien reçu, s’il venait représenter Sganarelle à ces messieurs: une personnalité offensante contre tout le monde! Ces messieurs refuseraient immédiatement l’autorisation, par égard pour MM. A***, F***, P***, d’U***, de B***, G***, L***, Q***, de V***, C***, H***, ***, de M***, R***, X***, D***, de Z***, de N***, S***, d’Y***, d’E***, J***, d’O***, de T***, d’I***, etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc, etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc.
Cherchez bien dans ces noms, et vous trouverez celui de quelqu’un de votre connaissance que messieurs les comédiens pourraient chagriner en permettant la représentation de Sganarelle.
On a repris au Théâtre-Italien la Cenerentola; les feuilletons ont repoussé leurs cris, leurs hurlements d’admiration, de l’année passée. Mais, pour la première fois, on a remarqué que la pantoufle de Cendrillon, si ravissante dans le conte de Perrault, a été remplacée dans le libretto par un bracelet: on a demandé pourquoi? Je vais le dire à ces messieurs.
Il y a une demi-heure chaque jour... c’est précisément celle où j’écris, il est une heure de l’après-midi; eh bien! en ce moment, dans toute la France, trois cent mille femmes se livrent à d’épouvantables tortures; il s’agit de renverser un axiome de géométrie: «Le contenant est plus grand que le contenu;» il s’agit de faire entrer de grands pieds dans de petits souliers. Les femmes de théâtre sont allées fort loin dans cet art; mais une pantoufle, une pantoufle qu’il faut perdre, une pantoufle qui doit s’échapper du pied, une pantoufle trop large, ne peut se prêter à un mensonge.
Les Italiennes n’ont pas les pieds fort petits; il n’est pas une prima donna qui n’eût retiré, de la pantoufle, du ridicule et de l’humiliation.
Je m’étonne qu’aucun vaudevilliste n’ait pensé à faire jouer le rôle de Cendrillon à mademoiselle Jenny Vertpré, qui a de si petits pieds. Est-ce que par hasard les vaudevillistes n’auraient pas autant d’esprit qu’on le croit à Saint-Pétersbourg?
Le daguerréotype... a beaucoup fait parler, beaucoup fait écrire.
Le procédé exploité par M. Daguerre a été découvert par M. Niepce, ainsi qu’en fait foi un traité passé entre MM. Niepce et Daguerre, le 14 décembre 1829. M. Niepce vivait à la campagne; un de ses parents parla de sa découverte à l’ingénieur Chevalier, qui en parla à M. Daguerre, qui alla voir M. Niepce.
D’après ce traité du 14 décembre 1829, il est dit que, en cas de décès de l’un des deux associés, la découverte ne pourra jamais être publiée que sous la raison Niepce et Daguerre.
M. Niepce est mort et la machine s’appelle Daguerréotype.
Le monde découvert par Christophe Colomb s’appelle bien Amérique.
Il faut constater ici une singularité remarquable. Un des journaux dits indépendants, s’étant permis quelques plaisanteries sur la découverte exploitée par M. Daguerre, il lui a été enjoint de ne pas continuer et de se repentir, attendu que tout journal indépendant doit respecter une chose dont M. Arago a fait l’éloge.
Il y a un an, M. Dantan, qui a fait la charge en plâtre de toutes les illustrations contemporaines, fit également celle du même M. Arago. Plusieurs apôtres de liberté allèrent trouver M. Dantan et l’obligèrent à briser son moule et à faire amende honorable.
M. Arago doit être bien fâché du rôle qu’on lui fait jouer, et, pour ma part, je le plains de tout mon cœur d’avoir des amis aussi acharnés contre lui.
Les dieux s’en vont, a dit un ancien. Je dirai quelque chose de plus triste: les femmes s’en vont.
S’il y avait une destinée belle et noble, c’était celle des femmes, telle qu’elle a été si longtemps en France.
Reines par la beauté et par l’amour, on les avait placées sur un piédestal si élevé, que les moins divines d’entre elles n’en osaient descendre dans la crainte de se rompre le cou.
Une grande, une sublime fiction avait établi que l’amour d’une femme ne s’obtenait que par la manifestation de tout ce qu’il y a de noble et d’héroïque dans la nature humaine.
Au courage, à l’honneur, à l’esprit, il fallait joindre la distinction et l’élégance.
Les hommes avaient fait les femmes si grandes, qu’il fallait devenir grand pour arriver jusqu’à elles.
Les petits hommes et les imbéciles, les natures communes et vulgaires ont changé tout cela.
Le goût des plaisirs faciles devait dominer à une époque où il y a une haine insatiable contre tout ce qui est grand et beau. Les hommes des meilleures familles, les hommes les plus faits pour le monde, se sont laissé entraîner. Autrefois ils avaient des danseuses, aujourd’hui ils sont eus par elles. Ils ont brûlé aux pieds de ces divinités impures un encens auquel elles n’étaient pas accoutumées. Les journalistes ont vanté la décence et la noblesse, les vertus et le bon ton des sauteuses qui se montrent, trois fois par semaines, toutes nues au public, et qui d’ailleurs ne peuvent avoir d’autres charmes que de n’avoir ni bon ton, ni vertus, ni décence.
Donnez à un grand poëte, à un roi, la vingtième partie des éloges que les journaux donnent tous les jours à des acrobates parfaitement maigres et parfaitement jaunes, et on vous accusera de camaraderie et de servilité, et on cassera vos vitres avec des pierres.
Les choses en sont arrivées à ce point, que si aujourd’hui—les exemples sont connus—si aujourd’hui une danseuse épouse un duc, cela s’appelle toujours, comme autrefois, une mésalliance; mais c’est la danseuse qui se mésallie. Tout le monde, en apprenant ce mariage, qui se fait à l’église, au chœur ou à la chapelle de la Vierge, s’écrie: «Quelle folie!» ne croyez pas que l’on veuille parler du duc: c’est la danseuse qui est folle, et qui fait une mauvaise affaire.
On en est venu à applaudir plus une chanteuse que le musicien, dont elle gâte la musique.
Qu’il paraisse un beau livre, aucun souverain ne s’en émeut. Depuis que le peuple sait lire, ce qui n’est peut-être pas un bien,—je crois que les rois ne le savent plus, ce qui, à coup sûr, est un mal; mais qu’une de ces diverses saltimbanques, que l’on paye pour gigoter sur les théâtres,
Que personne, autre part, ne voudrait voir pour rien;
qu’une danseuse décolletée par en bas jusqu’à la hauteur où les autres femmes se décolletent par en haut, s’avise de faire trois pirouettes devant un roi, il fait complimenter la funambule, demande la permission de se présenter dans sa loge, et lui offre, non pas de l’argent, mais un souvenir. La reine d’Angleterre détache un bracelet de son bras et la prie de l’accepter.
Aujourd’hui, les femmes de tout Paris qui ont le plus de succès, qui le soir sont le plus entourées de beaux et de gants jaunes, sont les sauteuses du Cirque-Olympique.
Houp-là, houp, dia, hu, ho; houp-là, houp.
PARENTHÈSE A PROPOS DES GANTS JAUNES.—Il n’y a plus de grands noms, de grandes familles, d’illustration personnelle aujourd’hui, pour une certaine classe d’individus; on ne distingue plus les hommes que par la couleur de leurs gants.
Les gants jaune paille, car il faut bien les préciser pour la postérité, du prix de deux francs cinquante centimes, remplacent tout ce que nous venons de dire, et, en outre, l’esprit, la distinction, les bonnes manières, etc., etc.
Il faudrait ne pas avoir deux francs cinquante centimes dans sa poche pour s’en priver.
L’ancienne aristocratie, l’aristocratie de race, avait de belles mains; celle qui surgit sur les débris de l’ancienne se contente d’avoir de beaux gants, qui servent à cacher des mains vulgaires. On pourrait lui dire, comme Lafontaine à son loup:
Et, il faut l’avouer, les femmes n’ont pas su défendre leur belle couronne menacée. Elles n’ont pas eu la dignité des sénateurs romains, qui, voyant Rome livrée aux Gaulois, au fer et à la flamme, se drapèrent dans leur toge et restèrent assis sur leur chaise curule, calmes, grands, impassibles, et faisant hésiter la mort et les barbares.
Les unes, et c’est le plus grand nombre, ont fait des concessions et des lâchetés; elles ont permis aux hommes tout le sans-façon qu’elles ont cru être le charme de leurs rivales des théâtres, elles ont toléré qu’on vînt dans un salon:
En cravate noire,
En redingote;
Elles se sont accoutumées à l’odeur du cigare.
Hélas!
Jupiter aveugle ceux dont il a résolu la perte.
Elles auraient dû consulter M. Moëssard, acteur et régisseur du théâtre de la porte Saint-Martin.
Harel, son directeur, abusait un peu de sa longanimité:
«Mon petit Moëssard, disait-il à son pensionnaire, qui est gros comme une tonne, vous me ferez bien encore cette concession?»
M. Moëssard recula d’un pas, rejeta sa bonne grosse tête rouge en arrière, mit sa main droite dans son gilet et dit: «Monsieur Harel, c’est de concessions en concessions que Louis XVI est monté sur l’échafaud.»
Elles ont vu de ce temps tout ce qui arrive aux royautés qui se popularisent.
Sans parler de Sylla qui, après avoir abdiqué, fut poursuivi d’injures et de pierres.
D’autres sont entrées dans la lice avec les acrobates; elles ont cherché tous les moyens de paraître en public, de monter sur les planches, d’être applaudies. Elles ont reçu des actrices chez elles et ont chanté avec elles; elles ont chanté devant un public payant, sur les théâtres, sous prétexte de bienfaisance; elles ont vendu publiquement dans des bazars, et ont chanté gratis à Notre-Dame-de-Lorette, sous prétexte de piété.
La piété et la bienfaisance sont les deux vertus les plus complaisantes et les plus commodes qu’on puisse imaginer.
Voici mon volume fini, mes chers lecteurs;—adieu jusqu’au 1er décembre.
Décembre 1839.
L’auteur à ses guêpes.—M. de Cormenin.—M. Duchâtel et ses chevaux.—Les fous du peuple.—M. Cauchois-Lemaire.—Une phrase de Me Berryer.—Le roi de France doit-il payer les dettes du duc d’Orléans?—Quatrain.—M. Chambolle.—M. Garnier-Pagès.—Les pharaons et les crocodiles.—M. Persil.—M. Etienne.—M. Viennet.—M. Rossi, citoyen du monde.—M. Etienne fils.—M. Persil fils.—Les hommes de lettres du château.—M. Cuvillier-Fleury.—M. Delatour.—M. Vatout.—M. Pépin.—M. Baudoin.—Histoire de Bleu-de-Ciel et de M. Baudoin.—Les journalistes vendus.—Dîner chez Plougoulm.—Les philanthropes.—Madame de Dino.—M. Casimir Delavigne.—La nichée des Delavigne et la couvée des de Wailly.—L’Académie.—M. de Balzac.—Un soufflet.—Un mari et le télégraphe.—Un distique.—Me Dupin et ses discours obscènes.—La comédie de madame de Girardin.—M. Cavé.—Madame Sand.—M. de Waleski.—Les hommes vertueux.—La tribune.—Un jour néfaste.—MM. Léon Pillet, L. Faucher, Taschereau, Véron, Émile Deschamps.—Règne de M. Thiers.—M. Dosne.—Madame Dosne.—Madame Thiers.—La symphonie de M. Berlioz.—Épilogue.
L’AUTEUR.—A moi mes guêpes, à moi mon rapide escadron! A moi mes guêpes, à moi! sonnez la charge en bourdonnant.
Vous avez fait voir le dernier mois combien vous êtes dociles et bien dressées; vous avez défilé en ordre de bataille sous les yeux de la foule; vous avez fait reluire au soleil vos cuirasses de topaze; mais vous n’avez que montré vos aiguillons encore vierges. Allons mes guêpes, en avant!
Déjà, votre bourdonnement fait tinter les oreilles de bien des gens; déjà quelques journaux de province, qui se font faire à Paris, sous prétexte de décentralisation, vous ont adressé de timides injures, signées de ces vagues et prudentes initiales qui ne sont le commencement d’aucun nom.
Déjà les amis de votre maître se sont armés contre lui d’une hypocrite bienveillance, et sont allés disant: «Ce pauvre Alphonse, c’est bien dommage! Il ne continuera pas l’ouvrage commencé; quand le printemps exhalera le parfum du jeune feuillage; quand les ajoncs en fleurs couvriront d’un drap d’or les côtes de la Normandie qu’il aime tant; quand les plaines de la Bretagne seront toutes roses de bruyères, il disparaîtra avec son fusil de chasse, et ses guêpes resteront errantes et vagabondes à se rouler dans les fleurs blanches des cerisiers de son jardin.»
Hélas! mes bons amis, pardonnez-moi si je dissipe cette agréable inquiétude, si je vous console de ce chagrin que vous n’avez pas. Mes guêpes me suivront partout, et de partout elles reviendront à Paris; à Paris, ce grand bazar où l’on vient de tous les points vendre et acheter, où l’on vend, où l’on achète tout, même les choses qui ne devraient ni s’acheter ni se vendre. A Paris, ce gouffre où chaque jour entrent pêle-mêle, par toutes ses issues, par toutes ses barrières, du lait, des bestiaux, des légumes et des poëtes, qu’il dévore en un instant. Chaque mois, mes guêpes reviendront à Paris avec le vent qui vous apportera, de la Provence, l’odeur des premiers orangers, avec le vent d’ouest, qui vous amènera de l’Océan les nuages noirs pleins d’éclairs et de tonnerres. Elles pénétreront dans le château et dans les riches salons, dans les tavernes et dans les mansardes obscurcies par la fumée du tabac, et elles piqueront les peaux les plus dures, les cuirs les plus coriaces, et elles reviendront à moi, comme des faucons bien dressés sur le poing du chasseur.
Beaucoup ont critiqué le format de mes petits livres. Je réponds que je ne les écris pas pour qu’ils soient enfermés cérémonieusement dans une bibliothèque; je veux qu’on les mette dans sa poche, que l’employé les porte à son bureau, le député à la Chambre, le juge au Palais, l’étudiant au cours; et je tiens à dissimuler le plus possible tout ce qu’ils ont de sérieux; je serai trop heureux de me faire pardonner d’amuser les gens; je ne veux pas qu’on s’aperçoive que je les fais aussi penser.
(GU) Ceux qui ont déclaré le peuple souverain ont entouré sa nouvelle majesté de tous les attributs des anciennes royautés détruites. Ils ont pris soin surtout de rétablir une charge importante, depuis longtemps déjà tombée en désuétude, ils se sont rappelé Triboulet et l’Angeli; et, pour que le peuple souverain n’eût rien à envier aux rois qui l’ont précédé, ils se sont faits eux-mêmes les fous du peuple.
Il y a de par le monde un homme d’esprit et de sens qui s’est fait créer vicomte par la Restauration. Cet homme n’était pas d’une noblesse assez ancienne ni assez illustre pour prendre rang parmi les nobles; il n’était que bien juste assez vicomte pour faire croire aux gens du parti populaire qu’il leur sacrifiait quelque chose. Semblable à ce philosophe ancien, qui mettait à part les taureaux maigres en disant: «C’est assez bon pour les dieux.»
M. de Cormenin s’était jusqu’ici distingué par le style, le sens et l’esprit de ses ouvrages. Il paraît qu’on a exigé de lui qu’il déposât sur l’autel de la patrie, avec son titre de vicomte, le style, l’esprit et le bon sens qu’il avait.
Il ne faut que quelques grelots au bonnet de la liberté pour en faire le bonnet de la folie.
Voici ce qu’a écrit M. le vicomte de Cormenin dans l’Almanach populaire pour 1840:
«Le budget est un livre qui pétrit les larmes et les sueurs du peuple pour en tirer de l’or.»
Cette phrase a le malheur de ressembler beaucoup à une phrase célèbre de M. Berryer, qui se présente en ce moment comme candidat à l’Académie. «C’est proscrire les véritables bases du lien social.»
Ou à ce langage grotesquement figuré, qui fit pendant longtemps la fortune de l’ancien Constitutionnel: «L’égide de la raison peut seule retenir le char de l’État, ballotté par une mer orageuse.»
M. de Cormenin croit peut-être devoir faire à l’égard du peuple, pour se faire mieux comprendre de lui, ce que font les nourrices pour les enfants, quand, imitant leur langage et leur bégayement, elles leur disent: «Si Popol est saze, il aula du tateau.»
Nous dirons à M. de Cormenin que le peuple fait des fautes de grammaire, mais ne fait pas de fautes de logique et de bon sens, à moins qu’on ne les lui ait apprises par des publications dans le genre de cette dernière publication de M. de Cormenin.
Que la phrase que nous venons de citer n’est pas une faute de français seulement, mais qu’elle serait une faute dans toutes les langues, sans en excepter la langue chinoise, parce que c’est une absurdité.
Tous les grammairiens et tous les orateurs, Longin, Quintilien, Vaugelas, Dumarsais, l’Académie et la raison, disent qu’une figure doit être suivie et se pouvoir traduire sur la toile.
Or, il serait, ce me semble, difficile de peindre un livre qui tord;
Et qui tord des larmes;
Et des larmes dont on extrait de l’or.
Tout aussi bien que la base d’un lien;
Et une base qu’on proscrit.
C’est une chose que tout le monde sait, jusqu’aux critiques du Journal du Commerce.
Mais ceci n’est rien; continuons:
«Un livre qui chamarre d’or et de soie les manteaux des ministres, qui nourrit leurs coursiers fringants, et tapisse de coussins moelleux leurs boudoirs.»
Ah! les ministres ont donc des manteaux chamarrés d’or et de soie? On apprend tous les jours: d’honneur, je l’ignorais jusqu’ici. On m’a montré dans le temps M. Perrier, qui avait un habit noir fort simple; M. Laffitte, qui avait un habit bleu à boutons de cuivre; M. Thiers, en habit noir, ou œil de corbeau. Qui diable a donc des manteaux chamarrés d’or et de soie? Ce n’est pas M. Cunin-Gridaine, que je sache; je l’ai aperçu à l’exposition des produits de l’industrie avec un habit noir. M. Schneider porte une redingote vert russe. Est-ce donc M. Duchatel? Mais non, M. Duchatel est d’ordinaire assez mesquinement vêtu. C’est dommage, du reste, car avec son ventre rondelet qui semble un ventre postiche, le manteau chamarré d’or et de soie sur l’épaule, comme Almavina, lui irait à ravir. Tout bien considéré, il paraît que les ministres n’ont pas de manteaux chamarrés d’or et de soie.
Alors pourquoi M. de Cormenin le dit-il, et le dit-il au peuple? que signifie alors la phrase de M. de Cormenin? Est-ce pour faire croire que, dans son incorruptibilité plus que sauvage, il n’a jamais vu de ministres? Pardon, monsieur, vous avez au moins vu ceux de la Restauration, quand vous leur demandiez avec tant d’instances qu’on érigeât en vicomté certain pigeonnier que vous savez.
Continuons:
Ah! j’oubliais les coursiers fringants et les boudoirs des ministres. Qui est-ce qui a vu les coursiers fringants de M. Duchatel? Les pauvres coursiers! eux fringants! Flatteur de M. de Cormenin! comme il prodigue aux chevaux des adulations dont il est si avare pour les rois! fringants! les coursiers de M. Duchatel! D’honneur, le mot est joli, et je voudrais l’avoir dit. Deux bêtes percheronnes communes à faire peur, qui se sont couronnées, comme les rois sont couronnés aujourd’hui, en se mettant à genoux.
Je parle des chevaux de M. Duchatel, parce que les autres ministres n’en ont pas, et louent des urbaines au mois.
Et les boudoirs tapissés de coussins moelleux! Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de boudoirs dans les ministères. Toujours est-il que le grand salon du ministère de l’intérieur, entre autres, est couvert d’un vieux tapis à rosaces qui date de l’Empire, et meublé d’un vieux meuble du même âge, d’un vieux meuble en soie verte éraillée, usée, déchirée, qu’aucun ministre n’a osé remplacer jusqu’ici.
PARENTHÈSE.—Dernièrement M. Duchatel, chez lui, avait, avec un homme de quelque importance, une conversation sérieuse sur des questions politiques d’un haut intérêt. Il était distrait et perplexe, et ne pouvait détourner ses yeux d’un certain fauteuil. Tout à coup, cédant à l’impatience, il laissa son interlocuteur au milieu d’une phrase commencée, et se précipita sur un cordon de sonnette.
Un domestique parut.
—Qui a jeté de la bougie sur ce fauteuil? demande le ministre. Il faut enlever la tache de suite.
Le domestique se mit en devoir d’obéir, et ce n’est que lorsqu’il eut exécuté l’ordre que M. Duchatel revint à sa conversation.
M. de Cormenin ajoute que le budget est encore «un livre qui paillette les habits des ambassadeurs.»
Cette fois, voilà qui mérite d’être examiné sérieusement: comment! on fait représenter les Français à l’étranger par des messieurs couverts d’habits pailletés! Eh bien! cela doit être joli et ne peut manquer de donner une bonne opinion de la nation. Il est vrai que l’on est quelquefois représenté à la Chambre par d’autres messieurs étrangement vêtus. Mais cela se passe en famille, tandis qu’à l’étranger, cela cesse d’être drôle, à moins cependant que les ambassadeurs n’aient pas plus d’habits pailletés que les ministres n’ont de manteaux chamarrés d’or et de soie.
Avec des prémisses de cette force, M. de Cormenin devait arriver à des résultats d’une haute bouffonnerie. Il n’y a pas manqué. Il dit au peuple que le budget ne doit pas exister, que c’est un abus, un préjugé.
Ne serait-il pas, ô monsieur de Cormenin! plus vrai, plus raisonnable et plus honnête à la fois de dire au peuple que les impôts, sous beaucoup de rapports, sont mal perçus et mal dépensés; qu’il faudrait d’abord s’occuper de la répartition, c’est-à-dire dégrever les choses de première nécessité, et imposer davantage le luxe; mais qu’ensuite, dans un pays riche comme la France, les bons esprits, les esprits justes, réellement désireux de la prospérité publique et du bien-être général, doivent demander, non pas combien on dépense d’argent, mais comment on le dépense?
Pas de budget, monsieur de Cormenin! c’est-à-dire pas d’impôts, c’est-à-dire pas d’administration, pas d’armée, pas de travaux, pas de pavés, pas de lanternes, pas de réparations aux anciens édifices, pas d’hôpitaux, pas de lois, pas de magistrats, pas de propriété, pas de sécurité dans les rues ni dans les maisons, aucune répression pour le crime, aucun asile pour la faiblesse. C’est donc là ce que vous voulez, monsieur Cormenin? Je vous en fais mon sincère compliment. Pas d’impôts, c’est une idée remarquable, et que l’on n’avait pas encore émise aussi clairement. Qu’est-ce que l’on reprochait donc à l’opposition, de n’avoir pas de doctrine et de n’avoir rien à mettre à la place de ce qu’elle s’efforce de renverser? pas d’impôts!
Il est triste de voir un homme d’autant de sens et d’esprit que M. de Cormenin devenir ainsi de la force de M. Cauchois-Lemaire.
Ce pauvre Cauchois-Lemaire écrit, il faut le dire, d’une façon merveilleusement biscornue. Mais il est honteux cependant qu’on ne lui ait pas fait une position honorable. M. Cauchois-Lemaire s’est sacrifié maladroitement, sous la Restauration, aux intérêts de la famille d’Orléans, qui n’était pas encore une dynastie.
Un duc d’Orléans devenu roi, à une autre époque, sous le nom de Louis XII, répondit à des courtisans qui lui rappelaient certaines malveillances dont il avait eu à se plaindre avant de monter sur le trône: «Le roi de France ne venge pas les injures du duc d’Orléans.»
On doit blâmer les courtisans de S. M. Louis-Philippe, qui lui donneront dans l’histoire l’air d’avoir parodié ce mot célèbre, et d’avoir pensé que «le roi de France ne devait pas payer les dettes du duc d’Orléans.»
On commence à épousseter les banquettes de la Chambre des députés et à reclouer le tapis. Il y a quelques jours, on a trouvé sur le piédestal du Laocoon de bronze qui décore la salle des Pas-Perdus du Palais-Bourbon ces quatre vers écrits à la craie:
Qui vainement roidit ses membres,
Reconnaît le roi-citoyen,
Et, dans les serpents, les deux Chambres.
En attendant l’ouverture de la session, M. Chambolle, député, a été rencontré promenant au Jardin des Plantes la famille de M. Thiers, et se servant de sa médaille de député pour faire pénétrer ces dames dans la rotonde de la girafe et des éléphants, ainsi que dans le palais d’hiver des singes, où le public n’est pas admis.
M. Garnier-Pagès préfère la promenade des Tuileries, où il porte toujours l’air et le costume d’un croque-mort allant s’enterrer lui-même. Nous l’y avons rencontré un jour de soleil. Il donnait le bras à un gros petit homme sur lequel il s’inclinait négligemment en disant: «Ce qui nous ennuie surtout, ce sont les gens de Barrot,—ou de barreau.»
A mesure qu’on démolit la pairie, on lui bâtit un palais plus vaste et plus magnifique.
Ces masses de pierre ne sont-elles pas un sépulcre semblable aux pyramides d’Égypte, et chaque membre de la Chambre, autrefois héréditaire, n’est-il pas un Pharaon dont on veut faire une momie?
Et MM. Persil, Viennet, Rossi, Etienne, etc., que l’on y enterre avec les pairs, ne font-ils pas merveilleusement l’effet des chats, des ibis, des ichneumons et des crocodiles, que l’on retrouve dans les tombeaux des rois d’Égypte, côte à côte avec ces majestés embaumées?
La Chambre des pairs, qui ne peut plus se recruter par l’hérédité, se recrute chaque année par le bon plaisir. Et voici de quel bois le bon plaisir fait des pairs de France:
Il met à la Chambre des pairs, d’abord ses députés avariés, usés, vermoulus, dont les colléges électoraux ne veulent plus à aucun prix. Exemple: M. Viennet, qui n’a pu se faire réélire. Ensuite les députés qui le gênent à la Chambre. Exemple: M. Étienne, qui rédigea la dernière adresse, en qualité de grand écrivain: hélas!
Et enfin ses favoris qui ne payent pas le cens nécessaire pour la députation. Exemple: M. Rossi.
C’est par haine de l’aristocratie que l’on a détruit la pairie; mais on n’a pas remarqué que l’on n’a fait que transporter l’aristocratie dans la Chambre des députés, aristocratie de boutiquiers au lieu d’une aristocratie de grands seigneurs.
Il ne manquait à la Chambre basse, pour hériter tout à fait de la Chambre haute, que l’hérédité, et la voilà qui s’en empare. M. Persil a fait nommer à sa place son fils à Condom, et M. Étienne fils s’est présenté dans le département de la Meuse.
Ces héritages ouverts, celui de la pairie dont la Chambre des députés est légataire, et celui des nouveaux pairs Étienne et Persil auxquels succèdent leurs fils, affirment combien nous avions raison tout à l’heure en disant que le palais du Luxembourg est une pyramide et un tombeau.
HISTOIRE DE M. ROSSI, CITOYEN DU MONDE.—M. Rossi est né dans le duché de Massa, sous la domination de l’archiduchesse Marie-Béatrice, c’est-à-dire que M. Rossi commença par être AUTRICHIEN.
En 1808, un sénatus-consulte du 24 mai le fit FRANÇAIS, en réunissant à l’empire tous les États de la maison d’Autriche en Italie, et en enclavant Massa dans un département français.
M. Rossi, qui n’avait pas fait exprès de naître Autrichien ni de devenir Français, sentit le besoin de choisir une patrie; il quitta les départements réunis pour passer au service d’Italie. Il fit les déclarations et les démarches nécessaires pour être naturalisé ITALIEN, et se fit inscrire en qualité d’avocat près les cours italiennes de Milan et de Bologne. Ce fut à Bologne qu’il fixa sa résidence.
En 1814, Bologne fut réclamé par le pape. Mais M. Rossi ne tarda pas à aller joindre Murat. Murat exigeait des Italiens qui passaient dans ses rangs qu’ils abjurassent leur patrie et se fissent naturaliser Napolitains. M. Rossi n’hésita pas à se faire NAPOLITAIN. Ce fut lui qui, avec M. Salfi, fut chargé d’appeler toute l’Italie à un soulèvement contre la domination étrangère.
Après la chute de Murat, M. Rossi quitta l’Italie et passa en Suisse. Là, il publia une brochure dans laquelle il disait: qu’il n’avait été et ne serait jamais qu’ITALIEN.
Il fixa sa résidence à Genève, y épousa une femme genevoise, et se fit naturaliser GENEVOIS vers 1820. Il entra même dans les conseils de la République.
En 1830, voyant une révolution en France, une révolution en Belgique, un soulèvement en Pologne et un en Italie, M. Rossi prit ses mesures pour redevenir Italien en cas de succès; mais, la révolution italienne ayant échoué, il fut Genevois plus que jamais, et fut membre du conseil d’une constitution fédérale qui embrouilla tellement la question, qu’on y renonça.
Une patrie peut venir tout à coup à manquer, il est bon d’en avoir toujours une ou deux de réserve.
M. Rossi avait connu M. de Broglie à Coppet; il avait secondé la politique de la France; ce fut même son rapport sur les affaires suisses, au moment de la révolte des petits cantons, que M. de Broglie fit lithographier pour le communiquer à tous les ministres de France à l’étranger, comme l’exposé de la manière de voir du cabinet français.
M. Rossi était si mauvais Suisse, comme vous voyez, qu’il n’avait presque rien à faire pour devenir Français. M. de Broglie et M. Guizot l’appelèrent en France et lui donnèrent une chaire de droit constitutionnel français. D’abord les élèves s’obstinèrent; une ordonnance rendit les cours de M. Rossi obligatoires pour les examens de droit. Les élèves alors s’y précipitèrent en foule, mais pour tout casser, pour chanter la Marseillaise, et jeter au professeur des pommes cuites et autres. La gendarmerie s’en mêla. Puis, comme tout s’oublie en France assez promptement, la science réelle du professeur triompha des plus rebelles, et son cours est fort suivi. M. Rossi s’est fait naturaliser FRANÇAIS, et il fait partie de la dernière fournée de pairs.
M. Guizot disait hier à quelqu’un: «Voyez Rossi; il s’est confié à moi, et voilà où je l’ai conduit en trois ans.»
Pour M. Rossi, après avoir été tour à tour AUTRICHIEN par hasard, FRANÇAIS par accident, ITALIEN par étourderie, PAPALIN momentanément, NAPOLITAIN par humeur guerrière, et GENEVOIS par amour, il est aujourd’hui et définitivement FRANÇAIS par raison.
«En effet, dit-il, la véritable patrie est le pays où l’on a une bonne chaire à l’Institut, de bons appointements, de bonnes dignités. J’ai essayé de tous les pays, et, comparaison faite, j’en reviens à la France; les autres Français sont Français par hasard, peut-être malgré eux; moi, je le suis par choix et après un mûr examen.»
La cour de Goritz s’amuse aux jeux innocents; en voici un qui a eu beaucoup de succès. On prend la date de diverses époques et on en tire des conséquences.
Ainsi, en additionnant les chiffres qui forment la date de la révolution de 1789, on trouve pour total 25 ans, durée de ladite révolution.
1815 donne pour total 15, ce qui est précisément le nombre d’années qu’a duré la Restauration.
1830, à son tour, date de la révolution de juillet, donne 12 ans; ce qui serait, d’après cet enfantillage, la limite imposée au gouvernement de Louis-Philippe. Et on se réjouit fort là-bas en pensant que nous allons commencer la dixième année.
M. Viennet recevait à l’Opéra les félicitations de ses nombreux amis sur sa nomination à la pairie. «Eh! mon Dieu, dit-il, je descendais de la diligence d’Arpajon, je vais chez moi, mon portier m’apprend que je suis nommé pair de France.
—C’est une faveur méritée..., et vous devez en être heureux.
—Oui... oui... mais une chose m’étonne... Je n’ai vu dans la liste que trois gentilshommes, Larochefoucault, Lusignan et moi.
—Vous?
—Moi... Ignorez-vous donc que je descends des rois d’Aragon?
—Mais qu’est-ce que vous nous disiez donc alors, que vous descendiez de la diligence d’Arpajon?»
Depuis quelques jours, les journaux ministériels sont remplis entièrement des discours qu’adressent au duc d’Orléans les maires, préfets et autres dignitaires des villes qu’il a à traverser, et des réponses qu’il est obligé de leur faire. On comprend tout le plaisir que trouvent à discourir de pauvres autorités qui n’en ont pas souvent l’occasion, et l’intérêt tout de localité que peuvent avoir les discours du prince.
Mais ce sont là de ces nécessités fâcheuses que l’on devrait dissimuler. Loin de là, les journaux du gouvernement abusent de cette rédaction gratuite pour faire de notables économies sur les fonds qui leur sont alloués, et donnent aux discours de S.A.R. une dangereuse publicité.
En effet, l’improvisation admet avec une certaine grâce des négligences de style que le prince eût facilement évitées dans des discours destinés à l’impression. En outre, il est impossible que, dans cent et quelques discours qu’il a prononcés depuis son départ, il n’ait quelquefois revêtu des mêmes couleurs des pensées qui doivent être toujours les mêmes.
Cela a d’abord l’inconvénient de détruire tout l’effet de ces discours sur les localités qui les ont accueillis avec joie. Si les habitants de Marseille ont été flattés de s’entendre dire par le prince royal qu’il éprouvait un plaisir tout particulier à se voir au milieu d’eux, leur satisfaction a dû se modérer beaucoup en apprenant par les journaux que S.A.R. a éprouvé un plaisir non moins particulier à se voir au milieu des habitants de Lyon, et un autre plaisir tout aussi particulier à se voir au milieu des habitants de Châlons.
En un mot, que le compliment qui les avait flattés par son exception est un compliment banal, et que le prince est particulièrement flatté de se voir n’importe où.
Le second inconvénient est la mauvaise humeur que donnent aux lecteurs de journaux ces discours qui, outre les désavantages que nous venons de signaler, ont celui d’entraîner avec eux les discours auxquels ils répondent. Bien des gens déjà attribuent injustement à S.A.R. l’ennui que les journaux leur donnent, et on ne saurait croire à quel point il serait dangereux de faire passer l’héritier du trône pour un être ennuyeux.
Une autre maladresse des journaux ministériels est de se réjouir avec fracas des justes témoignages de respect que reçoit le prince sur sa route. Ceci est d’une humilité extrêmement grotesque. Un journal est allé jusqu’à dire: «A Marseille personne n’a insulté le prince.»
On pouvait donc l’insulter? Il est désagréable de recevoir de tels pavés de la part de gens qui ont épousé les intérêts du trône de juillet, et qui ne les ont pas épousés sans dot.
Je ne sais cependant si je dois plaindre le gouvernement des mauvais offices que lui rend sa littérature. Le gouvernement ne comprend rien à la presse, et un gouvernement n’a pas le droit de manquer d’intelligence. Fondé par la presse sur les ruines d’un autre pouvoir détruit par la presse; tous les jours remis en question par elle, il n’a pas su s’allier franchement. Il a fait deux parts des écrivains: il a acheté tous ceux qui étaient à vendre au rabais, tous les gens sans talent, sans influence, sans esprit. Et, appuyé sur eux, il a audacieusement déclaré la guerre aux autres, en les écartant avec obstination de toutes les positions honorables. Et il a mis les amis qu’il s’est choisis aux prises avec les ennemis qu’il s’est faits. Et encore, cette influence, que ses amis, ou plutôt ses domestiques littéraires, ne possèdent pas par leur talent ni par leur caractère, il n’a pas su la leur faire ni par l’argent ni par aucune illustration.
Je connais un de ces pauvres diables, qui, ne trouvant ni énergie dans son cœur, ni esprit dans sa tête, n’avait à donner que du dévouement: eh bien! il s’est franchement dévoué; il a été insulté par l’opposition, et il a subi, sans murmurer, les injures et les dédains; il s’est prêté à toutes les exigences, à tous les services qu’on lui demandait. Eh bien, il vivait misérablement, à peine vêtu, cachant un linge absent par l’épanouissement fallacieux des bouts de sa cravate; remplaçant un manteau par la rapidité de sa course dans les rues. Et ce pauvre diable était fier avec ses amis qui soupçonnaient son indigence; si on lui offrait à dîner, il refusait: il était invité à dîner chez Plougoulm. Et ces jours-là, on était sûr de le voir, à l’heure où l’on dîne chez M. Plougoulm, se promener dans les galeries de l’Opéra, nourrissant son esprit, faute de pouvoir nourrir son corps, de l’espoir d’une large croix d’honneur, qu’il vient enfin d’obtenir pour seule récompense, après dix ans de misères et de dévouement. Et ses amis avaient fait de cela un proverbe; et encore aujourd’hui ils appellent, en plaisantant, dîner chez Plougoulm, ne pas dîner du tout.
Une autre fois, il devait aller dîner avec quelques-uns d’entre eux au faubourg Poissonnière. Ils étaient à la Madeleine; on prend un omnibus. L’homme vendu au pouvoir répugne à l’idée de l’omnibus. Il n’a pas les six sous nécessaires, et il ne veut pas avouer sa triste situation.
—Montez en omnibus, dit-il à ses amis, moi, je vais prendre un cabriolet; j’ai une autre course à faire, j’arriverai en même temps que vous.
Les amis montent dans l’omnibus, les chevaux partent au trot et suivent la ligne du boulevard. En passant devant la rue Caumartin, un d’eux fait un mouvement de surprise:
—Qu’avez-vous?
—Il m’a semblé reconnaître P*** qui passait comme un trait à l’autre bout de la rue.
—Pas possible!
A ce moment on était à la rue du Mont-Blanc.
—Tenez, voyez là-bas! c’est bien lui! il court comme un cerf. On ne le voit plus.
En effet, le malheureux suivait un chemin parallèle au boulevard. On le vit encore traverser presque d’un seul bond la rue du Helder, la rue Taitbout, la rue Laffitte, la rue Pelletier, etc., et il arriva trempé de sueur et couvert de boue.
Le journaliste indépendant, au contraire, celui qui méprise l’or du pouvoir, dîne au café de Paris, soupe au café Anglais, et fait donner à ses parents et à ses amis des perceptions, des bureaux de poste et de tabac, comme s’il en pleuvait. L’indépendance, pour beaucoup, n’est qu’une plus habile exploitation de la servilité. C’est ainsi que sur terre se trouvent réalisées ces paroles de l’Écriture, qui m’ont très-singulièrement choqué: «Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour dix justes qui restent dans la bonne voie.» Seulement, les pécheurs politiques, pour ne pas perdre le bénéfice de leur position, ont soin, quand ils reçoivent le prix de leur marchandise, de ne la point livrer aux acheteurs.
Certes, un gouvernement bien organisé devrait être l’assemblage de toutes les royautés intellectuelles qui possèdent aujourd’hui la France et la gouvernent avec plus ou moins d’incertitude. J’entends par ces royautés, ces influences diverses que se font le talent et la puissance morale. Tel écrivain règne par la pensée sur dix ou douze milliers d’hommes, que le pouvoir semble compter pour rien, tandis qu’il devrait avoir cet homme, non pas à lui, mais avec lui; non pas par la corruption, mais par une honorable alliance. Mais les choses sont faites de telle façon, qu’à force de voir les hommes puissants et intelligents en dehors du gouvernement, à force de voir que la littérature reconnue, avouée par le château et les divers ministères qui se suivent et se ressemblent, ne se compose que de gens sans talent, sans influence, sans portée, le public en est venu à considérer comme une honte et un opprobre de consacrer sa plume au soutien du pouvoir; que l’homme d’ordre, de bon sens et de bonne foi, a besoin de tout le courage des anciennes républiques pour ne pas insulter le roi, et qu’il lui faut laborieusement donner des raisons excellentes de la position qu’il a prise, raisons qu’on n’écoute guère, tandis que, en bonne logique, ce serait aux ennemis du gouvernement à se justifier.
La littérature du château se compose de M. Casimir Delavigne, de M. Cuvillier-Fleury, de M. de Latour, de M. A. Pépin. Je passe sous silence un homme d’esprit, un écrivain correct, qui paraît ne se mêler de rien ou n’être guère écouté.
La littérature des ministères se compose de MM. de Wailly, Cavé, Bertin, Mévil, Baudoin, Perrot.
A voir ces choix, il semble que la cour et les ministres n’aient autour d’eux des écrivains que comme les Spartiates avaient des esclaves qu’ils faisaient enivrer, pour montrer à leurs enfants la laideur de l’intempérance.
Voyons un peu quels services ces messieurs rendent au château et aux ministères.
M. Cuvillier-Fleury fait de temps à autre, dans le Journal des Débats, un article pâteux qui attire plusieurs avanies au pouvoir de la part des journaux de l’opposition; puis il écrit à ces journaux que ce qu’il dit n’est pas l’opinion du château et qu’il est indépendant. On voudrait savoir ce que c’est que l’indépendance d’un homme qu’on peut, demain matin, renvoyer de la seule position qu’il puisse avoir. M. Cuvillier-Fleury, chargé de faire, dans le Journal des Débats, l’éloge funèbre de la princesse Marie, cette belle fleur si vite flétrie, ne put oublier qu’il avait été souvent en butte aux douces et sagaces moqueries de la princesse, et il glissa dans son article, écrit du reste sans talent et sans émotion, un reproche de sa propension à la raillerie.
Pour M. de Latour, il n’abuse de sa petite position que pour imposer à divers recueils des articles littéraires de son cru.
M. Alphonse (hélas!) Pépin est un pauvre diable qui remplace le talent et la capacité par le dévouement. Il a prêté son nom à une justification du règne de Louis-Philippe, dont il n’a pas écrit, dit-on, un seul mot. Le manuscrit lui arrive d’une septième ou huitième main, sans qu’il en sache l’origine. Mieux instruit que M. A. Pépin, nous pouvons dire que cet ouvrage est écrit, sinon d’une manière brillante, du moins avec ordre, logique et raison, et que son auteur véritable est un personnage de très-bonne maison.
On dit que l’on veut faire M. A. Pépin député. Je suis décidé à n’être pas représenté par lui à la Chambre. Si l’on donne suite à ce projet, j’ouvrirai un certain carton «A. Pépin» d’où je tirerai des choses assez réjouissantes.
Passons à ce bon M. Delavigne, le seul de ces messieurs qui ait un nom et du talent, quoique parfaitement commun et ennuyeux.
M. Casimir Delavigne est bibliothécaire de Fontainebleau: de plus, sous le nom de son frère, M. Germain Delavigne, il est intendant des Menus-Plaisirs. Aux Menus-Plaisirs, une nichée de quatorze Delavigne, mâles, femelles, petits et grands, sont logés, meublés et chauffés. On craint d’y voir passer la forêt de Villers-Cotterets.
Comme M. Cuvillier-Fleury, M. Casimir Delavigne se dit indépendant. Mais il va plus loin; et, pour concilier les bénéfices de la popularité avec les avantages de la faveur, il fait tantôt une tragédie légitimiste (les Enfants d’Édouard), tantôt une comédie républicaine (la Popularité), et, en ce moment, il a promis sa voix à M. Berryer, pour l’Académie.
Si les Delavigne nichent aux Menus-Plaisirs, les de Wailly fourmillent à l’Élysée-Bourbon; et, par une touchante réciprocité, les de Wailly font, dans l’occasion, augmenter les appointements des Delavigne, qui meublent à leur tour les de Wailly avec les meubles des Menus-Plaisirs.
Les Bertin n’ont jamais écrit une ligne de leur vie, mais leur journal est une puissance. M. Cavé, appelé par les uns le spirituel auteur des Soirées de Neuilly, par les autres, le peu spirituel auteur des Soirées de Neuilly (je ne le connais pas), est dans la dépendance de M. Thiers.
M. Mévil n’écrit pas. M. Perrot est censeur et ami intime de M. Janvier. M. Baudoin n’a pour titres littéraires que d’avoir retrouvé dans une cave des drapeaux tricolores qu’il y avait audacieusement cachés.
En fait de services rendus au ministère, M. Baudoin a eu l’heureuse idée, au moment où on avait de sérieuses inquiétudes sur la quantité de la récolte, au moment où on se plaignait hautement de l’élévation du prix du pain, de publier dans le Moniteur parisien un article sur les peuples qui mangent de la terre. Mais il est arrivé à M. Baudoin une histoire assez gaie.
HISTOIRE DE BLEU-DE-CIEL ET DE M. BAUDOIN.—En général, les imprimeurs des journaux appartiennent au parti républicain. Un jeune compositeur, que ses camarades appelaient Bleu-de-Ciel parce qu’il a les cheveux rouges, comme les Grecs appelaient les furies Euménides, avait toujours travaillé aux journaux de l’opposition. Une circonstance l’empêcha de trouver une place dans les imprimeries de son parti. On voulut l’embaucher pour un journal ministériel; il répondit qu’il préférait attendre. Il vendit sa montre, et attendit. Un mois se passa sans qu’il trouvât d’ouvrage. Il se soumit un peu à la nécessité, et annonça qu’il consentirait à travailler à un journal de l’opposition dynastique. Cette concession n’amena pas de résultats; il mit ses habits en gage, et attendit avec fermeté, vivant de pain et de fromage, plutôt que d’appuyer de son talent un gouvernement qu’il déteste sur la foi des journaux qu’il a imprimés toute sa vie. Bleu-de-Ciel, cependant, reçut un matin une lettre de sa vieille mère, qui était malade et qui lui demandait quelque argent. Il regarda autour de lui: il ne lui restait plus rien à vendre ni à engager. Il alla s’embaucher parmi les compositeurs du Moniteur parisien, reçut quelque argent d’avance, et l’envoya à sa mère. De ce jour il devint triste et taciturne, évita soigneusement les amis, ne se montra dans aucune réunion. Il était vaincu et humilié. Il ne se consolait un peu qu’en pensant à sa mère et en se disant: «Cette pauvre vieille femme, il fallait bien la secourir!»
Un jour, Bleu-de-Ciel se réveilla avec une idée et en même temps avec toute sa gaieté. Il entra à l’atelier en fredonnant: «Toi que l’oiseau ne suivrait pas.» Il causa, fut amusant et spirituel, rechercha ses camarades, et redevint, en un mot, le Bleu-de-Ciel d’autrefois.
Mais de ce jour aussi il se glissa d’étranges choses dans le journal: des fautes d’impression formant un sens plus que bizarre, des mots coupés au bout des lignes d’une manière injurieuse pour le pouvoir, excitèrent le mécontentement de quelques lecteurs, l’hilarité de quelques autres, l’étonnement de tous.
Si un article mentionnait que «que le ministre avait répondu en termes très-VIFS à une interpellation,» par un simple changement de lettre, Bleu-de-Ciel imprimait «en termes très-VILS.»
«Les députés ministériels se sont réunis dans un banquet.» Bleu-de-Ciel les faisait se réunir dans un BAQUET.
Si, au moment du mariage que le roi préparait pour son fils, Bleu-de-Ciel avait à imprimer que «le ministère méprisait les bruits injurieux,» il finissait la ligne de manière à couper le mot en deux, et on lisait: «Le ministère méprise les bru.» Ce n’était qu’à l’autre ligne qu’on trouvait la fin du mot «its.»
«Le ministère est matériellement le plus fort,» disait le manuscrit.
«Le ministère est mat, imprimait Bleu-de-Ciel, et à l’autre ligne «ériellement».
«M*** est un homme d’esprit, disait le journaliste, on l’a vu souvent répondre avec vivacité...» On l’a vu SOU,» imprimait Bleu-de-Ciel, et ce n’était qu’après la suspension nécessaire pour aller de la fin d’une ligne au commencement d’une autre que l’on trouvait la fin du mot.
«Le ministère mourant d’en venir aux mains avec l’opposition» devenait «un ministère mou».
Un jour on donna au journal la description d’une fête au château. Il y avait dans l’article cette phrase: «Et ces riches tapis foulés par les souliers de satin des dames de la cour.» Bleu-de-Ciel trouva plus gai de mettre des souliers de catin.»
Une autre fois, il devait y avoir à la Chambre une discussion importante; un ministre, qui devait porter la parole, tomba malade.
«C’est une fatalité,» disait l’écrivain.
«C’est un fat alité,» imprima Bleu-de-Ciel.
Cette fois on renvoya Bleu-de-Ciel. Et Bleu-de-Ciel rentra dans un journal de l’opposition.