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Les guêpes ­— séries 1 & 2 cover

Les guêpes ­— séries 1 & 2

Chapter 6: Janvier 1840.
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About This Book

A series of short, pointed essays and aphorisms offers satirical commentary on contemporary society, politics, and culture. The author criticizes the commercialization of the press and the loss of literary independence, lampoons public pretensions and political spectacle, and records wry observations on literature, theater, gender roles, and everyday manners. Brief sketches alternate with longer prefatory essays, combining caustic critique and playful irony. Recurring themes include the tension between market forces and independent judgment, the follies of institutions and public figures, and a mordant attention to social affectations delivered in concise, witty prose.

DISTIQUE D’UN CONSEILLER D’ÉTAT.
Près de chaque ministre où j’ai daigné descendre,
J’étais une Cassandre à côté d’un Cassandre.

PREMIÈRE PHRASE DU DISCOURS PRONONCÉ PAR UN CAPITAINE DE LA GARDE NATIONALE DE LA BANLIEUE NOUVELLEMENT ÉLU.—«Chers camarades, votre suffrage est le plus beau jour de ma carrière militaire.»

Le maire d’une petite ville que vient de traverser S.A.R. le duc d’Orléans crut devoir lui faire un discours; mais ce qu’il savait le mieux, c’était son commencement.

—Monseigneur, dit-il, monseigneur, la joie, c’est-à-dire la satisfaction, non... je disais bien, la joie que j’éprouve, ou plutôt que je ressens, en vous voyant au milieu de nous, est si grande, si grande, si gr..... si.....»

—Que vous ne pouvez l’exprimer, monsieur le maire, interrompit le prince.

Un ancien ministre disait dernièrement d’un de ses commis, qu’on lui reprochait de ne pas avoir renvoyé: «Que voulez-vous? je n’aurais pu le renvoyer qu’aux galères.»

M. Molé a écrit au chancelier pour demander de faire l’éloge funèbre, à la Chambre des pairs, du général Bernard. Le président du ministère du 15 avril trouvera dans ce discours l’occasion naturelle de tracer le tableau de son administration, et de l’opposer aux vœux de la coalition et au système du 12 mai.

On a beaucoup parlé d’une réconciliation entre MM. Thiers et Molé. Cependant M. Thiers dit à qui veut l’entendre: «Je ne conçois pas, quand on s’appelle Molé, que l’on veuille être autre chose que garde des sceaux.»

De son côté, M. Molé dit à ses amis: Quand on s’appelle Thiers, je ne comprends pas qu’on veuille être ministre des affaires étrangères.»

En avant ici quelques guêpes de réserve pour une des bouffonneries les plus ravissantes qu’ait produites le régime constitutionnel, si fécond en bouffonneries.

MM. Soult, Duchâtel, Schneider, etc., se figurent être ministres et gouverner la France. Il faut que je leur apprenne qu’il n’en est rien, et que le seul ministre, le seul homme qui fasse les affaires aujourd’hui, est M. Thiers. Je vais prouver ce que j’avance par des faits si évidents, qu’après la lecture de quelques pages, MM. Soult, Duchâtel, etc., paraîtront occuper une des positions les plus comiques de l’époque.

La cour de la rue Neuve-Saint-Georges a décidé que M. Thiers rentrerait aux affaires; quelques amis dévoués se sont chargés de lui faire à ce sujet la petite violence nécessaire pour sauver l’honneur de sa vertu aux abois.

Mais on ne sait pas encore pour quel portefeuille on se décidera.

Madame Thiers penche pour l’intérieur, à cause des loges gratuites aux théâtres, M. Dosne veut que son gendre prenne les finances; madame Dosne ne veut pas qu’il fasse de concessions et exige qu’il rentre aux affaires étrangères pour contraindre les ambassadeurs à venir dans son salon. M. Thiers, indécis, prend l’avis de MM. Roger, Mathieu de la Redorte, Chambolle, Anguis et autres lumières de la Chambre.

Pendant ce temps, M. Thiers règne sur les journaux qu’il subventionne de promesses; il est dictateur au Courrier Français, par M Léon Faucher, qu’il doit faire conseiller d’État; au Messager, par M. Waleski, qui sera dans les ambassades; au Siècle, par M. Chambolle, qui sera inspecteur de l’Université; au Nouvelliste, par M. Léon Pillet, qui rentrera au Conseil d’État; au National, par M. Taschereau, qui sera secrétaire général du département de la Seine, en place de M. de Jussieu; aux journaux légitimistes, par M. Berryer, auquel il donne sa voix pour l’Académie, et qui, outre sa faveur dans ses feuilles, l’introduit dans quelques maisons du faubourg Saint-Germain; au Constitutionnel, par M. Véron, dont on assurera l’élection comme député, et par M. Étienne, qui vient d’être nommé pair de France par l’influence de M. Thiers.

En effet, c’est une chose remarquable de voir les ministres du 12 mai obéir, à leur insu, aux sympathies et aux alliances de M. Thiers.

A peine rend-on un service à M. Thiers que cela porte immédiatement bonheur. M. Cavé s’oppose à la représentation de la pièce de madame de Girardin; quelques jours après il est appelé à des fonctions plus importantes. Le Constitutionnel, dont un propriétaire influent était fort mal pour M. Cavé, ne trouve rien à redire à sa nomination.

Les ministres du 12 mai ne font rien, ne donnent pas une signature qui ne concoure à quelque dessein secret de M. Thiers, qui, en imposant au roi la nécessité de régner et de ne pas gouverner, s’est fait une position contraire et infiniment plus agréable: il gouverne et ne règne pas.

Madame de Dino, fort mal vue du faubourg Saint-Germain depuis ses accointances avec la cour citoyenne, se donne beaucoup de mouvement pour la candidature de M. Berryer, qui n’est pas agréable au château: elle espère par là se réhabiliter auprès de ses anciens amis.

L’ACADÉMIE.—Selon toutes les apparences, M. Bonjour sera élu. Il s’agit bien plus de n’avoir pas fait certaines choses que d’en avoir fait certaines autres. Il y a une foule de candidats sans titres qui n’en font pas moins leurs visites.

M. de Balzac est allé voir M. Duval, qui lui a dit, en montrant son lit:

—Monsieur, voilà un lit où je vais bientôt mourir.

—Je vous crois encore bien des années d’existence, monsieur, a répondu l’auteur de la Physiologie du Mariage, et la preuve, c’est que je viens vous demander votre voix. Je ne serai pas nommé cette fois-ci ni l’autre, d’après les résultats ordinaires: il n’y aura pas d’extinction avant trois ans, c’est donc pour dans six ans au plus tôt que je compte sur vous.

Quelques académiciens ont annoncé qu’ils ne donneraient pas leur voix à un des candidats à cause de ses chagrins domestiques trop connus. Ce candidat, chargé, il y a longtemps, de fonctions administratives, crut devoir employer la voie du télégraphe pour apprendre au ministère une infortune personnelle dont il venait d’avoir la preuve, et demander son changement immédiat.

Cette proscription ressemble à une singulière fatuité de la part de messieurs les trente-neuf.

Nous leur rappellerons alors qu’un autre des candidats a reçu et accepté, en plein foyer du Gymnase, une insulte grave de la part de M. Évariste Dumoulin, rédacteur du Constitutionnel.

M. Berryer, s’il est élu, sera forcé de faire ratifier sa nomination par le roi Louis-Philippe et de lui être présenté. Quelques légitimistes appellent cela un bon tour joué à la royauté de Juillet; d’autres disent que c’est une défection.

Il est singulier, pour les légitimistes, de voir M. Berryer porté à l’Académie et soutenu par M. Thiers, auquel il rend de son côté quelques bons offices; par M. Thiers, auteur de l’arrestation et de l’emprisonnement de madame la duchesse de Berry.

LA COMÉDIE DE MADAME DE GIRARDIN.—C’était le jour où l’on représentait au théâtre de la Gaîté le Massacre des Innocents. Des écrivains chargés par les journaux de rendre compte de la représentation des pièces de théâtre, presque aucun ne parut dans la salle. Les plus influents des feuilletonistes avaient reçu une lettre ainsi conçue:

«M. et madame Émile de Girardin prient M.*** de leur faire l’honneur devenir passer la soirée chez eux, le mardi 12 novembre, à neuf heures, pour entendre l’École des journalistes.»

Dans un salon tendu en vert, décoré avec une simplicité riche et élégante, on remarquait madame de Bawr, madame Gay, madame Ancelot, madame Ménessier, MM. Hugo, de Balzac, Étienne, de Jouy, Lemercier, Ancelot, E. Sue, Émile Deschamps, Malitourne, Roger de Beauvoir, de Custines.

Plusieurs femmes du monde, les unes spirituelles, les autres jolies, une jolie et spirituelle, des artistes distingués, des hommes du monde.

Mais surtout on remarquait tous les rois du feuilleton, et à leur tête leur maître, M. Jules Janin.

C’était là aussi un massacre des innocents.

Hérode ne tarda pas à paraître; c’était une jeune femme svelte et forte à la fois comme la muse antique, encadrant un charmant visage dans de splendides cheveux blonds; elle était vêtue de blanc, et ne ressemblait pas mal à la Velleda de M. de Chateaubriand.

Elle prit sa place, et commença sa lecture. C’était une suite de vers fins et spirituels qui faisaient naître dans l’esprit un sourire que beaucoup arrêtaient sur leurs lèvres; c’était une satire contre les journalistes: l’auteur, rassemblant les traits de quelques visages, en avait fait un portrait général, dans lequel beaucoup ont le droit de ne se pas reconnaître.

Le premier acte finit au milieu des applaudissements. Madame de Girardin but un verre d’eau pure, et moi je frémis.

L’élite des journalistes était là; ils étaient renfermés; on leur servait des glaces et des gâteaux; je me rappelai le poison des Borgia.

Mais que ne devins-je pas quand je m’aperçus que presque tous les hommes avaient au dos une marque blanche.

Je me rappelai alors aussi les missions à l’église des Petits-Pères sous la Restauration; c’était ainsi que les agents de police marquaient dans l’église les perturbateurs, que l’on empoignait à la sortie.

Ces deux souvenirs, celui des missions et celui de Lucrèce Borgia, se croisant dans mon esprit, je demeurai incertain, non pas si la comédie en cinq actes aurait un sixième acte tragique, j’en étais bien persuadé, mais seulement si cela finirait comme Bajazet, quand la sultane dit au héros, que les muets attendent à la porte pour l’étrangler, son terrible: SORTEZ!

Ou comme Lucrèce Borgia, quand elle dit aux convives de son fils Gennaro: MESSEIGNEURS, VOUS ÊTES TOUS EMPOISONNÉS!

La lecture cependant, ou plutôt l’exécution continua. Quelques hommes, qui connaissaient les visages des journalistes, les désignaient aux hommes et aux femmes du monde qui ne les connaissaient pas, et on faisait à chacun l’application des dix vers qui se lisaient pendant qu’on l’examinait à son tour.

C’était assez embarrassant, je vous assure, et je me trouvai heureux de n’avoir jamais été qu’un journaliste de passage.

Les mots spirituels, les vers charmants, les épigrammes, les vérités, les injustices sortaient toujours de la bouche d’Hérode. Il vint même une scène d’un drame élevé, très-belle, très-bien écrite, et, comme l’a dit Janin dans sa réponse à madame de Girardin, mieux dite que ne l’eût pu faire aucune actrice du Théâtre-Français.

Pendant ce temps, M. Emile Deschamps répétait à chaque vers, ainsi qu’il le fait à toutes les lectures: châmant! châmant!

A ce propos, il y a quinze jours que je veux aller voir Janin pour lui parler de sa lettre; mais il demeure rue de Vaugirard, et moi rue de la Tour-d’Auvergne, à peu près la distance de Paris à Pékin.

Je vais lui écrire un mot dans ce petit livre qui lui parviendra, sans doute, avant que j’aie fait cet horrible trajet.

A M. JULES JANIN.—Mon cher Jules, je te fais de sincères compliments de ta lettre, quoique je ne pense pas tout à fait comme toi. Tu défends le journalisme, quand on n’a attaqué que les journalistes, mais tu le défends avec beaucoup de noblesse, de mesure, de convenance et de grâce. Comme ton ami, je suis heureux et fier de te voir plus d’esprit que tu n’en eus jamais, après t’en avoir vu dépenser, depuis quinze ans, assez pour faire dix réputations. A. K.

La lecture finie, le martyre des journalistes ne l’était pas. On entourait madame de Girardin, et quelques personnes lui disaient: Oh! les monstres! d’autres ajoutaient: Vous leur prêtez trop d’esprit; ils n’en ont pas autant que cela, position agréable pour les journalistes présents. Cependant personne ne fut étranglé, personne ne mourut; les marques blanches au dos provenaient d’une peinture intempestive des portes faite par un tapissier maladroit. Le lendemain, aucun journaliste n’avait d’habit. On les rencontrait tous en paletot. Les habits étaient chez le dégraisseur.

C’est alors que, pour se faire bien venir de la rue Neuve-Saint-Georges, M. Cavé s’opposa à ce que la pièce fût jouée au Théâtre-Français, et que la censure en défendit positivement la représentation, ce qu’on devait, du reste, attendre.

Le hasard fit qu’à quelques jours de là on vanta, dans la Presse, le désintéressement de M. Cavé. M. Cavé crut voir, dans la phrase, un sens ironique, et envoya MM. Dittmer et de Champagny demander à M. de Girardin une explication, une rétractation ou une satisfaction. M. de Girardin refusa le tout. Les témoins retournèrent auprès de M. Cavé fort embarrassés. Mais M. Cavé, apprenant le résultat de leur visite, se contenta de dire: «Eh bien! j’aime autant cela.»

Quelqu’un a dit, en voyant la mauvaise humeur de quelques journalistes: «Ces messieurs sont comme les enfants, ils crient quand on les débarbouille.»

LE DRAME DE MADAME SAND.—Le sujet du drame de madame Sand ressemble singulièrement au sujet de Clotilde, un roman que j’ai publié l’été dernier.

Une femme mariée dit à son amant: «Je ne serai jamais à deux hommes à la fois.» L’amant s’occupe naturellement d’assassiner le mari. Par une erreur bizarre, il tue un inconnu; mais, en homme de tête, il accuse le mari du meurtre qu’il a commis. La femme trouve la chose un peu forte, rend à son mari l’amour qu’elle n’a plus pour son amant, voit les juges, sollicite et sauve son époux. L’époux, à peine hors de prison, demande raison à l’amant de son procédé qu’il trouve déloyal.

L’héroïne sait le jour et l’heure du duel. Elle écrit au jeune homme, le fascine par ses coquetteries, résiste un peu et succombe.

Puis lui dit: «Il est onze heures. L’heure du duel est passée; vous êtes déshonoré.»

N. B. Comme il y a aujourd’hui quelques femmes qui se modèlent sur les héroïnes de madame Sand, je crois devoir les avertir que, s’il s’en trouvait une par hasard qui crût m’embarrasser ainsi, j’ai ma réponse toute prête.

Au moment où elle-me dirait: «Vous êtes déshonoré.—Et vous donc? lui dirais-je. Pour moi, je vais aller dire à votre mari ce qui m’a retardé, et il m’excusera.»

LA COMÉDIE DE M. DE WALESKI.—On a lu chez madame A*** de G*** une comédie de M. le comte de Waleski qui obtient beaucoup de succès dans le monde. Le sujet est une jeune fille coquette qui, sans être criminelle, laisse prendre sur elle des droits et une influence qui font le malheur de sa vie.

La comédie de M. Waleski offre la peinture, presque unique aujourd’hui au théâtre, des mœurs contemporaines. La plupart des écrivains observent d’après les observateurs, et croient avoir beaucoup fait quand ils reproduisent des types connus et usés sous d’autres noms. Ils se contentent d’appeler le Valère de l’ancienne comédie Eugène de Noirval; Scapin prend le nom de Tom, Sganarelle celui de M. Ducros ou de M. Valmont. Et leur tour est fait.

Les personnages de M. Waleski sont vrais, vivent parmi nous, se conforment aux convenances de notre époque, n’entrent qu’où ils doivent entrer, parlent comme ils doivent parler. Ces qualités, ainsi que la netteté et l’élégance du style, pouvaient s’attendre d’un homme du monde; mais on a été étonné (les gens qui s’étonnent) de reconnaître une grande adresse dans la charpente de la pièce et une remarquable entente de la scène.

La comédie de M. Waleski sera représentée au Théâtre-Français.

LE DRAME DE M. DE BALZAC.—M. de Balzac a lu à la Porte-Saint-Martin un drame dont les personnages sont tirés d’un de ses plus beaux romans. La pièce est très-neuve et très-audacieuse.

LES PHILANTHROPES ET LES PRISONS.—Deux classes de philanthropes se partagent les prisons et les prisonniers, et, loin de leur opposer une énergique résistance, le gouvernement a pris la résolution de laisser faire. Il a fait pour la philanthropie comme pour l’asphalte, pour les criminels comme pour les boulevards.

On a livré un côté des boulevards au bitume Polonceau, l’autre côté à l’asphalte de Seyssel. On a abandonné certaines prisons à certains philanthropes, et les autres prisons à d’autres philanthropes.

Voici en quoi consistent les deux procédés. Nous y ajouterons les résultats.

Le philanthrope de l’école française trouve que l’homme est déjà bien assez malheureux d’être criminel sans qu’on aille encore aggraver ses chagrins par des punitions excessives. Il veut que le condamné soit bien chauffé, bien vêtu, bien logé, bien nourri.

L’homme vertueux s’enveloppe de sa vertu et se rafraîchit du souvenir de ses bonnes actions. Mais pour le criminel, le philanthrope veut qu’on lui donne des bougies, et recommande le vin de Bordeaux de 1834, un peu de musique, le spectacle, les livres, en un mot toutes les distractions pour des hommes qui en ont tant besoin. Il aime son criminel, il le choie, il l’engraisse, il le console. M. Martin du Nord était de cette école. Comme on lui disait que les prisonniers avaient de mauvais pain, il répondit: «Leur pain vaut mieux que celui des soldats.»

Résultats: les gens gênés dans leurs affaires, les ouvriers sans ouvrage s’empressent de tuer leur femme ou d’empoisonner leur frère, pour jouir du sort des scélérats.

Pour les condamnés, ils ne quittent la prison qu’en pleurant; il faut les en arracher par la force. Un homme amené facilement en prison par deux gendarmes n’a pas trop de six gendarmes pour le décider à sortir. Il n’est pas huit jours sans revenir, en ayant eu soin cette fois d’étoffer un peu son crime de circonstances aggravantes, pour s’assurer une dizaine d’années de prison.

Les philanthropes de l’école américaine isolent le prisonnier, inventent des tourments et des incertitudes. Après ne lui avoir laissé d’autre société que les quatre coins de son cachot, ils trouvent ces quatre coins une distraction excessive, et ils les suppriment pour le mettre dans une prison ronde.

Aucun des criminels qu’ils tourmentent n’est aussi scélérat, aussi ingénieux en férocité que le plus doux de ces braves philanthropes.

Outre la cruauté de ces essais, on peut leur reprocher une odieuse injustice. Personne n’a le droit d’aller plus loin que la loi. C’est un horrible arbitraire.

Résultats: cinq hommes sont devenus fous, un est mort en écumant; un autre, tout récemment, ne pouvant supporter ces cruelles épreuves, s’est accusé d’un crime imaginaire qui l’envoyait à l’échafaud.

Le directeur d’un théâtre royal, très-amateur de chevaux, disait dernièrement: «Il me faut quatre chevaux pour monter au bois

Un cheval pour y aller en tilbury.
Un cheval pour le domestique qui me suit.
Un cheval pour faire le tour du bois au trot.
Et enfin un quatrième cheval pour faire un tour au galop.

—Parbleu, monsieur, lui dit un brave homme, il y a eu autrefois des gens qui n’étaient pas si exigeants que vous; ils n’avaient qu’un cheval, et ils étaient quatre: c’étaient les quatre fils Aymon.

Les partis sont quelquefois obligés de soutenir des gens tellement nuls, qu’ils ne trouvent d’autre épithète à ajouter à leur nom que celle de vertueux.

C’est absolument comme lorsque les femmes disent d’une autre femme: «Elle est bien faite.» Cela veut dire elle est laide et grêlée.

Quand elles disent: «c’est une bonne personne, c’est le dernier degré de l’injure: cela signifie, elle est hideuse, bossue et bête.

L’ARMÉE FRANÇAISE EN AFRIQUE.—Une lettre de M. Blanqui aîné a tracé un déplorable tableau de la situation des soldats français en Afrique. Les conquérants sont mille fois plus misérables que les Arabes vaincus. Les malades manquent de lits, de médicaments et de soins; ils souffrent et ils meurent dans la boue. C’est une chose infâme.

C’est à l’ignoble lésinerie des avocats de la Chambre qu’il faut attribuer ce crime national. Pour taquiner le pouvoir et faire de sottes économies, on n’envoie en Afrique ni assez d’hommes, ni assez d’argent; et pour que la Chambre ne réduise pas encore ce qu’elle accorde après de honteuses discussions, on simule des agrandissements de territoire conquis. On occupe une grande étendue de pays, et le pouvoir a la lâcheté de céder à la sordide chicane de MM. les avocats.

Dans une conversation générale, plusieurs femmes se plaignaient de l’inconstance des hommes. «C’est très-simple, dit madame***, les hommes se rendent justice; dès qu’ils nous plaisent, ils nous méprisent.»

Une femme s’est rencontrée ces jours derniers d’une audace et d’une impudeur extraordinaires qui a osé entamer un procès plus honteux cent fois que l’ancien congrès, que les magistrats les plus honorables appelaient infâme. La plaignante accusait son mari d’irrégularités et d’illégalités bizarres dans l’expression de la tendresse conjugale. Me Dupin a étalé complaisamment pendant trois heures une érudition d’ordures incroyable, dans le latin le plus transparent. Il n’y a rien, dans le marquis de Sade, de plus effrontément obscène que le discours que Me Dupin a prononcé en faveur des mœurs, et ceci n’était qu’un jeu d’esprit pour l’aîné des Dupin, car il ne citait que des textes de Sanchez et d’autres casuistes qui n’ont aucune autorité en droit français.

Si Me Dupin prend Sanchez pour une autorité, je lui dirai, s’il ne le sait pas, que l’on trouve dans Sanchez, entre autres choses, l’approbation du mensonge et du faux témoignage, et qu’on y lit en propres termes «que l’on peut nier avec serment une chose que l’on a faite, si, au serment prononcé à haute voix, on ajoute mentalement une clause qui en fasse une vérité.» Ainsi, on peut dire haut: «Je jure que je n’ai pas vu telle personne,» quoiqu’on l’ait vue, si on ajoute bas ou mentalement: Ce matin.

On a beaucoup reproché au maréchal Soult la médiocre élégance de son élocution; on a été jusqu’à l’accuser d’une confusion malheureuse des s et des t, en un mot, on a dit que le duc de Dalmatie faisait des cuirs. J’avoue que cela serait un inconvénient assez grave pour être reçu de l’Académie de Paris; et encore j’aimerais mieux faire des cuirs et n’importe quelle faute de langage, que de commettre les phrases de MM. Berryer et de Cormenin, que j’ai citées au commencement de ce volume, et qui sont, en même temps que des fautes contre la langue, des fautes contre le sens commun.

Mais je ne vois pas pourquoi il faudrait être beau parleur pour être ministre. J’irai plus loin: en ces temps de bavardage et d’avocasserie, c’est une sérieuse et forte recommandation à mes yeux que de ne l’être pas. Ceci n’est ni une plaisanterie ni un parodoxe: voici mes preuves. La tribune est le trône des avocats; la tribune perd la Franco.

Il faut une longue habitude et une étude spéciale pour parler en public. Pour beaucoup d’hommes très-braves et qui intimideraient ailleurs messieurs les avocats, il est presque impossible de traverser une assemblée, de monter à une tribune, de se draper, de poser, de s’occuper de sa démarche, de son geste, d’arrondir des périodes, de remplir les lacunes de la pensée par des mots plus vides que la place qu’ils laisseraient dans le discours, si on ne les disait pas.

Sur une question militaire, sur une question d’industrie, sur une question de marine, sur une question de finances, sur toutes les questions, un soldat, un marchand, un marin, un commis, un homme spécial enfin, a des lumières plus réelles et plus utiles à donner qu’un avocat. Qui est-ce qui parle cependant sur ces questions? les avocats, toujours les avocats; tandis que l’homme utile, l’homme qui sait, garde le silence. Pourquoi ne parle-t-on pas de sa place? pourquoi fait-on des discours? est-ce donc une académie que la Chambre? En ce cas, il y aurait beaucoup à dire sur l’éloquence verbeuse et polyglotte des avocats. Mais messieurs les avocats de l’opposition radicale, qui demandez le suffrage universel, ou au moins l’avénement à la Chambre des capacités, je suppose que vous ne renfermez pas la capacité exclusivement dans l’art de la parole (quel art! et quelles paroles, bon Dieu!), sous prétexte que toute la vôtre y est renfermée. Par exemple, si on admet les capacités à la Chambre, une capacité en agriculture sera probablement un fermier, peut-être un fermier alsacien qui parlera son patois. Si vous admettez les capacités et les spécialités, il faut brûler la tribune, et avec la tribune disparaîtront les avocats, et avec les avocats disparaîtront l’ignorance qui parle d’autant plus qu’elle n’a rien à dire, la mauvaise foi qui plaide le pour et le contre avec les mêmes élans factices, les mêmes gestes de comédien de province, le même aplomb, la même suffisance.

C’est la tribune qui perd la France, c’est la tribune qui chicane le pain, et les couvertures, et la tisane aux soldats français, et qui les fait mourir de faim, de froid et de misère en Afrique.

On a crié assez en France contre le trône et l’autel; il est temps de parler de la tribune, le trône des avocats, l’autel où ils immolent chaque jour les intérêts du pays, le bon sens, la bonne foi et le pays lui-même.

En attendant, le 6 du mois de novembre 1839, soixante-six licenciés en droit ont prêté le serment d’avocat. Jour néfaste! où soixante-six nouveaux vautours affamés par les jeûnes du stage ont pris leur volée sur la France.

On avait fait, lors de l’inauguration du musée de Versailles, un essai assez heureux qui aurait dû ouvrir les yeux au pouvoir: on avait invité à un dîner quelconque tous les journalistes de quelque talent et de quelque influence; cela eut pour résultat un article de justes louanges dans tous les journaux de Paris. Jamais depuis on n’a renouvelé la moindre politesse à ces écrivains; jamais depuis ils n’ont reçu la moindre invitation à la moindre soirée ni à la moindre cérémonie. Nous n’avons cependant pas entendu dire qu’ils aient emporté l’argenterie.

LA SYMPHONIE DE M. BERLIOZ.—Bien des gens prennent l’obstination pour du génie. La musique est la mélodie. Une musique sans mélodie est une perdrix aux choux qui ne se composerait que de choux. La science est un moyen et non pas un résultat. On dit que la musique de M. Berlioz est savante. Cela est dit par des feuilletonistes qui ne peuvent pas le savoir. Grétry disait à un musicien: «Vous n’avez ni génie ni invention; il ne vous reste que la ressource d’être savant.» Prenez un commissionnaire, et vous le rendrez savant avec des maîtres et du temps. La musique de M. Berlioz, que je n’accepte pas comme de la musique, est le résultat d’une fausse appréciation. M. Berlioz veut peindre par la musique ce que peignent les paroles. Ce n’est pas là un progrès: c’est une dégradation. La musique est au-dessus de la poésie; elle commence là où finit le langage. Ceux qui veulent l’astreindre aux proportions du langage ressemblent à un chasseur qui fait tomber avec un plomb meurtrier l’alouette joyeuse qui chante dans le ciel. M. Berlioz trouve que le rhythme carré a vieilli, et il supprime le rhythme. En poésie, la rime et la mesure sont bien vieilles aussi, monsieur Berlioz, et on les garde. Si de la musique on supprime la mélodie et le rhythme, il reste du bruit et de l’ennui. Je me méfie de la musique dont on veut me prouver la beauté. La musique doit se sentir. Physiquement, c’est dans la poitrine, et non dans la tête que se perçoit l’impression de la musique. La musique de M. Berlioz s’adresse à la tête. Je sais qu’on m’appellera ignorant; mais Orphée charmait les tigres et les panthères, qui étaient bien aussi ignorants que moi. Les journalistes qui font des feuilletons sur la musique ont d’ordinaire un jeune musicien auquel ils donnent à dîner et une place dans leur loge; le musicien leur fournit en échange un peu d’argot musical pour leur feuilleton. M. Berlioz a peint en musique, comme l’annonce le programme, Roméo sentant les premières atteintes du poison; les violons ont fait entendre un bruit strident; un admirateur enthousiaste s’est écrié: «Comme c’est bien ça la colique!» Au milieu d’un tumulte assez vif de corps et de contrebasses, j’ai voulu savoir ce que ça voulait dire, et j’ai vu au livre rose servant de programme: le jardin de Capulet SILENCIEUX et désert. Je suis de bonne foi, j’aime la fermeté de M. Berlioz, et je voudrais aimer sa musique. J’aurais été heureux de pouvoir l’applaudir au Conservatoire et ici; j’étais à l’affût de la moindre mélodie; et rien n’a eu la complaisance d’y ressembler; je me suis ennuyé, et je n’ai ressenti aucune émotion. On m’a dit que je ne pouvais pas juger la musique savante. La musique de Beethoven est savante, et elle ne m’ennuie pas, et elle me fait rêver; la musique de Rossini est savante, et elle me charme; la musique de Weber est savante, et elle me fait frissonner le cœur. Sous prétexte de musique savante, on a inventé M. Halevy et M. Meyerbeer, qui, sous bien des rapports, n’est qu’un Halevy supérieur, et on a découragé et renvoyé Rossini. Il y a dans la gloire donnée légèrement ceci de grave et de criminel, que, pour ajuster cette belle couronne à certaines têtes, il faut la rétrécir, et qu’elle est ensuite trop petite pour les hommes de génie dont on peut avoir à parler.

ÉPILOGUE.—Allons, mes guêpes, mes archers au corselet d’or, revenez à ma voix qui sonne la retraite; il fait froid, il pleut, notre campagne est finie jusqu’au mois prochain, jusqu’à l’année prochaine.

Les arbres sont nus; les chrysanthèmes, les dernières fleurs de l’automne, sont flétris. Revenez dans cette retraite où éclosent à leur tour les fleurs brillantes de l’hiver à la douce chaleur du foyer, les rêveries et les souvenirs.

Rentrez, mes guêpes, vous trouverez pour vous y reposer un camélia blanc, et des bruyères couvertes de leurs petites clochettes purpurines, et un héliotrope d’hiver qui exhale une suave odeur de vanille.

Rentrez et reprenez haleine, vous n’avez pas à regretter les légères blessures que vous avez faites; vos innocentes colères sont justes et généreuses; vous êtes d’honnêtes guêpes. Le premier jour de l’année 1840, j’ouvrirai cette porte en vitraux colorés qui donne sur le jardin, et je vous laisserai prendre encore une fois votre volée.


Janvier 1840.

Une année de plus.—Oraison funèbre de deux dents.—Déplorable tenue des représentants de la France.—M. Auguis.—M. Garnier-Pagès.—M. Dugabé.—M. Delaborde.—M. Viennet.—Argot des journaux.—Les ministères et les attentats.—Le discours de la couronne.—M. Passy.—M. Teste.—Insuffisance, amoindrissement, aplatissement.—M. Molé.—M. Thiers.—M. Guizot.—Polichinelle et M. Charles Nodier.—Les 221.—M. Piscatory.—M. Duvergier de Hauranne.—M. Malleville.—M. Roger (du Nord).—Les offices.—Treize gouvernements en trente-huit ans.—La conjuration de M. Amilhau pour faire suite à la conjuration de Fiesque.—Les trois unités.—Un mot de M. Pozzo di Borgo.—Le marquis de Crouy-Chanel.—Le garde municipal Werther.—Le comte de Crouy-Chanel.—Arrestation extrêmement provisoire de l’auteur des Guêpes.—Le gendarme Ameslan.—650 ans de travaux forcés.—M. Victor Hugo.—M. Adolphe Dumas.—M. Gobert.—Melle Déjazet.—Le gouvernement sauvage.—M. de Cormenin.—Mme Barthe.—M. Coulman.—La cour de France.—Les bas de l’avocat Dupin.—Plusieurs nouvelles religions.—L’abbé Chatel.—L’Être suprême l’a échappé belle.—Un prix de mille écus.—Le prince Tufiakin.—Les nouveaux bonbons.—Dupins à ressorts.—Une surprise.—Mme de Girardin.—M. Janin.—Mlle Rond...—Le sommeil législatif.—M. Dupont (de l’Eure).—M. Mérilhou.—M. d’Argout.—M. Alexandre Dumas.—Me Chaix d’Est-Ange.—Me Janvier.—M. Clauzel.—La gloire et le métal d’Alger.—M. Arago.—M. Mauguin.—M. G. de Beaumont.—Le maréchal Valée.—Le colonel Auvray.—Les pincettes.—S.M. Louis-Philippe et M. Jourdain.—M. Bonjour.—M. Berryer.—M. Michel (de Bourges).—M. de Chateaubriand.—M. Scribe.—M. Delavigne.—M. Royer-Collard.—Le duc de Bordeaux.—M. Bois-Millon.—Le duc d’Orléans.—Le duc de Joinville.—Le duc de Nemours.—M. Lerminier.—M. Villemain.—M. Cousin.—Dénonciation contre les princes du sang.—Une guêpe asphyxiée.—Vingt ans de tabac forcé.

L’AUTEUR.—Ainsi que je vous l’ai promis, mes guêpes, je vous ouvre cette porte en vitraux qui donne sur le jardin;—mais ne vous laissez pas tromper par cet air de printemps;—ne vous arrêtez pas aux violettes qui ont fleuri ces jours-ci sous les feuilles sèches,—ni à cette primevère à la corolle amarante qui s’est épanouie au pied du figuier, précisément le premier jour de l’hiver, le 22 décembre.

Nous sommes dans l’hiver;—voici une année finie et voici une année qui commence. On appelle cela avoir une année de plus. Ceux qui sont nés depuis trente ans disent qu’ils ont trente ans.—Hélas! c’est au contraire trente ans qu’ils n’ont plus;—trente années qu’ils ont dépensées du nombre mystérieux qui leur en a été accordé;—trente années qui sont les fleurs de la vie et que le vent a séchées;—trente années pendant lesquelles on a passé par toutes les sensations qu’il faut ensuite recommencer et ruminer.

Heureusement que l’homme se vante d’être sobre quand il ne digère plus; d’être chaste quand son sang est stagnant et son cœur mort;—de savoir se taire quand il n’a plus rien à dire;—et appelle vices les plaisirs qui lui échappent, et vertus les infirmités qui lui arrivent.

Quand on a dépensé cette première partie de la vie,—on s’étonne de la prodigalité avec laquelle les gens les plus jeunes jettent en riant leurs jours exempts de souci, sans les compter, sans les regretter, sans leur dire adieu. On est surpris comme ce voyageur dont parle un conte arabe, qui vit des enfants jouer au palet avec des rubis, des émeraudes et des topazes, et s’en aller sans songer à les ramasser.

Il n’est personne qui, à trente ans, ne soit déjà en train de mourir—et n’ait à porter le deuil d’une partie de soi-même. Si je voulais, pour moi, je prononcerais ici l’oraison funèbre de deux dents et de ravissantes illusions que j’ai perdues.

La session est ouverte, les Chambres se sont rassemblées: messieurs les députés continuent à affliger les regards par d’incroyables négligences de costume. Les indépendants justifient ce laisser-aller en disant qu’ils représentent le peuple, et qu’ils doivent être vêtus comme le peuple. Mais le peuple ne porte ni un habit vert râpé comme M. Auguis, ni un habit noir éploré comme M. Garnier-Pagès.—Pourquoi alors ne pas porter des vestes, pourquoi pas des blouses, pourquoi pas des casquettes, pourquoi pas des sabots? Ajoutez à cela que les députés ne représentent pas seulement le peuple,—et que, s’ils représentent quelque chose, ils représentent toutes les classes de la société.—Voyez, par exemple, M. Dugabé, examinez son col de chemise enfermant sa tête qui ressemble à un bouquet dans un cornet de papier.—Vous vous dites: «Tiens, voilà un monsieur singulièrement arrangé.»—Vous demandez à un voisin:

—Que représente monsieur? Le voisin vous répond:

—Ce monsieur représente, je crois, la Haute-Garonne. Vous vous dites en vous-même: «Eh bien! on est gentil dans la Haute-Garonne!» Et voilà tout un département compromis.

Nous avons remarqué avec plaisir qu’on n’avait pas assassiné le roi,—ce qui d’ordinaire semble faire partie du cérémonial de la séance.—La reine, qui était arrivée de bonne heure, était fort pâle jusqu’à l’entrée du roi dans la salle.—Pauvre femme, moins inquiète quand ses fils sont au milieu des Arabes que lorsque son mari est au milieu des Français!

M. Delaborde, questeur de la Chambre, avait imaginé de placer des femmes en cercle en dedans de la partie de la salle occupée par les députés.—M. Viennet, le nouveau pair, a trouvé que cela avait l’air d’une couronne de roses.—Tout le monde, à l’exception de M. Viennet, a trouvé que l’innovation était de fort mauvais goût, et je suis pour ma part de l’avis de tout le monde.

La file des voitures avançait lentement.—Un des nouveaux députés, qui arrivait dans un fiacre, s’impatientait fort et finit par interpeller un garde municipal. «Gendarme, cria-t-il,—gendarme,—laissez couper la file à ma voiture,—laissez-moi passer,—je n’ai pas le temps,—je suis député,—je vais chez moi, je vais à mon palais

Il y a dans ce mot seul tout le secret du gouvernement représentatif.

A l’occasion de l’ouverture des Chambres, les journaux ont enrichi leur argot d’un certain nombre de mots nouveaux.—Les érudits, les forts en politique, ont créé une langue sacrée inintelligible pour le vulgaire: ils désignent les ministères et les opinions qu’ils représentent par les dates, les attentats et les émeutes par d’autres dates. S’ils ont à parler de la politique de résistance dont Casimir Périer était l’expression,—ils disent le 13 mars; l’intervention en Espagne est représentée par le 22 février.

Il n’y a rien de si facile que d’oublier ces dates pour les malheureux lecteurs de journaux. Ceux qui ont la mémoire la plus heureuse se contentent de les confondre, et prennent un attentat pour un ministère et réciproquement; le 6 septembre, qui représenta la politique des doctrinaires pour le 6 juin, qui est l’anniversaire d’une émeute.

Le ministère actuel, qui partage avec une émeute la date du 12 mai, est particulièrement exposé à de singulières erreurs.

Voici quelques phrases faites par les journaux avec ces éléments:

«Si le 12 mai, qui a amené le 6 juin, s’était souvenu qu’au 11 août a succédé le 2 novembre; si les doctrines du 13 mars et du 10 octobre ne lui avaient pas fermé les yeux sur une péripétie nécessaire et semblable à celle du 27 octobre succédant au 4 février, il n’aurait pas si promptement rompu avec le 6 septembre et le 22 février.

»En vain le 12 mai cherche un appui dans le 11 octobre, il tombera, comme le 15 avril, sous le 22 février et le 6 septembre, qui se réuniront jusqu’à la défaite du 12 mai, après quoi on verra se renouveler le 4 novembre ou le 9 août.»

Le premier coup porté au ministère l’a été par le roi.—M. Passy a eu le chagrin de ne pouvoir faire insérer dans le discours du trône (pour parler selon la langue sacrée des journaux) le plus petit paragraphe sur le remboursement des rentes, qui est sa chimère,—ni atténuer l’engagement formel de la conservation d’Alger, dont l’abandon est sa marotte.

M. Teste, par le silence de la couronne (même langue que ci-dessus), a reçu un nouveau désaveu de sa malheureuse sortie contre les offices.

Il est difficile de savoir si le ministère passera la session. L’opposition n’a aucun plan contre lui. Le mot de ralliement n’est même pas encore trouvé. On a renversé le ministère Molé avec le mot insuffisance. M. Guizot a bien prononcé le mot amoindrissement du pouvoir contre le ministère actuel; M. Thiers a, il est vrai, risqué celui d’aplatissement, et le Constitutionnel, qui lui appartient, a commencé ses attaques dans ce sens, mais cela ressemble trop à l’insuffisance de la session précédente.

Voilà cependant avec quoi et sous quels prétextes on parle tant et on agit si peu, et on néglige les véritables intérêts du pays. Tous les hommes possibles, du moins sous le règne de Louis-Philippe, ont paru successivement aux affaires, presque tous s’y sont représentés plusieurs fois dans de nouvelles combinaisons,—et on ne sortira pas de ce cercle; chaque ministère qui sera renversé laissera la place à un ministère déjà renversé, qu’il renversera à son tour; ce que vous jugez mauvais aujourd’hui ne peut être remplacé que par ce que vous avez jugé mauvais hier.

Quand M. Thiers était aux affaires, on lui adressait précisément les reproches que son parti fait aujourd’hui à ceux dont il veut la place;—qu’il rentre demain au ministère, et ces reproches seront rétorqués contre lui. C’est absolument le bâton dont polichinelle et le commissaire se servent tour à tour dans la parade qu’aime tant Charles Nodier.

Quoiqu’il n’y ait pas encore de plan de campagne,—M. Guizot et M. Thiers s’agitent beaucoup pour s’emparer des deux cent vingt et un députés qui n’ont pu soutenir le ministère Molé. M. Guizot a dit à M. Piscatory,—comme le Christ à saint Pierre:—«Tu seras un pêcheur d’hommes.» M. Piscatory s’est adjoint M. Duvergier de Hauranne pour ce coup de filet.

M. Thiers, de son côté, a lancé M. Malleville et M. Roger (du Nord), qui s’occupent de pêcher ces mêmes deux cent vingt et un, un à un, comme à la ligne.

Les deux cent vingt et un, outre leur importance numérique, forment le parti de la Chambre qui renferme le moins d’avocats et de fonctionnaires publics, et représente le plus de propriétés. Ils n’ont pas d’ambition personnelle ni de ces candidats que les autres fractions présentent avec une obstination invincible. Ils seraient l’aristocratie du pays et de l’époque, si, riches comme des aristocrates, ils savaient vivre comme eux.

Mais les seules gens qui dépensent de l’argent en France sont ceux qui n’en ont pas.

Ce sont, du reste, de braves gens dont le rêve est la réalisation d’une utopie impossible: à savoir, le repentir de M. Thiers et son alliance avec M. Molé.—Ils mangeraient volontiers M. Guizot au repas des fiançailles.

L’indifférence de l’opposition pour le ministère du 12 mai (ne pas confondre avec l’attentat de la même date) semble passablement dédaigneuse. Il semble qu’il n’y ait qu’à souffler dessus quand il sera temps. Certes, le roi Louis-Philippe a agi avec assez de dignité pour un roi constitutionnel quand il a écarté des affaires M. Thiers qui voulait être plus que le roi!—Mais, en formant le ministère du 12 mai (continuer à ne pas confondre avec l’attentat), il me semble avoir agi comme les bourgeois qui croient faire de notables économies en prenant un domestique pas cher qui casse tout par maladresse dans leur maison.

Ainsi M. Passy, sans parler de l’abandon d’Alger, pour lequel il s’est ouvertement prononcé et qui est si impopulaire,—n’a rien de plus à cœur que le remboursement des rentes.

Tandis que M. Teste s’avise de sa malencontreuse idée sur les offices.

Comme s’il n’y avait pas en France déjà assez d’inquiétudes et d’instabilité!

A une époque où tout ce qui n’est pas renversé semble menacer ruine,—ces messieurs s’avisent de battre en brèche le peu qui reste debout.

La transmission des charges et des offices est tout ce qui reste en France des corporations. Les corporations étaient des familles; les familles étaient des solidarités d’honneur. Du temps des corporations commerciales, le commerce français avait au dehors une honorable et fructueuse réputation de probité;—depuis qu’il n’y a plus de corporations, il se vend sur les marchés étrangers, pour le compte de la France, des bouteilles de vin vides et des bas de soie dont chaque paire n’a qu’un bas; et tous les jours le commerce français se déconsidère et se ruine.

Nous l’avons échappé belle pendant le mois de décembre,—nous avons été menacés de deux nouveaux gouvernements, outre tous ceux dont jouit cette époque où tout le monde est gouvernement.

Il y a trois puissances qui rendent impossible en France la réalisation des trois pouvoirs constitutionnels, qui sont la royauté héréditaire, la Chambre aristocratique et la Chambre des députés.—Ces trois puissances inhérentes, je le crains, au caractère national, sont l’inconstance, la vanité et l’ignorance.—Faites donc une royauté héréditaire avec l’inconstance qui a donné à la France TREIZE gouvernements en trente-huit ans—(la moyenne n’est pas de trois ans!) On a eu dans l’espace de trente-huit ans—Louis XVI,—la Convention,—le Directoire,—le Consulat rééligible,—le Consulat à vie,—l’Empire,—le gouvernement provisoire.—Louis XVIII,—Napoléon,—Louis XVIII,—Charles X,—le duc d’Orléans, lieutenant général,—Louis-Philippe roi.

Et si on écoutait chaque parti et chaque subdivision de parti,—nous aurions à la fois aujourd’hui—le duc d’Angoulême,—le duc de Bordeaux,—le duc de Bordeaux, entouré d’institutions républicaines,—le prince Louis Bonaparte,—cinq ou six sociétés républicaines avec ou sans président.

Faites donc une Chambre aristocratique sans aristocratie, sans fortunes, sans possesseurs de terres, malgré l’envie, la vanité et la suprême sottise que l’on appelle égalité.

Faites donc une Chambre des députés avec l’ignorance et le bavardage!

De tout temps, on a aimé à conspirer en France.—Demandez à M. Amilhau, aujourd’hui député et président d’une cour royale.

LA CONJURATION DE M. AMILHAU POUR FAIRE SUITE A LA CONJURATION DE FIESQUE.—M. Amilhau conspirait sous la Restauration.—Tout le monde conspirait alors.—M. Amilhau s’en allait tous les soirs conspirer après son dîner, cela aidait sa digestion.—Il arrivait en fiacre, donnait un mot d’ordre, faisait sa partie de whist—et s’en allait régulièrement à minuit moins un quart pour ne pas mécontenter son portier.—Cela dura dix ans, sans que M. Amilhau manquât une seule fois, sans qu’il se commît une indiscrétion.

Un jour, au bout de dix ans, un des conjurés demanda la parole, on la lui accorda en murmurant: cela dérangeait les parties.

—Messieurs, dit-il, il est temps d’agir.

Comment agir, dit M. Amilhau en se levant, agir? Qu’entendez-vous par ces paroles? pour qui me prenez-vous? Apprenez, monsieur, que je suis un honnête homme, incapable de rien faire contre les lois de mon pays.

Cela dit, M. Amilhau prit sa canne et son chapeau, s’en alla et ne revint plus.

Le marquis de Crouy-Chanel a un cousin qui demeure dans ma maison.

Ce matin-là, il faisait un temps superbe; mes pigeons faisaient chatoyer au soleil levant les émeraudes, les améthystes et les saphirs de leurs cols.—Je m’habillai et je sortis dans l’intention de faire une des dernières promenades de l’année.—Comme j’allais passer le seuil de ma porte, deux messieurs s’opposèrent à ma sortie, qui me dirent:

—On ne passe pas.

Ces deux messieurs furent appuyés par trois autres, et moi je me repliai sur mon appartement.

En un moment, j’avais reconnu la police à sa ressemblance parfaite avec les gens dont elle est censée nous préserver,—et j’avais fait un sévère examen de conscience avec une rapidité extraordinaire.—Le résultat de cet examen fut que je n’avais, pour le moment, d’autre crime à me reprocher qu’une légère irrégularité dans mon service de garde national,—et je me rassurai par ma connaissance de la loi.

Une fois déjà,—en effet, après avoir successivement envoyé contre moi—le garde municipal Dubois, puis le garde municipal Ripon, plus féroce que Dubois,—puis le garde municipal Begoin, plus terrible que Ripon,—on avait lancé le garde municipal Werther, le plus redouté de tous.

Un matin, un monsieur frappe à ma porte,—j’ouvre moi-même.

—M. Karr?

—C’est ici, monsieur.

—Monsieur, je viens pour un petit jugement.....

—Ah! vous êtes le garde municipal Werther?

—Oui, monsieur, j’ai cet honneur.

—Très-bien, monsieur Werther;—mais, ajoutai-je en regardant derrière lui, où est votre commissaire?

—Mon commissaire?

—Oui, vous vous êtes bien fait assister d’un commissaire?

—Non, monsieur; j’ai pensé...

—Vous avez alors un juge de paix?

—Mon Dieu non;—j’ai pensé que je vous ferais plaisir en vous épargnant ce petit scandale.

—Monsieur Werther, vous êtes très-aimable et très-poli; mais nous ne sommes pas assez liés ensemble pour que vous m’arrêtiez ainsi sans cérémonie.

Et le garde municipal Werther s’était en allé.

Tenant donc la porte entr’ouverte, je dis à ces messieurs:

—Avez-vous un commissaire?

—Oui.

—Où est-il?

—Dans la maison.

—Ce n’est donc pas pour moi?

—Non.

—Alors, laissez-moi sortir.

—Non.

—Pourquoi cela?

—Parce que.

Il me fallut me contenter de cette réponse peu satisfaisante.—Ce n’est que deux heures après que je sus que la maison était cernée et que tous les locataires étaient prisonniers.—A midi seulement on amena le comte de C...,—et nous fûmes rendus à la liberté.

La liste du marquis de C... était faite avec un soin extrême—et dont je crois devoir le modèle aux conspirateurs qui aiment l’ordre et la régularité.—C’était un registre réglé avec des divisions à l’encre rouge;—ces divisions, au nombre de six, donnaient pour chaque conjuré:

Son nom,—sa demeure,—son âge,—le lieu de sa naissance,—les armes dont il pouvait disposer.

Et des notes particulières renfermant une appréciation de son courage et de son dévouement.

Aussi, douze heures après, tout le monde était arrêté;—mais, huit jours après, le marquis de C... était échappé, grâce au gendarme Ameslan qui, ayant pris au sérieux ce que rabâchent les journaux sur les baïonnettes intelligentes,—sur l’indépendance du soldat français, etc., causa avec son prisonnier, le laissa partir en le reconduisant du Palais de Justice à la prison, et pour lui,—fier de s’être montré buffleterie intelligente, rentra paisiblement le soir à son quartier.—C’est à peu près ce jour-là que l’on condamnait un jeune homme, nommé Barthélemy, qui avait tiré à cinq ou six pas de distance un coup de pistolet sur un sergent de ville qui allait à l’Ambigu.—Ce Barthélemy faisait partie de ces sociétés qui s’appellent secrètes et qui ont si peur de l’être.—Des amis lui avaient fait quelques reproches, l’avaient accusé de manquer de dévouement. «Venez vous promener sur le boulevard,» leur avait dit Barthélemy.—Arrivé là, il avait chargé un pistolet et avait tiré sur le sergent de ville.

Nous pensons que le gendarme Ameslan a suffisamment réhabilité la gendarmerie,—que la race des bons gendarmes, si célébrée sous la Restauration, est retrouvée,—et que les sociétés dites secrètes ne prescriront plus à leurs adeptes de les immoler à la liberté sur l’autel de la patrie.—Du reste, M. C... est retourné de lui-même en prison.

Il n’est peut-être pas inopportun de dire, à propos de conspirations, quelques mots sur l’éducation qu’on reçoit en France.

Cette éducation est entièrement et exclusivement littéraire et républicaine. Tout élève qui a profité de ses études sort du collége,—sinon poëte, du moins versificateur et animé d’une haine profonde contre la tyrannie. C’est le moment où il doit devenir commis dans un bureau de ministère,—ou chez un banquier,—ou ferblantier,—ou limonadier,—ou fabricant de cheminées kapnofuges.—Voici pour l’éducation littéraire.—Pour ce qui est des principes,—les vertus qu’on lui a fait admirer au collége sont toutes prévues par divers articles de notre Code pénal. Les vingt premières pages de Tite-Live, contenant l’histoire des premières années de Rémus et de Romulus,—seraient, dans la bouche d’un procureur du roi, un réquisitoire entraînant sept ou huit fois la peine de mort et six cent cinquante ans de travaux forcés,—au minimum et en admettant des circonstances atténuantes. (Voir Tite-Live et le Code pénal.)

LA DÉMOCRATIE.—Les savants que l’on entretient à l’Institut pour nous dire le temps qu’il a fait la veille,—et qui se mêlent un peu trop des choses terrestres où ils mettent leur petite part de confusion, nous apprennent de temps en temps au matin que: