Lui dit: O mon roi,
Votre Majesté
Est mal culottée.
LA RÉFORME ÉLECTORALE.—Par un beau dimanche de janvier plusieurs centaines de gardes nationaux, précédés de quelques officiers, sont allés faire des discours à MM. Laffitte, Arago, Dupont (de l’Eure).—Quel était le quatrième, je ne me le rappelle pas.—Toujours est-il que ce n’était pas M. Odilon Barrot, qui, par cette exception, se trouve déclaré juste-milieu par ses amis.—Ce pauvre M. Barrot avait sa réponse toute prête au discours qu’on n’est pas allé lui faire!—Les autres, plus heureux, ont parlé à loisir.
ÉPIDÉMIE.—Il y a en France—une épidémie—horrible mille fois plus que la peste—le choléra—la lèpre réunis.—Tout le monde en est atteint, et qui pis est, personne n’en meurt et les avocats en vivent. Je veux parler de la manie de parler. La piqûre de la tarentule fait danser.—Un romancier a dénoncé un insecte qu’il appelle coucaratcha et qu’il fait babiller. Les coucaratchas se sont abattues sur la France comme les nuées de sauterelles sur l’Égypte.
Où sont maintenant ces vieilles plaisanteries si usées et toujours si applaudies au théâtre, sur le caquetage des femmes! les hommes les ont bien dépassées,—et ils ne se contenteraient pas comme elles de causer;—causer! oh! bien oui, causer! cela ne vaut pas la peine,—on ne dit presque qu’une phrase à la fois,—et on parle chacun à son tour.—Causer! on a des interlocuteurs au lieu d’auditeurs;—on ne cause plus, on veut faire de bons gros longs discours,—on veut monter sur quelque chose, une tribune, une chaise, un banc, une table, cela ne fait rien,—et comme tout le monde veut parler, comme il ne reste personne pour former un auditoire, tout le monde parle à la fois et sans s’arrêter.
Il n’est pas de prétexte que l’on ne prenne pour parler: on va jusqu’à adopter les vertus les plus austères si elles prêtent au discours.
On se fait savant pour parler,—philanthrope pour parler,—philosophe pour parler,—prêtre pour parler.
On parle sous prétexte de charité,—sous prétexte d’horticulture, sous prétexte de géographie,—sous prétexte de tout.
On a fondé à Paris, rue Taranne, au premier, une Société des naufrages pour parler.
On a fondé par toute la France des comités d’agriculture pour parler.
Dans ces moments où de grands citoyens et d’autres plus petits, mais excellents, pensent que le bien du pays exige qu’ils se rassemblent en un banquet patriotique pour manger du veau, sous prétexte du toast—on fait des discours.
A Argentan,—en Normandie,—un conseil municipal ou autre s’est assemblé dernièrement pour savoir si on ferait ressemeler les bottes de l’adjudant de la garde nationale, et on a parlé et discuté pendant quatre heures.
Toute la France parle,—la France est folle, elle assourdit l’Europe du bruit de ses paroles;—au moindre événement, avènement ou attentat,—on envoie des adresses au roi,—et le roi répond par des discours.—Le duc d’Orléans voyage,—on lui fait des discours, et le duc d’Orléans répond par d’autres discours.
Et on a formé une Société de gens de lettres;—on s’assemble chez un M. Pommier, et on fait des discours.
Et après:
Après on fait d’autres discours.
Mais les affaires?
Les affaires ne sont qu’un prétexte,—le but sérieux est de parler,—et on parle:—d’abord chacun à son tour, puis tous à la fois.
J’en étais donc à MM. Laffitte, Arago, etc., auxquels trois cents hommes de la garde nationale sont allés faire des compliments sur leur zèle pour la réforme électorale: ces messieurs ont fait ensuite leurs discours,—et quels discours!
Une chose assez piquante, selon moi, c’est que cette loi électorale si mauvaise, si odieuse, qu’il est si urgent de réformer,—fut en son temps préparée, approuvée et présentée à la Chambre des députés par le même M. Laffitte, alors ministre et président du conseil.
Cette loi fut jugée par les membres de la gauche très-libérale,—et M. Mauguin lui-même dit alors qu’avec une pareille loi la France avait de la liberté pour cinquante ans.
De telle sorte que M. Laffitte voyant qu’on venait en armes et en tumulte pour parler de la réforme, de cette loi électorale dont il est le père, dut être d’abord assez perplexe et ne pas savoir si on venait le complimenter ou lui faire une avanie.
Je passais par la rue Laffitte en ce moment, et le cocher qui me conduisait répondit à ma question sur la cause de ce bruit et de cette prise d’armes: «C’est la garde nationale qui va chez M. Laffitte pour le réformer.»
Le lendemain, il se répandit un bruit que ces messieurs avaient été pris pour dupes; que l’on était en carnaval; que la prétendue garde nationale n’était qu’une mascarade, et que c’était à des masques qu’ils avaient débité leurs discours.
Mais ensuite les officiers qui avaient conduit l’émeute nationale furent mis en jugement et suspendus de leur grade pendant deux mois.—Suspendus! c’est là ce qu’on appelle une peine! mon Dieu! que je voudrais donc être officier, quel discours j’irais faire à M. Laffitte!
Les partisans de la réforme électorale me paraissent être les jouets d’une étrange erreur.—J’ai traité ce sujet dans le premier volume des Guêpes.—J’ajouterai à ce que j’ai dit alors—ce que je crois également d’une vérité incontestable.
On ne fait sortir d’un pays que ce qu’il y a dedans; il y a des choses qu’on n’ordonne pas par une loi. On ne décrète pas le patriotisme, la vertu, le désintéressement, fît-on même intervenir la guillotine.
Je prétends que, si on formait une nouvelle Chambre, soit avec la réforme électorale tant criée, tant demandée, soit avec le suffrage universel,—on la retrouverait composée des mêmes éléments, à doses égales.
Tenez, voici un autre projet de réforme électorale dont je prends l’initiative.—Barrez le Pont-Neuf à midi des deux côtés,—et formez une Chambre de tous ceux qui s’y trouveront arrêtés,—vous y trouverez, comme à la Chambre, un nombre relatif égal d’ambitieux,—de niais,—de gens sensés,—d’avocats, etc.—Vous y trouverez des gens qui parlent aussi mal français que MM. Calmon, Charamaule, Charpentier, Colomés, Couturier, Laubat, etc., etc.
Vous y trouverez des gens aussi mal vêtus que MM. Demeufve, Havin, Leyraud, Mallye, Couturier déjà nommé, Marchal, Mathieu (de l’Ardèche), restaurateur et juge au tribunal de son endroit, Moulin (de l’Allier), Garnon, etc., etc.
Ah! diable!—j’allais oublier M. Heurtault, un monsieur qui, riche de deux cent mille livres de rentes,—a adopté le déguenillement pour exciter l’admiration de son austérité chez les hommes de son parti et éviter les souscriptions et les emprunts.
Et quand vous aurez ainsi formé une Chambre,—demandez un vote sur n’importe quoi,—et comptez les suffrages;—je gage ma plus belle pipe turque, celle dont le tuyau de cerisier arménien a une fois et demie la hauteur de Léon Gatayes, que vous avez dans chaque parti un nombre précisément égal à celui que vous avez dans la Chambre.
Quelqu’un me faisait hier une observation sur la guerre que je livre à certains députés à propos de l’extrême négligence de leur costume.—On me blâmait en me disant: «Les députés, étant élus par la nation, ne doivent pas chercher à se distinguer d’elle par le costume.»—Et quel est le costume de la nation? demandai-je; mettons-nous à la fenêtre pour voir passer la nation.—La nation... cela veut dire les Français, probablement.
Premier Français:—Un joueur d’orgue; veste de ratine brune, chapeau décousu, pas de gants.
Deuxième Français:—Un porteur d’eau; veste bleue, une casquette.
Troisième Français:—Un croque-mort,—habit noir,—pantalon gris,—cravate blanche.
Quatrième Français:—Une cuisinière revenant du marché;—un fichu à carreaux sur la tête,—un châle de mérinos couleur grenat, un panier.
Les quatre-vingt-cinq mille indigents inscrits dans les mairies de Paris sont bien heureux de la douceur qui a régné jusqu’ici dans la température,—car la bienfaisance municipale n’aurait apporté que peu de soulagements à leur misère. Cette bienfaisance municipale ne pense jamais pendant l’automne qu’il fera peut-être froid l’hiver;—l’hiver arrive, les pauvres tremblent, frissonnent, souffrent; au bout de quinze jours de gelée consécutifs, le conseil municipal songe qu’il faut s’assembler pour conférer sur les secours à donner aux malheureux.—On discute, on parle, on n’est pas d’accord; on remet la séance au lendemain;—le lendemain,—ou la semaine d’après, on vote une vingtaine de mille francs,—comme on a fait la semaine dernière,—et cela ne produit pas tout à fait un petit fagot pour chaque pauvre.—Les distributions ne peuvent se faire que quelques jours après qu’elles ont été votées, décidées et ratifiées,—et les pauvres reçoivent enfin leur cotret au dégel.
Dans ce seul mois de janvier, deux gouvernements repris de justice ont passé devant les juges.
De ces deux gouvernements, l’un avait tenté de s’établir à Marseille; c’était un duumvirat républicain. Cette république avait deux chefs: Carpentras, peintre en bâtiments, et Ferrary, cordonnier;—deux sujets soumis, Carpentras et Ferrary;—deux imprimeurs: Ferrary et Carpentras;—deux afficheurs: Carpentras et Ferrary.
Ces deux messieurs s’étaient réunis un soir dans un café,—s’étaient constitués en assemblée nationale,—avaient décrété deux ou trois mesures et les avaient affichées pendant la nuit.
L’une ordonnait aux boulangers de faire crédit à tous les citoyens et notamment aux chefs du gouvernement, les sieurs Carpentras, peintre en bâtiments, et Ferrary, cordonnier.
Une autre intimait à messieurs les riches la défense de sortir de la ville sous peine de mort.
On les arrêta et on les mit en jugement,—on saisit à leur domicile plusieurs ordonnances toutes préparées. En voici deux qui méritent d’être remarquées:
ORDONNANCE.—Nous, etc.
Ordonnons ce qui suit:—On fera, sous le délai d’un mois, badigeonner à neuf toutes les maisons de la ville;—on renouvellera les papiers qui manqueraient de fraîcheur.—Ces travaux seront confiés à M. Carpentras, peintre en bâtiments, et payés expressément au comptant.—Signé FERRARY.
ORDONNANCE.—Le sieur ***, corroyeur, fabricant de tiges de bottes, est un citoyen médiocre.—Nous le décrétons en conséquence de prise de corps et confisquons ses marchandises, lesquelles seront attribuées au sieur Ferrary, en récompense des services qu’il a rendus et rend journellement à la République, à titre de récompense civique.—Signé CARPENTRAS.
Le deuxième gouvernement était la seconde catégorie des accusés de mai qui ont été jugés par la cour des pairs.
On a pu voir encore en cette circonstance les tristes et embarrassantes conditions d’un gouvernement fondé en juillet 1830, à la suite d’une émeute réussie.
On applique les formes les plus graves et les plus solennelles à juger un certain nombre de gamineries contre lesquelles on prononce des peines qu’ensuite on n’applique pas.
Les séances consacrées aux doublures des premiers accusés n’ont produit aucune sensation.—Le jeune Blanqui, sorte de Dumilatre politique, a faiblement joué le rôle mélodramatique dans lequel Barbès avait obtenu une sorte de demi-succès.
Il a, comme Barbès, refusé de répondre à l’accusation,—mais il a espéré dissimuler le plagiat en parlant moins encore que son chef d’emploi qui n’avait pas parlé du tout;—il a fait paraître l’avocat Dupont pour qu’il ne parlât pas non plus.
Plusieurs des pairs ont profité de toutes sortes de prétextes pour ne pas assister aux séances;—quelques-uns, du reste, sont encore malades de la façon excessive dont on avait chauffé leur salle humide à la première séance.
Les avocats des accusés,—ceux qui parlent,—ont continué à soutenir, comme dans la première affaire, la théorie d’une différence à établir dans la pénalité entre le crime politique et le crime—comment appellerai-je l’autre crime?
Le pouvoir combat cette théorie en paroles, mais l’admet en action; quand il a obtenu la condamnation de ses accusés, il leur inflige une peine différente de celle prononcée.
Un gouvernement qui n’aurait pas les inconvénients d’origine que nous avons signalés—ne serait pas forcé de commettre de si singulières inconséquences;—il mettrait peut-être moins de colère en commençant, parce qu’il se sentirait plus fort et aurait moins peur,—et manifesterait plus de fermeté dans l’exécution des condamnations, qu’il n’y a aucun prétexte de demander, quand on se réserve de montrer, par leur non-exécution, qu’on les trouve trop rigoureuses.
Certes, s’il y avait lieu à établir cette distinction absurde entre le crime politique et le crime... civil, cette distinction ne serait pas à l’avantage du crime politique.—On comprend, à la rigueur, un certain degré d’indulgence pour un crime auquel un homme aurait été poussé par le besoin et par la faim,—ou par une de ces passions qui ont de toute éternité rongé le cœur humain, telles que la jalousie.
Mais, quand de vagues théories politiques infiltrées dans de jeunes cervelles en même temps que les demi-tasses de café gagnées ou perdues au billard dans les estaminets, conduisent leurs adeptes jusqu’à l’assassinat,—le crime qui n’a pas pour excuse le besoin ou l’emportement frénétique de la passion—n’est guère fondé à réclamer l’indulgence, que dis-je? des égards, du respect et une quasi-impunité, parce que c’est un crime de fantaisie et surtout de vanité.
Mais le gouvernement actuel est, vis-à-vis des jeunes émeutiers, dans la situation d’un père, ancien mauvais sujet,—qui gronde brusquement un fils débauché, et ne peut cependant se refuser à l’indulgence, en se rappelant que ce sont là des torts de jeunesse qu’il ne peut s’empêcher de retrouver un peu dans ses souvenirs.
Nous sommes au milieu du carnaval,—et on s’étonne de ne pas voir à Paris encore un jeune préfet sur lequel on avait fait l’année passée ces deux vers remarquables:
Paris ne soupait plus,—et Paris resoupa.
Nous appellerons le jeune administrateur préfet de Cocagne,—non que ce département existe tout à fait en France; mais, outre que le nom s’applique merveilleusement à la chose, il rime au nom réel du département qui a le bonheur de le posséder, à peu près comme hallebaRDED rime à miséricoRDED.
Il a ordinairement le bonheur d’être retenu dans son département par les devoirs rigoureux de sa position,—pendant les beaux mois de l’année.
Mai, où les cerisiers tout blancs livrent au vent tiède la neige odorante de leurs fleurs.
Juin, le mois des roses, etc.
Jusqu’à l’ouverture de la chasse, où il a encore le bonheur d’être si nécessaire à ses administrés, qu’il ne pourrait s’éloigner sans de graves inconvénients.
Mais, aussitôt que l’hiver descend des sommets glacés des montagnes; aussitôt que les premiers archets glapissent à Paris; aussitôt que les concerts, les soirées et les bals s’organisent, il arrive, par une singulière coïncidence, que la présence du préfet devient indispensable dans la capitale.
On le voit se hâter, presser, encourager, gourmander les postillons; il craint de perdre une minute, une seconde;—il marche, il vole, il arrive, et le département est sauvé. Clic-clac,—clic-clac,—clic-clac. Paris se réjouit de le revoir et lui dit: «Sois le bienvenu.» Pour lui, il cherche avec une infatigable persévérance les gens qui peuvent être utiles à son département.—Il les cherche partout, dans les soirées, dans les bals, dans les raouts;—car, en cette saison, ce n’est que là qu’on peut trouver son monde. Quelquefois il poursuit ses recherches laborieuses jusqu’au milieu de la nuit; il les suit dans leurs mouvements, dans leurs détours, dans leurs valses;—il les suit jusqu’à table ou dans les tourbillons frénétiques du galop; il ne recule ni devant les insomnies, ni devant la fatigue et les suites des festins tardifs:—il faut que les affaires du département se fassent.
Puis, quand l’hiver s’est écoulé dans cette vie de fatigue et d’abnégation; quand sous les feuilles de violette se cachent de petites améthystes parfumées; quand la poitrine sent le besoin d’un air plus pur, le département de Cocagne rappelle son cher administrateur, le devoir le réclame, et il ne connaît que le devoir;—il quitte courageusement les plaisirs qui cessent, les bals finis, les bougies éteintes, les glaces absorbées, les gâteaux engloutis, les femmes pâles et fanées: rien ne l’arrête, il s’arrache à tout, il part et arrive dans son endroit, où il restera tout l’été.
Pendant que le ministre Teste attaque les possesseurs d’offices, que M. Passy (Hippolyte-Philibert) fait la guerre aux rentiers, on fait encore d’autres révolutions d’un ordre inférieur.
Je déclare publiquement que ma mémoire n’y peut suffire,—et que je proteste hautement contre les voies funestes dans lesquelles nous sommes engagés. Nous avons, tant à la Chambre des députés qu’à la Chambre des pairs, cinq cents hommes qui passent leur vie à faire et à bâcler des lois, et à recrépir les anciennes. Tous les deux ou trois ans, on renverse de fond en comble les lois qu’on vient de faire, pour leur en substituer d’autres qui ne durent pas plus longtemps;—et, ce qu’il y a là-dedans d’effrayant et de sinistre,—c’est que nous sommes forcés de connaître toutes les lois qu’on nous donne.—L’ignorance sur ce point n’est jamais admise comme excuse, l’ignorance est la mère de la prison et de la ruine.—A peine a-t-on fait entrer une loi dans sa tête, que la loi est changée, abrogée, renouvelée, et qu’il faut se mettre à l’oublier pour en apprendre une autre.—Que quelqu’un se livre à un long sommeil ou à un court voyage, son premier soin à son réveil ou à son retour doit être de se mettre au courant des lois nouvelles.—Pendant que j’étais allé passer quinze jours chez mon cher frère Eugène, à Imphy, on en avait fait une douzaine que je me suis mis à apprendre; sans cela je serais exposé à me lever innocent dans ma chambre et à me coucher criminel dans une maison du roi, sous l’œil paternel de la gendarmerie.
Ainsi une ordonnance est venue le 1er janvier nous dire que nous ne savions plus compter, que c’était inutilement que nous avions chargé notre mémoire autrefois de toutes les dénominations de nombre, de mesure, d’espèce de poids, etc.—Que le français que nous avons appris est en partie supprimé et qu’il en faut apprendre un autre.
Paris alors s’est trouvé dans une grande confusion, il semble que le Seigneur ait dit des Français comme autrefois des audacieux architectes de la tour de Babel—en punition du bavardage auquel s’abandonne notre malheureux pays:
Genèse, XI-7. «Confondons tellement leur langage qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres.»
Une grande perturbation s’est mise parmi les femmes—qui, obligées de mesurer leurs étoffes par mètre, centimètre et millimètre,—depuis la suppression de l’aune, vont être pendant longtemps habillées à contre-sens.
Vous vous égarez en voyage, vous demandez à un paysan à quelle distance vous êtes de la ville la plus voisine.—Si ce paysan respecte les lois de son pays—il vous effraye en vous disant: «Vous êtes à trois kilomètres et neuf hectomètres.» C’est consolant.
Il n’y a plus de voie de bois.—Ce que vous appeliez ainsi, vous voudrez bien le désigner à l’avenir, sous peine d’amende, par cette dénomination prolongée, un stère quatre-vingt-douze centistères.—Bien du plaisir.
Certes, le système décimal est bien plus logique que l’ancien système,—mais il n’est pas mal de constater en passant tout ce qu’entraîne de tumulte et de perturbation un changement, même pour une incontestable amélioration.
On entend dans les rues des gens qui crient: «Voilà la nouvelle ordonnance qui défend de compter autrement que par les centimes.—La voilà pour DEUX SOUS.»
Du reste, jusqu’à ce que tout le monde s’entende, il faudra subir de nombreuses et incommodes conséquences.—De l’aveu des médecins, les erreurs qui se commettent déjà trop fréquemment entre eux et les pharmaciens vont prodigieusement augmenter en nombre, et l’on pourrait déjà citer quelques martyrs du système décimal.—Quelques prescriptions deviennent impossibles, à cause que la division par tiers n’existe pas rigoureusement dans le système décimal.—Or, l’emploi habituel des poisons en médecine exige dans les doses une précision qu’il est dangereux de diminuer.
La Régie des tabacs a tiré déjà de la circonstance un parti qui trouvera des imitateurs.—Cette pauvre Régie ne produit que 90 millions par an,—elle ne gagne que trois cent soixante-cinq pour cent sur le prétendu tabac qu’elle livre à la consommation.—Dans la difficulté de mettre en rapport les poids et les prix, elle a pris un biais qu’il serait long et ennuyeux d’expliquer ici, et qui augmentera son bénéfice de quatre un quart pour cent. En même temps on change le nom d’un grand nombre de rues, pour augmenter la facilité qu’ont déjà les gens à s’égarer.
Je continue à dénoncer les princes du sang royal comme faisant usage de tabac de contrebande.
Je ne cacherai pas non plus à l’autorité que j’ai reçu un sac de tabac excellent, orné d’une étiquette ainsi conçue:
Rue de Chartres, 91, à Alger.
Mais qu’est-il donc arrivé à mes guêpes? L’escadron que je voulais faire donner sur le monde et la littérature refuse de marcher.
Il y a dans un coin de mon cabinet une jardinière en bois sculpté pleine de jacinthes en fleurs dans la mousse verte, elles s’y réfugient, comme Adam, après avoir mangé le fruit défendu, quand le Créateur lui disait en latin: «Adam, ubi es?—Adam, où êtes-vous?»
Mais elles ne se cachent pas timidement,—elles font entendre un bourdonnement guerrier,—ma comparaison était mauvaise,—elles ressemblent davantage aux Romains réfugiés sur le mont Aventin,—je me rappelle qu’en cette circonstance un consul leur récita une fable, et que cette fable les ramena dans le devoir,—si je leur récitais cette fable.
Mais... oh! là,—mon Dieu,—je suis mort, mes guêpes en fureur se précipitent sur moi. Attendez,—expliquez-vous,—causons,—qu’avez-vous?—Que vous ai-je fait? Ne m’attaquez pas ainsi brutalement, imitez les héros de Virgile et d’Homère, qui faisaient précéder d’un petit discours chaque coup qu’ils portaient à leur adversaire,—au moins je saurai le sujet de cette révolte.
Ah! les voilà retranchées derrière leurs barricades de jacinthes.
UNE GUÊPE. Je suis Mammone, j’ai emprunté mon nom à un des anges déchus que Milton range sous la bannière de Satan, et quelques-unes de mes compagnes ont pris comme moi leurs noms de guerre du Paradis perdu.
Ah! monsieur le critique impartial, inflexible, inabordable, invincible;—vous n’avez donc parlé si haut en commençant que pour faire comme tant d’autres, vous avez loué sur la foi d’autrui une pièce de M. Walewski, que vous n’aviez ni vue ni entendue;—j’étais fière de marcher sous votre drapeau, mais maintenant je vous méprise, je lève l’étendard de la révolte, et je tourne contre vous mon aiguillon acéré.
L’AUTEUR. Ah! ma chère petite Mammone, toi que j’aimais d’une affection toute particulière.
MAMMONE. Il n’y a pas de chère petite Mammone,—défendez-vous.
L’AUTEUR. Oh! là,—elle m’a percé le doigt, la méchante,—le doigt dont je tiens la plume.
UNE AUTRE GUÊPE. Je m’appelle Moloch.—Quoi, vous avez loué cette pièce de théâtre!
L’AUTEUR. Je vous assure, Moloch, qu’il y a des gens qui en disent beaucoup de bien.
MOLOCH. Oui;—l’auteur, ne se voyant pas assez loué à sa guise par ses amis, a pris le parti de se louer lui-même dans un journal qui lui appartient.
MAMMONE. Le jour de la première représentation, où la salle était si brillante, où il y avait tant de nobles et jolies femmes,—j’ai bien vu ce qui s’est passé, cachée dans une fleur de la coiffure de madame...
Les amis applaudissaient des mains en disant: «Oh! que c’est mauvais...»
L’AUTEUR. Mais, Mammone, vous savez combien un homme a peu d’amis qui ne soient pas un peu contents d’une humiliation qui lui arrive.
ASTARTÉ. Les acteurs faisaient des entrées et des sorties qui n’avaient pour raison que d’aller changer de pantalons.—On craignait à chaque instant qu’il n’y eût des changements de pantalons à vue.—Quelqu’un en sortant...
MAMMONE. Je crois que ce quelqu’un est M. de Mornay,—mais je n’en suis pas bien sûre.
ASTARTÉ. Quelqu’un racontait que le duc d’Orléans avait dit: «C’est une pièce en cinq actes et en cinq pantalons.»
AZAZEL. Pourquoi n’avez-vous pas parlé de ces longs et solennels débats à propos de la lettre qu’on apporte sur un plat d’argent?—les acteurs voulaient qu’on le supprimât,—mais l’auteur y a tenu comme à un des plus beaux morceaux de sa comédie, et M. de Rémusat, qui dirigeait les répétitions en même temps qu’il méditait la rédaction de l’adresse de la Chambre,—a fort appuyé l’auteur dans sa résistance.
«Mais, monsieur le comte, disait un comédien, le public prendra votre lettre pour un beefteack, et il exigera qu’on mette alentour des pommes de terre ou du cresson.»
MOLOCH. Et, en effet, ce n’était pas une idée heureuse—quoique l’auteur prétende que c’est à ces petits riens qu’on reconnaît le monde:—D’abord, cet usage de se faire apporter les lettres sur un plat d’argent n’est ni si général, ni si établi qu’on n’eût pu le supprimer,—si ce n’est chez quelques dandys d’imitation anglaise.—Ensuite, il n’est pas, selon moi, très-élégant d’apporter une lettre sur un plat qui peut avoir servi à manger des côtelettes;—on devrait employer un plateau d’une forme particulière.
AZAZEL. Depuis cette représentation, il y a une foule de faux dandys à la suite qui se font apporter,—sur un plat d’argent tout ce qu’ils demandent à leurs domestiques; leurs bretelles, leur gilet, leurs bottes.
L’AUTEUR. Mammone, vous pourriez rire un peu moins fort,—ce me semble,—des médiocres plaisanteries d’Azazel?
(MAMMONEN ne répond qu’en bourdonnant la Marseillaise.)
MOLOCH. L’auteur de la pièce a eu tort d’aller s’attaquer à Janin,—et d’aller chercher de petits motifs mesquins à la critique du feuilletoniste.
A part le commencement du feuilleton de Janin; qui était peut-être un peu vulgaire...
L’AUTEUR. Oh là! Moloch,—ne parlez pas ainsi de Janin!
MAMMONE.—Nous sommes en révolte, notre ex-maître,—et je parle comme je veux.
(MAMMONEN continue à bourdonner la Marseillaise.)
MOLOCH. Le commencement du feuilleton de Janin, sur les pièces de M. Walewski, était un peu vulgaire et banal.—Les hommes qui par goût ne vivent pas dans le monde ont tort d’en parler avec aigreur,—ils ont l’air d’être envieux, et rien n’a si mauvaise grâce.
ASTARTÉ. Eh! de quoi, grand Dieu! peut être envieux le poëte?
Quelles sont les fêtes qui valent les fêtes de pensées et de rêveries qu’il se donne lui-même?
Les acacias exhalent pour lui un parfum plus suave de leurs petites cassolettes blanches.
Le vent dans les feuilles,—le rossignol dans la nuit, lui disent de la part de Dieu des choses si belles, et que lui seul peut entendre.
Le poëte est si riche, qu’il ne peut envier personne, et que tous les autres hommes ne sont auprès de lui que des fils déshérités.
MOLOCH. Mais, après son préambule, Janin a été plein de raison, de grâce et d’esprit.—L’auteur de la comédie a attaqué Janin, comme s’il n’avait pas assez d’un échec.
BÉLIAL. Les connaissances de l’auteur, aux représentations suivantes,—envoyaient leurs voitures à la porte du théâtre et n’y allaient pas.
MOLOCH. Cérémonial d’enterrement.
L’AUTEUR. Je ne puis supporter une telle liberté. A moi Padoke et Grimalkin, saisissez Moloch et amenez-la ici les pattes liées.
Après un peu d’hésitation, Padoke et Grimalkin passent du côté des insurgés.—Mammone bourdonne—le Suivez-moi de Guillaume Tell.—Toutes les guêpes se précipitent sur l’auteur.
L’AUTEUR. Holà!—Tant pis pour vous!
Les guêpes, comme les abeilles, meurent de la blessure qu’elles font.
MOLOCH. C’est un vieux conte de vieux naturaliste, et cela n’est pas vrai.
L’AUTEUR. Mais je vous assure que c’est un de mes amis,—un ancien camarade qui avait entendu la pièce... qui m’a dit...
MOLOCH. Ton ami est un traître;—placé entre deux amis,—il t’a sacrifié à l’autre; tant pis pour toi.—Après avoir si longtemps rabâché contre les amis dans tes livres, tu t’y laisses encore prendre:—tant pis pour toi.—Allons, Mammone, sonne encore la charge.
L’AUTEUR.—Grâce! grâce! Astarté, toi qui es si jolie;—grâce! Moloch l’invincible!—grâce! ma chère petite Mammone,—je ne le ferai plus;—et toi aussi Azazel, tu es si jeune, tu seras moins féroce que les autres.
MAMMONEN, bourdonnant. La victoire est à nous!
MOLOCH. Nous sommes vengées;—nous rentrons sous l’obéissance, et nous acceptons ta charte et ton programme;—seulement tu nous dénonceras l’ami perfide...
L’AUTEUR. Grâce pour lui, mes guêpes!
BÉLIAL. Le trait est beau—et sera un jour donné en thème aux enfants avec l’histoire d’Oreste et Pylade, d’Euryale et de Nisus.
AZAZEL. Nous sommes soumises, et nous attendons tes ordres, tu es notre roi.
CHŒUR DE GUÊPES bourdonnant. God save the King!
Pour tout dire, les amis de M. le comte Walewski ne l’ont pas toujours aussi bien servi que N. R.
Pendant un entr’acte, un ami disait tout haut: «Cela ne va pas, mais on n’a pas écouté mes avis.—J’avais conseillé à l’auteur d’inonder le second acte de traits d’esprit.»
C’était cependant là un excellent conseil; en effet, il n’y a rien de si simple.—Vous avez à faire un second acte qui vous embarrasse un peu,—un ami, homme lettré, spirituel et instruit, vient vous voir;—vous lui confiez votre embarras.
—Parbleu, dit-il; une idée! Inonde ton deuxième acte de traits d’esprit.
—C’est juste, dit l’autre,—et rien n’est plus simple.—je n’y avais pas songé,—je suis sauvé!—Je vais tranquillement inonder mon second acte de traits d’esprit.
Madame *** a marié récemment sa fille;—on croyait généralement qu’elle lui donnerait les pierreries de la famille, qui sont fort belles et jouissent même d’une sorte de célébrité.—Madame a jugé à propos d’en garder encore l’usufruit.—Aussi disait-on, l’autre soir, dans un salon où la nouvelle mariée a paru avec quelques pierres de peu de valeur: «Ce sont des pierres d’attente.»
Dernièrement, quelques hommes connus dans les arts et la littérature se sont fourvoyés dans un bal où on entendait de toutes parts entre les danseurs des dialogues semblables à celui-ci:
—Vous êtes bien jolie, madame.
—Rue du Bac, 43, monsieur.
S’il est une chose de mauvais goût, c’est la manie qu’ont les gens de recevoir dans leurs salons huit fois plus de monde qu’il n’y en peut tenir, et seize fois plus qu’il n’y peut s’en asseoir.—M. Ard..., banquier de la Chaussée-d’Antin, a donné, dans son petit appartement, un bal où cette bizarrerie s’est montrée dans tout son jour.
On annonce que le comte Roy, homme de tact et de bon goût, se propose de donner, cet hiver, dans son immense hôtel, quelques concerts et quelques soirées où il n’invitera que cinquante personnes.
La cohue a proscrit la conversation;—la conversation était le plus grand charme du monde,—les hommes se retirent du monde et vivent dans les clubs.
Un mot dont on a étrangement abusé est celui d’honneur;—nous avons des croix d’honneur,—des champs d’honneur,—des dames d’honneur,—des gardes d’honneur,—des lits d’honneur,—des places d’honneur,—des dettes d’honneur,—des parties d’honneur,—des points d’honneur,—des hommes d’honneur,—des paroles d’honneur.
Il ne manquait plus que des honorables,—nous devons ce mot au gouvernement représentatif.
De l’honneur,—cette île escarpée et sans bords,—on a fait un pays banal, une place publique. Tous les députés indistinctement s’appellent honorables tout en s’accusant mutuellement et sans cesse de «trahir le pays,—d’assassiner la liberté,—d’être sourds à la voix de la patrie,—d’être des anarchistes, des tyrans, des valets, des bourreaux, etc.» Toutes choses qui, prises au sérieux, rendraient un homme fort peu honorable.
M. Coraly, ancien maître de ballets, a deux fils,—l’un est député, l’autre danseur à l’Opéra.—J’ai vu les deux, mais je ne puis me rappeler lequel est le danseur, lequel est le député;—il leur arrive souvent, du reste, que l’on fait des compliments au danseur sur son attitude à la Chambre, ou sur quelques paroles risquées dans les bureaux,—et que l’on dit au député: «Vous avez bien de la grâce et bien du ballon,—vous avez été très-bien dans votre dernier pas.»
Madame *** est connue entre autres choses par la grosseur de ses bouquets.—Une femme qui aime et comprend les fleurs mieux qu’aucune autre—disait: «Je la hais, parce qu’elle finira par me dégoûter des fleurs.»
Madame *** a consacré le lundi à l’amitié qu’elle porte à une illustre épée,—comme on dit en argot parlementaire. Ce jour-là, elle le reçoit seul, et la porte est fermée pour tout le monde. Un de ces derniers lundis, un domestique renvoyé, qui devait quitter la maison quelques jours après,—avait résolu de se venger de son expulsion. En conséquence, feignant d’oublier la consigne, il ouvrit tout d’un coup la porte du salon de madame *** et annonça deux personnes, un ménage, qui s’étaient présentées.—Madame *** se leva pâle et effrayée,—confuse.—L’illustre épée, qui était à ses genoux, n’en put faire autant à cause de sa goutte. Les deux visiteurs s’étaient arrêtés sur le seuil de la porte,—hésitant et prêts à s’enfuir.—L’illustre épée crut retrouver de la présence d’esprit, et, restant à genoux, dit: «Madame, c’est aujourd’hui votre fête, et je m’empresse de vous la souhaiter.—Ah! diable, j’ai oublié mon bouquet, je vais aller le chercher.» Il fit signe au domestique de l’aider à se relever, et sortit du salon.—Le ménage fit une courte visite et s’en alla.—Il faut croire qu’il ne fut pas discret, car, le lendemain, il y eut chez madame *** une procession de domestiques apportant des bouquets.
M. *** fut très-surpris, en rentrant de la Chambre, de voir toute sa maison pleine de fleurs;—il en demanda la raison.
—On les a apportées pour la fête de madame.
—Mais ce n’est pas sa fête.
—Je répète à monsieur ce qu’on a dit.
On disait d’un député riche, avare et mal vêtu: «Son habit fait peur aux voleurs, il leur montre la corde.»
M. Arago a prononcé l’éloge de M. Ampère, mort il y a deux ans.—Cela me rappelle une distraction plaisante de ce bon M. Ampère, qui était un véritable savant.
Il sortait un jour de l’Académie, rêvant à un problème:—tout à coup il s’arrête, ses yeux s’animent, il le tient.—Il avait gardé à la main la craie blanche dont il venait de se servir;—il voit devant lui un carré noir assez semblable aux tableaux dont il se sert habituellement,—il y place ses chiffres;—mais tout à coup—le tableau fuit sous sa main et fait trois pas.—M. Ampère le suit.—Le tableau prend le trot. M. Ampère prend sa course et ne s’arrête qu’exténué, hors d’haleine et violet. Ce tableau n’était autre que le dos d’un fiacre arrêté.
Fort instruites et fort spirituelles, pour la plupart, les personnes qui habitent le château sont, en général, médiocrement organisées pour la musique, à l’exception de madame Adélaïde et de la duchesse d’Orléans, qui est bonne musicienne et très-forte sur le contre-point. On a cependant donné deux grands concerts qui se renouvelleront plusieurs fois cette année. On a nommé M. Halévy directeur de ces concerts; et on a planté le drapeau de la musique française.
La nouvelle salle est arrangée avec un goût parfait;—l’orchestre, très-heureusement disposé, a eu un grand succès.—On a joué des morceaux de Rossini, de Mercadante, de Cimarosa, de Meyer-Beer, de Bellini, de Gluk et de Méhul.
Le duc et la duchesse d’Orléans ont reçu avec beaucoup de grâce et de bienveillance.
M. Nodier, qui avait été invité avec MM. Hugo, Auber, Schenetz, etc., a dit: «Ma foi, si c’est pour nous donner des princes si aimables,—vive l’usurpation!» Ce mot rappelle un peu l’enthousiasme comique de madame de Sévigné pour le roi, qui venait de danser avec elle: «Ah! nous avons un grand roi.»
Le monde financier est très-inquiet;—les duchesses de la Bourse, les marquises du trois pour cent, les vicomtesses de la rue de la Verrerie, s’agitent beaucoup pour être invitées.
Les directeurs des théâtres de musique s’inquiètent aussi de leur côté; la lésinerie de la nouvelle aristocratie est telle que bien des gens refuseront une loge à l’Opéra ou aux Italiens à leur femme,—sous prétexte des chances qu’elle a d’être invitée aux concerts du château.
Pour le faubourg Saint-Germain, il n’ira nulle part tant que don Carlos ne sera pas libre; pour passer le temps, il s’amuse à désigner les quêteuses pour le carême. Les bourgeoises riches intriguent auprès des curés, non par esprit de religion,—mais parce que cet office de quêteuse est une sorte de privilége de la noblesse; par la même raison, les duchesses écartent les bourgeoises.
Il est curieux de voir les épouses de députés, dont plusieurs ne connaissent le christianisme que dans la Guerre des Dieux, montrer une si excessive ferveur.
Madame Paturle a obtenu d’être d’une des dernières quêtes de Saint-Vincent de Paul.
La maison Thiers, Dosne et compagnie intrigue pour que madame Thiers puisse quêter dans une paroisse.—Mais ses bonnes amies du juste-milieu l’ont, dans un accès d’envie, dénoncée comme n’ayant pas fait sa première communion.—On ne croit pas à l’admission.
En écoutant, l’autre soir, mademoiselle Pauline Garcia chanter la cavatine du Barbier de Séville, où elle fait tant de roulades et de fioritures, je me suis mis à penser à Grétry. Il n’aimait guère que les chanteurs lui arrangeassent ainsi sa musique—et il leur disait: «Si je voulais qu’on chantât ces choses-là,—je les écrirais, et un peu mieux, j’ose le croire, que vous ne les faites.»
A la première représentation d’un des grands ouvrages de Grétry,—Martin qui y avait un rôle important, broda tellement son premier air, qu’il ne fit aucun effet, quoique le reste eût beaucoup de succès. Après la pièce, Grétry entra dans sa loge et lui fit mille compliments sur le succès auquel il avait tant contribué,—seulement, ajouta-t-il, pourquoi as-tu donc passé mon premier air? Tout simple que tu le trouves, j’y tenais, moi, et je suis fâché que tu ne l’aies pas chanté.» Martin rougit extrêmement et comprit si bien, qu’à la seconde représentation il chanta l’air simplement comme il était composé—et qu’il eut un grand succès.
On dit, la future duchesse de Nemours d’une grande beauté.—Il faut que le roi Louis-Philippe soit bien pauvre pour s’exposer à voir ainsi marchander à la Chambre des députés la dotation qu’il demande pour le mariage de son fils.
29 JANVIER.—Les gens qui s’intitulent sérieux appellent un événement politique—les choses ridicules dont voici quelques échantillons.
M. Thiers est sorti à pied avant-hier.
La reine d’Angleterre n’a pas parlé de la France avec une assez vive amitié.
On parle d’un remaniement du cabinet.
On pense à une fusion Thiers et Guizot.
Voilà de quoi on parle, de quoi on s’occupe—voilà ce qu’on désire—voilà ce qu’on craint.
Certes, on ne m’accusera pas d’exagérer les misères du peuple—et d’en abuser, pour faire à ce sujet de longues phrases ampoulées,—mais il s’est passé, il y a trois jours, à Paris, une chose que j’appelle, moi, un événement politique de la plus haute gravité.
Dans le quartier du quai aux Fleurs, une pauvre vieille femme est morte de faim.
Dans un pays civilisé—on ne doit pas pouvoir mourir de faim.
Il y aurait un bon usage à faire de la police;—un usage qui amènerait en peu de temps à la réalisation de cette utopie: la police faite par les honnêtes gens.
La police ne s’occupe des gens qu’à mesure qu’ils deviennent voleurs ou assassins.
Il faut surveiller tout homme qui ne gagne pas sa vie—le faire venir et lui dire: Voilà de l’ouvrage;—s’il ne veut pas travailler, c’est un homme dangereux qui doit être mis à la disposition du procureur du roi.
Mais, pour cela, il faut avoir des travaux toujours prêts.
Il faut, par exemple, que le gouvernement se charge de l’exécution des grandes lignes de chemins de fer; il faut qu’il n’y ait pas de ministres et pas de députés qui aient des intérêts occultes dans l’exploitation des compagnies, et dont le vote acheté n’enlève pas la direction de ses travaux au gouvernement.
Mais qui est-ce qui s’occupe de cela, à la Chambre ou ailleurs? Qui est-ce qui montera à la tribune pour dire: «Une femme est morte de faim à Paris?»
Demain, l’opposition, le parti qui s’intitule ami du peuple, demandera pour le peuple «des droits politiques.»
C’est un pays de sauvages que celui où l’on meurt de faim dans une rue.
C’est à la fois un deuil et une infamie publics.
Quand il meurt, à cinq cents lieues d’ici,—un prétendu cousin du roi de France,—on prend le deuil à la cour,—et on annonce: «A cause de la mort du duc***, arrière-cousin du roi,—le bal annoncé pour le..., n’aura pas lieu.»
Mais, si toutes ces phrases dont se servent les rois,—de sujets qui sont leurs enfants, d’amour paternel qu’ils leur portent,—de cœur déchiré des souffrances du peuple, ne sont pas une insolente mystification,—ce doit être un sujet d’affliction profonde et de deuil véritable que la nouvelle qu’une femme est morte de faim,—dans le quartier du quai aux Fleurs, près du Palais de Justice,—de cette maison où l’on condamnerait aux travaux forcés le malheureux qui aurait volé un pain d’un sou à un boulanger, tandis que le boulanger qui vole un sou sur le poids du pain, et rogne la portion si péniblement gagnée d’un des enfants d’une pauvre famille, en sera quitte pour cinq francs d’amende.
Bêtise féroce.
Mais qui s’occupe du peuple, à la Chambre et ailleurs?
Les prétendus amis du peuple—l’exploitent plus que les autres encore;—leurs plaintes niaises, fausses et hypocrites, sur la misère du peuple, n’ont pour but et pour résultat que d’exciter ce lion endormi, et de le lancer contre les hommes qui gênent leur ambition et leur avidité. Puis, quand il leur aura rendu ce service, ils profiteront de ce qu’il aura été blessé au profit de leur avarice et de leur vanité pour le remuseler plus fort qu’il n’était.
Le peuple n’est qu’un prétexte et un moyen.
Ce serait cependant une belle chose que la position d’un homme, d’un député, qui voudrait être réellement l’ami du peuple.
M. de Cormenin, par exemple, avec tout son esprit qui lui donne tant de lecteurs et tant d’influence,—s’il avait dans le cœur ce qu’il n’a que dans la phrase,—si, au lieu d’exciter tristement l’envie du peuple contre les classes dites supérieures,—il lui montrait son bonheur si facile par le travail et la modération?—si, au lieu de demander pour le peuple le droit du suffrage qui ne serait qu’un droit de perdre des journées de travail, il demandait pour lui un travail et un salaire assurés.
Mais qu’ont donné jusqu’ici au peuple ses prétendus amis?
Ils l’ont enivré de paroles bruyantes;
Ils l’ont traîné sur les places publiques;
Ils l’ont mené à la mort, à la prison,
En se tenant eux-mêmes à l’écart,—prêts également à se saisir du butin si le peuple est vainqueur, et, s’il est vaincu, à le renier lâchement.
Voilà ce qu’ont fait les amis du peuple pour le peuple.
Adieu, mes chers lecteurs, mon premier numéro sera daté—d’Étretat ou de Tréport.