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Les guêpes ­— séries 1 & 2 cover

Les guêpes ­— séries 1 & 2

Chapter 9: Avril 1840.
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About This Book

A series of short, pointed essays and aphorisms offers satirical commentary on contemporary society, politics, and culture. The author criticizes the commercialization of the press and the loss of literary independence, lampoons public pretensions and political spectacle, and records wry observations on literature, theater, gender roles, and everyday manners. Brief sketches alternate with longer prefatory essays, combining caustic critique and playful irony. Recurring themes include the tension between market forces and independent judgment, the follies of institutions and public figures, and a mordant attention to social affectations delivered in concise, witty prose.

J’aurais été jaloux, dans mes sombres délires,
De la fleur que tu sens, de l’air que tu respires,
Qui s’embaume dans tes cheveux;
Du bel azur du ciel que contemplent tes yeux.
J’aurais été jaloux de l’aube matinale;
De son premier rayon venant teindre d’opale
Tes rideaux transparents.
J’aurais été jaloux de cet oiseau qui chante,
Que ton œil cherche en vain tout blotti sous sa tente
D’épine aux rameaux blancs.
J’aurais été jaloux de cette mousse verte
Dans un coin reculé de la forêt déserte,
Gardant, sur son velours, l’empreinte de tes pieds.
J’aurais été jaloux du fruit que mord ta bouche,
J’aurais été jaloux du tissu qui te touche;
Qui te touche et te cache,—ô trésors enviés!
J’aurais été jaloux du baiser que ton père
Sur ton front eût osé poser,
Et de l’eau de ton bain t’embrassant tout entière,
Tout entière d’un seul baiser.

Il va sans dire que je n’aurais pas aimé voir jouer la comédie sur le théâtre de la Renaissance à celle à qui ces vers sont adressés.

Quelques personnes m’écrivent des injures vagues sans signature;—on en a allumé mon feu tout cet hiver;—une lettre de ce genre était signée,—l’adresse était jointe à la signature:—M. Ducros, rue de Louvois, 2.—Je crus devoir une visite à l’auteur.—M. Ducros me dit n’être pas l’auteur de la lettre.—Beaucoup me félicitent et me témoignent une sympathie dont je suis fort reconnaissant et fort encouragé.—Quelques-uns, au nom de la liberté, me défendent de plaisanter sur certains sujets;—ceux-là voudront bien avoir pour moi l’indulgence que j’ai pour eux, et me permettre d’être amusant comme je leur permets de ne l’être pas.—C’est, du reste, avouer peu adroitement, selon moi, que la guerre qu’ils font contre le despotisme a moins pour but de le renverser que de le conquérir.—Un autre m’a écrit que j’étais vendu à l’or du château.—Oh! oh!—cela vient de ce que je parle en termes polis du roi, le seul homme de France qui ne puisse pas demander raison d’une insulte, et de la reine, qui est une femme, absolument comme s’ils étaient de simples particuliers.—Hélas! mon bon monsieur, je ne serai, pour vous être agréable, ni manant, ni grossier, ni mal élevé.—L’or que je reçois du château se résume en ceci:—Le roi a pris aux Guêpes un abonnement d’un an,—comme vous, mon bon monsieur;—c’est douze francs sur lesquels, après que j’ai payé le marchand de papier,—l’imprimeur,—le clicheur,—le brocheur,—les commis, etc.,—et après que j’ai donné à mon éditeur la part qui lui revient, il me reste précisément trois francs pour me corrompre pendant un an.

Adieu, messieurs.—


Avril 1840.

Avénement des hommes vertueux au pouvoir.—Le roi.—M. Thiers.—Le Journal des Débats.—Le grand Moniteur et le petit Moniteur.—Le Constitutionnel.—Le Messager.—Le Courrier français.—Sonnez cors et musettes.—Les moutons roses.—Lettre du maréchal Valée.—M. Cubières.—M. Jaubert.—M. Pelet de la Lozère.—M. Roussin.—M. de Rémusat.—M. Vivien.—M. Cousin.—M. Gouin.—M. Molé.—M. Soult.—Remarquable invention de M. Valentin de la Pelouze.—M. Lerminier.—La Revue de Paris.—La Revue des Deux-Mondes.—M. Buloz.—M. Rossi.—M. Villemain.—Les Bertrand.—Le quart d’heure de Rabelais.—La curée.—Expédients imaginés par la vertu.—M. de Balzac.—Vautrin.—M. J. Janin.—M. Harel.—M. Victor Hugo.—Soixante-quatre couteliers.—M. Delessert.—Le ministère et le fromage d’Italie.—M. Cavé.—Madame de Girardin.—M. Laurent, portier et directeur du Théâtre-Français.—Deux cordons à son arc.—M. de Noailles.—M. Berryer.—M. Barrot.—M. Bugeaud.—M. Boissy-d’Anglas.—M. Lebœuf et madame Lebœuf.—M. F. Girod de l’Ain.—M. Mimaut.—Me Dupin.—M. Demeufve.—M. Estancelin.—M. Chasseloup.—M. Bresson.—M. Armand.—M. Liadières.—M. Bessières.—M. Daguenet.—M. Fould.—M. Garraube.—M. Pèdre-Lacaze.—M. Poulle.—M. Lacoste.—M. F. Réal.—M. Bonnemain.—Les sténographes affamés.—M. Desmousseaux de Givré.—M. de Lamartine.—M. Etienne.—M. Véron.—Croisade contre les Français.—Noms des croisés.—M. Thiers, roi de France.—Abdication de S. M. Louis-Philippe.—M. Garnier-Pagès.—Les Français sont décidément trop malins.—Un apologue.—Affaire de Mazagran.—M. Chapuys-Montlaville plus terrible que les Arabes.—Bons mots d’icelui.—Musée du Louvre.—Ce que représentent les portraits.—Qu’est-ce que la couleur?—M. Delacroix.—Portrait d’un chou.—Portrait d’un nègre.—La garde nationale.—M. Jacques Lefebvre.—La femme à barbe.—Souscription pour la médaille de M. de Cormenin.—Le sacrifice d’Abraham.—Le supplice de la croix.—Profession de foi.—Rapacité des dilettanti.—M. Bouillé.—M. Frédéric Soulié.—A. Dumas.—Madame Dudevant.—M. Gavarni.—M. Henri Monnier.—Abus que fait le libraire Curmer de quelques écrivains.—Protestation.—Les dames bienfaisantes.—Le printemps du 21 mars.

AVÉNEMENT DES HOMMES VERTUEUX AU POUVOIR.
Ultima Cumæi venit jam carminis ætas.
. . . . . . . . .
...Ac toto surget gens aurea mundo.

Pardon si je parle latin.—Mais l’avénement de tous ces hommes vertueux—me reporte malgré moi à ceux que j’ai admirés en thème,—et d’ailleurs c’est surtout en fait de louanges que

Le latin dans les mots brave l’honnêteté:
Mais le lecteur français veut être respecté.

Et je n’oserais dire en français: l’enthousiasme et les transports frénétiques et presque érotiques des plus vieux et des plus indépendants carrés de papier—qui s’intitulent eux-mêmes, ainsi que je l’ai déjà signalé, organes de l’opinion publique.

Mais, procédons par ordre dans le récit épique que nous avons à faire.

Nous avons raconté avec quelle naïveté le ministère Soult-Duchâtel, etc., dit du 15 mai, s’était laissé renverser.

Tout le temps qu’il avait duré, les journaux, amis, alliés, associés, et compères de M. Thiers, s’étaient fort attendris sur la misère du peuple,—sur notre humiliation à l’étranger,—sur la cherté du pain,—sur la pluie,—sur la gelée,—sur tout.

Tout allait mal;—il fallait tout changer:—administration à l’intérieur,—politique à l’extérieur;—c’était vraiment un gouvernement et un pays à refaire. On traitait le roi lui-même fort lestement;—c’est un courage peu dangereux dont les journaux aiment à faire parade, et qui leur donne, vis-à-vis d’une partie de leurs abonnés, un certain air matamore et sacripant qui leur sied à ravir.

Le roi Louis-Philippe était appelé ironiquement—gouvernement personnelpensée immuablecouronnetrônehaute influencequelqu’unhaut personnage.—M. Thiers, de son côté, était un gaillard qui avait dit au roi son fait en plus d’une circonstance, et qui ne rampait pas avec les courtisans, et chez lequel, dans l’intimité, on appelait le roi papa Doliban.

Pendant tout ce temps, pour les journaux ministériels—les Débats—le grand et le petit Moniteur, etc., tout allait le mieux du monde;—la pluie et la gelée arrivaient à propos;—ceux qui voulaient renverser le ministère étaient des brouillons et des agitateurs ennemis du pays.

Mais, le ministère Soult renversé, lorsque le roi manda M. Thiers,—dès le lendemain les journaux avaient changé de langage,—les imprimeurs avaient retrouvé dans leurs casses les deux lettres proscrites: S. M.—M. Thiers, mandé par le ROI,—s’était rendu AUX ORDRES de Sa Majesté.

Et enfin, le 1er mars 1840,—une ordonnance du roi, insérée au Moniteur, apprit à la France qu’elle était gouvernée par un nouveau ministère dont voici la composition:

Présidence du conseil et ministère des affaires étrangères,

M. THIERS.

Ministère de la guerre,

M. THIERS, sous le nom de M. DE CUBIÈRES.

Ministère des travaux publics,

M. THIERS, sous le nom de M. JAUBERT.

Ministère des finances,

M. THIERS, sous le nom de M. PELET DE LA LOZÈRE.

Ministère de la marine,

M. THIERS, sous le nom de M. ROUSSIN.

Ministère de l’intérieur,

M. THIERS, sous le nom de M. DE RÉMUSAT.

Ministère des cultes et de la justice,

M. THIERS, sous le nom de M. VIVIENE.

Ministère du commerce,

M. THIERS, sous le pseudonyme ridicule de M. GOUIN.

Le Constitutionnel,—le Courrier Français,—le Messager, le Siècle, entonnèrent la trompette—et dirent en faveur du nouveau ministère—précisément ce que les journaux amis du 12 mai disaient en sa faveur.—Ceux-ci mirent en avant, contre le ministère Thiers, juste ce que les amis de ce ministère avaient dit contre le ministère Soult,—absolument dans les mêmes termes—et sans y changer une virgule.

Les trompettes chantèrent alors—comme je le faisais au commencement du présent chapitre—la fameuse églogue de Virgile à Pollion:—Les hommes vertueux arrivent aux affaires—le vertueux Barrot et sa vertueuse phalange donnent leur appui au vertueux Thiers.

«Pollion, c’est sous ton consulat que tout ce bonheur nous sera donné:—la terre prodiguera les fruits sans culture;—il n’y aura plus besoin de teindre la laine--nec varios discet mentiri lana colores,—le bélier se fera un véritable plaisir d’être naturellement vêtu d’une toison jaune ou rouge, au gré des personnes,—les agneaux se promèneront dans les prairies tout accommodés aux petits oignons,—et on pourra prendre sur les moutons des côtelettes immortelles et cuites à point, qui se renouvelleront sans cesse comme le foie de Prométhée sous le bec recourbé du vautour.»

Je ne vous cacherai pas que d’abord je pris au pied de la lettre toutes ces belles choses—et que je me dis:—Ma foi, c’est fort à propos qu’il en soit ainsi,—car, réellement, les essais du gouvernement constitutionnel n’ont pas été heureux jusqu’ici;—il est temps que la nation se repose des tiraillements auxquels elle est en proie depuis tant d’années—et ce que ces messieurs lui annoncent de bonheur et de félicité—elle ne l’aura pas volé.

Ce qui surtout causait ma confiance,—c’était, je l’avouerai, l’air tout à fait bonhomme, et patriarcal de ces messieurs des journaux;—ils étaient si sévères pour les ministères précédents, ils avaient fait tant de si longs articles sur les malheurs du pays;—ils étaient eux-mêmes si désintéressés, si vertueux!

Il est vrai qu’ils n’avaient pas toujours parlé aussi favorablement de M. Thiers.—A rechercher dans leurs colonnes un peu antérieures,—on trouverait, accumulées contre lui-même, toutes les injures adressées depuis et avant lui aux autres ministres,—ce qui parfois me ferait croire—que les injures et les malédictions s’adressent tout simplement aux détenteurs du pouvoir, des places et de l’argent, quels qu’ils soient.

PARENTHÈSE.—A ce sujet—je remarque que les journaux ont fait une chose sage et savante d’agrandir leur format—de se faire imprimer le plus mal possible avec des têtes de clous sur du papier sale, mou, facile à déchirer et un peu infect,—de telle sorte qu’on ne les garde jamais, car ces feuilles de papier, arrivant incessamment et invinciblement tous les matins, ont bien vite encombré les cartons—débordent et vous chasseraient de la maison envahie par eux en moins d’un an, si on n’avait soin de les consacrer a toutes sortes d’usages domestiques.

D’ailleurs, les conservât-on, qui aurait la force, le temps, la patience et le courage de feuilleter et de chercher parmi toutes les choses insignifiantes dont ils se remplissent avec une perfide adresse—la phrase ou le fait dont on a besoin?—L’odeur du papier serré encore humide combiné avec l’odeur de l’encre de l’imprimerie—a quelque chose d’étrangement nauséabond et je dirai même vénéneux, qui à la fois débilite l’estomac et irrite les nerfs: que le bruit et le mouvement du papier que l’on déploie et que l’on feuillette et la difficulté de lire une impression serrée, pâteuse et confuse achèvent d’exaspérer.

Je m’en rapporte à ceux qui, comme moi, ont eu quelquefois l’audace d’entreprendre un semblable travail.

De telle sorte qu’il devient, grâce à cette savante manœuvre, presque impossible de constater les inconséquences, les contradictions et les palinodies des hommes politiques et des journaux eux-mêmes.

Cela serait bien moins commode pour eux, si une bonne loi,—que l’on pourrait substituer aux fameuses, terribles, exaspérantes, impopulaires et impuissantes lois de septembre,—les obligeait à adopter le format des livres,—et à s’imprimer sur beau papier, en caractères neufs et bien lisibles.

Ces chers journaux donc, comme je vous le disais, avaient chacun en leur temps attribué à M. Thiers, avec force invectives, tous les maux dont aujourd’hui, selon eux, le même M. Thiers peut seul délivrer la France.

Il est réellement fâcheux de voir toutes les vertus dont ledit M. Thiers se trouve si abondamment orné—exposées au souffle impur du pouvoir;—car je ne lui donne pas trois mois pour qu’une partie de ses plus terribles enthousiastes découvrent en lui tous les vices, tous les défauts, tous les forfaits reconnus chez les ministres précédents,—et à plusieurs reprises chez lui-même.

En effet, voyez un peu dans nos numéros précédents,—car les Guêpes, entre autres audaces, ont eu celle de s’exposer au danger évité si soigneusement par toutes les feuilles périodiques:—on peut les relire;—voyez dans le numéro de décembre les engagements pris par M. Thiers envers les dictateurs de ces divers organes de l’opinion publique.

Voyez dans le numéro de mars—ce que nous disons—qu’il a été promis plus de morceaux qu’il n’est possible d’en trouver dans la France, quelque menu qu’on la hache.

Et vous comprendrez tout ce qu’il va y avoir, sous peu de temps, de mécontents, d’incorruptibles,—de leurrés, de vertueux ennemis pour ce même M. Thiers porté si haut aujourd’hui.

UNE LETTRE DU MARÉCHAL VALÉE.—Je crois bon de couper cette sorte de discussion, plus sérieuse que je ne le voudrais, par un intermède assez divertissant dû à une nouvelle saillie du maréchal Valée, qui continue à faire en Afrique tout simplement ce qui lui plaît.

Comme il était question d’envoyer là-bas un général avec un commandement supérieur,—il écrivit au général Schneider:

«..... Envoyez en Afrique qui vous voudrez, pourvu que ce ne soit pas ce..... de Cubières.»

Or, pendant que le maréchal écrivait sa lettre,—le ministère du 12 mai était renversé,—et la lettre, adressée à M. le ministre de la guerre, fut décachetée et lue par M. de Cubières lui-même,—qui eut l’esprit de la montrer à ses amis et d’en rire avec eux.

Les vertus de M. Thiers jetèrent tout d’abord un si vif éclat,—que personne ne se trouva qui ne se hâtât de répudier ses antécédents, ses convictions avouées et proclamées pour se ranger sous sa bannière. Le Courrier français inventa le mot commode de défection honorable; les deux Revues, la Revue de Paris et la Revue des Deux-Mondes, soutenues et choyées par M. Molé,—s’étaient données à M. Soult—et se donnèrent à M. Thiers;—quelques écrivains alors s’en retirèrent.

Mais ils ne tardèrent pas à être remplacés par des gens avides de contribuer à l’œuvre de régénération qui allait s’accomplir.

M. Lerminier,—dont la défection a le malheur d’avoir eu lieu avant que le rigide Courrier français imaginât d’accoler à ce synonyme de trahison l’épithète d’honorable,—n’était, comme on sait, qu’une triste et malheureuse invention de M. Villemain;—il se hâta de devenir l’organe de M. Cousin et de se charger de la rédaction politique de la Revue de Paris.

Celle de la Revue des Deux-Mondes—fut sollicitée et obtenue par M. Rossi, dont nous avons raconté l’histoire avec de convenables et curieux détails,—et qui doit son élévation récente au ministère du 12 mai.

Plusieurs autres journaux, qui croyaient à la durée du ministère Soult—ou à un retour du ministère Molé,—et qui avaient jugé prudent de se déclarer contre M. Thiers,—ont soin aujourd’hui de ne pas se compromettre davantage,—et ne disent pas un mot des affaires.—Ils ont découvert un intérêt inusité dans la guerre que font les Anglais aux Chinois;—ils remplissent leurs colonnes avec quelques assassinats,—quelques paricides; les histoires d’araignées mélomanes et de veaux à deux têtes reparaissent.—Quelques écrivains voient avec surprise le compte rendu d’ouvrages déposés à la rédaction depuis un an sans qu’on en ait dit un mot.

On attend, l’arme au bras, les avances du nouveau pouvoir.

Qui déjà cependant,—le malheureux qu’il est, va avoir un quart d’heure de Rabelais assez difficile à passer avec ses amis—associés et Bertrands divers.

Or, il est très-facile de renverser un ministère,—grâce à l’invention récente des coalitions,—par laquelle les partis et les hommes les plus inconciliables et les plus antipathiques se réunissent contre celui qui est aux affaires.—De telle sorte que, de quatre partis à peu près qu’il y a à la Chambre des députés:—les légitimistes,—les républicains,—la gauche—et les conservateurs,—comme il ne peut y en avoir qu’un au pouvoir à la fois,—à peine celui-là, quel qu’il soit, y est-il arrivé, qu’il a immédiatement les trois autres contre lui,—et que ceux mêmes de son parti dont le désintéressement ne se croit pas convenablement payé,—et le désintéressement est fort avide aujourd’hui,—imaginent une nuance pour un nouveau drapeau et se réunissent à ses adversaires.

La chose une fois inventée et son succès constaté, il n’y a aucune raison pour que cela finisse, et on doit penser qu’il en sera toujours ainsi jusqu’à la consommation des siècles.

Aussi, quand on a renversé un ministère, n’a-t-on fait de la besogne que la partie la plus insignifiante. Il faut conserver la place que l’on a conquise; et je déclare qu’il n’y aura plus dans toute l’existence de la monarchie constitutionnelle un ministère qui aura un an de durée.

LE QUART D’HEURE DE RABELAIS.LA CURÉE.LA VERTU EMBARRASSÉE.—Le pouvoir forcé,—il fallait donner la curée,—mais, tout vaincu qu’il était, le pouvoir faisait tête à ses assaillants et ne voulait pas se laisser arracher—les fonds secrets—jecur et viscera;—c’était une nouvelle bataille à gagner.

La situation du parti vertueux n’était pas très-facile en outre—à cause de sa composition.—M. Cousin, chef de l’école panthéiste, à la tête de l’Université, n’était pas, aux yeux des rigoristes, une chose d’une grande convenance.

Ces rigoristes s’étonnaient aussi de voir M. Vivien à la tête de l’administration des affaires ecclésiastiques, lui qui a publié un Code des théâtres et le Mercure des salons, journal des modes.

Quelques associés étaient de leur côté également embarrassants à cause du peu de sérieux de leurs antécédents.

Le Constitutionnel, le plus ferme appui de M. Thiers, est dirigé par M. Véron, le plus habile directeur qu’ait eu l’Opéra,—et par M. Etienne, auteur de Joconde et autres pièces à ariettes,—membre du Caveau et d’une foule de sociétés chantantes et buvantes.

Le Courrier français n’est connu que par la protection qu’il accorde à une danseuse maigre.

M. Barrot s’était élevé avec violence contre les fonds secrets, et, en 1837, il avait dit hautement qu’ils n’étaient bons qu’à enfanter la corruption.

On remplirait cent volumes semblables à celui-ci, en petit-texte, des phrases plus ou moins sonores et retentissantes qu’avaient commises depuis dix ans, contre les fonds secrets, les plus fermes appuis du nouveau ministère.—Et il fallait cependant demander et obtenir les fonds secrets—Les molosses vainqueurs s’impatientaient et semblaient prêts déjà à se retourner contre les chasseurs.

EXPÉDIENTS IMAGINÉS PAR LA VERTU.Premier expédient.—D’abord—on ne parlera plus de fonds secrets—la vertu n’a pas besoin de moyens aussi ténébreux;—on ne demanda pas un million cinq cent mille francs comme le ministère Molé, on ne demanda pas douze cent mille francs comme le ministère Soult.

Un ministère parlementaire—représentant le vœu et les intérêts du pays, un cabinet, réelle expression de la majorité—un cabinet vertueux n’a pas besoin d’avoir la corruption et la subornation pour auxiliaires.

Et si on demandait un mauvais million—ce n’était pas qu’on en eût besoin—ni qu’on voulût en faire un moindre usage, c’était simplement pour obtenir de la Chambre une marque de confiance qui constatât la majorité. C’est pour cela qu’on ne tenait pas à la somme: un million était un compte tout rond dont probablement on ne saurait que faire.

Le mot trouvé—il fallait mériter la confiance qu’on demandait—et on se mit à faire des choses vertueuses.

Deuxième expédient.—La première chose vertueuse fut faite à l’occasion de Vautrin, de mon ami M. de Balzac. Je n’ai pas vu la pièce de M. de Balzac;—j’étais en Normandie quand on en a donné la première et dernière représentation.

Il paraît que c’est quelque chose dans le genre de Robert-Macaire,—plus le talent de M. de Balzac.—La critique s’en émut;—mon autre ami Janin en fut surtout indigné: il fit une catilinaire contre l’auteur.—O tempora, ô mores!—Il se récria contre les exemples et les entraînements du théâtre. Il était impossible de voir la pièce M. de Balzac sans se sentir comme un germe de crime dans le cœur;—lui-même, Jules Janin, a eu besoin de toute l’énergie et de toute la force de caractère qu’on lui connaît—pour ne pas dévaliser quelque passant en rentrant chez lui, rue de Vaugirard.—Le Constitutionnel et le Courrier français, accoutumés aux nudités de l’Opéra, se déclarèrent scandalisés par la représentation de Vautrin;—le National, apôtre de la liberté, demanda à quoi servirait la censure.

Alors M. de Rémusat défendit qu’on continuât de jouer la pièce:—la presse tout entière applaudit;—les dames, qui vont se décolleter au profit des Polonais sur le théâtre de la Renaissance, louèrent fort la mesure;—M. Harel, directeur de la Porte-Saint-Martin, qui avait cru pouvoir faire des dépenses pour une pièce d’un auteur célèbre, autorisée par la censure,—déposa son bilan;—M. Victor Hugo, qui avait applaudi la pièce, fit, nous a-t-on assuré, une démarche inutile pour obtenir qu’on rapportât l’ordonnance,—et dit: «On ôte le crime à la tragédie et le vice à la comédie;—les auteurs s’arrangeront comme ils pourront.

Il y a une sottise de la critique que nous nous permettrons de constater en passant:

«Comment mener à une semblable pièce sa femme ou sa fille.»

Mes chers amis du feuilleton,—qu’avez-vous fait de votre érudition dramatique? Et vous, chers bourgeois, où avez-vous pensé qu’en menant vos filles au théâtre vous pourriez économiser les chaises de l’église et les leçons de la pension?—Quelle est la pièce où l’on pourrait conduire sa femme ou sa fille à votre point de vue de rigorisme?—Corneille et Racine représentent sans cesse l’adultère et l’inceste, et emploient tout leur talent à nous attendrir sur Jocaste et sur Phèdre;—Molière rit du mariage et de la paternité,—les beaux rôles chez lui sont remplis par des femmes qui trompent leurs maris, par des fils qui volent leur père;—et les maris trompés et les pères volés, Molière ne les trouve pas encore traités suivant leurs mérites;—il les bafoue, il les ridiculise de toutes les manières.

D’après cela il est évident que, sous le ministère de M. Thiers, le théâtre sera chargé de moraliser la nation,—et on y conduira les pensions le jeudi.

O ministère!—ô feuilleton!—ô bourgeois! il appartient bien à une époque de corruption comme la nôtre de faire ainsi la bégueule et la renchérie? Mais je défie M. de Balzac d’avoir mis dans son Vautrin la centième partie des choses infâmes qui se font chaque jour dans la politique et dans le commerce.

Il n’y a que des filles entretenues pour avoir des exagérations de pudeur;—j’en ai vu une qui, fourvoyée, je ne sais comment, dans une maison honnête,—répondit à un homme qui faisait l’éloge de sa main: «Monsieur, pour qui me prenez-vous?»

Troisième expédient.—Le succès obtenu par M. de Rémusat devait fort encourager le cabinet vertueux. On fit une descente chez tous les couteliers et on saisit les couteaux qu’il plut aux agents chargés de l’exécution de considérer comme ayant un rapport plus ou moins éloigné avec des poignards, et on mit soixante-quatre couteliers en accusation.

C’est donc une chose bien terrible qu’un couteau-poignard!—Mais oui, absolument comme un couteau de table.

M. Delessert, encore aujourd’hui préfet de police, était dérangé par le bruit que faisaient des piqueurs qui sonnaient de la trompe de chasse dans un cabaret voisin de la préfecture de police;—il défendit la trompe de chasse dans Paris,—mais il permit, par omission, la trompette, le cornet à piston, la clarinette, le serpent, etc., etc., etc.—Le couteau-poignard n’a pas jusqu’ici obtenu la préférence des assassins;—les instruments de cordonnerie, de menuiserie, de sellerie, ont tour à tour servi aux malfaiteurs.—Louvel s’est servi d’un poinçon;—Lacenaire affectionnait le tirepoint;—d’autres préfèrent le marteau.—Une femme a été dernièrement étranglée avec une jarretière; pourquoi ne défendrait-on pas les jarretières?—Une autre femme a fait manger son enfant par des porcs, et les porcs sont tolérés!—Si le ministère savait cela, il prohiberait le fromage d’Italie.

Un philosophe mourut pour avoir avalé de travers un grain de raisin.—O cabinet prévoyant! vous avez six mois devant vous pour faire arracher les vignes.

Voici d’autre part ce qui arrive à Paris à propos d’armes.—Il est défendu de porter des armes sous peine de quinze francs d’amende.

Le bourgeois timide obéit à la loi;—le voleur, qui s’expose en l’attaquant à la peine de mort, se soucie peu d’encourir en sus les quinze francs d’amende.

Si les voleurs et les assassins avaient le cœur un peu bien situé, ils feraient une rente à la police en reconnaissance des services que leur rend l’exécution de cette ordonnance.

Pour moi,—je demeure dans un quartier désert, et je rentre tard;—je prendrai la liberté d’être armé—jusqu’au moment où il sera parfaitement établi que, grâce à la surveillance de la police, on aura été un an sans arrêter, dépouiller, assommer ou noyer quelqu’un.—Mais tant que j’aurai un louis dans ma poche, je m’exposerai aux quinze francs d’amende de la police pour ne pas le laisser prendre;—c’est un bénéfice net de cinq francs.

M. de Balzac et soixante-quatre couteliers sacrifiés—n’établissaient pas encore suffisamment la vertu du cabinet.—M. Cavé fut désigné comme victime, et le Constitutionnel comme sacrificateur.—On assure même que, pour exciter son zèle, on lui promit la place de directeur des Beaux-Arts, comme on donnait autrefois la chair de la victime aux anciens pontifes.

En vain M. Cavé avait offert en holocauste à M. Thiers et à sa grandeur imminente madame de Girardin et l’École des journalistes.

Le Constitutionnel porta de graves accusations;—on fit circuler contre lui des mots attribués à M. Thiers.

L’existence de M. Cavé menacée a fait comprendre à ses amis et à ses protégés qu’il fallait se hâter.

M. Buloz, directeur de la Revue de Paris et de la Revue des Deux-Mondes, tout en passant sous le drapeau de M. Thiers,—s’est cependant dépêché d’aplanir les difficultés que trouvait son projet d’être à la fois directeur et commissaire royal du Théâtre-Français.—Il a donné le titre de régisseur général à M. Laurent, qui jusqu’ici, et depuis fort longtemps, se contentait du titre et des fonctions modestes de portier au même théâtre.

Alors s’est engagée la grande bataille pour la conquête des fonds secrets.

GRANDE BATAILLE DES FONDS SECRETS.—Les troupes de M. Thiers se composaient, outre son armée connue, de plusieurs troupes auxiliaires, telles que M. Barrot et ses vertueuses phalanges.—On comptait aussi sur la droite, qui avait donné un coup de main utile pour renverser le ministère Soult, et sur M. Berryer, dont nous avons déjà signalé les sympathies pour M. Thiers.

Mais le parti légitimiste se rassembla chez M. de Noailles,—et là on établit que, si M. Barrot oubliait la rue Transnonain,—M. Berryer devait se souvenir de la trahison de Deutz et de la captivité de Blaye;—que, sans se faire philippiste, il était de la dignité et de l’honneur du parti de rester conservateur, et qu’en conséquence on refuserait tout appui à M. Thiers, non-seulement pour le vote des fonds secrets, mais encore pour tout ce qu’il pourrait demander à la Chambre.

M. Thiers avait contre lui la droite et les 221; mais combien sont les 221?

Quand on se rangea en bataille, les 221 se trouvèrent n’être que 195.

M. Thiers, qui avait suffisamment flatté la gauche et le parti révolutionnaire dans ses discours, et qui ne pouvait plus compter sur la droite et le parti légitimiste, écrivit soixante deux billets à soixante-deux deux cent vingt et un,—ou députés conservateurs,—pour leur dire confidentiellement: «Les agaceries à la gauche sont une nécessité gouvernementale:—vous savez que je suis conservateur,—ma femme va au bal chez vous.»

Puis, en post-scriptum, il disait:

A M. Bugeaud: «Vous aurez le commandement de l’armée d’Afrique.»

A M. Boissy-d’Anglas: «J’étais l’ami du maréchal Maison.»

A M. Lebœuf: «Je vous débarrasserai de M. de Ségur,—et votre femme sera invitée aux Tuileries.»

A M. Félix Girod de l’Ain: «Vous serez maréchal de camp.»

A M. Mimaut: «Une cour royale vous demande pour président.»

A M. Dupin: «La Chambre des pairs sera heureuse de vous voir remplacer M. Pasquier.»

Et une foule de promesses analogues à MM. Demeufve,—Estancelin,—Chasseloup,—Bresson,—Armand,—Liadières,—Bessières,—Daguenet,—Fould,—Garraube,—Pèdre-Lacaze,—Poulle,—Lacoste, Félix Réal,—Bonnemain,—etc., etc., etc.

Puis chaque soir, sur l’hôtel des Capucines, on voyait fondre des sténographes affamés qui venaient, en attendant mieux, chercher de la part des journaux amis des subventions provisoires d’idées, de phrases, d’injures, contre les adversaires.

Et les trois jours commencèrent.

M. Desmousseaux de Givré—avait tellement peur de ne pas parler dans la question du vote de confiance, qu’il alla à minuit au secrétariat de la Chambre,—se fit faire du feu, passa la nuit dans un fauteuil, et, au jour, se fit inscrire le premier.

Les mêmes gens qui aujourd’hui ont demandé un vote de confiance de un million,—ont si bien, à une autre époque, établi que les fonds secrets n’étaient qu’un instrument de corruption,—que je me suis laissé convaincre par eux. Il me semble donc démontré que la différence qui existe entre le vice et la vertu est que, si le vice corrompt pour douze cent mille francs, la vertu ne corrompt que pour un million;—ce qui prouve que la vertu achète mieux et paye moins cher.

Le premier jour du combat, M. de Lamartine fit un fort beau discours plein d’idées justes et élevées. Il avait été convenu entre M. Thiers et M. Barrot que ce dernier s’abstiendrait de parler,—parce qu’il ne pouvait parler que pour expliquer son alliance avec M. Thiers, et que la chose était difficile à faire honnêtement;—mais M. de Lamartine le pressa, le harcela avec tant d’insistance, d’obstination et de vivacité—qu’il fallut monter à la tribune, où ledit M. Barrot pataugea considérablement.

Le Constitutionnel, c’est-à-dire M. Étienne, l’auteur de Joconde,—et M. Véron, le directeur de l’Opéra, s’en indigna;—il ne trouva pas convenable que M. de Lamartine, qui n’est qu’un poëte,—se permît de se mêler de choses sérieuses;—on le renvoya à sa lyre, à sa nacelle, à Elvire.

Hélas! mes chers messieurs,—si vous ne voulez pas que les poëtes montent à la tribune,—je vous avouerai que j’ai quelquefois aussi un peu de chagrin de les voir descendre jusque-là,—de les voir jouer de grandes idées et de belles paroles, contre le patois diffus et creux des avocats que vous admirez,—et quitter les immortelles choses de Dieu, de la nature, et de l’humanité,—pour s’occuper des intérêts étroits et mesquins des coteries, et des mauvais petits ambitieux qui se partagent et s’arrachent les lambeaux de ce qui ne sera bientôt plus un pays.

Calmez cette sainte horreur contre les gens qui ont de nobles pensées, et qui parlent un beau langage;—ne craignez pas qu’ils gâtent le métier,—ils seront toujours en grande minorité parmi vous.—Dans cent ans d’ici,—tous vos grands hommes seront morts et oubliés avec les intérêts étroits auxquels ils se mêlent;—le temps, qui fait justice de toutes les ambitions, ne gardera dans l’avenir, comme il n’a gardé dans le passé, que les poëtes;—et si on se rappelle quelquefois M. Thiers, ce sera parce qu’il a écrit l’histoire de la révolution française.

Le second jour, M. Berryer prit la parole au nom de son parti;—sa parole puissante et animée, sa voix vibrante et nerveuse, servant à la fois d’organe à une logique rigoureuse,—firent sur la Chambre l’effet d’un tonnerre lointain qui gronde.

Le troisième jour, les amis de M. Molé se réjouirent fort, et préparèrent leur cabinet pour remplacer immédiatement celui qu’ils se croyaient sûrs de renverser le soir même:—c’est ce qui les perdit.

Refuser tout à fait les fonds secrets était une chose très-grave,—car, le ministère une fois renversé par ce refus, il fallait le remplacer et vivre de la portion congrue qu’on lui aurait faite.

On fit alors proposer, par M. d’Angeville, un des deux cent vingt et un,—un amendement tendant à diminuer de cent mille francs l’allocation demandée.

Taux auquel le ministère présomptif consentait à gouverner, à sauver la France, et à faire son bonheur.

Pourquoi ne pas entreprendre le gouvernement tout de suite et franchement, comme les fournitures de bois,—au rabais et sur soumissions cachetées.

L’amendement fut rejeté à une majorité de 103 voix.

Le million, ensuite, fut voté à une majorité de 86 voix.

Ce qui prouve qu’il y a à la Chambre dix-huit membres qui, sans distinction de parti, ne veulent pas que le ministère, quel qu’il soit, ait moins d’un million pour récompenser le dévouement qu’ils sont bien décidés à avoir.

Et le ministère présomptif fut déclaré présomptueux.

Singulière époque que celle-ci, où l’on n’accepte pas comme principe suffisamment libéral le fils d’un régicide—mis lui-même sur le trône par une révolution. Voilà M. Thiers roi de France.

Voici donc M. Thiers roi de France,—et le roi Louis-Philippe passé à l’état de fétiche, de grand Lama,—ayant dans l’État précisément la même influence qu’aurait un de ses bustes de plâtre qui décorent les mairies et les théâtres.

Car on sait que M. Thiers est l’auteur de la maxime:—le roi règne et ne gouverne pas.

Or, comme le roi n’est ni électeur, ni juré, ni garde national,—il se trouve qu’il est aujourd’hui le moins important, le plus humble, le moins considéré de tous les Français;—qu’il n’y a pas un épicier, ni un bonnetier,—ni un écrivain à échoppe qui n’ait plus de droits politiques et plus d’influence que lui.

M. THIERS.—Pour nous, qui n’espérons et ne craignons rien de M. Thiers, qui n’avons aucune espèce d’intérêt dans tout ce gâchis,—nous parlerons de lui sans colère, comme sans aveuglement.

M. Thiers n’est pas un esprit libéral ni progressif,—loin de là, il n’a d’idées gouvernementales que celles de l’Empire,—il fait la politique au point de vue des cafés et des estaminets, et est impuissant en dehors de ces limites.—Depuis la révolution de juillet, M. Thiers a passé à peu près huit ans au pouvoir,—quels sont les grands travaux qu’il a fait exécuter?—à quelles améliorations matérielles a-t-il présidé?—M. Thiers s’est opposé à l’entreprise des grandes lignes de chemins de fer par le gouvernement,—parce que de grands travaux sont tout à fait contraires aux vues et aux moyens d’action des hommes de son caractère et de son parti;—les agitateurs n’ont de pouvoir que sur les esprits oisifs, les travailleurs ne mordraient plus aux paroles des avocats.

Il y a quelque temps, M. Thiers et M. Garnier-Pagès se sont trouvés faire partie de la même commission. Il s’agissait de prolonger le privilége de la banque de France qui expire en 1842.—Eh bien! M. Pagès, membre d’un parti qui ne brille pas par le côté de la science gouvernementale, s’est prononcé pour le développement de ce privilége, et pour une extension favorable à l’industrie.

M. Thiers, au contraire, a maintenu l’état actuel.

Et vous, mes amis les Français,—savez-vous qu’on vous a joué un tour bien perfide—le jour qu’on vous a fait croire que vous étiez extrêmement malins,—ainsi que vous vous en rendez perpétuellement hommage à vous-mêmes.

Grâce à cette opinion qu’on vous a donnée de votre malice et de votre pénétration,—on vous fait passer sous les yeux d’étranges choses.

Pendant que ces messieurs se disputent votre argent et vos dépouilles,—qu’ils perdent au profit de leur avidité et de leur ambition le plus beau pays du monde,

Vous les regardez faire, assis à ce beau tournoi, dans vos stalles bien payées;—vous prenez parti dans leurs débats et dans leurs querelles;—vous pariez pour l’un ou pour l’autre;—vous vous passionnez;—vous applaudissez celui qui réussit à prendre votre argent;—vous sifflez celui qui se le laisse enlever.

Bravo! mes bons amis.—Les enfants trop spirituels deviennent, dit-on, fort bêtes à l’âge de raison.

APOLOGUE.—Un voyageur rencontra, un jour, dans une savane de l’Amérique, deux sauvages, deux peaux rouges qui, assis sur l’herbe, et ayant déposé leurs casse-têtes à côté d’eux, jouaient avec beaucoup d’attention à un jeu d’adresse avec de petits cailloux. Le voyageur s’arrêta près d’eux et les regarda faire.—Il faut croire, pensa-t-il, que la partie est intéressée, car ils jouent avec une application et une émotion peu communes. Ce petit qui a un soleil bleu sur le front est bien adroit;—mais le grand, qui est décoré d’un serpent jaune, ne le lui cède pas.—Bravo! le serpent jaune.—Ah! très-bien, le soleil bleu.—Voilà le coup décisif.—Ma foi, c’est le soleil bleu qui a gagné.—Eh bien! je n’en suis pas fâché!—Il me plaît beaucoup, le soleil bleu.

—Soleil bleu, recevez mes félicitations!

Visage pâle, mon ami,—dit le soleil bleu,—c’est en t’apercevant venir là-bas, que nous nous sommes mis à jouer, et je ne te cacherai pas que nous avons joué à qui te mangerait.

AFFAIRE DE MAZAGRAN.—Pendant que les avocats parlaient à la Chambre,—cent vingt-trois hommes se défendaient, dans la petite place de Mazagran, contre dix mille Arabes,—et les forçaient d’abandonner le terrain.—Je ne ferai pas compliment au maréchal Valée d’une nouvelle imprévoyance qui condamnait cent vingt-trois soldats à mort,—s’ils n’avaient égalé les prodiges les plus fabuleux de la bravoure des temps antiques et modernes.—Ce trait héroïque est consolant à une époque où on se sent prêt, à chaque instant, à désespérer de la France livrée aux avocats et aux ambitieux de bas étage.

On a annoncé qu’on s’occupait de récompenser dignement les défenseurs de Mazagran;—ce sont de ces choses qu’on ne doit pas chercher,—que le cœur doit trouver au milieu même de l’émotion que cause un semblable récit.—Je ne crois pas qu’il se trouvât personne en France pour juger mauvais qu’on donnât la croix aux cent vingt héros qui ont survécu,—et que cette compagnie reçût le nom de Compagnie de Mazagran,—et ne se recrutât pas tant qu’il en restera un homme;—que les noms des trois morts fussent toujours prononcés à l’appel les premiers, et qu’on répondit: Morts à Mazagran.

Le principal hommage qu’aient reçu jusqu’ici nos héros est un récit ridiculement ampoulé, fait par M. Chapuys-de-Montlaville.—C’est surtout quand il s’agit de choses si grandes par elles-mêmes que l’enflure est si ridicule qu’elle devient odieuse,—et que l’on accuse l’écrivain qui en est coupable de n’avoir pas senti la grandeur d’un héroïsme qu’il essaye d’embellir par des mots prétentieux.

La compagnie entière,—dit M. Chapuys-de-Montlaville,—s’écria:

«Je garderai ce poste contre l’Arabe, son armée couvrît-elle de ses feux épars la colline et la plaine.»

«Un registre est ouvert pour l’assaut: deux mille Arabes s’y inscrivent aussitôt, etc.»

Ce même M. Chapuys-de-Montlaville est particulièrement connu par l’âpreté, l’obstination et quelquefois la bouffonnerie avec laquelle il demande des économies à la Chambre des députés.—Un jour de la session précédente, je ne sais plus de quoi il était question, mais M. de Montlaville s’écria:

.....Je demande une réduction de huit cent mille francs?

Un membre.—On ne saurait trop approuver les sages vues d’économie de l’honorable préopinant,—seulement, dans la circonstance présente, il y a un grand inconvénient et une grave difficulté à l’exécution de sa proposition.—M. Chapuys-de-Montlaville vient, messieurs, de vous proposer sur le chapitre en discussion une réduction de huit cent mille francs,—et l’article n’est que de cent quarante mille.

Un autre jour,—c’était à propos du mariage du duc d’Orléans.—«Cent trente mille francs d’épingles, s’est écrié M. de Montlaville, j’ai une tante qui en dépense pour douze sous par an,—et qui en perd considérablement!»

MUSÉE DU LOUVRE.—Je vais peu au Salon; je ne connais pas d’exercice aussi violent, de fatigue aussi désespérante.

Les expositions se suivent et se ressemblent:—Quelques bons tableaux, un certain nombre de mauvais, et surtout une très-affligeante quantité de médiocres.

MM. Préault, sculpteur, et Rousseau, paysagiste;—deux âmes en peine, deux ombres errantes dans les galeries,—tous deux repoussés par l’opiniâtre malveillance du jury.

Certes, je ne suis pas pour qu’on aplanisse les abords des carrières libérales;—il est juste que les aspirants passent par des épreuves et des initiations;—il est bon que, comme les hommes qui accompagnaient Josué, ceux-là seuls qui ont force,—courage et vocation—suivent l’art dans les régions élevées qu’il habite.

Depuis qu’on a réhabilité les comédiens,—nous n’avons plus de comédiens.—Le jour où on leur a rendu la terre sainte,—on a commencé par y enterrer leur art.

Si l’on pendait tous les ans le 1er janvier:—dix peintres, dix musiciens et cinquante écrivains,—il ne resterait dans cette lice chanceuse que les véritables vocations.

Mais le jury montre peu de discernement. Il faudrait que le meilleur des tableaux refusés—fût plus mauvais que le dernier des tableaux reçus. Eh bien! il n’en est pas ainsi:—il y a dans les tableaux refusés vingt toiles supérieures, sous tous les rapports, à une toile exposée par M. Bidault, qui est de l’Institut.

Il y a des hommes d’un talent reconnu qui ne doivent être jugés que par le public.

Il y en a d’autres qui ont acquis de la popularité et de la réputation par la persécution du jury,—dont personne n’a jamais rien vu, et dont tout le monde proclame le talent;—le jury n’a pas l’esprit de leur jouer le mauvais tour de les admettre.

Les peintres, du reste, une fois arrivés, n’ont pas à se plaindre;—seuls ils sont assurés de la protection et des commandes du gouvernement.

Les peintres ont depuis longtemps couvert, et au delà, la surface de toutes les murailles intérieures: on invente des palais pour y loger de nouveaux chefs-d’œuvre. On achète, on commande des tableaux; rien de mieux. Nous désirons qu’on en fasse tant, qu’on arrive à les mettre trois les uns sur les autres; cela donnera toujours le moyen d’en cacher deux.

Un reproche que l’on fait annuellement au Musée, c’est de renfermer cette année trop de portraits.

Il faudrait dire: trop de mauvais portraits. Les peintres ont, en général, intérêt à accréditer cette critique facile, à la portée de toutes les intelligences. Presque aucun peintre ne sait faire un portrait.—On ne compte que quelques beaux portraits dans les annales de la peinture, et un beau portrait est une des choses les plus saisissantes comme les moins communes de l’art.

On sait ce qu’on appelle portrait en général: c’est un assemblage de deux yeux, d’une bouche et d’un nez, qui, s’il arrive quelquefois à ressembler à quelqu’un, a presque toujours le malheur que ce ne soit pas à la personne qui a posé devant le peintre.

Pour notre part donc, nous ne reprocherons aux portraits que d’être mauvais; le reste du ridicule auquel ils sont généralement dévoués doit revenir aux personnes qu’ils sont censés représenter.

On ne saurait trop admirer la pudeur de gens parfaitement inconnus qui, dérobant avec soin leur nom sous le voile d’une initiale, moins obscure que ne le serait leur nom entier, n’hésitent pas à étaler aux yeux de la foule leur figure, leurs mains, leurs pieds, leurs beautés particulières et les infirmités qui les distinguent. Le Salon est rempli de femmes qui ne livrent qu’une lettre de leur nom et montrent au moins tout ce qu’elles ont d’épaules à la curiosité d’un public quelconque.

Les uns veulent être peints frisés, vernis, cravatés dans un désert, lisant un roman à cent cinquante lieues de toute habitation. Il est facile de voir les efforts du malheureux peintre, qui, ayant sous les yeux un canapé en velours d’Utrecht jaune, a été obligé de peindre un monticule couvert de mousse. Dans la forme de ces rochers, vous trouverez la forme moins pittoresque de la cheminée et de la pendule qui la surmonte. Vous vous apercevez que les chaises ont servi de modèle aux chênes séculaires, que les nuages recélant la foudre ont été faits d’après les ondulations des rideaux de damas, et la foudre, qui s’échappe en zigzags immobiles, d’après les tringles. L’eau de ce lac, au fond du tableau, a été étudiée par le peintre dans un flacon d’eau de Cologne placé sur un guéridon, le guéridon lui-même, avec son tiroir ouvert, a servi de modèle à une caverne.

S’il y a une chose intéressante dans l’aspect de ces portraits, pour la plupart peu agréables à la vue, c’est que, s’ils ressemblent peu aux personnes dont ils portent le nom, ils sont le portrait fidèle de leurs prétentions, dont ils ne laissent ignorer aucune.

Mais quel avantage mademoiselle M.... D...., placée sous le nº 7266, trouve-t-elle à nous faire savoir qu’elle a la peau jonquille?—Mademoiselle M..., nº 1629, est-elle bien heureuse depuis que tout Paris sait qu’elle a le visage bleu de ciel?—M. E... T..., nº 1374, ne pouvait-il vivre sans nous faire connaître son front chauve ombragé de quelques cheveux pris à l’occiput, au moyen de cette formule d’arithmétique: J’en emprunte un qui vaut dix.

Je n’ai pu admirer avec tout le monde le tableau de M. Delacroix,—la Justice de Trajan.—Le tout ressemble à la procession du bœuf gras.—Trajan a particulièrement un air de garçon boucher enluminé de rouge de brique.

J’ai demandé quel mérite on trouvait à cela.—On m’a répondu: «la couleur.»

Et j’ai demandé à tout le monde: qu’est-ce que la couleur? la couleur consiste-t-elle à faire un cheval blanc lie de vin? Cela me paraît une misérable excuse pour un dessin aussi incorrect que celui de plusieurs figures du tableau de M. Delacroix.—L’architecture est fort belle et d’une grande légèreté.

Il y a des gens condamnés à voir tout ou jaune ou rouge ou bleu.—Le 18 brumaire, de M. Bouchot, est écarlate.—Les États généraux, de M. Couder, sont d’un violet saupoudré de blanc.

Il y a des tableaux verts, il y en a de gris, il y en a d’orange.—Un monsieur paysagiste a inventé deux couleurs inusitées pour les bœufs, il en a fait un gris tourterelle, et l’autre pain à cacheter.

Pour ce qui est des batailles,—on n’en peint qu’une, toujours la même.—Une bataille représente toujours un endroit et un moment où on ne se bat pas,—ou bien où on ne se bat plus.

Il y a une heure où les tableaux exposés au Musée changent tout à coup d’aspect, une heure où l’habileté du pinceau, la finesse de la touche, la science de l’anatomie, de la perspective, disparaissent comme par enchantement. Le public nombreux, le public qui vient de onze heures à midi, ne fait aucun cas de ces qualités qu’il ne voit pas; il ne s’inquiète que du sujet; s’il voit une bataille, il veut savoir laquelle; si les Français sont vainqueurs, le tableau lui semble déjà une fois meilleur.

Il est singulier de remarquer combien ce public, le plus étranger aux arts, admet facilement la convention, à quel degré il accepte l’intention du peintre pour le fait: quelque balai vert qu’on lui montre, il consent sans hésiter à le prendre pour un arbre, quelque chose qui ait une robe est une femme sans contestation;—une redingote grise, Napoléon;—une chose à deux pieds est un homme; si la chose a quatre pieds, c’est un cheval, un chien ou un bœuf, suivant la couleur. Du bleu en haut du tableau est reçu comme le ciel; si le bleu est en bas, c’est la mer.

Voilà des gens pour lesquels il est agréable de peindre; voilà un public!

CHOSES QUELCONQUES.—On continue à envoyer en prison les gardes nationaux qui refusent de s’habiller;—cet impôt exorbitant excite les plus vives réclamations.

C’est en effet une exaction odieuse que celle qui force une foule de gens à dévoiler à tous les yeux une misère qu’ils cachent avec tant de soin,—ou à s’imposer les plus dures privations pour ne pas déparer la compagnie de MM. tel ou tel.

Qu’on se représente un petit marchand qui arrive tout juste à payer ses petits billets et à faire honneur à ses petites affaires.—Qu’il soit un peu gêné;—que pour faire un remboursement il ait fait escompter à gros intérêts, à un Jacques Lefèvre quelconque;—qu’il ait mis son argenterie, la montre et la chaîne de sa femme en gage. C’est une situation où se trouve assez fréquemment le petit commerçant.

Il est pauvre, malheureux, il vit de privations, ou plutôt il ne vit pas; mais extérieurement, tout va bien, il noue les deux bouts.

Si vous lui imposez une dépense pour le moins de cent écus, et qu’il ne puisse retirer cent écus de ses affaires, ce que les petits marchands ne peuvent jamais,—il faut qu’il vienne devant ce conseil de discipline, composé d’autres marchands, avouer sa gêne et sa pauvreté.

Mais, le lendemain, il est ruiné, perdu,—il n’a plus ni crédit ni confiance, on exige des règlements,—ou plutôt on ne veut plus de sa signature.

Et tous ces pauvres gens qui ont tant de peine à conquérir sur le sort un habit propre, auquel ils doivent leur place, leurs amitiés, leurs amours, leurs plaisirs; cet habit, qui seul peut élever l’homme d’esprit et l’homme de cœur à l’égalité avec le sot et le cuistre, il faudra donc qu’ils le suppriment pour acheter votre habit d’arlequin, ou qu’ils viennent vous en dire tous les secrets,—les coutures noircies à l’encre, et les boutons rattachés, par eux-mêmes.

MM. les députés,—qui sont exempts de la garde nationale, nous ont donné ces loisirs.

Lorsque, pendant la discussion des fonds secrets,—il fut un moment question de voir reparaître M. Molé,—madame Dosne s’écria:—Comment penser à M. Molé quand on a des hommes comme nous!

Après le vote, un député a dit: «Voilà le Thiers consolidé.»

Le jury et les circonstances atténuantes vont toujours leur train;—il y a en ce moment au seul bagne de Brest quatorze parricides.

La souscription pour la médaille de M. le vicomte de Cormenin se traîne assez péniblement.—Une petite lettre parfumée et toute féminine m’assure que le beau-père dudit M. de Cormenin a envoyé aux journaux une centaine de francs ainsi divisés:—un patriote, trois francs,—un ami du peuple, deux francs, etc., etc.,—c’est bien méchant.—Sérieusement, parmi les souscripteurs, beaucoup se sont glissés qui ne portent d’autre intérêt à la chose que celui de lire leurs noms imprimés.

D’autres, plus habiles, font par ce moyen sur leur commerce et leur industrie, moyennant un ou deux francs, une annonce qui leur en eût coûté sept ou huit.

Ainsi j’ai lu dans le National:

Musch, quinze centimes,—Taillard, vingt centimes,—Dumon père, dix centimes,—Frainrie, doreur, rue Saint-Antoine, 168.

N. B. Il faut qu’un esprit aussi ingénieux que celui de M. Frainrie trouve sa récompense, je le prie donc de faire prendre chez moi un petit cadre gothique, qui a besoin d’être doré.

Voici une autre souscription que l’on m’envoie:

M. L., rue du Monthabor, 3,—qui a perdu son parapluie dans un fiacre, et promet une récompense honnête à la personne qui le rapportera,—deux francs.

A propos de la police, voici de sa part une remarquable preuve d’intelligence: une ordonnance prescrit aux cabriolets de louage de porter affiché à l’intérieur le tarif de leurs prix.

Dans les cabriolets, le cocher se met à droite pour conduire, et le bourgeois à gauche.—De quel côté supposez-vous que l’on mette la plaque contenant le tarif en question?—Sans doute à gauche, pour que la personne qui loue le cabriolet puisse le consulter. Nullement, l’ordonnance porte que la plaque sera à droite, c’est-à-dire, derrière le chapeau du cocher s’il est grand, et derrière son épaule s’il est petit, de telle façon qu’il est entièrement impossible d’en faire usage.

Une proposition a été faite à la Chambre tendant à faire établir qu’une loi qui ne donnerait lieu à aucune réclamation serait dispensée de discussion et de scrutin.—La proposition n’a pas été prise en considération.

En effet, cela irait trop vite,—et ferait perdre à messieurs les avocats des occasions de discourir.

Madame de Girardin a bien voulu faire à ma dernière homélie sur les femmes une réponse que je voudrais bien avoir faite moi-même.—A la Chambre des députés, M. Abraham ayant cédé son tour et M. Delacroix ayant parlé, on a dit: nous avons eu le sacrifice d’Abraham et le supplice de la croix.—Un lycéen me conseille de parler un peu de son proviseur et de détacher une guêpe de confiance sur la maison de M... à l’heure où il fait servir le brouet à ses élèves.

Diverses circonstances qui se sont présentées depuis la publication de mes petits volumes,—des lettres anonymes que je reçois où on m’appelle diffamateur,—bretteur, etc., etc., m’obligent, une fois pour toutes, à faire une profession de foi nette et positive. Il y a onze ans que je me suis mêlé pour la première fois aux débats de la presse périodique—j’ai toujours admis la responsabilité de l’écrivain dans sa plus large acception.—Je n’ai jamais écrit une ligne sans la signer, au moins de mes initiales A. K. Je défie qui que ce soit de me reprocher, dans cette période de onze ans, d’avoir manqué une seule fois à la plus stricte loyauté.—Je ne crois pas avoir usé de l’arme que j’ai dans les mains,—arme dont je connais la puissance et le danger—autrement que dans l’intérêt de la vérité, du bon sens et du bien public.—La forme ironique que j’ai adoptée de préférence a pu blesser quelques personnes.—Mais c’est ainsi que je vois et que je suis, et le reproche que l’on me ferait à ce sujet équivaudrait à mes yeux à celui qu’on pourrait me faire d’avoir les cheveux bruns.—Il m’est arrivé bien rarement d’avoir l’intention d’offenser quelqu’un, et si, dans ce cas-là, j’ai cru devoir ne pas dissimuler cette intention; si, dans d’autres circonstances, j’ai cru devoir admettre comme meilleurs juges que moi des personnes qui demandaient une réparation à une blessure qu’elles avaient sentie sans que je crusse l’avoir faite, et me mettre à leur disposition; les personnes qui me connaissent me rendent la justice que, lorsqu’il m’est arrivé—et j’ai eu soin que cela arrivât rarement—d’avoir exprimé un fait inexact,—j’ai mis le plus grand empressement à reconnaître mon erreur quand elle m’a été prouvée.

Si l’on ne m’accuse pas d’avoir jamais reculé devant la responsabilité de mes écrits, on doit me rendre témoignage également que je n’ai, en aucune circonstance, pris des airs de matamore et de fanfaron, et que je n’ai jamais hésité à donner de franches et loyales explications, lorsqu’elles m’ont été convenablement demandées.

Quand arrivent les dernières représentations des Italiens, les habitués se croient en droit de se faire donner bonne mesure, comme disent les marchands, et, sous prétexte de bienveillance pour les chanteurs, ils crient bis à tous les morceaux, et se font chanter deux fois un opéra dans la même soirée. De plus, dans les entr’actes, ils jettent sur la scène des billets dans lesquels ils demandent différents morceaux à leur choix. Le dernier jour où on a joué la Norma,—comme on était encore tout ému des accents passionnés de mademoiselle Grisi, on a entendu des cris: «Le billet, le papier, ouvrez le papier, lisez le papier!» Lablache s’est alors présenté en costume de druide,—a obéi a l’injonction du public,—et a dit qu’il était désolé de ne pas pouvoir se rendre au désir exprimé par le billet, mais que Tamburini était absent pour le duo,—et qu’il n’y avait pas de piano pour l’air. Or, le duo était un duo bouffe, celui du Mariage Secret, et l’air n’était autre que la Tarentelle, de Rossini, qu’on voulait faire chanter à Lablache en costume de druide, guirlande verte et manteau drapé.

Cela rappelle qu’en octobre 1830, Nourrit, sur l’ordre du parterre, chanta la Parisienne à la fin de Moïse, après le passage de la mer Rouge.

Les Égyptiens et les Israélites chantèrent le refrain en chœur.—M. de Lafayette était dans la salle, et, à son couplet, on fit lever tout le monde.

Chaque fois qu’il meurt une célébrité, une foule de gens, qui n’ont jamais vu ladite célébrité, s’intitulent ses amis intimes, et, sous ce prétexte frivole, la pleurent et prononcent sur sa tombe de longs discours que les véritables amis sont forcés d’entendre,—ce qui serait pour eux un raisonnable sujet de deuil.—Heureusement que, lorsque l’improvisation s’embrouille, lorsque l’orateur commence à patauger dans les phrases, son émotion l’empêche de continuer.

M. Bouilli prononce beaucoup de discours sur les tombes. Comme dernièrement il s’abstenait, au sujet d’un ami mort qu’il ne se souvenait pas d’avoir connu et dont il n’avait absolument rien à dire, un croque-mort s’approcha de lui, et lui touchant la manche: «Monsieur Bouilli, lui dit-il, est-ce que nous n’aurons rien de vous aujourd’hui?»

Les dames bienfaisantes répètent activement leur opéra au théâtre de la Renaissance.—A chaque répétition la chose va plus mal.

On parle de joindre un ballet à l’opéra, c’est-à-dire des jupes courtes et une exhibition publique de jambes, et on sait tout ce que les bienséances du langage appellent les jambes des danseuses. D’autres bruits qui circulent, et auxquels je n’ajoute pas foi, feraient croire que la bienfaisance de ces dames ne s’arrêtera pas en si beau chemin.

21 MARS.