Quelques jeunes gens des écoles sont allés visiter M. de Lamennais,—et lui ont tenu ce langage:
«Citoyen, il y a un an, votre condamnation marquait d’un sceau indélébile les tendances réactionnaires d’un pouvoir oppresseur. Ce pouvoir avait démontré depuis longtemps ses vues antipopulaires, antinationales; mais il nous a appris, depuis votre captivité, qu’il n’avait pas achevé son œuvre; lâcheté au dehors, corruption et arbitraire au dedans, déchaînement de la force contre la presse, construction de bastilles, aversion pour l’organisation du travail: tout nous dit assez haut qu’il veut renverser l’édifice révolutionnaire de 1830.
«Mais sait-il bien, ce pouvoir, que son audace peut le perdre? Sait-il bien que les victimes qu’il atteint viennent réchauffer le zèle des patriotes, et grandir leur cause?... Il ne l’ignore pas, sans doute, et d’ailleurs nous sommes moins jaloux de le lui apprendre que de venir ici vous témoigner, citoyen, quel est l’esprit de réprobation que ce système inspire généralement.»
Il est difficile de trouver une plus grande preuve d’une liberté illimitée—que cette façon de se plaindre de n’en pas avoir.
Depuis quelques mois, mes amis se plaisent à orner les collets de leurs habits de toutes sortes de couleurs:—M. Hugo a mis du vert à son habit sous forme de petites palmes d’académicien;—voici que M. Théophile Gautier met au sien un peu de rouge, sous prétexte de croix d’honneur;—j’ai un jeune camarade qu’on avait obligé, lui, de revêtir un collet entièrement rouge,—mais c’était le plus mécontent des trois; il s’est fait réformer et est rentré avec joie dans la vie civile et dans sa redingote noire.
M. Théophile Gautier est un jeune poëte qui a fait d’abord de fort beaux vers:—on ne lui a pas donné la croix pour cela;—il s’est mis à faire dans les journaux de la prose spirituelle. C’était aux yeux des gens déjà un peu mieux, en cela que c’était déjà moins; mais on ne pouvait pas encore lui donner la croix.—Il la désirait, cependant, parce qu’il aime le rouge, et que c’était, disait-il, un moyen légal d’en porter sur ses habits.—Il avait une fois, dans sa jeunesse, essayé d’un gilet de soie ponceau, mais cela avait mis ses voisins dans une telle fureur, qu’il avait été obligé d’y renoncer.
On lui fit faire alors un long dithyrambe sur la naissance d’un fils du prince royal:—cela commençait à aller assez bien;—on avait promis la croix, et je crus même alors qu’on l’avait donnée.—Malheureusement, par suite d’une fâcheuse habitude dès longtemps contractée, il avait par mégarde laissé tomber encore quelques beaux vers dans son ode; cela fit peur aux gens, et on vit qu’il n’était pas encore mûr pour les récompenses du pouvoir.
On attendit une meilleure occasion.
Elle se présenta à propos du concours pour le tombeau de l’empereur Napoléon.—M. Gautier fut chargé de rédiger le rapport de la commission, et, sur cette pièce d’écriture, où on lui a donné plusieurs collaborateurs pour qu’il ne s’échappât pas trop en esprit, on lui a donné enfin le ruban rouge.
J’approuve, on ne saurait davantage, qu’on ait accordé cette distinction à un jeune homme d’esprit et de talent,—mais je demande pourquoi on la lui a donnée après le rapport de la commission sur le concours pour le tombeau de Napoléon, au lieu de la lui donner après la publication de la Comédie de la Mort, volume plein de charmantes fantaisies et de vers du plus grand mérite.
Et je me réponds: C’est que le pouvoir a toujours un peu peur des supériorités.—Tant qu’on les tient au pied de l’échelle, on paraît toujours plus grand qu’elles, parce qu’on est plus élevé, et, pour le public, c’est la même chose.—Mais, si une fois on les laisse se hisser sur les mêmes tréteaux, alors les médiocrités qui les y ont précédées, réduites à leur taille réelle, risquent fort de ne pas conserver leur avantage.—C’est pourquoi on exige des gens de talent une foule de conditions préalables relatives au niveau.—On ne les laisse entrer dans les faveurs du pouvoir—que comme les chevaux de remonte entrent dans les régiments; il faut qu’ils prouvent par des papiers bien en règle qu’ils sont hongres comme tout le monde.
Pour cette fois, cependant, je ne leur conseille pas de s’y fier.
Je suis sûr, néanmoins, mon cher Théophile, que vous ne vous êtes pas, à beaucoup près, donné tant de mal pour obtenir la croix—que j’en ai depuis huit jours à décider mon voisin à me vendre un rosier à fleurs jaunes qu’il avait dans sa haie.—Je n’ose repasser dans ma mémoire—tout ce que j’ai fait de bassesses, ce que j’ai commis de fourberies, pour décider mon homme; et j’ose moins penser à ce que j’en aurais fait de plus s’il n’avait pas cédé aussitôt. Il faut dire que c’est la grosse rose jaune double,—et que le rosier a sept pieds de haut.
On vient de publier, sous le titre de Glanes, un volume de mademoiselle Louise Bertin.
En voici huit vers pleins d’une exquise délicatesse:
Est-il dans les buissons de si charmantes fleurs?
Et, lorsqu’au vent d’automne elles s’envolent toutes,
Pourquoi les voir partir d’un œil mouillé de pleurs?
Tant de pierres dans l’herbe et d’épines aux fleurs!
Que, pendant le voyage, hélas! nous devons toutes
Tacher de notre sang et mouiller de nos pleurs?»
L’Académie, la vieille coquette, semble ne vouloir céder qu’à un de ces beaux feux, qu’à une de ces longues passions sur lesquelles mademoiselle de Scudéri faisait dix volumes. Il faut lui faire longtemps la cour pour obtenir ses faveurs.—On trouve, dans le Journal des Débats de 1824, la candidature de M. Ancelot officiellement annoncée.—Cette candidature a duré quinze ans. M. le chancelier Pasquier date de plus de vingt ans. Il y a vingt ans, du moins, que, sans se présenter tout à fait, il tâte le terrain et attend le moment.
D’après toutes les probabilités, M. Pasquier succédera à M. de Cessac, et M. Ballanche à M. Duval.
Les autres candidats, fruits secs, sont: MM. de Vigny,—Sainte-Beuve,—Alexandre Dumas,—Casimir Bonjour,—Vatout,—l’évêque de Maroc,—Patin,—M. de Balzac et M. Aimé Martin.—L’Académie est le prix de l’obstination; elle n’est pas pour celui qui arrive le premier, mais pour celui qui court le plus longtemps. Tous les concurrents y arriveront.
Les trois ou quatre académiciens qui ont assisté à l’enterrement de M. Duval ont fait une assez bonne journée: il y a des jetons de présence pour ces cérémonies, comme pour les séances; c’est-à-dire deux cent quarante francs à partager entre les assistants. Les jeunes s’occupent de vivre, les vieux ont peur de mourir; de sorte qu’on ne va aux enterrements qu’en petit nombre.
Autrefois, pour les séances, on fermait la porte à trois heures. On raconte qu’un jour l’abbé Delille, se trouvant seul à cette séance, et entendant des pas, ferma promptement la porte, empocha les jetons, et s’en alla.
QUESTION D’ORIENT.—Relire ici les différentes sorties auxquelles je me suis laissé aller à diverses reprises contre la tribune.
Connaissez-vous l’Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux, par M. Nodier? A la première page du volume, qui est fort gros, le roi de Bohême part pour visiter tous ses châteaux, et à la dernière page il n’est pas encore arrivé au premier.
C’est absolument ce qui s’est passé à la Chambre des députés dans les séances consacrées à ce qu’on a appelé la question d’Orient. Voici une partie du programme:
QUESTION D’ORIENT.—M. Jaubert—parle du recensement de Toulouse.
M. Liadières—reproche à M. Joly d’avoir parlé des canons de Brunehaut.
M. Jaubert—remonte à la tribune et parle légèrement des tragédies de M. Liadières.
SUITE DE LA QUESTION D’ORIENT.—M. Joly monte à la tribune et explique les canons de Brunehaut.
M. Liadières—monte à la tribune et se déclare satisfait de l’explication;—il répond aux critiques de M. Jaubert sur ses tragédies.
M. Jaubert—monte à la tribune et menace M. Liadières de le faire chasser de la Chambre, attendu qu’il y a incompatibilité entre son service auprès du roi et ses fonctions de député.
(Ce qui est une niaiserie, attendu que les électeurs qui ont envoyé M. Liadières à la Chambre l’ont accepté et choisi comme cela, et que M. Jaubert n’a rien à y voir.)
M. Liadières—remonte à la tribune, et dit qu’il donnera, si cela est nécessaire, sa démission au roi, mais qu’il restera député.
M. Joly—donne de nouvelles explications; il n’a pas dit précisément qu’il y eût des canons dans l’armée de Brunehaut.
M. Jaubert—se plaint de M. Guizot.
Pendant que ces choses se passent—la Chambre n’écoute pas par discrétion les conversations particulières de ces trois messieurs qui occupent la tribune, se livre à des dialogues variés,—on devise sur la rareté du gibier,—des actions du chemin de fer de Rouen,—du pavage en bois, et on échange quelques prises de tabac, on raconte l’aventure de l’honorable M. D*** de seize manières différentes.
FIN DE LA QUESTION D’ORIENT.—A ce propos, disons que M. Duvergier de Hauranne colporte partout ses paperasseries fastidieuses, sous prétexte de la question d’Orient.—A la Chambre, on ne l’appelle plus, dans les couloirs et dans la salle des conférences, que le Grand-Orient.
M. LE GÉNÉRAL COMTE HUGO.—Lorsqu’il fut question d’inscrire sur l’arc de triomphe de l’Étoile les noms des gloires de l’Empire,—on avait lieu de croire que la chose se ferait sans étourderie, et que la liste des noms à graver serait la suite d’un mûr examen.
Pas le moins du monde:—on a écrit des noms d’abondance et au fil de la mémoire,—de telle sorte que les réclamations sur de graves oublis se sont fait entendre de tous côtés.
D’une lettre adressée à la postérité, on n’aurait pas dû écrire le brouillon sur la pierre.—C’est élever à l’état de monument et la gloire d’une génération et la saugrenuité d’une autre. Toujours est-il que cela fut fait ainsi.
Une réclamation surtout fit beaucoup d’effet: c’était celle de M. Victor Hugo, au nom de son père.
Il y a un des plus nobles et des plus honorables généraux de la République et de l’Empire, que l’ancien roi de Naples et d’Espagne, le frère de l’empereur, le roi Joseph, appelle encore dans ses correspondances particulières son meilleur ami; un homme qui se distingua brillamment au siége de Gaëte, qui organisa le royaume de Naples de concert avec Joseph Bonaparte; qui, gouverneur de la province d’Avellino, chassa, battit et saisit au corps le fameux Fra Diavolo, qui le jugea l’homme le plus tenace et le plus redoutable auquel il ait jamais eu affaire; un homme que le roi Joseph Bonaparte, fait par son frère roi des Espagnes et des Indes, crut indispensable à l’affermissement de la domination française en Espagne, et qu’il appela à Madrid en qualité de majordome du palais, d’abord, et ensuite en qualité de gouverneur des provinces d’Avila et de Guadalajara; un homme qui donna à son pays, son sang, ses jours, ses nuits, sa vie entière; qui se montra avec éclat à Cifuentes, à Siguenza, à Valdajos, à Hita, à Caldiero; un de ces fiers et intègres généraux de la République, qui refusa avec indignation, plusieurs fois et au vu de ses soldats, des millions que lui fit offrir l’ennemi pour livrer le drapeau de la France; qui ne reçut ses grades que un à un, qui ne se laissa qu’à son corps défendant créer par le roi d’Espagne comte de Cifuentes et marquis de Siguenza; un homme, enfin, auquel l’empereur, à deux reprises différentes, confia, comme au seul capable de la bien défendre, Thionville, un des boulevards de la frontière, en 1814 et en 1815; qui s’y immortalisa deux fois, qui y soutint un bombardement, et se défendit jusqu’à la dernière heure avec un courage héroïque, après avoir fait dire aux parlementaires ennemis: «Qu’il s’ensevelirait sous les ruines de Thionville plutôt que de livrer la place aux généraux prussiens.»—Cet homme, ce noble et modeste soldat, c’est M. le général comte Hugo.
Le second fils du général, M. V. Hugo,—vit avec tristesse que le nom de son père n’était pas inscrit entre les généraux de l’empereur Napoléon.—Il publia un volume de poésies,—les Voix intérieures, et le dédia à son père, Joseph-Léopold-Sigisbert, comte Hugo, oublié sur l’arc de triomphe de l’Étoile.
Le volume paraît le 24 juin 1837.
Le 27 juin, M. Victor Hugo, en rentrant chez lui, trouve dans son salon un tableau que M. le duc et madame la duchesse d’Orléans lui envoient en signe d’admiration et de sympathie.
On s’occupe beaucoup de cette dédicace.—Peu de temps après, le gouvernement se voit forcé de faire un erratum,—un post-scriptum de pierre à son monument; il compulse ses états de service, s’agite, se remue, creuse ses archives, recueille ça et là les réclamations, et finit par inscrire soixante nouveaux noms sur l’arc de triomphe de l’Étoile. Il n’en oublie qu’un seul, le nom du général Hugo.
M. le maréchal Soult, président du conseil, a pourtant été le compagnon d’armes de M. le général Hugo!
Un ancien ministre reprochait à l’un des ministres actuels cette incroyable légèreté, et cette grave maladresse. «Que voulez-vous?—répondit le ministre en question, M. Victor Hugo n’a pas réclamé.»
Il est inutile de dire que le ministre capable d’une pareille réponse n’est ni M. Guizot, ni M. Villemain, qui sont les amis particuliers de M. Victor Hugo.
De notre temps se sont réalisées ces paroles de l’Écriture: «Les premiers seront les derniers.» Il y a une haine insatiable contre tout ce qui est grand;—c’est de cette haine que se forme la ridicule et fausse admiration pour tout ce qui est petit. Mais une chose doit consoler les bons esprits,—c’est qu’à force d’élever les petites choses,—on finira par les croire grandes, on les haïra comme telles, et on les renversera pour remettre en place les grandes choses, si basses aujourd’hui.
A nous deux, monsieur Aimé Martin!
D’abord, monsieur Aimé Martin, ne me prenez pas pour un homme méchant et hargneux, et ne croyez pas que je déchaîne sur vous mes guêpes—au hasard et par malice. Vous m’avez attaqué et blessé, monsieur, dans un des livres que j’aime et dans les fleurs, que j’aime toutes. J’ai retenu si peu de choses pour ma part de celles qu’on se dispute dans la vie, que j’en suis horriblement avare,—et que je deviens féroce quand on y touche.
Un des plus beaux livres qui soient sortis de la cervelle humaine—est le livre des Maximes de la Rochefoucauld. Ce livre se compose d’une trentaine de pages;—c’est, sans contredit, celui de tous les livres qui renferme le moins de mots, mais c’est aussi celui de tous les livres qui renferme le plus de choses, c’est un livre qui dit la vérité sur tout.
Certes, si Dieu,—en un jour de colère, ou plutôt, de bonté, avait mis tous les livres et toutes les actions des hommes dans une immense cornue, et qu’il eût fait évaporer par la distillation tous les mensonges, tous les semblants, toutes les hypocrisies—on n’eût trouvé pour résidu au fond de l’alambic que les trente pages de la Rochefoucauld.
Le livre de la Rochefoucauld me raconte l’histoire publique et secrète de tous les temps et de tous les siècles,—l’histoire du passé et l’histoire de l’avenir.—Loin de m’irriter contre l’homme en me le dévoilant, il me rend au contraire bon et indulgent.
Il m’apprend à ne pas demander à la vie plus qu’elle ne contient, à ne pas attendre de l’homme plus qu’il ne possède. Les Samoyèdes, j’en suis sûr, ne ressentent qu’un médiocre chagrin de ne pas manger d’ananas;—je n’ai plus sujet d’en vouloir aux hommes de ce qu’ils n’exercent pas à mon bénéfice une foule de noms de vertus qui, en réalité, ne mûrissent pas dans leur cœur;—l’homme le plus laid du monde est au même point que la plus jolie fille du monde;—il suffit de bien établir qu’un pommier est un pommier pour qu’on renonce à la fantaisie de cueillir dessus des pêches; on s’arrange des pommes et on n’en veut pas au pommier.
Ce livre, M. Aimé Martin me l’a gâté.
M. Aimé Martin a publié une édition de la Rochefoucauld.—La chose commence par une préface beaucoup plus longue que tout le livre des Maximes,—où ledit M. Aimé Martin établit sa prééminence, incontestable à lui Aimé Martin, sur Marc-Aurèle et sur la Rochefoucauld. Puis il s’emporte en une longue diatribe contre son auteur,—puis il passe à l’examen critique des maximes. C’est, à vrai dire, une chose curieuse par son excès. Il prend chaque maxime une à une, et il met au-dessous toutes les vieilles rapsodies, toutes les inepties, toutes les phrases vides et hypocrites,—tous les grands mots creux, tous les lieux communs rapiécés, qui traînent depuis des siècles dans les mauvais livres de cette vieille bavarde, menteuse, cohue de prétendus moralistes qui n’ont plus aucun prétexte de vivre depuis l’instant où la Rochefoucauld a taillé sa plume pour écrire le premier mot de la première phrase de ses Maximes, c’est ce qu’il appelle réfuter les maximes et leur fausse philosophie.
Je voudrais vous donner un spécimen de la manière de travailler de M. Aimé Martin;—mais le choix m’embarrasse, je prends au hasard:
«La constance des sages, dit la Rochefoucauld, n’est que l’art de renfermer leur agitation dans leur cœur.»
«Ainsi donc, s’écrie M. Aimé Martin, la sagesse n’est que de l’hypocrisie. Ainsi donc, etc., quelles seraient les conséquences, etc.?» La valeur de six pages de conséquences.
«La philosophie, dit la Rochefoucauld, triomphe aisément des maux passés et des maux à venir, mais les maux présents triomphent d’elle.»
«Anaxarque, répond M. Aimé Martin, Diogène, Épictète, Socrate, apprirent au monde, etc. La Rochefoucauld prétendrait-t-il nier ces grands exemples?» (Quatre pages.)
Le tout lardé des termes du plus profond mépris, de la plus vertueuse horreur pour la Rochefoucauld.—Le volume finit par un post-scriptum deux fois long comme le livre des Maximes, où M. Martin s’applaudit d’avoir écrasé son auteur et de l’avoir réduit à néant.
Certes, l’idée de M. Aimé Martin était dans son origine assez ingénieuse et assez sensée; il a compris que ce serait une bonne affaire que de s’accrocher à la Rochefoucauld—comme le gui au chêne,—de s’y cramponner des ongles et des dents, de telle sorte qu’on ne pût les séparer,—et d’obliger ainsi les lecteurs et les acheteurs à cette alternative, ou n’avoir pas la Rochefoucauld ou avoir M. Aimé Martin.
Ce résultat a été ce qu’il devait être,—quelque lourde, creuse, pommadée, que soit la prose de M. Aimé Martin, on aime encore mieux s’en charger que d’être privé des Maximes, et la spéculation a réussi à un certain point;—mais peut-être aurait-elle pu le faire également sans insulter un des plus grands génies que la France ait possédés.
Pour moi, je cherche en ce moment un exemplaire de la Rochefoucauld,—sans M. Aimé Martin.
Le résumé du travail susmentionné est que le livre de la Rochefoucauld est un livre absurde, immoral et ridicule.—J’ai pensé que la destruction de cet ouvrage laisserait dans les bibliothèques une lacune fâcheuse:—j’ai songé à la combler.—Il m’a semblé que la place abandonnée par la Rochefoucauld vaincu revenait de droit à M. Aimé Martin vainqueur, et j’ai énucléé de ses œuvres quelques maximes qui remplaceront celles qu’il a détruites d’une manière si triomphante.—MM. les imprimeurs peuvent affirmer que le manuscrit desdites pensées est formé de lignes imprimées coupées avec des ciseaux dans un ouvrage de M. Aimé Martin—et que ces maximes sont authentiques;—à la première réclamation d’un ayant droit, j’indiquerai le volume et la page de chacune.
PENSÉES ET MAXIMES
De M. Louis-Aimé Martin.
I. De tous les maux de la vie, l’absence est le plus douloureux.
II. Une jeune fille est une rose encore en bouton.
III. Heureux berger! vous pouvez danser dans la prairie, vous couronner des épis de Cérès, vous enivrer des dons de Bacchus.
IV. L’amour se plaît quelquefois à unir une timide bergère à un superbe guerrier.
V. Avant que le souffle de l’amour eût animé le monde, toutes les roses étaient blanches, et toutes les filles insensibles.
VI. Les personnes dédaigneuses sont pour la plupart exigeantes et peu aimables.
VII. Une jeune fille loin de sa mère est, au milieu du monde, comme une rose qui a perdu sa fraîcheur.
VIII. A son aspect (la luzerne), la génisse se réjouit; aimée de la brebis, elle fait les délices de la chèvre et la joie du cheval.
IX. IL Y A TOUT A GAGNER AVEC LA BONNE COMPAGNIE.
X. Nous quittons trop souvent un bonheur certain pour courir après de vains plaisirs qui fuient et s’envolent.
XI. Pour orner les leçons de la sagesse, souvent les muses ont emprunté une rose aux amours.
XII. La faiblesse plaît à la force, et souvent elle lui prête ses grâces.
XIII. Il faut à l’amour des ailes et un bandeau.
XIV. Il faut que l’amour dérobe tout à l’innocence, il méprise les dons volontaires.
Ah! mon Dieu! est-ce bien M. Louis-Aimé Martin qui dit cela? mais c’est horrible,—mais on ferait sur ces maximes un commentaire plus sérieux que celui qu’il a fait sur les maximes de la Rochefoucauld!—mais ce que M. Aimé Martin nous conseille là,—ce n’est ni plus ni moins que le viol!
Est-ce que ces maximes seraient moins innocentes que je ne l’avais cru d’abord?—je me rappelle le numéro III, qui renferme des tendances un peu bachiques.
Mais rassurez-vous, mères prudentes, qui songiez à mettre les maximes de M. Aimé Martin aux mains de vos filles,—ce n’est que par hasard qu’il s’échappe ainsi en pensées inquiétantes; les idées de M. Aimé Martin sur l’amour sont tout autres que celles que vous pourriez lui supposer d’après le numéro XIV.
M. Aimé Martin est partisan de l’amour platonique: «Les autres passions, dit-il, cherchent leurs jouissances dans les choses de la terre, le véritable amour ne s’attache qu’aux choses du ciel. Ce n’est pas la beauté physique qu’on aime, mais la douceur, la générosité, etc., ou quelques autres beautés morales.»
«Ce ne sont pas les plus belles femmes qui inspirent les plus grandes passions, mais celles qui possèdent les vertus dans un degré éminent, voilà ce qu’on aime.»
«Un demi-aveu enchante bien plus qu’une certitude entière.»
Il est évident que M. Aimé Martin parle de l’amour comme les anciens acteurs tyrannisés par l’Opéra,—qui récitaient leurs rôles dans la coulisse et laissaient faire les gestes à d’autres.
Voici ce que m’a fait M. Aimé Martin relativement à la Rochefoucauld. Je vous dirai une autre fois ce qu’il m’a fait relativement aux fleurs.
M. Louis-Aimé Martin se présente pour un des fauteuils vacants à l’Académie française.
Mars 1842.
Les bals de l’Opéra.—Une rupture.—M. Thiers et les Guêpes.—Le bal du duc d’Orléans.—Plusieurs adultères.—Grosse scélérate.—Une gamine.—Sur quelques Nisards (suite).—Les capacités.—M. Ducos.—M. Pelletier-Dulas.—A. M. Guizot.—L’acarus du pouvoir.—Grattez-vous.—M. Ballanche.—M. de Vigny.—M. Vatout.—M. Patin.—Le droit de visite.—M. de Salvandy et M. de Lamartine.—Les chaises du jardin des Tuileries.—Une prompte fuite à Waterloo.—Le capitaine Bonardin.—M. Gannal au beurre d’anchois.—A. M. E. de Girardin.—M. Dumas.—M. Ballanche.—M. Pasquier.—M. Dubignac.
Les bals de l’Opéra ont fini par se moraliser, et cela d’une singulière manière;—ils sont arrivés à un point de sans-façon tel, qu’une femme comme il faut ne peut plus trouver aucun prétexte pour s’y faire conduire.
C’est du reste une époque qui sert de raison à bien des brouilles.—Nous avons parlé l’année dernière d’une femme qui avait chassé son amant pendant le carême, et en avait repris un autre pour obéir à cet usage populaire qui veut qu’on ait quelque chose de neuf à Pâques.—Cette année, madame *** a écrit au sien, qu’elle soupçonnait d’une infidélité:
«Certainement ce n’est pas contre vous que je suis irritée, mais bien contre celle qui a accepté votre hommage: vous n’avez ni figure ni esprit, et la femme qui vous prend pour amant ne peut avoir eu pour but que de me contrarier.»
M. THIERS ET LES GUÊPES.—Le dernier numéro des Guêpes a paru le 1er février; le 5 du même mois, M. Thiers portait au bal de M. le duc d’Orléans l’habit de membre de l’Institut,—absolument comme le général Bonaparte à son retour d’Égypte. On ne saurait mieux ni plus vite profiter d’un bon avis.
Tous les morceaux de papier imprimé ont donné, sous le bon plaisir de leurs imprimeurs respectifs, des détails plus ou moins circonstanciés, plus ou moins apocryphes, sur le bal des Tuileries;—l’ensemble était riche et piquant;—on a critiqué avec raison le quadrille des bergères;—toutes les bergères étaient vêtues en rose et tous les bergers en bleu, je crois. Il eût été bien plus vrai et bien plus charmant de donner à chaque couple une couleur particulière,—ainsi qu’on le voit dans les bons Vatteau. Chaque bergère doit avoir son berger vêtu de sa couleur.—Il aurait dû y avoir un couple rose, un autre tourterelle, un autre gris-de-la-reine, etc., etc.
M. Hugo avait le costume de membre de l’Institut,—habit aussi glorieux pour les combats qu’il a livrés pour l’obtenir que par la grandeur de la chose elle-même,—habit qui faisait allusion à la peau du lion dont se couvrait Alcide;—il causait fort galamment avec la belle madame de ***, il se livrait aux madrigaux et aux concettis les plus rocailles.
—Vraiment, lui dit madame de ***, votre esprit complète pour moi l’illusion, il semble que nous soyons à une des belles nuits de Versailles.
—Madame, répondit l’académicien, il me manque pour cela bien des choses:—tenez, par exemple,—un costume d’abbé,—la poudre, le petit collet, le rabat et une rose à la main.
QUE LE VRAI N’EST PRESQUE JAMAIS VRAISEMBLABLE.—Quand un pauvre romancier veut mettre en scène une femme adultère, il se creuse la cervelle pour orner de fleurs,—adoucir et rendre insensible la pente qui conduit une femme, une épouse, une mère, du milieu des vertus domestiques—à l’oubli de tous ses devoirs.
Le vrai, le réel, ne se donnent pas tant de peine;—il semble que la plupart des femmes qui trompent leur mari ne sont nullement abusées, aveuglées, etc., etc.;—qu’elles trahissent la foi conjugale, tout simplement parce qu’il leur plaît de trahir la foi conjugale;—car les amants que la vengeance des maris produit au grand jour de la police correctionnelle ne paraissent d’ordinaire, ni par les agréments de leur personne, ni par l’astuce de leurs moyens, justifier ni même expliquer ce qu’on appelle un entraînement.
Il y a dans un adultère beaucoup plus de haine contre le mari que d’amour pour l’amant,—qui n’est, le plus souvent, qu’un élément désagréable, mais malheureusement nécessaire d’un crime qu’on est décidé à commettre.
Quelques procès récents viennent à l’appui de ce que nous avançons.
Le jeune Charles *** est traîné devant les juges par un époux justement irrité;—ledit époux a des preuves accablantes,—il a trouvé la correspondance.
(Les amoureux sont comme les conspirateurs, ils se donnent une peine incroyable pour fabriquer des preuves contre eux. Dans tous les procès en adultère,—on trouve des correspondances. Dernièrement, M. D***, ancien notaire, qui, surprenant sa femme en flagrant délit, s’est contenté de faire signer au docteur R..., son complice, une lettre de change de soixante mille francs,—avait découvert la correspondance,—où?—sur le parquet de son salon.)
Dans l’affaire du jeune Charles ***, le ministère public s’est élevé avec force contre le séducteur qui, par des manœuvres coupables, un art perfide, avait détourné de ses devoirs les plus sacrés une femme jusque-là pure et innocente:—à l’appui de sa vertueuse indignation, il lisait une lettre où on remarquait ce passage:
«Penses-tu un peu à moi? Combien fais-tu de toilettes par jour? Mais écris-moi donc tout cela, GROSSE SCÉLÉRATE.»
En effet, comme dit M. le procureur du roi, résistez donc à cela;—on comprend qu’une mère de famille, une femme honnête et distinguée, risque tout et perde tout—pour recevoir de semblables lettres.
Nous appelons sur ce sujet l’attention des femmes adultères ou sur le point de le devenir.—Certes, pour un semblable usage,—pour s’entendre appeler grosse scélérate, un mari est bien suffisant, et on peut se dispenser de prendre un amant.
Voici un autre exemple que nous tirons des mœurs de magasin:
Un marchand aime la femme d’un autre marchand, son voisin, le sieur D***.
Une première fois, M. D*** surprend une correspondance coupable,—il pardonne.
Mais, une seconde fois, il s’irrite, fait incarcérer sa femme et son complice, et demande judiciairement à ce dernier quarante mille francs de dommages-intérêts, somme à laquelle il évalue les avaries et dégâts causés dans son honneur.—Débat devant la... je ne sais combienme chambre,—comme d’usage, M. D*** produit les lettres.
Une de ces lettres, que nous allons citer textuellement,—est écrite par le marchand amoureux à l’objet criminel de sa flamme adultère,—tout simplement sur une de ses factures, laquelle porte au tiers de la page son nom, sa profession, son adresse.
N*** TIENT MAGASIN ET ASSORTIMENT
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N. B. Autrefois les amoureux appelaient leur maîtresse leur dame ou leur souveraine,—et s’intitulaient leur chevalier ou leur esclave.
M. N*** appelle celle qu’il aime sa gamine, et se donne à lui-même le titre de gamin.—Mais quels sont les amoureux qui seraient charmés de voir imprimés les jolis noms qu’ils ont donnés et reçus?
L’individu, c’est le mari.
Voici la lettre.
«A ma meilleure amie, mon ange idolâtré du plus sincère des amis jusqu’au tombeau, plutôt mourir que de vivre sans Éléonore. Jurement indissoluble, ton gamin ne peut vivre plus longtemps sans te voir; je suis bani de ta maison. J’ai reçu une lettre de l’individu. Je lui ai répondu. Mais, comme je mettais bien des civilités respectueuses pour toi, il n’aura pas manqué de déchirer la lettre en fronsant le sourcil. Ah! ma pauvre gamine, supportent avec courage tes
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Il remet les vieilles à neuf,
Rue ***, nº ***, Paris.
maux, ayant devant nous un chemin qui nous conduira où nos cœurs haspirent. Ah! mon idole, quand tu entends monter des sabots, c’est dit, il n’y a pas moyen de presser la main de ma gamine sur mon cœur, car c’est les sabots de l’individu. Je redoulte l’individu. Tâche, lorsque je passerai et que je pourrai monter, de ne faire qu’un signe de tête en la baissant pour le oui, et en la tournant pour le non. Quand nous sommes ensemble, c’est tant de pris sur l’ennemi. Mais, comme dit le proverbe, un bon os tombe toujours à un mauvais chien. O bonne amie! nos cœurs ne demandent qu’à prendre leur volé, il y a des hommes comme le tient, par exemple, qui regardent leur femme comme leur pissalé.
«Adieu, chère trésore, reçois les serment inextinguibles à la vie à la mort de ton ami. J’ai tant lu et baisé ma lettre, qu’elle est salle. Reçois-la avec ton indulgence et ta bonté accoutumez. Vaincre ou mourir!»
SUR QUELQUES NISARDS[C] (suite).—Voici une note qui a paru ces jours-ci dans les journaux:
«M. CHARLES Nisard, auteur des traductions de, etc., etc., et particulièrement des discours de Cicéron qu’il a épurés d’après une méthode nouvelle, vient de traduire en dernier, et a eu l’honneur de présenter à S. A. R. le duc d’Aumale, les Histoires philippiques de Justin. Son Altesse Royale a bien voulu encourager le traducteur dans l’étude de ces écrivains sérieux qui seront toujours les éternels modèles de tous les littérateurs.»
Il faut savoir gré au jeune prince, qui, ayant sans doute remarqué que M. Désiré Nisard et M. Auguste Nisard se sont donné la mission de dépecer les vivants, a pensé à garantir les contemporains de ce troisième Nisard, et tâché de l’amener par des gracieusetés à se contenter d’écorcher les morts; mais les critiques sont comme les médecins, leur travail sur le cadavre n’est qu’une étude préparatoire.
SUR LES CAPACITÉS.—M. Ducos a présenté à la Chambre une proposition ayant pour but d’admettre les capacités dans son sein.
Les discours qui ont été prononcés en faveur de la proposition ne pouvaient être agréables à la Chambre;—en effet, ils peuvent tous se résumer par cette phrase:
«Il est temps d’appeler l’intelligence au pouvoir. Je demande à MM. les députés qu’ils reconnaissent et certifient par un vote solennel, que le système électoral actuel n’envoie à la Chambre que des buses et des oisons.»
Le plus grand nombre des députés a refusé de faire cette profession de foi humiliante.
Je dois dire à mes lecteurs ce que ce serait que l’adjonction des capacités.
Au premier abord et en théorie, il n’y a pas un seul argument raisonnable contre cette proposition: appeler au pouvoir les hommes d’intelligence! Qui osera faire une objection? Il faudra seulement, pour l’honneur de la France,—faire un carton au Moniteur,—antidater et intercaler cette loi pour la mettre au premier jour du gouvernement représentatif,—afin que la postérité ne croie pas que la France a hésité vingt-cinq ans sur ce sujet; je dirai plus,—toujours en théorie et au premier abord,—ce n’est pas assez d’admettre le sens à partager les honneurs du cens,—il faut se dépêcher de substituer entièrement le premier au second.
Quelles seront vos bases pour reconnaître l’intelligence et la capacité? Quels seront les juges et les électeurs? Pourrez-vous garder encore pour électeurs des gens qui ne seront pas éligibles? Puisque tout homme intelligent et capable sera éligible, les électeurs, c’est-à-dire ceux qui ne seront ni capables ni intelligents, seront des juges médiocres pour apprécier l’intelligence et la capacité des autres. Il faudra abolir l’élection de bas en haut.
Si vous lui substituez l’élection de haut en bas,—quels seront alors les juges? C’est un sentier qui vous conduit à l’arbitraire ou gouvernement absolu et nullement représentatif.
On peut prouver qu’on paye le cens d’éligibilité;—mais il est difficile de prouver sans réplique qu’on est un homme capable.
Vous pouvez dire à un homme: «Monsieur, vous ne payez pas cinq cents francs de contributions.»
Ou bien, comme on a dit dans le temps à M. Pelletier-Dulas: «Monsieur, il s’en faut de trente-quatre sous que vous payiez le cens.»
Et M. Lepelletier ou Pelletier-Dulas s’en est retourné avec ses pareils,—c’est-à-dire avec ceux qui payent trente-quatre sous de moins que M. Ganneron.
Et, s’il a tenu à faire des discours,—il n’a eu d’autres ressources,—ainsi que je le lui ai conseillé dans le temps,—que de se faire philanthrope,—agronome, membre d’une Académie pour l’éducation des vers à soie, ou du comité des prisons, etc.,—toutes ces choses qui, sous divers prétextes, n’ont qu’un seul et même but, qui est de monter sur quelque chose et de faire des discours sur n’importe quoi!
Mais prenez dans l’intelligence de M. Ganneron une fraction équivalente à trente-quatre sous dans le cens d’éligibilité, et osez dire à M. Pelletier-Dulas: «Monsieur, vous êtes moins intelligent de cela que M. Ganneron.»
Qui est-ce qui se chargera de cette commission?—Ce n’est pas moi,—car le M. Pelletier-Dulas, auquel on adresserait ce compliment, pourrait le trouver mauvais et me faire un mauvais parti.
Voulez-vous seulement (et c’était ce qu’on demandait) admettre les capacités et l’intelligence parmi les électeurs? Quel sera le rôle des éligibles? Dans quelle position secondaire les placez-vous? L’intelligence par votre vote sera déclarée valoir deux cents francs,—mais pas un sou de plus.
Et puis encore le même inconvénient: comment dresserez-vous vos listes?
Quand on dit à un commis: «Monsieur, d’où vient que je ne suis pas sur la liste électorale?» il vous répond: «Monsieur, c’est que vous ne payez pas le cens.»
Vous n’avez pas le moindre prétexte de vous fâcher,—et d’ailleurs, vous avez, pour consolation, des phrases toutes faites contre l’argent et les richesses,—et vous dites: «J.-J. Rousseau n’aurait pas été électeur,—je suis comme J.-J. Rousseau.»
Mais, si vous admettez le sens au lieu du cens, ou si vous admettez l’un avec l’autre, la chose change de face.
Le commis vous répond d’abord: «Monsieur, c’est que vous ne payez pas le cens.»
Vous répliquez: «Parbleu, monsieur,—mais ce n’est pas à ce titre.
—Monsieur, répond alors le commis, c’est que...»
De quelque euphémisme que s’avise le commis pour dire: «Vous n’êtes pas électeur,» il est impossible qu’on ne lui réponde pas: «Imbécile vous-même,» car sa réponse négative ne veut pas dire autre chose.
Et, c’est alors que vous verriez bien d’autres réclamations encore dans les journaux.
C’est alors qu’on lirait:—«Notre grand Aristide Bachault n’a pas été inscrit sur les listes électorales,—c’est ainsi que les gens qui nous gouvernent répudient toutes nos gloires! etc., etc.»
On constate facilement qu’un homme a cessé de payer le cens; mais comment constater d’une année à l’autre qu’il est devenu un peu plus bête, et comment surtout le lui faire comprendre et admettre?
«Mais, dit M. Ducos en m’interrompant, j’ai prévu toutes ces objections,—je fais représenter l’intelligence par la seconde liste du jury,—par les médecins, les avocats, etc., etc.»
Oh! oh! monsieur Ducos, les médecins! votre proposition est donc bien malade! les avocats,—n’en avez-vous donc pas assez à la Chambre, bon Dieu! et qu’en voulez-vous faire? ou plutôt, que voulez-vous qu’ils fassent de vous et de nous?
M. Ducos ne fait pas semblant d’entendre ce lazzi d’un goût médiocre, et il continue:
«Les citoyens qui ont assez de lumières pour décider, comme jurés, de la vie, de la fortune et de l’honneur de leurs compatriotes, n’en ont-ils pas assez?.....»
Pardon, monsieur Ducos, et qui vous dit qu’ils en ont assez pour décider de l’honneur et de la vie de leurs compatriotes?
Et d’ailleurs, l’intelligence, reconnue seulement dans certaines professions, n’est-ce pas encore un mensonge, et un faux semblant, et un privilége absurde?
Prenez garde à votre édifice de gouvernement représentatif; il est,—comme disent les maçons, soufflé;—n’y mettez pas trop la truelle pour le réparer, parce qu’il tombera sur vous.
Les institutions politiques sont comme les vieux chênes,—elles se creusent au dedans, et il vient un moment où elles ont encore la forme, l’écorce et l’apparence, un moment où elles sont debout,—et où il ne faut pas grand’chose pour les abattre.
Si vous vouliez appeler réellement l’intelligence au pouvoir,—il ne faudrait pas seulement que les hommes intelligents fussent électeurs, il faudrait qu’ils fussent éligibles, et qu’ils le fussent seuls.—Je viens de vous dire ce que vous auriez d’impossibilités dans l’application.
A. M. GUIZOT.—M. Guizot a dit dans le débat relatif à la proposition Ducos: «Ce n’est pas un besoin réel du pays de se mêler ainsi aux affaires publiques, c’est une certaine démangeaison, une maladie de la peau.» L’histoire naturelle devra à M. Guizot la découverte de l’acarus de l’ambition,—qu’elle rangera à la suite de l’acarus de la gale.
M. de Lamartine, qui soutenait l’adjonction des capacités, parce qu’en effet il n’y a pas, en théorie, d’objection possible,—a trouvé peu parlementaire cette façon de dire à ses adversaires: Vous êtes des galeux, grattez-vous les uns les autres et laissez-nous tranquilles;» et il a dit en parlant de M. Guizot: «Je ne répéterai pas l’expression dont s’est servi M. le ministre.»
Je répondrai, moi, à M. Guizot: «Monsieur, vous avez parfaitement raison, c’est une démangeaison qu’ont aujourd’hui toutes les classes de la société;—mais vous l’avez eue aussi cette démangeaison, et vous vous êtes fait gratter par ces mêmes gens qui veulent que vous les grattiez aujourd’hui qu’ils ont gagné votre acarus en vous grattant.»
Sérieusement,—si les gens ont cette démangeaison, c’est vous autres, aujourd’hui au pouvoir, qui la leur avez donnée en les chatouillant pendant quinze ans.
L’élection de M. Ballanche a présenté un singulier hasard; les candidats étaient M. Ballanche, M. de Vigny, M. Vatout, M. Patin. M. de Barante a tiré les noms de l’urne, et ils sortis dans l’ordre que voici:
- M. Ballanche.
- M. de Vigny.
- M. Vatout.
- M. Patin.
- M. Ballanche.
- M. Ballanche.
- M. de Vigny.
- M. de Vigny.
- M. Vatout.
- M. Vatout.
- M. Patin, etc., etc.
Voici une affaire qui fait bien du bruit à la Chambre et dans les journaux, et qui me paraît la plus simple du monde.
Il s’agit du droit mutuel que s’accorderaient la France et l’Angleterre,—pour les croiseurs des deux nations, de visiter les vaisseaux de l’une et de l’autre.
Cette convention a pour prétexte d’empêcher la traite des nègres.
1º On n’empêchera pas la traite tant qu’on n’aura pas aboli l’esclavage,—et ceci n’est pas une petite question,—si ce n’est pour les philanthropes qui ne voient aucune difficulté à affranchir les nègres des autres. Le prix des esclaves augmente au moins à proportion des risques.
2º Si la France ne fait pas la traite,—c’est qu’elle ne veut pas la faire;—elle n’a pas besoin que l’Angleterre l’aide à faire la police de ses vaisseaux.
3º Permettre la visite, c’est admettre que la France ne fait pas la traite parce que l’Angleterre ne le veut pas.
4º Ce serait tout simplement une lâcheté.
On lit dans les journaux:
«Le ministre de la marine a alloué aux auteurs de divers faits de sauvetage, des gratifications montant, en totalité! à neuf cents francs.
Le pouvoir ne veut pas ôter à la vertu et au courage le mérite du désintéressement.
La totalité de ces récompenses serait loin de satisfaire la plus modérée des corruptions pendant trois mois.
Notre âge aura dans l’histoire un éclat tout particulier. A toutes les époques on a dit et fait des sottises;—mais le temps et l’oubli en effaçaient le plus grand nombre. Aujourd’hui, on écrit, on imprime, on enregistre tout, et ceux qui viendront après nous nous prendront pour une génération d’insensés.
L’ambassade de M. de Salvandy a duré une semaine; à son retour, il parut à la Chambre.—La première personne qu’il rencontra fut M. de Lamartine. M. de Lamartine va à lui: «Ah! vous voilà, mon cher Salvandy! comment allez-vous?»
M. de Salvandy s’apprête à répondre agréablement. M. de Lamartine, qui est la politesse et l’aménité même, l’interrompt cependant et lui dit d’un air distrait: «Eh bien! avez-vous fait un bon voyage... physiquement?»
Physiquement voulait si bien dire: Bien entendu, qu’en homme bien élevé je ne vous parle pas de votre voyage sous le rapport politique,—que M. de Salvandy en fut un moment embarrassé; et M. de Lamartine, voyant son embarras,—était prêt d’en avoir plus que lui.
D’où venez-vous, Grimalkin, et dans quelle fleur déjà ouverte vous êtes-vous vautrée que vous m’arrivez toute jaune de pollen?
Il n’y a au jardin que des primevères,—des violettes et des perce-neige, et le colicothus.
Ah! je devine;—j’ai vu en me promenant tout à l’heure les noisetiers qui sont déjà couverts de leurs fleurs mâles et femelles;—les fleurs femelles sont un petit pinceau du plus beau pourpre, les fleurs mâles semblent des chenilles couvertes d’une poussière jaune.—Vous venez des coudriers.—Pourquoi paraissez-vous si pressée?
—Maître,—dit Grimalkin,—c’est que j’ai quelque chose à dire sur les Tuileries.
Voici ce que m’a rapporté Grimalkin:
«Le jardin des Tuileries est un jardin royal; comment se fait-il qu’on y paye les chaises; ne serait-il pas convenable qu’on pût s’y asseoir gratuitement?—Est-il royal de donner à bail,—à des vieilles femmes à châles bruns,—les chaises du jardin des Tuileries,—et le roi doit-il tirer un bénéfice des gens qu’il laisse entrer chez lui?
«Les bancs de pierre et de bois,—qui du reste sont fort rares,—ne sont occupés que par les bonnes d’enfants,—parce que s’asseoir sur un banc gratuit,—quand il y a des chaises qui se payent,—c’est avouer qu’on n’a pas deux sous ou qu’on les destine à un autre usage.»
—Grimalkin,—vous avez raison;—retournez à vos noisetiers.
On m’écrit: «Monsieur, je vois, dans vos Guêpes du mois dernier, que le duc d’Orléans n’a remis que deux cents francs pour être partagés entre les veuves des malheureux Layec et Hervé, victimes de leur noble dévouement lors du naufrage dans la Méditerranée du brick la Picardie.—Ajoutez, monsieur, que le roi a envoyé quatre mille cinq cents francs.»
Allons, allons,—cela me rend un peu plus indulgent pour les chaises du jardin des Tuileries.—Néanmoins, mon observation subsiste.
A la bataille de Waterloo, vers la fin de la journée, un régiment français fut forcé de mettre bas les armes. Un officier, nommé Bonnardin, fut comme les autres emmené au bivac,—ou plutôt emporté, car il était grièvement blessé et évanoui.—En reprenant ses sens, il se trouva comme de raison complètement dépouillé; mais ce qui le mit au désespoir, ce fut de voir qu’une croix, qui lui avait été donnée par l’empereur à Wagram, était devenue la proie des lanciers anglais.—Il s’adressa à un officier, et le supplia, les larmes aux yeux, de la lui faire restituer. L’officier prit son nom et lui donna sa parole de gentilhomme qu’il ferait toutes les recherches nécessaires.
Le pauvre Bonnardin alla comme tant d’autres souffrir sur les pontons; puis, à la paix, il rentra en France.—Mais, quoiqu’il n’eût plus que quelques années de service à faire pour obtenir sa retraite, il refusa de prendre du service sous les Bourbons.
Lorsqu’en 1830—il revit le drapeau tricolore, il pensa à gagner sa retraite;—quelques affaires, un voyage, une maladie, retardèrent ce projet de plusieurs années; enfin, il y a un an,—il entra comme capitaine dans un régiment (le 41e, je crois). Il n’y avait que peu de temps qu’il avait repris son ancien métier, lorsqu’il reçut de Londres une lettre ainsi conçue:
«Monsieur, il y a vingt-trois ans que j’achète tous les ans et que je lis avec la plus complète attention l’Annuaire militaire de France—pour y découvrir le nom de Bonnardin.—Êtes-vous le Bonnardin auquel un officier anglais fit une promesse solennelle après la bataille de Waterloo? Si c’est vous, faites-le-moi savoir et donnez-m’en la preuve: il y a vingt-trois ans que je suis en mesure de remplir ma promesse;—si ce n’est pas vous, je me remettrai à lire l’Annuaire.»
Le bon capitaine répond en toute hâte, et quelques jours après reçoit par l’ambassade anglaise—le don regretté de l’empereur Napoléon.
LES SAVANTS SOUS LA HAUTE SURVEILLANCE DES GUÊPES.—En général, je ne suis pas partisan de l’embaumement mis à la portée de tout le monde.—Si l’on réfléchit que sur la surface de la terre il meurt un homme par seconde, c’est-à-dire à chaque battement de pouls; si l’on songe que cette terre, sur laquelle nous vivons, est tout entière formée de la poussière humaine,—il deviendrait vite difficile de savoir où mettre les morts,—ou du moins où mettre les vivants, qui, eux, ne sont pas embaumés.
A quoi a-t-il servi à cinq pharaons d’Égypte, un peu avariés, du musée Charles X, d’avoir été embaumés en leur temps?—Ils ont été jetés sur la place du Louvre à la révolution de 1830, et ensuite enterrés sous la colonne comme héros de Juillet.
Les enfants conserveraient leur père.—Très-bien.—Les petits-enfants conserveraient leur père et leur grand-père,—mais la troisième génération serait encombrée.—Les administrations des cimetières n’accepteraient pas les morts embaumés aux fosses communes,—parce que le temps pendant lequel ils doivent occuper la terre,—qui ne leur est que louée, est prévu;—le temps après lequel ils doivent avoir divisé leurs molécules entre les éléments entre en ligne de compte:—les cimetières seraient trop petits.
D’ailleurs, pour les idées pieuses attachées à la mort de ceux que l’on a aimés,—tant que le corps garde la forme, l’imagination ne voit qu’un cadavre sous la terre;—quand il n’en reste plus rien,—elle songe à une âme dans le ciel.
Aussi les anciens avaient-ils bien raison de brûler leurs morts.—Il n’y avait pas dans un sentiment pieux un mélange de dégoût dont on ne peut se défendre—pour un mort enterré.
Mais voici quelque chose de plus dangereux.—On lit dans un journal de Nantes, du 16 février:
»Jeudi dernier, 12 février, M. Cornillier a fait une expérience publique du procédé Gannal. MM. le commissaire général et le directeur des subsistances de la marine, le directeur et l’inspecteur des douanes, le sous-intendant militaire, plusieurs de MM. les membres de la chambre de commerce et M. Guépin, docteur-médecin, étaient présents.
«M. Cornillier leur a montré du mouton conservé depuis deux mois, qui avait l’aspect de viande fraîche.»
Je déclare qu’à compter de ce jour—je perds toute confiance à l’égard de la viande. A quelles côtelettes se fier, bon Dieu!—Un homme de trente ans ne sera pas assuré contre la chance de manger un bifteck plus âgé que lui,—ou recevra en héritage un pot-au-feu octogénaire et patrimonial,—resté de père en fils dans la famille;—les gigots seront des momies, et nous aurons, au lieu de côtelettes panées, des côtelettes empaillées.
Horace dit à Mécènes: «Nous boirons d’un vin mis en pot—le jour où le peuple salua par trois fois Mécènes, chevalier, à son entrée au théâtre.»
Dans vingt ans d’ici, un poëte de ceux qui tettent aujourd’hui, écrira, non pas à M. Mécènes,—les Mécènes aujourd’hui coûtent trop cher et minent les poëtes,—mais à un simple ami: «Viens manger des côtelettes d’un mouton tué le jour où M. Pasquier fut élu membre de l’Académie française.»
Je m’élève contre l’embaumement de la viande de la boucherie.—Les bœufs de Poissy ne doivent pas être traités comme le bœuf Apis, parce que celui-là on ne le mangeait pas. Et puis, à force d’embaumer et d’empailler tout le monde,—les pharaons, les doyens, les bourgeois, les moutons, les gardes nationaux,—il se mettra dans la boucherie une confusion fâcheuse.—Je ne veux pas être exposé à manger un jour, au café de Paris, M. Gannal au beurre d’anchois.
J’ai donné place de si bonne grâce aux réclamations, qu’on ne me saura pas mauvais gré d’en faire une moi-même,—et je l’adresse à M. Émile de Girardin, qui, j’en suis convaincu, aura la loyauté de la mettre dans la Presse,—autrement ce serait imiter ce prédicateur, qui, voulant réfuter les doctrines de Rousseau, adressait ses objections foudroyantes à son propre bonnet placé sur le bord de sa chaire,—sommait ledit bonnet de répondre;—et après quelques instants, disait: «Tu ne réponds pas, philosophe de Genève, donc tu es convaincu sur ce point.—Passons à un autre.»
«Monsieur, je lis dans un des derniers numéros de la Presse, après quelques lignes où il est question de moi:
«Si nous citons ici le nom de M. Alphonse Karr, c’est que, contrairement, cette fois, à son habitude, il a insisté avec plus d’esprit que de bon sens, dans plusieurs numéros des Guêpes, sur la nécessité d’obliger les auteurs à signer leurs articles, comme la meilleure base qu’on pût donner à une nouvelle loi sur la presse.»
«Je vous remercie d’abord, monsieur, d’avoir bien voulu mentionner mon opinion dans un article où vous passez en revue celle des publicistes les plus distingués,—même quand vous ne faites paraître la mienne que pour déclarer qu’elle n’a pas le sens commun.
»Je n’appellerais pas de ce jugement, monsieur, car je sais que, pour les hommes même les plus sincères, «il a tort,» veut dire «il ne pense pas comme moi;»—«il a raison» signifie «il est de mon avis;»—nous sommes les antipodes des Chinois comme ils sont les nôtres.
»Mais l’opinion que vous me prêtez n’est nullement exprimée dans les Guêpes;—voici le résumé de celle que j’y ai émise en diverses circonstances.
»J’ai dit aux hommes du pouvoir:
»Il n’y a pas de loi sur la presse qu’on ne puisse éluder et qu’on n’élude.—Chaque loi répressive est le barreau d’une cage; quelque serrés que soient les barreaux, il y a toujours un espace entre eux, et la pensée, plus mince et plus ténue que la vapeur, passe aisément entre deux.—Osez-vous supprimer la liberté de la presse? c’est-à-dire fermer la cage par un mur au lieu de la fermer par des barreaux; c’est un coup qui peut se jouer, mais l’enjeu en est cher,—et d’ailleurs, il ne faut pas oublier votre origine.—Quand on veut opposer une digue à un torrent, il faut la construire sur un terrain sec que les eaux n’ont pas encore envahi;—et vous, vous êtes le premier flot du torrent.
»Laissez-le passer libre;—il se divisera en une multitude de petits filets d’eau et de ruisseaux murmurants.
«Loin de là;—par vos lois fiscales,—par le timbre, par le cautionnement, vous mettez la presse aux mains des marchands, et vous créez pour elle des priviléges qui font sa puissance.—Vous vendez les verges cher, mais vous les vendez pour vous fouetter.—La presse libre,—chaque nuance, quelque bizarre qu’elle soit, aurait son organe—et son petit pavillon.—La presse, sous les lois fiscales, est obligée, pour vivre, de réunir douze ou quinze nuances sur un gros drapeau d’une couleur fausse.
»Vous lui donnez, malgré elle, l’unité qui vous tue et la fait vivre.
»Vous réunissez les ruisseaux en un lit profond entre des berges de lois,—et cela devient un torrent.
»Laissez la presse sans timbre, sans procès pendant un an, et elle sera morte ou réformée.»
«Voilà ce que je dis depuis trois ans dans les Guêpes, monsieur, je n’ai jamais donné l’obligation de signer les articles comme la meilleure base à une nouvelle loi sur la presse.
»J’en ai parlé comme d’un des moyens de la moraliser et de la réduire en même temps à son importance réelle—en lui ôtant le prisme des royautés anciennes dont on ne voyait jamais le visage,—et vous savez par quelles transitions,—du jour où les rois se sont laissé voir, on est arrivé, par une pente lente, mais continue, à les guillotiner ou à leur tirer des coups de fusil.
»Un article signé n’aura plus que l’influence qui lui est due, c’est-à-dire celle du raisonnement et de l’esprit.—Une opinion mise en avant ne sera plus l’opinion de la presse, mais l’opinion de monsieur un tel.—Un livre est amèrement déchiré,—dans un article anonyme,—le public dit: «La critique est défavorable à l’ouvrage,» et il passe condamnation.—Si l’article est signé, le public dit: «Ah! ah!—c’est ce monsieur,—un petit,—très-frisé.—Ah! très-bien!—c’est son idée à lui,—eh bien! je vais lire pour avoir la mienne.»
«Tout journaliste qui signe n’a plus de pouvoir que celui qu’il se donne par son talent et par son bon droit.—Ses opinions sont celles de monsieur un tel;—on les discute et on les repousse si elles ne sont pas bonnes.—Mais un article non signé,—c’est l’opinion de la presse,—du boulevard de nos droits, de la plus vivace de nos libertés.—(Dieu sait toutes les phrases emphatiques imaginées à ce sujet.)—On accepte l’opinion toute faite,—comme article de foi.
»D’ailleurs, pour un écrivain, signer un écrit politique ou littéraire, c’est dire: