«Charles-Conservé OBERLIN fils, et selon le système de feu Jean-Frédéric Oberlin, de son vivant très-digne et très-zélé pasteur à Waldbach, au Ban-de-la-Roche, dont la maison était constamment remplie d’élèves et dont ils aiment toujours à se rappeler avec plaisir, donnera son cours d’éducation physique et morale des enfants, en français et en allemand, pour les messieurs et pour les dames, séparément, sans distinction de culte ni de condition, aussitôt qu’il y aura assez de souscripteurs. Le prix est de douze francs. Ce serait vraiment bien triste si dans ma ville natale, dont je me fais gloire, dans une cité de cinquante à soixante mille âmes, il n’y avait pas cinquante ou soixante personnes sensées et équitables qui veuillent bien consacrer pendant trois mois environ, toutes les semaines, une heure de temps et en tout douze francs en argent pour le salut, le véritable salut temporel et éternel, corporel et spirituel de leurs enfants actuels ou futurs. Oui, ce serait en vérité bien triste!
»Auditor et altera pars. Il est impossible de pouvoir juger de ce que l’on n’a pas entendu et bien entendu soi-même. Il est interdit de prendre des notes au cours. Mais il sera permis de faire des questions par écrit. L’on paye en souscrivant. L’on souscrit à Strasbourg, chez EHRMANN, libraire, place de la Grande-Boucherie, nº 28.
OBERLIN fils.»
Waldbach, 1842.
M. V. Hugo a un barbier—qui cause beaucoup;—entre autres sujets de discours, il parle fréquemment de sa femme—et ne manque jamais de dire: Mon épouse.
Un jour, M. V. Hugo, impatienté, lui dit: «Pourquoi donc appelez-vous toujours ainsi madame ***?—Comment voulez-vous donc que j’appelle ma femme?» répondit le barbier.
Le même barbier fut fort effrayé lorsqu’il apprit, en 1839,—des commères de son quartier que le monde allait finir.
Tout en rasant M. V. Hugo, il lui fit part de ses terreurs.
—Ah! mon Dieu! disait-il,—on assure que l’année prochaine le monde va finir.—Le deux janvier les bêtes mourront, et le quatre ce sera le tour des hommes.
—Vous m’effrayez, dit M. V. Hugo; qui donc alors me rasera le trois?
Madame Louise Dauriat, qui a figuré en effigie dans les Guêpes,—a eu la bonté de m’adresser d’avance une lettre—qu’elle se propose de publier. Je crois pouvoir considérer cette déclaration comme une permission tacite de citer quelques fragments de la lettre de madame Dauriat. C’est d’ailleurs une justice, puisque madame Dauriat me l’a écrite dans l’intention de rectifier ce que j’ai avancé sur elle.
FRAGMENTS D’UNE LETTRE DE MADAME LOUISE DAURIAT.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ainsi, vous dites: «Madame Dauriat à neuf ans commence à fumer des cigares, à quarante ans se déclare contre un gouvernement sous lequel on n’est plus jeune; prêche publiquement la liberté de la femme, demande à être députée, laisse croître sa barbe.—Dieu protége la France.»
Eh bien! cette transformation en partie d’une femme en un homme, notamment quand il s’agit de cigares et de longues barbes, est tout l’opposé de mes principes: il faut mettre au rang de mes antipathies la fumée de tabac et les barbes longues et touffues, toujours fort sales, et donnant aux hommes une figure semblable à celle de la brute des forêts. On se fait la barbe comme on se coupe les ongles; cela est un indice de civilisation.
Je ne veux rien qui ne soit selon la nature et l’équité: j’ai donc raison de prêcher publiquement la liberté de la femme, que l’on n’a pas le droit de lui ôter.
Vous trouvez qu’une femme n’est plus jeune à quarante ans; on ne voit pas quel gouvernement la déclare vieille à cet âge, en aurait-elle même quarante-cinq. Quant à moi, je ne m’en cache pas, je suis en plein automne; et il est des automnes qui valent mieux que de certains étés. Et les femmes de cet âge sont plus jeunes que messieurs les hommes, comme les appelle un de mes amis, qui y sont arrivés. Ils sont la plupart tout gris, tout chauves; ils n’ont plus de dents qu’en petit nombre: leur démarche est pesante; et nous autres femmes, à cet âge, nous nous coiffons encore de notre chevelure; notre bouche est encore fraîche et meublée. Nous sommes vives, alertes, et toujours prêtes à nous donner bien du mal pour secourir, assister la race masculine, que la moindre maladie abat, qu’un rien déconcerte, anéantit. Qui osera nier cela? Il y a bien d’autres choses qu’il ne faut pas nier!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
LOUISE DAURIAT.
Au commencement du mois de septembre a eu lieu, à la mer, une des grandes marées de cette année.—La mer s’est retirée à un quart de lieue de nos côtes, laissant à découvert des roches au-dessus desquelles il y a d’ordinaire plus de trente pieds d’eau,—et montrant des prairies d’herbes marines, d’algues et de varechs d’un vert sombre presque noir,—et des mousses d’un beau rouge de pourpre,—les herbes et les mousses aussi variées que celles que nous voyons sur la terre.
Nous étions sur ces roches au moins une soixantaine de pêcheurs, occupés à chercher et à prendre quelques huîtres, quelques poissons négligents, et aussi, au risque de se faire vigoureusement pincer les doigts,—des étrilles,—sorte de crabes qui en diffèrent cependant par cette nuance—que les hommes mangent les étrilles, et que les crabes mangent les hommes.
Le soleil se couchait derrière de gros nuages qui semblaient se reposer sur la mer comme s’ils eussent été fatigués de leurs courses de la journée.—Les bords de ces nuages, plus minces que le centre,—étaient transparents—et semblaient une frange d’or, de pourpre et de feu.—Du soleil jusqu’à nos pieds,—un sillon de feu s’étendait sur la mer.
Je suspendis un peu la pêche pour contempler ces magnificences,—et je m’assis sur une roche;—je rétablis en pensée le niveau de la mer,—tel qu’il allait se refaire deux ou trois heures plus tard,—et je me figurai resté sur ces prairies, où reviendraient alors les gros poissons;—je me figurai les navires au-dessus de ma tête, sillonnant la mer en tous sens.
Nos yeux s’arrêtèrent par hasard sur quelque chose qui me parut être un fragment de roche d’une forme singulière; c’était la moitié d’une boule creuse.—Je l’examinai de plus près, et je reconnus la moitié d’une bombe,—une de ces gentillesses imaginées par les hommes pour s’entre-détruire avec le plus de facilité.
Il serait difficile de dire depuis combien de temps cette bombe est là, au fond de la mer.—Les Anglais en ont tiré un assez grand nombre sur le Havre du temps de l’Empire, avec l’intention de brûler les vaisseaux,—et ils n’ont réussi qu’à abattre quelques maisons.—On a dû leur en renvoyer quelques-unes.
J’examinai la bombe;—plusieurs sortes de petites plantes marines végétaient entre les fentes du fer;—une entre autres était rude, granuleuse,—rose,—et semblait au moins autant un très petit polype dans le genre du corail qu’une plante réelle.
Mais ce qui me frappa le plus,—ce fut de voir appliquée, contre la paroi intérieure de la bombe,—une huître,—une véritable huître,—parfaitement vivante,—qui y avait élu son domicile, qui y demeurait,—qui y bâillait,—qui s’y engraissait depuis longtemps.
Ce n’était pas la première fois que j’avais occasion de remarquer l’indifférence profonde de la nature à l’endroit de l’homme et de ses passions.
L’homme qui meurt,—et la feuille jaunie qui tombe ont précisément la même importance.—Dans la nature, la mort n’est pas une chose triste plus que la naissance;—c’est un des pas du cercle perpétuel que font les choses créées.—Tout meurt pour que tout vive:—la mort n’est que l’engrais de la vie.—Mais je fus cependant, cette fois, particulièrement surpris de ce que je voyais.
Certes, il n’est pas de la colère humaine une plus terrible expression qu’une bombe.—Cette horrible boîte dans laquelle l’homme renferme mille cruelles blessures et la mort,—qui vient à travers les airs,—et, arrivée à sa destination, s’ouvre et vomit la destruction.—Eh bien,—il a suffi de quelques années,—et ceux qui ont tué les autres ont été tués par le temps,—par la vie;—car la vie est le poison qui tue le plus inévitablement de tous quand il est pris à grandes doses.
Sur cet horrible instrument de destruction—ont poussé des herbes innocentes,—et une huître,—une sorte de caillou un peu vivant,—de toutes les choses vivantes, celle qui l’est le moins,—l’emblème du calme, de l’apathie,—y a fixé son domicile.
C’est une grande et belle ironie.
C’est une chose bizarre que de voir les inventions variées qu’ont eues les hommes pour s’entre-tuer.—C’est une dépense de génie que je trouve exorbitante pour des gens implacablement condamnés à mort par le fait de leur naissance.
La vie renferme le germe de la mort,—et la mort le germe de la vie,—comme la graine renferme une fleur, laquelle renferme une graine à son tour. C’est un cercle fatal et inévitable.
Un crime a été commis il y a deux ans.—Deux accusés étaient, il y a huit jours, sur les bancs de la cour d’assises.—Un des deux seul est coupable;—il est condamné à mort par les juges.—L’autre est acquitté;—mais, quand on va les chercher pour leur lire leur arrêt, l’innocent est trouvé étendu par terre,—frappé subitement d’une attaque d’apoplexie.—Le condamné vivra donc huit jours de plus que celui qui a été acquitté.
Mais supposez qu’il en eût été autrement.—Attendez une cinquantaine d’années,—et l’innocent, les juges, les spectateurs, le bourreau, vous et moi,—nous serons précisément aussi morts que le condamné.—C’est ce qui frappe, quand on lit dans l’histoire le récit de quelque combat fameux.—Que d’adresse, que de sang-froid déployés pour tuer et ne pas être tué!—Ah! voici le combat fini,—en voilà un de tué; et l’autre, le vainqueur?—Oh! il est mort il y a cent ans.
On se plaint de la brièveté de la vie.—Mais prenez un mort illustre;—supposez que François Ier ait vécu trois cents ans:—quelle serait la différence aujourd’hui avec celui qui n’aurait vécu que jusqu’aux limites ordinaires?
Mais à qui est-ce que je raconte cela? Il meurt sur la terre un homme par seconde, c’est-à-dire trois mille par heure. La journée n’est pas terminée, et depuis que j’écris ce volume quatre-vingt-six mille quatre cents des hommes qui vivaient quand je l’ai commencé ne sont déjà plus au monde.—Quand il sera imprimé,—quand vous l’aurez entre les mains,—près de quatre cent mille de ceux auxquels je m’adressais en le commençant auront cessé d’exister.
Octobre 1842.
OCTOBRE.—Voici l’hiver,—mes chers petits oiseaux d’or,—les feuilles jaunes des poiriers, les feuilles rouges de la vigne s’en vont au souffle du vent aigre d’octobre.—Voici les fleurs qui meurent de froid.—Vous allez quitter la campagne et vos douces paresses;—vous allez rentrer dans cette immense ruche, dans ce grand bourdonnement de Paris.
On se plaint de vous,—mes petits soldats ailés;—rassemblez-vous autour de moi,—que je vous répète ces plaintes.—Allons, Padocke,—venez donc; que faites-vous dans cette austère violette sans parfum?—Et vous, Grimalkin, quittez ce chrysanthème qui sent la pommade:—abandonnez sans regrets ces tristes et dernières fleurs.
On se plaint de vous;—il ne s’agit pas ici des plaintes de vos ennemis:—je sais que vous vous en souciez médiocrement.
Mais ce sont, cette fois, vos amis qui se plaignent,—et cela mérite attention.—Il est bien de ne craindre personne,—excepté cependant ceux qui nous aiment et ceux que nous aimons.
On vous trouve assez peu disciplinées,—chères filles de l’air;—on croit que, tout en combattant les saugrenuités de ce temps,—vous avez cependant adopté sur l’indépendance certaines idées exagérées. Quand on a besoin de vous, on ne sait où vous êtes;—on vous attend à Paris,—et vous bourdonnez dans les fleurs jaunes des ajoncs de la Normandie,—ou dans les fleurs roses des bruyères de la Bretagne;—vous vous jouez dans l’écume de la mer,—ou vous vous endormez dans le fond du nénufar, ce beau lis des étangs.
Il n’en peut plus être ainsi;—il faut que je ramène la discipline parmi vous;—il faut qu’à l’heure où je sonne la retraite chacune de vous, sans tarder, arrive à tire-d’aile avec son butin.
Vous ne devez pas fâcher vos amis;—vos amis sont les gens qui aiment la vérité, le bon sens, la loyauté;—vos amis sont des gens qu’on doit respecter.—Vous devez arriver quand ils vous attendent—et ne pas leur manquer de parole,—comme vous le faites si souvent.
Vous arrivez encore ce mois-ci,—je ne sais comment,—je ne sais quand,—je ne sais d’où.—C’est pour la dernière fois, mes petits archers,—que je tolère de semblables incartades.
Le roi Louis-Philippe, qui, lorsqu’il invite M. de Lamartine à dîner comme député,—feint d’ignorer que M. de Lamartine fait des vers,—ignore également l’existence de M. Scribe.
Il est difficile de s’expliquer de semblables faiblesses de la part d’un homme aussi habile que le roi.—Un gouvernement fort,—je dirai plus, un gouvernement réel,—se compose ou doit se composer—de toutes les supériorités, de toutes les puissances, de toutes les influences du pays.—De semblables maladresses mettent sinon dans l’opposition, du moins dans l’indifférence, beaucoup de gens qui par leur talent exercent une influence extrêmement grande sur les esprits.
Charles IX, qui n’était pas un roi constitutionnel, me semble avoir mieux compris les choses de ce genre.—On connaît les vers qu’il adresse à Ronsard:
Te donne les esprits dont je n’ai que les corps.
Autrefois,—quand le roi de France faisait la guerre,—il appelait à lui ses barons.
Chaque baron arrivait avec ses vassaux marchant sous son étendard et avec son cri de guerre.
Il y a une guerre incessante aujourd’hui qu’a à soutenir le roi de France:—c’est une guerre contre les idées.
Ce ne sont plus des barons couverts de fer et armés de lances et de haches d’armes—que le roi doit appeler autour de lui,—ce sont d’autres barons et d’autres suzerains,—ce sont tous les hommes qui, par leur talent, ont trouvé moyen de rassembler sous leur drapeau,—quelque petit qu’il soit,—ne fût-ce qu’un simple guidon,—un certain nombre de gens.
Mais,—je l’ai déjà dit,—ce n’est pas par la corruption qu’il faut les avoir;—la corruption tue à la fois l’homme, le talent et l’influence.—Il faut les avoir pour associés et non pour domestiques.
Il faut avoir plusieurs cordes à son arc.
M. Duchâtel,—ministre de l’intérieur,—vient de joindre à cette industrie celle de marchand de vins.
Il a acheté,—moyennant huit cent mille francs,—un vignoble appelé Lagrange.—Cette propriété, située du côté de Médoc,—tire de ce voisinage des prétentions peu justifiées par un vin de cinquième cru.
Nous avons parlé récemment des divers cris que font entendre dans les journaux les maîtres de pension, à l’instar de ceux que font entendre dans les rues les marchands de salade et les marchands de cages, pour annoncer leurs marchandises.
En voici un qui mérite, entre tous, une mention honorable.
On trouve à la quatrième page de la plupart des carrés de papier,—se disant les organes de l’opinion publique, l’annonce que voici (un franc vingt-cinq centimes la ligne en nonpareille,—un franc cinquante centimes en mignonne):
«L’institution J. Dillon, faubourg Poissonnière, 105, a fait sa rentrée le 1er octobre.—Le directeur de cet établissement, jaloux de mériter de plus en plus la confiance publique,—s’est entouré d’hommes spéciaux.»
Voyons un peu,—monsieur J. Dillon,—je ne veux rien vous dire de désagréable,—mais il ressort de vos propres paroles une chose incontestable.
Vous vous êtes entouré d’hommes spéciaux pour mériter de plus en plus la confiance publique.
C’est-à-dire que vous aviez déjà obtenu cette confiance avant de vous être entouré d’hommes spéciaux.
C’est-à-dire que, l’année dernière, vous n’aviez pas, pour instruire vos élèves, songé à vous entourer d’hommes spéciaux.
C’est-à-dire que, pendant les vacances,—vous vous êtes dit: «Tiens! une idée. Je vais m’entourer d’hommes spéciaux;—c’est-à-dire—j’aurai, pour montrer les mathématiques, un mathématicien,—un latiniste pour enseigner le latin.»
C’est-à-dire que, l’année dernière,—vous aviez peut-être pour professeur de latin—un marchand de briquets phosphoriques;
Pour maître de dessin, un frotteur;
Pour maître de musique, un ébéniste;
Pour professeur d’histoire, un coiffeur.
Réellement,—monsieur J. Dillon,—vous avez eu là une excellente idée;—il est malheureux qu’elle ne vous soit pas venue plus tôt.
Nous avons signalé déjà—une variété d’indépendance politique extrêmement curieuse.
Un certain carré de papier aime une danseuse maigre;—de temps à autre, il faut faire rengager ladite danseuse.
La chose ne se fait pas toute seule.—M. le directeur du théâtre—ni le public ne s’en souvient;—il faut que le gouvernement intervienne:—voici comment s’exécute le tour.
Lorsque l’engagement précédemment obtenu est sur sa fin,—ledit carré de papier fronce le sourcil—et devient très-rigide, il s’aperçoit que le ministère trahit la France; il découvre que le gouvernement nous avilit aux yeux de l’étranger;—le pays penche vers sa ruine.—Toutes nos libertés sont audacieusement attaquées;—les courtisans envahissent le pouvoir et boivent la sueur du peuple;—on a oublié les promesses de Juillet et le programme,—le fameux programme de l’Hôtel de Ville, etc.—Tout cela ne suffirait peut-être pas; on ajoute quelques attaques contre tel ami ou telle amie de tel ministre.—L’ami a reçu un pot-de-vin:—l’amie a trois fausses dents.
L’ami ou l’amie vient se plaindre au ministre, et lui dit, sous forme de conseil, que le carré de papier fait un grand tort au gouvernement;—qu’il faut l’apaiser, etc.
On entame les conférences.—Le carré de papier est d’une férocité croissante;—il ne peut rien accorder.—On insiste; il laisse échapper—que, dans l’intérêt de l’art, on devrait rengager mademoiselle Trois-Étoiles.
On fait chercher le directeur,—on le force de rengager ladite demoiselle.
Or, l’écrivain recommandable—qui protége ainsi les arts n’a dans le carré de papier en question qu’une portion d’influence. On lui permet bien de vendre le journal,—mais on ne lui permet pas de le livrer.—Or, comme le bruit du rengagement de la danseuse peut transpirer, comme la malveillance en pourrait tirer de fâcheuses inductions relativement à l’indépendance de la feuille,—cette indépendance doit se manifester et se manifeste par l’injure à l’endroit du gouvernement.
La dernière fois que ce tour a été exécuté,—la danseuse a été rengagée pour quinze ans;—le lendemain, on citait dans le carré de papier, comme proverbiale, la stupidité de M. de Gasparin.
STATISTIQUE.—D’après le docteur Julius, qui s’est livré à un volumineux travail sur les aveugles et les établissements qui leur sont destinés, on compte:
| En Prusse, | 1 | aveugle sur | 1,600 | habitants. |
| En France, | 1 | 1,650 | ||
| En Belgique, | 1 | 1,009 | ||
| En Danemark, | 1 | 738 | ||
| En Angleterre, | 1 | 800 | ||
| En Autriche, | 1 | 800 | ||
| Aux États-Unis, | 1 | 1,200 |
D’après beaucoup de choses qui se passent, on ne devinerait pas que la France est le pays d’Europe où il y a le moins d’aveugles.
Plusieurs journaux reprochent amèrement à M. Duchâtel le refus qu’il a fait de donner à M. Rubini, chanteur, la croix d’honneur qu’il demandait pour reparaître au Théâtre-Italien.—Comme on parlait de ce refus devant M. de Rémusat, on vint à lui demander si, à la place de M. de Duchâtel, il eût agi comme lui. «Non, répondit M. de Rémusat,—j’aurais fait tout le contraire; j’aurais donné deux croix à M. Rubini, en exigeant qu’il les portât toujours toutes deux, l’une à gauche, l’autre à droite de la poitrine.»
Quelques-uns des plus gros traitements du ministère des finances—sont industriellement gonflés par des indemnités,—des gratifications,—des faux frais,—des suppléments pour pertes et erreurs, etc., etc.
Ainsi, on assure que le caissier central du Trésor—reçoit une indemnité de quarante mille francs pour couvrir les erreurs que peuvent commettre les garçons de caisse chargés des payements et des recettes.
Les garçons, en effet, se trompent quelquefois (le cas est cependant extrêmement rare).—Toutefois, le cas échéant, M. le caissier fait appeler le garçon en défaut, le prévient qu’il s’est trompé, que son erreur est de... tout,—et que, par conséquent, cette somme lui sera retenue sur ses appointements; et ceci n’est pas une menace, la retenue s’effectue réellement; et, au bout de l’année, M. le caissier a touché quatorze mille francs en sus de son traitement.
Si je commets une erreur, je prie M. le caissier de m’en avertir, avec preuves à l’appui.
De ce temps-ci, toutes les professions sont encombrées,—même la profession de Dieu. Les Guêpes en ont déjà signalé quelques-unes.—Voici venir un homme plus modeste—qui se contente d’être prophète.—On ne saurait trop louer une semblable abnégation.
Cet homme s’appelle M. Cheneau ou Chaînon, lui-même paraît incertain sur le meilleur de ces deux noms;—il les offre tous deux à la vénération publique. On est libre de l’invoquer sous les deux noms; chacun là-dessus peut s’en rapporter à son goût. Il est prophète et négociant. Il publie en ce moment la Troisième et dernière alliance du ciel avec sa créature (4 vol. grand in-8º). Ainsi, pour la troisième et dernière fois, le ciel ne le répétera plus:—Voulez-vous, oui ou non, vous allier avec lui?
«J’ai reçu, dit M. Cheneau ou Chaînon,—j’ai reçu du ciel le pouvoir d’édifier la vérité; le Seigneur m’a dit: «Établis le baptême spirituel, enseigne la religion d’amour, que je t’ai révélée pour former mon alliance éternelle avec mes enfants; accomplis ta mission; heureux celui qui la gravera dans son cœur.»
Gravons dans notre cœur la mission de M. Chaînon ou Cheneau,—sans nous arrêter au langage peu correct du ciel.
M. Chaînon ou Cheneau—a deux amis qui le visitent—familièrement: l’empereur Napoléon, qui lui a encore fait visite, dit-il, en janvier 1841 (page 295), et saint Jean-Baptiste qu’il appelle «son ami sincère.»
M. Chaînon ou Cheneau—raconte ensuite que c’est à Lyon, en février 1838,—à l’Hôtel du Nord,—chambre 32,—de six heures et demie du soir jusqu’à six heures trois quarts du matin qu’il a combattu et vaincu toute l’armée infernale et Satan lui-même.
«J’ai promis,—dit-il à l’Éternel, de désarmer tous ceux qui combattent contre la vérité;—l’on attentera à mes jours, et une somme sera offerte pour me faire détruire, mais tous leurs projets seront détruits,—et le serpent viendra m’offrir lui-même sa langue pour que je l’arrache.»
Nous n’analysons pas la nouvelle religion proposée par M. Cheneau ou Chaînon,—attendu que nous n’y comprenons rien,—ni lui non plus; nous ne reproduirons que quelques conseils donnés aux femmes, et qui pourront paraître à nos lectrices de quelque utilité.
CONSEILS AUX FEMMES. «Sachez vous servir des faveurs que le ciel vous a confiées, vous rendrez doux et aimable l’homme méchant et irraisonnable.
»Observez si votre époux est travailleur, courageux, préparez-lui quelques agréables distractions et contrariez-le un jour sur vingt, afin que son cœur ne devienne point insensible à vos intentions.
»Prodiguez-lui les moyens de consolation qui vous sont spécialement confiés par le Créateur.
»Je répandrai de mon esprit sur toutes sortes de personnes.»
Gare de dessous!
On lit dans un gros livre de M. A. Pépin que l’auteur de Lélia porte sur son cœur des cheveux d’un des assassins de Louis-Philippe. Le livre de M. A. Pépin, qui est fait, du reste, avec courage, a été peu lu.—Sans doute madame Sand ignore ce passage qui la concerne.
Je n’ai pas voulu m’en rapporter, à propos des essais de pavage en bois,—aux réclames des journaux, à un franc la ligne,—j’ai consulté cinq ou six cochers de cabriolets, qui m’ont affirmé que par un temps de pluie, il est impossible aux chevaux de tenir pied sur ce nouveau pavé.
Voici un mot que je ne raconte qu’à cause de son authenticité:
Au sujet d’une nouvelle fournée de pairs,—qui va, assure-t-on, se faire prochainement,—beaucoup de candidats se remuent outre mesure. On cite entre autres le maire d’un des plus nombreux arrondissements de Paris,—ancien député conservateur, tristement repoussé aux dernières élections. Comme il causait avec M. Sauzet sur ses bonnes et ses mauvaises chances:
—Hélas! mon cher monsieur, reprit le président, comment voulez-vous qu’on vous fasse pair?—La chose, quant à moi, me semble tout à fait impossible.
—Comment cela? impossible! et pourquoi?
—Parce que, répondit le facétieux M. Sauzet, vous ne pouvez pas être à la fois pair et maire.
M. de Rambuteau, qui se trouvait là,—c’est chez lui que la conversation avait lieu,—réfléchit un instant, et dit: «Au fait, c’est vrai.»
PARENTHÈSE RELATIVEMENT AU TIMBRE.—(Il y a d’honnêtes gens qui ont imaginé d’acheter des numéros des Guêpes,—d’arracher la page sur laquelle est le timbre,—et d’envoyer à la direction ces exemplaires ainsi mutilés.
La direction n’est pas fâchée de prendre les Guêpes en défaut,—et dresse un procès-verbal,—pour absence de timbre.
On a prouvé à la direction du timbre,—par les reçus du timbre, par les livres de l’imprimeur, par les livres de l’éditeur, par ceux du marchand de papier,—qu’il n’a jamais, à aucune époque, été imprimé un exemplaire de plus qu’il n’y a eu de feuilles timbrées.
La direction a maintenu son procès-verbal,—on a appelé de ce jugement au ministre;—le ministre a confirmé.
Les Guêpes viennent encore une fois d’être condamnées à une amende assez forte au profit du Trésor.
L’auteur des Guêpes ne croyait pas devoir se soumettre au timbre, il a plaidé il y a deux ans contre l’administration,—et a perdu son procès. Il s’est contenté de protester contre la sotte obstination de l’administration, qui veut absolument mettre sur de petits livres—une tache d’encre égale, en grosseur,—au timbre qu’on met sur les cabriolets,—tandis qu’un poinçon, quelque petit qu’il fût, atteindrait parfaitement le but.
Mais—en même temps il a formellement interdit à son éditeur—d’essayer contre l’administration aucune de ces fraudes que font presque tous les journaux.
L’auteur des Guêpes a agi loyalement;—il ne pense pas que ni l’administration ni le ministre aient suivi son exemple—en maintenant des amendes—contre les preuves sans réplique qui leur étaient fournies;—l’administration du timbre—a plusieurs fois fait demander à l’auteur des Guêpes—la suppression de la petite phrase qui accompagne depuis deux ans la sale tache d’encre qu’elle a imposée à ses petits livres;—l’administration a cru devoir lui fournir une occasion de la remplacer—par la dénonciation de ses petites persécutions.)
De 1791 à 1794, il y a eu en France les aristocrates, les monarchiens, les constitutionnels, les républicains, les démocrates, les hommes du 14 juillet, les fayettistes, les orléanistes, les cordeliers, les jacobins, les feuillants, les maratistes, les chevaliers du poignard, les septembriseurs, les égorgeurs, les girondins, les brissotins, les fédéralistes, les modérés, les suspects, les hommes d’État, les membres de la plaine, les crapauds du Marais, les montagnards, les accapareurs, les alarmistes, les apitoyeurs, les endormeurs, les dantonistes, les hébertistes, les sans-culottes, les habitants de la Crète, les terroristes, les patriotes de 89, les thermidoriens, une jeunesse dorée, etc., etc.
Sous l’Empire, les bourbonistes, les émigrés, les jacobins, les idéologues, les hommes de 89, les nopoléonistes, les fédérés, etc.
Sous la Restauration nous avons eu les bonapartistes, les royalistes, les libéraux, les blancs et les bleus, un côté gauche, un côté droit, un centre gauche, un centre droit, les ventrus, les absolutistes, les ultra, les révolutionnaires, le parti de la défection, les constitutionnels, les carbonari, la société Aide-toi, le Ciel t’aidera, etc., etc.
Depuis la Révolution de juillet, nous avons eu des carlistes, des légitimistes, des philippistes, des henriquinquistes, des impérialistes, des hommes du mouvement, des hommes de la résistance, le parti de l’avenir, des républicains de 93, des républicains à l’américaine, des saint-simoniens, des fouriéristes, des phalanstériens, des humanitaires, des bousingots, des radicaux, des patriotes, des hommes du progrès, des juste-milieu, des modérés, des politiques, des doctrinaires, des amis de l’ordre, des hommes du tiers-parti, un côté gauche, un côté droit, un centre droit, un centre gauche, des monarchistes, des amis du peuple, des anarchistes, des réformistes, des jeunes-France, la société des Droits de l’Homme, la société des Familles, des réactionnaires, les conservateurs, le parti social, etc., etc.
Beaucoup de gens font semblant de prendre les Guêpes pour une facétie sans but.
Voici un grand journal—qui imprimait avant-hier quelques lignes dans lesquelles il demande que l’impôt pèse sur les objets de luxe et cesse d’augmenter le prix des objets de première nécessité.
Il y a trois ans que les Guêpes ont, pour la première fois, émis le même vœu.
Ce journal est un de ceux qui appelaient si plaisamment l’auteur des Guêpes—ami du château, et qui s’intitulent eux-mêmes, mais plus plaisamment, amis du peuple.
Il vient de mourir à Paris un homme d’un grand talent;—le public, après avoir suffisamment cuvé son admiration frénétique pour Paganini, en était revenu à dire: «Eh bien, j’aime mieux le violon de Baillot.»—Baillot est mort à soixante-onze ans. En 1821, Baillot avait été nommé premier violon solo à l’Académie royale de musique; dix ans après, quand l’Opéra devint une spéculation particulière,—Baillot parut un luxe trop cher;—depuis cette époque on ne l’entendit plus que rarement,—et depuis plus d’une année il avait cessé de toucher à son violon.
Tout le monde connaissait son talent, mais voici une petite anecdote—qui montre mieux que du talent,—qui montre du désintéressement et de la noblesse.
Baillot avait une pension sur la liste civile de Charles X,—après 1830,—on avisa par toutes sortes de moyens à soulager ces pauvres pensionnaires ruinés.—Un jour Baillot reçut une lettre des commissaires de l’ancienne liste civile, qui l’invitaient à venir toucher une partie de sa pension.—Baillot se présente et demande si tout le monde est payé.
—Tant s’en faut, lui répond-on,—nous donnons seulement quelques à-compte.
—Oh! alors,—répond noblement l’artiste,—le grand artiste,—ne me donnez rien, les autres ont plus besoin que moi.
—Mais, monsieur Baillot,—vous n’êtes pas riche.
—C’est égal, je travaille et je gagne de l’argent.
On lit dans les journaux:
«M. le ministre de l’intérieur, ayant appris que feu Baillot laisse une veuve et une fille sans autres ressources qu’une pension de huit cents francs, vient d’ACCORDER—une indemnité annuelle de douze cents francs à madame veuve Baillot.»
Je ne parlerai pas de cette indemnité annuelle qui n’est pas même une pension—et qui s’élève majestueusement à la somme de douze cents francs pour la veuve—d’un des plus grands artistes de ce temps-ci.
Le gouvernement est pauvre,—il faut faire des engagements de quinze ans et de quinze mille francs par an à des danseuses maigres—pour se concilier la bienveillance douteuse d’écrivains sans talent qui les protégent.
Mais il aurait été plus décent, sans que cela coûtât un sou de plus—de faire mettre dans les journaux: «Monsieur le ministre de l’intérieur vient de prier madame veuve Baillot d’accepter une pension de douze cents francs.»
Un célèbre vaudevilliste vient de se marier—presque à la même époque que J. Janin, le fléau des vaudevilles;—tous deux ont fini comme tous les vaudevilles que l’un a faits, que l’autre a critiqués.
On a beaucoup parlé de ce mariage;—j’ai recueilli deux versions différentes.
Voici la première:
M. ***, il y a sept ou huit ans, rencontra chez son notaire une jeune dame dont la figure et les manières l’intéressaient:—il demande qui elle est.
—C’est la femme d’un négociant en vins, son mari est embarrassé,—elle cherche de l’argent.
—Serait-ce un placement sûr?
—Oui, sans doute.
—J’ai des capitaux disponibles; je prête l’argent.
De temps en temps, M. *** s’informait de la dame;—un jour il apprend qu’elle est veuve.—Cette fois ce n’est plus de l’argent, mais sa personne, son cœur et sa fortune, qu’il fait offrir,—il est accepté,—et les rideaux tombent.
Voici la seconde version:
M. *** aimait les femmes.—Que diable aimerait-on?—il en aimait plusieurs,—je ne m’aviserai pas de le défendre sur ce point.—Un jour après dîner, il va voir une de ces dames. «Ah! vous êtes le bienvenu, vous allez me mener voir les Pilules du Diable.—Volontiers.»
Le lendemain, il était chez une autre.
—Je vous attendais, j’ai fait retenir une loge, nous allons au spectacle.
—Ah!—et où?
—Franconi.
—Les Pilules du Diable.
—Diable!
—Pourquoi?
M. *** comprend qu’il faut s’exécuter; s’il dit qu’il a vu la veille les maudites pilules,—on lui demandera avec qui.
—Seul.
—Vous pouviez bien venir me chercher.
Il se contente de dire: «Je vous accompagnerai avec plaisir.»
Le lendemain, troisième dame,—troisième invitation.
—J’aurais bien voulu vous voir hier.
—Vous êtes trop bonne.
—Oh! c’était intéressé:—j’avais besoin de vous.
—Il m’a été impossible de venir, j’ai travaillé toute la soirée.
—C’est égal,—aujourd’hui est aussi bon; je veux aller voir les Pilules du Diable.
M. *** frémit.—Mais il vient de dire qu’il a passé la soirée à travailler, il ne peut plus dire qu’il était aux Pilules,—et d’ailleurs,—avec qui?
Il s’ennuya tellement,—qu’il passa la nuit à énumérer tous les inconvénients de la vie qu’il menait,—il vit qu’il y avait dans la vie de garçon et d’homme à bonnes fortunes par trop de choses à faire trois fois;—un mois après il était marié.
M. Gannal a de nouveau paru sur la place, et je crois être agréable à la fois au public et à lui—en contribuant, pour ma part, à donner la publicité à une brochure qu’il vient de mettre au jour.
M. Gannal commence par dire pourquoi il prend la parole.
C’est parce que tant de personnes sont étonnées qu’il n’ait pas embaumé le prince royal,—qu’il croit devoir leur expliquer le mauvais vouloir qui lui a ôté à lui, M. Gannal, cette consolation.
M. Gannal en est d’autant plus affligé, qu’il savait à part lui—que le prince royal désirait vivement être embaumé par lui.
Consolation est une expression toute nouvelle, appliquée à l’industrie, et qui ne pouvait manquer de faire fortune.
Les marchands fashionables disent déjà, à l’imitation de M. Gannal: «Permettez, monsieur, que j’aie la consolation de vous vendre cette paire de bas.»
«Ne me refusez pas la consolation de vous vendre ce briquet phosphorique.»
«Madame, je ne puis céder ce châle au prix que vous m’en offrez, je renoncerais plutôt à la consolation de vous le vendre.»
Il faut dire que M. Gannal et M. le docteur Pasquier, chirurgien du duc d’Orléans, s’étaient rencontrés lorsque M. Gannal a embaumé le maréchal Moncey.
C’est ce qui fait le sujet de la lettre ou plutôt des lettres adressées à M. le docteur Pasquier par M. Gannal,—doctores ambo.
Remarquons en passant—une tendance de notre époque qui ne peut tarder à diminuer singulièrement les revenus de la poste aux lettres.—Autrefois quand on avait une communication à faire à quelqu’un qui se trouvait éloigné,—on lui écrivait une petite lettre que l’on pliait proprement,—on l’enfermait dans une enveloppe,—on la cachetait,—on mettait dessus le nom et l’adresse de la personne à laquelle on avait à faire,—et on jetait le tout à la boîte d’un bureau de poste.
Il n’en est plus ainsi aujourd’hui:—on fait imprimer sa lettre à mille exemplaires,—on la répand dans Paris et la province,—on la fait annoncer dans les journaux,—et un jour ou un autre celui auquel la lettre est adressée—rencontre un de ses amis qui lui dit:
—Eh bien! M. un tel vous a écrit?
—Ah!
—Oui, j’ai lu la lettre hier au café.
Où s’arrêtera ce besoin de notre époque de tout faire ainsi en public?
Nous allons maintenant citer des fragments de la lettre de M. Gannal;—nous mettrons entre parenthèses les quelques petites observations qui nous paraîtront indispensables pour éclaircir le texte.
«Monsieur,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
»J’eus l’honneur d’accepter a proposition faite par vous d’une expérience solennelle.
»J’attendais avec patience les circonstances favorables. (C’est-à-dire la mort d’un grand personnage. La pensée est un peu féroce, monsieur Gannal.)
»Je croyais que le temps et l’occasion seuls avaient manqué; mais la décision prise au sujet des restes du prince royal, indépendamment des sentiments douloureux que sa perte m’inspire, comme à tout le monde,—m’a amené à penser très-sérieusement que sa volonté exprimée dès longtemps ne peut avoir dicté la décision prise; J’AI LA PREUVE CONTRAIRE ENTRE LES MAINS.»
(Voici donc arrivée une de ces circonstances favorables que M. Gannal attendait avec patience.—Le duc d’Orléans meurt,—M. Gannal s’en afflige comme tout le monde, mais il espère avoir la consolation de l’embaumer. M Gannal n’est pas comme cette mère éperdue qui ne veut pas être consolée:—noluit consolari;—ce qu’il demande, au contraire, c’est d’être consolé.
On ne prend aucun souci de consoler M. Gannal,—on ne le charge pas de l’embaumement du prince.—M. Gannal fait entendre ses gémissements,—il donne à penser que le prince royal lui avait promis de se faire embaumer par lui.
M. Gannal avait déjà demandé la consolation d’embaumer l’empereur Napoléon.—Il lui a été refusé également d’enregistrer cette consolation sur ses livres en partie double. M. Gannal alors jette son gant dans l’arène,—il adresse à M. Pasquier un superbe défi.)