WeRead Powered by ReaderPub
Les guêpes ­— séries 3 & 4 cover

Les guêpes ­— séries 3 & 4

Chapter 24: Mars 1843.
Open in WeRead

About This Book

A sequence of short, sharp essays and aphorisms that employ wit and irony to probe contemporary manners, literary life, and political practices. The pieces mix playful addresses to prominent cultural figures with trenchant criticisms of public institutions, reflections on national temperament, and vivid everyday observations. Tone shifts between gentle anecdote and biting satire, and the work alternates epigrammatic one-liners, descriptive sketches, and moral commentary to provoke reflection while lampooning hypocrisy and pretension.

Iris, voyez combien vos charmes
Me coûtent chaque jour de larmes!
AUTRE.
Voyez, à mon émotion,
Quelle est l’ardeur de ma passion.
AUTRE.
Chloé, partagez mon ardeur,
Ou je vais mourir de douleur.
AUTRE.
J’ai cinq pieds, et pourtant je ne suis qu’un oiseau,
Otez mon cœur, je suis votre premier berceau. (Serin sein.)

Tout cela n’était pas bien neuf, mais ne chargeait pas plus l’esprit que les bonbons ne chargeaient l’estomac.—Cette poésie même excitait généralement un léger sourire.—Aujourd’hui les diablotins ont entrepris de former le cœur et l’esprit:—les papillotes ont leur mission sociale.—Je vous signale surtout les pastilles de chocolat recouvertes de petites graines blanches et enfermées deux à deux dans des papiers blancs;—leur tendance est tout à fait déplorable,—elles paraissent avoir pour but de dégoûter les enfants et les femmes de l’existence.

Si les diablotins donnent à leurs lecteurs quelques pièces de Pascal et de Larochefoucauld qui montrent la fausseté et le vide des choses humaines, les pastilles de chocolat vous disent des choses dans le genre de celles-ci:

La beauté, le pouvoir, les honneurs, la richesse.
Ne peuvent éviter l’inévitable sort;
La poussière confond le crime et la sagesse,
Et le même sentier nous conduit à la mort.
BERTHELEMOT.
On ne peut éviter son sort:
Chaque année est un coup dont nous frappe la mort.
LE FIDÈLE BERGER.
Les roses de ton front seront bientôt fanées,
Belle fille, à mourir en naissant condamnée.
DUPONT-JOURNER, rue Saint-Martin.

Le gouvernement ne paraît en aucune manière s’inquiéter de cette marche inquiétante;—je suppose donc qu’il exerce une censure cachée et scrupuleuse sur les devises de bonbons, et qu’il y a quelque homme de lettres attaché spécialement à la surveillance des écarts politiques que pourraient se permettre les diablotins.

Autrement, je ne comprends pas comment ils n’arriveraient pas très-prochainement à traiter les plus graves questions politiques.—Les pralines donneraient dans l’opposition;—le chocolat abandonnerait ses lugubres méditations et ferait des théories humanitaires contre la propriété;—le roi Louis-Philippe, malgré son inviolabilité, serait personnellement attaqué par les pistaches.

Je pense que les poëtes qui faisaient autrefois, l’hiver, les devises innocentes des papillotes étaient les mêmes qui, l’été, composaient la poésie qui s’enroule autour des mirlitons;—je n’ai pas eu occasion de suivre les révolutions de cette dernière poésie—comme j’ai observé les phases de celle des bonbons,—mais tout me porte à croire qu’elles marchent d’un pas égal dans la voie du sérieux et du lamentable!

Je suppose que le gouvernement étend sur les mirlitons sa sollicitude à l’égard des papillotes.

Je suis persuadé qu’une des causes qui ont poussé les confiseurs à faire des bonbons aussi mélancoliques est une honteuse parcimonie, pour éviter de payer les droits d’auteur aux poëtes qui jusqu’ici leur avaient prêté leur concours.

Que deviendront ces malheureux poëtes?

Monsieur ***,—ex-parvenu assez insolent,—enrichi par des spéculations hasardées,—a fini par se ruiner,—par suite d’un bilan dont le passif a été fidèlement déclaré, mais l’actif scrupuleusement gardé dans sa poche; il offrira—rien pour cent à ses créanciers;—il sera un peu inquiété à ce sujet:—obligé de se cacher pendant le jour,—il vivra somptueusement la nuit.—Nous le prévenons que, pendant le mois de janvier, le soleil se couchera légalement à quatre heures trente-trois minutes et se lèvera à sept heures cinquante minutes.

FÉVRIER.—Vers la moitié de ce mois, S. M. Louis-Philippe—vendra, comme l’année précédente (20 février 1842),—les premiers haricots verts de l’année.—Fureur de M. de Rothschild, qui n’en pourra livrer au commerce que plusieurs jours après le roi des Français.—CARNAVAL, bals de l’Opéra; attendu que dix théâtres et établissements publics seront pleins chaque soir de masques, qui s’y encaqueront par milliers, et que lesdits masques dormiront le jour, les journaux de l’opposition feront remarquer qu’on ne voit pas un seul masque sur les boulevards, signe évident de la misère, des souffrances et de la tristesse du peuple.—On ne rira pas assez des grandes phrases que ces braves journaux feront sur ce thème.—Plusieurs législateurs seront mis au violon pour danses un peu trop risquées.—Quelques femmes libres également cesseront momentanément de l’être pour l’avoir été trop dans leurs attitudes.—Quelques vieilles femmes abuseront du masque pour séduire et mener à mal des jeunes gens sans expérience.

Plusieurs auront des aventures du genre que voici:

UN DOMINO. Je te connais, tu t’appelles Charles.

UN AUTRE. Je te reconnais, tu es employé au ministère des finances.

UN AUTRE. Je te connais, tu avais avant-hier un pantalon bleu.

Et le jeune homme est le plus heureux des mortels; il se dit: «Comme on m’intrigue donc! comme je suis donc connu! comme on s’occupe donc de moi!»

Un domino lui prend brusquement le bras et marche avec lui sans parler.

—Eh bien! dit le jeune homme s’arrêtant enfin dans un coin, est-ce là tout? n’as-tu rien à me dire?

—Absolument rien, répond le domino.

Et le jeune homme lève les yeux au plafond et se ronge un ongle, ce qui lui donne pour les passants l’air de dire: «Où diable a-t-elle appris tout cela? je suis le plus intrigué des hommes.»

—Je ne te connais pas, ajoute le domino, je ne t’ai jamais vu.

Et le jeune homme frappe du pied avec l’air dépité d’un homme auquel on raconterait ses aventures les plus secrètes;*—un de ses amis, voyant ses gestes, dit: «Il paraît qu’on en dit de dures à Charles.»

—Je t’ai pris le bras, continue le domino, parce que tu passais près de moi, et que c’était le seul moyen de me débarrasser d’un de mes amis qui s’était cramponné à moi et ne voulait pas me quitter,—je le remercie et je te laisse.

Le jeune homme reste seul, garde quelque temps l’air d’un homme très-préoccupé des révélations qu’on vient de lui faire.

L’ami qui l’avait observé l’aborde et lui dit:

—Eh bien, tu parais intrigué?

—Ne m’en parle pas! une femme charmante! un lutin pour l’esprit et la malice!—oh! elle ne m’a pas ménagé;—elle sait de moi des choses... et je ne puis savoir qui elle est;—je lui ai fait les questions les plus insidieuses, elle s’en est tirée avec un sang-froid, un tact, une présence d’esprit admirables!—Oh! je la connaîtrai.

—Heureux coquin! dit l’ami.

MARS.—Le 21, commence le printemps des astronomes, des almanachs et des poëtes.

Le 21, gelée.—Le 22, gelée.—Le 23, neige.—Le 24, pluie.—Le 25, bise.—Le 26, gelée.—Le 27, pluie.—Le 28, pluie.—Le 29, neige.—Le 30, gelée.—Le 31, froid.

L’homme tourne dans un cercle bizarre de désirs et de crainte;—le printemps, que nous attendons avec tant d’impatience, nous rapproche de l’hiver prochain, que nous redoutons.

AVRIL.—Semer les betteraves et les haricots,—et prendre garde aux poissons d’avril.

Un ministre renversé fera à la tribune un grand discours sur la misère du peuple; s’il veut rentrer aux affaires, s’il veut reprendre le fardeau du pouvoir, c’est uniquement dans l’intérêt du pays, etc.

Il y aura des proclamations,—des professions de foi—et une foule d’autres choses de circonstance:—les philosophes, les philanthropes, les savants,—tout le monde se moquera de vous et cherchera à vous attraper.

MAI.—Tout fleurit:—les fraisiers au pied de la haie d’épines blanches;—les papillons fleurissent dans l’air,—et cherchent, fleurs vivantes, une tige vacante parmi toutes les fleurs qu’ils visitent en voltigeant.

Les insectes cherchent, sur cette table opulente et toujours mise que la terre offre à toutes les créatures, chacun la plante qui lui est destinée.

L’air,—silencieux pendant l’hiver,—se remplit de chants d’oiseaux et de bourdonnements d’abeilles.

Partout—sur l’herbe, dans les arbres, dans l’air, dans l’eau,—sous la mousse, dans la corolle éclatante des fleurs,—tout est plein de nouvelles amours,—tout aime,—comme tout fleurit.

Mais rien ne bourgeonne,—rien ne fleurit comme le nez de M. d’Haubersaert.

C’est au commencement de ce mois que paraissent les hannetons,—c’est une nouvelle indifférente pour un siècle où il n’y a plus d’enfants;—on fume aujourd’hui à l’âge où autrefois on chantait la fameuse romance:

Hanneton, vole, vole, vole, etc.

Vers le 25, floraison des fèves de marais!

C’est un préjugé populaire—que le moment de la floraison des fèves—agit singulièrement sur le cerveau des gens;—on dit même souvent d’un homme qui fait quelque grande sottise: «Il a passé un champ de fèves en fleurs.»

Il existe à ce sujet un proverbe latin consigné dans un assez mauvais vers.

Cum faba florescit, stultorum copia erescit.

La floraison des fèves exercera cette année—une fâcheuse et remarquable influence.

M. Lherbette, député,—montera encore une fois à la tribune pour défendre les femmes de lettres—contre la tyrannie des époux—qui mettent de force dans leur existence la prose des enfants, du pot-au-feu—et de deux ou trois petits devoirs gênants et surannés.

M. Chapuys de Montlaville reprochera amèrement au roi sa mauvaise habitude de mettre des cravates blanches qui coûtent énormément cher de blanchissage,—tandis que Sa Majesté elle-même a breveté, moyennant huit cents francs, les cols en crinoline Oudinot (cinq ans de durée).

Un ministre qui ne le sera plus alors—s’inspirera, pour ressaisir le pouvoir, d’une Égérie—que l’on croit être la même qui autrefois donna de si bons conseils à Numa Pompilius,—l’an 714 avant Jésus-Christ.

La rue Laffitte, parquetée depuis un an,—sera cirée et frottée.

Les Anglais imagineront de vendre des coups de bâton.—S’apercevant au bout de quelque temps que cet article d’exportation est en souffrance, ils feront la guerre à une petite puissance du Nord.—L’Europe entière regardera sans rien dire.—La petite puissance, après avoir perdu quelques milliers d’hommes,—viendra à composition et fera un traité par lequel elle s’engagera à acheter tous les ans pour sept ou huit millions de coups de bâton.

M. de Balzac continuera à pousser les fleurs dans la voie de la révolte ouverte contre la nature.—Il naîtra dans un de ses livres—une violette de haute futaie.

Une foule de nouveaux auteurs paraîtront à l’horizon littéraire. Autrefois les gens qui avaient échoué dans leurs projets,—qui pleuraient les objets d’une grande affection,—qui avaient quelque faute à expier, entraient en religion;—ces gens-là, aujourd’hui, entrent en feuilleton.—A cette époque de la floraison des fèves, des beautés fanées, des administrateurs destitués, des femmes du monde qui auront trop voyagé avec des pianistes, encombreront de leur prose et de leurs vers les revues de journaux.

Au mois de mai,—on sème des choux de Bruxelles;—retour des bécasses, floraison du serpolet.—Le petit Martin perd sa faveur, fondée sur ce qu’il a un pouce de moins que M. Thiers,—par l’imprudence qu’il a de regagner ce pouce au moyen de bottes à talons.—Vers le 25, on sème le chanvre; il lève si bien, qu’en songeant aux belles cordes qu’on en fera et en voyant certains actes administratifs, on regrette qu’on ne pende plus.—On met des dahlias en place. Premiers melons.

JUIN.—Il faut éclaircir l’oignon et repiquer les poireaux.—Un assassin empoisonne toute une famille;—mais, comme il est établi aux débats que c’est chez lui une mauvaise habitude, puisqu’il est constant que c’est la troisième fois qu’il se livre à de pareils écarts,—le jury, reconnaissant la force irrésistible des habitudes,—admet des circonstances atténuantes, et l’accusé en est quitte pour quinze jours de prison;—tous les jurés signent un recours en grâce.—Une révolution avorte et s’appelle émeute criminelle,—attendu que ce sont les vainqueurs qui sont parrains.—On plante des pois qui doivent produire en septembre; on repique les ciboules pour l’hiver.—M. Jars, député, adresse à la tribune ses madrigaux à une actrice maigre.—Quelques fonctionnaires indépendants méritent d’être pendus.—Plusieurs villes par lesquelles passent les chemins de fer—voient les voyageurs leur tomber tout rôtis;—en effet, sur quelques rails on va fort vite, mais on arrive cuit;—sur d’autres, on arrive en bon état, mais on va un peu moins vite qu’en fiacre à l’heure.—M. Jay fait dans le Constitutionnel un article pour lequel, ainsi qu’il l’a dit dans ce carré de papier, «il trempe sa plume dans son cœur.»—Arroser abondamment et seulement le soir;—faucher les gazons et greffer les rosiers; on tond les moutons; on établira sur le lait un impôt dont on parle depuis longtemps.

M. Lesourd, directeur de l’octroi de Paris,—tombé en disgrâce,—débutera à l’Opéra.—On connaît dans le monde la magnifique voix de cet administrateur.

JUILLET.—On sème les carottes pour l’hiver.

—Anniversaire de la prise de la Bastille—et consécration des quatorze petites bastilles qui entourent Paris.

—On sème des radis, des oignons blancs et plusieurs espèces de choux.

—Une émeute réussit et s’appelle glorieuse révolution.—Vers le 15, on marcotte les œillets.—On sait que Napoléon avait bravé les œillets rouges, et que la Restauration en a eu fort peur, moins cependant que des violettes.—Une fleur se fera une mauvaise affaire avec la police.—Saison des bains et des eaux;—plus d’un dandy sans argent ira passer l’été à Saint-Denis pour raconter l’hiver suivant qu’il a perdu un argent fou à Baden-Baden.—Les femmes nagent, les hommes ne nagent plus.—Une des causes de cette bizarrerie est que les filles portent leurs cheveux nattés ou lissés en bandeau, et que les hommes se font friser;—les jeunes garçons fument et lisent les journaux,—tandis que les jeunes filles font de la gymnastique.—Avant trente ans, les hommes seront devenus à leur tour le sexe faible et timide.

AOUT.—Récolte des cornichons,—troisième labour de la vigne.—Moisson des céréales: quelles que soient la qualité et la quantité des blés cette année, les journaux ministériels diront que jamais on n’a vu une aussi belle récolte, et qu’il en faut rendre grâce au gouvernement paternel sous lequel nous avons le bonheur de vivre;—et les journaux de l’opposition, que les épis sont vides, que la moisson est misérable, et que c’est la faute du gouvernement tyrannique sous lequel nous avons le malheur de vivre.

—Jours caniculaires.—La police continuera à jeter des boulettes pour les chiens attaqués de la rage, dont le signe caractéristique est que l’animal atteint ne mange pas.—Des citoyens, voyant la patrie en danger, se réuniront chez Véfour et feront un excellent dîner;—les journaux de leur parti célébreront avec enthousiasme le courage et le généreux dévouement dont ils auront fait preuve dans cette occasion.—Ceux du parti opposé traiteront la chose de gueuleton, mais feront à leur tour une ripaille semblable, à propos de laquelle ils feront à leur tour éclater leur courage et leur généreux dévouement.

SEPTEMBRE.—Des phénomènes sans nombre viennent étonner la France: de tous côtés il naît des veaux à deux têtes—et des enfants prodigieux.—On creuse les fondations d’une maison et l’on trouve un trésor.—On rencontre une fille sauvage dans la forêt de Montmorency;—d’innombrables centenaires sont cités dans tous les départements.—Il tombe dans plusieurs localités des grêlons gros comme des melons.—Un sansonnet,—commensal d’un savetier des faubourgs, récite aux passants la Charte constitutionnelle.—Plusieurs cochers de place rapportent des bourses oubliées dans leurs voitures.—Si un mendiant meurt,—on trouve chez lui sept cent mille francs en or cachés dans une vieille chaussette.—Un chasseur tue un cygne,—il porte au cou un collier en argent,—sur lequel sont écrites plusieurs choses qui prouvent qu’il a appartenu à Charles XII, roi de Suède.—Si une femme accouche,—ce ne peut être de moins que de douze enfants,—tous bien portants et parfaitement conformés.

En un mot,—de toutes parts, on n’entend parler que de miracles et de prodiges;—tout cela parce que, la session des Chambres étant terminée,—les journaux ne savent comment remplir les deux colonnes qu’ils avaient l’habitude de consacrer au compte rendu des débats législatifs.

OCTOBRE.—Ouverture de la chasse.—Vu le prix des ports d’armes, la division des propriétés et la destruction des forêts,—il sera mangé des mésanges et des pinsons qui reviendront à l’heureux chasseur qui en aura chargé son carnier à trois francs la pièce.—Les feuilles de la vigne deviennent pourpres,—celles des poiriers oranges,—celles des ormes jaunes.—Les philanthropes inventeront un nouveau pain de sciure de bois.—M. Gannal embaumera plusieurs médecins.—La récolte de vins de M. Duchâtel sera de médiocre qualité.—Vers le 15, chute des feuilles;—plusieurs journaux de toutes couleurs seront victimes de cette époque fatale.—Le 28 octobre,—selon un vieux proverbe,—on ne trouve plus une seule mouche vivante:

A la Saint-Simon (28 octobre),
Une mouche vaut un mouton.

Nous demandons la permission d’excepter les Guêpes de cette condamnation.

NOVEMBRE.—Récolte des nèfles et des pommes d’api;—plantation des arbres fruitiers;—la régie des tabacs imaginera de vendre dix sous (cinquante centimes) de nouveaux cigares en feuilles de betteraves;—elle sollicitera du gouvernement l’autorisation pour les collégiens de fumer en classe;—cette extension augmentera considérablement ses recettes, qui se sont élevées l’année dernière à quatre-vingts millions.—On rira beaucoup d’un mot de M. de Rambuteau; voici ce mot, que le préfet de la Seine prononcera du 17 au 20 novembre:—quelqu’un lui demandera quel est l’inventeur de la régie. «C’est Tabaca, répondra M. de Rambuteau.

—Comment? que voulez-vous dire?

—Ne voyez-vous pas sur tous les bureaux: TABACA FUT MÈRE DE LA RÉGIE

C’est ainsi que M. de Rambuteau écrit et prononce ce qu’on lit en effet sur les vitres des bureaux de tabac: Tabac à fumer de la régie.

Le 25 novembre, la Sainte-Catherine, fête des filles,—comme le dit une vieille chanson:

Aucun jardin n’est resté vert;
L’amour et l’hymen, malins drilles.
Exprès, pour punir les filles,
Ont mis leur fête l’hiver.

Quand on voit une de ces belles jeunes filles au visage calme, au maintien modeste, aux cheveux lissés sur le front, aux regards doux et incertains,—l’imagination ne la sépare guère de son vêtement, il semble qu’elle ait des pieds de satin,—et que ce nuage bleu que forment autour d’elle les plis de la gaze qui descendent jusqu’à terre—soit son corps.

Mais qu’il est difficile de ne pas rompre ce charme mystérieux,—cet amour sans désir,—cet amour religieux et poétique!

Il suffit d’une mère qui vienne dire: «Ma fille est un peu malade,—elle a monté à cheval, elle a les cuisses rompues.» Ou: «Ne cours pas, on verrait tes jambes.» Ou: «Je lui ai acheté des chemises de batiste—ou des jarretières.» Et combien peu de mères savent se priver de pareilles mentions!

DÉCEMBRE.—Il semble que l’âge d’or va renaître:—les femmes aiment leurs maris, les enfants entourent leurs parents de respect, les domestiques sont empressés et laborieux, les portiers sont polis.—C’est surtout à prendre du 15 de ce mois que ces changements se font apercevoir d’une manière sensible;—toutes sortes de beaux sentiments sont tirés du cœur comme les fourrures des cartons;—les uns comme les autres secoués, brossés et remis à neuf.—En ce mois finira une année qui aura eu, comme celles qui la suivront et celles qui l’ont précédée, cinquante-deux dimanches, et aura été remplie des mêmes passions, des mêmes sottises, des mêmes craintes, des mêmes désirs;—la forme seule change un peu,—le fond reste toujours le même,—malgré les opinions contradictoires et de ceux qui se félicitent du progrès—et de ceux qui se plaignent que le monde dégénère.

FOIRES ET MARCHÉS.—Plusieurs réélections auront lieu à la Chambre des députés. Les journaux avertiront de l’époque des foires et marchés qui seront tenus à cet effet dans divers départements;—les voix y seront payées à leur valeur.—MM. les maires garantissent aide et protection aux marchands.—Une danseuse verte sera rengagée au théâtre de l’Opéra.—Un publiciste, ardent ennemi du pouvoir, sera nommé sous-préfet dans une ville du Nord.—Une jeune cantatrice enlèvera à une rivale qui a plus de talent qu’elle,—mais qui a du talent depuis longtemps, un rôle écrit pour ladite rivale dans un opéra-comique de M. Auber.—Plusieurs bureaux de tabac seront accordés à plusieurs femmes quelconques, sur la recommandation des honorables MM. ***,—***,—***, etc.—Madame Lebœuf, femme du député de ce nom, sera invitée aux bals de la cour.—Un jeune peintre sans talent,—neveu d’un député de l’opposition, recevra du ministère de l’intérieur des travaux extrêmement importants.—Il sera accordé une nouvelle direction de théâtre.—Le Journal des Débats protégera le gouvernement actuel.—Mademoiselle de ***, qui est si belle,—épousera M. ***, qui est si laid.—Des places seront données en foule à toute sorte de gens.—Des croix d’honneur seront distribuées.

ANECDOTES.—Un ancien administrateur poursuivait depuis quelques mois M. Villemain de ses demandes et de ses réclamations.—Il y a quelques jours, le ministre reçoit une dernière lettre dans laquelle l’ex-fonctionnaire annonce qu’il est désespéré,—qu’il est réduit à la plus affreuse misère, etc., etc.

M. Villemain envoie sous enveloppe une réponse consistant en un billet de cinq cents francs.

Le lendemain, il lui est remis une lettre ainsi conçue:

«Monsieur, je demandais justice,—mais je ne demandais pas l’aumône; ne croyez pas acheter mon indépendance par vos bienfaits.—Je vous renvoie votre billet de cinq cents francs, pour lequel, sans doute, vous vous êtes trompé d’adresse.—Votre serviteur, etc.»

M. Villemain admire—et tourne le feuillet pour reprendre le billet de cinq cents francs annoncé.—Il ne le voit pas; il cherche à ses pieds,—peut-être l’a-t-il fait tomber en ouvrant précipitamment la lettre:—il n’est pas à ses pieds.—Il cherche dans ses poches,—peut-être l’y a-t-il mis par distraction:—il n’est pas dans ses poches.

L’ex-fonctionnaire n’avait pas renvoyé le billet. Il s’était contenté de l’envoi de la lettre superbe—qu’il avait montrée à trente personnes.

Un jeune écrivain, le baron T***, nous contait dernièrement des particularités curieuses sur les chemins de fer aux États-Unis.—Je regrette de ne me rappeler que les choses sans me rappeler la façon dont il les disait.

Aux États-Unis on ne s’amuse pas à niveler le terrain,—à aplanir des côtes, à supprimer des montagnes;—on jette deux rails d’un endroit à un autre,—sur les montées, sur les vallons, dans l’herbe,—puis on lance les wagons sur ces rails et l’on va le plus vite possible;—les vaches et les bœufs—paissent sur le chemin;—les wagons sont précédés d’une sorte de proue qui les ramasse, qui les entraîne et les jette plus ou moins broyés à droite et à gauche.

Tout cela donne lieu à une foule d’accidents; souvent un rail se brise,—le bout brisé—alors se redresse, et dernièrement une de ces lances de fer a percé un wagon et blessé plusieurs voyageurs.

On remarquait, à ce sujet, à quel point les choses changent sous nos yeux chaque jour,—mais tout progrès n’est pas une amélioration;—pendant bien longtemps, il est vrai, les voyageurs ont traversé les chemins;—mais, quelque ami que l’on soit du changement,—on ne saurait approuver cette tendance révolutionnaire que manifestent les chemins à traverser à leur tour les voyageurs.

Lorsqu’il s’agit, à l’Académie, de distribuer les derniers prix de vertu,—un académicien, M. D***,—racontant à ses collègues—la belle conduite d’une pauvre fille qui, sur son travail, avait, pendant plusieurs années, nourri une famille à laquelle elle n’était alliée que par sa générosité,—dit par distraction: «Et cette vertueuse fille—trouvait moyen, sur son faible gain, de donner chaque jour à cette misérable famille deux kilomètres de pain.»

Tout le monde se mit à rire de ce lapsus linguæ—et à s’extasier sur cette immense tartine.—Un des confrères de l’académicien prit la parole et dit: «Messieurs, loin de rire comme vous de la distraction qui a fait dire à notre collègue kilomètres pour kilogrammes,—je le féliciterai de cette protestation contre une langue barbare imposée à l’Académie française par la police de Paris.»

André entre chez M***, qui peint dans son atelier. «Bonjour.—Bonjour.—Comment vas-tu?—Bien, et toi?—Très-bien.—Tu n’en as pas l’air.—Tu as raison,—ça va mal.—Diable! est-ce que tu es malade?—Non.»

André prend une pipe, la bourre de tabac,—l’allume, la laisse éteindre,—la rallume, fredonne un air.—Pendant ce temps, M*** continue à travailler. «Rien ne me réussit,—dit André,—je n’ai pas de travaux, je n’ai pas d’argent,—j’ai des dettes,—je voudrais être mort.» M*** alors pose son pinceau sur son chevalet,—le regarde d’un air surpris—et dit: «Ah! tu voudrais être mort!—eh bien! tu n’es pas dégoûté.»

L’enseigne du marchand de nouveautés du coin de la rue de Seine est toujours décorée de l’ordre de la Légion d’honneur.

Comme on parlait de M***,—quelqu’un demanda: «A-t-il des filles?—Non, répondit M. Romieu,—et tant mieux pour elles.»

Un journal qui a publié les portraits d’un grand nombre de célébrités contemporaines, en mettant au-dessous quelques vers souvent assez heureux,—nous a paru s’être trompé en faisant imprimer ceux-ci au-dessous du portrait de M. Étienne Arago, vaudevilliste, et frère de M. François Arago, l’astronome:

Dans la famille on sait d’avance
Comment le partage se fit:
François prit toute la science,
Étienne garda tout l’esprit.

Ce qu’il y a de remarquable en ceci, c’est que le journal en question suit une ligne politique dans laquelle l’admiration sans bornes pour M. François Arago est de rigueur.

Or, si l’on s’en rapportait aux susdits vers, M. Étienne ayant gardé tout l’esprit,—M. François n’en aurait aucun vestige;—il est vrai que, ledit M. François ayant pris toute la science, M. Étienne resterait avec la plus profonde ignorance de toutes choses;—je crois que chacun de ces deux messieurs serait en droit de se plaindre;—mais que dira M. Jacques, un troisième frère, qui fait des livres et des vaudevilles?—que lui restera-t-il? Et n’y a-t-il pas aussi un quatrième frère, M. Emmanuel, qui est avocat? quel est son lot?—et je ne sais combien d’autres, car la famille des Arago est nombreuse comme celle des Atrides,—et elle a fait autant de vaudevilles que celle des Atrides a causé de tragédies.

J’aurai, quelque jour, à vous parler longuement d’un monsieur qui sera quelqu’un de ces jours député,—et qui n’est pour le moment que membre du conseil municipal de Nîmes—et chevalier de la Légion d’honneur, comme tout le monde.

Ce monsieur a été bonnetier,—comme M. Ganneron a été fabricant de chandelles;—comme M. Ganneron, il a fait une belle fortune dans son commerce.

On raconte qu’à un voyage de quelques jours que fit à Nîmes une des princesses de la branche aînée—l’ex-bonnetier trouva moyen d’être, par le conseil municipal, nommé chevalier d’honneur de la duchesse.—Il était au comble de la joie,—il prenait tous les prétextes pour parler à voix basse à la princesse. «Mais que dit-il donc ainsi? demanda quelqu’un.—Vous le voyez, répondit-on, il parle bas

Jusqu’ici cela me serait parfaitement égal,—mais ce qui me l’est moins,—c’est que ce monsieur, qui arrivera un jour à la Chambre—comme défenseur des intérêts populaires—comme dévoué à la classe malheureuse,—loue sept francs par an à de pauvres diables le droit de ramasser des escargots dans ses bois.

A une des dernières élections—l’affaire était chaudement disputée.—Le parti de l’opposition fit boire un électeur outre mesure.

Le parti contraire s’aperçut de la chose,—et, pensant, selon toutes probabilités, que ce serait une voix gagnée pour ses adversaires,—prit sans façon l’électeur aviné, et le mit comme un paquet dans la diligence de Paris qui passait.

Le lendemain—on vote—et tout s’explique:—l’électeur envoyé à Paris devait voter pour le candidat conservateur.—Les amis du candidat de l’opposition n’avaient pas voulu le griser pour qu’il votât avec eux,—mais l’enivrer tout à fait pour qu’il ne votât pas,—n’ayant pu, par aucun moyen, le décider à passer sur leur bord.—Les conservateurs avaient donc fait, dans l’intérêt de leurs adversaires, ce que ceux-ci n’avaient pas osé faire pour eux-mêmes.

Le procès de Besson est terminé—il a été condamné à mort.

Nous avons déjà donné notre opinion sur cette scandaleuse affaire.—Besson, domestique de M. de Marcellange, est chassé par lui pour avoir menacé de le tuer;—la femme et la belle-mère de M. de Marcellange prennent Besson à leur service particulier.—M. de Marcellange est assassiné, la rumeur publique accuse Besson,—on le mêt en prison;—là, les dames de Chamblas lui envoient un lit,—et chaque jour un plat de leur table;—un témoin—plus qu’un témoin peut-être,—Marie Boudon,—a été emmenée en Suisse par les dames de Chamblas et n’a pas reparu.

Des charges tellement fortes s’élèvent, aux débats, contre les dames de Chamblas, que le procureur du roi en est atterré et se trouve presque mal à l’audience.

Cependant je ne sais quelle égide protège ces femmes,—on arrête et on condamne des témoins pour faux témoignage,—on ne surveille même pas les dames de Chamblas;—cependant Besson est condamné à mort, donc la plus grande indulgence accuse les dames de Chamblas au moins de faux témoignage,—puisqu’elles ont juré qu’il n’avait pas quitté leur maison le jour où il assassinait son maître à six lieues de là.

Les journaux de toutes parts avertissent le ministère public que les dames de Chamblas sont en fuite,—le ministère public fait la sourde oreille—le procès s’instruit de nouveau:—on ne trouve plus les dames de Chamblas,—le ministère public n’ose pas élever la voix contre elles,—l’avocat de la famille Marcellange, qui demande vengeance de la mort du malheureux assassiné,—n’ose risquer que des allusions;—enfin, vaincu par la rumeur, par l’indignation publiques,—le procureur du roi—finit par parler; mais sa pensée est entourée de nuages.

Il parle des dames de Chamblas avec une respectueuse terreur:—«Elles sont en fuite, dit-il,—elles ont une punition terrible, seule punition que le monde puisse leur infliger,—l’exil et les remords.»

Vraiment, monsieur, croyez-vous que Besson, que vous venez de faire condamner à mort; Arzac, qui est aux galères, ne s’arrangeraient pas parfaitement de cette terrible punition, l’exil et les remords?—Laissez seulement ouverte un instant la porte de leur prison, et vous verrez avec quel empressement ils se condamneront eux-mêmes aux remords et à l’exil,—cette terrible punition.

En un mot, voici le résultat de votre jugement:—je parle ici au procureur du roi, aux juges et aux jurés.

Arzac est condamné aux travaux forcés—pour avoir porté un faux témoignage en faveur de Besson.

Ce qui est prouvé aux débats,—prouvé pour vous jusqu’à l’évidence,—puisque vous avez condamné Besson à la peine de mort,—puisque pour vous Besson a assassiné M. de Marcellange,—c’est que les dames de Chamblas ont,—comme Arzac,—rendu un faux témoignage en faveur de Besson—et qu’elles ont rendu ce témoignage pour sauver l’assassin de leur gendre et de leur mari.

Je ne vous donne pas ici mon opinion,—je vous donne la vôtre,—la vôtre approuvée par un jugement terrible,—par une condamnation à mort.

Et si vous rapprochez de ce fait les autres circonstances des débats,—ne vous naît-il pas d’autres pensées dans l’esprit?—D’où vient donc que ces pensées que tout le monde a, personne,—ni au tribunal ni dans la presse, n’a osé les formuler tout haut?—Quelle puissance invisible protége donc ces deux femmes?—quel danger mystérieux court donc l’imprudent qui parlerait hautement? quel prestige vous frappe donc tous de terreur?—Ce danger, je veux le connaître,—et je vais m’y exposer pour le connaître.

Dans ma conviction, sur mon âme et sur ma conscience,—ou Besson est innocent,—ou madame de Chamblas et madame de Marcellange sont ses complices.

Par votre jugement vous avez déclaré qu’elles avaient rendu, comme Arzac, le pauvre berger qui est aux galères pour ce fait, un faux témoignage en faveur de Besson. Et quand ce faux témoignage a pour but de sauver l’assassin du gendre de l’une, du mari de l’autre,—comment l’appelez-vous?

«Ou Besson est innocent, ou les dames de Chamblas sont ses complices.»

Un homme fort petit—parlait de sa force prodigieuse devant M. Dorsay,—qui est d’une taille élevée: «Monsieur, disait-il avec ce ton haineux qu’ont les hommes de petite taille quand ils parlent des grands,—il n’y a pas un exercice de force ou d’adresse,—il n’y a rien, en un mot, que fasse un homme aussi grand que vous—que je ne m’engage à faire aussi bien que lui.»

M. Dorsay,—levant le bras,—toucha du bout du doigt le plafond du salon et lui dit: «Faites cela.»

Le dieu Cheneau prépare contre moi des foudres imprimées;—je suis entré dans le sanctuaire à deux reprises différentes: la première fois, j’avais retrouvé dans une armoire un vieux paletot auquel il manquait des boutons.—Je suis allé chez M. Cheneau,—là je n’ai vu que son co-mercier. Je dois ici faire l’éloge desdits boutons,—je serai forcé de faire mettre un paletot neuf à ces boutons-là.

La seconde fois, j’ai pénétré dans l’arrière-ciel du dieu mercier, cette partie de l’Olympe chauffée par le charbon de terre,—éclairée par le gaz,—donne par son excessive chaleur un avant-goût des peines de l’enfer.—Le dieu serait blond—s’il avait des cheveux.

C’est un métier très-couru aujourd’hui que celui de Mécène;—beaucoup de gens riches protégent les écrivains et les artistes de talent ou de réputation. Les écrivains leur font présent de leurs livres,—ou leur donnent des loges le jour qu’on représente leurs pièces; les artistes jouent gratuitement à leurs soirées.

Ah! c’est là ce que vous appelez des Mécènes; mais c’est une spéculation sordide.—Je ne vous empêche pas d’apprécier la chose comme vous l’entendez,—mais c’est comme cela.

Mademoiselle R*** est une jeune artiste qui jouit en ce moment d’une grande réputation.—Il est d’assez bon genre de l’avoir dans son salon.—Si elle se faisait payer, cela serait fort cher,—on pourrait encore ne pas la payer,—on m’a dit qu’elle ne le veut pas;—mais il faudrait lui faire de riches cadeaux.—Il faut donc la recevoir comme amie.

Mademoiselle R*** est dans une position qui l’expose à beaucoup de récits;—on accepte facilement sur elle, comme sur tous les gens en évidence, les anecdotes les plus saugrenues.—Quelques-unes sont vraies,—la plupart sont fausses;—beaucoup de gens les croient toutes.

Mais chez madame Réc*** on ne souffre pas la moindre atteinte à la renommée de la jeune actrice;—si vous l’accusiez même de la moindre légèreté, vous seriez fort mal venu.—M. de Châ***, habitué de la maison, est prêt à prendre la cuirasse et la lance contre le téméraire qui parlerait imprudemment de la vertu sans tache de mademoiselle R***: elle serait, hors de là, mère d’une nombreuse famille, qu’elle serait chez madame Réc*** vierge immaculée jusqu’à la fin de ses jours.

Parce que mademoiselle R*** lit chez madame Réc*** les vers de M. de Châ***, que si on admettait sur elle la moindre des choses, on ne pourrait plus la recevoir comme amie,—parce que, ne la recevant pas comme amie, il faudrait lui faire des cadeaux ou ne la plus avoir à ses soirées.

Dans une pièce appelée les Abeilles, que l’on a dernièrement représentée aux Variétés;—chacune des abeilles porte un nom de fleur;—la censure a fait débaptiser l’une d’elles, qui s’appelait Capucine, parce que, M. Guizot demeurant sur le boulevard des Capucines, le public, en y mettant un peu de malice, pourrait trouver dans ce nom une allusion politique.

Le Télémaque, dont nous avons parlé dans le dernier numéro des Guêpes,—est encore sous l’eau avec ses immenses richesses, y compris les millions de M. Hugo; M. Taylor, entrepreneur du sauvetage, a pris la fuite, abandonnant, sans les payer, trente-cinq ouvriers qu’il avait fait venir d’Angleterre; ces malheureux ont travaillé pendant cinq ou six mois, et restent sans pain, sans ressources et dans l’impossibilité de retourner chez eux.—On assure que le Télémaque n’a pas bougé de place et qu’il est tout aussi enterré dans le sable qu’au commencement de l’opération;—au dernier moment et pour faire prendre encore quelques actions, on aurait fait marcher quelques personnes sur un plancher soutenu entre deux eaux, en leur persuadant que c’était le pont du navire.

Il y a dans chaque administration des heures fixes pour l’ouverture et la fermeture des bureaux; messieurs les employés du ministère des finances s’enferment au verrou dix minutes ou un quart d’heure avant l’heure fixée pour la fermeture, dans la crainte que quelqu’un, arrivant à l’extrême limite de l’heure indiquée, ne vienne retarder leur départ de quelques instants;—des intérêts graves sont à chaque instant compromis par l’indépendance de ces fonctionnaires subalternes;—chaque jour, des personnes croyant pouvoir se fier au règlement affiché, arrivent cinq ou six minutes avant l’heure fatale et trouvent les portes fermées.

Comme je parlais tout à l’heure des Mécènes, j’en ai oublié un et un véritable, un homme qui rendait des services réels à des gens de lettres. Il est vrai qu’il est mort, et c’est précisément pour cela que j’ai à vous parler de lui. C’était M. A***. M. A*** protégeait les arts et quelquefois, en particulier, celui de la danse;—quelques journalistes avaient trouvé moyen de lui faire redouter une appréciation fâcheuse de cette protection.—D’autres menaçaient l’objet de la protection.—Puis, ils empruntaient de l’argent à M. A***; celui-ci consentait à prêter, mais seulement contre des lettres de change,—les lettres de change étaient enfermées au fond d’un secrétaire, et le bienfaiteur ne songeait nullement à s’en faire jamais payer: seulement, à l’échéance, il avait soin de les faire protester—et de faire de temps en temps ce qu’il fallait pour que ses titres ne fussent pas périmés, afin de conserver une garantie contre de trop fortes exigences ou contre quelques excès d’ingratitude. «La reconnaissance, disait-il, est un sentiment délicat qui a besoin d’être étayé d’un peu de crainte.» M. A*** est mort subitement; ses héritiers ont trouvé les lettres de change parfaitement en règle, et ont annoncé l’intention formelle de les faire payer,—par suite de quoi plusieurs personnes ont cru devoir passer cet hiver à la campagne.

Février 1843.

FÉVRIER.—Ce mois-là—mon cher père mourut; Gatayes alla trouver quelques-uns de mes amis et leur dit: «Nous allons faire le numéro des Guêpes.—Alphonse Karr s’en est allé au bord de la mer.»

Ce numéro fut fait par Ad. Adam.—E. d’Anglemont.—Le vicomte d’Arlincourt.—R. de Beauvoir.—H. Berthoud.—L. Desnoyers.—J. Ferrand.—Th. Gautier.—Gavarni.—L. Gozlan.—V. Hugo.—J. Janin.—A. de Lamartine.—Vicomte de Launay.—H. Lucas.—Mallefille.—Méry.—H. Monnier.—A. Soumet.—E. Sue.

Je leur renouvelle ici mes remercîments;—je ne crois pas devoir, pour cette nouvelle édition, m’emparer de ce qui me fut prêté alors et a sa place dans leurs œuvres. Je conserve seulement la notice écrite par Ad. Adam.

HENRI KARR.—Henri Karr est né vers 1780, à Deux-Ponts (Bavière); son père, maître de chapelle du duc de Bavière, était aussi son ami. Cela nous surprendra peut-être un peu, nous autres habitants d’un pays où, dit-on, règne l’égalité; mais cela paraît fort ordinaire en Allemagne, pays d’aristocratie et de préjugés, où l’on a celui de croire que par la raison que l’on est musicien on n’est pas nécessairement un imbécile et que l’on peut être bon à donner quelques conseils, fût-ce même à un prince. Celui dont nous parlons affectionnait donc particulièrement son maître de chapelle, et comme la Révolution française venait d’éclater, il le chargea d’une mission délicate auprès du gouvernement révolutionnaire et l’y envoya en qualité de légat. En ce bon temps, le respect dû aux personnages diplomatiques n’était pas la vertu dominante des favoris du pouvoir. On avait l’usage alors de vous emprisonner dès que vous étiez suspect, suspect de quoi? on l’ignorait, on l’ignore à peu près encore: quoi de plus suspect qu’un Bavarois? Le père d’Henri Karr fut donc emprisonné au palais du Luxembourg. Peu habitué à ce genre de réception, il tomba malade et ne tarda pas à succomber à une hydropisie de poitrine, à l’âge de trente-six ans.

Voici donc Henri Karr, à peine âgé de quinze ans, seul soutien de sa mère et de ses frères et sœurs, sans aucune ressource. A l’aide de son piano et de son violon, car, dans sa jeunesse, il jouait aussi très-bien de cet instrument, il combattit la mauvaise fortune; mais les affaires politiques prirent une tournure très-défavorable en Bavière, tandis qu’elles commençaient à s’améliorer en France. Henri Karr partit alors pour Paris, où il arriva à l’âge de vingt-deux ans, sans protection, ignorant même la langue du pays, et plus embarrassé dans la nouvelle patrie qu’il voulait se faire qu’il ne l’avait jamais été dans son pays natal. Heureusement il y avait, à cette époque, une providence pour les artistes: c’était la maison des frères Érard; là, la plus généreuse hospitalité accueillait les étrangers et les nationaux, il n’y avait nulle distinction, nulle étiquette, point de différence d’opinions; vous étiez artiste, donc vous étiez de la maison. Ce fut à cette porte qu’alla frapper Henri Karr; elle s’ouvrit à deux battants devant lui, et dès lors il eut une famille. Mais que pouvait-on faire pour le pauvre artiste? Ignorant notre langue, il ne pouvait donner de leçons, et il n’avait point encore essayé de composer. Les frères Érard eurent l’idée d’offrir à Karr de rester à demeure chez eux pour faire entendre leurs instruments aux étrangers qui venaient pour les acheter. Soit que cette nécessité eût développé chez leur protégé une spécialité dont ils étaient loin de se douter, soit que les qualités naturelles de l’artiste le portassent à la perfection de cette branche de l’art, toujours est-il que Karr se trouva sans rival pour faire valoir un instrument. On ne peut se faire une idée du talent qu’il déployait dans ces occasions. Je vous conterai tout à l’heure comme quoi il donna une preuve éclatante de sa supériorité. Karr resta pendant vingt ans, je crois, dans la maison Érard, autant comme ami que comme employé; mais ses ressources s’étaient accrues; dès qu’il put parler français, les leçons ne lui manquèrent plus, et puis il se mit à composer des morceaux de piano d’un style facile et à la portée des moyennes forces. Leur succès fut immense. On ne peut en expliquer la prodigieuse quantité que par l’inexplicable facilité avec laquelle il les composait. Nous l’avons vu souvent, chez les marchands de musique, achevant d’écrire, sans même l’avoir essayée, la fantaisie qu’on venait de lui commander une heure auparavant. Ces morceaux avaient une grande qualité: c’était, outre la facilité d’exécution, un naturel et une conséquence parfaite, ce qui s’explique naturellement, puisque c’était, pour ainsi dire, de l’improvisation écrite. Mais, quel que fût leur succès, Karr faisait trop voir aux éditeurs le peu de peine qu’il se donnait pour produire ces œuvres qui s’enlevaient par centaines, et on ne peut se figurer les prix fabuleux de mesquinerie avec lesquels on le rétribuait; d’ailleurs l’insouciance de Karr était telle, qu’il ne s’inquiétait jamais de la modicité de ce prix, et qu’il avait l’air de remercier l’éditeur qu’il venait d’enrichir. C’est ainsi que s’est écoulée la douce vie d’Henri Karr. Il y a peu de temps qu’il reçut la décoration de la Légion d’honneur, en même temps que Thalberg, ce favori de la fortune à qui aucun bonheur n’a manqué: talent, naissance, richesse; celui-là a eu tout en partage; et, de plus, son caractère est si aimable, qu’il ne compte que des amis. Mais revenons à Henri Karr. J’ai parlé de sa supériorité pour faire entendre un piano; je veux vous raconter une circonstance où il eut l’occasion de déployer tout son talent.

C’était en 1827. L’exposition de l’industrie avait lieu au Louvre. Érard avait fait disposer un orgue magnifique (le premier qui ait paru en France avec les mutations de jeu à la pédale) dans une des salles basses où se fait maintenant l’exhibition des travaux de sculpture. Outre l’orgue, les pianos et les harpes occupaient une partie de ce local. Karr touchait les pianos, Léon Gatayes jouait les harpes, et moi je jouais l’orgue. Te rappelles-tu, Gatayes, comme nous étions heureux alors? Et pourtant tu n’avais pas de chevaux à monter, tu courais le cachet, quand tu trouvais des leçons, et moi j’étais bien fier quand un éditeur me donnait quinze francs d’une romance et cinquante francs d’un morceau de piano: nous avons eu depuis ce temps-là presque tout ce que nous avions rêvé, et cependant nous regrettons cette époque d’insouciance et de folle vie où nous voudrions bien revenir. Nous avons bien des choses de plus aujourd’hui, mais alors nous avions seize ans de moins.

Notre concert attirait une foule immense: le Français est fou de musique gratis. Le fait est que nous faisions de fort jolies choses, et je ne sais pas s’il y a eu beaucoup d’exemples d’improvisations à trois, surtout aussi heureusement réussies. Nous avions surtout une fantaisie sur l’air: Il pleut, bergère, où chacun faisait sa variation, puis l’orgue simulait un orage avec une vérité parfaite, et nos trois instruments se réunissaient dans un finale qui n’était jamais le même, et qui avait un succès fou. Tout Paris venait nous entendre: Rossini y vint aussi, ce fut là que je le vis pour la première fois: je voulus me distinguer et je jouai d’une manière déplorable; j’étais si troublé de me sentir ce colosse sur les épaules, que je ne savais plus ce que je faisais, mes doigts barbotaient sur le clavier, mes pieds s’embarrassaient dans les pédales, c’était une cacophonie épouvantable. Jamais je ne fus si malheureux.

Le jour de la visite du jury d’exposition arriva. Les autres facteurs de pianos avaient leurs instruments exposés dans les salles du premier étage, encombrées d’étoffes et de tapis et d’une sonorité bien moins favorable que les salles basses, où étaient les pianos d’Érard. Déjà les pianos d’Érard avaient été examinés, les membres du jury étaient dans les salles du premier étage, lorsqu’un facteur de pianos, et des plus renommés, demanda que ses instruments fussent entendus à côté de ceux d’Érard et dans les mêmes conditions. On accéda à sa demande. Lorsqu’on vint proposer au père Érard de faire porter un de ses pianos au premier étage pour être comparé à ceux d’un rival, il bondit de fureur: cet homme de génie, qui, en fait de pianos, a presque tout inventé, sentait si bien sa supériorité sur ses confrères, qu’il n’en voulait reconnaître aucun; pour lui les deux mots piano Érard étaient inséparables; hors de sa maison il ne se fabriquait pas de pianos; il n’y avait que les envieux qui pussent propager un bruit si exorbitant. Il ne voulut jamais laisser emporter son instrument, et nous eûmes toutes les peines du monde à le faire consentir à laisser descendre celui de son rival. «Eh bien! s’écria-t-il, puisque vous le voulez tous, qu’il vienne; qu’on apporte son plus grand piano à queue, et je le combattrai avec un petit piano à deux cordes.»—Pour le coup nous le crûmes fou, mais il n’y eut pas moyen de le dissuader. Notre effroi pour l’honneur de la maison s’augmenta encore lorsque nous vîmes que le piano à queue du rival d’Érard allait être joué par un des plus célèbres pianistes. Pendant dix minutes, celui-ci tint ses auditeurs sous le charme de son jeu savant et harmonieux. Quand il eut fini, Érard fit un signe à Karr, qui alla se placer devant le piano à deux cordes. Gatayes et moi nous tremblions pour Érard et pour Karr: mais ni l’un ni l’autre n’avaient peur; la belle tête d’Érard avait perdu la contraction de colère qui l’agitait un instant auparavant, pour reprendre cette dignité calme qui était son expression habituelle; la bonne grosse figure de Karr était riante et narquoise; il y avait déjà du triomphe dans son malin sourire. Je ne sais ce que ce diable d’homme avait dans ses doigts, mais nul pianiste n’avait cette élégante facilité, ce charme brillant que l’on croyait venir de l’instrument et qui n’avait pas l’air d’appartenir à l’exécutant, dont il était pourtant la qualité essentielle. Il ne faisait pas de grandes difficultés, mais il surmontait la plus grande de toutes, celle de plaire, et il réussissait toujours. Le morceau qu’il improvisa n’était pas si savant que celui de son adversaire; il se serait gardé, sur ce petit instrument, d’aborder le style grandiose qui en eût démontré l’insuffisance; il fut gracieux, léger, coquet; bref, au bout d’une trentaine de mesures, il avait gagné la partie.

Érard eut encore cette année la médaille d’or; mais cette fois ce fut bien à Henri Karr qu’il la dut.

Henri Karr vient de mourir d’une attaque d’apoplexie, dans sa soixante-troisième année. Sur la fin de sa vie, tout son bonheur était dans les succès et la réputation de son fils: je ne le rencontrais pas de fois qu’il ne m’en parlât: il avait fait abnégation de sa personne et de sa réputation, il vivait tout entier dans celles d’Alphonse. Consolons-nous donc de la perte de cet artiste estimable en songeant aux jouissances qu’il a su trouver pendant ses dernières années dans les succès de celui en qui il se sentait revivre, et puisse l’hommage d’amitié que nous rendons tous au fils rejaillir encore sur la mémoire du père!

Ad. ADAM.

Mars 1843.