WeRead Powered by ReaderPub
Les guêpes ­— séries 3 & 4 cover

Les guêpes ­— séries 3 & 4

Chapter 25: Avril 1843.
Open in WeRead

About This Book

A sequence of short, sharp essays and aphorisms that employ wit and irony to probe contemporary manners, literary life, and political practices. The pieces mix playful addresses to prominent cultural figures with trenchant criticisms of public institutions, reflections on national temperament, and vivid everyday observations. Tone shifts between gentle anecdote and biting satire, and the work alternates epigrammatic one-liners, descriptive sketches, and moral commentary to provoke reflection while lampooning hypocrisy and pretension.

Le vendredi 13 janvier.—A monseigneur l’archevêque de Paris, pour les besoins de l’Église.—La grande politique et la petite politique.—Chandelle et lumière.—M. Lehoc.—Le dieu Cheneau.—Les Guêpes refoudroyées.—Messieurs les savants et mesdames leurs inventions.—M. de Lamartine et les journaux.—Sur quelques décorations.—Chiromancie.—Catholique.—M. Jouy.—M. Jay.—Ciguë.—Confiscation.

A MONSEIGNEUR L’ARCHEVÊQUE DE PARIS.

Vendredi 13 janvier.

«13.—Jésus monta à Jérusalem.

»14.—Et trouva au temple des gens qui vendaient des bœufs et des brebis et des pigeons,—et les changeurs qui y étaient assis.

»15.—Et ayant fait un fouet de cordelettes, il les jeta tous hors du temple,—et les brebis et les bœufs,—et répandit la monnaie des changeurs, et renversa les tables.

»16.—Et dit à ceux qui vendaient des pigeons: Otez ces choses d’ici et ne faites pas de la maison de mon Père un lieu de marché.» (Évangile selon saint Jean.)

Monseigneur, le vendredi—treize janvier de cette année, un fils suivait avec quelques amis le corps de son père, le cortége s’arrêta rue Saint-Louis, vis-à-vis l’église de Saint-Denis-du-Saint-Sacrement, et on porta le corps dans l’église.

Des menuisiers travaillaient dans l’église, sciaient des planches et enfonçaient des clous à coup de marteau;—il ne se trouva personne pour leur imposer silence; il y avait bien là un homme, mais il offrait de l’eau bénite et tendait la main; il y avait bien là une femme, mais elle passait dans les rangs des chaises, et tendait la main. Un des amis du mort alla trouver les ouvriers et ne put leur faire suspendre leur travail qu’en leur donnant de l’argent. Le suisse vint chercher le fils du mort et un de ses amis et les mena à la sacristie.—La sacristie leur parut répondre à ce qu’on appelle les coulisses dans les théâtres.—En effet, il y avait là deux hommes dont l’un s’habillait et revêtait le costume du rôle qu’il avait à jouer.—L’autre, qui avait fini le sien, remettait l’habit bourgeois.

Un vieux prêtre—faisait au fils du mort—quelques questions dont il inscrivait les réponses sur un registre;—pendant ce temps les deux hommes qui changeaient de vêtement causaient et riaient tout haut.—Je remarquai surtout celui qui allait entrer en scène;—c’était un grand drôle—déguisé en prêtre;—il avait des cheveux noirs huilés—prétentieusement aplatis sur les tempes;—il riait et parlait comme personne de bien élevé n’oserait rire et parler dans un endroit où il y a quelqu’un qui fait des questions et quelqu’un qui répond. Je ne parle ni de la solennité du lieu,—ni de la solennité de la cérémonie; et pendant ce temps—le fils, arraché à son profond recueillement, sentait dans son âme la douleur s’aigrir en colère et en haine.—Son ami l’entraîna—à la triste stalle—où il devait assister à cette représentation.—En effet, la chose commença.

Le personnage aux cheveux huilés ne tarda pas à faire son entrée; il avait revêtu avec la chasuble—un air contrit, humble et béat; il tenait les yeux modestement baissés à terre;—il portait à la main une bourse—et allait à chaque personne demander quelques sous—en faisant des révérences;—il ne riait plus, car c’était le moment sérieux de la cérémonie,—le moment de la recette.—Quelque riche que soit devenue l’Église, elle n’a pas pour cela cessé d’être humble, et, pour montrer cette humilité, elle ne laisse jamais passer une occasion de demander l’aumône. Le drôle aux cheveux huilés,—d’une voix cauteleuse et caressante,—bien différente de sa voix de la sacristie,—accompagnait chacune de ses révérences de ces mots: «Pour les besoins de l’église, s’il vous plaît.»

Ces paroles m’ont frappé, monseigneur, et j’ai songé que l’Église est dans une mauvaise voie.

Ce n’est pas des quelques gros sous—que cet homme recueille dans sa bourse—que l’Église a besoin,—pensai-je alors,—mais c’est de croyance et de foi dans son propre sein.

Quoi! monseigneur, c’est au moment où un fils et des amis brisés par la douleur vont demander à l’Église et à la religion des consolations pour eux et des prières pour leur père et leur ami,—qu’ils ne trouvent que de mauvais comédiens qui ne prennent pas la peine de savoir leur rôle—et de le jouer décemment!

Il y avait là des poëtes, des musiciens, des soldats,—et tout ce monde-là était décent et recueilli,—tous, excepté les prêtres, monseigneur.

Tout le monde priait pour le mort,—excepté les prêtres, qui l’insultaient.

Tout le monde avait l’air de croire et d’espérer en Dieu,—tout le monde...—excepté les prêtres.

Jamais, dans mes écrits et dans mes paroles, je ne me suis mêlé aux attaques vulgaires contre la religion du pays—et contre l’Église;—loin de là, j’ai souvent élevé la voix contre leurs ennemis;—mais jamais l’Église et la religion n’ont eu d’ennemis aussi dangereux que de semblables ministres;—jamais l’impiété ne leur a porté d’aussi terribles coups que de pareils prêtres.

Pour les besoins de l’Église, monseigneur,—je vous demande justice.

Pour les besoins de l’Église, monseigneur, je vous demande un désaveu de semblables choses et de semblables gens.

Pour les besoins de l’Église, monseigneur, que les prêtres aient l’air de croire en Dieu.

Pour les besoins de l’Église, si ce sont des comédiens, qu’ils apprennent leur rôle; qu’ils respectent leur public—et qu’ils ne laissent personne dans les coulisses.

Pour les besoins de l’Église, déguisez mieux les marchands que Jésus-Christ a chassés du temple, qui y sont rentrés et en ont fait une boutique—où ils ne vendent, il est vrai, ni bœufs, ni brebis, ni pigeons,—mais des prières qui ne partent que des lèvres.

J’aimais mieux ceux qui vendaient des bœufs et des brebis et des pigeons: ils n’étaient que marchands;—ceux-ci sont marchands—et voleurs.

Pour les besoins de l’Église,—monseigneur,—montrez que vous ne voulez pas que les prêtres agissent ainsi;—montrez que l’Église peut être un asile sûr pour la douleur,—et qu’elle n’y doit pas rencontrer l’insulte et le mépris.

Pour les besoins de l’Église,—faites, comme Jésus-Christ votre Maître, un fouet de cordelettes—et chassez ceux-ci du temple—pour qu’on n’abatte pas un jour le temple lui-même sur vous tous.

Pour le fils du mort,—il est allé pleurer et prier,—loin de là dans la campagne—au bord de la mer,—là—où tout parle de Dieu,—sous la voûte bleue de cette belle et grande église—qui est toute la nature,—là où il n’y a pas de prêtres impies et sacriléges.

Il se dit depuis quelque temps des choses plus qu’étranges—à propos du droit de visite,—sur lequel les Guêpes se sont expliquées assez clairement.

On a un peu parlé de dignité nationale, d’honneur et de fierté légitime.—A quoi un pair d’abord, puis tous les partisans et tous les journaux du ministère ont dit:—«Ce sont des préoccupations étrangères à la grande politique.»

Ce mot m’a expliqué bien des choses qui se sont passées sous mes yeux, et que je n’avais pas parfaitement comprises en leur temps.

De brusques revirements d’opinions,—des principes défendus aujourd’hui et attaqués demain, des personnes vénérées et adulées d’abord, puis ensuite traînées dans la boue.

Des haines irréconciliables se terminent par des alliances honteuses au profit d’autres haines communes.

Le mensonge,—la mauvaise foi,—l’injustice,—tout cela, c’est de la grande politique.

Au contraire,—ne se vendre ni aux avantages d’un parti ni aux promesses d’un autre,—petite politique.

Juger d’après sa conscience et parler d’après son jugement,—petite politique.

Dire la vérité à tout le monde, sur tout le monde et sur toute chose,—petite politique.

N’admettre ni la fourberie ni la lâcheté,—petite politique.

Dieu nous délivre de ces grands Machiavels de comptoir et de leur grande politique—et de leurs grandes phrases, et de leurs grandes sottises, et de leurs grandes apostasies,—et de leurs grandes lâchetés.

Sur messieurs les savants et sur mesdames leurs inventions.—Nous avons à plusieurs reprises signalé certains progrès de la science qu’il nous a paru utile de dénoncer à la prudence publique.

La gélatine moins nourrissante que l’eau claire, mais plus malsaine,—que l’on continue à donner aux malades dans les hôpitaux.

Une nouvelle pomme de terre—grosse comme un pois.

Un cerfeuil nouveau, mais vénéneux, etc.

Voici quelque chose d’aussi nouveau,—mais de plus inquiétant.

Les moutons et les bœufs sont sujets à la pleurésie; on a imaginé depuis quelque temps de leur faire avaler, quand ils en sont atteints,—une once d’arsenic.

C’est-à-dire de quoi empoisonner cinquante personnes.

Les moutons et les bœufs guérissent,—mais ceux qui les mangent ensuite courent le plus grand risque d’être empoisonnés et de mourir.

On ne peut plus se fier aux côtelettes de mouton, ni aux biftecks.

De bonnes gens qui ont passé toute leur vie à se priver de champignons—dans la crainte d’un accident—se trouveront empoisonnés par la soupe et le bouilli,—cette nourriture considérée jusqu’ici comme au moins assez innocente.

Ce n’était pas assez que M. Gannal et ses disciples—eussent trouvé le moyen d’empailler le rosbif,—d’embaumer les rognons de mouton—et de nous faire manger des côtelettes qui sont nos aînées—et des œufs frais—dont les poulets auraient quarante ans;

Il faut qu’on empoisonne la viande.

Cette découverte des savants serait réputée une infamie si quelqu’un l’exerçait même à la guerre contre ses ennemis.

Le parti conservateur qui est arrivé aux affaires—a horreur de toute supériorité d’un de ses membres: il veut que les choses restent ce qu’elles sont;—tout homme d’action et de puissance le gêne, l’embarrasse et lui inspire de l’ombrage.

L’opposition, au contraire,—qui veut arriver,—accepte volontiers des recrues,—sauf à faire plus tard,—en cas de succès,—précisément ce que font aujourd’hui les conservateurs.

Toujours est-il que lorsque M. de Lamartine vint apporter aux conservateurs l’appui d’un nom célèbre, d’un beau talent, d’un beau caractère,—il fut accueilli d’abord assez froidement,—puis ensuite, l’objet de la jalousie et de la malveillance de son parti, qui ne le trouvait pas assez médiocre, et dans lequel il voyait plus d’adversaires réels que dans l’opposition qu’il combattait avec eux.

Il a abandonné solennellement ce parti et s’est rangé dans l’opposition.

L’opposition l’a laissé se placer à sa tête,—à côté de ses chefs les plus prônés.

Ce qu’il y a d’assez singulier en ceci, c’est de rapprocher ce que disent aujourd’hui les journaux de l’opposition sur M. de Lamartine de ce qu’ils en disaient alors.

«Il se perdait dans les nuages...., il ferait mieux de chanter Elvire.—..... On l’avertissait de reprendre sa harpe ou son téorbe,» etc., etc.

Aujourd’hui,—c’est un concert d’éloges mérités: «M. de Lamartine est un homme—sérieux,—éloquent.»

Le vendredi,—3 mars 1843, M. Chambolle a dit dans le journal le Siècle:

«M. de Lamartine a parlé,—il ne faut pas prétendre à analyser ce majestueux tableau de la situation de la France vis-à-vis de l’Europe; il ne faut point tenter de reproduire les élans, les images de cette parole souveraine.

»M. de Lamartine serait notre adversaire que nous payerions à son talent le même tribut d’éloges; ce talent laissera après lui une trace lumineuse, éclatante, et honorera à jamais notre pays.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

»Les nobles intérêts qu’il sait si bien comprendre,» etc.

Nous aimons à voir cette impartialité dans un député et dans un journaliste;—c’est comprendre et exercer convenablement et la dignité de la presse, et celle de la représentation nationale.

«Nous payerions LE MÊME tribut d’éloges à M. de Lamartine—quand il serait notre adversaire

A la bonne heure, ce n’est plus là cet aveuglement, cette mauvaise foi de l’esprit de parti—qui accordent tout le talent, toutes les lumières, toutes les vertus, aux gens dont on se sert,—et qui accablent d’injures les gens qu’on rencontre dans un parti opposé au sien.—Voilà comment des hommes à conviction font une guerre loyale et honnête,—voilà des sentiments qui font plaisir à entendre professer.—M. de Lamartine serait l’adversaire de M. Chambolle, que M. Chambolle lui payerait le même tribut d’éloges.

Félicitons M. Chambolle—.....

PADOCKE. Ah çà! maître, à quoi pensez-vous? que faites-vous?

LE MAITRE DES GUÊPES.—Ce que je fais, Padocke, je fais comme ferait M. Chambolle, je rends justice à un homme dont je ne partage pas les idées.—M. Chambolle payerait à M. de Lamartine le même tribut d’éloges, quand même M. de Lamartine serait son adversaire.

Je paye à M. Chambolle un tribut d’éloges...

PADOCKE. Pardon, maître, mais vous n’avez pas de mémoire. Ouvrez le numéro des Guêpes qui a paru le 1er septembre 1840.

LE MAITRE DES GUÊPES. Pourquoi faire, Padocke?

PADOCKE. Ouvrez-le,—vous verrez.

LE MAITRE DES GUÊPES.—Le voici ouvert, Padocke.

PADOCKE. Cherchez à la page 365.

LE MAITRE DES GUÊPES. Page 365,—nous y voici!

PADOCKE. Très-bien!... lisez...

LE MAITRE DES GUÊPES. «25 août.—Il est arrivé un grand malheur à ce pauvre M. Chambolle,—député et rédacteur en chef du journal le Siècle.

«Ledit M. Chambolle, dans le numéro du Siècle d’aujourd’hui 25 août 1840,—numéro tiré à soixante-douze mille exemplaires,—ainsi que le journal l’affirme lui-même,—M. Chambolle a imprimé que... «M. de Lamartine est un niais.»—Ce pauvre M. Chambolle,—je prends la plus grande part à l’accident qui lui arrive,—et je le prie d’agréer favorablement mes compliments de condoléance.»

PADOCKE. Eh bien! maître?

LE MAITRE DES GUÊPES. Eh bien! Padocke!

PADOCKE. Eh bien! maître, M. de Lamartine était alors l’adversaire de M. Chambolle, et il me semble que M. Chambolle ne lui payait pas tout à fait le même tribut d’éloges.

Le dieu Cheneau vient de fulminer contre moi une seconde lettre.—La foudre du dieu, cette fois, n’est pas tirée à un seul exemplaire, comme le dernier tonnerre.—Ce céleste carreau—a pris la forme d’une brochure de trente-deux pages,—format in-8º,—imprimée chez Paul Dupont, rue de Grenelle-Saint-Honoré, 53.

Jamais mortel n’a été aussi complétement réduit en poudre—que celui qui fut l’auteur des Guêpes;—laissons fulminer le dieu:

«Je ne donnerai pas de nouveaux développements—pour me faire comprendre de M. A. Karr; je vois bien que la faculté de comprendre manque aux Guêpes.—Les Guêpes sont légères,—tellement légères, qu’elles ne peuvent, à ce qu’il paraît, changer leur nature;—pourquoi se cassent-elles le nez elles-mêmes! Ces insectes ne font que produire la douleur et le désordre.—Pauvres Guêpes, vous vous servez encore de plumes d’oie pour écrire.—Les Guêpes n’ont vraiment reçu que le baptême d’eau,—je ne saurais trop le répéter.

»Oui, monsieur A. Karr,—je suis mercier;—si j’étais Dieu, comme vous le dites, je ne serais pas le Dieu des Guêpes;—j’emploierais mieux mon loisir!

»Je me sens la force de soutenir les hostilités des Guêpes, car je défie même les corbeaux.

»Votre réponse du mois dernier ne se conservera pas, je vous en préviens!...

»J’espère que vous serez pardonné, vu votre manque de conception.

»Je vous plains de ne pas comprendre.—M. Jouin, sur lequel vous demandez des renseignements, n’est pas à Paris;—laissez les absents tranquilles.

»Depuis longtemps le monde est la dupe de prétendus savants qui, comme vous, se posent sur le premier piédestal venu pour juger la faculté de chacun,—comme s’ils en avaient les capacités;—ils déblatèrent,—ils battent la campagne;—ils sifflent comme des serpents.

»Il est temps que l’on brise ces fausses muses qui produisent la démence—dans le jugement,—dans l’entendement humain;—que les Guêpes restent Guêpes.

»Si M. A. Karr se fût annoncé quand il est venu chez moi, je me serais procuré le plaisir de le recevoir.—CHENEAU

«AVIS.—Toute critique qui ne me sera pas adressée sera considérée comme critique honteuse.—CHENEAU

Une autre brochure,—cette fois en vers, m’appelle: «atroce frelon.»

Un troisième monsieur—a découvert dans les livres hébreux—que Beelzebuth—veut dire roi des mouches,—et il en tire la conséquence que je suis Beelzebuth.

Un M. Prosper Lehoc,—épicier, propriétaire et fils unique de feu M. Lehoc,—décédé notaire royal,—a publié récemment deux ouvrages;—l’un est un Traité de l’Épicerie avec un Traité spécial de la chandelle en forme d’appendice.

L’autre ouvrage est un Traité du véritable gouvernement représentatif, basé sur la force, la prudence et la justice.

«Mon travail, dit M. Prosper Lehoc, a eu pour but de faire des peuples de la terre un seul et même peuple de frères.—Je pense y être parvenu.»

Des deux livres de M. Lehoc, l’un est consacré à la chandelle,—l’autre aux lumières.

Il répand à la fois la clarté—dans les appartements et dans les âmes;—il épure le suif et les lois.

M. Lehoc nous permettra cependant de nous étonner un peu de voir le gouvernement actuel,—le gouvernement représentatif dont nous jouissons,—nié et sapé dans sa base par un épicier.—Que peuvent donc encore demander les épiciers,—aujourd’hui que leur règne est arrivé,—aujourd’hui qu’ils se sont emparés du royaume de la terre en échange du royaume des cieux, qui semblait leur avoir été spécialement réservé?

Pour la préparation de la graisse, M. Lehoc ne se sert pas de l’huile de vitriol,—comme on fait à Rouen.

UN LECTEUR. Ah çà! que voulez-vous dire,—Grimalkin?

GRIMALKIN. Je parle du Traité de la chandelle de M. Lehoc.

LE LECTEUR. Ah! je croyais que nous en étions au Traité du gouvernement représentatif.

GRIMALKIN. Aimez-vous mieux parler du gouvernement représentatif?—parlons du gouvernement représentatif.

Nous disions donc que M. Lehoc ne veut plus du gouvernement représentatif tel qu’il est aujourd’hui;—il n’en veut pas plus que de l’huile de vitriol pour préparer la graisse de ses chandelles.

M. Lehoc est pour l’extension illimitée du vote électoral—«Un rayon de la divinité constitue le sentiment et la conscience de chaque citoyen (épicier ou autre); c’est ce qui fait que les hommes doivent nécessairement tous concourir à la représentation nationale.»

On ouvre la porte,—le vent emporte la brochure de M. Lehoc,—Où en étais-je?...—Ah! m’y voici.

«La théorie que j’ai écrite est pour l’instruction des jeunes gens qui se destinent à cette carrière.—Ma méthode est simple et empêche la chandelle de couler...»

Ah! me voici encore à la chandelle!—il me semblait cependant que j’en étais à une phrase pareille dans la partie politique des œuvres de M. Lehoc.

Ah! la voici:

«C’est spécialement pour servir de guide aux électeurs que j’ai composé cet ouvrage.

»Tel est en peu de mots, ce que l’on s’empresse d’offrir à tous les États.»

De la chandelle?

Non, le gouvernement représentatif, le véritable gouvernement représentatif,—le gouvernement représentatif de M. Lehoc.

«Le gouvernement représentatif (le vrai, celui de M. Lehoc), met infiniment d’ordre et d’économie dans sa trésorerie (pourquoi pas dans son comptoir!);—il règle la dépense sur la modicité des revenus,» etc.

Cette fois, je crois que c’est M. Lehoc qui a confondu la chandelle et le gouvernement représentatif. Ces préceptes, mêlés, par erreur à la partie politique, appartiennent sans aucun doute—à l’épicerie en demi-gros et en détail.

Certes, jamais à aucune époque les hommes n’ont eu autant de chefs pour les conduire, autant de philosophes pour les réformer,—autant de rois disponibles pour les gouverner, autant de dieux et de prophètes—pour recevoir leur encens ou leur moquerie.

Ce qui manque aujourd’hui,—ce sont des hommes qui veuillent bien être gouvernés,—c’est une place à prendre, une spécialité à occuper.

On voit de temps à autre dans les journaux que différents citoyens ont reçu d’un ministre des médailles—pour avoir, au péril de leur vie, sauvé celle d’autres citoyens.—Ces citoyens sont toujours des hommes du peuple—et des ouvriers.

Le cœur et le bon sens disent que, de toutes les décorations, ces médailles sont sans contredit les plus honorables.

En effet,—les mieux méritées d’entre les autres croix ont été données pour des traits de courage et de dévouement,—qu’il est juste de récompenser par des honneurs;—mais ce n’est pas trop que de demander qu’on traite aussi bien l’homme qui a exposé sa vie pour en sauver un autre—que celui qui a mis la sienne au hasard—pour en tuer trois ou quatre.

J’ai parlé plus d’une fois de la sottise et de l’infamie qui ont récompensé tant de fois des services honteux—du même signe que d’autres ont payé de vingt blessures et de mille dangers.

Je ne parle aujourd’hui que des médailles d’honneur;—comme il faut nécessairement les mériter pour les obtenir, comme on ne peut les obtenir que d’une seule manière,—comme il est écrit dessus la cause pour laquelle on les donne,—comme elles ne sont guère gagnées, ainsi que je le disais tout à l’heure, que par des gens du peuple et des ouvriers,—comme on n’en peut récompenser aucune infamie, le pouvoir les donne avec une négligence et un dédain honteux.

Le ruban qui les attache n’est pas même un ruban qui leur soit spécialement affecté,—c’est un ruban tricolore—que tout le monde a le droit de porter,—aussi bien que les femmes portent des rubans roses et lilas.

Chez les Romains, qui donnaient des couronnes pour récompenses honorifiques,—la couronne civique, qui était une couronne de chêne,—était particulièrement estimée.—Cicéron eut soin de la demander après avoir découvert la conspiration de Catilina,—et Auguste fut si fier de l’obtenir, qu’il fit graver une médaille sur laquelle il était représenté couronné de chêne avec ces mots:

Ob cives servatos. (Pour avoir sauvé des citoyens.)

Il n’y avait que deux couronnes qui fussent mises au-dessus de celle-là:—c’était la couronne obsidionale, qu’on obtenait pour avoir délivré une armée romaine assiégée,—et la couronne triomphale,—qui était, pour un général en chef, le prix d’une victoire complète en bataille rangée.

Toutes les autres étaient au-dessous;—la couronne de chêne avait même certains priviléges et certains honneurs qu’on ne rendait à aucune des autres.

En général, on ne fait pas grand cas de la croix d’honneur tant qu’on ne voit pas pour soi des chances de l’obtenir;—mais vous voyez tout doucement les journalistes qui en ont le plus médit s’abstenir ou en parler avec plus de respect à mesure qu’ils s’approchent d’une position qui leur permet d’y aspirer.

Il est singulier, de notre temps, de savoir qu’au même instant, à la même minute, un soldat s’expose au feu ennemi,—se précipite à travers les dangers et affronte la mort en Afrique;

Tandis qu’à Paris un monsieur—vend sa voix ou sa plume à un ministre,—ou l’accable de basses adulations,—et que tous deux sont également récompensés par une même et identique croix d’honneur. Pour ce qui est des médailles dont nous parlons, elles sont toujours l’objet du dédain, parce que, je le répète, on ne peut compter ni sur un hasard, ni sur une lâcheté, pour les obtenir.

Je connais un homme qui a été l’objet, depuis quinze ans, de cent brocards et de mille lazzi, et dans le monde et dans les journaux,—parce qu’il porte quelquefois une médaille de ce genre, même de la part de gens qui seraient plus qu’embarrassés s’il leur fallait écrire sur leur croix,—comme c’est écrit sur les médailles,—la cause qui la leur a fait obtenir.

Je n’ai jamais pu découvrir le côté plaisant de la chose.

Je pense qu’il serait du bon sens, de la justice, de la philosophie,—et je dirais de la philanthropie, si les spéculateurs n’avaient rendu ce mot ridicule,—de ne pas montrer de dédain officiel pour cette décoration;—serait-ce trop demander que d’abord on cessât de l’attacher au ruban tricolore,—qui appartient à la politique,—et ensuite qu’on lui affectât un ruban particulier?

Je suis assez curieux de savoir ce que répondra à cette demande le ministre dans les attributions duquel se trouve la chose, et auquel je vais faire adresser cette réclamation.

DICTIONNAIRE FRANÇAIS-FRANÇAIS.BOURSE.—On a institué dans les colléges royaux—des bourses et des demi-bourses—au moyen desquelles les enfants de vieux soldats ou de vieux fonctionnaires qui ont servi l’État avec distinction et sont restés pauvres—peuvent être élevés gratuitement.

Ce bienfait était également destiné à permettre de faire leurs études à des enfants de parents pauvres, mais dont l’intelligence promettait des citoyens utiles.

Je prie M. Villemain, ministre de l’instruction publique, de me démentir si je me trompe en affirmant—que la moitié des bourses est donnée uniquement, sur la demande des députés,—à des enfants qui ne sont dans aucun des cas ci-dessus mentionnés,—à des enfants même dont souvent les parents sont riches,—et dont quelques-uns ont cinquante mille livres de rente.—Une bourse est donnée, non pas à un enfant pour qu’il fasse ses études, mais à un électeur ou à un député, pour qu’il donne sa voix.

CABALE.—Un auteur appelle cabale tout public qui siffle;—eût-il rempli la salle de gens salariés ou d’amis furibonds; eût-on insulté et un peu rossé les vrais spectateurs, l’auteur appelle alors les souteneurs de sa muse—un public éclairé.—(Voir ce mot.)

CABARET.—Nos ancêtres allaient dîner au cabaret.—Les cabarets étaient des asiles fort décents présidés par d’excellents cuisiniers et où ils causaient librement.—On dîne aujourd’hui dans des temples de mauvais goût, remplis de dorures et de glaces,—où tout est si cher que les pauvres gens qui les fréquentent affectent des goûts bizarres ou des maladies plus que fâcheuses—pour y restreindre convenablement leur écot: l’un adore le bœuf bouilli,—un autre n’aime plus que les choux;—la plupart, par raison de santé, ne boivent que de l’eau.—On allait au cabaret pour dîner; on va au Café Anglais ou au Café de Paris pour être vu y dîner.

CADMUS.—Le Phénicien Cadmus a inventé la guerre civile et l’alphabet.—Son alphabet se composait seulement de seize lettres; il serait curieux de calculer combien de sottises on écrit tous les jours rien qu’avec les huit lettres que les modernes y ont ajoutées.

CADRAN.—Il n’y a rien de si faux que les heures du cadran et ses divisions; le temps ne peut avoir jamais qu’une durée relative.—Un jour peut se traîner plus lentement qu’un mois,—un mois échapper plus rapide qu’un jour.—Le temps doit se jauger et non se mesurer, c’est-à-dire non s’apprécier par ses dimensions extérieures, mais par ce qu’il contient.—Il y a telle année qui, si on l’épluchait comme une noix,—si l’on en retranchait les cartilages et les pellicules amères, tiendrait à l’aise dans certains jours.—Il y a une heure dans notre vie pendant laquelle nous avons plus vécu que dans le reste de nos jours.

Le cadran encore met de la préméditation dans toute la vie.—C’est un tyran qui vous prescrit la faim, la soif, le sommeil.—C’est aussi un reproche perpétuel.—Jamais je n’ai regardé un cadran sans m’apercevoir que j’étais en retard pour quelque chose.

CALOMNIE.—Quand vous avez passé toute votre vie dans une perpétuelle surveillance sur vous-même, pour ne pas donner prise à la médisance, vous n’avez atteint qu’un seul but, c’est de forcer les gens à vous calomnier.

CONDAMNATION.—Pour avoir donné un soufflet à Paul, Pierre est condamné à payer une amende.

—Qui reçoit cette amende? Paul, sans doute?

—Non, c’est S. M. Louis-Philippe Ier, roi des Français.

—Comment! est-ce toujours ainsi?

—Oui... à moins cependant que ce ne soit Paul qui paye l’amende.

—Paul... qui a reçu le soufflet?

—Cela arrive quelquefois.

CHEVALIER.—Un chevalier était autrefois un homme d’armes couvert d’acier,—à la démarche noble et puissante,—au poignet de fer, à la poitrine large,—prêt à affronter les périls les plus extravagants pour sa dame et pour son roi.

Aujourd’hui on ne peut entrer dans un salon—sans voir une vingtaine d’hommes vêtus de noir,—maigres, chauves, chétifs,—et qui sont des chevaliers.—M. Sainte-Beuve est chevalier.

CAFÉ.—Endroit où, sous prétexte de prendre du café à la crème, on va tous les matins apprendre les sottises, les niaiseries et les calomnies qu’on répétera toute la journée.

CATHOLIQUE.—Certains carrés de papier,—le Constitutionel], par exemple,—si célèbre par sa crédulité—en excepte la religion du pays,—il protége de son égide—tout ce qui s’élève contre elle:—l’abbé Chatel, sacré par un épicier,—l’abbé Auzou, ancien comédien, ont droit à ses éloges;—il est protestant, il est mahométan, il est guèbre,—il est tout, excepté catholique;—il demande la liberté des cultes pour les autres religions,—mais il ne veut pas l’accorder à la religion de la majorité des Français;—si l’on fait une procession à l’époque de la Fête-Dieu,—il dénonce Dieu à la police—et signale ses tendances contre-révolutionnaires.

Mais—à l’époque où le duc d’Orléans épousa une princesse luthérienne,—tous les journaux de cette couleur jetèrent feu et flammes,—ils invoquèrent la religion du pays,—et peu s’en faillut que MM. Jay et Jouy ne prissent les croix des croisés.

CIGUE.—Autrefois, quand un homme s’élevait au-dessus de la foule—et excitait l’envie et la haine de ses concitoyens, il arrivait quelquefois qu’on l’exilait ou qu’on lui faisait boire la ciguë;—ce sort, dont il n’y a que des exemples peu nombreux,—est aujourd’hui non-seulement fréquent, mais inévitable.

Aussitôt qu’un homme se manifeste au public par quelque talent,—tout le monde se rue sur lui en fureur,—on le tire par les pieds et par les vêtements pour le remettre au niveau de la foule,—si toutefois on ne peut le renverser sous les pieds et l’écraser;—puis chaque jour, au moyen des journaux,—on lui fait boire quelques gorgées d’injures et de calomnies;—le public qui, sans s’en rendre bien compte,—n’est pas fâché de voir le grand homme amené aux proportions humaines,—croit alors tout ce qu’on lui raconte, sans examen et sans restriction.

CONFISCATION.—Il n’y a plus de confiscation;—seulement on peut condamner n’importe qui à des amendes et à des frais dépassant dix fois la valeur de ce qu’il possède,—et que la justice fait vendre. C’est absolument—comme l’abolition de la conscription, si heureusement remplacée par le recrutement;—c’est absolument comme ce mot qu’on a prêté à un roi: Plus de hallebardes.—En effet, le roi est escorté par des hommes armés de sabres et de carabines,—ce qui, du reste, est à peine suffisant.

Avril 1843.

A. M. Arago (François).—Le dieu Cheneau.—M. de Balza.—Quirinus. Un mot.—Une ordonnance du ministre de la guerre.—A M. le rédacteur en chef du journal l’Univers religieux.

A. M. ARAGO (François).—Je me proposais, monsieur, de vous taquiner un peu sur cette comète—que vous n’avez pas vue,—et qui me donnait beau jeu—pour dire une fois de plus à quoi s’exposent les astronomes qui s’occupent trop des choses de la terre. La Fontaine a gourmandé l’astrologue qui ne regarde pas assez à ses pieds;—je vous ai souvent reproché de regarder trop aux vôtres,—et d’être plus sensible à la fumée et au bruit de ce monde où nous sommes qu’il ne paraît convenir à un homme auquel la science permet de vivre au ciel.

Mais vous avez soutenu à la Chambre des députés, sur une chose terrestre,—une thèse que je dirais parfaitement juste et raisonnable,—avec des mots plus ambitieux que ceux que j’emploie,—si les Guêpes n’avaient à diverses reprises soutenu la même thèse depuis quatre ans,—à savoir le ridicule profond qu’il y a à faire passer dix ans aux jeunes gens à apprendre les deux seules langues qui ne se parlent pas; j’ai de plus prouvé que ces langues seraient inutiles au plus grand nombre si on les savait,—mais qu’on ne les sait pas après les avoir apprises pendant dix ans;—à savoir—la sottise qu’il y a à donner à tout un pays une éducation littéraire et républicaine.

Éducation dont la première moitié conduit à l’hôpital,—et la seconde au mont Saint-Michel,—quelquefois aux galères,—quelquefois à l’échafaud.

Éducation qui, si elle réussissait, ferait de la France un pays de poëtes,—et qui, ne réussissant pas, en fait un pays d’avocats—et d’ambitieux mécontents,—un pays de gens dont personne ne se trouve bien à sa place,—de gens qui tous ont des désirs et des besoins impossibles à satisfaire.

Vous avez eu raison et mille fois raison,—monsieur,—et vous avez eu raison avec esprit.—Il y a bien des gens auprès desquels cela a dû faire tort à vous et à votre opinion.

L’homme en général n’aime et ne respecte que ce qui fait un peu de mal.—Il y a longtemps déjà que j’ai retourné le vieux et faux proverbe: «Qui aime bien châtie bien» en celui-ci: «Aime bien qui est bien châtié.»

Il n’y a de grandes passions que les passions malheureuses.—L’homme n’aime pas d’ordinaire la femme dont il est aimé.—Ses vœux, ses désirs, ses soumissions, sont presque toujours pour celle qui le maltraite, l’humilie,—le sacrifie et l’insulte.—Les anciens adoraient les furies,—la guerre,—la peste,—la fièvre,—la mort, et autres divinités peu aimables.—Les modernes rendent un culte semblable à l’ennui,—qui est pis que toutes les autres ensemble.

Ce dieu infernal—a sur la terre des temples qui sont toujours pleins,—et des ministres qui sont entre tous vénérés, écoutés, engraissés et enrichis.—Presque toutes les places, les dignités, les honneurs, reviennent de droit aux gens qui ennuient leurs contemporains, aux gens qui débitent de longs discours, qui écrivent de gros livres—également ennuyeux,—qu’on aime mieux admirer que de les écouter ou de les lire.—Ceux-là seuls paraissent avoir raison,—et sont écoutés;—on a respecté en eux—le dieu—le dieu terrible—dont ils prononcent les oracles et dont ils célèbrent les sacrés mystères.

Mais si on s’avise de mêler quelque enjouement à la raison;—si l’on combat le faux, l’absurde et le mauvais avec les armes légères et terribles de l’ironie et du sarcasme,—les gens sourient,—vous trouvent très-drôle,—vous lisent ou vous écoutent volontiers,—mais prennent tout ce que vous dites ou tout ce que vous écrivez pour des calembours et des coq-à-l’âne.

Ils vous mettent au nombre des bouffons et des jocrisses,—de Brunet, ou d’Arnal, ou d’Alcide Touzet.

Ces braves gens—ne se représentent le bon sens et la raison—qu’avec l’air refrogné—et de mauvaise humeur; si vous souriez, tout est perdu.

Vous avez eu raison,—monsieur,—et vous avez eu l’imprudence d’avoir raison avec esprit,—et d’employer l’ironie—contre une chose plus ridicule qu’aucune qui ait jamais succombé sous les coups du bon sens. Quelle est donc, en effet, cette langue, ce latin,—qui jouit de tant de priviléges?—il n’est pas de sottises et de saletés qui ne soient admises, religieusement apprises et admirées,—si elles sont écrites en latin:—en latin on livre aux jeunes gens la fameuse églogue de Virgile:—Formosum pastor Corydon.

En latin,—on apprend que les abeilles naissent de la corruption d’un animal mort.

En latin,—on apprend par cœur toutes les faussetés sur la physique, sur la chimie.

L’églogue Formosum est une chose infâme,—ainsi que celle du bel Yolas; le livre d’Aristée et des abeilles—est une sottise insigne.

Mais c’est écrit en latin,—c’est écrit en beaux vers!

Étonnez-vous donc ensuite si vous faites une nation de bavards et d’avocats;—plus tard—on apprend si on peut,—et combien en ont le temps—puisque le latin prend toute la première jeunesse—et vous conduit aux portes de la vie civile et sérieuse?—on apprend—quelques-uns, du moins, un sur trois cents,—que les abeilles ne viennent pas de bœuf pourri.

Absolument comme les gens qui font apprendre deux langues aux enfants:—l’une, composée de mots ainsi faits: Maman,—nanan,—dada,—papa,—dodo,—lolo, etc.;—l’autre, qui dit les mots: Mère,—friandise,—cheval,—père,—lit,—lait, etc.

Certes,—et je puis parler ici sans qu’on m’accuse de ressembler au renard qui avait perdu sa queue dans un piége,—j’ai été ce qu’on appelle un élève distingué dans l’Université,—j’ai ensuite professé le latin et le grec,—j’ai rendu, sous ce prétexte,—à de pauvres enfants que je retrouve hommes aujourd’hui éparpillés dans les diverses conditions de la vie,—je leur ai rendu une partie de l’ennui que m’avaient donné mes professeurs;—je serais fâché de ne pas savoir ces langues,—qui, de temps en temps, me permettent de lire de belles pensées écrites en beau style.

Mais si c’est une des choses les plus agréables qu’on puisse savoir,—c’est une des moins utiles—dans les besoins et les nécessités de la vie.

Sur soixante élèves qui composent d’ordinaire une classe de collége, c’est un grand malheur s’il doit y avoir un poëte.—Eh bien! toute l’éducation pendant dix ans n’est faite que pour ce poëte.

Les autres—qui seront—notaires,—ou ferblantiers,—médecins—ou droguistes,—suivent les mêmes cours,—et passent, entre autres choses, trois ans à apprendre à faire des vers latins, et quels vers, bon Dieu!

J’aimerais autant les voir jouer à la balle pendant dix ans,—au moins cela ne leur donnerait pas d’idées fausses—et serait tout aussi utile aux diverses professions qu’ils doivent embrasser.

Quoi!—on passe dix ans à apprendre,—que dis-je? à ne pas apprendre le latin.

En effet,—demandez à vous-même, demandez à ceux que vous connaissez: «Êtes-vous capable de lire Martial en latin?—êtes-vous capable d’écrire une lettre en latin?» Trouvez-moi dix hommes de quarante ans—qui fassent sans faute un thème—qu’on donnerait à des élèves de cinquième,—et qui obtiendraient la première place dans une composition avec des enfants de dix à douze ans!

On passe dix ans—à ne pas apprendre le latin.

Et on ne connaît pas—les lois de son pays;—on entre dans la vie sans savoir ni ses droits, ni ses devoirs en rien.

Mais on sait,—non, je veux dire, on a appris le latin.

Et c’est avec ce bagage—qu’on vous lâche les jeunes gens à même la vie.

Ne perdez pas courage,—monsieur,—ceci est plus grand que de renverser un ministre;—ceci doit renverser une sottise funeste.

Pour moi,—monsieur,—je ne vous dirai rien de la fameuse comète,—vous ne l’avez pas vue,—mais vous avez découvert une grosse bêtise sur la terre.

La comète continue sa route absolument comme si vous l’aviez vue.—J’ai peur que la grosse bêtise ne poursuive la sienne absolument comme si vous ne l’aviez pas vue.

Néanmoins, monsieur, vos paroles ne seront pas perdues,—de même que je n’ai pas regretté celles que j’ai laissé échapper sur ce sujet—depuis quelques années.

Il est bon de dire de temps en temps aux pédants qu’ils sont des pédants,—aux sots qu’ils sont des sots, quand ce ne serait que pour que la sottise n’invoque pas un jour le bénéfice de la prescription contre la logique et le bon sens.